Demander l'intercession d'un saint, ce n'est pas contourner Dieu : c'est entrer dans la manière même dont Dieu a choisi de sauver les hommes — ensemble, et non chacun dans son coin. La question de savoir s'il est permis d'invoquer les saints a sa réponse propre : oui, et l'Église le tient depuis les premiers siècles, comme en témoignent les invocations des catacombes et les Pères (voir le parcours ci-dessous)[1][2][3]. Mais une autre question, plus profonde, se pose une fois la légitimité admise : pourquoi le ferait-on ? À quoi bon demander à sainte Thérèse ou à saint Joseph de prier pour nous, si Dieu nous entend déjà et nous aime infiniment ?
La réponse tient en trois convictions que cet article développe. D'abord, Dieu aime se servir d'intermédiaires : de la Genèse à l'Apocalypse, il associe librement ses créatures à la circulation de sa grâce, non par besoin, mais par amour. Ensuite, la prière des justes est puissante (Jc 5, 16) — et les saints du Ciel, définitivement unis à Dieu, sont les plus justes de tous. Enfin, l'intercession porte des fruits spirituels dans l'âme qui la pratique : humilité, confiance, communion fraternelle, désir d'imiter ceux qu'on invoque.
Cette pratique reste toujours subordonnée au Christ, « unique médiateur entre Dieu et les hommes » (1 Tm 2, 5). L'intercession des saints ne s'ajoute pas à la sienne comme une seconde source : elle en découle, comme la lumière de la lune découle de celle du soleil. C'est précisément parce que la médiation du Christ est unique et surabondante qu'elle peut se communiquer à tout son Corps — principe énoncé pour Marie (LG 60), étendu ici par inférence théologique à toute coopération créée, sur la base directe de LG 49-50 et du CEC 956 : loin de diminuer l'unique médiation, cette coopération en manifeste la vertu (LG 62)[4][5].
Les questions voisines sont traitées ailleurs : la légitimité de la pratique dans Faut-il prier les saints ?, la nature de la communion des saints, la question de savoir si les saints peuvent nous entendre, et la différence entre dulie, hyperdulie et latrie. Ici, on répond à la seule question du motif : pourquoi demander leur intercession ?
Poser la bonne question : « pourquoi », et non « peut-on »
Beaucoup de discussions sur les saints s'arrêtent à la porte : est-ce autorisé, est-ce de l'idolâtrie ? Ce sont de vraies questions, mais elles ne sont pas celles de cet article. Une fois reconnu que l'invocation des saints est légitime, il reste à comprendre ce qu'elle apporte — sans quoi elle risquerait de devenir une habitude vide.
Une pratique légitime : pour quelles raisons l'adopter ?
Que l'invocation des saints soit permise, l'Église le dit avec force. Le concile de Trente, en 1563, déclare qu'« il est bon et utile de les invoquer de manière suppliante, et de recourir à leurs prières, à leur secours et à leur aide pour obtenir de Dieu des bienfaits »[6]. Le mot est pesé : non pas seulement toléré, mais « bon et utile ». Reste à savoir en quoi.
Le Catéchisme franchit un pas de plus. Il n'écrit pas seulement que l'on peut prier les saints, mais que « leur intercession est leur plus haut service du dessein de Dieu », parce que les saints « contemplent Dieu, ils le louent » et « ne cessent pas de prendre soin de ceux qu'ils ont laissé sur la terre »[7]. Le motif n'est donc pas d'abord une permission juridique : c'est une réalité vivante à laquelle on est invité à prendre part.
Ce que « demander l'intercession » veut dire exactement
Intercéder, c'est prier pour un autre. Le mot vient du latin intercedere, « s'interposer en faveur de ». Demander l'intercession d'un saint, c'est donc lui dire, comme à un frère aîné : « prie pour moi ». Ce n'est ni l'adorer, ni lui attribuer un pouvoir qu'il tiendrait de lui-même. Le saint ne donne rien à la place de Dieu ; il présente notre demande à Dieu, et Dieu seul l'exauce.
C'est exactement ce que nous faisons entre vivants. Demander à une amie croyante de prier pour un examen, confier une intention à un moine, écrire « priez pour nous » au bas d'une lettre : personne n'y voit une insulte à Dieu. Or les saints du Ciel ne sont pas moins vivants que nous : plus intimement liés au Christ, ils contribuent à affermir plus solidement l'Église en sainteté[8]. Demander leur prière relève de la même logique, poussée à sa perfection.
Première raison : Dieu aime se servir d'intermédiaires
La première raison n'est pas psychologique mais théologique : elle tient à la manière dont Dieu agit. Un Dieu tout-puissant pourrait tout faire directement, sans personne. Or l'Écriture montre exactement l'inverse : Dieu, qui n'a besoin de rien, choisit constamment d'associer ses créatures à son œuvre de salut.
Un Dieu qui associe librement ses créatures à son œuvre
Cette constante biblique tient en un paradoxe : Dieu, qui n'a besoin de rien, a voulu passer par ses créatures. Il confie sa parole à des prophètes, son peuple à des juges, ses sacrements à des prêtres, son Évangile à des apôtres. Il aurait pu sauver le monde d'un mot ; il a voulu une Mère, des disciples, une Église. La grâce ne descend presque jamais toute seule : elle passe par des mains, des voix, des prières.
Ce choix divin n'est pas une faiblesse, mais une délicatesse : Dieu fait à ses créatures l'honneur de les rendre causes, à leur mesure, du bien qu'il opère. Saint Thomas d'Aquin y voit une marque de la dignité que Dieu accorde à ses amis :
« Dieu gouverne les réalités inférieures par des supérieures, non par défaut de sa puissance, mais par surabondance de sa bonté, pour communiquer aux créatures elles-mêmes la dignité de la causalité. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iᵃ, q. 22, a. 3 (traduit du latin)[9]
Demander l'intercession des saints, c'est donc entrer dans le style habituel de Dieu, non le transgresser.
L'intercession, une constante de l'Ancien Testament
Bien avant les saints du Ciel, l'Écriture montre des justes de la terre priant pour d'autres, et Dieu se laissant fléchir. Abraham marchande avec Dieu le salut de Sodome (Gn 18, 22-33). Moïse intercède pour le peuple idolâtre, et « le Seigneur renonça au mal qu'il avait voulu faire » (Ex 32, 14). Plus frappant encore, Dieu ordonne lui-même à des pécheurs de recourir à la prière d'un juste :
« Mon serviteur Job priera pour vous ; c'est lui que j'accueillerai avec faveur, pour ne pas vous traiter selon votre folie. » — Le Seigneur aux amis de Job, Livre de Job 42, 8[10]
Ce verset est décisif pour notre question : ce n'est pas Job qui s'impose comme intercesseur, c'est Dieu qui l'institue intermédiaire, alors même qu'il pourrait pardonner directement. Dieu veut que le pardon passe par la prière d'un autre. L'intercession n'est donc pas une invention pieuse : c'est une pédagogie divine.
Les morts qui prient pour les vivants : le témoignage des Maccabées
L'objection immédiate serait : soit, mais ces intercesseurs étaient vivants. Or l'Ancien Testament connaît déjà l'intercession de justes déjà morts. Dans une vision donnée à Judas Maccabée, l'ancien grand prêtre Onias et le prophète Jérémie, tous deux défunts depuis longtemps, prient pour le peuple :
« Voici l'ami de ses frères, celui qui prie beaucoup pour le peuple et pour la ville sainte, Jérémie, le prophète de Dieu. » — Deuxième livre des Maccabées 15, 14[11]
Le texte ne présente pas cela comme une superstition, mais comme un encouragement envoyé par Dieu à la veille du combat. Les justes entrés dans la gloire ne se désintéressent pas des vivants : ils prient pour eux. C'est déjà, en germe, la raison même de l'intercession des saints. Ce livre est deutérocanonique — reçu dans le canon catholique, écarté par les protestants — mais il garde ici au moins sa valeur de témoignage historique : la question du canon est traitée dans Faut-il prier les saints ?.
Le Christ, unique médiateur — et l'intercession qui en découle
Reste l'objection majeure, souvent adressée aux catholiques : « il n'y a qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes : un homme, le Christ Jésus » (1 Tm 2, 5). Si le Christ suffit, pourquoi les saints ?
La réponse est que le même saint Paul, quelques versets plus haut, demande « des prières, des supplications, des intercessions pour tous les hommes » (1 Tm 2, 1). L'apôtre ne voit donc aucune contradiction entre la médiation unique du Christ et l'intercession des membres de son Corps. C'est qu'il s'agit de deux ordres différents. Le Christ est médiateur par nature et par droit propre : il est Dieu et homme, sa mort rachète, il « est toujours vivant pour intercéder » en notre faveur (He 7, 25). Les saints, eux, intercèdent par participation, parce qu'ils sont greffés sur lui. Leur prière n'ajoute rien à la sienne ; elle en est le prolongement dans le Corps.
Le Concile Vatican II l'énonce exactement :
« Étant en effet liés plus intimement avec le Christ, les habitants du ciel contribuent à affermir plus solidement l'Église en sainteté [...]. Admis dans la patrie et présents au Seigneur, par lui, avec lui et en lui, ils ne cessent d'intercéder pour nous auprès du Père [...]. Ainsi leur sollicitude fraternelle est pour notre infirmité du plus grand secours. » — Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 49[12]
Loin de faire de l'ombre au Christ, l'intercession des saints manifeste la fécondité de sa médiation : un sauveur qui rend ses sauvés capables de sauver à leur tour est plus grand qu'un sauveur solitaire[13].
Deuxième raison : la prière des justes est puissante
La deuxième raison touche à l'efficacité. Si l'on demande une prière plutôt qu'une autre, c'est qu'on la croit plus assurée d'être entendue. Or l'Écriture affirme sans détour que toutes les prières ne se valent pas en force.
« La supplication du juste agit avec beaucoup de force »
Saint Jacques pose le principe et donne aussitôt un exemple :
« La supplication du juste agit avec beaucoup de force. Élie était un homme semblable à nous : il pria avec insistance pour qu'il ne pleuve pas, et il ne tomba pas de pluie sur la terre pendant trois ans et demi. » — Lettre de saint Jacques 5, 16-17[14]
La prière n'est donc pas un pur automatisme où l'identité de celui qui prie serait indifférente : la sainteté du priant donne à sa prière un poids particulier devant Dieu. Demander l'intercession d'un saint, c'est chercher à joindre notre prière fragile à celle d'un juste dont la voix, unie au Christ, « agit avec beaucoup de force ».
Les saints du Ciel : plus vivants, plus unis à Dieu
Si la prière du juste sur terre est puissante, que dire de celle des justes déjà parvenus au terme ? Les bienheureux du Ciel ne sont plus exposés au péché, ne connaissent plus la distraction ni la tiédeur, et voient Dieu face à face. Leur volonté est parfaitement accordée à la sienne. L'Apocalypse les montre présentant nos prières comme un encens :
« Les quatre Vivants et les vingt-quatre Anciens se prosternèrent devant l'Agneau, tenant chacun une harpe et des coupes d'or pleines de parfums, qui sont les prières des saints. » — Apocalypse de saint Jean 5, 8[15]
L'image est précieuse : au Ciel même, les prières des fidèles ne sont pas ignorées mais recueillies et présentées à Dieu par les habitants de la gloire[16]. L'intercession n'est pas un lien qui se briserait au seuil de la mort : elle culmine au Ciel.
La charité ne s'éteint pas avec la mort
Pourquoi les saints continueraient-ils de s'occuper de nous ? Parce que la charité, qui fait le fond de leur bonheur, « ne passera jamais » (1 Co 13, 8). Un saint aime davantage au Ciel qu'il n'aimait sur terre ; il ne peut donc pas moins prier pour ses frères. Saint Thomas d'Aquin en tire la conclusion directe :
« Les saints qui sont dans la patrie, étant plus proches de Dieu, connaissent nos demandes, soit par révélation divine, soit dans le Verbe qu'ils contemplent ; et il est très convenable de les prier d'intercéder pour nous auprès de Dieu. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-IIᵃᵉ, q. 83, a. 11[17]
Loin de rivaliser avec l'amour de Dieu, l'amour des saints en est le rejaillissement : c'est parce qu'ils sont plongés dans la charité divine qu'ils débordent de sollicitude pour nous.
Troisième raison : parce que nous formons un seul Corps
La troisième raison est ecclésiale. Demander l'intercession des saints n'a de sens que parce que chrétiens de la terre, âmes du purgatoire et bienheureux du Ciel forment une seule famille, un seul Corps dont le Christ est la tête.
La communion des saints : une circulation de la grâce
L'article du Credo « je crois à la communion des saints » signifie que les biens spirituels circulent entre tous les membres de l'Église, par-delà la mort. C'est le fondement même de l'intercession : on ne demande la prière d'un saint que si l'on croit vraiment être en communion avec lui. Le Catéchisme le dit :
« Étant en effet plus intimement liés avec le Christ, les habitants du ciel contribuent à affermir plus solidement l'Église en sainteté [...]. Ils ne cessent d'intercéder pour nous auprès du Père. [...] Leur intercession est leur plus haut service du Dessein de Dieu. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 956 et § 2683[18][19]
La nature de cette communion est développée dans l'article Qu'est-ce que la communion des saints ? ; ce qui importe ici, c'est qu'elle donne à l'intercession son pourquoi : demander la prière d'un saint, c'est activer un lien réel, pas invoquer un absent.
Demander à un frère du Ciel comme à un frère de la terre
Si l'on trouve normal de demander à un proche : « prie pour moi », il n'y a aucune raison de refuser la même chose à un frère plus avancé dans la sainteté sous prétexte qu'il a franchi la mort. Au contraire : la mort ne l'a pas éloigné de nous, elle l'a rapproché de Dieu, et donc, en Dieu, rapproché de nous. C'est ce que saint Jérôme opposait déjà, vers 406, à un contradicteur nommé Vigilance qui niait l'utilité de prier les martyrs :
« Si les apôtres et les martyrs, encore revêtus de leur corps, peuvent prier pour les autres alors qu'ils doivent encore s'inquiéter pour eux-mêmes, combien plus le peuvent-ils après leurs couronnes, leurs victoires et leurs triomphes ? » — Saint Jérôme, Contre Vigilance, 6 (vers 406)[20]
L'argument est resté celui de l'Église : les saints prient plus, et non moins, une fois entrés dans la gloire.
L'objection du « médiateur unique », retournée en raison
On l'a vu : loin d'interdire l'intercession, la médiation unique du Christ la fonde. Le Corps ne concurrence pas la tête ; il la manifeste. Pour la réfutation détaillée de l'objection protestante, on renvoie à Faut-il prier les saints ?. Retenons seulement le point positif : parce que le Christ est l'unique médiateur, il a le pouvoir de rendre tous ses membres intercesseurs les uns pour les autres, sur terre comme au Ciel.
Quatrième raison : les fruits spirituels de l'intercession
Les trois premières raisons sont objectives : elles concernent Dieu, les saints et l'Église. La quatrième est subjective au bon sens du terme : elle concerne le bien que l'intercession produit dans l'âme qui la pratique. Car Dieu n'a pas seulement voulu que l'intercession soit efficace : il a voulu qu'elle nous forme.
L'humilité : reconnaître qu'on ne se sauve pas seul
Demander la prière d'un autre, c'est confesser qu'on ne se suffit pas. L'orgueilleux veut tout tenir de lui-même, même son salut ; le chrétien qui invoque un saint reconnaît qu'il a besoin de secours, et que le secours peut venir par un frère. L'intercession est ainsi une petite école d'humilité quotidienne : elle brise l'illusion de l'autosuffisance spirituelle. Le Catéchisme note que « nous pouvons et nous devons » les prier d'intercéder pour nous « et pour le monde entier »[21] — non par indigence de Dieu, mais parce qu'il est bon de se savoir petit et entouré.
La confiance : des amis puissants auprès de Dieu
L'intercession nourrit aussi la confiance. Se savoir entouré d'amis au Ciel — non des inconnus lointains, mais des frères qui nous aiment et prient pour nous — arrache au découragement. C'est le registre où excelle saint Bernard, invitant le fidèle tenté à se tourner vers Marie :
« Dans les périls, les angoisses, les incertitudes, pense à Marie, invoque Marie. [...] En la suivant, tu ne dévies pas ; en la priant, tu ne désespères pas. » — Saint Bernard de Clairvaux, Homélie II sur le « Missus est »[22]
Ce que Bernard dit de Marie vaut, à sa mesure, de tous les saints : ils sont donnés comme des appuis, pour que le chrétien avance « sans désespérer ».
L'imitation : l'intercession ouvre à l'exemple des saints
On n'invoque jamais longtemps un saint sans se mettre à le regarder. Or regarder un saint, c'est découvrir un chemin de sainteté incarné, adapté à un tempérament, une époque, une vocation. L'intercession et l'imitation vont de pair : le Concile enseigne que nous cherchons auprès des saints à la fois « l'exemple par leur manière de vivre, la communion par leur fraternité, et le secours par leur intercession »[23]. Demander la prière de sainte Thérèse conduit tout naturellement à vouloir sa « petite voie » ; invoquer saint Joseph, à apprendre son silence laborieux.
La consolation : n'être jamais seul dans l'épreuve
Enfin, l'intercession console. Savoir qu'on peut confier son épreuve à un ami du Ciel qui comprend, parce qu'il a souffert, ôte le sentiment d'abandon. Le condamné à mort Jacques Fesch, converti dans sa cellule avant son exécution en 1957, l'a éprouvé au plus intime :
« Elle peut demander l'intercession de tel saint ou parent qu'elle sait au ciel, il lui sera toujours répondu tant que ses désirs seront conformes à la volonté du Seigneur et que sa confiance sera absolue. » — Jacques Fesch, Dans cinq heures je verrai Jésus, 4 août 1957[24]
L'intercession n'est donc pas seulement utile devant Dieu : elle est bienfaisante pour le cœur, parce qu'elle inscrit chaque vie, même la plus abîmée, dans une communion qui la dépasse et la porte.
Les saints veulent-ils vraiment intercéder pour nous ?
On pourrait croire que les bienheureux, absorbés dans la vision de Dieu, se désintéressent de la terre. C'est l'inverse : plus un saint est uni à Dieu, plus il épouse le désir de Dieu, qui « veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4). Les saints eux-mêmes l'ont annoncé.
« Je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre »
Sainte Thérèse de Lisieux, quelques semaines avant sa mort, a formulé cette certitude en une phrase devenue célèbre :
« Non, je ne pourrai prendre aucun repos jusqu'à la fin du monde. [...] Je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre. » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Derniers Entretiens, 17 juillet 1897[25]
Loin d'être une exception, cette parole exprime la logique de toute sainteté : la charité, parvenue au Ciel, ne se replie pas sur elle-même, elle déborde. Thérèse a été proclamée docteur de l'Église, ce qui donne à son témoignage une autorité particulière sur ce point.
« Je vous serai plus utile après ma mort »
Saint Dominique, mourant en 1221, consolait ses frères en larmes par une promesse du même ordre : il leur serait plus utile mort que vivant, parce qu'il pourrait prier pour eux du sein même de Dieu[26]. La même assurance revient chez d'innombrables saints — signe que l'intercession n'est pas une projection des vivants sur les morts, mais un désir que les saints eux-mêmes ont exprimé de leur vivant.
Les saints patrons : pourquoi en choisir un
De là vient l'usage des saints patrons : patron de baptême, de métier, de pays, de cause particulière. En choisir un, ce n'est pas se donner un porte-bonheur, mais nouer une amitié spirituelle privilégiée avec un intercesseur déterminé — comme on a, parmi tous ses proches, quelques amis à qui l'on confie plus volontiers ses peines. L'Église encourage cette familiarité, à condition qu'elle demeure toujours ordonnée à Dieu et jamais réduite à une recette.
Un témoignage constant de l'Église, des catacombes à aujourd'hui
Le pourquoi de l'intercession n'est pas une justification tardive : il traverse toute l'histoire de l'Église, des premières générations chrétiennes jusqu'au Catéchisme actuel. La constance de cette pratique est en elle-même un argument : ce que l'Église a fait partout et toujours touche à sa foi la plus profonde.
- vers 250-320Les graffitis des catacombes
Sur les murs de la triclia du mémorial des Apôtres, sous l'actuelle basilique Saint-Sébastien-hors-les-Murs à Rome, les pèlerins ont gravé des centaines d'invocations adressées à Pierre et Paul — dont la célèbre formule : « Paule et Petre, petite pro Victore » (« Paul et Pierre, intercédez pour Victor »)[27]. L'invocation des saints est déjà une pratique populaire vivante.
- vers 233Origène et la prière des saints
Dans son traité Sur la prière (De oratione, XI), Origène enseigne que les anges et « les âmes des saints déjà entrés dans le repos » prient avec ceux qui prient sur la terre[28].
- vers 350Saint Cyrille de Jérusalem
- vers 406Saint Jérôme contre Vigilance
Jérôme réfute Vigilance, qui niait l'utilité de prier les martyrs, par l'argument resté classique : les saints prient plus après leurs « couronnes et triomphes », non moins.
- vers 743Saint Jean Damascène
Dans l'Exposé de la foi orthodoxe (De fide orthodoxa, IV, 15), il fixe la doctrine reçue de tout l'Orient chrétien : il faut honorer les saints « comme les amis du Christ » et recourir à leur intercession[30].
- 3-4 décembre 1563Le concile de Trente
Face à la contestation protestante, le concile définit qu'il est « bon et utile » d'invoquer les saints et de recourir à leurs prières pour obtenir des bienfaits de Dieu.
- 21 novembre 1964Lumen gentium
Vatican II reprend et approfondit la doctrine : unis au Christ, les saints « ne cessent pas d'intercéder pour nous » ; leur sollicitude fraternelle « aide grandement notre faiblesse ».
Cette continuité n'est pas anecdotique : elle montre que l'intercession des saints n'a jamais été une dévotion marginale, mais une expression normale de la foi de l'Église, défendue contre ses contradicteurs et confirmée par le magistère solennel.
Ce que l'Église en dit aujourd'hui
Le Catéchisme de 1992 récapitule tout ce parcours en une formule sobre : les saints, « contemplant Dieu, [...] ne cessent d'intercéder pour nous auprès du Père », et cette intercession « est leur plus haut service du dessein de Dieu »[31]. Autrement dit, le pourquoi ultime de l'intercession des saints n'est pas d'abord notre confort, mais la gloire de Dieu : il plaît à Dieu de sauver son peuple par la prière entrelacée de tous ses enfants.
Comment demander concrètement l'intercession des saints
Comprendre le pourquoi appelle une pratique juste. Encore faut-il savoir comment invoquer les saints sans dévier ni vers la superstition, ni vers la timidité.
Litanies, neuvaines, saints patrons
Les formes traditionnelles sont simples. La litanie des saints, l'une des plus anciennes prières de l'Église, énumère les saints en répétant « priez pour nous » : elle dit à elle seule tout le sens de l'intercession. La neuvaine — neuf jours de prière confiante à un saint pour une intention — prolonge cette demande dans la durée. Le recours à un saint patron noue une relation suivie. Dans tous les cas, la formule reste la même : « priez pour nous », et non « sauvez-nous »[32].
Ce qu'il ne faut pas en attendre
Demander l'intercession d'un saint n'est pas une technique infaillible ni un marchandage. Le saint n'est pas un distributeur de faveurs ; il présente notre demande à Dieu, qui l'exauce selon sa sagesse et notre bien véritable — parfois autrement que nous l'espérions. L'intercession suppose donc la même confiance abandonnée que toute prière : c'est le sujet de Dieu écoute-t-il toutes les prières ? et de La prière change-t-elle Dieu ou nous-mêmes ?. Bien vécue, l'intercession des saints ne détourne jamais de Dieu : elle y conduit, en nous faisant traverser la grande famille de ses amis.
Pour aller plus loin
- Faut-il prier les saints ? — la légitimité de la pratique et la réponse aux objections protestantes.
- Qu'est-ce que la communion des saints ? — le fondement de toute intercession.
- Les saints peuvent-ils nous entendre ? — comment les bienheureux connaissent nos prières.
- Marie entend-elle nos prières ? — l'intercession de la Mère de Dieu.
- Dulie, hyperdulie et latrie — pourquoi vénérer n'est pas adorer.
- Qu'est-ce que la réconciliation avec Dieu ? — le terme vers lequel toute intercession conduit.
Notes et références
Graffiti de la triclia de la Memoria Apostolorum, au cimetière ad Catacumbas (Voie Appienne, sous Saint-Sébastien-hors-les-Murs) : des centaines d'invocations latines et grecques adressées aux apôtres Pierre et Paul, datées d'environ 250/260 à environ 320 d'après la séquence archéologique. Corpus : Inscriptiones Christianae Vrbis Romae (ICVR), t. V, graffiti de la triclia ; cf. la base de données The Cult of Saints de l'université d'Oxford, notice E05087 (« graffiti latins et grecs invoquant les apôtres Pierre et Paul, trouvés à la Memoria Apostolorum »). La formule « Paule et Petre, petite pro Victore » (« Paul et Pierre, intercédez pour Victor ») est l'un de ces appels à l'intercession à la deuxième personne.
1 27Saint Jérôme, Contra Vigilantium, 6 (vers 406). Texte latin dans la Patrologia Latina, t. 23 : « Si Apostoli et Martyres adhuc in corpore constituti possunt orare pro caeteris [...], quanto magis post coronas, victorias et triumphos ? » Saint Thomas cite ce passage à l'appui de l'intercession (ST II-IIᵃᵉ, q. 83, a. 11).
2 20Catéchisme de l'Église catholique, § 956 (vatican.va) : « Étant en effet plus intimement liés avec le Christ, les habitants du ciel contribuent à affermir plus solidement l'Église en sainteté [...]. Ils ne cessent d'intercéder pour nous auprès du Père [...]. Ainsi leur sollicitude fraternelle est du plus grand secours pour notre infirmité. »
3 8Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen gentium, n° 60 (21 novembre 1964), sur Marie : son rôle maternel à l'égard des hommes « n'offusque et ne diminue en rien cette unique médiation du Christ : il en manifeste au contraire la vertu » ; toute influence salutaire de Marie découle de la surabondance des mérites du Christ, dont elle dépend en tout.
4Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 62 (21 novembre 1964) : « l'unique médiation du Rédempteur n'exclut pas, mais suscite au contraire une coopération variée de la part des créatures, en dépendance de l'unique source » — principe énoncé pour Marie ; son extension à toute intercession participée est une inférence théologique, appuyée directement sur LG 49-50 et le CEC 956.
5 13Concile de Trente, XXVᵉ session, décret De invocatione, veneratione et reliquiis sanctorum (3-4 décembre 1563), dans H. Denzinger, Symboles et définitions de la foi catholique (Denzinger-Hünermann), n° 1821. Texte latin : « bonum atque utile esse suppliciter eos invocare, et ob beneficia impetranda a Deo [...] ad eorum orationes, opem auxiliumque confugere. »
6Catéchisme de l'Église catholique, § 2683 (vatican.va) : les témoins qui nous ont précédés dans le Royaume « contemplent Dieu, ils le louent et ne cessent pas de prendre soin de ceux qu'ils ont laissé sur la terre [...]. Leur intercession est leur plus haut service du Dessein de Dieu. Nous pouvons et nous devons les prier d'intercéder pour nous et pour le monde entier. »
7 19Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, Iᵃ pars, q. 22, a. 3, co. (sur la providence ; texte léonin) : « [...] inferiora gubernat per superiora; non propter defectum suae virtutis, sed propter abundantiam suae bonitatis, ut dignitatem causalitatis etiam creaturis communicet. » La citation française du corps de l'article en est la traduction. Sur le même principe, voir aussi Iᵃ, q. 23, a. 8 et Contra Gentiles, III, ch. 70.
9Livre de Job, 42, 7-8, traduction liturgique officielle francophone (AELF). Dieu s'adresse à Éliphaz de Témân et à ses compagnons, leur ordonnant de recourir à la prière de Job pour être épargnés.
10Deuxième livre des Maccabées, 15, 11-16, traduction liturgique officielle (AELF). La vision de Judas Maccabée montre le grand prêtre Onias et le prophète Jérémie, déjà morts, priant « pour le peuple et pour la ville sainte ».
11Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 49 (21 novembre 1964). Sur l'union des membres de l'Église du ciel, du purgatoire et de la terre, et l'intercession continuelle des bienheureux auprès du Père.
12Lettre de saint Jacques, 5, 16-18, traduction liturgique officielle (AELF) : « La supplication du juste agit avec beaucoup de force. » L'exemple d'Élie (1 R 17-18) illustre la puissance de la prière du juste.
14Apocalypse de saint Jean, 5, 8, traduction liturgique officielle (AELF) : les coupes d'or « pleines de parfums » sont explicitement identifiées aux « prières des saints » présentées devant l'Agneau.
15Apocalypse de saint Jean, 8, 3-4, traduction liturgique officielle (AELF) : un ange offre beaucoup d'encens « avec les prières de tous les saints », et « la fumée de l'encens s'éleva devant Dieu, avec les prières des saints ».
16Saint Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, II-IIᵃᵉ, q. 83, a. 11 (« les saints prient-ils pour nous ? »). Voir aussi le Supplément, q. 72, a. 2-3, sur la légitimité et la convenance d'invoquer les saints.
17Catéchisme de l'Église catholique, § 956, citant Lumen gentium n° 49 (Mame/Plon, 1992). Développement dans les § 954-959 sur les trois états de l'Église.
18Catéchisme de l'Église catholique, § 2683 (Mame/Plon, 1992) : « Nous pouvons et nous devons les prier d'intercéder pour nous et pour le monde entier. »
21Saint Bernard de Clairvaux, Homélie II sur le « Missus est » (Super Missus est), n° 17 (vers 1120). Texte latin dans la Patrologia Latina, t. 183 : « In periculis, in angustiis, in rebus dubiis, Mariam cogita, Mariam invoca [...]. Ipsam sequens non devias, ipsam rogans non desperas. »
22Concile Vatican II, Lumen gentium, n° 51 (21 novembre 1964) : l'Église a toujours cru que les apôtres et les martyrs « nous sont unis plus étroitement dans le Christ », et enseigne à chercher auprès des saints « l'exemple [...], la communion [...] et le secours de leur intercession ».
23Jacques Fesch, Dans cinq heures je verrai Jésus. Journal de prison, éd. Jubilé / Le Sarment, 1989 ; entrée du dimanche 4 août 1957, p. 99. Fesch, guillotiné le 1ᵉʳ octobre 1957, converti pendant sa détention, est déclaré serviteur de Dieu (cause ouverte en 1993).
24Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Derniers Entretiens, Carnet jaune de Mère Agnès de Jésus, 17 juillet 1897 (éd. du Centenaire, Cerf / Desclée de Brouwer). Formule complète : « Je veux passer mon Ciel à faire du bien sur la terre. » Thérèse est proclamée docteur de l'Église par saint Jean-Paul II le 19 octobre 1997.
25Parole rapportée par le bienheureux Jourdain de Saxe, successeur de saint Dominique à la tête de l'Ordre des Prêcheurs, Libellus de principiis Ordinis Praedicatorum, § 93 (vers 1233) : sur son lit de mort (6 août 1221), Dominique promet à ses frères d'être « plus utile après sa mort » et de continuer à les secourir par sa prière.
26Origène, Sur la prière (De oratione), XI, 1-2 (texte critique Koetschau, GCS 3 ; traité composé vers 233-234, après l'installation à Césarée) : « But these pray along with those who genuinely pray — not only the high priest but also the angels [...] and also the souls of the saints already at rest » (trad. Oulton, où le passage figure au ch. VI, « He who prays prays not alone »). Origène l'illustre par Raphaël présentant la prière de Tobie et de Sara (Tb 3, 16-17 ; 12, 12) et par Jérémie priant pour le peuple (2 M 15, 12-16).
28Cyrille de Jérusalem, Catéchèses mystagogiques, V, 9 (catéchèses prononcées à Jérusalem vers 348-350 ; éd. NPNF, 2ᵉ série, t. 7, « Lecture 23 », § 9) : « Then we commemorate also those who have fallen asleep before us, first Patriarchs, Prophets, Apostles, Martyrs, that at their prayers and intercessions God would receive our petition. » Trad. fr. Toutain d'après Migne, § 9 : « Nous faisons ensuite commémoraison de tous ceux qui se sont endormis ; d'abord des patriarches, des prophètes, des apôtres, des martyrs, pour qu'à leur intervention, à leurs prières, Dieu daigne accueillir et exaucer les nôtres. »
29Saint Jean Damascène, Exposé de la foi orthodoxe (De fide orthodoxa, IIIᵉ partie de la Source de la connaissance), livre IV, ch. 15, « Concerning the honour due to the Saints and their remains » (PG 94 ; trad. NPNF, 2ᵉ série, t. 9) : « To the saints honour must be paid as friends of Christ [...] You are My friends [Jn 15, 14] », et plus loin : les saints sont les « patrons of the whole race, [who] make intercession to God for us ».
30Catéchisme de l'Église catholique, § 2683 (Mame/Plon, 1992). Sur l'intercession des saints comme « service le plus élevé du dessein de Dieu ».
31Catéchisme de l'Église catholique, § 2683 et § 2692 (Mame/Plon, 1992). Le § 2692 rappelle que l'Église en prière est aidée par l'intercession des saints, spécialement de la Vierge Marie.
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