La chasse aux sorcières (XVᵉ-XVIIIᵉ siècle)

Les chasses aux sorcières ont fait entre 40 000 et 60 000 victimes en Europe — non les neuf millions du mythe militant — dans des territoires catholiques et protestants, sous des juridictions civiles souvent plus meurtrières que l'Inquisition.

Ignispedia

La chasse aux sorcières désigne l'ensemble des poursuites judiciaires et des exécutions pour crime de sorcellerie qui ont ravagé l'Europe et ses colonies du XVe au XVIIIe siècle. Elle constitue l'une des pages les plus douloureuses et les plus instrumentalisées de l'histoire occidentale : des mouvements anticatholiques militants l'ont transformée, depuis la fin du XIXe siècle, en mythe statistique de neuf millions de femmes brûlées par une Église misogyne et fanatique — un chiffre supérieur d'un facteur 200 au consensus des historiens modernes.

Deux erreurs symétriques encombrent aujourd'hui la discussion. La première gonfle les chiffres, fait de l'Église catholique le seul responsable, et y lit un programme délibéré d'extermination des femmes et des guérisseuses. La seconde minimise la tragédie, refuse toute part de responsabilité aux institutions ecclésiales, ou tente de répondre à des chiffres caricaturaux par d'autres caricatures. La vérité catholique n'est ni l'autoflagellation mythologique ni le déni confortable.

La révolution historiographique des cinquante dernières années — fondée sur des dizaines de milliers de dossiers d'archives judiciaires — a radicalement transformé notre compréhension du phénomène. Ses conclusions obligent à sortir de la caricature sans sortir de la vérité : les exécutions réelles, déjà tragiques dans leur ampleur, furent le produit d'une conjonction de facteurs judiciaires, sociaux, politiques et confessionnels que ni l'Église catholique ni une confession particulière ne résument à elle seule.

Cet article présente et répond à six grandes objections sur la chasse aux sorcières, en partant des archives : le mythe des millions de victimes ; l'idée d'un phénomène médiéval catholique ; le rôle supposé de l'Inquisition comme moteur principal ; la thèse d'un génocide organisé des femmes guérisseuses ; la question du Malleus Maleficarum comme document officiel de l'Église ; et l'argument que ces événements prouvent une incompatibilité fondamentale entre catholicisme et raison.

Les grandes objections présentées honnêtement

Avant de répondre, il est nécessaire de formuler les objections dans leur version la plus forte, non dans leur version caricaturale. C'est la seule façon de construire une réponse qui tienne face à un contradicteur intelligent.

Objection 1 — "L'Église catholique a brûlé des millions de femmes innocentes"

La version la plus radicale de cette thèse, diffusée par des mouvements féministes radicaux depuis la fin du XIXe siècle, affirme que neuf millions de personnes — essentiellement des femmes pratiquant une ancienne religion de la déesse — ont été massacrées par une Église misogyne et fanatique.[1] Dans une version plus modérée, reprise par de nombreux médias grand public, le chiffre avancé est de "plusieurs centaines de milliers" ou "des millions". L'Église catholique est présentée comme l'instigatrice unique de ces persécutions, à travers ses inquisitions et son clergé.

Objection 2 — "C'est un phénomène médiéval et spécifiquement catholique"

L'image populaire associe les procès de sorcellerie à un Moyen Âge obscurantiste dominé par des moines inquisiteurs. Dans cette représentation, les bûchers sont la conséquence naturelle d'une domination culturelle catholique qui étouffait toute liberté de pensée et persécutait toute déviance. La fin du Moyen Âge et les Lumières auraient mis fin à ces abus.

Objection 3 — "L'Inquisition était le principal moteur des exécutions"

La légende noire anticléricale fait de l'Inquisition — et en particulier de l'Inquisition espagnole — le tribunal responsable des pires massacres. L'image du moine inquisiteur torturant des sorcières jusqu'à leur mort est devenue un archétype culturel largement diffusé.

Objection 4 — "C'était un programme délibéré d'extermination des femmes guérisseuses"

Selon une variante académique, la chasse aux sorcières constituait un instrument conscient et coordonné d'élimination de la culture médicale féminine — sages-femmes, guérisseuses, herboristes — conduit par une Église cherchant à monopoliser la médecine.[2] C'est la thèse de Barbara Ehrenreich et Deirdre English dans Witches, Midwives and Nurses (1972), qui reste populaire dans certains milieux académiques féministes.

Objection 5 — "Le Malleus Maleficarum représentait la doctrine officielle de l'Église"

Le Malleus Maleficarum (1487) aurait été approuvé par le pape Innocent VIII et constitué en document officiel d'orientation pour les inquisiteurs catholiques. Sa misogynie virulente et ses procédures judiciaires brutales refléteraient donc la doctrine catholique officielle sur les femmes et la sorcellerie.

Objection 6 — "Ces événements prouvent l'incompatibilité entre foi et raison"

Dans la version la plus philosophique, la chasse aux sorcières constituerait la démonstration que la croyance en des êtres surnaturels — démons, pacte diabolique, sabbat — conduit mécaniquement à des persécutions. Une foi qui affirme la réalité du démon n'aurait, comme horizon pratique, que la terreur judiciaire.

Le mythe des neuf millions : anatomie d'une falsification

L'invention du chiffre

Le chiffre de neuf millions de victimes n'est pas issu de travaux historiques : c'est une invention polémique extrapolée à partir d'une seule région, amplifiée par un militantisme anticatholique systématique. La juriste allemande Gottfried Christian Voigt l'avait esquissé à la fin du XVIIIe siècle en projetant les données d'une seule ville à l'ensemble de l'Europe.[3] C'est cependant la féministe américaine Matilda Joslyn Gage (1826–1898) qui le popularise dans Woman, Church and State (1893), ouvrage militant où elle affirme que neuf millions de femmes ont été brûlées par l'Église pour sorcellerie.[4] Son livre n'est pas un travail d'archives : c'est un plaidoyer idéologique qui utilise ce chiffre comme arme rhétorique contre le catholicisme.

La witch-cult hypothesis de Murray et Gardner

À la thèse de Gage s'est ajoutée, au XXe siècle, la witch-cult hypothesis de l'égyptologue britannique Margaret Murray (1863–1963). Dans The Witch-Cult in Western Europe (1921), Murray soutient que les procès visaient en réalité des pratiquants d'une ancienne religion préchristienne de fertilité, organisés en covens adorant un "Dieu cornu".[5] Cette thèse fut reprise par Gerald Gardner (1884–1964), fondateur de la Wicca dans les années 1940, qui forgea le terme "Burning Times" pour désigner la période des procès et présenta la Wicca comme une religion ancestrale rescapée des bûchers.

La destruction académique de cette thèse est complète et documentée. L'historien Norman Cohn (1915–2007), dans Europe's Inner Demons (1975), est l'un des premiers à en faire l'autopsie systématique :

« La quasi-totalité des preuves invoquées par Murray est soit falsifiée, soit mal interprétée, soit sélectivement choisie pour confirmer une thèse préalable. Sa connaissance de l'histoire médiévale est superficielle, sa méthode inexistante. » — Norman Cohn, Europe's Inner Demons: An Enquiry Inspired by the Great Witch-Hunt, Basic Books, New York, 1975, p. 111[6]

Keith Thomas, dans Religion and the Decline of Magic (1971), reconnaît l'intérêt de Murray comme stimulus intellectuel mais qualifie sa thèse d'"essentiellement sans fondement".[7] Alan Macfarlane démontre dans Witchcraft in Tudor and Stuart England (1970) que les archives paroissiales anglaises contredisent systématiquement les postulats murrayistes.[8] Aucun historien sérieux ne défend aujourd'hui la witch-cult hypothesis. Elle est citée dans les manuels comme exemple canonique d'historiographie construite à rebours d'une thèse.

Ce que disent vraiment les archives

La révolution historiographique des années 1970-2000 a tout changé. L'historien américain Brian P. Levack estime le nombre total d'exécutions pour sorcellerie en Europe, pour les trois siècles du phénomène, à environ 45 000, pour environ 110 000 procès.[9] Sa révision de la troisième édition (2006) abaisse les estimations antérieures (~60 000) après une meilleure analyse des archives régionales allemandes et françaises. L'historien allemand Wolfgang Behringer, dont Witches and Witch-Hunts: A Global History (2004) offre la perspective la plus large, situe le chiffre entre 50 000 et 60 000 exécutions.[10] Ronald Hutton propose une fourchette de 40 000 à 50 000.[11]

HistorienOuvrageAnnéeEstimation
Brian P. Levack (3e éd.)The Witch-Hunt in Early Modern Europe2006~45 000
Wolfgang BehringerWitches and Witch-Hunts200450 000–60 000
Ronald HuttonThe Triumph of the Moon199940 000–50 000

L'écart entre 9 000 000 (Gage, 1893) et 45 000 (Levack, 2006) est un facteur de 200. Il ne s'agit pas d'un ajustement marginal mais de la différence entre la réalité et une fiction militante. Ces quarante-cinq mille victimes restent une tragédie humaine réelle et immense — mais corriger le chiffre est un impératif de vérité qui interdit que l'histoire serve des projets idéologiques.

Un phénomène de l'Europe moderne, non médiéval

Le Canon Episcopi : le scepticisme officiel de l'Église médiévale

Infographie originale IA — chronologie réelle des chasses aux sorcières : un phénomène surtout moderne, avec un pic concentré entre 1560 et 1630.

L'une des ironies majeures du dossier est que l'Église catholique médiévale officielle ne croyait pas à la réalité physique de la sorcellerie. Le Canon Episcopi, texte canonique du début du Xe siècle (~906), est explicite et sans équivoque :

« Certaines femmes méchantes, converties à Satan et séduites par les illusions et les fantômes des démons, croient et affirment qu'elles chevauchent dans la nuit, avec Diane, déesse des Gentils, et une innombrable foule de femmes, franchissant de grands espaces terrestres [...]. C'est pourquoi les prêtres doivent prêcher au peuple avec insistance que ces choses sont absolument fausses, et que ces illusions sont semées dans l'esprit des croyants non par l'Esprit divin, mais par l'esprit mauvais. » — Canon Episcopi, v. 906, transmis par Réginon de Prüm, De Ecclesiasticis Disciplinis (c. 906), intégré au Décret de Burchard de Worms (c. 1010, II, 179) puis au Décret de Gratien (~1140, C. 26, q. 5, c. 12)[12]

Ce texte — qui a force canonique pendant cinq siècles — affirme que les femmes qui prétendent voler de nuit souffrent d'illusions démoniaques, et que croire à la réalité physique de ces vols est une erreur. La majorité des théologiens médiévaux partagent ce scepticisme : l'archevêque de Lyon Agobard (IXe siècle), le canoniste Burchard de Worms (Xe siècle), le grand scolastique Thomas d'Aquin lui-même, distinguent soigneusement les séductions diaboliques de l'esprit et les actes physiques réels.[13] C'est précisément la remise en cause de ce scepticisme canonique — à partir de la fin du XIVe siècle — qui ouvre la voie aux grandes chasses.

La rupture démonologique du XVe siècle

Le tournant se produit entre 1420 et 1490, sous l'effet de plusieurs facteurs convergents. La construction progressive du concept de sabbat diabolique dans les Alpes françaises et suisses — une assemblée nocturne organisée, avec pacte explicite avec le diable, infanticide rituel, vols nocturnes, promiscuité sexuelle démoniaque — n'est d'abord pas d'origine doctrinale romaine : elle est locale et judiciaire, produite par des procès instruits dans des régions alpines périphériques.[14] Le dominicain suisse Johannes Nider (~1380–1438), dans son Formicarius (~1437), décrit des sabbats et des sorcières au Valais en construisant une nouvelle démonologie narrative qui rompt avec le scepticisme du Canon Episcopi.[15] L'imprimerie permet ensuite une diffusion rapide de manuels et récits démonologiques à une échelle sans précédent.

Chronologie réelle : le pic de 1560 à 1630

La périodisation réelle des grandes chasses contredit directement le stéréotype médiéval. Le gros des exécutions se concentre dans soixante-dix ans de l'époque moderne, à l'heure de la Réforme et des guerres de religion, non au Moyen Âge central.

  1. v. 1430-1480
    Émergence en zone alpine

    Premiers procès organisés autour du concept de sabbat dans les Alpes suisses, la Savoie et le Dauphiné. Le procès d'Arras (1460) est le premier grand procès collectif sur la base du sabbat diabolique. Quelques centaines de procès au total sur cette période.

  2. 1487
    Publication du Malleus Maleficarum

    Heinrich Kramer publie son manuel démonologique à Spire. Il est condamné par l'Inquisition romaine et la faculté de théologie de Cologne dès 1490, mais connaîtra 28 éditions avant 1600 grâce à la diffusion par l'imprimerie.

  3. 1500-1560
    Extension progressive et contenue

    Procès dans plusieurs régions mais sans emballement généralisé. Cette période représente probablement moins de 15 % des exécutions européennes totales.

  4. 1560-1630
    Pic majeur : la Grande Chasse

    Vraisemblablement plus de 40 000 des exécutions totales se concentrent sur ces soixante-dix ans. Procès de Trèves (1581-1593), Quedlinbourg (1589), pays basque espagnol (1609), Bamberg et Wurtzbourg (1626-1631). C'est l'époque de la Réforme consolidée, des guerres de religion et des États confessionnels.

  5. 1626-1631
    Paroxysme absolu : Bamberg et Wurtzbourg

    Les principautés épiscopales germaniques de Bamberg et Wurtzbourg connaissent un massacre sans précédent documenté : 300 à 400 exécutions à Bamberg, environ 300 à Wurtzbourg en cinq ans — dont le bourgmestre, plusieurs conseillers municipaux et des enfants.

  6. 1630-1782
    Déclin puis extinction

    Déclin progressif après 1630. Dernière grande flambée à Torsåker, Suède (1675 : 71 exécutés en un jour). Dernière exécution légale documentée en Europe : Suisse, Anna Göldi, 1782.

Le cœur des grandes chasses appartient à l'époque moderne — celle de la Renaissance, de l'imprimerie, de la Réforme protestante, des guerres de religion et des États absolutistes — non au Moyen Âge central. L'image du moine médiéval brûlant des sorcières est une projection anachronique.

Le Malleus Maleficarum : un manuel frauduleusement présenté comme autorité papale

Heinrich Kramer : l'inquisiteur expulsé

Heinrich Kramer (~1430–1505), inquisiteur dominicain pour l'Allemagne du Sud, rédige le Malleus Maleficarum à la suite d'une série de déconvenues judiciaires. En 1485, il avait mené des procès controversés à Innsbruck, dont les méthodes furent jugées illégales et excessives par l'évêque local Georg Golser, qui l'expulsa du diocèse et le qualifia de personne "sénile".[16] Kramer cherche dans son manuel à contourner l'opposition des autorités ecclésiales locales qui freinent ses enquêtes.

Page de titre d'une édition de Cologne du Malleus Maleficarum (1520). Le succès imprimé du livre ne doit pas être confondu avec une adoption officielle par l'Église.

Jakob Sprenger, doyen de l'Université de Cologne, figure sur la page de titre à partir de l'édition de 1519 — soit après sa mort et trente ans après la première publication. La majorité des historiens modernes considèrent que son rôle dans la rédaction fut négligeable ou inexistant, et que son nom fut ajouté pour conférer du prestige à l'ouvrage.[17]

La bulle Summis desiderantes affectibus : un document de juridiction mal utilisé

La bulle papale Summis desiderantes affectibus (5 décembre 1484) est systématiquement présentée, dans la littérature anticatholique, comme l'approbation papale du Malleus. Cette interprétation est inexacte. L'objet précis et limité de la bulle est un conflit de juridiction : des évêques locaux (diocèses de Mayence, Cologne, Trèves, Salzbourg, Brême) ont refusé d'assister Kramer dans ses enquêtes sur la sorcellerie en Allemagne du Sud. Le pape Innocent VIII lui confirme ses pouvoirs inquisitoriaux existants et ordonne aux autorités locales de coopérer. La bulle ne comporte aucune approbation de doctrine sur la nature de la sorcellerie, aucune référence à un quelconque manuel, et aucune instruction judiciaire nouvelle.[18]

Kramer incorpora cette bulle en préface du Malleus pour faire croire à une autorisation papale de l'ensemble de son ouvrage. Les historiens qualifient unanimement cette démarche de manipulation délibérée. Il opéra une fraude similaire avec une lettre d'approbation de la faculté de théologie de Cologne : au moins deux des théologiens dont la signature apparaît désavouèrent publiquement avoir approuvé l'ouvrage.[19]

La condamnation du Malleus en 1490

Ce point est capital et systématiquement ignoré dans la littérature populaire : le Malleus Maleficarum fut condamné par l'Inquisition romaine et par la faculté de théologie de Cologne en 1490, soit seulement trois à quatre ans après sa publication. Les raisons avancées incluaient des procédures judiciaires contraires au droit canon, des affirmations doctrinales en contradiction avec la théologie catholique existante, et des méthodes moralement inacceptables.[20]

« L'Inquisiteur Institor [Kramer] avait tellement peu l'approbation de l'Église que son évêque local fit procéder à son expulsion d'Innsbruck après avoir jugé ses procédures illégales. » — Lyndal Roper, Witch Craze: Terror and Fantasy in Baroque Germany, Yale University Press, New Haven, 2004, p. 72[21]

Un manuel jamais officiellement adopté

Malgré ses 28 éditions avant 1600 — indice de son succès commercial chez les juges et démonologues — le Malleus ne fut jamais officiellement adopté ni recommandé par aucune autorité de l'Église catholique. Ni concile, ni bulle, ni décret, ni lettre d'un pape ne l'entérine comme manuel officiel. Son influence est celle d'un ouvrage privé, intensément diffusé par la presse à caractères mobiles, non d'une directive ecclésiale. Son existence même prouve l'inverse de la thèse anticatholique : si l'Église avait voulu organiser une chasse aux sorcières, elle n'aurait pas condamné le manuel principal en 1490.

Catholiques et protestants : une responsabilité partagée

Genève calviniste

L'un des faits les plus décisifs pour réfuter l'objection d'une chasse aux sorcières purement catholique est la répartition confessionnelle des victimes. La Genève réformée de Calvin brûle plus de vingt personnes pour sorcellerie entre 1542 et 1546, puis trente-cinq exécutions supplémentaires entre 1543 et 1563.[22] Calvin lui-même ne s'opposa pas à ces procès : pour lui, sorcellerie et hérésie étaient deux crimes capitaux équivalents. Le cas de Genève n'est pas isolé : les cantons suisses réformés comptent parmi les régions proportionnellement les plus touchées d'Europe.

L'Écosse protestante : un bilan dramatique

L'Écosse presbytérienne est l'un des cas les plus éclairants. Sous l'influence du presbytérianisme de John Knox et de sa théologie de la peur du diable, environ 4 000 à 6 000 personnes furent accusées de sorcellerie entre 1560 et 1720, avec un taux d'exécution estimé entre 50 et 67 % — parmi les plus élevés d'Europe.[23] Le roi Jacques VI (futur Jacques Ier d'Angleterre), souverain du pays calviniste le plus rigide d'Europe, participa personnellement aux interrogatoires lors des procès de North Berwick (1590-1591) et publia en 1597 son propre traité de démonologie, le Daemonologie.

« La chasse aux sorcières en Écosse, au regard de la population, fut parmi les plus meurtrières d'Europe — et c'était un pays entièrement protestant depuis les années 1560. » — Brian P. Levack, The Witch-Hunt in Early Modern Europe, 3e éd., Pearson Education, Harlow, 2006, p. 216[24]

La foi confessionnelle n'est pas la variable décisive

La conclusion est inévitable : ni le catholicisme ni le protestantisme ne constituent, en tant que tels, la variable explicative des chasses aux sorcières. Des régions entièrement catholiques — Espagne, Italie, Portugal, Irlande — connurent très peu d'exécutions. Des régions entièrement protestantes — Écosse, certains territoires luthériens — en connurent beaucoup. Ce qui compte, c'est la structure judiciaire, le degré de centralisation et de contrôle des procédures, la présence ou l'absence de mécanismes d'appel, et la dynamique sociale locale.

Pourquoi le Saint-Empire a concentré la moitié des exécutions européennes

Infographie originale IA — répartition géographique des exécutions : le Saint-Empire concentre environ la moitié des morts, tandis que l'Espagne, l'Italie et le Portugal restent relativement épargnés.

La disproportion est frappante : le Saint-Empire romain germanique, avec environ 15 millions d'habitants, concentra vraisemblablement la moitié de toutes les exécutions européennes pour sorcellerie — soit entre 20 000 et 25 000 morts.[25] Cette surreprésentation s'explique par des facteurs structurels, non confessionnels.

La fragmentation judiciaire : des centaines de tribunaux sans contrôle

L'Empire germanique n'était pas un État : c'était une constellation de plusieurs centaines d'entités autonomes — principautés, évêchés, villes libres, comtés — chacune avec sa propre justice, sans autorité centrale capable d'intervenir dans les procédures locales. Tandis que l'Inquisition espagnole permettait des appels à Madrid et que le Conseil privé anglais pouvait intervenir pour stopper des procès, chaque petit seigneur allemand pouvait conduire ses propres procès sans regard extérieur.

Wolfgang Behringer a montré comment ce système produit mécaniquement des emballements incontrôlables : une fois qu'un procès commence dans une petite juridiction, l'absence de frein structurel permet une escalade qui n'est stoppée que lorsque les accusés se réduisent aux membres de familles influentes ou aux proches du juge.[26]

Bamberg et Wurtzbourg : les laboratoires du pire

Les principautés épiscopales de Bamberg et de Wurtzbourg offrent les cas les plus extrêmes et apologétiquement les plus instructifs. Dans les deux cas, un évêque-prince cumule le pouvoir religieux et le pouvoir temporel, sans contrôle romain ni contrôle impérial effectif — ce qui en fait des États temporels de facto, gouvernés par une élite ecclésiastique agissant comme des seigneurs féodaux.

Le Malefizhaus de Bamberg, gravure de 1627. Ce bâtiment-prison incarne la mécanique locale des grands procès germaniques, beaucoup plus meurtrière que les tribunaux inquisitoriaux centralisés.

À Bamberg, entre 1626 et 1631, le prince-évêque Johann Georg II Fuchs von Dornheim supervise des procès qui aboutissent à l'exécution de 300 à 400 personnes — certaines sources avancent jusqu'à 600.[27] Parmi les victimes : le bourgmestre Johannes Junius, plusieurs membres du Conseil municipal, et un garçon de neuf ans. La mécanique de la dénonciation sous torture avait dévoré l'élite locale.

La lettre d'adieu écrite par Junius à sa fille Veronica, depuis sa cellule, la veille de son exécution (24 juillet 1628), demeure l'un des documents primaires les plus bouleversants de l'époque moderne. Innocent et lucide, le bourgmestre y décrit la mécanique de l'aveu forcé :

« Cent mille bonnes nuits, ma fille bien-aimée Veronica. Innocent je suis entré dans cette prison, innocent j'ai été torturé, innocent je dois mourir. Car quiconque entre dans la prison aux sorcières doit devenir sorcier, ou bien être torturé jusqu'à ce qu'il invente quelque chose dans sa tête — et que Dieu lui pardonne — et l'avoue. [...] Je te dis enfin, ma fille, qu'il faut, qu'il faut absolument que tu garde cela secret, sinon je serais torturé jusqu'au cœur, et les geôliers en seraient décapités. » — Johannes Junius, lettre à sa fille Veronica, Bamberg, 24 juillet 1628[28]

Junius mourut sur le bûcher le 6 août 1628, avec une corde au cou — privilège accordé pour abréger sa souffrance, en raison de son rang. Sa lettre, miraculeusement préservée, prouve que les victimes elles-mêmes voyaient avec une clarté terrible ce que les juges refusaient de voir.

À Wurtzbourg, dans la même période, le prince-évêque Philipp Adolf von Ehrenberg supervise l'exécution d'environ 300 personnes, dont de nombreux enfants et membres du clergé.[29] Ces deux exemples illustrent un point apologétique décisif : les pires massacres n'ont pas lieu sous l'autorité directe de Rome, mais dans des principautés temporelles où un évêque exerce un pouvoir politique absolu hors de tout contrôle central catholique.

La Carolina et la torture systématique

Le code pénal impérial Carolina (promulgué par Charles Quint en 1532) autorisait la torture en cas de "forts indices" de culpabilité.[30] Sans mécanisme centralisé de contrôle, les juges locaux appliquèrent cette disposition sans restriction. La torture systématique produisit des aveux qui impliquèrent de nouveaux accusés, créant des chaînes d'accusations que les juristes de l'époque désignaient sous le nom de crimen exceptum — crime exceptionnel justifiant des procédures exceptionnelles qui suspendent les garanties ordinaires de la justice.

L'Inquisition espagnole : un frein documenté

Les archives Contreras-Henningsen

Le tournant décisif dans la compréhension du rôle de l'Inquisition espagnole vient des travaux quantitatifs de Jaime Contreras et Gustav Henningsen. Leur étude systématique de 44 674 causes jugées par l'Inquisition espagnole entre 1540 et 1700 aboutit à un résultat décisif : 826 exécutions en personne et 778 condamnations en effigie (absents ou déjà morts).[31] Sur cette période et ce nombre de procès, le taux d'exécution est inférieur à 2 % des cas traités — une proportion qui contraste radicalement avec les tribunaux civils allemands et écossais où ce taux atteignait parfois 40 à 60 %.

Henry Kamen, dans The Spanish Inquisition: A Historical Revision (4e éd., Yale University Press, 2014), confirme ce tableau et souligne que l'Inquisition espagnole, malgré ses abus réels, était structurellement moins meurtrière que la plupart de ses équivalents civils européens.[32]

Alonso de Salazar Frías et la fin des procès basques (1611-1614)

En 1609, une panique de sorcellerie éclate au Pays basque navarrain autour des villages de Zugarramurdi et Urdax. Un premier tribunal de Logroño aboutit à un auto-da-fé le 7 novembre 1610. L'Inquisiteur Général charge alors Alonso de Salazar Frías d'une visite apostolique dans les villages concernés (1611–1612).

Alonso de Salazar Frías, inquisiteur espagnol : son enquête méthodique sur les procès basques fit adopter les Instructions de 1614, qui freinèrent durablement les condamnations pour sorcellerie.

La méthode de Salazar est remarquable par sa rigueur empirique : il interroge séparément les témoins pour détecter les incohérences, fait analyser chimiquement les onguents supposément utilisés lors des sabbats (ils se révèlent inoffensifs), visite les lieux des prétendus sabbats, et examine minutieusement les témoignages d'enfants pour en tester la crédibilité. Au terme d'une enquête portant sur 1 802 personnes présumées sorcières, sa conclusion est sans appel :

« Je n'ai pas trouvé de preuve — ni même d'indices suffisants — qu'un seul acte de sorcellerie ait jamais eu lieu dans les villages que j'ai visités, même parmi ceux qui ont avoué être sorciers. » — Alonso de Salazar Frías, rapport à l'Inquisiteur Général Bernardo de Sandoval, 1613, cité dans Gustav Henningsen, The Witches' Advocate: Basque Witchcraft and the Spanish Inquisition, 1609–1614, University of Nevada Press, Reno, 1980, p. 210[33]

Salazar attribue la panique à la contagion des persécutions françaises voisines, aux prédications exaltées et à l'imagination collective amplifiée par la peur. Son rapport constitue l'un des premiers exemples documentés d'une enquête empirique méthodique ayant arrêté une chasse aux sorcières.

Les Instructions de 1614 : une réforme prophylactique

Le Conseil de la Suprême Inquisition adopta les conclusions de Salazar dans ses Instructions de 1614, qui instituèrent : l'obligation de preuves corroborantes indépendantes avant toute condamnation, l'interdiction de condamner sur le seul témoignage d'autres accusés, des restrictions sévères sur le recours à la torture, et un silence public imposé sur les discussions de sorcellerie pour prévenir les contagions de panique.[34]

Ces Instructions suspendent de facto les exécutions pour sorcellerie dans les territoires espagnols, plusieurs décennies avant que la plupart des juridictions européennes adoptent des positions similaires. La leçon est claire : une procédure rigoureuse protège des vies. L'écart entre l'Espagne et l'Allemagne ne tient pas à la confession religieuse des deux pays — tous deux catholiques — mais à la structure procédurale de leurs institutions judiciaires.

JuridictionStructureTaux d'exécution estimé
Inquisition espagnole (1540-1700)Centralisée, appel à Madrid, preuves corroborantes exigéesInférieur à 2 %
Principautés civiles du Saint-EmpireDécentralisées, torture libre, dénonciation sous torture admise40–60 %
Tribunaux civils d'Écosse (XVIIe s.)Semi-centralisés, torture sous commission royale50–67 %
Parlement de Paris (France)Centralisé, droit d'appel réel~10–15 %

Des voix catholiques contre la chasse aux sorcières

Johann Weyer et la critique médicale (1563)

Le médecin flamand Johann Weyer (1515–1588), disciple d'Érasme, publie en 1563 De Praestigiis Daemonum et Incantationibus ac Veneficiis — le premier ouvrage médical systématique à remettre en question la réalité des procès de sorcellerie. Weyer ne nie pas l'existence des démons ; il soutient que les femmes accusées de sorcellerie souffrent de troubles mentaux (mélancolie, folie sénile) et que leurs aveux sont le produit d'hallucinations ou de la contrainte judiciaire, non de pactes réels avec le diable.[35] Bien que protestant, Weyer illustre que la critique médicale et juridique de la chasse aux sorcières n'est pas une invention des Lumières athées : elle émerge au cœur même du XVIe siècle.

Friedrich von Spee et la Cautio Criminalis (1631)

Le jésuite allemand Friedrich von Spee (1591–1635) est la figure la plus remarquable de la résistance catholique à la chasse aux sorcières. Confesseur des condamnées dans les principautés de Bamberg et Wurtzbourg, il accompagne des centaines de femmes à leur exécution et est convaincu de leur innocence. Cette expérience directe le pousse à rédiger la Cautio Criminalis, seu de Processibus contra Sagas Liber (Rinteln, 1631), publiée anonymement.

Friedrich von Spee SJ (1591-1635), portrait contemporain. Son expérience de confesseur auprès des condamnées nourrit la critique juridique de la Cautio Criminalis.

Son argument central est juridique : les procédures judiciaires de la chasse aux sorcières rendent toute issue innocente structurellement impossible.

« Si on m'accusait moi-même de sorcellerie, je ne pourrais résister que peu de temps à la torture, si nos juges décidaient de m'y soumettre. J'avouerais n'importe quel crime [...]. J'ai accompagné plus de cinquante personnes au bûcher, et je n'en ai trouvé aucune dont j'aie cru la culpabilité. » — Friedrich von Spee SJ, Cautio Criminalis, Rinteln, 1631, Question 17, traduit de la traduction anglaise de Marcus Hellyer, University of Virginia Press, 2003, p. 93[36]

Page de titre de la Cautio Criminalis (Rinteln, 1631), publiée anonymement par Friedrich von Spee. L'ouvrage attaque les procès de sorcellerie au nom de la justice, de la prudence et de la vérité.

La Cautio Criminalis eut des résultats concrets : elle contribua à réduire les accusations dans plusieurs juridictions qui la lurent, notamment à Hanovre où le duc Johann Friedrich en interdit les procès de sorcellerie après sa lecture.[37] Elle est aujourd'hui reconnue comme l'un des premiers plaidoyers systématiques pour les droits de l'accusé dans l'histoire du droit pénal occidental.

Cornelius Loos : résistance interne réprimée

Cornelius Loos (~1546–1595), théologien catholique flamand, critiqua dès 1592 la chasse aux sorcières dans son ouvrage De Vera et Falsa Magia, dénonçant les procès comme des persécutions injustes fondées sur des illusions. Il fut contraint à une rétractation publique à Trèves en 1593, mais son témoignage prouve que des voix critiques catholiques existaient au cœur même des régions les plus touchées — et qu'elles étaient parfois réduites au silence par des autorités locales, non par Rome.[38]

Ces trois exemples — Salazar, von Spee, Loos — montrent que la résistance à la chasse aux sorcières n'est pas née des Lumières athées du XVIIIe siècle. Elle émerge en plein cœur du XVIe et du XVIIe siècle, portée par des catholiques convaincus qui combattent une pratique aberrante au nom des valeurs catholiques authentiques : prudence judiciaire, respect de la personne, rejet de la torture, amour de la vérité.

La question de genre : réalité et distorsion

Les statistiques réelles par région

La majorité des victimes des procès de sorcellerie étaient des femmes : la proportion globale est estimée à 75–80 % de femmes dans la plupart des études régionales.[39] Cette réalité mérite analyse sérieuse. Mais la grille explicative est plus complexe que la thèse d'un programme idéologique unifié.

Plusieurs régions présentent des configurations radicalement différentes :

  • En Islande, les hommes représentent 90 % des accusés — une singularité liée à une démonologie locale centrée sur les sortilèges nautiques.
  • Dans certaines zones du Saint-Empire (Normandie, Flandre, comtés germaniques du nord), les hommes peuvent représenter 30 à 40 % des accusés.
  • En Russie tsariste, les hommes dominent les procès de sorcellerie jusqu'au XVIIIe siècle.
  • En Finlande et dans certains comtés scandinaves, les procès visent d'abord des hommes accusés de nuire aux activités agricoles et pastorales.[40]

La proportion féminine varie du simple au quintuple selon la région — ce qui plaide contre une théorie de ciblage institutionnel unifié et centralisé.

La misogynie réelle du Malleus

La dimension misogyne est néanmoins réelle dans la littérature démonologique de l'époque, et c'est une faute catholique directe qu'il ne faut pas minimiser. Le passage le plus célèbre du Malleus Maleficarum en est l'illustration troublante :

« Pourquoi les femmes sont-elles principalement atteintes par la superstition diabolique ? [...] Parce que la femme est plus charnelle que l'homme [...]. Le nom de femme signifie foi défaillante : il vient de fé et minus, car elle a toujours moins de foi. » — Heinrich Kramer, Malleus Maleficarum, Partie I, Question 6, Spire, 1487[41]

Cette rhétorique est réelle et dangereuse. Elle n'est pas la doctrine catholique ordinaire sur les femmes — elle appartient à une tradition misogyne antique qu'un individu amplifie jusqu'au paroxysme. Mais elle a contribué à rendre plausible l'accusation contre des femmes vulnérables, et l'Église porte une responsabilité réelle pour ne pas avoir étouffé plus vigoureusement cette culture.

Facteurs socio-économiques vs programme idéologique

Les historiens modernes insistent sur les facteurs socio-économiques pour comprendre la féminisation des accusations. Les victimes les plus fréquentes sont des femmes âgées, souvent veuves, pauvres et marginales — les membres les plus vulnérables de communautés sous pression.[42] Les tensions de voisinage, les conflits de biens, les jalousies économiques et les conflits d'héritage jouent un rôle plus important qu'un programme idéologique centralisé.

La thèse d'Ehrenreich et English selon laquelle les procès visaient spécifiquement les sages-femmes et les guérisseuses a été systématiquement réfutée par les archives : la surreprésentation de cette catégorie professionnelle parmi les victimes n'est pas confirmée par les dossiers judiciaires. La plupart des accusées sont des femmes âgées aux conflits de voisinage documentés, non des professionnelles de la médecine.[43]

La mécanique de la terreur judiciaire

La torture et la production des aveux

Le cœur du drame est judiciaire, non d'abord doctrinal. La torture, légale dans la quasi-totalité des systèmes pénaux d'Ancien Régime (catholiques et protestants indifféremment), pousse les accusés à confirmer le récit attendu : pacte diabolique, sabbat, maléfices, noms de complices. Ce n'est pas la foi en soi qui produit les bûchers : c'est une procédure judiciaire dont la logique interne transforme toute accusation en condamnation automatique.

La spirale des dénonciations

Infographie originale IA — la spirale des dénonciations : soupçon, arrestation, torture, aveu forcé, noms de complices, nouveaux accusés.

La dynamique exponentielle de la chasse est mécaniquement explicable. Sous torture, les accusés doivent nommer des complices. Chaque nom produit un nouvel accusé qui, à son tour sous torture, produit de nouveaux noms. Dans les procès de Bamberg et Wurtzbourg, on peut documenter ces chaînes sur plusieurs générations d'accusations, chacune alimentant la suivante.[44] C'est précisément l'interdiction de ce mécanisme dans les Instructions espagnoles de 1614 — qui prohibent de condamner sur le seul témoignage d'autres accusés — qui brisa la spirale dans les territoires espagnols.

Un système épistémologiquement fermé

Le problème intellectuel des procès est aussi grave que le problème moral. Les juges croient posséder un savoir sur le diable, le sabbat et les maléfices qui rend le système imperméable à toute réfutation : si l'accusée nie, elle ment parce qu'elle est sorcière ; si elle avoue, elle confirme l'accusation ; si elle nomme des complices, elle prouve l'existence d'un réseau ; si les preuves matérielles manquent, le diable les a dissimulées. Von Spee note ce cercle vicieux avec une précision qui demeure juridiquement actuelle :

« Ces juges, si je les accusais moi-même de sorcellerie, me forceraient sans doute à avouer avant la fin du jour. [...] Personne n'est innocent qui entre dans leurs mains, car ils procèdent comme si toute personne convoquée était déjà coupable. » — Friedrich von Spee SJ, Cautio Criminalis, 1631, Question 51, traduit d'après Marcus Hellyer, University of Virginia Press, 2003, p. 167[45]

Cette logique hermétique n'est pas un discernement chrétien : c'est un système clos où la conclusion précède l'investigation. La foi catholique authentique — fondée sur la recherche de la vérité, le respect de la justice, la charité envers la personne — ne peut qu'en être l'adversaire.

La réponse catholique authentique

Jean-Paul II et la Journée du Pardon (12 mars 2000)

Le 12 mars 2000, dans la basilique Saint-Pierre, le pape Jean-Paul II présida une Journée du Pardon sans précédent dans l'histoire de l'Église. Sept cardinaux et évêques de la Curie présentèrent successivement sept catégories de fautes historiques commises par des membres de l'Église, au nom desquelles le pape demanda pardon à Dieu et aux hommes.

Le cardinal Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, présenta la demande de pardon pour les fautes "au service de la vérité" — incluant explicitement les méthodes d'intolérance et de violence dans l'histoire des procès inquisitoriaux et de la répression religieuse :

« Nous demandons pardon pour les divisions, les violences, les coercitions, les persécutions commises par certains fils de l'Église, parfois au nom de la vérité, et nous supplions le Seigneur de donner à tous les chrétiens le goût de l'unité, du pardon et du témoignage joyeux. » — Journée du Pardon, Basilique Saint-Pierre, Rome, 12 mars 2000[46]

Cet acte avait été préparé par le document Mémoire et Réconciliation : l'Église et les fautes du passé (Commission Théologique Internationale, mars 2000), qui précisa la nature théologique de la démarche : il s'agit d'une demande de pardon pour des fautes de membres de l'Église, non d'une mise en accusation de l'Église elle-même ou de ses dogmes.[47] La distinction théologique est essentielle : les membres de l'Église peuvent trahir l'Évangile sans que l'Évangile soit invalidé. C'est précisément la raison pour laquelle des catholiques comme Von Spee ont pu résister à la chasse aux sorcières au nom de leur foi.

Ce que l'Église reconnaît et ce qu'elle refuse

La réponse catholique adulte tient deux exigences simultanées.

Ce qu'il faut reconnaître honnêtement : des procédures judiciaires qui utilisaient la torture pour produire des aveux, des théologiens qui ont produit une littérature misogyne dangereuse, des autorités ecclésiales qui ont parfois cautionné ou initié des paniques collectives, des chrétiens qui ont abandonné les exigences de justice, de vérité et de charité. Le Catéchisme de l'Église catholique est sans ambiguïté sur les principes :

« La torture morale ou physique, recourue pour arracher des aveux [...] est contraire au respect de la dignité de la personne humaine. » — Catéchisme de l'Église catholique, §§ 2297-2298[48]

Ce qu'il ne faut pas accepter : les chiffres militants de millions de victimes ; la thèse d'un programme institutionnel délibéré de l'Église catholique ; la confusion entre le Malleus Maleficarum et la doctrine catholique officielle ; la présentation de la chasse aux sorcières comme phénomène exclusivement médiéval et catholique ; l'oubli que des catholiques convaincus ont combattu ces abus au nom de leur foi.

La doctrine catholique authentique sur le démon

La dernière objection — celle qui prétend que toute affirmation du surnaturel conduit mécaniquement à la persécution — mérite une réponse directe. L'Église catholique affirme la réalité des démons et possède un rite d'exorcisme rigoureusement encadré. Cette affirmation est soigneusement distinguée, dans la tradition catholique, de toute procédure judiciaire.

Jean-Paul II demanda pardon pour les fautes historiques de membres de l'Église, sans confondre ces fautes avec la foi catholique elle-même.

Le Catéchisme met en garde contre la divination, la magie et les pratiques ésotériques comme désirs de puissance contraires à la confiance en Dieu.[49] Mais cette mise en garde est d'ordre spirituel et pastoral — elle n'autorise ni ne justifie aucune procédure judiciaire, aucune torture, aucune exécution. Affirmer la réalité du démon et organiser des procès paniques sont non seulement deux choses distinctes, mais deux choses opposées : c'est précisément le discernement surnaturel authentique qui permet de résister aux paniques judiciaires, comme l'a prouvé Salazar Frías en 1611.

La tradition catholique authentique du discernement spirituel — de saint Ignace de Loyola aux Règles de discernement des Exercices Spirituels — cherche la vérité avec rigueur et prudence, démasque les illusions, teste les esprits et refuse que la peur collective devienne preuve juridique.[50] Ce sont précisément ces valeurs que Kramer a trahies et que Von Spee a défendues.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Matilda Joslyn Gage, Woman, Church and State: A Historical Account of the Status of Woman Through the Christian Ages, Charles H. Kerr, Chicago, 1893, chap. 7 ("Witchcraft"), p. 247. Gage (1826-1898) était cofondatrice du mouvement américain pour le suffrage féminin avec Elizabeth Cady Stanton.

    1 4
  2. Barbara Ehrenreich et Deirdre English, Witches, Midwives and Nurses: A History of Women Healers, Feminist Press, Old Westbury NY, 1973 (1re éd. 1972). Réfutation archivistique dans David Harley, « Historians as Demonologists: The Myth of the Midwife-Witch », Social History of Medicine, 3/1, 1990, pp. 1-26.

    2
  3. Extrapolation discutée dans Walter Rummel et Rita Voltmer, Hexen und Hexenverfolgung in der Frühen Neuzeit, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 2008, p. 12.

    3
  4. Margaret Murray, The Witch-Cult in Western Europe: A Study in Anthropology, Clarendon Press, Oxford, 1921. La thèse est complétée par The God of the Witches, Sampson Low Marston, Londres, 1931.

    5
  5. Norman Cohn, Europe's Inner Demons: An Enquiry Inspired by the Great Witch-Hunt, Basic Books, New York, 1975 ; rééd. Faber & Faber, Londres, 1993, p. 111-112. Historien à l'Université du Sussex (1915-2007).

    6 17 19
  6. Keith Thomas, Religion and the Decline of Magic: Studies in Popular Beliefs in Sixteenth and Seventeenth Century England, Weidenfeld & Nicolson, Londres, 1971, p. 514 (sur Murray).

    7 43
  7. Alan Macfarlane, Witchcraft in Tudor and Stuart England: A Regional and Comparative Study, Routledge, Londres, 1970. Étude archivistique du comté d'Essex.

    8 42
  8. Brian P. Levack, The Witch-Hunt in Early Modern Europe, 3e éd., Pearson Education, Harlow, 2006, pp. 23-24 (estimations globales), pp. 179-181 (Allemagne), p. 216 (Écosse).

    9 24 29 39 40
  9. Wolfgang Behringer, Witches and Witch-Hunts: A Global History, Polity Press, Cambridge, 2004, pp. 149-152 (estimations globales).

    10 26 44
  10. Ronald Hutton, The Triumph of the Moon: A History of Modern Pagan Witchcraft, Oxford University Press, Oxford, 1999, pp. 130-135.

    11
  11. Canon Episcopi, v. 906, transmis par Réginon de Prüm, De Ecclesiasticis Disciplinis et Religione Christiana, c. 906, II, 364 ; intégré au Décret de Burchard de Worms, c. 1010, II, 179, puis au Décret de Gratien, c. 1140, C. 26, q. 5, c. 12. Traduction française d'après Henry Charles Lea, Materials Toward a History of Witchcraft, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 1939, vol. I, p. 178. Texte original latin : « Quaedam sceleratae mulieres, retro post Satanam conversae, daemonum illusionibus et phantasmatibus seductae, credunt se et profitentur cum Diana paganorum dea et innumera multitudine mulierum equitare super quasdam bestias [...] Quamobrem sacerdotes per ecclesias sibi commissas populo Dei omni instantia praedicare debent, ut noverint haec omnino falsa esse, et non a Divino sed a maligno spiritu talia phantasmata mentibus fidelium irrogari. »

    12
  12. Agobard de Lyon, De Grandine et Tonitruis, IXe siècle — condamnation des croyances populaires sur les "tempestaires" et les maléfices ; Thomas d'Aquin, Summa Theologiae, IIa-IIae, q. 95-96 sur la magie et la superstition, distinguant soigneusement les séductions de l'esprit des actes physiques réels.

    13
  13. Richard Kieckhefer, Magic in the Middle Ages, Cambridge University Press, Cambridge, 1989, pp. 195-201 (émergence du concept de sabbat dans les Alpes).

    14
  14. Johannes Nider, Formicarius, v. 1437, livre V. Rédigé après le Concile de Bâle (1431-1449). Édition critique : Georg Colvener, Douai, 1602.

    15
  15. Lyndal Roper, Witch Craze: Terror and Fantasy in Baroque Germany, Yale University Press, New Haven, 2004, p. 72 (expulsion de Kramer par l'évêque Georg Golser d'Innsbruck en 1485).

    16
  16. Bulle Summis desiderantes affectibus, Innocent VIII, 5 décembre 1484. Texte latin dans Henricus Denzinger et Adolfus Schönmetzer, Enchiridion Symbolorum, Definitionum et Declarationum, 36e éd., Herder, Fribourg-en-Brisgau, 1976, nos. 895-896. Analyse de la nature limitée du document dans Brian P. Levack, The Witch-Hunt, 3e éd., 2006, pp. 42-43.

    18
  17. Condamnation du Malleus Maleficarum par la Faculté de théologie de Cologne, 1490. Citée par Rainer Decker, Die Päpste und die Hexen: Aus den geheimen Akten der Inquisition, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, Darmstadt, 2003, pp. 28-32.

    20
  18. Lyndal Roper, Witch Craze, Yale University Press, 2004, p. 72.

    21
  19. E. William Monter, Witchcraft in France and Switzerland: The Borderlands During the Reformation, Cornell University Press, Ithaca NY, 1976, pp. 45-52.

    22
  20. Julian Goodare (dir.), The Scottish Witch-Hunt in Context, Manchester University Press, Manchester, 2002, pp. 1-30 (statistiques et méthodes d'estimation).

    23
  21. Wolfgang Behringer, Hexen und Hexenprozesse in Deutschland, Deutscher Taschenbuch Verlag, Munich, 2000, pp. 88-93 (estimation ~25 000 exécutions dans les territoires germaniques).

    25
  22. Wolfgang Behringer, Witches and Witch-Hunts, Polity, 2004, pp. 70-72 (Bamberg et Wurtzbourg). Chiffre de 300-400 exécutions retenu par la majorité des historiens, certaines sources régionales avancent jusqu'à 600.

    27
  23. Lettre de Johannes Junius à sa fille Veronica depuis sa cellule, Bamberg, 24 juillet 1628. Transcription et traduction dans Alan Charles Kors et Edward Peters (dir.), Witchcraft in Europe 400–1700: A Documentary History, 2e éd., University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 2001, pp. 353-358. Document primaire exemplaire de la dynamique des procès. Texte original allemand de l'incipit : « Viel hunderttausend gute Nacht, herzliebe Tochter Veronica. Unschuldig bin ich in das Gefängnis kommen, unschuldig bin ich gemartert, unschuldig muss ich sterben. Denn wer in dies Haus kommt, der muss eine Hexe werden, oder muss so lange gemartert werden, bis er etwas aus seinem Kopfe erfindet — und Gott gnade ihm — etwas davon hersagt. »

    28
  24. Constitutio Criminalis Carolina, 1532, art. 131 (sorcellerie), art. 47-61 (torture judiciaire). Commentaire juridique dans John H. Langbein, Prosecuting Crime in the Renaissance: England, Germany, France, Harvard University Press, Cambridge MA, 1974.

    30
  25. Jaime Contreras et Gustav Henningsen, « Forty-four Thousand Cases of the Spanish Inquisition (1540-1700): Analysis of a Historical Data Bank », dans G. Henningsen et J. Tedeschi (dir.), The Inquisition in Early Modern Europe: Studies on Sources and Methods, Northern Illinois University Press, DeKalb, 1986, pp. 100-129.

    31
  26. Henry Kamen, The Spanish Inquisition: A Historical Revision, 4e éd., Yale University Press, New Haven, 2014, pp. 213-218.

    32
  27. Gustav Henningsen, The Witches' Advocate: Basque Witchcraft and the Spanish Inquisition, 1609–1614, University of Nevada Press, Reno, 1980, p. 210. Original espagnol du rapport Salazar : « No he hallado [...] certeza ni fundamento para que [...] haya habido maleficios ni cosa alguna sobrenatural. »

    33
  28. Instrucción de la Suprema, 1614, citée et analysée dans Henningsen, The Witches' Advocate, 1980, pp. 346-349.

    34
  29. Johann Weyer, De Praestigiis Daemonum et Incantationibus ac Veneficiis, Oporin, Bâle, 1563. Édition critique avec traduction anglaise : Benjamin G. Kohl et H. C. Erik Midelfort (dir.), Johann Weyer: Witches, Devils and Doctors in the Renaissance, Medieval & Renaissance Texts & Studies, Binghamton NY, 1991.

    35
  30. Friedrich von Spee SJ, Cautio Criminalis, seu de Processibus contra Sagas Liber, Peter Lucius, Rinteln, 1631, Question 17. Traduction anglaise : Marcus Hellyer, Cautio Criminalis, or a Book on Witch Trials, University of Virginia Press, Charlottesville, 2003, p. 93.

    36
  31. Marcus Hellyer, introduction à Cautio Criminalis, University of Virginia Press, 2003, pp. vii-xxvii.

    37
  32. Cornelius Loos, De Vera et Falsa Magia, manuscrit saisi avant impression, Cologne, 1592. Biographie dans George Lincoln Burr, Witch-Hunters and Witch-Trials: Readings in the Literature of Witchcraft and Demonism, Columbia University, New York, 1920.

    38
  33. Heinrich Kramer, Malleus Maleficarum, Partie I, Question 6 : Cur mulieres fragiliores in fide.... Traduction française de Henri Institor, Le Marteau des Sorcières, trad. Amand Danet, Plon, Paris, 1973, p. 115. Édition critique anglaise : Christopher Mackay, The Hammer of Witches: A Complete Translation of the Malleus Maleficarum, Cambridge University Press, 2009, p. 165. Texte original latin (édition de Spire, 1487) : « Femina enim dicitur a fe et minus, quia semper minorem habet et servat fidem [...] Quia plus quam vir est carnalis, ut patet in multis carnalibus abominationibus. » Étymologie pseudo-savante — sans fondement linguistique réel, le mot femina venant de feo (engendrer) et non d'une décomposition fe-minus.

    41
  34. Friedrich von Spee SJ, Cautio Criminalis, 1631, Question 51, d'après Hellyer, 2003, p. 167.

    45
  35. Jean-Paul II, homélie de la Journée du Pardon, Basilique Saint-Pierre, Rome, 12 mars 2000. Texte intégral sur Vatican.va : https://www.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/homilies/2000/documents/hf_jp-ii_hom_20000312_pardon.html. Cardinal Ratzinger pour la catégorie 2 (péchés au service de la vérité).

    46
  36. Commission Théologique Internationale, Mémoire et Réconciliation : l'Église et les fautes du passé, 7 mars 2000. Disponible sur Vatican.va.

    47
  37. Catéchisme de l'Église catholique, nos. 2297-2298 — torture et respect de la dignité de la personne humaine.

    48
  38. Catéchisme de l'Église catholique, nos. 2110-2117 — magie, divination, et confiance en Dieu.

    49
  39. Ignace de Loyola, Exercices spirituels, Règles de discernement des esprits, 1re et 2e semaine — principe de prudence et de vérification dans le discernement des mouvements spirituels.

    50