Saint Germain de Constantinople est l'un de ces saints que l'Église honore non pour ce qu'il a conquis, mais pour ce qu'il a refusé de céder. Patriarche de la capitale impériale de 715 à 730, il fut le premier grand résistant à la crise iconoclaste — cette tentative impériale d'arracher les images saintes de la dévotion chrétienne. Sommé par l'empereur Léon III l'Isaurien de signer la condamnation des icônes, il préféra déposer sa charge et se retirer à Platanion plutôt que de toucher à la foi reçue[1][2].
Sa vie tient en un contraste saisissant. Né dans la pourpre aristocratique de Byzance, fils d'un patrice exécuté pour raison d'État, mutilé enfant par la même machine impériale qui le condamnera vieillard, Germain traversa près d'un siècle d'histoire byzantine — conciles, hérésies, sièges arabes, révolutions de palais — pour finir par incarner, seul contre l'empereur, la liberté de l'Église devant le pouvoir. Le IIᵉ concile de Nicée (787), réuni un demi-siècle après sa mort, lui rendit pleine justice : ce vieillard retiré à Platanion, « presque oublié », fut proclamé confesseur de la foi[3][4].
Mais Germain ne fut pas seulement un évêque courageux : il fut aussi un grand théologien de l'image et de la liturgie, et l'un des plus beaux orateurs de la Vierge de tout l'Orient chrétien. Son commentaire de la Divine Liturgie a nourri la prière byzantine pendant plus de mille ans ; ses homélies sur l'Entrée de Marie au Temple et sur sa Dormition sont si pleines que Pie XII en a serti une comme une perle dans la constitution apostolique qui définit, en 1950, le dogme de l'Assomption[5][6]. Tombé un instant dans l'erreur en 712, relevé aussitôt, fidèle jusqu'au dépouillement final, c'est ce saint réel — éprouvé, courageux et chantre de Marie — que les Églises d'Orient fêtent le 12 mai (et que l'Église catholique honore au Martyrologe romain).
Le nom, la famille, l'époque
Germain, fils du patrice Justinien
Germain naît à Constantinople, vers 634 selon les uns, plutôt vers 645-650 selon les autres, dans une famille de la plus haute aristocratie byzantine[7][8]. Son père, Justinien, est un patrice — l'un des plus hauts dignitaires de l'Empire — au service de l'empereur Constant II. C'est dire que Germain naît au sommet de la société : dans l'entourage immédiat du trône, là où se décident les affaires de l'Empire et de l'Église.
Cette origine n'est pas un simple détail mondain. Elle explique la culture théologique de Germain, sa connaissance des rouages du pouvoir, et surtout le drame qui marquera son enfance. Car à Byzance, la proximité du trône est aussi un danger mortel : on y monte vite, on y tombe plus vite encore.
Un enfant mutilé par la politique impériale
Vers 668, l'empereur Constant II est assassiné à Syracuse, et une tentative d'usurpation porte au pouvoir, un moment, l'officier arménien Mézèce (Mizizios). Le patrice Justinien est impliqué — ou soupçonné de l'être — dans ces troubles. Lorsque le jeune Constantin IV rétablit l'ordre, il fait exécuter Justinien[9][10][11]. Le fils du condamné, Germain, subit alors le sort réservé aux héritiers des familles disgraciées que l'on veut écarter à jamais du pouvoir : il est castré, fait eunuque, puis voué à l'état clérical et confié à l'Église.
Il faut mesurer ce que cela signifie. Avant même d'avoir choisi sa vie, Germain en est dépossédé par une décision politique : interdit de descendance, exclu de toute ambition séculière, marqué dans sa chair par le pouvoir impérial. La même puissance qui le mutile enfant le chassera vieillard de son siège patriarcal. Toute la vie de Germain est ainsi prise entre deux violences impériales — et c'est de cette vie blessée que Dieu fera un confesseur de la foi.
Byzance entre conciles et iconoclasme
Pour comprendre Germain, il faut situer son siècle. Le VIIᵉ et le VIIIᵉ siècle byzantins sont une époque de crises doctrinales et de pressions extérieures convergentes. Sur le plan de la foi, l'Empire sort à peine du monothélisme — l'hérésie qui ne reconnaissait au Christ qu'une seule volonté —, condamné par le IIIᵉ concile de Constantinople (680-681) au terme du combat de saint Maxime le Confesseur. Sur le plan militaire, l'islam conquérant déferle : la Syrie, l'Égypte, l'Afrique du Nord sont perdues, et par deux fois les armées arabes assiègent Constantinople elle-même.
C'est dans ce monde inquiet qu'éclate, sous Léon III, la querelle des images — la dernière grande hérésie de l'âge patristique. Germain en sera le premier témoin et la première victime au sommet de l'Église. Sa génération est la même que celle de saint André de Crète et de saint Jean Damascène : la dernière grande floraison de la patristique grecque, à l'heure où l'Orient chrétien doit défendre à la fois la vérité du Christ et la légitimité de son image — après saint Jean Climaque († vers 649), le grand ascète du Sinaï de la génération précédente.
La vie : du palais à la chaire patriarcale
De la disgrâce au cloître, de la cléricature à l'épiscopat
Voué à l'Église après la mort de son père, Germain grandit dans le clergé de Constantinople[12][13]. On le retrouve, des décennies plus tard, métropolite de Cyzique — un évêché important sur la rive sud de la mer de Marmara. Les sources anciennes sont lacunaires sur ses années intermédiaires, mais le mouvement de fond est clair : l'enfant mutilé et déclassé devient, par sa science et sa vertu, l'un des grands évêques de l'Empire.
C'est comme évêque de Cyzique qu'il apparaît pour la première fois dans la grande histoire — et, hélas, sur un faux pas dont il saura se relever.
La chute de 712 : le synode monothélite de Philippicus
En 711, un usurpateur, Philippicus Bardanès, s'empare du trône. Pour des raisons autant politiques que doctrinales, il veut restaurer le monothélisme condamné trente ans plus tôt. Il convoque en 712 un synode qui prétend abolir les décisions du VIᵉ concile œcuménique. Et là, comme la plupart des évêques présents — y compris son contemporain André de Crète —, Germain de Cyzique souscrit à la rétractation imposée[14][15].
Il faut le dire sans le farder : ce fut une faute, une concession à la pression impériale. Mais l'épisode est aussi instructif. Lorsque Philippicus est renversé en juin 713, et que son successeur Anastase II rétablit l'orthodoxie des deux volontés, Germain revient aussitôt à la foi du concile[16]. Mieux : devenu patriarche, il anathématisera lui-même le monothélisme qu'il avait un moment toléré. Comme André de Crète tombé la même année, Germain est de ces saints qui ne sont pas saints parce qu'ils n'ont jamais fléchi, mais parce qu'ils se sont relevés — et c'est précisément cette expérience de la fragilité rachetée qui donnera à sa fermeté ultérieure, en 730, son poids définitif.
Patriarche de Constantinople (11 août 715)
À la mort du patriarche Jean VI, Germain est élevé sur le siège de Constantinople le 11 août 715[17][18]. Son premier soin de patriarche est de réparer la blessure doctrinale : il réunit un concile qui réaffirme solennellement la foi des deux volontés du Christ et condamne le monothélisme, effaçant le synode de 712 auquel il avait lui-même cédé[19]. Il cherche aussi à renouer avec l'Église arménienne, séparée depuis les querelles christologiques.
Germain a déjà un âge avancé quand il prend la tête de l'Église byzantine — il a peut-être soixante-dix ans ou davantage. Il portera la charge pendant quinze ans, dans l'une des périodes les plus dramatiques de l'histoire de la Ville.
Le siège de 717-718 et la procession de l'icône
Dès la deuxième année de son patriarcat, Constantinople affronte l'épreuve suprême : le grand siège arabe de 717-718. Pendant un an, la flotte et l'armée du califat omeyyade enserrent la capitale. La ville résiste, puis l'emporte — délivrance que les Byzantins attribueront unanimement à une intervention divine, obtenue après une procession solennelle portant l'icône de la Mère de Dieu et la relique de la vraie Croix le long des remparts[20][21][22].
Pour Germain, l'événement n'est pas anodin : la cité sauvée par une image portée en prière est, à ses yeux, une confirmation éclatante de la légitimité du culte des icônes. Il y reviendra : comment l'empereur peut-il bannir demain l'image qui a sauvé la Ville hier ? La mémoire de 717-718 sera l'un des arguments les plus forts de sa résistance future. La tradition byzantine associera d'ailleurs durablement les grandes délivrances de Constantinople à la protection de la Théotokos, dont l'hymne Acathiste est le chant emblématique.
Le grand combat : Germain contre l'iconoclasme
Léon III l'Isaurien et la rupture
L'empereur Léon III (régnant depuis 717), héros du siège, est aussi un réformateur autoritaire. Vers 726-730, persuadé que la vénération des images est une forme d'idolâtrie qui attire sur l'Empire la colère de Dieu — et peut-être impressionné par l'iconophobie de l'islam et du judaïsme voisins —, il décide de l'interdire[23][24][25]. C'est le début de la première crise iconoclaste, qui déchirera l'Orient chrétien pendant plus d'un siècle.
Germain s'oppose d'emblée. Pour lui, la question n'est pas une affaire de discipline que l'empereur pourrait régler d'un trait de plume : c'est une question de foi, qui touche au mystère de l'Incarnation et ne peut être tranchée que par l'Église réunie en concile œcuménique, non par décret impérial.
Les lettres aux évêques iconoclastes
Avant l'épreuve de force, Germain tente de convaincre. Il adresse des lettres aux premiers évêques gagnés par l'iconoclasme — Jean de Synnada, Constantin de Nacoleia, Thomas de Claudiopolis — pour les ramener à la tradition de l'Église[26][27]. Ces lettres, lues et approuvées plus tard au IIᵉ concile de Nicée, comptent parmi les premiers documents théologiques de la défense des images. Germain y montre que le culte des icônes n'est pas une nouveauté ni une superstition populaire, mais une pratique ancienne, enracinée dans la foi au Verbe fait chair[28].
La théologie de l'image : parce que Dieu s'est fait visible
Le cœur de l'argument de Germain — que reprendront et systématiseront Jean Damascène puis Théodore Studite — tient au mystère de l'Incarnation. On ne pouvait pas représenter Dieu tant qu'il était invisible ; mais depuis qu'il s'est fait homme, qu'il a pris un visage humain, le représenter n'est plus une idolâtrie : c'est une confession de foi en sa vraie humanité. Benoît XVI en tire ainsi la leçon pour aujourd'hui :
« Le Christ nous invite à l'imiter, [...] de sorte qu'en chaque personne le Visage de Dieu resplendit à nouveau. » — Benoît XVI, méditant la théologie de Germain, catéchèse du 29 avril 2009[29]
Vénérer l'icône, ce n'est donc pas adorer du bois et des couleurs : c'est laisser l'honneur monter, par l'image, jusqu'à celui qu'elle représente. Détruire les images, à l'inverse, revient subtilement à nier que Dieu se soit vraiment fait chair visible. Voilà pourquoi Germain refuse de céder : ce n'est pas une question d'art, c'est la vérité de l'Incarnation qui est en jeu.
Le 7 janvier 730 : le refus
Le 7 janvier 730, Léon III convoque une assemblée de cour, le silentium, pour faire adopter officiellement l'iconoclasme et faire signer aux dignitaires un édit contre les images[30][31]. Germain est sommé de souscrire. Il refuse et, selon la tradition byzantine, oppose à l'empereur un principe resté comme l'un des grands mots de l'histoire de l'Église :
« Il m'est impossible, Sire, d'innover en matière de foi sans la sanction d'un concile œcuménique. » — parole que la tradition byzantine prête à saint Germain de Constantinople refusant de signer l'édit de Léon III (730)[32]
La formule que lui prête la tradition est capitale. Germain ne dit pas seulement « je ne veux pas » : il dit que l'empereur n'a pas autorité pour définir la foi, et que lui-même, patriarche, n'a pas le pouvoir d'innover. La foi n'appartient ni au prince ni même à l'évêque : elle est un dépôt reçu, que l'on garde et transmet, que l'on ne réinvente pas. En refusant d'« innover », Germain défend la liberté de l'Église contre le césaropapisme — la prétention de l'empereur à gouverner les âmes comme il gouverne les provinces.
La démission du 17 janvier 730 et la retraite à Platanion
Dix jours plus tard, le 17 janvier 730, comprenant qu'il ne pourra ni fléchir ni vaincre, Germain dépose son omophorion — l'insigne de sa charge patriarcale — et se démet[33][34]. Il quitte le palais patriarcal et se retire dans le domaine familial de Platanion, où il finira ses jours en moine. Léon III installe à sa place un patriarche docile, Anastase, prêt à signer ce que Germain avait refusé.
Aux yeux du monde, c'est une défaite : le vieux patriarche est écarté, l'iconoclasme triomphe, et Germain meurt quelques années plus tard, vers 733 (ou 740, selon les sources[35]), retiré à Platanion et « presque oublié »[36]. Mais l'histoire de l'Église ne se mesure pas à l'aune du monde. En préférant la retraite forcée au reniement, Germain a posé l'acte qui sauve l'honneur de l'épiscopat et trace la voie : un demi-siècle plus tard, Nicée II lui donnera raison sur toute la ligne.
Le théologien de l'image et de la liturgie
Le commentaire de la Divine Liturgie
Germain n'est pas seulement un confesseur : c'est un docteur de la liturgie. On lui attribue le célèbre commentaire de la Divine Liturgie connu sous le nom d'Historia ecclesiastica (ou Historia mystica ecclesiae catholicae) — un texte qui, pendant plus de mille ans, en grec puis en latin, a appris aux fidèles byzantins le sens spirituel de chaque geste de la messe[37][38]. Certains érudits ont discuté l'attribution exacte de telle ou telle couche du texte, mais la tradition reconnaît en Germain la grande voix de cette mystagogie liturgique de l'Orient[39].
L'idée maîtresse de l'œuvre est que la liturgie n'est pas un simple rite, mais une icône en acte : l'église de pierre, le sanctuaire, l'autel, les processions, les chants figurent et rendent présent le mystère du salut. C'est, sur le plan de la prière, exactement la même conviction que sur le plan des images : le visible conduit à l'invisible.
« L'Église est le temple de Dieu, un espace sacré, une maison de prière, l'assemblée du peuple, le Corps du Christ. » — Saint Germain de Constantinople, au seuil de son commentaire de la Divine Liturgie (Historia ecclesiastica, PG 98, 384B-385A), cité par Benoît XVI en clôture de sa catéchèse du 29 avril 2009[40]
Une mystagogie qui défend déjà les images
On comprend pourquoi un tel théologien ne pouvait pas accepter l'iconoclasme. Pour Germain, l'église entière — son architecture, ses rites, ses images — est un grand sacrement du ciel sur la terre. Bannir les icônes, c'était mutiler ce langage symbolique par lequel l'Église fait entrer le peuple dans le mystère. Sa théologie de la liturgie et sa défense des images sont une seule et même pensée : Dieu se rend présent par des signes sensibles, parce qu'il s'est lui-même rendu sensible en s'incarnant.
L'orateur de Marie
Germain est, avec André de Crète et Jean Damascène, l'un des trois grands prédicateurs mariaux de cette génération. Ses homélies sur les fêtes de la Vierge comptent parmi les sommets de l'éloquence patristique grecque, et constituent une source de premier ordre pour l'histoire du dogme marial[41][42].
Les homélies sur l'Entrée de Marie au Temple
Germain est l'un des grands témoins anciens de la fête de la Présentation (ou Entrée) de Marie au Temple. Ses homélies célèbrent l'enfant de trois ans offerte à Dieu comme le temple nouveau qui dépasse le temple de pierre, le pont entre l'Ancienne et la Nouvelle Alliance. Le ton est jubilatoire, tout tissé d'images bibliques :
« Car sa grandeur est une mer immense, comme l'a montré la Goutte céleste née d'elle. » — Saint Germain de Constantinople, Première homélie sur l'Entrée de la Mère de Dieu au Temple[43]
« Viens du Liban, mon épouse, viens du Liban. » — Saint Germain de Constantinople, reprenant le Cantique des Cantiques dans son homélie sur l'Entrée de la Vierge[44]
Marie, « temple vivant » où va habiter l'Incréé : la formule résume toute la théologie de l'Incarnation, et préfigure les développements ultérieurs de l'Église sur la sainteté singulière de la Vierge.
Les homélies sur la Dormition et l'Assomption
Germain a aussi laissé de grandes homélies sur la Dormition de la Vierge, parmi les plus anciens témoignages liturgiques de cette fête en Orient. Il y chante le passage de Marie de la terre au ciel, la glorification de son corps virginal préservé de la corruption, sa maternité spirituelle sur l'Église. Ces textes sont si nets que la théologie catholique les a tenus pour des témoins majeurs de la foi en l'Assomption.
Germain cité par Pie XII dans la définition de l'Assomption (1950)
C'est ici que Germain touche directement au Magistère le plus solennel. Quand Pie XII définit, le 1er novembre 1950, le dogme de l'Assomption dans la constitution apostolique Munificentissimus Deus, il cite — au paragraphe 22 — une homélie de Germain sur la Dormition, comme l'un des grands témoins de la Tradition[45][46] :
« Tu es celle qui, comme il est écrit, apparais dans la beauté, et ton corps virginal est tout entier saint, tout entier chaste, tout entier la demeure de Dieu ; en sorte qu'il est désormais entièrement exempt de retomber en poussière, et que, tout en restant humain, il est transformé en la vie sublime de l'incorruptibilité — vivant et glorieux, intact, et participant de la vie parfaite. » — Saint Germain de Constantinople, In Sanctae Dei Genetricis Dormitionem, Sermo I, cité par Pie XII, Munificentissimus Deus, §22[47]
Qu'un patriarche du VIIIᵉ siècle, mort retiré à Platanion sous l'opprobre impérial, soit convoqué douze siècles plus tard comme témoin de foi dans la définition d'un dogme catholique, dit assez la place de Germain dans la grande Tradition. Sa parole sur le corps incorruptible de Marie est devenue l'une des pierres d'attente de l'Assomption proclamée.
Spiritualité : fidélité, paternité, dépouillement
Tomber et se relever
La sainteté de Germain n'est pas celle d'un homme sans faille. Il a cédé en 712 ; il s'est relevé en 713 ; et il a tenu en 730. C'est la même trajectoire que celle d'André de Crète, son exact contemporain et compagnon de chute : la sainteté d'hommes qui ont connu leur propre fragilité, et qui en ont tiré non du désespoir mais une fermeté plus profonde. Celui qui a goûté combien il est facile de fléchir sous la pression sait, mieux qu'un autre, le prix de la fidélité.
Le pasteur qui préfère la retraite au reniement
Au soir de sa vie, Germain incarne la figure du bon pasteur selon l'Évangile : celui qui ne fuit pas devant le loup, mais qui donne sa place — et presque sa vie — pour ne pas livrer le troupeau. Dépouillé de l'omophorion, écarté du palais, vieilli dans la retraite de Platanion, il choisit la pauvreté du confesseur contre le confort de l'évêque complaisant.
« Contraint à la démission, retiré à Platanion et presque oublié, le patriarche Germain fut, au IIᵉ concile de Nicée, reconnu et célébré comme défenseur des saintes images. » — synthèse de Benoît XVI sur le destin de Germain[48]
Sa leçon spirituelle est limpide : il y a des moments où la fidélité coûte la charge, la réputation, la sécurité — et où précisément la sainteté consiste à préférer la vérité au pouvoir.
Culte et postérité
L'anathème de Hiéreia (754) et la réhabilitation de Nicée II (787)
L'histoire de Germain ne s'arrête pas à sa mort. En 754, le conciliabule iconoclaste réuni par l'empereur Constantin V au palais de Hiéreia ose anathématiser le défunt patriarche, traité d'« adorateur du bois »[49][50]. Pendant une génération, sa mémoire est officiellement maudite dans l'Empire.
Mais en 787, le IIᵉ concile de Nicée — le VIIᵉ concile œcuménique — rétablit solennellement le culte des images, lit et approuve les lettres de Germain, et le proclame confesseur de la foi et saint. L'homme condamné par un faux concile est réhabilité par le vrai. Son combat, perdu de son vivant, est définitivement gagné après sa mort.
La fête du 12 mai, les reliques
Les Églises d'Orient honorent saint Germain le 12 mai[51][52][53] ; l'Église catholique l'y vénère aussi, au Martyrologe romain[54]. Enseveli d'abord au monastère de la Chora à Constantinople, il y fut longtemps vénéré ; une partie de ses reliques aurait ensuite gagné l'Occident. Confesseur de la foi proclamé saint par le IIᵉ concile de Nicée, il n'a pas reçu le titre formel de Docteur de l'Église, réservé à un cercle restreint, mais son autorité dans la tradition liturgique et mariale de l'Orient est immense.
Un Père pour l'Orient — et pour l'Occident
L'héritage de Germain dépasse de loin sa querelle avec Léon III. Par son commentaire de la liturgie, il a formé la piété byzantine pendant un millénaire. Par ses lettres, il a ouvert la voie à la grande théologie de l'image qu'achèveront Jean Damascène et Théodore Studite. Par ses homélies mariales, il a légué à l'Église entière — jusqu'à la définition de l'Assomption en 1950 — quelques-uns de ses plus beaux textes sur la Vierge. Sa génération, celle d'André de Crète et de Jean Damascène, est la dernière grande floraison de l'âge patristique grec ; Germain en est l'un des fleurons, et peut-être le plus émouvant, parce que sa grandeur tient tout entière dans un refus.
Pourquoi lire saint Germain de Constantinople aujourd'hui ?
Germain parle à notre temps d'abord par sa liberté devant le pouvoir. À une époque où l'on voudrait souvent que l'Église s'aligne sur l'air du temps et laisse le prince — politique, médiatique ou idéologique — lui dicter sa foi, il rappelle ce principe inflexible : la foi est un dépôt reçu, non un produit que l'on réforme au gré des majorités ou des décrets. « Il m'est impossible d'innover sans concile œcuménique » — la parole que la tradition prête à Germain — : cette phrase est un antidote permanent au césaropapisme sous toutes ses formes.
Ensuite, par sa théologie de l'image et du visible. Dans une culture saturée d'images mais souvent vidée de sens, Germain enseigne que l'image sainte n'est ni une idole ni un simple décor : c'est une fenêtre vers Dieu, fondée sur le fait que Dieu lui-même s'est rendu visible en se faisant homme. Vénérer l'icône, c'est confesser l'Incarnation ; entrer dans la liturgie, c'est toucher du visible l'invisible.
Enfin, par l'exemple de sa vie réconciliée et fidèle. Germain n'est pas un saint sans tache : il a cédé une fois, puis tenu jusqu'au bout. Sa sainteté est celle d'un homme relevé, qui a transformé sa fragilité en fermeté, et qui a préféré la retraite et l'oubli au reniement de la vérité. C'est peut-être, pour le chrétien d'aujourd'hui éprouvé par la pression du monde, la plus consolante de ses leçons.
« Toi qui es plus sainte que les saints, plus haute que les cieux, plus glorieuse que les chérubins, plus vénérable que toute la création : réjouis-toi, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi. » — salutation mariale attribuée à saint Germain de Constantinople, homélie sur l'Entrée de la Vierge au Temple[55]
Pour aller plus loin
- Saint André de Crète (660-740) — son exact contemporain et compagnon de chute (synode monothélite de 712), l'inventeur du canon et l'auteur du Grand Canon pénitentiel : l'autre grand orateur marial de cette génération.
- Saint Jean Damascène (675-749) — le théologien qui systématisa la défense des images amorcée par Germain : le dernier des Pères grecs, lui aussi grand chantre de la Dormition.
- Saint Théodore Studite (759-826) — le grand confesseur des icônes de la seconde crise iconoclaste, héritier direct du combat de Germain.
- Saint Maxime le Confesseur (579-662) — le théologien des deux volontés du Christ, dont le combat éclaire le monothélisme auquel Germain céda en 712 avant de le condamner.
- Le IIIᵉ concile de Constantinople (680-681) — le VIᵉ concile œcuménique qui condamna le monothélisme, abrogé en vain par le synode de 712.
- Le IIᵉ concile de Nicée (787) — le VIIᵉ concile œcuménique qui rétablit le culte des images et réhabilita Germain comme confesseur de la foi.
- Les dogmes mariaux — les définitions de l'Église sur la Vierge, dont les homélies de Germain (Présentation, Dormition) sont l'un des témoins patristiques, jusqu'à l'Assomption de 1950.
Notes et références
Benoît XVI, Catéchèse sur saint Germain de Constantinople, audience générale du 29 avril 2009 (vatican.va). Le pape y présente Germain comme patriarche de Constantinople (715-730), qui « does not belong among the most representative figures » de l'Orient chrétien, mais dont le nom figure avec solennité parmi les grands défenseurs des saintes images à Nicée II (787) ; il rappelle la délivrance de Constantinople lors du siège arabe par une procession de l'icône de la Théotokos, le refus de Germain de souscrire à l'iconoclasme le 7 janvier 730, sa démission et son retrait à Platanion, sa mort « presque oubliée » (« died forgotten by almost all »). Textes reproduits : sur l'image, la méditation du pape lui-même — « Christ invites us to imitate him, to become similar to him, so in every person the Face of God shines out anew » (leçon pour aujourd'hui, non une parole de Germain) ; sur la liturgie, Germain cité verbatim au seuil de son commentaire (PG 98, 384B-385A) — « The Church is the temple of God, a sacred space, a house of prayer, the convocation of people, the Body of Christ » ; sur Marie, Germain cité (PG 98, 344B-346B) — « Your virginal body is entirely holy, entirely chaste, entirely the dwelling place of God… absolutely incorruptible ».
1 3 6 21 23 29 31 34 36 40 41 46 48Catholic Culture, « Saint Germanus: Bishop and Patriarch of Constantinople » (catholicculture.org, library) : Germain patriarche de Constantinople 715-730, reconnu surtout pour son rôle dans la défense des images durant la crise iconoclaste ; Léon III, monté sur le trône en 717, convaincu que la réforme religieuse exigeait l'élimination du culte des images jugé idolâtre ; Germain rappelle la délivrance de Constantinople lors du siège sarrasin (717-718) après une procession solennelle de l'image de la Théotokos et de la relique de la vraie Croix, signe à ses yeux de l'approbation divine du culte des images ; le 7 janvier 730, quand Léon III dénonce publiquement le culte des images, Germain refuse et démissionne plutôt que de céder sur ce qu'il juge essentiel à la foi orthodoxe ; meurt retiré dans un monastère (la source parle d'« exil monastique ») ; ses Homélies sur la Présentation de Marie très célèbres ; Pie XII a cité son œuvre sur l'Assomption (« ton esprit vit dans l'éternité, et ta chair n'a pas subi la corruption du tombeau ») ; réhabilité à Nicée II (787) ; fête le 12 mai.
2 20 24Wikipédia (fr), « Germain Ier de Constantinople » : né vers 634 (ou 650) à Constantinople ; père Justinien, patrice de Constant II, exécuté sur ordre de Constantin IV après l'usurpation de Mézèce (vers 668) ; Germain castré et placé dans un monastère ; métropolite de Cyzique ; en 712, au concile de Philippicus Bardanès, accepte l'abrogation du concile de 681 et le monothélisme, puis revient à l'orthodoxie sous Anastase II (713) ; patriarche le 11 août 715 ; tentative de réconciliation avec l'Église arménienne ; discussions avec les évêques iconoclastes Jean de Synnada, Constantin de Nacoleia, Thomas de Claudiopolis ; le 7 janvier 730, Léon III adopte l'iconoclasme en assemblée de cour ; Germain refuse de signer, affirmant qu'une telle décision exige un concile œcuménique ; déposé le 17 janvier 730, remplacé par Anastase ; retraite, mort, fête le 12 mai ; condamné par le concile de Hiéreia (754), réhabilité à Nicée II (787).
4 7 9 14 16 26 30 42 49 51Pie XII, Munificentissimus Deus (constitution apostolique définissant le dogme de l'Assomption, 1er novembre 1950), §22 (texte intégral : papalencyclicals.net/pius12/p12munif.htm ; vatican.va). Le pape y cite saint Germain de Constantinople, In Sanctae Dei Genetricis Dormitionem, Sermo I, sur l'incorruptibilité du corps virginal de Marie : « your virginal body is all holy, all chaste, entirely the dwelling place of God, so that it is henceforth completely exempt from dissolution into dust… though still human it is changed into the heavenly life of incorruptibility, truly living and glorious, undamaged and sharing in perfect life ». Traduction française donnée dans le corps.
5 45 47Wikipédia (en), « Germanus I of Constantinople » : né v. 634 ; fils du patrice Justinien, exécuté en 668 par Constantin IV pour son implication dans le meurtre de Constant II et l'usurpation de Mizizios ; fait eunuque par châtiment, envoyé au monastère ; évêque de Cyzique ; participe au concile de Constantinople (712) favorable au monothélisme ; élu patriarche le 11 août 715, en charge jusqu'au 17 janvier 730 ; en 715, concile réaffirmant le dyothélisme ; iconodule défendant les images contre les édits iconoclastes de Léon III (726-729) ; démission après l'interdiction des icônes, retraite dans la résidence familiale ; mort v. 740, enseveli à l'église de la Chora ; fête le 12 mai. Œuvres : Historia Ecclesiastica / Historia mystica ecclesiae catholicae (commentaire de la Divine Liturgie, diffusé en grec et latin pendant des siècles, attribution discutée par J. P. Kirsch), lettres en défense des images citées à Nicée II, hymne « Μέγα καὶ παράδοξον θαῦμα » (« A Great and Mighty Wonder »).
8 10 13 15 17 19 25 33 37 50OrthodoxWiki, « Germanus I of Constantinople » : né v. 645 à Constantinople, mort en 740 ; père patrice Justinien exécuté par Constantin IV, Germain castré puis envoyé au monastère ; évêque de Cyzique avant le patriarcat (715-730) ; « ardent défenseur de la vénération des icônes », il affronte le mouvement iconoclaste et défend l'orthodoxie ; en 730, refuse de reconnaître le décret impérial interdisant les images et démissionne sous la pression ; œuvres : On the Divine Liturgy (commentaire de la liturgie et de l'Écriture), lettres en défense des icônes, hymnes, discours sur les fêtes de la Présentation, de l'Annonciation et de la Dormition de la Théotokos ; fête le 12 mai ; canonisé au VIIᵉ concile œcuménique (787) ; d'abord enseveli au monastère de la Chora, reliques transférées par la suite.
11 12 18 27 38 52Théophane le Confesseur, Chronographie (années AM 6209-6210) : récit du grand siège arabe de Constantinople (717-718), de la résistance de la Ville sous Léon III et de la délivrance attribuée à la protection divine, après les prières et processions solennelles du peuple et du clergé.
22Actes du IIᵉ concile de Nicée (787) (éd. Mansi, Sacrorum conciliorum nova et amplissima collectio, t. XIII) : lecture et approbation des lettres dogmatiques de Germain aux évêques gagnés par l'iconoclasme, reçues comme un témoignage de la foi constante de l'Église sur les saintes images.
28Mot célèbre attribué à saint Germain de Constantinople refusant de souscrire à l'édit iconoclaste de Léon III (730), avant de déposer ses ornements patriarcaux et de quitter son siège : « It is impossible for me, Sire, to innovate, without the sanction of the Œcumenical Council » (« Il m'est impossible, Sire, d'innover sans la sanction d'un concile œcuménique »). Citation rapportée : aucune lettre ni aucun acte conservé ne la transmet verbatim ; formule véhiculée par la tradition byzantine et reprise dans les notices hagiographiques (cf. Hymns of the Eastern Church, J. M. Neale ; notices du 12 mai).
32Catholic Encyclopedia (1913), article « St. Germanus I » : patriarcat de 715 à 730, résistance à l'édit iconoclaste de Léon III, démission ; œuvres — commentaire de la Divine Liturgie (Historia mystica), lettres en défense des images, homélies sur les fêtes de la Théotokos, hymnes dont le « Μέγα καὶ παράδοξον θαῦμα ». Dates : « d. there 733 or 740 » — mort à Constantinople en 733 ou 740. Retraite à Platanion, non exil lointain : (en) Wikipédia, « retired to the residence of his family and died […] in 740 » ; J. Cotsonis (Dumbarton Oaks Papers 77), « Germanos retired to Platanion, […] his family home ».
35 39Saint Germain de Constantinople, Première homélie sur l'Entrée (Présentation) de la Mère de Dieu au Temple (texte contrôlé dans la traduction anglaise intégrale St Germanos, First Homily on the Entrance of the Theotokos into the Temple, Mystagogy Resource Center : https://www.johnsanidopoulos.com/2017/11/first-homily-on-entrance-of-theotokos.html, reprise à l'identique sur https://en.afanasiy.net/articles/st-germanos-of-constantinople-first-homily-on-the-entrance-of-the-theotokos-into-the-temple/). Passages textuels, donnés en français dans notre traduction : « Car sa grandeur est une mer immense, comme l'a montré la Goutte céleste née d'elle » (en anglais : « For her greatness is a vast sea, as the Heavenly drop born from her has shown ») ; « Viens du Liban, mon épouse, viens du Liban » (reprise de Ct 4,8, citée dans l'homélie : « Come hither from Lebanon, my bride », Ct 4,8) ; salutation mariale « Réjouis-toi, pleine de grâce, plus sainte que les saints, plus haute que les cieux, plus glorieuse que les chérubins, plus vénérable que toute la création » (en anglais : « Rejoice, most blessed Mary, the holiest of the holy ones, higher than the heavens, more glorious than the Cherubim and more honorable than the Seraphim, more blessed than all of creation » ; la même salutation est attestée comme Homily 1, On the Presentation de saint Germain sous la forme « Hail, Mary, full of grace, holier than the saints, higher than the heavens, more glorious than the cherubim, more honorable than the seraphim, more venerable and lofty than all creation »). Germain est l'un des grands témoins anciens des fêtes de la Présentation et de la Dormition de Marie.
43 44 55Synaxaire de Constantinople (et Ménologe byzantin) : mémoire de saint Germain, patriarche et confesseur, au 12 mai ; vénération de ses reliques au monastère de la Chora à Constantinople.
53Martyrologe romain (éd. 2004, mois de mai) : « At Constantinople, Saint Germanus, bishop, notable for his doctrine and virtues, who with great boldness reproved Emperor Leo the Isaurian when he issued an edict against sacred Images. » Au calendrier romain général, le 12 mai porte les saints Nérée, Achillée et Pancrace : Germain n'y a pas de fête universelle, mais il est bien vénéré dans l'Église catholique par le Martyrologe.
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