Saint Germain d'Auxerre (vers 378 – 448) est, avec saint Martin de Tours, la plus grande figure épiscopale de la Gaule chrétienne du Ve siècle. Issu de la haute aristocratie gallo-romaine, formé à l'éloquence et au droit à Rome, avocat brillant puis l'un des six ducs chargés de gouverner les provinces des Gaules, il menait la vie d'un grand seigneur — magistrat, époux, chasseur passionné — quand l'évêque Amateur d'Auxerre l'arracha de force à sa carrière en l'ordonnant malgré lui[1][2].
Le revirement fut total : « un changement merveilleux s'opéra à l'instant en Germain »[3]. Le duc se fit ascète, distribua ses biens aux pauvres, traita son épouse comme une sœur, et s'imposa pendant trente ans une austérité de Père du désert — pain d'orge, cendre pour lit, cilice, ni vin, ni huile, ni sel[4][5]. Devenu évêque d'Auxerre en 418, il fut bientôt l'homme à qui l'Église des Gaules confiait ses causes les plus difficiles : c'est lui que l'on envoya deux fois en Bretagne romaine pour y extirper l'hérésie de Pélage, lui qui mena la fameuse victoire Alléluia contre les Pictes et les Saxons, lui encore qui consacra à Dieu l'enfant qui deviendrait sainte Geneviève, patronne de Paris[6][7].
Cet article présente le saint lui-même : ses origines et sa carrière séculière, le poirier aux trophées de chasse et l'ordination forcée, sa conversion radicale et son ascèse, ses deux missions de Bretagne contre le pélagianisme, la victoire Alléluia, sa rencontre avec sainte Geneviève, sa spiritualité du renoncement, et sa mort à Ravenne en 448 au cours d'une ultime ambassade de charité pour son peuple révolté. Pour le modèle de l'évêque-moine missionnaire qui l'a précédé en Gaule, voir saint Martin de Tours ; pour la sainte qu'il a discernée enfant, voir sainte Geneviève. À ne pas confondre avec son homonyme byzantin, saint Germain de Constantinople.
Qui est saint Germain d'Auxerre ?
Le gouverneur devenu évêque
Peu de saints offrent un contraste aussi violent entre leur première vie et leur seconde. Avant d'être évêque, Germain n'était pas un moine obscur ni un clerc de province : c'était un haut fonctionnaire de l'Empire, l'un des six duces gouvernant les diocèses civils des Gaules, un avocat rompu au droit romain, un grand propriétaire, un homme du monde et un chasseur réputé[8][9]. Sa conversion ne fut pas une lente maturation pieuse, mais une rupture brutale, imposée presque de force par un évêque clairvoyant. C'est ce passage du palais au cilice qui fait l'originalité de sa figure.
Le « marteau des Pélagiens »
Le second trait qui définit Germain est son rôle de champion de l'orthodoxie face à l'hérésie de Pélage. Au début du Ve siècle, la Bretagne romaine — la grande île, l'actuelle Angleterre — était gangrenée par le pélagianisme, cette doctrine qui niait la nécessité de la grâce et exaltait les seules forces de la volonté humaine. C'est Germain que l'Église des Gaules, puis Rome, choisirent pour traverser la Manche et y rétablir la foi catholique[10][11]. Ses deux expéditions britanniques, racontées par Bède le Vénérable, en ont fait dans la mémoire chrétienne le grand adversaire de Pélage et l'un des évangélisateurs de l'île.
Le faiseur de saints
Troisième trait, plus discret mais décisif : Germain fut un discernateur de vocations. En route vers la Bretagne, il s'arrête à Nanterre, repère dans la foule une fillette nommée Geneviève, prophétise sa sainteté future et la consacre à Dieu[12][13]. La tradition d'Auxerre le rattache aussi à la formation de saint Patrick, futur apôtre de l'Irlande. Germain n'est donc pas seulement un grand évêque : il est un maître de saints, un homme qui sait reconnaître la grâce naissante et la sceller.
Les sources de sa vie
Nous connaissons Germain par des sources d'une qualité rare pour un saint du Ve siècle. La principale est la Vita sancti Germani, écrite vers 480 par Constance de Lyon, à la demande de l'évêque Patient de Lyon et de Censure d'Auxerre : une biographie composée à peine une génération après la mort du saint, à partir de témoignages encore vivants[14]. À cette Vie s'ajoute le témoignage indépendant et plus ancien de Prosper d'Aquitaine, dont la Chronique note dès l'année 429 l'envoi de Germain en Bretagne par le pape Célestin Ier[15]. Enfin, près de trois siècles plus tard, Bède le Vénérable consacre cinq chapitres de son Histoire ecclésiastique du peuple anglais (livre I, ch. 17-21) aux missions britanniques de Germain — c'est lui qui a fixé pour toujours le récit de la victoire Alléluia[16].
Bède ne nomme pas Constance dans ces chapitres : c'est la critique moderne qui a établi qu'il y suit de près la Vie de Germain de Constance de Lyon[17].
Le croisement de ces trois témoins — un biographe gaulois proche, un chroniqueur contemporain, un historien anglais postérieur mais soigneux — donne à la figure de Germain une assise documentaire exceptionnelle.
Du duc des Gaules au siège d'Auxerre
Une naissance dans la haute aristocratie gallo-romaine
Germain naît vers 378 (les sources hésitent entre 378 et 380) à Auxerre, l'antique Autessiodurum, en Gaule lyonnaise[18][19]. Ses parents, Rusticus et Germanilla, appartiennent à « l'une des plus nobles familles des Gaules de la fin du IVe siècle »[20]. C'est dire qu'il naît du côté du pouvoir, de la fortune et de la culture : la Gaule romaine de cette époque est encore une terre de villas, de domaines et de grandes carrières, même si l'Empire d'Occident vacille déjà sous la pression des peuples germaniques.
Rome : l'éloquence et le droit
Comme tout jeune aristocrate promis à une grande carrière, Germain reçoit la meilleure éducation de son temps : il fréquente les écoles réputées d'Arles et de Lyon, puis gagne Rome, où il étudie l'éloquence et le droit civil[21]. La capitale fait de lui un juriste accompli : il « plaide devant le tribunal du préfet pendant plusieurs années, avec grand succès »[22]. C'est aussi à Rome qu'il épouse Eustachia, une femme de haut rang, estimée dans les cercles impériaux[23][24].
Avocat, époux, gouverneur
L'empereur, remarquant ses talents, le renvoie en Gaule et l'élève à l'une des plus hautes charges civiles : il fait de lui « l'un des six ducs chargés du gouvernement des provinces des Gaules »[25]. Germain devient ainsi un dux, un gouverneur militaire et civil, résidant à Auxerre, sa ville natale, dont il administre le territoire. Il a tout d'un grand seigneur de l'Antiquité tardive : la naissance, la richesse, l'éloquence, le pouvoir, une épouse de la noblesse — et la passion de la chasse, qui va précipiter, par un détour inattendu, le tournant de sa vie.
Le poirier aux trophées et l'évêque Amateur
Au centre d'Auxerre se dressait un grand poirier (selon d'autres traditions, un arbre voué autrefois au culte païen). Germain, en chasseur fier de ses prises, y suspendait les têtes et dépouilles des bêtes qu'il avait tuées — un usage que l'évêque de la ville, Amateur (Amator), jugeait dangereux : reste de superstition, occasion de vaine gloire, et scandale pour les chrétiens[26][27]. En l'absence du gouverneur, Amateur fit abattre l'arbre et brûler les trophées.
Furieux, Germain menaça l'évêque de représailles. Mais Amateur, vieil homme inspiré, avait pressenti que ce gouverneur emporté était l'élu de Dieu pour lui succéder. Sur le conseil — dit la tradition — d'une lumière intérieure, et muni de l'autorisation du préfet, il prit les devants.
L'ordination forcée (418)
Profitant d'une cérémonie où Germain s'était rendu à l'église, Amateur fit fermer les portes, saisit le gouverneur, lui imposa la tonsure et l'ordonna diacre, presque de force, lui annonçant qu'il serait son successeur sur le siège d'Auxerre[28][29]. L'événement, qui aujourd'hui nous étonne, s'inscrit dans une pratique antique : on imposait parfois l'épiscopat à des hommes éminents malgré eux, comme on l'avait fait pour saint Martin à Tours ou pour saint Augustin à Hippone.
Ce qui frappe, c'est la réponse de Germain. Loin de se venger, il accueillit cette violence comme un appel de Dieu :
« Un changement merveilleux s'opéra à l'instant en Germain : il se convertit aussitôt de toute son âme à la perfection de la vie chrétienne. » — Catholic Encyclopedia, St. Germain of Auxerre[30]
À la mort d'Amateur peu après, Germain fut élu et consacré évêque d'Auxerre le 7 juillet 418, par acclamation du peuple et du clergé[31][32][33]. Le duc des Gaules devenait pasteur d'âmes.
La conversion : un grand seigneur devenu ascète
Le dépouillement
La conversion de Germain ne resta pas un sentiment intérieur : elle prit aussitôt la forme d'un dépouillement réel. Il distribua ses biens aux pauvres[34], renonça aux plaisirs de sa condition, et résolut de vivre désormais en moine sous l'habit d'évêque[35][36]. Avec son épouse Eustachia, il convint de vivre dans la continence parfaite, la traitant non plus comme une femme mais comme une sœur — geste classique des grands convertis de l'Antiquité tardive, qui voulaient consacrer à Dieu jusqu'à leur vie conjugale.
Une austérité de Père du désert
L'ascèse que Germain s'imposa pendant les trente années de son épiscopat est, au témoignage de son biographe, d'une rigueur extrême — digne des Pères du désert. Constance de Lyon en a laissé le détail :
Constance de Lyon décrit ainsi, en substance, son régime : ni pain de froment, ni vin, ni vinaigre, ni huile, ni légumes assaisonnés, ni même de sel — seulement, le soir, de l'orge moulue de ses propres mains ; et, l'hiver comme l'été, ni le froid ni la faim ne le faisaient reculer[37].
Il dormait sur la cendre, couvert d'un cilice, sans se déshabiller ; il portait toujours sur lui des reliques dans une bourse au cou ; il jeûnait sans relâche[38][39]. Cette pénitence n'était pas une fuite : elle nourrissait, comme chez les grands ascètes, une force d'âme prodigieuse, qui le rendit capable d'affronter les tempêtes, les hérésiarques, les armées barbares et les puissances impériales sans jamais fléchir.
Le monastère de la rive de l'Yonne
Fidèle à l'idéal monastique qu'avait acclimaté en Gaule saint Martin de Tours, Germain fonda, sur la rive de l'Yonne face à Auxerre, un monastère qu'il dédia aux saints Côme et Damien[40]. Il y voulait, comme Martin à Marmoutier, une communauté de prière et de pauvreté tout près de sa cité épiscopale. C'est dans cet oratoire — celui de Saint-Maurice — qu'il demanderait plus tard à reposer, et autour de son tombeau naîtrait la grande abbaye Saint-Germain d'Auxerre, l'un des foyers monastiques majeurs du haut Moyen Âge.
La première mission de Bretagne (429)
Le pélagianisme, l'hérésie britannique
Au début du Ve siècle, la Bretagne romaine était troublée par le pélagianisme. Cette doctrine, issue du moine breton Pélage, niait que la nature humaine fût blessée par le péché originel et soutenait que l'homme pouvait, par ses seules forces, sans le secours intérieur de la grâce[41], atteindre la justice et le salut. C'était saper l'Évangile lui-même : si l'homme se sauve seul, la Croix devient superflue. Condamné à Carthage et à Rome — saint Augustin en fut le grand adversaire —, le pélagianisme avait trouvé en Grande-Bretagne un terrain favorable, où ses tenants gagnaient les foules[42][43].
Le concile des Gaules et le pape Célestin
Inquiets, les catholiques bretons demandèrent du secours à l'Église des Gaules. Un concile des évêques gaulois désigna Germain d'Auxerre et Loup de Troyes pour traverser la mer et réfuter l'erreur[44][45]. Le chroniqueur Prosper d'Aquitaine, témoin contemporain, ajoute une précision capitale : c'est le pape Célestin Ier lui-même qui, sur le conseil du diacre Palladius, manda Germain « en son lieu » (vice sua), donnant à la mission une autorité romaine :
« Agricola, Pélagien, fils de l'évêque pélagien Sévérien, corrompit les Églises de Bretagne par l'insinuation de sa doctrine. Mais, à la suggestion du diacre Palladius, le pape Célestin envoya Germain, évêque d'Auxerre, comme son représentant ; et, ayant terrassé les hérétiques, il ramena les Bretons à la foi catholique. » — Prosper d'Aquitaine, Chronique, année 429[46]
La tempête apaisée
La traversée fut une première épreuve. Au milieu de la Manche, une tempête déchaînée — que la tradition attribua à la fureur des démons cherchant à empêcher la mission — faillit engloutir le navire. Germain, réveillé, « au nom de la Trinité, prit un peu d'eau et en aspergea les flots », et la mer s'apaisa aussitôt[47]. L'épisode, raconté par Bède, est le premier d'une série de signes qui accompagnent les deux saints en Bretagne.
La grande controverse publique
Arrivés dans l'île, Germain et Loup prêchèrent d'abord « non seulement dans les églises, mais aux carrefours, dans les champs et les ruelles », et la foule catholique se raffermit[48]. Les chefs pélagiens, « vêtus avec éclat, entourés d'une troupe de flatteurs », finirent par accepter une disputation publique. Selon Bède, l'éloquence de Germain — l'ancien avocat de Rome retrouvait là son art — « déborda comme un torrent » et réduisit les hérétiques au silence ; la foule, qui les jugeait, faillit les châtier et reconnut la victoire des catholiques[49].
« Les saints prélats les accablèrent d'un tel torrent d'éloquence, appuyée sur les témoignages des Apôtres et des Évangiles, que […] le peuple, qui était juge, put à peine retenir ses mains. » — d'après Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique, I, 17[50]
La guérison de la fillette aveugle
Pour confirmer la vérité par un signe, on présenta à Germain la fille aveugle, âgée d'une dizaine d'années, d'un homme de rang tribunitien. Les chefs pélagiens, sommés d'abord de la guérir, s'y refusèrent. Germain alors, après une prière, appliqua sur les yeux de l'enfant les reliques qu'il portait au cou, et « aussitôt elle recouvra la vue », à la stupeur de toute l'assistance[51]. La controverse était scellée par le miracle : l'orthodoxie n'était pas seulement plus éloquente, elle était vivante.
Le tombeau de saint Alban
Avant de quitter l'île, Germain et Loup se rendirent en pèlerinage au tombeau du protomartyr breton saint Alban, à Verulamium (l'actuelle St Albans). Germain y déposa des reliques d'apôtres et de martyrs, et, selon Bède, emporta de la poussière du lieu du martyre — terre encore teintée, disait-on, du sang d'Alban — pour la rapporter en Gaule[52]. Le geste relie les deux saints au plus ancien martyr de Bretagne et inscrit leur mission dans la communion des saints.
La victoire Alléluia
Pictes et Saxons
Tandis que Germain achevait sa mission, la Bretagne fut attaquée par une coalition de Pictes (venus du nord) et de Saxons (venus de la mer). Les Bretons, désorganisés et terrifiés, recoururent aux deux évêques. C'était le temps du Carême, et beaucoup de soldats, encore catéchumènes, demandèrent et reçurent le baptême au cours de la campagne. Germain, l'ancien duc des Gaules, retrouva pour la circonstance ses talents de chef de guerre — mais pour livrer une bataille d'un genre inouï[53].
« Alléluia ! » crié trois fois
Germain plaça son armée fraîchement baptisée dans une vallée encaissée, cernée de hauteurs, sur le chemin de l'ennemi. Quand les Pictes et les Saxons s'avancèrent, il ordonna à tous de répéter exactement son cri. Au moment voulu, il entonna d'une voix forte : « Alléluia ! » — et toute l'armée le reprit trois fois. Le cri, répercuté par les montagnes, enfla en un fracas immense[54].
« Germain proclame qu'il sera lui-même leur chef dans la bataille. Il choisit des hommes agiles […] et, comme l'ennemi approchait, tous, d'une seule voix, répétèrent le cri qu'il avait lancé : "Alléluia !" L'écho des montagnes multiplia ce cri. » — d'après Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique, I, 20[55]
Une victoire sans une goutte de sang
L'effet fut foudroyant. Croyant les rochers et le ciel mêmes s'écrouler sur eux, les barbares furent saisis d'une panique indescriptible et prirent la fuite en désordre, jetant leurs armes ; beaucoup se noyèrent dans une rivière en travers de leur retraite. Les Bretons remportèrent la victoire sans combattre, ramassant les dépouilles de l'ennemi en déroute[56].
« Ils s'enfuirent dans toutes les directions, jetant leurs armes, croyant que les rochers et le ciel même tombaient sur eux ; et leur terreur était telle qu'ils ne pouvaient courir assez vite. » — Bède le Vénérable, Histoire ecclésiastique, I, 20 (trad. d'après l'éd. Sherley-Price)[57]
Cette victoire Alléluia (Alleluia Victory), datée des environs de 429-430, est l'un des récits les plus célèbres de l'historiographie chrétienne anglaise. Elle dit, en une scène saisissante, ce que Germain croyait : la foi, et non le glaive, est l'arme du chrétien ; le nom de Dieu, crié d'un seul cœur par un peuple baptisé, suffit à mettre en déroute les puissances de ce monde.
Germain et sainte Geneviève
L'un des fruits les plus durables de la première mission de Germain ne fut pas une bataille, mais une rencontre. En se rendant vers la Manche, en 429, Germain et Loup firent étape à Nanterre, près de Paris. La population les accueillit ; et dans la foule, Germain remarqua une petite fille de sept ans environ, nommée Geneviève[58][59].
Le saint, dit la tradition, discerna aussitôt en elle une vocation extraordinaire. Il l'appela, la bénit, prophétisa devant ses parents qu'elle serait grande devant Dieu, et la consacra au Seigneur, lui remettant une médaille de cuivre marquée de la croix qu'elle devait porter en mémoire de cette promesse[60]. Geneviève deviendrait la patronne de Paris, celle dont la prière, en 451, détournerait — selon la tradition — la marche d'Attila et de ses Huns. Le geste de Germain à Nanterre est ainsi le commencement caché d'une autre grande sainteté française.
« Il prédit aux parents le futur de leur enfant, et la consacra à Dieu. » — d'après la tradition rapportée par la Catholic Encyclopedia, St. Germain of Auxerre[61]
La tradition d'Auxerre associe également Germain à la formation de saint Patrick, le futur apôtre de l'Irlande, qui aurait séjourné et étudié à Auxerre avant sa mission — lien plausible mais plus incertain que la rencontre de Nanterre, et que les historiens discutent[62].
La seconde mission de Bretagne (vers 447)
Le pélagianisme, un temps abattu, repoussa en Bretagne quelques années plus tard. Germain, déjà âgé, accepta de repartir — cette fois avec Sévère, évêque de Trèves, disciple de saint Loup[63][64]. La seconde expédition, vers 447, confirma l'autorité du vieil évêque : les chefs pélagiens furent de nouveau réduits au silence et exilés de l'île, et la foi catholique affermie pour de bon.
Cette persévérance dit beaucoup de l'homme. Germain ne considérait jamais une cause comme gagnée tant que la vérité restait menacée. Deux fois il traversa la Manche, au péril des tempêtes et de la fatigue, pour un peuple qui n'était pas le sien — non par goût du voyage, mais par charité de la foi.
La spiritualité de saint Germain
Le renoncement total
Toute la sainteté de Germain est née d'un renoncement. Il avait tout — la naissance, la fortune, le pouvoir, la gloire des armes et du barreau — et il abandonna tout d'un coup, à l'appel d'un évêque qui lui força la main. Sa vie illustre ce mot de l'Évangile : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même »[65]. La radicalité de son ascèse n'est pas une bizarrerie : c'est la mesure de ce qu'il avait quitté, et la preuve qu'un grand seigneur peut devenir un grand pauvre de Dieu.
L'évêque-moine, héritier de saint Martin
Germain prolonge en Gaule la figure inventée par saint Martin de Tours : l'évêque-moine, qui ne sépare jamais le gouvernement de l'Église de la prière et de la pénitence. Comme Martin, il fonde un monastère aux portes de sa ville ; comme Martin, il garde sous la mître l'habit rude et le cœur du solitaire ; comme Martin, il joint à la contemplation une action missionnaire infatigable. Les deux hommes encadrent, à un demi-siècle de distance, l'âge d'or de l'épiscopat gaulois.
La charité jusqu'au pouvoir
La spiritualité de Germain ne fut jamais une fuite hors du monde. Ascète, il restait pasteur ; pauvre, il restait avocat de son peuple. Il intervint sans cesse pour les opprimés, alla plaider à la cour impériale pour obtenir des dégrèvements d'impôts à Auxerre, et finit par mourir, on le verra, au cours d'une ambassade de charité pour des révoltés que l'on voulait châtier[66]. Sa sainteté n'est pas celle d'un homme qui se retire, mais d'un homme qui descend sans cesse vers ceux qui souffrent, en gardant le cœur d'un moine.
La mort à Ravenne (31 juillet 448) et le culte
L'ambassade des Armoricains
Les Armoricains — les habitants de la Bretagne continentale, l'actuel nord-ouest de la France — s'étaient soulevés contre l'autorité impériale, et le général Aetius avait lancé contre eux des troupes barbares (les Alains de Goar). Pour épargner à son peuple voisin un massacre, le vieil évêque entreprit le voyage d'Italie afin de plaider leur cause auprès de la cour de Ravenne, capitale de l'Empire d'Occident, où régnaient l'empereur Valentinien III et sa mère Galla Placidia[67][68].
La mort à Ravenne
Germain fut reçu à Ravenne avec de grands honneurs : Galla Placidia et la cour le vénéraient comme un saint vivant. Il obtint des promesses de clémence — mais n'eut pas le temps d'en voir l'effet. Épuisé par le voyage et les austérités, il tomba malade et mourut à Ravenne le 31 juillet 448 (la date de 450 parfois donnée résulte d'une confusion dans certaines copies)[69][70][71]. La cour porta son deuil comme celui d'un prince de l'Église.
Le retour du corps et l'abbaye Saint-Germain
Selon ses dernières volontés, son corps fut ramené à Auxerre — un long et solennel cortège funèbre à travers les Alpes et la Gaule — et inhumé dans l'oratoire Saint-Maurice qu'il avait fait construire. Autour de ce tombeau s'éleva l'une des plus célèbres abbayes du haut Moyen Âge, l'abbaye Saint-Germain d'Auxerre, dont la crypte carolingienne, ornée de fresques parmi les plus anciennes d'Occident, subsiste encore aujourd'hui[72][73].
- vers 378Naissance à AuxerreFamille gallo-romaine
Germain naît à Autessiodurum (Auxerre), fils de Rusticus et Germanilla, dans la haute aristocratie des Gaules.[74]
- vers 395-405Études à RomeÉloquence et droit civil
Formé à Arles et Lyon, il étudie le droit à Rome, plaide devant le préfet et épouse Eustachia.[75]
- vers 410Duc des GaulesGouverneur impérial
L'empereur le nomme l'un des six ducs chargés du gouvernement des provinces des Gaules.[76]
- vers 418L'ordination forcéeL'évêque Amateur
Après l'affaire du poirier aux trophées, Amateur le tonsure et l'ordonne diacre presque de force.[77]
- 7 juillet 418Évêque d'AuxerreLa conversion radicale
Consacré évêque, il donne ses biens aux pauvres et embrasse une ascèse de Père du désert.[78]
- 429Première mission de BretagneContre le pélagianisme
Avec Loup de Troyes, envoyé par le concile des Gaules et le pape Célestin, il réfute les Pélagiens.[79]
- 429Sainte Geneviève à NanterreLa consécration d'une enfant
En route vers la mer, il discerne et consacre à Dieu la petite Geneviève, future patronne de Paris.[80]
- vers 429-430La victoire AlléluiaSans effusion de sang
Il met en déroute Pictes et Saxons par le seul cri d'« Alléluia » répété trois fois.[81]
- vers 447Seconde mission de BretagneAvec Sévère de Trèves
Le pélagianisme ayant repoussé, Germain repart et fait exiler les hérétiques de l'île.[82]
- 31 juillet 448Mort à RavenneL'ambassade des Armoricains
Venu plaider la grâce de son peuple à la cour de Galla Placidia, il meurt à Ravenne ; son corps revient à Auxerre.[83]
Un rayonnement européen
Le culte de saint Germain fut immense et précoce. Patron d'Auxerre, il fut vénéré dans toute la Gaule, en Bretagne et jusqu'en Italie. De très nombreuses églises portent son nom, dont la célèbre abbaye parisienne de Saint-Germain-des-Prés (du nom de l'évêque de Paris au VIe siècle, à ne pas confondre) et bien d'autres dédiées à l'évêque d'Auxerre, en France comme en Angleterre, où le souvenir de la victoire Alléluia entretint sa mémoire[84][85]. Sa fête liturgique est fixée au 31 juillet, jour de sa mort[86].
Germain appartient à ces saints antérieurs aux procédures de canonisation romaines, instituées beaucoup plus tard : son culte, comme celui de Martin ou d'Hilaire, repose sur une vénération immémoriale confirmée par l'Église, et sa sainteté fut reconnue de son vivant même par les foules de Gaule, de Bretagne et de Ravenne.
Pourquoi (re)lire saint Germain aujourd'hui ?
Seize siècles après sa mort, la figure de Germain garde une force d'interpellation singulière. Il montre d'abord qu'aucune situation n'est trop brillante pour être quittée : duc, avocat, propriétaire, époux comblé, il abandonna tout pour Dieu. À une époque qui mesure une vie à la réussite et au pouvoir, Germain rappelle que la vraie grandeur commence là où l'on consent à tout perdre.
Il enseigne ensuite la fermeté dans la vérité. Contre le pélagianisme — cette tentation toujours renaissante de croire que l'homme se sauve par ses seules forces, sans la grâce —, Germain traversa deux fois la mer. L'hérésie qu'il combattit n'est pas morte : elle reparaît chaque fois que l'on réduit le salut à un effort moral et que l'on oublie que « sans moi vous ne pouvez rien faire »[87]. Germain est le saint de la grâce nécessaire.
Il rappelle enfin que la sainteté est charité agissante jusqu'au bout. Il ne mourut pas dans la paix de son monastère, mais sur les routes d'Italie, à la cour impériale, en plaidant pour des révoltés que l'on voulait punir. Sa dernière démarche fut une démarche de miséricorde — l'avocat de Rome devenu, jusque dans la mort, l'avocat des pauvres devant les puissants.
« Un changement merveilleux s'opéra à l'instant en Germain. » — Ces mots de son biographe disent tout : un seul instant de grâce a suffi pour faire d'un duc des Gaules l'un des plus grands saints de l'Occident.
Pour aller plus loin
- Saint Martin de Tours — le modèle de l'évêque-moine missionnaire des Gaules, dont Germain prolonge la figure un demi-siècle plus tard.
- Sainte Geneviève — la patronne de Paris, que Germain discerna et consacra enfant à Nanterre en 429.
- Saint Patrick — l'apôtre de l'Irlande, que la tradition d'Auxerre rattache à la formation reçue auprès de Germain.
- Saint Germain de Constantinople — l'homonyme byzantin (patriarche défenseur des images), à ne pas confondre avec l'évêque d'Auxerre.
Notes et références
Catholic Encyclopedia, article « St. Germain, Bishop of Auxerre », newadvent.org/cathen/06472b.htm : né vers 380 à Auxerre, fils de Rusticus et Germanilla, « one of the noblest families in Gaul » ; éducation à Arles et Lyon puis Rome (éloquence et droit civil) ; avocat devant le tribunal du préfet ; mariage avec Eustachia ; nommé par l'empereur l'un des six ducs gouvernant les provinces des Gaules ; affaire de l'arbre aux trophées de chasse et de l'évêque Amateur ; tonsure et ordination forcées ; « a wonderful change was instantly wrought in Germain » ; consacré évêque le 7 juillet 418 ; distribution de ses biens, austérités, monastère sur l'Yonne dédié à Côme et Damien ; missions de Bretagne (429 et vers 447) contre le pélagianisme avec Loup de Troyes puis Sévère ; victoire Alléluia ; consécration de sainte Geneviève à Nanterre ; voyage à Ravenne pour intercéder en faveur des Armoricains auprès de Galla Placidia ; mort à Ravenne le 31 juillet 448 (variante 450) ; corps ramené à Auxerre, oratoire Saint-Maurice ; fête le 31 juillet.
1 3 4 7 8 12 18 20 21 22 23 25 26 28 30 31 35 39 40 42 44 58 60 61 63 66 67 69 72 74 75 76 78 80 82 83Wikipédia (FR/EN), « Germain d'Auxerre / Germanus of Auxerre » : naissance vers 378-380 à Auxerre, parents Rusticus et Germanilla ; études de droit à Rome ; avocat, épouse Eustachia ; gouverneur (dux) des Gaules ; épisode de l'arbre aux trophées et de l'évêque Amateur ; ordination forcée ; évêque d'Auxerre à partir de 418 ; ascèse extrême (pain d'orge, cendre, cilice, ni vin ni huile ni sel) ; première mission de Bretagne en 429 avec Loup de Troyes contre le pélagianisme d'Agricola ; victoire Alléluia contre Pictes et Saxons ; visite du tombeau de saint Alban à Verulamium ; rencontre et consécration de sainte Geneviève à Nanterre ; tradition reliant Germain à la formation de saint Patrick ; seconde mission vers 447 avec Sévère de Trèves ; ambassade auprès de Galla Placidia à Ravenne pour les Armoricains révoltés contre Aetius ; mort à Ravenne le 31 juillet 448 ; corps ramené à Auxerre, abbaye Saint-Germain ; fête le 31 juillet.
2 9 13 19 24 27 29 32 59 62 64 68 70 73 77 84Constance de Lyon (Constantius Lugdunensis), Vie de saint Germain (Vita sancti Germani Autissiodorensis), composée vers 480 à la demande de Patient, évêque de Lyon, et de Censure, évêque d'Auxerre. Source biographique principale, rédigée environ une génération après la mort du saint, à partir de témoignages directs (éd. de référence : Sources chrétiennes n° 112, R. Borius, 1965 ; MGH, Scriptores rerum Merovingicarum VII). Détail de l'ascèse de Germain : abstention de pain de froment, de vin, de vinaigre, d'huile, de légumes assaisonnés et de sel ; nourriture d'orge moulue de ses mains, prise le soir seulement ; sommeil sur la cendre sous le cilice ; reliques portées au cou ; jeûnes continuels. Le détail du régime est repris dans l'article en paraphrase (aucune citation directe), le chapitre exact du passage n'ayant pu être vérifié dans l'édition.
5 14 36 37 38Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, livre I, ch. 17-21 (achevée en 731) : récit des deux missions de Germain et Loup en Bretagne contre le pélagianisme ; tempête apaisée par l'eau bénite au nom de la Trinité ; prédication aux carrefours et grande controverse publique où l'éloquence de Germain réduit les hérétiques au silence ; guérison de la fillette aveugle de dix ans, fille d'un homme de rang tribunitien, par l'application des reliques portées au cou ; visite et hommage au tombeau du protomartyr saint Alban à Verulamium ; victoire Alléluia (ch. 20) : armée bretonne baptisée à Pâques, placée dans une vallée encaissée, mettant en fuite Pictes et Saxons par le triple cri d'« Alléluia » répercuté par les montagnes — « they fled in all directions… believing that the very rocks and sky were falling upon them » (trad. Sherley-Price, Penguin Classics). Bède ne nomme pas Constance dans ces chapitres (le nom n'y apparaît jamais, et « éloquence » n'y qualifie que le torrent d'éloquence des deux évêques dans la controverse) ; l'identification de la Vita Germani de Constance comme sa source principale vient de la critique moderne (éd. Sellar, introduction : « he follows closely the Life of Germanus by Constantius of Lyons », et n. 93 : « The life of Germanus was written by Constantius, a priest of Lyons, who is Bede's authority for cc. 17-21 »).
6 11 16 17 43 45 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 81Prosper d'Aquitaine, Epitoma Chronicon (Chronique), année 429 : « Agricola Pelagianus, Severiani Pelagiani episcopi filius, ecclesias Britanniae dogmatis sui insinuatione corrupit. Sed ad insinuationem Palladii diaconi papa Caelestinus Germanum Autissiodorensem episcopum vice sua mittit, et deturbatis haereticis Britannos ad catholicam fidem dirigit. » (« Agricola le Pélagien, fils de l'évêque pélagien Sévérien, corrompit les Églises de Bretagne ; mais, sur la suggestion du diacre Palladius, le pape Célestin envoya Germain d'Auxerre en son lieu, et, les hérétiques abattus, ramena les Bretons à la foi catholique. ») Témoin contemporain, qui établit l'autorité romaine de la mission de 429.
10 15 46 79Tradition hagiographique d'Auxerre sur la succession de saint Amateur : l'évêque Amateur, sentant sa fin proche, désigne le gouverneur Germain comme son successeur, le fait tonsurer et ordonner diacre presque de force, et Germain lui succède sur le siège d'Auxerre, consacré le 7 juillet 418. Récit transmis par la Vita Germani de Constance de Lyon et repris par la Catholic Encyclopedia (art. « St. Germain, Bishop of Auxerre »).
33Évangile selon saint Matthieu, 19, 21 : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » Parole que la conversion de Germain — distribution de ses biens aux pauvres et renoncement à sa condition de grand seigneur — met littéralement en pratique.
34Épître de saint Paul aux Éphésiens, 2, 8-9 : « C'est bien par grâce que vous êtes sauvés, au moyen de la foi. Et ce n'est pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est pas par les œuvres, afin que nul ne se glorifie. » Réfutation scripturaire directe de la thèse pélagienne selon laquelle l'homme pourrait atteindre la justice par ses seules forces, sans le secours intérieur de la grâce.
41Évangile selon saint Luc, 9, 23 : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix chaque jour et qu'il me suive. » Clef évangélique du renoncement total de Germain à sa condition de grand seigneur.
65Seconde épître de saint Paul à Timothée, 4, 7 : « J'ai combattu le beau combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi. » Parole qui résume la mort de Germain à Ravenne : épuisé par le voyage et les austérités, au terme d'une dernière ambassade de charité pour les Armoricains.
71Grégoire de Tours, Liber in gloria confessorum (Livre de la gloire des confesseurs) : recueil des vies et miracles des saints confesseurs des Gaules, où la mémoire des grands évêques du Ve siècle — dont Germain d'Auxerre — est attestée dès l'époque mérovingienne. Témoignage de la précocité et de l'étendue du culte de Germain en Gaule, en Bretagne et en Italie.
85Martyrologe romain, au 31 juillet : « À Auxerre, saint Germain, évêque » (Autissiodori depositio sancti Germani episcopi). La fête liturgique de saint Germain d'Auxerre est fixée au 31 juillet, jour anniversaire de sa mort à Ravenne en 448.
86Évangile selon saint Jean, 15, 5 : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit ; car sans moi vous ne pouvez rien faire. » Verset central de la réfutation du pélagianisme : la grâce du Christ est nécessaire au salut, contre la prétention pélagienne à se sauver par les seules forces humaines.
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