Saint Benoît-Joseph Labre (1748-1783)

Saint Benoît-Joseph Labre (1748-1783), refusé par tous les cloîtres, devint le vagabond de Dieu : pèlerin mendiant des sanctuaires d'Europe puis pauvre de Rome, adorateur du Saint-Sacrement. Canonisé par Léon XIII en 1881, patron des sans-abri et des rejetés.

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Benoît-Joseph Labre (1748-1783) est un pèlerin et mendiant français, l'une des figures les plus déconcertantes de la sainteté catholique. Fils aîné d'une famille nombreuse de l'Artois, refusé par tous les cloîtres où il frappa — Chartreux, Trappistes, Cisterciens — il comprit que Dieu l'appelait à « une vie nouvelle, très douloureuse, très pénitente », à l'imitation de saint Alexis : abandonner sa patrie, ses parents et toute consolation du monde pour mener, sur les routes d'Europe, l'existence d'un vagabond pour Dieu.[1][2]

Pendant sept ans, il parcourut à pied les grands sanctuaires de la chrétienté — Lorette, Assise, Compostelle, Einsiedeln, Bari, Fabriano — vêtu d'un manteau râpé, un chapelet au cou, un autre entre les doigts, n'emportant qu'un Nouveau Testament, un bréviaire et l'Imitation de Jésus-Christ.[3][4] Les six dernières années de sa vie, il se fixa à Rome, dormant un temps dans les ruines du Colisée, mendiant son pain, en distribuant le surplus à plus pauvre que lui, et passant ses journées en adoration du Saint-Sacrement : on l'appela bientôt « le saint des Quarante-Heures ».[5][6]

Après s'être effondré sur les marches de l'église Santa Maria ai Monti, le mercredi saint 16 avril 1783, il meurt le soir même, à trente-cinq ans, dans la maison voisine où on l'avait porté ; aussitôt, les enfants de Rome courent en criant : « È morto il santo ! » — « Le saint est mort ! »[7][8] En trois mois, son confesseur l'abbé Marconi recensa cent trente-six guérisons attribuées à son intercession.[9][10] Déclaré vénérable en 1859, béatifié en 1860 par Pie IX, il fut canonisé le 8 décembre 1881 par Léon XIII.[11][12] On peut y lire le signe de contradiction adressé à un siècle dominé par le matérialisme : ce mendiant devenu adorateur du Saint-Sacrement rappelle la primauté de l'esprit sur la matière.

Dans la lignée de saint Louis-Marie Grignion de Montfort, le missionnaire pauvre du siècle précédent, et contemporain de saint Alphonse de Liguori et de saint Paul de la Croix, Benoît-Joseph Labre offre, au cœur du siècle des Lumières, le visage le plus radical de la pauvreté évangélique : non plus la pauvreté organisée d'un ordre, mais le dépouillement nu d'un homme qui n'eut jamais d'autre demeure que la rue et d'autre richesse que Dieu.

L'enfant d'Amettes (1748-1766)

Naissance et baptême dans l'Artois

Maison natale à Amettes, vue actuelle. Havang(nl) / Wikimedia Commons, CC0.

Benoît-Joseph Labre naît le 26 mars 1748 au village d'Amettes, dans l'ancienne province d'Artois, près d'Arras, alors rattaché au diocèse de Boulogne.[13][14] Dès le lendemain de sa naissance, il est baptisé par son oncle paternel, François-Joseph Labre, prêtre de la famille — détail qui annonce déjà le rôle décisif que jouera ce clergé proche dans sa première formation.[15]

La famille Labre

Il est l'aîné de quinze enfants.[16][17] Son père, Jean-Baptiste Labre, et sa mère, Anne-Barbe Grandsire, appartiennent à cette honnête bourgeoisie rurale — petits propriétaires, marchands et meuniers du pays d'Artois — assez aisée pour donner à ses nombreux enfants « des facilités considérables sur le plan de l'éducation ».[18] Le foyer est profondément chrétien ; l'enfant y reçoit le goût de la prière, la fréquentation des sacrements et l'horreur du péché qui marqueront toute sa vie.

Les premiers biographes notent chez lui, dès l'enfance, « un sérieux de pensée et de tenue très au-dessus de son âge » et « la plus vive horreur du moindre péché », sans que cette gravité altère jamais « un fond de gaieté qui ne le quitta pas jusqu'à la fin de sa vie ».[19] Ce trait — une austérité héroïque jointe à une joie paisible — restera la signature de sa sainteté.

Six ans chez l'oncle curé d'Érin

À douze ans, son éducation est confiée à son oncle paternel François-Joseph Labre, curé d'Érin, chez qui il va vivre.[20] Pendant les six années suivantes, le jeune Benoît-Joseph étudie le latin, l'histoire et les matières propres à préparer le sacerdoce, faisant « des progrès considérables ».[21] L'oncle rêve pour lui de la prêtrise séculière ; mais l'adolescent sent grandir en lui un appel tout autre.

« Un dégoût croissant pour tout savoir qui ne mène pas à Dieu »

Car, à mesure qu'il avance dans les lettres, une soif d'absolu le détourne de l'érudition pour elle-même. La Catholic Encyclopedia le résume d'une formule devenue célèbre : il ne pouvait vaincre

« un dégoût sans cesse croissant pour toute forme de savoir qui ne menât pas directement à l'union avec Dieu. »[22]

Délaissant peu à peu les auteurs profanes, il se nourrit des Écritures, des sermons du jésuite Le Jeune et des livres de spiritualité.[23] À seize ans, sa décision est prise : il veut entrer chez les Trappistes, dans l'ordre le plus austère de l'Église. Sur le conseil de son oncle, il retourne à Amettes soumettre son projet à ses parents — qui le lui refusent.[24] C'est le premier d'une longue série de refus qui vont scander sa jeunesse et, peu à peu, lui révéler une vocation que nul cloître ne pouvait contenir.

La porte fermée des cloîtres (1766-1770)

La mort héroïque de l'oncle (1766)

Infographie originale Ignispedia créée par IA

En septembre 1766, une épidémie frappe la paroisse d'Érin. Le curé François-Joseph Labre se dépense au chevet des malades et meurt héroïquement, victime de sa charité.[25] Benoît-Joseph, qui l'a assisté jusqu'au bout, rentre à Amettes en novembre. La disparition de ce protecteur lève le dernier obstacle familial : libre désormais, il va frapper, l'un après l'autre, à la porte des grands ordres contemplatifs.

Chez les Chartreux : Longuenesse et Neuville

Il se tourne d'abord vers les Chartreux, ces moines du silence dont la solitude répond à son désir. La chartreuse de Longuenesse le renvoie : trop jeune, et sans la philosophie requise.[26] Reçu enfin à la chartreuse de Neuville en octobre 1767, il y prend l'habit — mais doit la quitter au bout de six semaines : sa santé fragile et l'austérité du genre de vie l'épuisent, et l'on juge qu'il n'a pas la vocation cartusienne.[27][28]

À la Trappe : le rêve refusé

Restait le rêve premier, la Trappe de Soligny, berceau de la réforme cistercienne la plus rude. Il s'y présente, mais l'abbaye le refuse encore : trop jeune, trop « délicat » de santé, sans recommandation particulière.[29] Ces portes qui se ferment l'une après l'autre seraient, pour tout autre, autant de démentis d'une vocation. Lui les reçoit comme une purification : chaque refus le dépouille un peu plus de la sécurité d'un toit, d'une règle, d'une communauté.

Sept-Fonts : frère Urbain et l'épreuve de l'esprit

Le 11 novembre 1769, il est enfin admis à l'abbaye cistercienne de Sept-Fonts, en Bourbonnais, où il prend l'habit sous le nom de frère Urbain.[30][31] Mais l'épreuve la plus mystérieuse l'y attend. Au bout de quelques mois, il est saisi d'angoisses spirituelles — scrupules, troubles intérieurs que ses supérieurs jugent menaçants pour son équilibre — et la communauté le renvoie du noviciat.[32] C'est le dernier essai : aucun ordre ne le gardera.

ÉtapeLieuDateIssue
ChartreuxChartreuse de Longuenesse1766-1767Refusé (trop jeune)
ChartreuxChartreuse de Neuvilleoct. 1767Habit pris, parti après six semaines
TrappistesLa Trappe de Soligny1768Refusé (jeune, délicat)
CisterciensAbbaye de Sept-Fonts11 nov. 1769Habit (frère Urbain), renvoyé du noviciat

Le sens d'un échec

Quatre tentatives, quatre échecs. L'histoire de la sainteté connaît peu de débuts aussi décourageants. Mais c'est dans ce dénuement de la vocation que Dieu travaillait : Benoît-Joseph n'était pas fait pour la clôture d'un ordre, mais pour un cloître sans murs, dont les routes de l'Europe seraient les couloirs et les sanctuaires les chapelles. En quittant Sept-Fonts au printemps 1770, il ne revient pas chez lui : il prend la route de Rome, et ne s'arrêtera plus.

La vocation de pèlerin mendiant

À l'imitation de saint Alexis

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Sur le chemin, une lumière intérieure lui découvre enfin sa voie. Il comprend, écrit son biographe,

« que telle était la volonté de Dieu : qu'à l'exemple de saint Alexis, il abandonnât sa patrie, ses parents et tout ce que le monde a de flatteur, pour mener une vie nouvelle, une vie très douloureuse, très pénitente — non dans un désert ni dans un cloître, mais au milieu du monde, en visitant dévotement les sanctuaires fameux de la chrétienté. »[33][34]

Le modèle est saint Alexis, ce patricien romain dont la Vie raconte que, le soir de ses noces, il s'enfuit pour vivre inconnu et mendiant. Benoît-Joseph en fait le programme de sa vie : être un étranger volontaire, sans patrie ni demeure, riche de sa seule pauvreté.

Les lettres d'adieu à ses parents

De cette époque datent les rares écrits du saint : deux lettres à ses parents, rédigées dans les premiers mois de son errance. Il y confie sa résolution de tout quitter pour une vie de pèlerinage, s'abandonnant à la seule Providence. La phrase qui les résume est restée :

« Le bon Dieu m'assistera et me conduira. » — Saint Benoît-Joseph Labre, lettre à ses parents[35]

Il ne reverra jamais Amettes ni les siens.

Sept ans sur les routes d'Europe

Commence alors la grande errance. Pendant sept ans environ (1770-1777), Benoît-Joseph parcourt à pied, « souvent plusieurs fois », les sanctuaires les plus célèbres d'Europe.[36] On a pu estimer qu'il marcha au total près de trente mille kilomètres.[37] Sa silhouette est partout la même : un homme jeune au manteau usé, « un chapelet au cou, un autre entre les doigts », portant pour tout bagage un Nouveau Testament, un bréviaire qu'il récite chaque jour, un exemplaire de l'Imitation de Jésus-Christ et quelques livres pieux.[38]

SanctuairePaysDévotion
Notre-Dame de LoretteItalieBut de son pèlerinage annuel jusqu'à la fin de sa vie
AssiseItalieTombeau de saint François ; reçoit le cordon du Tiers-Ordre franciscain
Saint-Jacques-de-CompostelleEspagneLe grand pèlerinage de l'Occident
Notre-Dame d'EinsiedelnSuisseCélèbre abbaye et Vierge noire
BariItalieTombeau de saint Nicolas
Fabriano, NaplesItalieSanctuaires et reliques
Paray-le-MonialFranceSanctuaire du Sacré-Cœur

À Assise, il reçoit le cordon du Tiers-Ordre de saint François, s'agrégeant ainsi à la grande famille franciscaine sans entrer dans aucun couvent : laïc, pénitent, libre.[39] La pauvreté de saint François d'Assise, qu'il prend pour maître, trouve en lui l'un de ses disciples les plus littéraux.

Le pèlerin de Lorette

De tous ces sanctuaires, Lorette — la Santa Casa, la maison de Nazareth que la tradition vénère transportée sur la côte adriatique — devient le cœur de sa dévotion mariale. Même après s'être fixé à Rome, il interrompra chaque année sa vie de mendiant pour refaire à pied le long chemin de Lorette : un pèlerinage qu'il accomplira jusqu'à l'année de sa mort.[40] On peut lire sur ce sanctuaire l'article Le sanctuaire de Lorette.

Le pauvre de Rome (1777-1783)

Les ruines du Colisée

Le Colisée aujourd’hui. Radosław Botev / Fundacja Nomos / Wikimedia Commons, CC BY 3.0 PL.

Vers 1777, le pèlerin se fixe à Rome, où il passera les six dernières années de sa vie.[41][42] Sans domicile, il dort d'abord dans les ruines du Colisée, ce lieu sanctifié par le sang des martyrs, à l'ombre des croix du chemin de croix qui y était alors dressé.[43] Plus tard, un bienfaiteur lui offrira un grabat dans une masure proche, mais il continuera de mener, en plein cœur de la Ville éternelle, la vie d'un vagabond invisible, mêlé à la foule des pauvres de Rome.

Le « saint des Quarante-Heures »

C'est à Rome que se révèle le centre brûlant de sa vie intérieure : l'adoration eucharistique. Partout où, dans une église de la ville, on célébrait les Quarante-Heures (Quarant'Ore) — cette exposition solennelle du Saint-Sacrement qui passait d'église en église — Benoît-Joseph s'y rendait et y demeurait « des journées entières », immobile, le visage transfiguré.[44][45] Cette pratique devint « l'occupation principale de sa vie », au point que le peuple romain lui donna son surnom le plus durable : il santo delle Quarant'Ore, le saint des Quarante-Heures.[46]

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« Là où est le Saint-Sacrement, là est le Ciel. » — Parole attribuée à saint Benoît-Joseph Labre[47]

Un dénuement absolu

Sa pauvreté dépassait toute mesure. Son vêtement n'était qu'un vieux manteau ; sa nourriture, « un morceau de pain ou quelques herbes, souvent une seule fois par jour ».[48] Il ne demandait jamais l'aumône, mais acceptait ce qu'on lui donnait — et donnait aussitôt à plus pauvre que lui tout ce qui dépassait son strict nécessaire.[49] Couvert de vermine, repoussant à voir, il était pour beaucoup un objet de mépris : on le prenait pour un fou ou un fainéant. Sous ces haillons, pourtant, vivait un homme d'une délicatesse de conscience et d'une paix rares, qui édifiait ceux qui osaient l'approcher.

« Il faut être avare des biens du Ciel, et prodigue des biens de la terre. » — Parole attribuée à saint Benoît-Joseph Labre[50]

Le rayonnement caché

Peu à peu, des prêtres, des religieux, de simples Romains pressentent la sainteté de ce mendiant. Son confesseur, l'abbé Marconi, recueille ses confidences et notera plus tard l'élévation de son oraison, ses extases devant le Saint-Sacrement, sa science des choses de Dieu chez un homme qui avait renoncé à toute étude profane pour ne garder que l'Écriture, le bréviaire et les livres de piété.[51] Le pauvre du Colisée était devenu, à l'insu de tous, l'un des grands contemplatifs de son temps.

Doctrine et physionomie spirituelle

L'abandon à la Providence

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Toute la spiritualité de Benoît-Joseph tient dans un mot : l'abandon. N'ayant ni demeure, ni provision, ni lendemain assuré, il vivait littéralement de la Providence, recevant chaque jour son pain comme une grâce et ne se souciant pas du jour suivant. Sa devise — « Le bon Dieu m'assistera et me conduira » — n'était pas une formule, mais le contrat réel de son existence. En cela, il rejoint la grande tradition de la confiance qu'enseignait son contemporain saint Alphonse de Liguori, dans la lignée de Grignion de Montfort, et qu'illustrera plus tard sainte Thérèse de Lisieux.

La prière des trois cœurs

La tradition labrienne a recueilli, d'après ses paroles, une prière qui condense son idéal : la prière des trois cœurs, où il demande à Dieu trois cœurs en un — l'un tout pour Dieu, l'autre pour le prochain, le troisième dur pour soi-même.

« Mon Dieu, accordez-moi, pour Vous aimer, trois cœurs en un seul. Le premier, pour Vous, pur et ardent comme une flamme, me tenant continuellement en Votre Présence [...]. Le second, tendre et fraternel envers le prochain [...]. Le troisième, d'airain, dur envers moi-même, me rendant victorieux des pièges de la chair, me gardant de l'amour-propre [...] et me poussant à l'abstinence. » — Prière des trois cœurs, d'après saint Benoît-Joseph Labre[52]

Pénitence et joie

Sa vie fut une pénitence ininterrompue : jeûnes, veilles, marches harassantes, mépris accepté, saleté et vermine endurées comme une mortification. Et pourtant, tous les témoins s'accordent sur sa gaieté profonde et sa douceur. Il ne s'agissait pas, chez lui, d'un dolorisme triste, mais de la liberté de celui qui n'a plus rien à perdre et qui a tout trouvé. Sa pénitence était l'envers d'une joie : la joie d'appartenir tout entier à Dieu.

Pauvreté évangélique radicale

Benoît-Joseph Labre est sans doute l'expression la plus littérale de la pauvreté de l'Évangile : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer la tête » (Mt 8, 20). Là où les ordres mendiants avaient institutionnalisé la pauvreté, lui la vécut sans filet, sans communauté, sans toit, comme un défi vivant lancé à une société qui mesurait l'homme à sa fortune. Sa sainteté n'est pas dans une œuvre fondée ni dans un livre écrit, mais dans une vie offerte, nue, donnée jusqu'au bout.

La mort et la gloire (1783)

Le mercredi saint 1783

Santa Maria ai Monti, où repose le saint. Fiat 500e / Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

Au début de la Semaine sainte 1783, le pèlerin est à bout de forces. Le mercredi saint 16 avril, ayant assisté aux offices à l'église Santa Maria ai Monti, dans le quartier des Monti, il s'effondre sur les marches du sanctuaire, épuisé par les austérités et la maladie.[53][54] Des passants le relèvent et le portent dans la maison voisine d'un boucher bienveillant, Francesco Zaccarelli, qui l'avait pris en amitié ; c'est là qu'il meurt le soir même, à trente-cinq ans.[55][56]

« È morto il santo ! »

À peine sa mort connue, un cri parcourt les ruelles de Rome, porté par les enfants : « È morto il santo ! » — « Le saint est mort ! »[57][58] La foule afflue ; on se presse pour toucher le corps, arracher un lambeau de ses haillons comme une relique. Le mendiant que la ville croisait sans le voir était reconnu, en un instant, pour ce qu'il était : un saint. Son corps est inhumé dans l'église Santa Maria ai Monti, où il repose toujours.

Cent trente-six guérisons : le procès

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Le mouvement populaire est tel que l'autorité ecclésiastique ouvre rapidement une enquête. Le confesseur du saint, l'abbé Marconi, publie dès 1783 un récit de sa vie ; il y atteste que, jusqu'au 6 juillet 1783 — moins de trois mois après la mort —, cent trente-six guérisons miraculeuses avaient été dûment certifiées par son intercession.[59][60] Le procès de béatification s'appuiera sur cette floraison extraordinaire de miracles.

Béatification (1860) et canonisation (1881)

Le chemin des autels est régulier. Pie IX déclare Benoît-Joseph vénérable en 1859, puis le béatifie le 20 mai 1860, devant une foule immense.[61][62] Vingt ans plus tard, le 8 décembre 1881 — en la fête de l'Immaculée Conception —, Léon XIII l'inscrit au catalogue des saints.[63][64] Sa fête liturgique est fixée au 16 avril, jour de sa mort.

Un saint pour le siècle de Léon XIII

Cette canonisation de 1881 peut se lire comme un signe de contradiction. Élever sur les autels ce pèlerin mendiant devenu l'adorateur des Quarante-Heures, au seuil d'un siècle dominé par le positivisme, le matérialisme et le culte du progrès matériel, c'était proposer la figure inverse : un homme qui n'avait rien possédé, rien produit, rien accumulé, et qui avait pourtant atteint le sommet de la grandeur humaine — l'union à Dieu. Benoît-Joseph Labre apparaît ainsi comme le signe de contradiction offert à un monde industriel auquel l'Église, sous Léon XIII, rappellera la dignité du pauvre et la primauté de l'esprit.

Héritage

Patron des sans-abri et des rejetés

Sa vie a fait de lui le patron naturel de tous ceux que le monde écarte : les sans-abri, les mendiants, les vagabonds, les pèlerins, mais aussi les célibataires, les personnes refusées par la vie religieuse — comme il le fut quatre fois — et les malades mentaux, en mémoire des angoisses qui le firent renvoyer de Sept-Fonts.[65][66] Peu de saints rejoignent aussi directement les détresses contemporaines.

Amettes et le culte labrien

Son village natal d'Amettes, dans le Pas-de-Calais, est devenu un lieu de pèlerinage : on y vénère sa maison natale, transformée en sanctuaire, et l'église Saint-Sulpice où il fut baptisé. À Rome, l'église Santa Maria ai Monti conserve son tombeau et perpétue son souvenir. Des associations — comme Les Amis de saint Benoît Labre — entretiennent sa mémoire et la spiritualité de l'abandon et de la pauvreté dont il fut le témoin.[67]

Sa place parmi les saints du XVIIIe siècle

Au panthéon du catholicisme des Lumières, Benoît-Joseph Labre occupe une place à part. Dans la lignée de Grignion de Montfort, le missionnaire pauvre et itinérant du siècle précédent, et aux côtés de saint Alphonse de Liguori, qui réformait la théologie morale en prêchant aux pauvres, et de saint Paul de la Croix, qui fondait les Passionistes, lui ne fonda rien, n'écrivit presque rien, ne laissa qu'une trace de pieds nus sur les routes d'Europe. Et c'est précisément ce dépouillement qui fait sa fécondité : il rappelle, à toutes les générations, que la sainteté ne se mesure ni aux œuvres ni au savoir, mais à l'amour — et que le plus pauvre des hommes peut être le plus riche devant Dieu.

Il n'avait rien, et il possédait tout.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Joseph F. Delany, "St. Benedict Joseph Labre", The Catholic Encyclopedia, vol. II, Robert Appleton Company, New York, 1907 : newadvent.org. Notice biographique de référence : naissance le 26 mars 1748 à Amettes (diocèse de Boulogne), aîné de quinze enfants, parents Jean-Baptiste Labre et Anne-Barbe Grandsire, éducation par l'oncle François-Joseph Labre curé d'Érin, dégoût croissant pour le savoir ne menant pas à Dieu, désir trappiste à seize ans, admission à Sept-Fonts en novembre 1769, vocation à l'imitation de saint Alexis, sanctuaires visités (Lorette, Assise, Naples, Bari, Fabriano, Einsiedeln, Compostelle), six dernières années à Rome, mort le 16 avril 1783 à Santa Maria dei Monti, 136 guérisons certifiées au 6 juillet 1783 dans la biographie de Marconi, vénérable sous Pie IX en 1859, canonisé par Léon XIII le 8 décembre 1881.

    1 3 9 11 13 16 18 20 21 22 24 31 33 36 41 51 53 59 61 63
  2. EWTN — Catholic Library, "Benedict Joseph Labre, Saint" : ewtn.com. Portrait spirituel : sérieux et horreur du péché dès l'enfance avec un fond de gaieté inaltérable, inspiration de saint Alexis (« abandonner sa patrie, ses parents et tout ce que le monde a de flatteur »), équipement du pèlerin (Nouveau Testament, bréviaire récité chaque jour, Imitation de Jésus-Christ, crucifix, deux chapelets), nourriture d'un morceau de pain ou de quelques herbes une fois par jour, refus de demander l'aumône et partage du surplus, mort épuisé sur les marches de Santa Maria dei Monti, confesseur l'abbé Marconi.

    2 6 19 38 48 49
  3. Wikipedia (EN), "Benedict Joseph Labre" : en.wikipedia.org. Article encyclopédique détaillé : nom complet et tertiaire franciscain (TOSF), naissance le 26 mars 1748 à Amettes près d'Arras (Artois), aîné de quinze enfants du marchand Jean-Baptiste Labre et d'Anne Grandsire, refus des Chartreux, Trappistes et Cisterciens, admission puis départ de Sept-Fonts (novembre 1769), Tiers-Ordre de saint François, sanctuaires d'Europe (Lorette, Assise, Naples, Bari, Einsiedeln, Paray-le-Monial, Compostelle), pèlerinage annuel à Lorette, vie dans les ruines du Colisée, « saint des Quarante-Heures », mort sur les marches de Santa Maria ai Monti le 16 avril 1783 (Semaine sainte), inhumation dans cette église, 136 guérisons attribuées en trois mois, béatifié par Pie IX en 1860, canonisé par Léon XIII en 1881, patron des sans-abri.

    4 5 10 14 17 28 29 39 40 42 43 54 56 60 64
  4. Wikipédia (FR), "Benoît-Joseph Labre" : fr.wikipedia.org. Chronologie française : baptême au lendemain de la naissance par l'oncle François-Joseph Labre, formation à Amettes, Nédon puis Érin, chartreuse de Longuenesse (refusé) et de Neuville (octobre 1767, parti après six semaines), Sept-Fonts (frère Urbain, renvoyé du noviciat pour angoisses), départ définitif et lettres aux parents (« Le bon Dieu m'assistera et me conduira », 20 octobre 1769), environ 30 000 km parcourus, surnom de « saint des Quarante-Heures » et adoration eucharistique, mort le mercredi saint 16 avril 1783 chez le boucher Zaccarelli après malaise à Santa Maria ai Monti, cri « È morto il santo ! », béatification du 20 mai 1860, canonisation du 8 décembre 1881, patronages.

    7 15 23 26 27 30 32 35 37 44 46 55 57 62 65
  5. Hozana, "Saint Benoît-Joseph Labre : vie, rayonnement, héritage" : hozana.org. Source dévotionnelle : surnom de « saint des Quarante-Heures » et journées entières d'adoration eucharistique devenues l'occupation principale de sa vie, cri populaire « È morto il santo ! » à sa mort, sentences spirituelles rapportées.

    8 45 47 58
  6. Léon XIII canonisa Benoît-Joseph Labre le 8 décembre 1881 (Delany, Catholic Encyclopedia, 1907 : newadvent.org) ; aucun acte pontifical connu — bulle, homélie de canonisation, lettre — n'attribue à ce geste l'intention d'opposer le saint au matérialisme du siècle : cette lecture est une interprétation éditoriale. Voir l'article Léon XIII.

    12
  7. CatholicSaints.Info, "Catholic Encyclopedia – Saint Benedict Joseph Labre" : catholicsaints.info. Reprise intégrale de la notice Delany : mort héroïque de l'oncle curé d'Érin lors d'une épidémie en septembre 1766 et retour de Benoît à Amettes en novembre, inspiration de saint Alexis, sanctuaires fréquentés, dernières années romaines, canonisation par Léon XIII.

    25 34
  8. Les Amis de saint Benoît Labre, "Prières et spiritualité labrienne" : amis-benoit-labre.net. Association entretenant la mémoire du saint et le pèlerinage d'Amettes ; recueil de prières et de paroles attribuées (« avare des biens du Ciel, prodigue des biens de la terre »).

    50 67
  9. Diocèse d'Arras, "La prière des trois cœurs d'après les paroles de saint Benoît-Joseph Labre" : arras.catholique.fr. Texte de la prière des trois cœurs reconstituée d'après les paroles du saint : un premier cœur pour Dieu (pur et ardent), un deuxième pour le prochain (tendre et fraternel), un troisième d'airain pour soi-même (pénitent, victorieux de la chair et de l'amour-propre).

    52
  10. Catholic Online — Saints & Angels, "St. Benedict Joseph Labré" : catholic.org. Notice de synthèse : dates (1748-1783), vie de pèlerin et de mendiant, patronages (sans-abri, célibataires, personnes au mental éprouvé, refusés de la vie religieuse), fête du 16 avril.

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