Faut-il prier les saints ?

Prier un saint, ce n'est pas l'adorer : c'est lui demander de prier pour nous, comme on demande à un ami. Pratique attestée dès les premiers siècles, l'Église l'a déclarée au concile de Trente (1563) non seulement permise, mais « bonne et utile ».

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Prier un saint, ce n'est pas l'adorer : c'est lui demander de prier pour nous. Le verbe « prier » a en français deux sens que la langue courante a fini par confondre : adorer un Dieu, mais aussi demander quelque chose à quelqu'un — comme dans « je vous prie de m'excuser » ou « prière de fermer la porte ». Quand un catholique prie sainte Thérèse ou saint Joseph, il emploie le second sens : il demande à un frère ou à une sœur déjà parvenus au Ciel de prier pour lui. Rien de plus, rien de moins.

Cette pratique est attestée dès les premiers siècles du christianisme : les murs des catacombes romaines portent, dès le milieu du IIIᵉ siècle, des supplications gravées comme « Paul et Pierre, intercédez pour Victor ». Elle a pourtant été violemment contestée à partir de la Réforme protestante du XVIᵉ siècle, au nom d'un verset de saint Paul : « il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Tm 2, 5). L'objection mérite une vraie réponse — mais elle repose presque toujours sur le malentendu du mot prier.

L'Église, elle, ne dit pas seulement que la pratique est permise. Le concile de Trente (1563) la déclare « bonne et utile »[1], et le Catéchisme va jusqu'à écrire que nous « pouvons et devons » prier les saints d'intercéder pour nous[2]. Mais elle ne l'impose pas comme une condition du salut : prier les saints est un bien, non une obligation stricte. C'est précisément cette nuance — entre permis, recommandé et nécessaire — que cet article veut éclairer.

Pour les questions voisines, on renverra aux articles dédiés : la nature de la communion des saints, la question de savoir si les saints peuvent nous entendre, et la différence entre adoration et vénération. Ici, on traite la question simple et directe : faut-il prier les saints ?

Que veut dire « prier » un saint ?

Avant toute objection, il faut lever l'équivoque qui empoisonne tout le débat. Le mot prier ne désigne pas une seule réalité, et une grande partie des reproches adressés aux catholiques vient de ce qu'on lui prête un sens unique — l'adoration — qu'il n'a pas.

Prier, c'est d'abord demander

En français classique, prier quelqu'un signifie lui adresser une demande pressante. Les dictionnaires conservent ce sens premier : « prier un ami de venir », « je vous en prie », « prière de ne pas déranger ». Le mot vient du latin precari, « demander, solliciter », dont dérivent aussi précaire (ce qu'on n'obtient que sur demande) et prière. Adorer Dieu et prier un saint relèvent donc, étymologiquement, de registres distincts.

Quand un catholique récite « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs », la formule est explicite : il ne dit pas « sauvez-nous », il dit « priez pour nous ». Il demande une intercession, c'est-à-dire une prière faite en sa faveur auprès de Dieu. La structure grammaticale même de l'Ave Maria ou de la litanie des saints — « priez pour nous » — interdit de confondre la demande avec l'adoration.

Infographie Ignispedia — Prier a deux sens : adorer (réservé à Dieu seul) et demander (ce que le catholique fait en invoquant les saints). Créée par IA.

« Leur intercession est leur plus haut service du Dessein de Dieu. Nous pouvons et devons les prier d'intercéder pour nous et pour le monde entier. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2683[3]

Demander une prière n'est pas adorer

Le geste de demander à un saint de prier pour nous est, dans son fond, identique à celui de demander à un ami vivant : « prie pour moi, j'ai un examen demain ». Personne ne songe à reprocher à un chrétien de solliciter les prières de sa communauté ou de son curé. Or saint Paul lui-même multiplie ces demandes : « Frères, priez aussi pour nous » (1 Th 5, 25), « priez aussi pour moi : qu'une parole juste me soit donnée quand j'ouvre la bouche » (Ep 6, 19). L'intercession mutuelle est au cœur de la vie chrétienne.

La seule question pertinente n'est donc pas « a-t-on le droit de demander une prière ? » — la réponse est évidemment oui — mais « peut-on la demander à quelqu'un qui est mort ? ». C'est la vraie objection, et elle suppose une autre question, traitée dans l'article Les saints peuvent-ils nous entendre ? : les bienheureux du Ciel sont-ils vivants en Dieu et conscients de nous ? Pour le christianisme, la réponse est sans ambiguïté : ils ne sont pas morts au sens d'anéantis, ils « vivent » (Lc 20, 38), plus vivants que nous, unis au Christ ressuscité.

Pourquoi le malentendu est si fréquent

Trois raisons expliquent la persistance de l'accusation d'idolâtrie. D'abord, l'ambiguïté du vocabulaire : en anglais, l'expression to pray to a saint peut facilement être entendue au sens de worship (adorer), ce qui a pu durcir la polémique anglo-saxonne. Ensuite, des abus populaires réels : certaines dévotions mal comprises ont pu donner l'impression de traiter un saint comme une divinité distributrice de faveurs — et le concile de Trente lui-même, dans le décret même qui déclare l'invocation « bonne et utile » (XXVe session, 3-4 décembre 1563)[4], ordonne aux évêques d'en écarter toute superstition, tout gain sordide et toute indécence. Enfin, l'oubli de la distinction technique entre les trois degrés du culte, préparée par les Pères grecs et fixée par la scolastique.

Cette distinction — latrie, dulie, hyperdulie — est développée dans l'article Quelle est la différence entre dulie, hyperdulie et latrie ?. En deux mots : la latrie (du grec latreia) est l'adoration due à Dieu seul ; la dulie (douleia) est la vénération des saints ; l'hyperdulie est l'honneur supérieur rendu à la Vierge Marie. Prier un saint relève de la dulie : on l'honore et on recourt à sa prière, on ne l'adore jamais. Confondre les deux, c'est confondre demander à un général d'intervenir auprès du roi avec se proclamer sujet du général.

Est-ce permis ? Les trois grandes objections

Reste à examiner les objections de fond. Elles sont traitées en détail, avec leurs réponses patristiques et magistérielles complètes, dans l'article La communion des saints ; on les résume ici dans leur version la plus forte, pour montrer pourquoi aucune ne tient.

Objection 1 — « Il n'y a qu'un seul médiateur » (1 Tm 2, 5)

C'est l'objection reine, mise en avant par les Réformateurs (Confession d'Augsbourg, art. 21 ; Calvin, Institution III, xx, 21-22). Elle s'appuie sur un verset clair :

« En effet, il n'y a qu'un seul Dieu ; il n'y a aussi qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s'est donné lui-même en rançon pour tous. » (1 Tm 2, 5-6)[5]

Si le Christ est le seul médiateur, à quoi bon en chercher d'autres ? La réponse catholique est que l'argument prouve trop. Quatre versets plus haut, dans le même chapitre, Paul écrit : « J'encourage, avant tout, à faire des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes » (1 Tm 2, 1)[6]. S'il y a une médiation humaine d'intercession qui détruit celle du Christ, alors Paul se contredit dans la même page. En réalité, il distingue deux ordres : la médiation rédemptrice, unique et incommunicable, par laquelle le Christ a racheté le monde sur la Croix ; et la médiation d'intercession, participée, que tous les membres du Corps exercent en priant les uns pour les autres par le Christ et en lui.

« Le Christ seul est le parfait médiateur entre Dieu et les hommes [...]. Mais rien n'empêche que d'autres soient appelés, sous un certain rapport, médiateurs entre Dieu et les hommes, en tant qu'ils coopèrent à unir les hommes à Dieu de façon dispositive et ministérielle. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, III, q. 26, a. 1[7]

C'est exactement ce que reprendra Vatican II : les bienheureux « ne cessent d'intercéder pour nous auprès du Père, offrant les mérites qu'ils ont acquis sur terre par l'unique Médiateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus »[8]. L'intercession des saints ne concurrence pas le Christ : elle passe par lui.

Objection 2 — « Parler aux morts, c'est de la nécromancie »

Deuxième objection : la Bible interdit formellement d'évoquer les morts (Dt 18, 10-11 ; l'épisode de la pythonisse d'Endor en 1 S 28). Invoquer les saints ne serait-il pas une forme déguisée de spiritisme ?

La distinction est nette. La nécromancie consiste à employer des techniques occultes pour forcer les morts à livrer des informations cachées, dans une logique de pouvoir et de manipulation. La prière d'intercession ne demande aucune révélation, n'use d'aucun rite magique, ne cherche à extraire rien : elle confie une intention à un frère du Ciel pour qu'il la porte à Dieu, dans la charité. Le Catéchisme condamne sans réserve « toutes les formes de divination » et le recours aux morts par la magie (§ 2116-2117)[9], précisément parce qu'elles relèvent d'une domination des forces occultes — tout l'inverse d'une humble demande de prière. On ne convoque pas un saint ; on lui demande de prier.

Objection 3 — « C'est une invention tardive, non biblique »

Troisième objection, plus historique : l'invocation des saints serait une superstition médiévale, étrangère à l'Église primitive et à l'Écriture. C'est factuellement faux, et c'est ce que les deux sections suivantes établissent : l'Écriture atteste déjà l'intercession des justes défunts (2 Maccabées, Apocalypse), et l'archéologie chrétienne montre la pratique vivante trois siècles avant le Moyen Âge, dès les catacombes romaines.

Ce que dit l'Écriture

L'Écriture ne contient pas le mot « priez sainte Untel » — pour la bonne raison qu'elle est écrite avant que l'Église n'ait commencé à canoniser ses saints. Mais elle pose tous les principes : les justes parvenus auprès de Dieu prient pour ceux qui restent, et leurs prières montent comme un encens devant le trône.

Les justes défunts prient pour les vivants : 2 Maccabées 15

Le second livre des Maccabées rapporte une vision de Judas Maccabée, la veille d'une bataille décisive. Il voit deux personnages déjà morts — l'ancien grand prêtre Onias et le prophète Jérémie — en train de prier pour le peuple :

« Onias disait : "Cet homme est l'ami de ses frères, celui qui prie beaucoup pour le peuple et pour la Ville sainte, Jérémie, le prophète de Dieu." » (2 M 15, 14)[10]

Deux justes décédés depuis des siècles intercèdent pour les vivants : l'intercession des saints du Ciel est donc attestée avant le christianisme, dans la tradition juive du IIᵉ siècle avant Jésus-Christ. Que ce livre soit reçu comme canonique par les catholiques et écarté par les protestants ne change rien à sa valeur historique : il prouve que cette croyance n'est pas une invention catholique tardive.

Les anges et les saints présentent nos prières : Tobie et l'Apocalypse

Le livre de Tobie montre l'ange Raphaël révélant son rôle d'intercesseur :

« Quand tu priais en même temps que Sarra, c'était moi qui présentais votre prière devant la gloire de Dieu [...]. » (Tb 12, 12)[11]

Et l'Apocalypse, dans une scène céleste, décrit les vingt-quatre Anciens — lus ici comme figures des élus glorifiés — présentant à Dieu les prières de l'Église :

« Les quatre Vivants et les vingt-quatre Anciens se jetèrent à ses pieds. Ils tenaient chacun une cithare et des coupes d'or pleines de parfums qui sont les prières des saints. » (Ap 5, 8)[12]

Infographie Ignispedia — Quatre fondements scripturaires de l'intercession : les justes défunts (2 M 15), les anges (Tb 12), les Anciens du Ciel (Ap 5) et la prière mutuelle (Jc 5). Créée par IA.

Ce texte est décisif : il appartient au canon commun aux catholiques et aux protestants, et il montre des habitants du Ciel « offrant » à Dieu les prières des fidèles de la terre. L'intercession céleste y est explicitement biblique.

« Priez les uns pour les autres » : la logique de Jacques 5

Enfin, le principe général de l'intercession est posé sans détour par l'épître de Jacques :

« Priez les uns pour les autres afin d'être guéris. La supplication du juste agit avec beaucoup de force. » (Jc 5, 16)[13]

Si la prière « du juste » a tant de force, celle des plus justes — les saints déjà confirmés dans la sainteté de Dieu — a a fortiori une efficacité particulière. L'argument catholique tient en une question : si demander à un chrétien vivant et pécheur de prier pour moi est bon et recommandé par l'Écriture, pourquoi serait-il interdit de le demander à un chrétien parvenu à la perfection de la charité au Ciel ?

Le témoignage de l'Église ancienne

La pratique n'a pas attendu le Moyen Âge. L'archéologie chrétienne et les écrits des Pères en font une coutume vivante dès le IIIᵉ et le IVᵉ siècle, sur tout le pourtour méditerranéen.

Les graffitis des catacombes (IIIᵉ siècle)

Sous la basilique Saint-Sébastien, sur la via Appia à Rome, les fouilles de l'archéologue Paul Styger (1915) ont mis au jour une salle de banquets funéraires, la triclia, couverte de plusieurs centaines d'inscriptions gravées par les pèlerins entre 250 et 320 environ. Beaucoup sont des invocations adressées aux apôtres Pierre et Paul :

« Paul et Pierre, intercédez pour Victor. »[14]

Infographie Ignispedia — Reconstitution pédagogique des graffitis de pèlerins invoquant Pierre et Paul, triclia de Saint-Sébastien (Rome, milieu du IIIᵉ s.). Créée par IA.

D'autres répètent la formule « Pierre et Paul, souvenez-vous de nous »[15]. Ces graffitis sont une preuve matérielle, datable, antérieure à tout concile : au milieu du IIIᵉ siècle, les chrétiens de Rome demandaient déjà aux saints du Ciel de prier pour eux. La pratique est donc bien plus ancienne que ses contestations.

Les Pères de l'Église : Cyrille, Jérôme, Origène, Jean Damascène

Au IVᵉ siècle, l'invocation des saints est enseignée publiquement. À Jérusalem, vers 350, saint Cyrille explique aux nouveaux baptisés le sens de la liturgie eucharistique :

« Nous faisons mémoire de ceux qui se sont endormis avant nous : d'abord les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, afin que, par leurs prières et leurs intercessions, Dieu accueille notre supplication. » — Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, V, 9 (vers 350)[16]

Origène, dès le IIIᵉ siècle, enseigne dans son traité Sur la prière que non seulement le grand prêtre céleste, mais aussi les anges et « les âmes des saints déjà entrés dans le repos » prient avec ceux qui prient sur la terre[17]. Et lorsqu'un prêtre des Gaules nommé Vigilance conteste, vers 406, l'invocation des martyrs, saint Jérôme le réfute par un argument a fortiori resté classique :

« Si les Apôtres et les martyrs, encore revêtus de leur corps et devant se soucier d'eux-mêmes, peuvent prier pour les autres, combien plus le font-ils après avoir reçu leurs couronnes, remporté la victoire et triomphé ! » — Saint Jérôme, Contre Vigilance, 6 (vers 406 ; § 7 dans certaines éditions)[18]

Trois siècles plus tard, saint Jean Damascène résume la doctrine reçue de toute l'Église grecque :

« Il faut honorer les saints comme les amis du Christ, comme les fils et les héritiers de Dieu. » — Saint Jean Damascène, La Foi orthodoxe, IV, 15 (VIIIᵉ s.)[19]

Pourquoi Vigilance a été réfuté

Le cas de Vigilance est instructif : il est, vers 406, le premier adversaire connu par écrit de l'invocation des martyrs — au sens où l'entend Jérôme qui le réfute — et ses objections annoncent celles que la Réforme reprendra mille ans plus tard. Il n'est pas pour autant le premier contestataire absolu : quelques décennies plus tôt, le prêtre Aérius de Sébaste (vers 360) rejetait déjà la prière pour les morts, position réfutée par saint Épiphane (Panarion, 75). Or l'Église ne l'a pas suivi — elle l'a réfuté, par la plume de son plus grand exégète. Cela montre que la position catholique n'est pas une dérive populaire tolérée, mais une doctrine consciemment défendue contre sa contestation, dès l'Antiquité. La continuité est ininterrompue : des catacombes du IIIᵉ siècle jusqu'au concile de Trente, l'Église a tenu, enseigné et justifié l'invocation des saints.

  1. vers 233-234
    Origène, Sur la prière

    Les anges et « les âmes des saints déjà dans le repos » prient avec les fidèles de la terre.

  2. 250-320
    Catacombes de Saint-Sébastien (Rome)

    Plusieurs centaines de graffitis de pèlerins : « Paul et Pierre, intercédez pour Victor. »

  3. vers 350
    Cyrille de Jérusalem

    Les Catéchèses mystagogiques enseignent la mémoire et l'intercession des saints dans la liturgie.

  4. vers 406
    Jérôme contre Vigilance

    Réfutation de Vigilance, premier adversaire connu par écrit de l'invocation des martyrs (Aérius avait déjà contesté la prière pour les morts au IVᵉ s.).

  5. 787
    Concile de Nicée II

    Le VIIᵉ concile tranche le culte des images : adoration (latrie) à Dieu seul, vénération (proskynèse) aux images — la tripartition latrie/dulie/hyperdulie sera fixée par la scolastique (saint Thomas, Somme théologique II-II, q. 103).

  6. 1563
    Concile de Trente, Session XXV

    Réponse solennelle aux Réformateurs : il est « bon et utile » d'invoquer les saints.

Faut-il prier les saints ? La réponse précise de l'Église

On peut maintenant répondre à la question du titre avec la précision qu'elle mérite. La réponse de l'Église tient en trois mots gradués : la pratique est permise, elle est bonne et utile, mais elle n'est pas strictement nécessaire au salut.

Le concile de Trente : « bon et utile »

Face aux Réformateurs, le concile de Trente promulgue, le 3-4 décembre 1563, son dernier décret, Sur l'invocation, la vénération et les reliques des saints. La formule est mesurée et décisive :

« Les saints, qui règnent avec le Christ, offrent à Dieu leurs prières pour les hommes ; il est bon et utile de les invoquer de façon suppliante et de recourir à leurs prières, à leur secours et à leur aide pour obtenir des bienfaits de Dieu, par son Fils Jésus Christ notre Seigneur, qui seul est notre Rédempteur et Sauveur. » — Concile de Trente, Session XXV, décret sur les saints (1563)[20]

Le concile de Trente répond à la Réforme en déclarant l'invocation des saints « bonne et utile ». Image : Council of Trent, Wikimedia Commons, domaine public.

Trois éléments sont à relever. D'abord, l'affirmation positive : il est « bon et utile » (en latin bonum atque utile) d'invoquer les saints — non pas seulement toléré, mais profitable. Ensuite, la sauvegarde du Christ : tout est obtenu « par son Fils [...] qui seul est notre Rédempteur et Sauveur » — Trente verrouille la médiation unique du Christ dans le décret même qui recommande l'invocation. Enfin, le registre choisi : Trente dit bonum atque utile, et non necessarium. Le mot est pesé.

Permis, recommandé — mais non nécessaire au salut

C'est le point que beaucoup négligent, des deux côtés. Contre le protestant qui croit la pratique interdite, l'Église répond : elle est légitime, ancienne et recommandée. Mais contre une certaine piété anxieuse, l'Église répond aussi : on est sauvé par le Christ, non par le nombre de saints qu'on invoque. Un chrétien qui ne s'adresserait qu'à Dieu, sans jamais invoquer aucun saint, ne commettrait aucun péché et ne manquerait à aucun commandement. L'invocation des saints est un trésor offert à la liberté du croyant, non un péage obligatoire vers le Ciel.

Cette mesure protège la pratique de deux excès : le rejet protestant qui la tient pour idolâtre, et la superstition qui en ferait une mécanique de faveurs, comme si tel saint « obligeait » Dieu. Les saints n'arrachent rien à Dieu : ils unissent leur prière à la nôtre dans la charité d'un seul Corps.

« Nous pouvons et devons » : le sens du Catéchisme

Comment, alors, comprendre que le Catéchisme écrive que nous « pouvons et devons » prier les saints (§ 2683) ? Le « devons » n'est pas l'obligation juridique d'un commandement, mais la convenance de la charité : puisque nous formons un seul Corps avec les bienheureux, il est normal, ajusté, convenable de recourir à leur prière, comme il est normal de demander à un ami de prier pour soi. Vatican II emploie exactement ce registre :

« Il est donc au plus haut point convenable que nous aimions ces amis et cohéritiers de Jésus Christ, nos frères aussi et nos insignes bienfaiteurs, que nous rendions à Dieu pour eux les grâces qui leur sont dues. » — Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 50 (1964)[21]

La logique est celle de la famille, non du tribunal. On ne doit pas demander de l'aide à ses frères au sens d'une loi pénale ; mais il serait étrange, dans une famille unie, de ne jamais le faire. Telle est la place des saints : non des intermédiaires obligatoires entre nous et un Dieu lointain, mais nos aînés dans la foi, « plus intimement liés avec le Christ »[22], dont la « sollicitude fraternelle est du plus grand secours pour notre infirmité »[23].

Comment bien prier les saints

Reste la question pratique : si l'on choisit d'invoquer les saints, comment le faire sans tomber dans les travers que les objections redoutent à juste titre ?

Toujours par le Christ, jamais à côté de lui

La règle d'or est que toute prière chrétienne, même adressée à un saint, se termine en Dieu. On ne prie pas un saint au lieu de Dieu, ni à côté de Dieu, mais on lui demande de joindre sa prière à la nôtre vers Dieu, par le Christ. La liturgie en donne le modèle : les oraisons s'achèvent « par Jésus, le Christ, notre Seigneur ». Le saint est un compagnon de route qui prie avec nous, jamais le terme de la prière. Marie elle-même, dont la médiation est la plus haute, « n'offusque et ne diminue en rien » l'unique médiation du Christ : elle « en manifeste au contraire la vertu »[24].

Demander, pas exiger ; honorer, pas diviniser

Une bonne invocation reste une demande, jamais une exigence. Les formules traditionnelles — « priez pour nous », « intercédez pour nous » — disent toute la juste mesure : on sollicite une prière, on ne commande pas un miracle. De même, l'honneur rendu aux saints est une vénération, jamais une adoration : on imite leur vie, on demande leur aide, on rend grâce à Dieu de les avoir donnés, mais on ne leur offre aucun sacrifice, aucun culte qui n'appartienne qu'à Dieu. Sur ce point, voir Les statues sont-elles de l'idolâtrie ?.

Les saints patrons et la prière d'intercession

L'Église encourage en particulier la dévotion au saint patron — celui dont on porte le nom, ou le protecteur d'un métier, d'un lieu, d'une cause. Le Catéchisme en donne le sens exact :

« Le patronage du saint offre un modèle de charité et assure de son intercession. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2156[25]

Le saint patron n'est pas un porte-bonheur : il est un modèle à imiter et un intercesseur à solliciter. C'est aussi le sens de la canonisation, par laquelle l'Église « soutient l'espérance des fidèles en les leur donnant comme modèles et intercesseurs »[26]. Invoquer un saint, c'est entrer dans une amitié — apprendre de sa vie autant que recourir à sa prière.

Au terme, la question « faut-il prier les saints ? » trouve une réponse à la fois ferme et libre. Faut-il au sens d'est-ce permis et bon ? Oui, sans réserve : c'est biblique, c'est ancien, c'est recommandé par toute la Tradition et par le Magistère. Faut-il au sens d'est-ce obligatoire pour être sauvé ? Non : c'est un don offert à la liberté, un trésor de la communion des saints, dont il serait dommage de se priver, mais qui ne remplace jamais le Christ, seul Sauveur, vers qui toute prière monte.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Concile de Trente, Session XXV (3-4 décembre 1563), décret De invocatione, veneratione et reliquiis sanctorum, et sacris imaginibus, Denzinger-Hünermann n° 1821. Texte latin : « sanctos, una cum Christo regnantes, orationes suas pro hominibus Deo offerre; bonum atque utile esse suppliciter eos invocare, et ob beneficia impetranda a Deo per Filium eius Iesum Christum Dominum nostrum, qui solus noster Redemptor et Salvator est, ad eorum orationes, opem auxiliumque confugere. »

    1 4 20
  2. Catéchisme de l'Église catholique, § 2683, Mame/Plon, 1992 (texte officiel français sur vatican.va). Citation verbatim : « Leur intercession est leur plus haut service du Dessein de Dieu. Nous pouvons et devons les prier d'intercéder pour nous et pour le monde entier. »

    2 3
  3. Première lettre à Timothée, 2, 1 et 2, 5-6, traduction liturgique officielle francophone (AELF, aelf.org). « J'encourage, avant tout, à faire des demandes, des prières, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes » (v. 1) ; « En effet, il n'y a qu'un seul Dieu ; il n'y a aussi qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus, qui s'est donné lui-même en rançon pour tous » (v. 5-6).

    5 6
  4. Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, IIIᵃ pars, q. 26, a. 1, Utrum Christo conveniat esse mediatorem Dei et hominum. Sur la médiation des saints proprement invoquée, voir aussi Summa Theologiae, II-IIᵃᵉ, q. 83, a. 11 (« les saints du Ciel prient-ils pour nous ? ») et Supplément, q. 72, a. 2 (« devons-nous invoquer les saints pour qu'ils prient pour nous ? »).

    7
  5. Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium (21 novembre 1964), n° 49, traduction française officielle (vatican.va) : les bienheureux « ne cessent d'intercéder pour nous auprès du Père, offrant les mérites qu'ils ont acquis sur terre par l'unique Médiateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus (cf. 1 Tm 2, 5). »

    8
  6. Catéchisme de l'Église catholique, § 2116-2117 : « Toutes les formes de divination sont à rejeter : recours à Satan ou aux démons, évocation des morts ou autres pratiques supposées à tort "dévoiler" l'avenir » (§ 2116) ; « Toutes les pratiques de magie ou de sorcellerie par lesquelles on prétend domestiquer les puissances occultes [...] sont gravement contraires à la vertu de religion » (§ 2117).

    9
  7. Deuxième livre des Maccabées, 15, 12-16, traduction liturgique officielle (AELF). La vision de Judas Maccabée montre l'ancien grand prêtre Onias et le prophète Jérémie, déjà morts, priant « pour toute la communauté des Juifs » et « pour le peuple et pour la Ville sainte ».

    10
  8. Livre de Tobie, 12, 12, traduction liturgique officielle (AELF). Paroles de l'ange Raphaël : « c'était moi qui présentais votre prière devant la gloire de Dieu, pour qu'il la garde en mémoire [...] » (la suite du verset : « et je faisais de même lorsque tu enterrais les morts »).

    11
  9. Apocalypse de saint Jean, 5, 8, traduction liturgique officielle (AELF). Voir aussi Ap 8, 3-4, où l'ange offre l'encens « avec les prières de tous les saints ».

    12
  10. Lettre de saint Jacques, 5, 16, traduction liturgique officielle (AELF) : « Confessez donc vos péchés les uns aux autres, et priez les uns pour les autres afin d'être guéris. La supplication du juste agit avec beaucoup de force. »

    13
  11. Inscriptions de la triclia de la catacombe de Saint-Sébastien, via Appia, Rome, gravées par les pèlerins entre environ 250 et 320 (datation archéologique : de 250/260 jusque vers 310/320, d'après C. Carletti). Fouilles par Paul Styger en 1915-1916 (« Scavi a San Sebastiano… » et « Gli Apostoli Pietro e Paolo ad Catacumbas… », Römische Quartalschrift 29, 1915) ; synthèses : Die römischen Katakomben (Berlin, 1933) et Römische Märtyrergrüfte (1935). Corpus épigraphique : A. Ferrua (éd.), Inscriptiones Christianae Urbis Romae, n.s. t. V (Vatican, 1971) ; d'après le récolement d'A. Felle (2012) : 509 graffitis publiés par Ferrua + 29 omis édités par Styger, soit 538 au total. Formules attestées : « Paule et Petre petite pro Victore » (Paul et Pierre, intercédez pour Victor) et « Petre et Paule in mente(m) habete nos » (Pierre et Paul, gardez-nous en mémoire ; variantes mente/mentem selon les graffitis).

    14 15
  12. Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, V (Catéchèse 23), § 9 (vers 350). Texte grec dans la Patrologia Graeca, t. 33. Traduction française d'après l'édition des Sources chrétiennes n° 126.

    16
  13. Origène, Sur la prière (Peri euchēs / De oratione), ch. 11 (vers 233-234). Texte grec dans la Patrologia Graeca, t. 11. Origène y enseigne que les anges et « les âmes des saints déjà entrés dans le repos » prient avec ceux qui prient véritablement : il s'agit d'une prière commune des saints avec les fidèles, non encore d'une invocation qui leur serait adressée.

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  14. Saint Jérôme, Contra Vigilantium, 6 — § 7 dans certaines éditions — (vers 406). Texte latin dans la Patrologia Latina, t. 23. Traduction d'après le texte original : « Si Apostoli et Martyres adhuc in corpore constituti possunt orare pro caeteris [...], quanto magis post coronas, victorias et triumphos ? » Saint Thomas d'Aquin cite ce passage à l'appui de l'intercession des saints (ST IIᵃ-IIᵃᵉ, q. 83, a. 11).

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  15. Saint Jean Damascène, Exposé de la foi orthodoxe (De fide orthodoxa), livre IV, ch. 15 — 16 selon certaines éditions —, « De l'honneur dû aux saints et à leurs reliques » (VIIIᵉ s.). Texte grec dans la Patrologia Graeca, t. 94 : « Il faut honorer les saints comme les amis du Christ, comme les fils et les héritiers de Dieu. »

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  16. Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 50 (1964), traduction française officielle (vatican.va) : « Il est donc au plus haut point convenable que nous aimions ces amis et cohéritiers de Jésus Christ, nos frères aussi et nos insignes bienfaiteurs, que nous rendions à Dieu pour eux les grâces qui leur sont dues. »

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  17. Catéchisme de l'Église catholique, § 956 (citant Lumen gentium, n° 49) : « Étant en effet plus intimement liés avec le Christ, les habitants du ciel [...] ne cessent d'intercéder pour nous auprès du Père [...]. Ainsi leur sollicitude fraternelle est du plus grand secours pour notre infirmité. »

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  18. Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 60 (1964), traduction française officielle (vatican.va), sur la médiation mariale subordonnée : « Le rôle maternel de Marie à l'égard des hommes n'offusque et ne diminue en rien cette unique médiation du Christ : il en manifeste au contraire la vertu. »

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  19. Catéchisme de l'Église catholique, § 2156 : « Le patronage du saint offre un modèle de charité et assure de son intercession. »

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  20. Catéchisme de l'Église catholique, § 828 (cf. Lumen gentium, n° 40 ; 48-51) : « En canonisant certains fidèles [...], l'Église [...] soutient l'espérance des fidèles en les leur donnant comme modèles et intercesseurs. »

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