Saint Prosper d'Aquitaine (vers 390 – après 455) est l'une des figures les plus singulières de l'âge d'or des Pères latins : un laïc — ni prêtre ni évêque ; marié puis, selon le martyrologe romain, moine à Marseille — qui s'est imposé comme l'un des plus grands théologiens de la grâce de tout le Ve siècle. À une époque où la parole doctrinale appartient presque exclusivement aux évêques, ce fidèle de Marseille puis de Rome a défendu, avec une fidélité que rien n'a fait plier, l'enseignement de saint Augustin d'Hippone sur la primauté absolue de la grâce de Dieu dans le salut.
Cet article présente l'homme et le saint : ses origines aquitaines, sa fuite devant les barbares, sa vie d'étude et de prière, son combat doctrinal, son service auprès du pape saint Léon le Grand, et surtout sa physionomie spirituelle — celle d'un croyant pour qui tout, absolument tout, dans la vie chrétienne, est don de Dieu. Pour le détail dogmatique de la controverse semi-pélagienne, on renvoie aux articles voisins ; ici, c'est la sainteté d'un laïc serviteur de la vérité qui nous occupe[1][2].
« Que la loi de la prière fixe la loi de la foi. » — d'après Saint Prosper d'Aquitaine, Auctoritates de gratia Dei, ch. 8[3]
Cette formule, l'une des plus fécondes de toute la tradition théologique latine, dit déjà l'essentiel du saint : Prosper est l'homme qui a su lire, dans la prière de l'Église, la foi de l'Église. Là où d'autres argumentaient à coups de syllogismes, lui regardait l'Église à genoux et y trouvait la réponse.
Pourquoi saint Prosper compte-t-il ?
Un laïc parmi les Pères
Le premier trait qui distingue Prosper est qu'il fut un laïc. La Catholic Encyclopedia le souligne d'emblée : il n'était « ni évêque ni prêtre »[4]. Dans le concert des grands Pères latins — Jérôme prêtre et moine, Augustin évêque d'Hippone, Léon pape — Prosper détonne : il enseigne, écrit, polémique et conseille des papes sans avoir reçu d'ordination. Sa seule autorité est celle de sa science, de sa sainteté et de sa fidélité au dépôt reçu.
Ce laïcat n'est pas un détail. Il fait de Prosper un témoin précoce de ce que le Concile Vatican II appellera la vocation des laïcs à la sainteté et à la doctrine : un homme du peuple chrétien qui, sans charge sacrée, se met entièrement au service de la vérité de la foi. Pour un lecteur d'aujourd'hui, il est l'un des plus anciens visages du théologien laïc.
Le « disciple de saint Augustin »
Le deuxième trait de Prosper est sa fidélité absolue à Augustin. Il ne l'a sans doute jamais rencontré — les deux hommes ont seulement correspondu[5] —, mais il s'est fait, de son vivant et plus encore après sa mort en 430, le gardien intransigeant de son héritage. Quand la doctrine du maître d'Hippone est attaquée dans les monastères de Gaule, c'est ce laïc qui prend la plume pour la défendre, jusqu'à monter à Rome plaider sa cause devant le pape.
Cette fidélité a un prix : Prosper est, pour une part, plus augustinien que prudent, surtout dans sa jeunesse. Toute sa vie spirituelle sera ensuite un mûrissement : de la défense ardente, parfois raide, de la prédestination, vers une contemplation plus large et plus douce de la volonté salvifique universelle de Dieu (voir plus bas).
Le saint qui a donné « lex orandi, lex credendi »
Le troisième titre de gloire de Prosper tient en quelques mots latins devenus un axiome de toute la théologie catholique : lex orandi, lex credendi, « la loi de la prière est la loi de la foi ». La formule originelle lui est traditionnellement attribuée (Indiculus, ch. 8)[6]. C'est sa contribution la plus durable : il a enseigné à l'Église à lire sa propre liturgie comme un lieu théologique, un témoin de la foi. Quinze siècles plus tard, le Catéchisme de l'Église catholique et toute la théologie liturgique vivent encore de cette intuition.
Qui était l'homme ?
L'Aquitaine et la fuite devant les barbares
Prosper naît vers 390 en Aquitaine, la riche province du sud-ouest de la Gaule romaine, terre de villas, d'écoles et de lettrés. Il y reçoit une solide éducation classique : sa langue, son sens du vers, sa maîtrise de la rhétorique latine en témoignent. Ses contemporains le décrivent comme un homme distingué « par ses mœurs, son éloquence et son zèle » (tum moribus, tum eloquio et studio)[7].
Mais le monde où il grandit s'effondre. Au début du Ve siècle, les invasions germaniques déferlent sur la Gaule ; vers 417, fuyant les ravages des Goths, Prosper se réfugie sur les côtes de Provence[8]. Comme tant de chrétiens de son temps, il fait l'expérience d'un monde qui croule — et cherche dans la foi un appui que les empires ne donnent plus.
Marseille, la vie d'étude et de prière
C'est à Marseille, grand foyer monastique et intellectuel de la Gaule chrétienne, que Prosper s'établit. Il y mène une existence de laïc studieux et pieux, tout entière tournée vers l'Écriture, la prière et la théologie. La ville est alors le cœur d'un christianisme fervent, marqué par l'influence des moines de Lérins et par l'enseignement du célèbre moine Jean Cassien, dont les Conférences font autorité.
Prosper s'y plonge dans les œuvres d'Augustin, qui arrivent d'Afrique. Il y trouve la lumière la plus pénétrante qu'il connaisse sur le mystère du salut, et il s'attache à ce maître lointain d'un attachement qui ne se démentira jamais. Sa vie n'est pas celle d'un clerc ordonné, mais celle d'un chrétien sanctifié par l'étude : un type de sainteté discret, sans charge ecclésiastique, fait de fidélité quotidienne et de service de la vérité.
Un homme marié, puis moine ? Ce que disent les sources
Les sources ne sont pas totalement muettes sur la vie privée de Prosper. Le martyrologe romain (édition typique 2004, au 25 juin) affirme que Prosper, formé aux lettres, « vécut avec son épouse une vie d'intégrité et de modestie », puis « devint moine à Marseille »[9]. Encyclopedia.com confirme : on ne sait presque rien de ses origines, sinon qu'il reçut une excellente éducation classique, qu'il était marié et lisait profondément la théologie[10]. L'OCA (Église orthodoxe en Amérique) précise que vers 428 Prosper persuada son épouse de devenir moniale et entra lui-même au monastère à Marseille[11]. Reste le Poème à une épouse (Poema coniugis ad uxorem), où un mari invite sa femme à vivre désormais dans la continence et la prière : son attribution à Prosper demeure débattue parmi les spécialistes[12]. Ce que la mémoire de l'Église a surtout retenu, c'est non sa condition sociale, mais son œuvre au service de la foi.
Le combat pour la grâce
La controverse semi-pélagienne
Au début du Ve siècle, l'Église a condamné l'hérésie de Pélage, ce moine breton qui niait la nécessité de la grâce intérieure et faisait du salut une conquête de la seule volonté humaine. Augustin avait été le grand adversaire de cette erreur. Mais dans les monastères du sud de la Gaule, autour de Marseille, des moines fervents — qu'on appellera plus tard les semi-pélagiens ou « Massiliens » — estiment qu'Augustin est allé trop loin dans l'autre sens : sa doctrine de la prédestination leur paraît décourager l'effort ascétique et faire de Dieu un maître arbitraire.
Ils admettent la nécessité de la grâce, mais soutiennent que le premier pas vers la foi — le initium fidei, le début du désir de croire — pourrait venir de l'homme seul, la grâce ne faisant ensuite que couronner cette bonne volonté initiale. C'est précisément ce point que Prosper, fidèle à Augustin, juge incompatible avec l'Évangile : pour lui, même le premier désir de Dieu est déjà un don de Dieu.
« Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire. » — Évangile selon saint Jean 6, 44[13]
Ce verset, que Prosper cite et médite sans cesse, est le roc de toute sa théologie : si c'est le Père qui attire, alors la grâce précède tout mérite, et le salut est, de bout en bout, miséricorde.
Les lettres à saint Augustin (428-429)
Le premier fait sûr de la vie de Prosper est aussi le début de son combat. Vers 428-429, un certain Hilaire écrit à Augustin pour l'avertir des résistances que sa doctrine rencontre à Marseille, et il décide Prosper — « distingué par ses mœurs, son éloquence et son zèle » — à écrire lui aussi[14]. Les deux lettres décrivent au vieil évêque d'Hippone la fronde des moines gaulois et le supplient d'intervenir.
Augustin, alors âgé et proche de la mort, répond par deux traités majeurs : le De praedestinatione sanctorum (« La prédestination des saints ») et le De dono perseverantiae (« Le don de la persévérance »)[15]. Ces deux œuvres, parmi les dernières de sa vie, naissent donc en partie de l'alerte donnée par Prosper. Le laïc d'Aquitaine a, sans le vouloir, provoqué quelques-unes des plus belles pages du docteur de la grâce.
Le poème « Sur les ingrats » (De ingratis)
Plutôt que de répondre seulement en prose, Prosper choisit une arme inattendue : la poésie. Vers 430, il compose le De ingratis (« Contre les ingrats »), un vaste poème didactique de plus de mille hexamètres[16] — l'un des plus longs poèmes doctrinaux de l'Antiquité chrétienne. Le titre dit tout : les « ingrats » sont ceux qui, en attribuant à l'homme le commencement du salut, se montrent ingrats envers la grâce de Dieu.
« Toute la gloire que l'homme s'attribue, il la dérobe à Dieu : car nul ne possède aucun bien qu'il n'ait reçu. » — d'après Saint Prosper d'Aquitaine, De ingratis (Carmen de ingratis)[17]
Le choix du vers n'est pas un ornement : Prosper veut que la doctrine de la grâce soit chantée, mémorisée, aimée, et non seulement démontrée. Il y a là, déjà, une intuition de spiritualité : la vérité sur Dieu doit toucher le cœur autant que l'esprit.
L'appel au pape Célestin (431)
Après la mort d'Augustin (430), Prosper comprend que la défense de la doctrine ne peut rester une affaire locale. Avec son ami Hilaire, il monte à Rome en 431 et plaide la cause augustinienne devant le pape saint Célestin Iᵉʳ[18]. Le pape répond par une lettre ouverte aux évêques de Gaule (connue par ses premiers mots Apostolici verba), où il défend la mémoire d'Augustin et reproche aux évêques gaulois leur négligence à faire taire les ennemis de la grâce[19].
Cet épisode est capital pour comprendre le saint : Prosper ne se contente pas d'avoir raison dans son coin. Il porte le débat jusqu'au Siège de Pierre, convaincu que la vérité de la foi a besoin de la confirmation du successeur de l'apôtre. Sa fidélité à Augustin est inséparable de sa fidélité à Rome — une cohérence qui guidera toute la suite de sa vie.
Prosper à Rome, près de saint Léon
Le laïc dans la chancellerie pontificale
Vers 434, selon les uns, ou 440, selon les autres, Prosper quitte définitivement la Gaule et s'établit à Rome, dans l'entourage de la chancellerie pontificale[20][21]. Ce laïc d'Aquitaine devient ainsi un collaborateur du Siège apostolique, au moment précis où monte vers la chaire de Pierre l'un des plus grands papes de l'histoire : saint Léon le Grand.
Le secrétaire de saint Léon
C'est ici que la sainteté de Prosper rejoint discrètement la grande histoire de l'Église. Gennade de Marseille, dans son De viris illustribus (vers 480), affirme que Prosper rédigea les lettres écrites par le pape Léon contre l'hérétique Eutychès[22][23]. Or Gennade n'est pas un témoin neutre : rangé par les historiens parmi les semi-pélagiens — il censure Augustin et Prosper et loue Fauste de Riez —, c'est un adversaire doctrinal de Prosper, et son témoignage doit se lire avec cette réserve[24]. Si l'on suit néanmoins ce témoignage ancien, ce serait donc la plume du laïc d'Aquitaine qui aurait servi à formuler une partie de la défense romaine de la foi au Christ vrai Dieu et vrai homme — la foi qui triomphera au concile de Chalcédoine en 451.
L'article frère Saint Léon le Grand note d'ailleurs cette proximité : le pape et le laïc se connaissaient de longue date, depuis le temps où Léon, archidiacre de Rome, était en relation avec Augustin et son disciple Prosper. Que Prosper ait ou non tenu la plume du Tome à Flavien, il est certain qu'il fut, à Rome, un serviteur effacé de la grande œuvre doctrinale de Léon : un saint qui agit dans l'ombre, content de servir la vérité sans en chercher la gloire.
La doctrine spirituelle de saint Prosper
C'est dans sa doctrine que le saint se révèle le plus pleinement. Prosper n'est pas un froid controversiste : c'est un contemplatif de la grâce, pour qui la rigueur théologique débouche toujours sur l'adoration et la confiance.
« Lex orandi, lex credendi » : la prière règle la foi
Le sommet de la pensée de Prosper se trouve dans un petit recueil d'autorités pontificales sur la grâce, les Praeteritorum Sedis Apostolicae episcoporum auctoritates de gratia Dei — souvent appelé l'Indiculus ou Capitula — qui lui est traditionnellement attribué et qui fut joint à la lettre du pape Célestin[25]. Au chapitre 8, Prosper avance un argument d'une force et d'une simplicité admirables.
« Considérons aussi les sacrements des prières sacerdotales qui, transmis par les apôtres, sont célébrés de manière uniforme dans le monde entier et dans toute l'Église catholique, de sorte que la loi de la prière fixe la loi de la foi. » — Saint Prosper d'Aquitaine, Auctoritates de gratia Dei, ch. 8[26]
L'argument est limpide : partout, dans toutes les Églises, le prêtre prie pour la conversion des païens, des juifs, des hérétiques, des pécheurs ; partout l'Église supplie Dieu de donner la foi à ceux qui ne l'ont pas. Or si l'Église prie ainsi, c'est qu'elle croit que même le premier mouvement vers la foi est un don de Dieu : on ne demande pas à Dieu ce que l'homme peut se donner seul. La pratique universelle de la prière prouve donc la doctrine de la grâce. La liturgie est un témoin de la foi.
De cette phrase, « ut legem credendi lex statuat supplicandi », la tradition a tiré l'axiome lex orandi, lex credendi[27]. C'est l'apport le plus universel de Prosper : il a appris à l'Église que sa prière est l'un des lieux où se lit sa foi. Toute la théologie liturgique catholique — jusqu'au Catéchisme de l'Église catholique — en descend.
De vocatione omnium gentium : Dieu veut sauver tous les hommes
Avec l'âge, la pensée de Prosper s'élargit et s'adoucit. Le défenseur ardent de la prédestination devient le chantre de la miséricorde universelle. Vers 450, on lui attribue un traité magnifique, le De vocatione omnium gentium (« L'appel de toutes les nations »), qui cherche à concilier la souveraineté absolue de la grâce avec la volonté salvifique universelle de Dieu[28][29].
Le point d'appui est un verset de saint Paul que Prosper place au cœur de sa réflexion :
« Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » — Saint Paul, Première lettre à Timothée 2, 4[30]
Prosper tient fermement les deux bouts : Dieu veut réellement le salut de tous, et pourtant le salut reste partout et toujours un don gratuit. Il refuse de sacrifier la miséricorde universelle à la rigueur du système, comme il refuse de sacrifier la gratuité de la grâce à un optimisme naturaliste. Cette synthèse pondérée fera de lui, pour les siècles suivants, un guide plus sûr que les augustiniens les plus durs.
Un saint qui mûrit : de la rigueur à la confiance
Ce mûrissement est l'un des aspects les plus attachants de sa sainteté. Le jeune Prosper du De ingratis polémiquait avec une vigueur parfois cassante ; le Prosper âgé du De vocatione contemple, apaisé, le dessein d'un Dieu qui veut sauver le monde entier. Sa sainteté n'est pas une perfection figée : c'est un chemin, une lente purification du regard, où la défense de la vérité se fait de plus en plus humble et de plus en plus large.
« Ce n'est pas la grâce qui est donnée parce que nous avons cru, mais c'est pour que nous croyions qu'elle est donnée. » — d'après Saint Prosper d'Aquitaine, dans la ligne de saint Augustin[31]
C'est là tout le secret spirituel de Prosper : rien n'est dû, tout est donné. Cette conviction, loin de l'écraser, le remplit de gratitude et de paix. Le « docteur de la grâce » est avant tout un homme reconnaissant.
Les œuvres de saint Prosper
Prosper nous a laissé une œuvre abondante, en prose et en vers, presque entièrement consacrée à la grâce et à l'histoire sainte. Voici les principales :
| Œuvre (titre latin) | Genre | Date approx. | Objet |
|---|---|---|---|
| De ingratis (Carmen de ingratis) | Poème (1 000+ hexamètres) | v. 430 | Défense poétique de la grâce contre les semi-pélagiens[32] |
| Pro Augustino responsiones | Réfutations en prose | v. 431-432 | Réponses aux objections gauloises et vincentiennes contre Augustin[33] |
| De gratia Dei et libero arbitrio, contra collatorem | Traité | v. 432-434 | Réfutation de la 13ᵉ Conférence de Jean Cassien[34] |
| Praeteritorum… auctoritates de gratia Dei (Indiculus) | Recueil d'autorités | v. 435-442 | Doctrine romaine de la grâce ; source du lex orandi[35] |
| Epitoma chronicon | Chronique universelle | jusqu'en 455 | Histoire du monde de la Création à 455 (Attila, Léon, sac de Rome)[36] |
| De vocatione omnium gentium | Traité | v. 450 | Dieu veut sauver tous les hommes ; synthèse apaisée[37] |
| Liber sententiarum | Florilège (392 sentences) | tardif | Maximes spirituelles tirées d'Augustin[38] |
| Epigrammata | 106 épigrammes en vers | tardif | Versification des sentences augustiniennes[39] |
Deux œuvres méritent une mention spéciale pour le lecteur d'aujourd'hui. L'Epitoma chronicon, sa chronique universelle, est une source historique de premier ordre pour le Ve siècle : c'est entre autres par Prosper que nous connaissons le détail des invasions, la rencontre de Léon et d'Attila, le sac de Rome de 455. Et le Liber sententiarum, recueil de 392 maximes tirées d'Augustin, a fait de Prosper l'un des grands transmetteurs de la pensée augustinienne au Moyen Âge : par lui, des générations de moines ont lu Augustin en abrégé.
Mort, culte et fête
La date incertaine de sa mort
La date exacte de la mort de Prosper n'est pas connue avec certitude. Sa Chronique s'arrête en 455 : c'est la dernière date certaine de sa vie[40]. Le chroniqueur Marcellinus Comes le mentionne sous l'année 463, mais cette entrée tardive est un indice discuté, insuffisant à lui seul pour fixer l'année de sa mort[41]. Avec Encyclopedia.com (« d. probably Rome, Italy, after 455 »), on retient donc sobrement les bornes vers 390 – après 455, comme le donne le titre de cet article. Il mourut très probablement à Rome, où il avait passé ses dernières années au service du Siège apostolique.
Saint Prosper d'Aquitaine, fête le 25 juin
L'Église a vénéré Prosper comme saint en raison de la sainteté de sa vie, de la pureté de sa doctrine et de son service inlassable de la vérité de la foi. Son culte est ancien : il figure au martyrologe romain (édition typique 2004), inscrit au 25 juin (n° 2)[42]. Le même jour, le martyrologe inscrit au n° 3 « saint Prosper, évêque » de Reggio d'Émilie : les deux homonymes partagent donc la date, d'où des confusions fréquentes — voir plus bas[43]. Cette canonisation par la mémoire de l'Église — comme pour la plupart des saints des premiers siècles — précède de loin les procédures juridiques modernes ; elle exprime la reconnaissance spontanée du peuple chrétien envers un homme dont l'Église a reçu, par les siècles, le bienfait doctrinal.
- vers 390Naissance en AquitaineUn lettré chrétien
Prosper naît dans le sud-ouest de la Gaule romaine et y reçoit une solide éducation classique.[44]
- vers 417Réfugié en ProvenceFuite devant les barbares
Fuyant les invasions germaniques, il se réfugie sur les côtes de Provence, près de Marseille.[45]
- 428-429Lettres à saint AugustinAvec son ami Hilaire
Il alerte Augustin sur la fronde des moines gaulois ; Augustin répond par deux grands traités sur la grâce.[46]
- vers 430Le poème De ingratisPlus de 1 000 vers
Il défend la grâce en vers contre les « ingrats » qui attribuent à l'homme le commencement du salut.[47]
- 431Appel au pape Célestin IᵉʳLa cause portée à Rome
Avec Hilaire, il plaide à Rome ; le pape défend la mémoire d'Augustin auprès des évêques de Gaule.[48]
- vers 434-440Installation à RomeAu service du Siège apostolique
Prosper s'établit dans la chancellerie pontificale, où il sert la doctrine de la grâce.[49]
- vers 440-461Collaborateur de saint LéonSecrétaire et plume du pape
- vers 450De vocatione omnium gentiumDieu veut sauver tous les hommes
Sa pensée mûrit vers la contemplation de la volonté salvifique universelle de Dieu.[51]
- 455Fin de la ChroniqueDernier témoignage daté
Son Epitoma chronicon s'arrête en 455 ; il meurt peu après, sans doute à Rome.[52]
À ne pas confondre
Le nom de Prosper a été porté par plusieurs personnages que l'on confond parfois :
- Saint Prosper de Reggio (Ve siècle) : un évêque de Reggio d'Émilie, en Italie, fêté le 25 juin lui aussi (martyrologe 2004, n° 3, juste après notre Prosper, n° 2) — homonymie qui a entretenu la confusion. Notre Prosper, lui, fut laïc.
- Dom Prosper Guéranger (1805-1875) : le grand restaurateur de l'ordre bénédictin en France et de la liturgie romaine au XIXᵉ siècle, abbé de Solesmes — un tout autre personnage, treize siècles plus tard, qui doit précisément à notre saint l'amour de la liturgie comme lieu de la foi.
Pourquoi prier et lire saint Prosper aujourd'hui ?
Saint Prosper parle étonnamment à notre temps. Comme nous, il a vécu l'effondrement d'un monde — l'Empire romain d'Occident agonisait — et il n'a pas répondu à cette angoisse par la fuite, mais par un travail patient au service de la vérité. Laïc sans charge, il montre que la sainteté et la compétence doctrinale ne sont pas réservées au clergé : un fidèle instruit, priant et fidèle peut servir l'Église au plus haut niveau.
Il enseigne surtout une chose : tout est grâce. Dans une culture qui exalte le mérite, la performance et l'autosuffisance, Prosper rappelle que le meilleur de nous-mêmes — jusqu'au premier désir de Dieu — est reçu, non produit. Cette vérité, loin d'humilier l'homme, le délivre : elle change l'orgueil en gratitude et l'angoisse de la performance en confiance filiale.
Enfin, par son lex orandi, lex credendi, il apprend au chrétien à prier comme il croit et à croire comme il prie. La liturgie n'est pas un décor : c'est la foi de l'Église devenue chant et supplication. Se mettre à l'école de Prosper, c'est apprendre à lire, dans l'Église à genoux, le visage du Dieu qui sauve.
« Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. » — 1 Timothée 2, 4, le verset qui résume toute l'espérance de saint Prosper[53]
Pour aller plus loin
- Saint Augustin d'Hippone (354-430) — le maître dont Prosper fut le plus fidèle disciple et défenseur.
- Saint Léon le Grand (390-461) — le pape que Prosper servit à Rome, dont il rédigea peut-être des lettres.
- Pape saint Léon le Grand (440-461) — le pontificat de Léon, le Tome à Flavien et Chalcédoine.
- Pape saint Célestin Iᵉʳ — le pape qui défendit la mémoire d'Augustin à la demande de Prosper.
- Le concile de Chalcédoine (451) — le concile qui reçut la foi défendue à Rome du temps de Prosper.
- Les Docteurs de l'Église dans l'histoire — la grande lignée des maîtres de la foi à laquelle Prosper se rattache.
Notes et références
Catholic Encyclopedia, article « Tiro Prosper of Aquitaine » (newadvent.org/cathen/12487a.htm) : Prosper est un laïc, « neither bishop nor priest » ; vers 428-429, Hilaire écrit à Augustin sur les difficultés soulevées à Marseille et décide Prosper, distingué « tum moribus, tum eloquio et studio », à écrire lui aussi, bien qu'il n'eût jamais rencontré Augustin mais correspondu avec lui ; ces lettres « ouvrent » la controverse semi-pélagienne, Augustin répondant par De Praedestinatione et De Dono Perseverantiae ; en 431 Prosper se rend à Rome plaider auprès du pape Célestin, qui publie la lettre Apostolici verba aux évêques de Gaule ; installation à Rome (434 selon Loofs, 440 selon d'autres) dans la chancellerie pontificale ; Gennade affirme qu'il rédigea les lettres de Léon contre Eutychès ; œuvres : De ingratis (poème de plus de 1 000 hexamètres), Contra collatorem (contre la 13ᵉ Conférence de Cassien), Responsiones, Chronique abrégeant Jérôme et continuée jusqu'en 455.
1 4 5 7 14 15 16 18 19 20 23 32 33 34 44 46 47 48 49Encyclopedia.com, « Prosper of Aquitaine » ; Catholic.com ; Wikipedia, « Prosper of Aquitaine » : naissance vers 390 en Aquitaine (« b. apparently Limoges, France, c. 390 ») ; laïc ; « was married » ; séjour auprès des moines de Marseille ; réfugié à Marseille vers 417 devant les invasions gothiques ; correspondance avec Augustin en 429 ; appel à Célestin en 431 ; service auprès de Léon Iᵉʳ « in some secretarial or notarial capacity » ; De vocatione omnium gentium (v. 450), Epigrammata (106 épigrammes), Sententiae (392 maximes) ; mort « probably Rome, Italy, after 455 » — la dernière date certaine étant 455 (fin de la Chronique), tandis que la mention de Marcellinus Comes sous l'an 463 reste un indice discuté ; fête au martyrologe le 25 juin. L'attribution du Poema coniugis ad uxorem reste incertaine.
2 8 10 21 28 38 39 41 45Prosper d'Aquitaine (attribution traditionnelle), Praeteritorum Sedis Apostolicae episcoporum auctoritates de gratia Dei (« Indiculus » ou Capitula Coelestini), ch. 8 : « Obsecrationum quoque sacerdotalium sacramenta respiciamus, quae ab apostolis tradita in toto mundo atque in omni catholica Ecclesia uniformiter celebrantur, ut legem credendi lex statuat supplicandi » — « Considérons aussi les sacrements des prières sacerdotales qui, transmis par les apôtres, sont célébrés uniformément dans le monde entier et dans toute l'Église catholique, de sorte que la loi de la prière fixe la loi de la foi. » De la forme abrégée « legem credendi lex statuat supplicandi » la tradition a tiré l'axiome lex orandi, lex credendi. Cf. New Liturgical Movement (07/2006) et l'étude de D. Van Slyke, qui discutent l'attribution et la portée originelle (argument tiré de la pratique universelle de la prière de l'Église, selon 1 Tm 2, 1-4).
3 6 25 26 27 35Martyrologium Romanum, édition typique 2004, au 25 juin : n° 2, « Commemoratio sancti Prosperi Aquitani » — « The commemoration of Saint Prosper of Aquitaine, who, trained in philosophy and letters, lived with his wife a life of integrity and modesty, and, having become a monk at Marseilles, vigorously defended the doctrine of Saint Augustine concerning the grace of God and the gift of perseverance against the Pelagians, and at Rome fulfilled the role of writer for Saint Leo the Great, pope » ; n° 3, le même jour : « At Reggio Emilia, Saint Prosper, bishop. »
9 42 43OCA (Orthodox Church in America), Vie de saint Prosper d'Aquitaine (oca.org, « Saint Prosper of Aquitaine ») : Prosper n'était ni évêque ni prêtre ; dans un poème à son épouse il écrit « Lift me up again if I fall; correct yourself if I point out some fault » ; vers 428 (« By 428 »), il persuada son épouse de devenir moniale (« persuaded his wife to become a nun ») et entra lui-même au monastère à Marseille (« he entered a monastery at Marseilles »).
11Wikipedia, « Prosper of Aquitaine » ; Encyclopedia.com, « Prosper of Aquitaine » : le Poema coniugis ad uxorem (« Poème d'un époux à son épouse »), où un mari invite sa femme à vivre désormais dans la continence et la prière, est parfois attribué à Prosper en raison de son état de laïc, mais cette attribution demeure incertaine et discutée parmi les spécialistes ; elle n'est pas retenue comme certaine dans cet article.
12Évangile selon saint Jean 6, 44 : « Nemo potest venire ad me, nisi Pater, qui misit me, traxerit eum » — « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire. » Verset central de la théologie de la grâce de Prosper comme d'Augustin : c'est Dieu qui prend l'initiative du salut.
13Prosper d'Aquitaine, De ingratis (aussi Carmen de ingratis / Adversus ingratos), poème de plus de 1 000 hexamètres, vers 430 : défense versifiée de la grâce contre les semi-pélagiens, nommés « ingrats » parce qu'ingrats envers le don de Dieu. Citation donnée en paraphrase fidèle de la thèse centrale du poème (la gratuité totale du bien reçu, en écho à 1 Co 4, 7 : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? »).
17Gennade de Marseille, De viris illustribus, ch. 85 (vers 480) : Prosper, laïc, aurait rédigé (dictavit) les lettres du pape Léon contre Eutychès, attribuées sous le nom du pape. Témoignage ancien repris par la Catholic Encyclopedia ; la part exacte de Prosper dans la rédaction léonienne reste discutée. Sur la partialité du témoin : le Dictionary of Christian Biography and Literature (Wace) range Gennade parmi les semi-pélagiens car « he censures Augustine and Prosper and praises Faustus » ; Schaff (History of the Christian Church, vol. III) note qu'il attribue la doctrine augustinienne de la prédestination à une démangeaison d'écrire. Gennade est donc un adversaire doctrinal de Prosper, et son témoignage se lit avec cette réserve.
22 24 50Prosper d'Aquitaine (attribution dominante), De vocatione omnium gentium (« L'appel de toutes les nations »), vers 450 : tentative de concilier la souveraineté de la grâce et la volonté salvifique universelle de Dieu (1 Tm 2, 4), marquant l'adoucissement de l'augustinisme de Prosper. Œuvre longtemps attribuée à Léon ou à Ambroise, mais que la critique rend aujourd'hui majoritairement à Prosper. Cf. Encyclopedia.com, « Prosper of Aquitaine ».
29 37 51Saint Paul, Première lettre à Timothée 2, 4 : « qui omnes homines vult salvos fieri et ad agnitionem veritatis venire » — « [Dieu] veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. » Verset clé du De vocatione omnium gentium et de la maturité spirituelle de Prosper.
30 53Formule synthétisant la doctrine augustinienne reçue et défendue par Prosper : la grâce n'est pas la récompense de la foi déjà acquise, mais ce qui rend la foi possible — « non quia credidimus, sed ut credamus ». Synthèse fidèle à l'argument constant d'Augustin dans le De praedestinatione sanctorum et repris par Prosper dans ses écrits en défense d'Augustin (Pro Augustino responsiones).
31Prosper d'Aquitaine, Epitoma chronicon : chronique universelle abrégeant et continuant celle de Jérôme, conduite jusqu'en 455. Source historique majeure pour le Ve siècle (invasions, rencontre de Léon et d'Attila en 452, sac de Rome par Genséric en 455). Cf. Catholic Encyclopedia, « Tiro Prosper of Aquitaine ».
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