Le jeûne est l'une des pratiques les plus anciennes et les plus universelles de l'humanité religieuse, et l'une des plus mal comprises aujourd'hui. Pour beaucoup, jeûner évoque une diète, une performance, ou un reste d'austérité d'un autre âge. Pour la foi catholique, c'est tout autre chose : un acte spirituel par lequel l'homme se prive volontairement de nourriture pour rendre son cœur plus libre, plus attentif à Dieu et plus solidaire des pauvres. Le jeûne n'a jamais été, dans la tradition de l'Église, une fin en soi : il est un moyen au service de la conversion.
Le Christ lui-même a jeûné quarante jours au désert avant de commencer sa mission (Mt 4, 1-2)[1], et il a enseigné à ses disciples non pas si ils jeûneraient, mais comment : « Quand vous jeûnez… », dit-il, et non « si vous jeûnez » (Mt 6, 16-18)[2]. Avec la prière et l'aumône, le jeûne forme la triade classique de la pénitence que l'Écriture et les Pères ne cessent de relier (Tb 12, 8)[3]. Le Catéchisme la rappelle : « L'Écriture et les Pères insistent surtout sur trois formes : le jeûne, la prière, l'aumône. »[4]
Pourquoi, alors, jeûner ? La tradition catholique répond par trois raisons convergentes, magistralement résumées par saint Thomas d'Aquin : pour brider les convoitises de la chair, pour élever l'esprit vers Dieu, et pour satisfaire des péchés[5]. Loin d'être un mépris du corps ou de la nourriture — l'Église a toujours condamné cette erreur — le jeûne est un entraînement de la liberté intérieure : apprendre à dire non à un désir bon pour mieux dire oui à Dieu.
Cet article explique le sens profond du jeûne, parcourt son enseignement biblique de l'Ancien Testament au Christ, présente la doctrine et les règles concrètes de l'Église catholique aujourd'hui, et propose des pistes pratiques pour redécouvrir un jeûne vécu non comme une contrainte, mais comme un chemin de joie.
Qu'est-ce que le jeûne chrétien ?
Avant de demander pourquoi jeûner, il faut savoir ce qu'est le jeûne — et ce qu'il n'est pas. Le vocabulaire courant mélange plusieurs réalités voisines que la tradition catholique distingue soigneusement.
Jeûne, abstinence et mortification : trois mots à distinguer
Le jeûne au sens strict désigne la réduction de la quantité de nourriture : selon la discipline latine actuelle, un seul repas complet dans la journée, auquel on peut ajouter deux collations légères qui, réunies, n'équivalent pas à un second repas[6]. L'abstinence désigne la privation d'un type d'aliment — traditionnellement la viande — sans réduction de la quantité totale. La mortification est plus large encore : toute privation volontaire (d'un plaisir licite, d'une commodité, d'une distraction) offerte à Dieu par amour.
Ces distinctions ne sont pas des subtilités juridiques. Elles structurent toute la vie pénitentielle de l'Église : on peut être tenu à l'abstinence sans l'être au jeûne, et le jeûne du cœur peut s'étendre bien au-delà de la nourriture. Le jeûne eucharistique, lui, est encore autre chose : une privation d'au moins une heure avant la communion, par respect du Corps du Christ (CIC, can. 919)[7].
Le jeûne n'est pas un régime : la dimension spirituelle
La grande tentation moderne est de réduire le jeûne à une technique de bien-être. Le jeûne chrétien s'accompagne d'effets corporels simples — il repose le corps, il discipline l'appétit — mais sa finalité est radicalement différente. On ne jeûne pas chrétiennement pour maigrir ni pour se sentir performant, mais pour se tourner vers Dieu.
C'est pourquoi un jeûne sans prière ni charité reste, du point de vue spirituel, stérile. Le prophète Isaïe le martèle déjà : Dieu rejette le jeûne qui ne s'accompagne pas de justice (Is 58)[8]. Et saint Jean Cassien, transmettant la sagesse des Pères du désert, met en garde contre l'illusion d'un ascétisme replié sur lui-même :
« On gagne moins par un jeûne que l'on ne perd par un mouvement de colère ; et le profit que l'on retire de la lecture n'égale pas le dommage encouru pour le mépris d'un frère. Il convient, par conséquent, de rapporter les choses secondaires, jeûnes, veilles, retraite et méditation des Écritures, à notre but principal, c'est-à-dire à la pureté du cœur, qui est la charité. » — Saint Jean Cassien, Conférences, I[9]
Le jeûne est donc un instrument, ordonné à plus grand que lui. Mais un instrument que la tradition tient pour précieux, indispensable même — car il agit là où les mots seuls n'atteignent pas : dans la chair, dans les habitudes, dans la volonté.
Pourquoi jeûner ? Les raisons profondes
La question « pourquoi jeûner ? » a reçu sa réponse la plus claire de saint Thomas d'Aquin, qui ramasse en trois fins toute la sagesse patristique sur le sujet[10]. Ces trois raisons ne s'excluent pas : elles se complètent et se renforcent.
Pour maîtriser la chair et libérer le cœur
La première raison est ascétique : le jeûne bride la convoitise. En se privant d'un plaisir légitime, l'homme reprend le gouvernement de lui-même. La nourriture, le confort, le plaisir ne sont pas mauvais ; mais l'appétit désordonné qu'ils suscitent peut asservir. Jeûner, c'est rappeler à la chair qu'elle est servante et non maîtresse. Saint Thomas l'écrit nettement : le jeûne sert d'abord « à réprimer les convoitises de la chair »[11].
Le Catéchisme reprend cette logique en présentant le quatrième commandement de l'Église : les jours de pénitence « assurent des temps d'ascèse et de pénitence qui nous préparent aux fêtes liturgiques et nous disposent à acquérir la maîtrise sur nos instincts et la liberté du cœur »[12]. La maîtrise de soi n'est pas un repli, mais une conquête de liberté : qui sait jeûner ne se laisse plus dominer par ses envies.
Pour élever l'âme vers Dieu
La deuxième raison est contemplative. L'allègement du corps allège l'esprit. Saint Thomas observe qu'on use du jeûne « pour que l'esprit s'élève plus librement à la contemplation des réalités les plus hautes »[13]. L'expérience le confirme : un estomac alourdi pèse sur l'attention et la prière ; un corps tenu en bride devient plus disponible à Dieu.
C'est pourquoi, dans l'Écriture, le jeûne accompagne presque toujours les grands moments de prière et de discernement : Moïse jeûne avant de recevoir la Loi (Ex 34, 28)[14], Daniel avant de recevoir la révélation (Dn 10, 2-3)[15], l'Église d'Antioche jeûne avant d'envoyer Paul et Barnabé en mission (Ac 13, 2-3)[16]. Le jeûne creuse en l'homme un espace que Dieu vient remplir. La vénérable Marthe Robin, qui vécut des décennies sans presque s'alimenter, n'en faisait pourtant pas une fin :
« Travaillons sans relâche, sans arrêt, à vaincre notre nature, et nous avancerons plus vite dans la belle voie de Dieu, que par le secret contentement de jeûner au pain et à l'eau. » — Vénérable Marthe Robin, Journal[17]
Pour réparer le péché et faire pénitence
La troisième raison est expiatoire : le jeûne sert « à satisfaire pour les péchés »[18]. Le pécheur qui s'est laissé aller à la facilité accepte librement une privation, en signe de repentir et de réparation. Ce n'est pas que Dieu réclame une souffrance ; c'est que l'amour blessé veut réparer, et que le corps participe à la conversion du cœur.
Toute la Bible témoigne de ce jeûne pénitentiel : Ninive jeûne pour échapper au châtiment (Jon 3, 5-10)[19], le peuple jeûne au jour du Grand Pardon (Lv 16, 29-31), Joël appelle à la conversion :
« Revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil. Déchirez votre cœur, et non vos vêtements. » — Livre de Joël, 2, 12-13[20]
Le Catéchisme rappelle d'ailleurs que la pénitence intérieure « ne vise pas d'abord des œuvres extérieures, le sac et la cendre, les jeûnes et les mortifications, mais la conversion du cœur »[21]. Le jeûne extérieur n'a de valeur que comme signe et instrument de cette conversion intérieure.
Pour s'unir à la Passion du Christ
À ces trois fins thomistes, la spiritualité chrétienne ajoute une dimension proprement évangélique : jeûner, c'est s'unir au Christ souffrant. Lorsqu'on lui demanda pourquoi ses disciples ne jeûnaient pas comme ceux de Jean-Baptiste, Jésus répondit en désignant sa propre Passion à venir :
« Les amis de l'époux pourraient-ils mener le deuil tant que l'époux est avec eux ? Mais viendront des jours où l'époux leur sera enlevé ; alors ils jeûneront. » — Évangile selon saint Matthieu, 9, 15[22]
Le jeûne chrétien est ainsi tourné vers le mystère pascal : il prolonge dans le corps le deuil de l'absence et la soif du retour de l'Époux. C'est le sens du jeûne du Vendredi Saint et de toute la pénitence du vendredi, « en mémoire de la mort du Seigneur »[23].
Le jeûne ne va jamais seul : prière et aumône
La tradition est unanime : le jeûne isolé est suspect. Il ne porte de fruit que lié à la prière, qui le tourne vers Dieu, et à l'aumône, qui le tourne vers le prochain. Saint Pierre Chrysologue, docteur de l'Église, l'a dit en une formule restée célèbre :
« Il y a trois actes, mes frères, trois actes en lesquels la foi se tient, la piété consiste, la vertu se maintient : la prière, le jeûne, la miséricorde. En effet, le jeûne est l'âme de la prière, la miséricorde est la vie du jeûne. Que personne ne les divise : les trois ne peuvent se séparer. » — Saint Pierre Chrysologue, Sermon 43[24]
Cette unité des trois œuvres explique pourquoi l'Église, en réformant la discipline du jeûne, a toujours insisté pour qu'on ne sépare jamais la privation de la charité concrète. Ce que l'on épargne en jeûnant doit nourrir le pauvre : sinon, comme le dit Isaïe, le jeûne devient une façade que Dieu rejette.
Que dit la Bible sur le jeûne ?
Le jeûne traverse toute l'Écriture, de la Genèse à l'Église apostolique. Loin d'être une invention tardive, il apparaît comme un réflexe spontané de l'homme devant Dieu : dans l'épreuve, le deuil, la supplication, la préparation d'une mission.
Le jeûne dans l'Ancien Testament
Les figures majeures de l'Ancien Testament jeûnent aux tournants de leur histoire. Moïse demeure quarante jours sur le Sinaï, « sans manger de pain ni boire d'eau », avant de recevoir les tables de la Loi (Ex 34, 28 ; Dt 9, 9)[25]. Élie marche quarante jours et quarante nuits, fortifié par un seul pain, jusqu'à l'Horeb (1 R 19, 8)[26]. La reine Esther ordonne un jeûne de trois jours avant de risquer sa vie pour sauver son peuple (Est 4, 16)[27]. Daniel jeûne trois semaines avant de recevoir une grande vision (Dn 10, 2-3)[28].
Le jeûne est aussi collectif et pénitentiel : au jour du Grand Pardon, tout Israël « s'humilie » par le jeûne (Lv 16, 29-31). Et lorsque le prophète Jonas annonce la ruine de Ninive, la ville entière — hommes et bêtes — se couvre de sacs et jeûne ; devant ce repentir, Dieu suspend le châtiment (Jon 3, 5-10)[29]. Le jeûne y apparaît comme le langage corporel de la conversion.
Le vrai jeûne selon Isaïe 58
Mais l'Ancien Testament dénonce aussi, avec une rare vigueur, le jeûne hypocrite. Le chapitre 58 d'Isaïe est le grand texte critique : Dieu refuse le jeûne de ceux qui, le même jour, oppriment leurs ouvriers et se querellent. Le jeûne qu'il agrée est inséparable de la justice :
« Le jeûne qui me plaît, n'est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, dénouer les liens du joug, rendre la liberté aux opprimés ? N'est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, héberger les pauvres sans abri, vêtir celui que tu verras nu ? » — Livre d'Isaïe, 58, 6-7[30]
Ce texte fonde toute la spiritualité chrétienne du jeûne : la privation n'a de sens que tournée vers Dieu et vers le pauvre. C'est exactement ce qu'enseignera Pierre Chrysologue en reliant indissolublement jeûne et miséricorde.
Jésus jeûne quarante jours au désert
Le Nouveau Testament s'ouvre, pour la vie publique de Jésus, sur un grand jeûne. Aussitôt après son baptême, « Jésus fut conduit par l'Esprit au désert… il jeûna quarante jours et quarante nuits, après quoi il eut faim » (Mt 4, 1-2)[31]. C'est dans cette faiblesse acceptée qu'il affronte et vainc le Tentateur, opposant à chaque tentation la Parole de Dieu.
Le Catéchisme souligne la portée de ce jeûne fondateur : « L'Église s'unit chaque année par les quarante jours du Grand Carême au mystère de Jésus au désert. »[32] Le carême, qui prépare Pâques, est tout entier modelé sur ces quarante jours. Le Christ ne jeûne pas pour expier — il est sans péché — mais pour s'identifier à l'homme pécheur, lui ouvrir le chemin de la victoire sur le mal, et nous montrer que l'esprit triomphe quand la chair est tenue en bride.
L'enseignement de Jésus : jeûner dans le secret
Jésus suppose que ses disciples jeûneront ; il en corrige seulement l'esprit. Contre l'ostentation des hypocrites qui « prennent un air sombre » pour qu'on les voie, il prescrit le jeûne caché :
« Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage, pour que ton jeûne soit connu, non des hommes, mais de ton Père qui est présent au plus secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. » — Évangile selon saint Matthieu, 6, 17-18[33]
Le jeûne authentique est donc humble, discret, désintéressé. Il ne cherche pas le regard des hommes mais celui du Père. Cette discrétion est la garantie de sa vérité : un jeûne qu'on étale est déjà récompensé par la vanité qu'il nourrit.
Pourquoi les chrétiens jeûnent : « quand l'Époux leur sera enlevé »
Les disciples de Jésus ne jeûnaient pas pendant sa vie publique, ce qui scandalisait les pharisiens. Jésus s'en explique par l'image des noces (Mt 9, 14-15)[34] : on ne mène pas le deuil quand l'Époux est présent. Mais il annonce qu'il sera « enlevé », et qu'alors ses disciples jeûneront. Le jeûne chrétien naît donc de la Passion : il est attente de l'Époux, soif de sa présence, communion à sa Croix. C'est ce qui distingue radicalement le jeûne de l'Église de tout ascétisme purement humain.
« Cette espèce ne sort que par la prière et le jeûne »
Après l'échec de ses disciples devant un esprit mauvais particulièrement tenace, Jésus déclare, selon de nombreux manuscrits : « Cette espèce ne peut sortir que par la prière et le jeûne » (Mc 9, 29 ; cf. Mt 17, 21)[35]. La critique textuelle note que la mention « et le jeûne » est absente des plus anciens manuscrits de Marc et pourrait être un ajout liturgique ancien[36] ; mais la tradition spirituelle de l'Église y a toujours reconnu une vérité éprouvée : certains combats spirituels exigent, au-delà de la prière, le renfort du jeûne. La pratique constante des saints exorcistes et des maîtres spirituels confirme cette intuition.
Le jeûne dans l'Église apostolique
Les premiers chrétiens ont immédiatement intégré le jeûne à leur vie. Avant d'envoyer Paul et Barnabé, la communauté d'Antioche « célébrait le culte du Seigneur et jeûnait » (Ac 13, 2-3)[37]. Paul et Barnabé, à leur tour, instituent des anciens dans chaque Église « avec des prières et des jeûnes » (Ac 14, 23)[38]. Saint Paul mentionne ses propres jeûnes parmi les preuves de son ministère (2 Co 6, 5 ; 11, 27)[39], et recommande aux époux une abstinence temporaire « pour vaquer à la prière » (1 Co 7, 5). Dès l'origine, le jeûne accompagne la prière, la mission et le discernement de l'Église.
Qu'enseigne l'Église sur le jeûne ?
Forte de l'Écriture et de la tradition, l'Église a développé une doctrine et une discipline du jeûne. Elle distingue toujours le principe — la pénitence est de précepte divin — et les modalités — le détail des jours et des règles, qu'elle peut adapter selon les temps et les lieux.
Une pratique aussi ancienne que l'humanité
Les Pères de l'Église font remonter le jeûne jusqu'au paradis. Saint Basile le Grand, dans sa célèbre Homélie sur le jeûne, voit dans l'interdit de l'arbre la première loi de jeûne donnée à l'homme :
« Respectez l'ancienneté du jeûne qui a commencé avec le premier homme, qui a été prescrit dans le paradis terrestre. Adam reçut ce premier précepte : Vous ne mangerez pas le fruit de l'arbre. Cette défense est une loi de jeûne et d'abstinence. » — Saint Basile le Grand, Homélie sur le jeûne[40]
Au-delà de l'exégèse, l'intuition est forte : la première désobéissance fut une intempérance, un refus de jeûner ; la réparation passe donc, symboliquement, par le jeûne. Les Pères grecs et latins — Basile, Augustin, Léon le Grand, Jean Chrysostome, Pierre Chrysologue — font du jeûne quadragésimal une pièce maîtresse de la vie chrétienne.
Le jeûne, expression de la pénitence intérieure
Le Catéchisme de l'Église catholique situe le jeûne dans l'ensemble plus vaste de la conversion. Il rappelle d'abord la triade fondamentale :
« La pénitence intérieure du chrétien peut avoir des expressions très variées. L'Écriture et les Pères insistent surtout sur trois formes : le jeûne, la prière, l'aumône, qui expriment la conversion par rapport à soi-même, par rapport à Dieu et par rapport aux autres. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1434[41]
Il précise ensuite les temps forts : « Les temps et les jours de pénitence au cours de l'année liturgique (le temps du carême, chaque vendredi en mémoire de la mort du Seigneur) sont des moments forts de la pratique pénitentielle de l'Église. »[42] Le jeûne n'est donc pas une dévotion privée facultative : il appartient au rythme même de la prière de l'Église.
Les règles actuelles du jeûne et de l'abstinence
La discipline en vigueur découle de la constitution apostolique Paenitemini de Paul VI (17 février 1966)[43], reprise par le Code de droit canonique de 1983 (can. 1249-1253)[44]. Le tableau ci-dessous récapitule les obligations du rite latin.
| Jour ou période | Obligation | Qui est concerné |
|---|---|---|
| Mercredi des Cendres | Jeûne et abstinence | Jeûne : 18-59 ans ; abstinence : dès 14 ans |
| Vendredi Saint | Jeûne et abstinence | Jeûne : 18-59 ans ; abstinence : dès 14 ans |
| Tous les vendredis de l'année | Abstinence (ou autre pénitence selon les conférences épiscopales) | Dès 14 ans |
| Temps du carême | Esprit de pénitence renforcé | Tous les fidèles |
| Avant la communion | Jeûne eucharistique d'au moins une heure | Tous les communiants |
Trois points méritent d'être précisés.
Mercredi des Cendres et Vendredi Saint
Ce sont les deux seuls jours où l'Église impose à la fois le jeûne et l'abstinence. Paenitemini définit le jeûne comme l'autorisation d'« un seul repas complet par jour », sans interdire une nourriture légère le matin et le soir[45]. Ces deux jours encadrent le carême et la Semaine Sainte : l'un l'ouvre, l'autre culmine au pied de la Croix.
L'abstinence du vendredi
Chaque vendredi rappelle la mort du Seigneur. Le droit canonique prescrit l'abstinence de viande, mais permet aux conférences épiscopales de substituer une autre forme de pénitence (œuvre de charité, privation, exercice de piété)[46]. L'esprit demeure : faire du vendredi un jour pénitentiel, même quand la forme varie selon les pays.
Les âges concernés
Le Code de 1983 fixe les seuils : « Sont tenus par la loi de l'abstinence les fidèles qui ont quatorze ans révolus ; mais sont liés par la loi du jeûne tous les fidèles majeurs jusqu'à la soixantième année commencée. »[47] La majorité étant fixée à dix-huit ans, le jeûne oblige donc de 18 à 59 ans. Le même canon ajoute que les pasteurs veilleront à former au « vrai sens de la pénitence » ceux que leur âge dispense.
Le jeûne eucharistique
Distinct du jeûne pénitentiel, le jeûne eucharistique prépare à recevoir la communion. Le droit canonique demande de s'abstenir « au moins une heure avant la sainte communion, de prendre tout aliment et boisson, à l'exception seulement de l'eau et des médicaments » (can. 919)[48]. Les malades, les personnes âgées et ceux qui les soignent en sont dispensés. Cette règle, autrefois beaucoup plus stricte (jeûne depuis minuit), a été allégée par Pie XII puis ramenée à une heure par Paul VI. Son sens reste intact : marquer par le corps le respect dû au Corps du Christ.
Jeûner n'est pas se mépriser : l'équilibre catholique
L'Église a toujours condamné les excès de l'ascétisme — manichéisme, encratisme, rigorisme — qui méprisent le corps ou la nourriture comme mauvais en eux-mêmes. La création est bonne ; le jeûne ne nie pas cette bonté, il la subordonne. Saint Benoît-Joseph Labre, mendiant et grand pénitent, illustre la rude logique de la mortification : selon son biographe Albéric de Palmaert, il tenait que le cœur doit se faire dur comme le bronze envers soi-même, châtier le corps par le jeûne et l'abstinence, et dompter les inclinations de la nature corrompue[49].
Mais cette rigueur envers soi-même n'a de sens que dans la charité envers les autres. Le critère reste celui de Cassien : tout, « jeûnes, veilles, retraite », doit servir « la pureté du cœur, qui est la charité »[50]. Un jeûne qui rendrait dur, irritable ou orgueilleux manquerait son but. La Imitation de Jésus-Christ le résume en invitant à combattre l'oisiveté plus que la seule gourmandise : « Ne soyez jamais tout à fait oisif, mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou méditez, ou travaillez à quelque chose d'utile. »[51]
Comment bien jeûner aujourd'hui ?
Reste la question pratique : comment redonner au jeûne sa place dans une vie chrétienne ordinaire, sans tomber ni dans le rigorisme ni dans l'abandon pur et simple ?
Commencer petit, jeûner avec joie
Le premier conseil des maîtres spirituels est la mesure. Mieux vaut un petit jeûne fidèle qu'un grand jeûne présomptueux vite abandonné. On peut commencer par respecter sérieusement les deux jours imposés, puis ajouter peu à peu une pénitence le vendredi, un jeûne avant une grande fête, une privation offerte pour une intention. Jésus demande un jeûne « le visage lavé » (Mt 6, 17)[52] : sans tristesse affichée, dans la paix et même la joie de l'amour qui se donne.
Le jeûne du cœur : langue, écrans, jugements
La tradition élargit volontiers le jeûne au-delà de la nourriture. On peut « jeûner » des paroles inutiles, des médisances, des écrans, des plaintes, de la colère. Cassien le rappelait déjà : un jeûne alimentaire ruiné par un mouvement de colère est un mauvais marché[53]. Le jeûne du cœur — retenir sa langue, suspendre un jugement, renoncer à une distraction envahissante — est souvent plus exigeant, et plus fécond, que le jeûne du ventre.
Les fruits spirituels du jeûne
Bien vécu, le jeûne porte des fruits que toute la tradition atteste : une liberté intérieure retrouvée face aux désirs, une prière plus vive et plus pure, une compassion accrue pour ceux qui manquent du nécessaire, une réparation offerte pour ses péchés et pour le monde. Il prépare le cœur aux grandes fêtes et le rend disponible aux combats spirituels. Surtout, il unit au Christ qui a jeûné, souffert et vaincu.
Jeûner, en définitive, n'est pas se priver pour se priver. C'est faire de la faim une prière, du manque un don, et du corps lui-même un chemin vers Dieu. C'est apprendre, comme le dit l'Écriture, que « l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4)[54].
Pour aller plus loin
Notes et références
Évangile selon saint Matthieu, 4, 1-2 et 4, 4 (Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf). Le jeûne de quarante jours du Christ au désert, suivi des trois tentations, ouvre sa vie publique ; parallèles en Mc 1, 12-13 et Lc 4, 1-13.
1 31 54Évangile selon saint Matthieu, 6, 16-18 (Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf). Enseignement du Sermon sur la montagne sur le jeûne caché, encadré par les enseignements sur l'aumône (6, 1-4) et la prière (6, 5-15).
2 33 52Livre de Tobie, 12, 8 : « Mieux vaut la prière avec le jeûne, et l'aumône avec la justice… » (Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf). Verset classique fondant la triade prière-jeûne-aumône, repris par le Catéchisme § 1434.
3Catéchisme de l'Église catholique, § 1434, Mame/Plon, 1992 (cf. Tb 12, 8 ; Mt 6, 1-18). Les trois formes de la pénitence intérieure : le jeûne, la prière, l'aumône.
4 41Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, question 147, article 1. Le jeûne est ordonné à trois fins : réprimer les convoitises de la chair ; élever plus librement l'esprit à la contemplation des réalités les plus hautes ; satisfaire pour les péchés. Édition de référence : Summa Theologiae, t. 3, Éditions du Cerf, 1985.
5 10 11 13 18Paul VI, constitution apostolique Paenitemini, 17 février 1966, normes III-IV. Le jeûne autorise « un seul repas complet par jour » ; l'abstinence interdit la viande ; loi du jeûne de 21 à 60 ans (depuis ramenée à 18-59 ans par le Code de 1983), loi de l'abstinence dès 14 ans. Texte intégral : vatican.va.
6 43 45Code de droit canonique (1983), canon 919 § 1 : « Qui va recevoir la très sainte Eucharistie s'abstiendra, au moins une heure avant la sainte communion, de prendre tout aliment et boisson, à l'exception seulement de l'eau et des médicaments. » Texte intégral : vatican.va.
7 48Livre d'Isaïe, 58, 6-7 (Bible de Jérusalem). Le jeûne agréé par Dieu est inséparable de la justice et de la charité envers le pauvre.
8 30Saint Jean Cassien, Conférences, I (Conférence de l'abbé Moïse sur le but et la fin du moine), Sources Chrétiennes n° 42 bis, Éditions du Cerf, 2008, p. 101. Le jeûne et l'ascèse sont subordonnés à la pureté du cœur, c'est-à-dire à la charité.
9 50 53Catéchisme de l'Église catholique, § 2043 (quatrième commandement de l'Église ; cf. CIC, can. 1249-1251). Les jours de pénitence « nous disposent à acquérir la maîtrise sur nos instincts et la liberté du cœur ».
12Livre de l'Exode, 34, 28 et Deutéronome, 9, 9 (Bible de Jérusalem). Moïse jeûne quarante jours et quarante nuits sur le Sinaï avant de recevoir les tables de la Loi.
14 25Livre de Daniel, 10, 2-3 (Bible de Jérusalem). Daniel jeûne trois semaines (« ni mets délicat, ni viande, ni vin ») avant de recevoir une grande vision.
15 28Actes des Apôtres, 13, 2-3 (Bible de Jérusalem). L'Église d'Antioche jeûne et prie avant d'envoyer Paul et Barnabé en mission.
16 37Vénérable Marthe Robin, Journal : Décembre 1929 - Novembre 1932, Éditions Foyer de Charité, 2012, p. 35. Marthe Robin (1902-1981), mystique française, vécut près de cinquante ans sans presque s'alimenter ; elle subordonne le jeûne au combat intérieur contre la nature propre.
17Livre de Jonas, 3, 5-10 (Bible de Jérusalem). À la prédication de Jonas, Ninive proclame un jeûne universel ; devant ce repentir, Dieu renonce au châtiment annoncé.
19 29Livre de Joël, 2, 12-13 (Bible de Jérusalem). Appel prophétique à la conversion par le jeûne, les larmes et le deuil, et à « déchirer son cœur » plutôt que ses vêtements.
20Catéchisme de l'Église catholique, § 1430 (cf. Jl 2, 12-13 ; Is 1, 16-17). La pénitence intérieure prime sur les œuvres extérieures, qui en sont le signe.
21Évangile selon saint Matthieu, 9, 14-15 (Bible de Jérusalem ; parallèles Mc 2, 18-20 ; Lc 5, 33-35). Jésus annonce que ses disciples jeûneront « quand l'époux leur sera enlevé ».
22 34Catéchisme de l'Église catholique, § 1438 (cf. SC 109-110 ; CIC, can. 1249-1253). Les temps et jours de pénitence de l'année liturgique : carême et vendredis.
23 42Saint Pierre Chrysologue, Sermon 43 (sur le jeûne, la prière et la miséricorde), Patrologia Latina t. 52, col. 320. Traduction liturgique française (AELF). Texte original latin : « Tria sunt, fratres, tria sunt per quae constat fides, stat devotio, manet virtus: oratio, ieiunium, misericordia… ieiunium anima orationis est, misericordia vita ieiunii. »
24Premier livre des Rois, 19, 8 (Bible de Jérusalem). Élie marche quarante jours et quarante nuits jusqu'à l'Horeb, fortifié par le pain de l'ange.
26Livre d'Esther, 4, 16 (Bible de Jérusalem). Esther ordonne un jeûne de trois jours avant de se présenter au roi pour sauver son peuple.
27Catéchisme de l'Église catholique, § 540. « L'Église s'unit chaque année par les quarante jours du Grand Carême au mystère de Jésus au désert. »
32Évangile selon saint Marc, 9, 29, et Matthieu, 17, 21 (texte reçu / Vulgate). « Cette espèce ne peut sortir que par la prière et le jeûne. »
35La mention « et le jeûne » (Mc 9, 29) et le verset entier de Mt 17, 21 sont absents des plus anciens manuscrits grecs (Codex Sinaïticus, Codex Vaticanus) et sont considérés par la critique textuelle comme un ajout liturgique ancien ; ils figurent toutefois dans le texte reçu et la Vulgate, et la tradition spirituelle en a constamment reconnu la vérité pratique. Voir l'apparat critique du Nouveau Testament grec (Nestle-Aland, 28e éd., Deutsche Bibelgesellschaft, Stuttgart, 2012).
36Actes des Apôtres, 14, 23 (Bible de Jérusalem). Paul et Barnabé instituent des anciens « avec des prières et des jeûnes ».
38Deuxième Épître aux Corinthiens, 6, 5 et 11, 27 (Bible de Jérusalem). Saint Paul compte ses jeûnes parmi les épreuves de son ministère apostolique ; cf. 1 Co 7, 5 sur l'abstinence temporaire des époux « pour vaquer à la prière ».
39Saint Basile le Grand, Homélie sur le jeûne (Homélie I), prononcée entre 371 et 378, Patrologia Graeca t. 31, col. 164-184. Traduction française : remacle.org (d'après l'édition des Bénédictins). Basile fait remonter le jeûne au précepte donné à Adam au paradis (Gn 2, 16-17).
40Code de droit canonique (1983), canon 1249 : tous les fidèles sont tenus, de droit divin, de faire pénitence ; l'Église en détermine certains jours et formes communes. Texte intégral : vatican.va.
44Code de droit canonique (1983), canon 1251 : « L'abstinence de viande… sera observée chaque vendredi de l'année, à moins qu'il ne tombe l'un des jours marqués comme solennité ; mais l'abstinence et le jeûne seront observés le Mercredi des Cendres et le Vendredi de la Passion et de la Mort de Notre Seigneur Jésus Christ. »
46Code de droit canonique (1983), canon 1252 : « Sont tenus par la loi de l'abstinence les fidèles qui ont quatorze ans révolus ; mais sont liés par la loi du jeûne tous les fidèles majeurs jusqu'à la soixantième année commencée. » La majorité canonique est fixée à 18 ans (can. 97).
47Albéric de Palmaert, Vivre l'Évangile avec Benoît-Joseph Labre, Téqui, 2019, p. 99 : propos rapporté par le biographe, et non tiré d'un écrit du saint. Saint Benoît-Joseph Labre (1748-1783), le « pèlerin mendiant » canonisé en 1881, illustre la pénitence corporelle radicale au service de l'union à Dieu.
49Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, chapitre XIX, 4. Édition de référence : trad. F. de Lamennais, nombreuses rééditions. L'auteur lie la mortification au travail et à la vigilance contre l'oisiveté.
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