Saint Pierre Chrysologue (vers 380 – vers 450)

Saint Pierre Chrysologue, « le Docteur aux paroles d'or », fut évêque de Ravenne, la capitale impériale, au Ve siècle. Pendant latin de Jean Chrysostome, ce maître de l'homélie brève prêcha l'Incarnation, le Credo et la Vierge Marie ; sa lettre à Eutychès renvoyait à l'autorité du siège de Rome. Proclamé Docteur de l'Église en 1729.

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Saint Pierre Chrysologue (vers 380 – vers 450), évêque de Ravenne, est l'un des grands Pères de l'Église d'Occident et un Docteur de l'Église. Son surnom — Chrysologus, « celui dont la parole est d'or » — fait de lui le pendant latin de Jean Chrysostome, le « bouche d'or » de l'Orient : tous deux doivent leur célébrité à la puissance de leur prédication[1][2].

Pasteur de la capitale de l'Empire romain d'Occident à l'heure où elle s'effondre, Pierre Chrysologue n'a pas laissé de grands traités, mais cent soixante-seize sermons d'une brièveté volontaire, limpides et serrés, où il explique l'Écriture, le Credo, le Notre Père et surtout le mystère de l'Incarnation[3][4]. Ces sermons ont été rassemblés au VIIIe siècle par Félix, évêque de Ravenne — la fameuse Collectio Feliciana —, dont l'authenticité est discutée pour quelques pièces[5].

Contemporain et ami du pape Léon le Grand, protégé de l'impératrice Galla Placidia qui couvrait alors Ravenne de ses mosaïques, Pierre Chrysologue fut mêlé aux grandes controverses christologiques du Ve siècle : sa lettre à Eutychès, insérée plus tard dans les actes du concile de Chalcédoine, contient l'un des plus nets témoignages patristiques sur l'autorité du siège de Rome[6][7]. C'est ce qui lui valut, en 1729, d'être proclamé Docteur de l'Église par le pape Benoît XIII[8][9].

Cet article présente le saint lui-même : ses origines à Imola, son diaconat, son élévation à Ravenne, son ministère de prédicateur, son œuvre et sa doctrine, son rôle dans la défense de la foi, sa mort et son culte. Pour la cité impériale et son art, voir les mosaïques de Ravenne ; pour son ami romain et le grand concile de 451, voir saint Léon le Grand.

Qui est saint Pierre Chrysologue ?

Le « Docteur aux paroles d'or »

Le nom sous lequel l'histoire l'a retenu n'est pas son nom de baptême : Chrysologus est un surnom, formé du grec chrysós (« or ») et lógos (« parole »). Il signifie « celui dont la parole est d'or », et fait délibérément écho à celui de Jean Chrysostome (chrysóstomos, « bouche d'or »), le grand prédicateur de Constantinople mort en 407[10][11]. L'Orient avait son orateur d'or ; l'Occident eut le sien.

La tradition, rapportée par son premier biographe au IXe siècle, attribue ce titre à l'impératrice Galla Placidia, qui aurait été conquise par son éloquence dès sa première homélie d'évêque[12][13]. Que l'anecdote soit historique ou édifiante, elle dit l'essentiel : Pierre Chrysologue est, avant tout, un prédicateur. Sa sainteté et sa doctrine ne se sont pas déployées dans le silence de l'étude, mais dans la chaire, devant le peuple de Ravenne.

« Sa piété et son zèle lui valurent l'admiration universelle, et son éloquence lui mérita le nom de Chrysologue. » — d'après la Catholic Encyclopedia, article « St. Peter Chrysologus »[14]

Un Père d'Occident à l'âge des conciles

Pierre Chrysologue appartient à la dernière grande génération des Pères latins, celle de Léon le Grand à Rome et de Augustin à Hippone, mort en 430. Il vit à un moment charnière : l'Empire romain d'Occident agonise sous les coups des Wisigoths, des Vandales et bientôt des Huns, tandis que l'Église traverse la plus violente crise doctrinale de l'Antiquité — la querelle sur la personne du Christ, qui aboutira aux conciles d'Éphèse (431) et de Chalcédoine (451)[15][16].

De sa formation à Imola à son ministère dans la capitale impériale : l'itinéraire géographique de Pierre Chrysologue. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Dans cette tourmente, Ravenne occupe une place singulière. Depuis 402, elle est la capitale de l'Empire romain d'Occident, choisie pour ses marais protecteurs et son port[17]. Être évêque de Ravenne, c'est donc être le pasteur de la cité où résident l'empereur et la cour. Pierre Chrysologue exerce ce ministère pendant près de vingt ans, au contact direct du pouvoir impérial, sans jamais cesser d'être un homme de l'Évangile.

Les sources d'une vie mal connue

Il faut le dire d'emblée : on sait peu de choses de la vie de Pierre Chrysologue, et il faut séparer le certain du légendaire. Sa première biographie ne fut écrite que quatre siècles après sa mort, par Agnellus de Ravenne, dans son Liber Pontificalis Ecclesiae Ravennatis (vers 830-846)[18][19]. Or Agnellus, qui écrit pour glorifier son Église locale, donne des renseignements minces et parfois fabuleux, qu'il a souvent reconstitués à partir des images et inscriptions qu'il avait sous les yeux.

La source la plus sûre reste donc l'œuvre de Pierre Chrysologue lui-même : ses sermons, qui le montrent à l'œuvre, livrent sa doctrine, son tempérament pastoral, son rapport au peuple et aux grands. À ces homélies s'ajoute un document de premier ordre, extérieur à Ravenne : sa lettre à Eutychès, conservée dans les actes du concile de Chalcédoine, qui atteste son intervention dans la crise christologique[20][21]. Le portrait qui s'en dégage est cohérent : un évêque zélé, clair, ferme dans la foi, profondément attaché au siège de Pierre.

D'Imola à Ravenne : la vie d'un évêque

Naissance à Imola et le diacre de Cornelius

Cathédrale Saint-Cassien d'Imola, ville natale et lieu de sépulture traditionnel de Pierre Chrysologue. Photo : Vanni Lazzari, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Pierre naît vers 380 — la date est incertaine, certains érudits la placent plus tard — à Imola, l'antique Forum Cornelii, en Émilie, à mi-chemin entre Bologne et Ravenne[22][23]. C'est là qu'il est baptisé, instruit et ordonné diacre par Cornelius, l'évêque de la ville, qui le tient pour un fils spirituel et joue dans sa formation un rôle décisif[24]. Toute la jeunesse de Pierre se passe ainsi dans l'ombre de ce maître, dont il gardera une vénération filiale.

La vision de Sixte III et l'élévation à Ravenne

Le récit de son accession à l'épiscopat est l'un des épisodes les plus célèbres — et les plus légendaires — de sa Vita. Vers 433, le siège de Ravenne devient vacant. Une délégation se rend à Rome pour faire confirmer par le pape Sixte III le candidat choisi sur place. Selon la tradition recueillie par Agnellus et passée jusque dans le Bréviaire romain, le pape aurait eu, la nuit précédente, une vision : l'apôtre Pierre et saint Apollinaire, premier évêque de Ravenne, lui désignaient un jeune homme — Pierre, le diacre d'Imola venu dans la suite de son évêque — comme le futur pasteur de Ravenne[25][26]. Sixte III aurait alors écarté l'autre candidat et consacré Pierre.

Quelle que soit la part de l'histoire et de la légende dans ce récit, le fait demeure : vers 433, Pierre devient évêque, et même métropolite, de Ravenne[27][28]. Le choix d'un homme d'Imola pour le siège de la capitale dit assez la réputation que lui avaient déjà value sa science et sa vertu.

Ravenne, capitale impériale

Pierre Chrysologue gouverne Ravenne au temps où la cité, devenue capitale, se pare de ses chefs-d'œuvre. C'est l'époque où l'impératrice Galla Placidia — fille de Théodose, sœur d'Honorius, mère de l'empereur Valentinien III, qu'elle gouverne comme régente — fait édifier et décorer les églises et oratoires dont les mosaïques comptent parmi les plus belles du monde chrétien[29][30].

Le Bon Pasteur, mosaïque du mausolée de Galla Placidia à Ravenne, l'univers artistique chrétien contemporain de Pierre Chrysologue. Photo : Petar Milošević, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

L'évêque jouit de la confiance de cette princesse pieuse, qui soutient son ministère[31]. Ce voisinage du trône ne fait pas de lui un courtisan : ses sermons gardent une totale liberté de ton, et il prêche à la cour la même conversion qu'au peuple. Mais il explique la dignité particulière de son Église : Pierre travaille à donner à Ravenne, capitale politique, un véritable rayonnement ecclésiastique, et son siège s'affirme comme métropole sous son épiscopat. Pour cet art impérial chrétien dont il fut le contemporain, voir les mosaïques de Ravenne.

Le pasteur : prédication, paganisme et charité

L'activité essentielle de Pierre Chrysologue fut la prédication : il prêchait fréquemment, et son peuple se pressait pour l'entendre. Ses homélies révèlent un pasteur attentif aux mœurs de son temps. Il combat les survivances du paganisme — les jeux, les superstitions, les excès des fêtes des calendes de janvier qu'il dénonce avec vigueur — et exhorte sans relâche à la pénitence, à la prière et à l'aumône[32][33].

Sa charge dépasse pourtant la seule chaire. Comme tout grand évêque de l'Antiquité tardive, il est aussi le défenseur des pauvres et un acteur de la vie de la cité, dans une époque marquée par la peur, les famines et l'insécurité. Le souci constant de la miséricorde envers les indigents, qui traverse ses sermons, n'est pas une abstraction : c'est le programme d'un pasteur urbain au cœur d'un Empire en ruine.

Mort à Imola et sépulture

Sentant sa fin venir, Pierre Chrysologue retourne dans sa ville natale d'Imola. Il y meurt vers 450, et il est enseveli dans la basilique Saint-Cassien d'Imola, le martyr patron de la cité[34][35]. La date précise est discutée — la plupart des sources la placent vers 450, à la veille du concile de Chalcédoine. Selon une tradition, il aurait laissé à l'église d'Imola une patène et un calice d'or en mémoire de son passage.

Les jalons essentiels : Imola, Ravenne, la lettre à Eutychès, la mort à Imola et la proclamation comme Docteur de l'Église. Infographie originale Ignispedia créée par IA.
  1. vers 380
    Naissance à Imola

    Pierre naît à Imola (Forum Cornelii), en Émilie. Il y sera baptisé, instruit et ordonné diacre par l'évêque Cornelius.

  2. vers 433
    Évêque de Ravenne

    Vacance du siège de Ravenne ; selon la tradition, le pape Sixte III, après une vision de saint Pierre et de saint Apollinaire, consacre Pierre évêque et métropolite de la capitale impériale.

  3. vers 433-450
    Le ministère de la parole

    Près de vingt ans de prédication. Protégé de l'impératrice Galla Placidia, ami du pape Léon le Grand, il prêche l'Incarnation, le Credo, le Notre Père, et combat les restes du paganisme.

  4. 448
    La lettre à Eutychès

    Après la condamnation d'Eutychès par le synode de Constantinople, l'hérésiarque sollicite l'appui de Pierre, qui le renvoie à l'obéissance due au siège de Rome.

  5. vers 450
    Mort à Imola

    Pierre se retire à Imola, où il meurt. Il est enseveli dans la basilique Saint-Cassien.

  6. 1729
    Docteur de l'Église

    Le pape Benoît XIII le proclame Docteur de l'Église universelle et fixe sa fête au 4 décembre.

L'œuvre : les Sermons

Le Docteur des homélies brèves

Pierre Chrysologue n'a pas écrit de grandes synthèses : son génie est tout entier dans la prédication orale, recueillie par des sténographes et conservée sous forme de sermons. Ce qui frappe d'abord, c'est leur brièveté assumée. Là où d'autres Pères développent longuement, lui taille court, par souci pastoral : il sait que l'attention d'un auditoire est limitée, et préfère une parole dense et ciselée à un discours fleuve[36][37]. Il s'en explique parfois lui-même au seuil de ses homélies, demandant à son peuple d'excuser la longueur ou de soutenir son attention.

Le génie pastoral de Chrysologue : peu de mots, une parole dense, claire et centrée sur l'Incarnation. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette concision fait sa force : les sermons de Chrysologue sont des modèles d'art oratoire, bâtis sur l'antithèse, le paradoxe, l'image frappante. La doctrine la plus haute y est rendue accessible. Ce sont des chefs-d'œuvre de pédagogie de la foi, qui expliquent souvent un texte biblique verset par verset[38][39].

La Collectio Feliciana et la transmission

Si nous pouvons lire Pierre Chrysologue, c'est grâce à un homme : Félix, évêque de Ravenne au début du VIIIe siècle (vers 707-717). C'est lui qui rassembla 176 homélies du saint en un recueil organisé, demeuré la base de toute la tradition manuscrite : la Collectio Feliciana[40][41]. Sans cette initiative, l'essentiel de l'œuvre eût été perdu.

La critique moderne a fait le tri entre les sermons authentiques et quelques pièces ajoutées ou douteuses ; mais le noyau de la Collectio est reconnu comme l'œuvre véritable de Chrysologue. Les éditions de référence figurent dans la Patrologie latine de Migne (tome 52) et, pour la traduction et l'étude modernes, dans la collection Fathers of the Church (G. E. Ganss, puis W. B. Palardy), ainsi que dans le Corpus Christianorum[42][43].

Les grands thèmes de la prédication

Le tableau suivant présente les principaux domaines que Pierre Chrysologue traite dans ses sermons, avec, pour chacun, son enjeu.

Domaine de prédicationContenuEnjeu
L'IncarnationLe Verbe fait chair, vrai Dieu et vrai hommeCœur de sa doctrine ; réfutation anticipée des erreurs christologiques[44]
Le Symbole des ApôtresExplication article par article du Credo aux catéchumènesTransmission de la foi baptismale[45]
Le Notre PèreCommentaire de la prière du SeigneurCatéchèse de la prière chrétienne[46]
La Vierge MarieSérie d'homélies sur l'Annonciation et la maternité divineDéfense de Marie Mère de Dieu (Theotokos)[47]
Jean-BaptisteHomélies sur le PrécurseurFigure du témoin et de la pénitence[48]
Les paraboles et miraclesExplication suivie des récits évangéliquesPédagogie morale et mystique de l'Évangile[49]

Ce répertoire dit la cohérence de son œuvre : tout y converge vers le Christ, Dieu fait homme, et vers la vie qu'en tire le chrétien.

La doctrine de saint Pierre Chrysologue

Le mystère de l'Incarnation

Au centre de toute la prédication de Chrysologue se tient le mystère de l'Incarnation : le Fils éternel de Dieu s'est fait véritablement homme, sans cesser d'être Dieu. À une époque où la querelle christologique allait déchirer l'Orient, l'évêque de Ravenne maintient avec force, dans une langue d'images, la double réalité du Christ — la divinité et l'humanité unies dans une seule personne[50][51].

Dans ses homélies sur la Nativité, Chrysologue contemple ce mouvement : le Christ naît, se fait enfant, accepte d'être nourri, traverse les âges de l'homme — pour restaurer notre nature et rendre à chaque âge sa perfection[52].

Cette théologie n'est jamais abstraite : Chrysologue contemple l'abaissement de Dieu, l'audace de l'amour divin qui se fait fragile pour sauver l'homme. C'est l'émerveillement, plus que la spéculation, qui porte sa parole.

La Vierge Marie, Mère de Dieu

Pierre Chrysologue est l'un des grands témoins mariaux de l'Occident ancien. Plusieurs de ses sermons sont consacrés à l'Annonciation et à la maternité divine de Marie. Au moment même où, à Éphèse en 431, l'Église proclame Marie Theotokos — « Mère de Dieu » — contre Nestorius, l'évêque de Ravenne chante en Occident la grandeur unique de la Vierge, dont la conception et l'enfantement n'ont rien de commun avec ceux des autres femmes[53][54].

Dans ses sermons sur l'Annonciation, il souligne l'unicité de la maternité de Marie : sa conception et son enfantement, venus du Ciel, n'ont rien de commun avec ceux des autres femmes[55].

Pour Chrysologue, Marie est la créature en qui Dieu a voulu entrer dans le monde : sa virginité et sa pureté ne sont pas des détails pieux, mais le signe que l'œuvre du salut vient tout entière d'en haut.

Prière, jeûne et miséricorde : les trois sœurs

Le passage le plus célèbre de toute son œuvre est sans doute son enseignement sur le triptyque spirituel de la prière, du jeûne et de la miséricorde (l'aumône) — son Sermon 43, que la Liturgie des Heures lit aujourd'hui encore au temps du Carême[56]. Chrysologue y montre que ces trois pratiques ne valent rien séparées : elles forment un seul élan vers Dieu.

« Il y a trois choses, mes frères, par lesquelles la foi se tient debout, la dévotion demeure ferme, la vertu persévère : la prière, le jeûne et la miséricorde. Ce que la prière demande, le jeûne l'obtient, et la miséricorde le reçoit. Prière, jeûne, miséricorde : ces trois ne font qu'un, et ils se donnent mutuellement la vie. » — Saint Pierre Chrysologue, Sermon 43[57]

« Le jeûne est l'âme de la prière, et la miséricorde est la vie du jeûne. Que personne ne tente de les séparer : ils ne peuvent être séparés. Celui qui n'a que l'un des trois, ou ne les a pas tous ensemble, n'a rien. » — Saint Pierre Chrysologue, Sermon 43[58]

Le triptyque du Sermon 43 : la prière demande, le jeûne obtient, la miséricorde reçoit. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'intuition est d'une étonnante actualité : la prière sans le jeûne et le partage devient une parole creuse ; le jeûne sans la prière et l'aumône, une simple diète. Les trois se soutiennent, et c'est ensemble qu'elles ouvrent le cœur de Dieu.

Le chrétien, prêtre et victime

Une autre page fameuse, le Sermon 108, lue à la liturgie du temps pascal, déploie la dignité sacerdotale de tout baptisé. Commentant l'exhortation de saint Paul à « offrir vos corps en sacrifice vivant » (Rm 12, 1), Chrysologue tire une conséquence saisissante : le chrétien est à la fois l'offrande et celui qui l'offre[59].

« Chacun de nous est appelé à être à la fois une offrande à Dieu et son propre prêtre. Sois donc le sacrifice de Dieu et son prêtre : ne perds pas ce que l'autorité divine t'a accordé et concédé. » — Saint Pierre Chrysologue, Sermon 108[60]

Cette doctrine du sacerdoce des fidèles, où chacun s'offre lui-même dans le Christ, anticipe de loin l'enseignement du concile Vatican II sur le sacerdoce commun des baptisés. Elle montre la profondeur spirituelle d'un Père qu'on réduirait à tort à un simple orateur brillant.

Le témoin de la foi catholique

Contre l'arianisme et le monophysisme

Pierre Chrysologue gouverne Ravenne dans un monde travaillé par l'hérésie. L'arianisme — qui nie la pleine divinité du Fils — reste vivace, notamment chez les peuples germaniques convertis sous sa forme arienne. Et, à la fin de sa vie, surgit une erreur inverse : le monophysisme d'Eutychès, qui prétend que, dans le Christ, l'humanité est comme absorbée par la divinité, au point qu'il n'y aurait plus qu'une seule nature[61][62].

Face à ces deux excès symétriques, la prédication de Chrysologue sur l'Incarnation fait office de rempart : en maintenant que le Christ est vrai Dieu et vrai homme, l'évêque de Ravenne tient la ligne que les conciles d'Éphèse (431) et de Chalcédoine (451) consacreront solennellement. Sa doctrine s'accorde parfaitement avec celle de son ami Léon le Grand, dont le célèbre Tome à Flavien définira la foi de Chalcédoine.

La lettre à Eutychès et la primauté de Rome

Le document le plus important pour comprendre la place de Chrysologue dans l'histoire de l'Église est sa lettre à Eutychès. En 448, le moine Eutychès, archimandrite de Constantinople, vient d'être condamné par le synode de sa ville sous l'autorité de l'évêque Flavien. Cherchant des appuis, il écrit aux grands évêques d'Occident, dont Pierre Chrysologue, pour plaider sa cause[63][64].

La réponse de l'évêque de Ravenne est ferme : il refuse de prendre parti contre le jugement rendu, et il renvoie Eutychès non pas à lui-même, mais au siège de Rome. Le passage est l'un des témoignages patristiques les plus nets sur la primauté du successeur de Pierre :

« En toutes choses, frère vénérable, nous t'exhortons à recevoir avec obéissance ce qu'a écrit le bienheureux pape de la ville de Rome ; car le bienheureux Pierre, qui vit et préside en son propre siège, donne la vérité de la foi à ceux qui la cherchent. » — Saint Pierre Chrysologue, Lettre à Eutychès[65]

En 448, Chrysologue refuse de trancher isolément la crise d'Eutychès et le renvoie à l'autorité du siège romain. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La portée de ces mots est considérable. Un évêque d'Occident, sollicité comme arbitre, répond que la question doit se trancher à Rome, où l'apôtre Pierre « vit et préside » à travers ses successeurs. Cette lettre fut jugée si importante qu'on l'inséra dans les actes du concile de Chalcédoine, à côté du Tome de Léon[66][67]. C'est elle, plus que tout, qui justifia plus tard l'élévation de Chrysologue au rang de Docteur de l'Église.

L'ami de Léon le Grand

Les sources soulignent que Pierre Chrysologue partageait la confiance du pape Léon le Grand[68]. Les deux hommes se ressemblent : même clarté doctrinale, même attachement à l'unité de l'Église autour de Rome, même rôle de gardiens de la foi de l'Incarnation à la veille de Chalcédoine. Là où Léon écrit le Tome qui fixe la formule christologique, Chrysologue, à Ravenne, prêche la même vérité dans la langue plus simple de l'homélie. Les deux ministères se complètent : l'un définit, l'autre transmet.

Le culte et la postérité

Docteur de l'Église (1729)

Pendant des siècles, Pierre Chrysologue fut vénéré comme saint et lu pour ses sermons, sans titre particulier. C'est le pape Benoît XIII — lui-même dominicain et grand promoteur de la prédication — qui, en 1729, le proclama Docteur de l'Église universelle[69][70]. Cette reconnaissance officialisa ce que la tradition savait depuis longtemps : la valeur doctrinale de ses homélies, leur sûreté christologique et leur témoignage sur la foi de l'Église ancienne, primauté romaine comprise.

Il prend ainsi place parmi les Docteurs de l'Église, ces saints dont l'enseignement fait autorité. Pour l'histoire de ce titre et la liste de ceux qui le portent, voir les Docteurs de l'Église dans l'histoire.

Fête liturgique et présence dans la Liturgie des Heures

Lors de sa proclamation comme Docteur en 1729, sa fête fut fixée au 4 décembre. La réforme du calendrier romain de 1969 l'a transférée au 30 juillet, jour qui demeure aujourd'hui sa mémoire dans l'Église latine[71][72]. Mais c'est surtout dans l'Office des lectures de la Liturgie des Heures que sa voix continue de résonner chaque année : son Sermon 43 sur la prière, le jeûne et la miséricorde est lu au Carême, et son Sermon 108 sur le chrétien prêtre et victime au temps pascal[73][74]. Peu de Pères latins sont aussi vivants dans la prière quotidienne de l'Église.

Ravenne et Imola aujourd'hui

Imola, sa ville natale et le lieu de sa mort, vénère toujours Pierre Chrysologue parmi ses saints patrons ; Ravenne le compte au nombre de ses grands évêques, aux côtés de saint Apollinaire. Le visiteur qui parcourt les mosaïques de Ravenne marche dans la cité même où l'évêque aux paroles d'or prêchait l'Incarnation devant l'empereur et le peuple. Son nom, Chrysologus, dit ce que l'Église a retenu de lui : non pas le marbre des doctrines, mais l'or d'une parole mise tout entière au service du Verbe.

« Que la prière, la miséricorde et le jeûne soient pour nous une seule supplication devant Dieu, qu'ils soient pour nous une seule voix. » — Saint Pierre Chrysologue, Sermon 43[75]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catholic Encyclopedia (1913), article « St. Peter Chrysologus » (newadvent.org/cathen/11762c.htm) : « baptised, educated, and ordained deacon by Cornelius, Bishop of Imola » ; élevé à l'évêché de Ravenne en 433 ; « He shared the confidence of Leo the Great and enjoyed the patronage of the Empress Galla Placidia » ; sermons brefs et explicatifs de l'Écriture ; « A collection of his homilies, numbering 176, was made by Felix, Bishop of Ravenna (707-17) » ; mort à Imola en 450 ; biographie première par Agnellus.

    1 3 5 14 19 22 24 27 31 32 34 37 38 40 45 46 48 61 63 68
  2. Peter Chrysologus, notice consolidée (en.wikipedia.org/wiki/Peter_Chrysologus) : naissance à Imola vers 380 ; vision de Sixte III (Pierre apôtre + Apollinaire) rapportée par le Bréviaire romain ; surnom Chrysologus (« golden-worded ») attribué par Galla Placidia ; condamnation de l'arianisme et du monophysisme ; 176 homélies préservées par Félix de Ravenne ; mort vers 450 à Imola ; fête transférée au 30 juillet en 1969 ; proclamé Docteur de l'Église en 1729 par Benoît XIII (fête d'abord placée au 4 décembre).

    2 9 10 12 15 23 25 29 35 54 62 70 71
  3. William B. Palardy (trad.), St. Peter Chrysologus — Selected Sermons, vol. 2-3, Fathers of the Church n° 109-110, Catholic University of America Press, 2004-2005 ; cf. aussi George E. Ganss (trad.), FOTC 17, 1953. Introduction et notes sur la brièveté volontaire des homélies, leur art oratoire, leur centre christologique et l'authenticité de la Collectio Feliciana.

    4 33 36 39 41 42 44 49 50 52
  4. Saint Pierre Chrysologue, Epistola ad Eutychen (Lettre à Eutychès, vers 448-449), PL 52, 451 ; insérée dans les Acta du concile de Chalcédoine (451). Texte latin : « In omnibus autem hortamur te, frater honorabilis, ut his quae a beatissimo papa Romanae civitatis scripta sunt obedienter attendas, quoniam beatus Petrus, qui in propria sede et vivit et praesidet, praestat quaerentibus fidei veritatem. » Traduction française dans le corps.

    6 20 65 66
  5. « Letter XXV, from Peter Chrysologus to Eutyches », dossier patristique sur la primauté romaine (theseeofpeter.com) ; cf. Eternal Christendom, « St. Peter Chrysologus Says the Pope is Required to Settle Doctrinal Disputes (448) ». Contexte : Eutychès, condamné par le synode de Constantinople de 448 sous l'évêque Flavien, sollicite l'appui des évêques d'Occident ; Pierre Chrysologue le renvoie à l'obéissance due au siège de Rome.

    7 21 64 67
  6. Benoît XIII, proclamation de Pierre Chrysologue comme Docteur de l'Église universelle, 1729 ; sa fête est alors fixée au 4 décembre (transférée au 30 juillet en 1969). Cf. Catholic Encyclopedia et notices liturgiques de référence.

    8 69
  7. Encyclopædia Britannica, « Saint Peter Chrysologus » (britannica.com/biography/Saint-Peter-Chrysologus) : archevêque de Ravenne, Docteur de l'Église ; homélies sur l'Incarnation, le Credo, le Notre Père et la Vierge ; contexte des controverses christologiques du Ve siècle et de la capitale impériale de Ravenne.

    11 16 28 30 51 72
  8. Agnellus de Ravenne, Liber Pontificalis Ecclesiae Ravennatis (vers 830-846) : première biographie connue de Pierre Chrysologue, rédigée au IXe siècle, soit environ quatre siècles après sa mort. Source des éléments traditionnels (vision de Sixte III, surnom donné par Galla Placidia), mais jugée mince et en partie légendaire par les historiens — Agnellus reconstituant souvent à partir des images et inscriptions de Ravenne.

    13 18 26
  9. S. Mitchell, A History of the Later Roman Empire, AD 284–641 (Wiley-Blackwell) : « Honorius transferred the imperial capital of the western empire from Milan to Ravenna in 402 » ; Ravenne, ancien quartier général de la flotte romaine en Adriatique avec son port de Classis : « The marshes and canals of this coastal region provided a buffer against attack from the land, while the harbor guaranteed communications and enabled supplies to be brought in by sea. » Cf. Catholic Encyclopedia (1913), article « Flavius Honorius » (newadvent.org/cathen/07460a.htm) : « Honorius and the court took refuge within the fastnesses of Ravenna, impregnable in its marshy surroundings, which now became the capital of the Emperor of Western Rome. »

    17
  10. J.-P. Migne, Patrologia Latina, tome 52 : édition de référence des Sermones et de l'Epistola ad Eutychen de Pierre Chrysologue. Voir aussi l'édition critique du Corpus Christianorum, Series Latina (A. Olivar).

    43
  11. Saint Pierre Chrysologue, homélies sur l'Annonciation et la maternité divine de Marie ; compilation et traduction dans Palardy (FOTC) et synthèse « Mary in the writings of St. Peter Chrysologus » (homeofthemother.org). Témoignage occidental de la foi en Marie Theotokos, contemporain du concile d'Éphèse (431). La numérotation exacte des sermons mariaux varie selon les éditions de la Collectio Feliciana.

    47 53 55
  12. Saint Pierre Chrysologue, Sermon 43 (PL 52, 320 et 322) : « Tria sunt, fratres, per quae constat fides, stat devotio, manet virtus : oratio, ieiunium, misericordia… Quod oratio pulsat, impetrat ieiunium, misericordia accipit. » Texte lu à l'Office des lectures de la Liturgie des Heures, mardi de la 3e semaine de Carême. Traduction française d'après le latin de Migne.

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  13. Saint Pierre Chrysologue, Sermon 108 (PL 52, 499-500) : « Sit hostia Dei et sacerdos… unusquisque nostrum et sacrificium Deo et sacerdos. » Commentaire de Rm 12, 1 sur le sacerdoce du fidèle, qui est à la fois l'offrande et celui qui l'offre. Texte lu à l'Office des lectures, mardi de la 4e semaine de Pâques. Traduction française d'après le latin de Migne.

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