Un prêtre asperge d'eau bénite une rangée de chapelets, de médailles et de crucifix tendus par les fidèles ; on bénit une maison que l'on vient d'habiter, une voiture, un champ avant les semailles, une statue destinée à une chapelle. Ces gestes, familiers à tout catholique, étonnent parfois : à quoi bon bénir une chose, qui n'a ni âme ni liberté ? N'est-ce pas glisser vers une forme de pensée magique, comme si l'eau ou la formule chargeait l'objet d'un pouvoir ?
La réponse de l'Église est précise. Bénir un objet, ce n'est pas le rendre magique : c'est un sacramental, c'est-à-dire « un signe sacré par lequel, à l'imitation des sacrements, sont signifiés et obtenus, à la prière de l'Église, des effets surtout spirituels »[1]. L'objet ne devient pas un talisman ; il est mis à part par la prière de l'Église, pour servir la prière, la foi et la vie chrétienne de celui qui s'en sert.
Cet article répond à la question telle qu'on la pose le plus souvent : pourquoi l'Église bénit-elle des objets, qu'est-ce que cela change réellement, et où passe la frontière avec la superstition ? Pour l'eau bénite, qui est l'objet béni le plus répandu, on se reportera au dossier Pourquoi utiliser de l'eau bénite ? ; pour la nature exacte d'un sacrement, à l'article Qu'est-ce qu'un sacrement ?.
Bénir, qu'est-ce que cela veut dire ?
Avant de demander pourquoi bénir des objets, il faut comprendre ce que le mot bénir signifie. Tout le malentendu vient de là : on imagine la bénédiction comme une opération, un transfert d'énergie. La tradition chrétienne en a une idée tout autre.
« Dire du bien » : parole et don
Le mot vient du latin bene-dicere, « dire du bien », qui traduit le grec eulogein et l'hébreu barak[2]. Bénir, c'est d'abord dire du bien de quelqu'un — et quand c'est Dieu qui le dit, sa parole réalise ce qu'elle énonce. Le Catéchisme le formule ainsi :
« Bénir est une action divine qui donne la vie et dont le Père est la source. Sa bénédiction est à la fois parole et don. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1078[3]
La bénédiction n'est donc pas une force impersonnelle. C'est l'acte d'un Dieu vivant qui, en parlant, donne. Du premier récit de la création jusqu'aux cantiques de la Jérusalem céleste, « toute l'œuvre de Dieu est bénédiction »[4] : Dieu bénit les vivants, bénit Abraham, bénit son peuple, et nous bénit « par toutes sortes de bénédictions spirituelles, dans le Christ » (Ep 1, 3)[5].
Le double mouvement de toute bénédiction
De là vient un point décisif, souvent ignoré : la bénédiction a deux directions. Tantôt elle descend — c'est Dieu qui bénit l'homme et les choses ; tantôt elle monte — c'est l'homme qui bénit Dieu, c'est-à-dire le loue et lui rend grâce. Le Catéchisme unit les deux dans une même définition :
« La bénédiction exprime le mouvement de fond de la prière chrétienne : elle est rencontre de Dieu et de l'homme ; en elle le Don de Dieu et l'accueil de l'homme s'appellent et s'unissent. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2626[6]
Quand l'Église bénit un objet, elle fait toujours ces deux choses à la fois : elle loue Dieu pour ce don de la création, et elle implore que celui qui s'en servira soit conduit vers Dieu. « Toute bénédiction est louange de Dieu et prière pour obtenir ses dons »[7]. Une bénédiction d'objet n'est donc jamais centrée sur l'objet : elle est centrée sur Dieu et sur l'homme qui l'emploiera.
Dans la Bible, Dieu bénit aussi des choses
On objecte parfois qu'une chose, n'ayant pas d'âme, ne saurait être bénie. Mais l'Écriture montre Dieu lui-même bénissant des réalités non personnelles. Dès la création, « Et Dieu bénit le septième jour : il le sanctifia » (Gn 2, 3) : un temps est béni, mis à part, rendu saint. Dans l'Ancienne Alliance, Dieu fait préparer une huile sainte pour consacrer la Tente et son mobilier : « tout ce qui les touchera sera sanctifié » (Ex 30, 29), et il met dans la bouche des prêtres une formule pour bénir le peuple :
« Que le Seigneur te bénisse et te garde ! Que le Seigneur fasse briller sur toi son visage [...]. Ils invoqueront ainsi mon nom sur les fils d'Israël, et moi, je les bénirai. » — Livre des Nombres 6, 24-27[8]
La logique biblique est claire : bénir une chose, ce n'est pas la diviniser, c'est la mettre du côté de Dieu, la consacrer à un usage qui sert son dessein. C'est exactement ce que fait l'Église quand elle bénit un objet de dévotion.
Bénir un objet : un sacramental, pas un sacrement
Pour ne pas se méprendre, il faut situer la bénédiction d'objet à sa juste place dans la vie de l'Église. Elle n'est pas un sacrement ; elle est un sacramental. La distinction n'est pas une nuance d'érudit : elle commande tout le reste.
La définition de l'Église
Le concile Vatican II définit les sacramentaux en des termes que le Catéchisme et le Code de droit canonique reprennent chacun dans sa formulation propre :
« La sainte Mère Église a institué des sacramentaux, qui sont des signes sacrés par lesquels, selon une certaine imitation des sacrements, des effets surtout spirituels sont signifiés et sont obtenus par la prière de l'Église. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1667[9]
Trois mots méritent l'attention. « Signes sacrés » : comme les sacrements, ils passent par le sensible. « À l'imitation des sacrements » : ils leur ressemblent sans être eux. « Par la prière de l'Église » : voilà la clé de leur efficacité — non une vertu logée dans la matière, mais l'intercession de l'Église qui prie. Parmi les sacramentaux, les bénédictions — dont celles d'objets — figurent au premier rang : « Parmi les sacramentaux figurent d'abord les bénédictions — de personnes, de la table, d'objets, de lieux »[10].
Ce qu'un objet béni fait — et ne fait pas
C'est ici que se joue tout l'écart avec la magie. Un sacrement, comme le baptême ou l'eucharistie, agit ex opere operato — « par le fait même que l'acte est posé », par la puissance du Christ, indépendamment de la sainteté du ministre[11]. Un sacramental, lui, n'agit pas de cette manière :
« Les sacramentaux ne confèrent pas la grâce de l'Esprit Saint à la manière des sacrements, mais par la prière de l'Église ils préparent à recevoir la grâce et disposent à y coopérer. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1670[12]
Un objet béni ne produit donc pas mécaniquement un effet. Il dispose : il prépare le cœur, soutient la prière, attire sur celui qui l'emploie l'intercession de toute l'Église. Le tableau suivant résume la différence fondamentale entre le sacrement et le sacramental, qu'il ne faut jamais confondre.
| Sacrement | Sacramental (ex. : objet béni) | |
|---|---|---|
| Institué par | Le Christ lui-même | L'Église |
| Nombre | Sept, fixés | Innombrables et variés |
| Comment il agit | Ex opere operato, par la puissance du Christ | Par la prière de l'Église, qui dispose à la grâce |
| Effet | Confère réellement la grâce signifiée | Prépare et dispose à recevoir la grâce |
| Exemple | Baptême, eucharistie, confession | Bénédiction d'un chapelet, d'une maison, d'un champ |
Bénédictions invocatives et bénédictions constitutives
Toutes les bénédictions d'objets ne sont pas du même ordre. La théologie liturgique en distingue deux grandes familles[13].
La plupart sont des bénédictions invocatives : l'Église invoque le secours de Dieu sur l'usage d'une chose, sans changer le statut de la chose elle-même. On bénit ainsi un chapelet, une médaille, une maison, une voiture, un repas, des semences. L'objet reste d'usage ordinaire ; c'est sur celui qui s'en sert que descend le bienfait demandé.
Certaines bénédictions, plus rares, sont constitutives : elles ont « une portée durable » et ont pour effet de « consacrer des personnes à Dieu et de réserver à l'usage liturgique des objets et des lieux »[14]. Un calice, un autel, une cloche, les saintes huiles, une église : ces réalités, une fois bénies ou dédicacées, sont soustraites à tout usage profane et appartiennent désormais au culte. Le tableau ci-dessous compare les deux familles.
| Bénédiction invocative | Bénédiction constitutive | |
|---|---|---|
| Ce qu'elle fait | Implore un bienfait sur l'usage de l'objet | Consacre l'objet, le réserve à Dieu |
| Le statut de l'objet | Reste d'usage ordinaire | Devient sacré, soustrait au profane |
| Exemples | Chapelet, médaille, maison, voiture, champ | Calice, autel, cloche, saintes huiles, église |
| Texte | CEC § 1671 | CEC § 1672 |
Cette distinction explique pourquoi on peut, sans irrévérence, jeter un vieux journal mais non un calice usé : le premier n'a jamais été consacré, le second appartient à Dieu.
Pourquoi bénir des objets ? Quatre raisons
On peut maintenant répondre à la question de front. Si l'objet béni ne contient aucune force magique, pourquoi l'Église multiplie-t-elle les bénédictions — le De Benedictionibus de 1984, son livre liturgique des bénédictions[15], en propose pour les personnes, les activités humaines, les objets et les lieux ? Quatre raisons, complémentaires, se dégagent.
Parce que l'homme est corps et âme
La première raison tient à ce qu'est l'être humain. L'homme n'est pas un pur esprit : il est corps et âme, et il rejoint l'invisible à travers le visible. Le Catéchisme en fait le principe même de l'économie sacramentelle :
« L'homme étant un être à la fois corporel et spirituel exprime et perçoit les réalités spirituelles à travers des signes et des symboles matériels. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1146[16]
C'est la logique même de l'Incarnation : Dieu s'est fait chair pour nous sauver, et il continue de nous rejoindre par des réalités sensibles. Un chapelet que l'on tient, une médaille que l'on porte, une croix bénie au mur d'une chambre ne sont pas des superstitions de gens simples : ce sont des points d'appui pour une foi qui passe par le corps. Tenir un objet béni, c'est inscrire la prière dans le concret de la vie.
Parce que toute la création est faite pour louer Dieu
La deuxième raison est plus vaste. La création entière est destinée à servir la sanctification de l'homme et la gloire de Dieu. Rien de ce que Dieu a fait n'est trop humble pour être tourné vers lui :
« Chez les fidèles bien disposés, presque tous les événements de la vie sont sanctifiés par la grâce divine [...] ; et il n'est à peu près aucun usage honorable des choses matérielles qui ne puisse être dirigé vers cette fin : la sanctification de l'homme et la louange de Dieu. » — Concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium, § 61[17]
Bénir un objet, quand la bénédiction est invocative — chapelet, maison, voiture —, c'est l'ordonner à Dieu sans changer son statut d'usage ordinaire. La voiture bénie n'est pas magiquement protégée des accidents ; mais elle est, par cette bénédiction, replacée sous le regard de Dieu, et le conducteur rappelé que sa route aussi appartient au Seigneur. Seules les bénédictions constitutives — calice, autel, cloche — soustraient durablement au profane pour réserver au culte. C'est une manière de rendre le monde à son Créateur, geste après geste.
Parce que la prière de l'Église a un poids
La troisième raison tient à qui prie. Quand un prêtre bénit, ce n'est pas une prière privée : c'est l'Église tout entière qui demande, « publiquement et avec autorité, au nom de Jésus-Christ »[18]. La bénédiction relève d'ailleurs du sacerdoce baptismal : « tout baptisé est appelé à être une bénédiction et à bénir »[19], ce qui explique qu'un père puisse bénir ses enfants ou sa table.
L'intercession de l'Église n'est pas un vain mot. Le Christ a promis d'exaucer la prière faite en son nom. Un objet béni est donc le signe et le support d'une prière de l'Église attachée à celui qui l'emploie. Ce n'est pas l'objet qui agit : c'est Dieu, sollicité par la prière de son Église, qui agit en faveur de celui qui s'en sert avec foi.
Parce que les objets bénis soutiennent et rappellent la foi
La quatrième raison est pédagogique et spirituelle. Les objets bénis « sanctifient les diverses circonstances de la vie »[20] et la rythment de signes qui rappellent Dieu. Une maison bénie au seuil de chaque journée, un crucifix sous les yeux, une médaille au cou : autant de rappels silencieux qui entretiennent la mémoire de Dieu au milieu des occupations. C'est pourquoi l'Église encourage cette piété, tout en la veillant : un « discernement pastoral » est nécessaire pour la purifier quand elle dérive vers la superstition[21].
Une pratique enracinée dans l'Écriture
Bénir des objets n'est pas une invention médiévale. La Bible elle-même montre Dieu rendant des objets matériels porteurs de sa puissance, et l'Église primitive sanctifiant par la prière l'usage des choses.
Des objets que Dieu rend porteurs de sa puissance
L'Écriture rapporte plusieurs faits troublants où la puissance de Dieu passe par un objet matériel. Les ossements du prophète Élisée ressuscitent un mort qu'on jette dans son tombeau : « Dès que l'homme eut touché les ossements d'Élisée, il reprit vie et se dressa sur ses pieds » (2 R 13, 21). Une femme guérit en touchant « la frange du manteau » de Jésus, qui loue sa foi (Mt 9, 20-22) ; et « tous ceux qui touchaient ne fût-ce que la frange de son manteau étaient sauvés » (Mc 6, 56). Surtout, le livre des Actes rapporte, à propos de saint Paul :
« Par les mains de Paul, Dieu faisait des miracles peu ordinaires, à tel point que l'on prenait des linges ou des mouchoirs qui avaient touché sa peau, pour les appliquer sur les malades ; alors les maladies les quittaient et les esprits mauvais sortaient. » — Actes des Apôtres 19, 11-12[22]
Ces récits ne sont pas de la magie : ce n'est jamais l'objet qui sauve par lui-même, c'est Dieu qui se sert d'un support matériel pour rejoindre la foi de l'homme. La bénédiction d'objets prolonge cette logique scripturaire : Dieu agit volontiers à travers les choses humbles. On retrouve la même logique dans la vénération des reliques.
« Tout est sanctifié par la parole de Dieu et la prière »
Saint Paul donne le principe qui fonde toute bénédiction de chose. À Timothée, mettant en garde contre ceux qui interdisent certains aliments, il écrit que « tout ce que Dieu a créé est bon » et ne doit pas être rejeté, à une condition :
« Car alors, cela est sanctifié par la parole de Dieu et la prière. » — Première lettre à Timothée 4, 4-5[23]
Voilà la formule exacte de ce qu'est une bénédiction : la parole de Dieu et la prière sanctifient l'usage d'une chose créée. L'objet ne change pas de nature, mais son usage est rendu saint, ordonné à Dieu. C'est la justification scripturaire la plus nette de la pratique de l'Église.
Quand Jésus lui-même bénit
Jésus a béni des choses. Avant de multiplier les pains, « il leva les yeux au ciel, prononça la bénédiction, rompit les pains » (Mc 6, 41). À la Cène, il bénit le pain et la coupe. Saint Paul parle naturellement de « la coupe de bénédiction que nous bénissons » (1 Co 10, 16)[24]. Le Christ, en personne, a donc inscrit dans l'histoire du salut ce geste de bénir des réalités matérielles pour les ordonner au dessein de Dieu. L'Église ne fait que continuer le geste de son Maître.
Bénir n'est pas un acte magique
On touche ici au cœur de l'objection moderne — et au point que tout catholique doit savoir tenir clairement. Si bénir n'est pas magique, qu'est-ce qui distingue exactement un objet béni d'un porte-bonheur ?
La frontière : la superstition et « l'importance magique »
L'Église elle-même condamne, avec la plus grande fermeté, l'attitude qui ferait d'un objet béni un talisman. Le Catéchisme nomme cette déviation la superstition :
« Attacher à la seule matérialité des prières ou des signes sacramentels leur efficacité, en dehors de dispositions intérieures qu'ils exigent, c'est tomber dans la superstition. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2111[25]
La différence est donc nette. Le porte-bonheur suppose une force dans l'objet, qui agirait automatiquement, quel que soit l'état d'âme de celui qui le porte. La bénédiction suppose au contraire un Dieu personnel, qui agit librement, en réponse à la prière de l'Église et à la foi de celui qui s'en sert. Croire qu'une médaille protège par elle-même, comme une amulette, ce n'est pas de la foi catholique : c'est précisément ce que l'Église appelle superstition.
Le rôle des dispositions intérieures
Cette frontière éclaire un fait important : les sacramentaux « supposent la foi » et leur fruit dépend des dispositions de celui qui les reçoit. Un objet béni ne dispense pas de la conversion, ne remplace pas la prière, n'agit pas malgré le péché entretenu. Il soutient une vie de foi ; il ne s'y substitue pas. Le tableau suivant fixe la distinction décisive.
| Un objet béni... | Un objet béni n'est PAS... |
|---|---|
| Soutient et nourrit la prière | Un porte-bonheur ou un talisman |
| Rappelle Dieu et la foi | Une force automatique logée dans la matière |
| Attire l'intercession de l'Église | Une garantie contre tout malheur |
| Dispose à recevoir la grâce | Un substitut à la conversion et à la prière |
| Honore Dieu, source de tout bien | Un objet à « adorer » pour lui-même |
Bien comprise, la bénédiction d'objets ne nourrit donc aucune crédulité : elle la corrige, en renvoyant constamment du signe à Dieu. Le même principe vaut pour l'usage des images et des statues, que l'on honore sans jamais les adorer.
Qui peut bénir, et comment ?
Reste l'aspect pratique, que les fidèles posent souvent : qui a le pouvoir de bénir un objet, comment le faire, et que devient un objet béni avec le temps ?
Le ministre de la bénédiction
L'Église a réglé clairement la question. « Tout prêtre peut donner les bénédictions, sauf celles qui sont réservées au Pontife romain ou aux évêques »[26] ; le diacre peut donner celles que le droit lui permet. Mais la bénédiction n'est pas le monopole des clercs : parce qu'elle relève du sacerdoce baptismal, « des laïcs peuvent présider certaines bénédictions »[27], et le Code prévoit que des laïcs qualifiés en administrent selon les livres liturgiques[28]. Un père de famille peut bénir ses enfants ou la table : c'est une vraie bénédiction, dans l'ordre du sacerdoce commun.
- 1614Le Rituale Romanum fixe les bénédictions
Après le concile de Trente, le Rituale Romanum de Paul V (édition princeps, 1614) rassemble pour toute l'Église latine les rites de bénédiction.
- 4 décembre 1963Vatican II demande une réforme
La constitution Sacrosanctum Concilium (§ 60-61, 79) replace les sacramentaux dans la perspective du mystère pascal et demande de réviser le rituel des bénédictions pour qu'il nourrisse mieux la foi des fidèles.
- 31 mai 1984Le De Benedictionibus
Le nouveau De Benedictionibus, livre liturgique des bénédictions, paraît en édition typique (décret de la Congrégation pour le Culte divin du 31 mai 1984) : des bénédictions fondées sur la louange de Dieu et la prière de l'Église, et débarrassées de tout accent magique.
Le respect dû aux objets bénis
Bénir un objet engage à le traiter avec respect. Le Code de droit canonique le prescrit pour les choses consacrées :
« Les choses sacrées qui sont destinées au culte divin par une dédicace ou une bénédiction seront traitées avec respect et ne seront pas employées à un usage profane ou impropre, même si elles sont la propriété de personnes privées. » — Code de droit canonique, can. 1171[29]
Ce respect n'est pas de la vénération idolâtrique : c'est la simple cohérence d'un signe que l'on a tourné vers Dieu. On ne range pas un chapelet béni n'importe où, on ne se débarrasse pas d'une image sainte comme d'un déchet.
Que faire d'un objet béni usé ?
De là découle une règle pratique souvent méconnue. Un objet béni hors d'usage — chapelet cassé, image abîmée, palme séchée des Rameaux — ne se jette pas à la poubelle. L'usage — coutume pastorale, et non obligation du Code — est de le détruire avec respect, le plus souvent en le brûlant ou en l'enterrant, afin que sa matière ne soit pas profanée[30]. Ce geste discret dit, mieux qu'un discours, ce qu'est un objet béni : non un fétiche que l'on garde par peur, mais un signe que l'on traite avec la délicatesse due à ce qui a été remis à Dieu.
L'essentiel à retenir
Pourquoi bénir des objets ? Non pour les charger d'un pouvoir, mais pour les rendre à Dieu et en faire des appuis de la foi. La bénédiction est un sacramental : elle n'agit pas comme un sacrement, mais « par la prière de l'Église » elle dispose à la grâce. Elle s'enracine dans l'Écriture, où Dieu se sert volontiers des choses humbles, et où tout « est sanctifié par la parole de Dieu et la prière » (1 Tm 4, 5). Elle se distingue radicalement de la magie : là où le porte-bonheur suppose une force dans l'objet, la bénédiction suppose un Dieu personnel qui répond à la prière et à la foi. Bien comprise, la bénédiction d'objets ne flatte aucune superstition : elle apprend, au contraire, à voir Dieu derrière chaque chose et à lui rapporter tout l'usage du monde.
Pour aller plus loin
- Pourquoi utiliser de l'eau bénite ? — l'objet béni le plus répandu et son usage.
- Qu'est-ce qu'un sacrement ? — la différence entre sacrement et sacramental.
- Pourquoi vénérer les reliques ? — Dieu agit à travers des objets matériels.
- Pourquoi les catholiques utilisent-ils des images et des statues ? — honorer sans adorer.
- Les statues sont-elles de l'idolâtrie ? — la frontière entre vénération et idolâtrie.
- Pourquoi allumer des cierges ? — un autre geste sacramentel de la prière.
Notes et références
Code de droit canonique (1983), can. 1166 : « Les sacramentaux sont des signes sacrés par lesquels, d'une certaine manière, à l'imitation des sacrements, sont signifiés et obtenus à la prière de l'Église des effets surtout spirituels. » Texte officiel sur vatican.va.
1Le latin benedicere (« dire du bien ») traduit le grec eulogein et l'hébreu bārak. Le Catéchisme de l'Église catholique, § 1078, relie explicitement la bénédiction à « bene-dictio, eu-logia » ; sur le sens biblique de bārak (bénir / s'agenouiller devant Dieu), voir aussi CEC § 2626.
2Catéchisme de l'Église catholique, § 1078 : « Bénir est une action divine qui donne la vie et dont le Père est la source. Sa bénédiction est à la fois parole et don (bene-dictio, eu-logia). »
3Catéchisme de l'Église catholique, § 1079 : « Du commencement jusqu'à la consommation des temps, toute l'œuvre de Dieu est bénédiction. »
4Catéchisme de l'Église catholique, § 1077, citant l'épître aux Éphésiens 1, 3-6 : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux Cieux, dans le Christ. »
5Catéchisme de l'Église catholique, § 2626 : la bénédiction comme « rencontre de Dieu et de l'homme » ; voir aussi § 2627 sur le double mouvement (la bénédiction qui monte vers le Père et celle qui descend de Lui).
6Catéchisme de l'Église catholique, § 1671 : « Parmi les sacramentaux figurent d'abord les bénédictions (de personnes, de la table, d'objets, de lieux). Toute bénédiction est louange de Dieu et prière pour obtenir ses dons. » L'Église bénit « en invoquant le nom de Jésus et en faisant habituellement le signe saint de la Croix du Christ ».
7 10Livre des Nombres 6, 24-27 (bénédiction sacerdotale dite « d'Aaron »), traduction liturgique (AELF). Voir aussi Gn 2, 3 (« Et Dieu bénit le septième jour : il le sanctifia ») et Ex 30, 26-29 (l'huile sainte pour consacrer la Tente et son mobilier : « tout ce qui les touchera sera sanctifié »).
8Catéchisme de l'Église catholique, § 1667, citant le concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium, n° 60 (cf. CIC, can. 1166 ; CCEO, can. 867) : définition des sacramentaux comme « signes sacrés » qui, « à l'imitation des sacrements », signifient et obtiennent des effets spirituels « par la prière de l'Église ».
9 20Sur l'action ex opere operato des sacrements (par la puissance du Christ, non par la sainteté du ministre), voir Concile de Trente, session VII (3 mars 1547), Décret sur les sacrements, canon 8 — DS 1608, et le Catéchisme de l'Église catholique, § 1128. Développé dans l'article Qu'est-ce qu'un sacrement ?.
11Catéchisme de l'Église catholique, § 1670 : « Les sacramentaux ne confèrent pas la grâce de l'Esprit Saint à la manière des sacrements, mais par la prière de l'Église ils préparent à recevoir la grâce et disposent à y coopérer. »
12Rituel romain, De Benedictionibus, editio typica, Typis Vaticanis, 1984 (Praenotanda generalia ; décret de promulgation de la Congrégation pour le Culte divin, Prot. N. 1200/84, 31 mai 1984) : livre liturgique des bénédictions réformé après Vatican II, en cinq parties.
13 15Catéchisme de l'Église catholique, § 1672 : « Certaines bénédictions ont une portée durable : elles ont pour effet de consacrer des personnes à Dieu et de réserver à l'usage liturgique des objets et des lieux » (ex. : dédicace d'une église ou d'un autel, bénédiction des saintes huiles, des vases et vêtements sacrés, des cloches).
14Catéchisme de l'Église catholique, § 1146 : « L'homme étant un être à la fois corporel et spirituel exprime et perçoit les réalités spirituelles à travers des signes et des symboles matériels. »
16Concile Vatican II, constitution Sacrosanctum Concilium (4 décembre 1963), n° 61, cité par le Catéchisme de l'Église catholique, § 1670 : « il n'est à peu près aucun usage honorable des choses matérielles qui ne puisse être dirigé vers cette fin : la sanctification de l'homme et la louange de Dieu ».
17Catéchisme de l'Église catholique, § 1673 : l'Église demande la bénédiction (et, dans le cas de l'exorcisme, la protection contre le Malin) « publiquement et avec autorité, au nom de Jésus-Christ ». Sur l'exorcisme, voir l'article Que dit l'Église sur les exorcismes ?.
18Catéchisme de l'Église catholique, § 1669 : les sacramentaux « relèvent du sacerdoce baptismal : tout baptisé est appelé à être une bénédiction (cf. Gn 12, 2) et à bénir (cf. Lc 6, 28 ; Rm 12, 14 ; 1 P 3, 9) » ; « des laïcs peuvent présider certaines bénédictions » (cf. SC 79 ; CIC, can. 1168).
19 27Catéchisme de l'Église catholique, § 1676 : un « discernement pastoral est nécessaire pour soutenir et appuyer la religiosité populaire et, le cas échéant, pour purifier et rectifier le sens religieux qui sous-tend ces dévotions » (cf. CT 54).
21Actes des Apôtres 19, 11-12, traduction liturgique (AELF). Voir aussi 2 R 13, 21 (les ossements d'Élisée), Mt 9, 20-22 et Mc 6, 56 (la frange du manteau de Jésus).
22Première lettre de saint Paul à Timothée 4, 4-5, traduction liturgique (AELF) : « Tout ce que Dieu a créé est bon, et aucun aliment n'est à rejeter, si on le prend en rendant grâce : car alors, cela est sanctifié par la parole de Dieu et la prière. »
23Marc 6, 41 (Jésus « prononça la bénédiction » avant la multiplication des pains) ; Matthieu 26, 26 (à la Cène, Jésus « bénit » le pain) ; Première lettre aux Corinthiens 10, 16 (« la coupe de bénédiction que nous bénissons »), traduction liturgique (AELF).
24Catéchisme de l'Église catholique, § 2111 : « Attacher à la seule matérialité des prières ou des signes sacramentels leur efficacité, en dehors de dispositions intérieures qu'ils exigent, c'est tomber dans la superstition » (cf. Mt 23, 16-22).
25Code de droit canonique (1983), can. 1169, § 2 : « Tout prêtre peut donner les bénédictions, sauf celles qui sont réservées au Pontife romain ou aux évêques. » Le § 3 réserve au diacre les seules bénédictions que le droit lui permet.
26Code de droit canonique (1983), can. 1168 : certains sacramentaux « peuvent aussi, au jugement de l'Ordinaire du lieu, être administrés par des laïcs ayant les qualités voulues ».
28Code de droit canonique (1983), can. 1171 : « Les choses sacrées qui sont destinées au culte divin par une dédicace ou une bénédiction seront traitées avec respect et ne seront pas employées à un usage profane ou impropre, même si elles sont la propriété de personnes privées. »
29Le Code de droit canonique, can. 1171, impose le respect des choses sacrées et interdit leur usage profane ou impropre, sans prescrire de mode de destruction. La destruction respectueuse, par le feu ou par l'enfouissement, est une coutume pastorale : ainsi les cendres du mercredi des Cendres proviennent des rameaux bénis de l'année précédente, brûlés à cet effet (cf. Catholic Encyclopedia, « Ash Wednesday »), et la presse diocésaine rappelle qu'un objet béni hors d'usage se brûle ou s'enterre plutôt qu'il ne se jette (cf. Catholic Courier, « Why are sacramentals burned or buried ? »).
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