Alexandre IV (Alexander IV), de son nom Rinaldo di Jenne, de la puissante maison des Conti di Segni, fut pape de 1254 à 1261. Neveu de Grégoire IX et parent d'Innocent III, cardinal-évêque d'Ostie et protecteur des franciscains, il monte sur le Siège de Pierre à Naples, élu le 12 décembre 1254, cinq jours après la mort d'Innocent IV.[1][2]
Son pontificat est celui d'un ami des ordres mendiants. C'est lui qui défend les franciscains et les dominicains contre les maîtres séculiers de l'Université de Paris, qui canonise sainte Claire d'Assise deux ans après sa mort, et qui réunit en 1256 des congrégations d'ermites dispersées pour fonder l'ordre de Saint-Augustin — l'un des grands ordres de la chrétienté.[3][4][5]
Mais le même pontife échoue dans le domaine politique. Héritier de la guerre acharnée de ses prédécesseurs contre la maison de Hohenstaufen, il excommunie en vain Manfred, fils de l'empereur Frédéric II, qui se fait couronner roi de Sicile en 1258 sans qu'Alexandre puisse l'en empêcher. Sa tentative d'installer sur le trône sicilien un prince anglais, Edmond d'Angleterre, se solde par un fiasco diplomatique et financier.[6][7]
Le chroniqueur anglais Matthieu Paris, son contemporain, a laissé de lui un portrait nuancé qui résume bien l'homme : un pape saint et priant, mais trop facilement gouverné par son entourage. Chassé de Rome devenue gibeline, il meurt à Viterbe le 25 mai 1261, selon le mot du Catholic Encyclopedia, « profondément affligé du sentiment de son impuissance à enrayer les maux de l'époque ».[8][9]
Pourquoi Alexandre IV compte-t-il ?
Le pape des ordres mendiants
Si l'on devait retenir une seule chose d'Alexandre IV, ce serait son rôle de protecteur des frères mendiants. Au milieu du XIIIᵉ siècle, franciscains et dominicains, à peine nés, bousculent l'Église : ils prêchent, confessent, enseignent, séduisent les foules et inquiètent le clergé établi. Cardinal protecteur des franciscains depuis 1227, Alexandre IV met tout le poids de la papauté du côté des mendiants — contre les évêques jaloux, contre les curés dépossédés, et surtout contre les maîtres de l'Université de Paris qui veulent les exclure de l'enseignement.[10][11] Sans lui, ni saint Thomas d'Aquin ni saint Bonaventure n'auraient peut-être conservé leur chaire parisienne.
Le pape qui a fondé l'ordre de Saint-Augustin
Par la bulle Licet ecclesiae catholicae du 9 avril 1256, Alexandre IV opère ce que l'histoire des ordres religieux appelle la Grande Union : il fusionne plusieurs congrégations d'ermites italiens en un seul corps, l'ordre des Ermites de Saint-Augustin.[12] Cet ordre, aujourd'hui encore vivant, donnera à l'Église des figures aussi diverses que Martin Luther — qui en sortira — et un certain nombre de saints et de docteurs. Peu de papes peuvent revendiquer la création d'un ordre majeur : Alexandre IV est de ceux-là.
Le pape qui a échoué face aux Hohenstaufen
Le revers de la médaille est tout aussi instructif. Alexandre IV hérite du grand combat de la papauté du XIIIᵉ siècle : briser la maison de Hohenstaufen, qui encercle les États pontificaux par le nord (l'Empire) et par le sud (le royaume de Sicile). Là où Innocent IV avait lutté avec une énergie redoutable, Alexandre IV fait preuve d'irrésolution. Il excommunie Manfred, lance des interdits, négocie le trône de Sicile avec l'Angleterre — et n'obtient rien. Son pontificat illustre, a contrario, ce que coûte à la papauté l'absence d'une volonté ferme.[13][14]
Rinaldo di Jenne avant la tiare
Une naissance dans la maison des comtes de Segni
Rinaldo naît à Jenne, modeste localité du Latium proche d'Anagni, à une date que les sources ne permettent pas de fixer avec certitude — vraisemblablement dans les dernières années du XIIᵉ siècle.[15] Par sa mère, il appartient à l'illustre maison des Conti di Segni, les comtes de Segni, qui a déjà donné deux grands papes à l'Église : Innocent III (1198-1216), le plus puissant pontife du Moyen Âge, et son oncle Grégoire IX (1227-1241), l'adversaire de Frédéric II.[16]
Cette appartenance familiale est une clé du personnage. Alexandre IV n'est pas un homme nouveau, surgi du peuple ou du cloître : il est le troisième pape d'une même dynastie aristocratique romaine, formé dès l'enfance dans la conscience du gouvernement de l'Église et de la lutte contre l'Empire.
Cardinal et protecteur des franciscains
En 1227, son oncle Grégoire IX, à peine élu, le crée cardinal-diacre de Sant'Eustachio ; quatre ans plus tard, en 1231, il devient cardinal-évêque d'Ostie, la première des Églises suburbicaines et la charge la plus prestigieuse du Sacré Collège.[17][18] Surtout, Grégoire IX lui confie la fonction de cardinal protecteur de l'ordre des Frères mineurs, les franciscains.
« Il continua de montrer une grande faveur aux fils de saint François. » — The Catholic Encyclopedia, notice « Pope Alexander IV », 1907[19]
Pendant près de trente ans, Rinaldo est ainsi le lien institutionnel entre la papauté et la famille franciscaine, dans la période décisive où l'ordre se structure, se divise déjà entre tenants de la pauvreté stricte et partisans d'un assouplissement, et conquiert les universités. Cette longue familiarité explique tout le pontificat à venir : devenu pape, Alexandre IV restera, avant tout, l'homme des mendiants.
L'élection de 1254
Un Sacré Collège pressé
Innocent IV meurt à Naples le 7 décembre 1254, au lendemain d'une cuisante défaite militaire devant Manfred. Le royaume de Sicile échappe à la papauté, l'Italie du Sud est perdue : le Sacré Collège a besoin d'un pape, et vite. Cinq jours plus tard, le 12 décembre 1254, les cardinaux réunis à Naples élisent à l'unanimité le doyen d'entre eux, le cardinal-évêque d'Ostie, qui prend le nom d'Alexandre IV.[20][21]
Selon le Catholic Encyclopedia, le nouvel élu « céda très à contrecœur aux instances du Sacré Collège ».[22] Le détail n'est pas anodin : on choisit un homme âgé, pieux, conciliant, plutôt qu'un combattant. Là où l'heure eût exigé un stratège, l'Église se donne un pasteur.
Le portrait de Matthieu Paris
Le chroniqueur bénédictin anglais Matthieu Paris, contemporain et observateur attentif de la cour romaine, a laissé du nouveau pape un portrait resté célèbre, parce qu'il dit en une phrase la grandeur et la limite de l'homme : un pontife bon et religieux, assidu à la prière et rigoureux dans l'abstinence, mais trop facilement influençable par son entourage et trop enclin à prêter l'oreille à des conseillers avides.[23]
Tout Alexandre IV est dans cette antithèse. La sainteté personnelle est réelle — nul ne la conteste ; mais la fermeté du gouvernement fait défaut, et le pape se laisse trop souvent conduire par son entourage. C'est exactement ce que confirmeront les sept années de son règne.
Le pape et les ordres mendiants
La querelle de l'Université de Paris
Le grand combat ecclésiastique du pontificat se livre non sur un champ de bataille, mais dans les écoles de Paris, la capitale intellectuelle de la chrétienté. Depuis 1252, les maîtres séculiers de la faculté de théologie cherchent à limiter le nombre de chaires confiées aux mendiants et à les soumettre aux règlements de la corporation universitaire. Le conflit, d'abord corporatif, devient vite doctrinal : a-t-on le droit, dans l'Église, de vivre de la mendicité et de la prédication itinérante plutôt que d'un bénéfice attaché à une paroisse ?[24]
Alexandre IV tranche en faveur des frères. Dès le 14 avril 1255, par la bulle Quasi lignum vitae, il annule les statuts de l'Université dirigés contre les mendiants et leur garantit le droit d'enseigner publiquement, chaires comprises.[25] La réaction des universitaires est violente : le 2 octobre 1255, maîtres et étudiants rédigent une protestation cinglante contre la décision pontificale.[26]
La condamnation de Guillaume de Saint-Amour
Le chef de file des séculiers est un théologien redoutable, Guillaume de Saint-Amour. En septembre 1256, il rassemble les griefs antimendiants dans un traité au titre apocalyptique, le De periculis novissimorum temporum (« Des périls des derniers temps »), où il assimile les frères aux faux prophètes annonciateurs de la fin du monde.[27]
La réponse de Rome est sans appel. Le 5 octobre 1256, par la bulle Romanus Pontifex, Alexandre IV condamne le traité et ordonne de le brûler.[28] Guillaume de Saint-Amour présente sa défense au début de 1257 ; jugé de nouveau en erreur, il est banni du royaume de France et frappé d'interdiction d'enseigner. C'est, du côté pontifical, saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin eux-mêmes qui rédigent les traités défendant la légitimité des religieux dans l'université.
📖 Voir l'article détaillé : L'Université de Paris et la scolastique
La portée de l'épisode dépasse de loin une querelle d'écoles. En soutenant les mendiants à Paris, Alexandre IV sauve la place des ordres nouveaux au cœur de l'enseignement théologique — au moment précis où s'y forge la grande synthèse scolastique du XIIIᵉ siècle.
La canonisation de sainte Claire d'Assise
L'un des tout premiers actes du pontificat est une canonisation éclatante. Claire d'Assise, la première disciple de saint François, fondatrice de l'ordre des Pauvres Dames (les Clarisses), est morte le 11 août 1253. Sa réputation de sainteté est immense. À peine deux ans après sa mort, le 26 septembre 1255, à Anagni, Alexandre IV la proclame sainte par la bulle Clara claris praeclara.[29]
Le texte de la bulle déploie un jeu de mots sur le nom de Claire (clara, « lumineuse ») et reprend une tradition selon laquelle sa mère, enceinte et en prière, aurait entendu qu'elle mettrait au monde une lumière :
« En ces œuvres et en combien d'autres prodiges glorieux resplendit cette vénérable Vierge, en sorte qu'apparaît manifestement accompli ce que sa mère, alors qu'elle la portait et qu'elle priait, entendit, dit-on : qu'elle allait enfanter une lumière qui illuminerait le monde de mille manières. » — Alexandre IV, bulle Clara claris praeclara, Anagni, 26 septembre 1255[30]
La canonisation de Claire couronne la faveur d'Alexandre IV envers la famille franciscaine. Un mois plus tard, le 29 octobre 1255, par la bulle Benigna operatio, il atteste de surcroît, de sa propre connaissance, la réalité des stigmates de saint François.[31]
La fondation de l'ordre de Saint-Augustin
La Grande Union de 1256
L'Italie du XIIIᵉ siècle est parsemée de petites congrégations d'ermites vivant dans les forêts et les montagnes, suivant des règles diverses. Leur dispersion les rend fragiles. Continuant une œuvre amorcée par Innocent IV, Alexandre IV décide de les rassembler en un seul corps. Au printemps 1256, une assemblée générale réunie à Rome prépare cette fusion ; le pape la confirme par la bulle Licet ecclesiae catholicae du 9 avril 1256.[32]
Sont alors réunis dans « une seule profession et observance régulière de l'ordre des Ermites de Saint-Augustin » les ermites de Jean le Bon, ceux de Brettino, ceux de saint Guillaume, ceux du Monte Favale et les ermites de Toscane, parmi d'autres groupes plus modestes.[33] L'opération porte un nom dans l'historiographie : la Grande Union (Magna Unio) de 1256.
Un nouvel ordre mendiant
La fusion ne se contente pas d'additionner des ermitages : elle change la nature même de ces religieux. En recevant la règle de saint Augustin et le statut pontifical, le nouvel ordre devient un véritable ordre mendiant, qui quitte les solitudes pour s'établir dans les villes, prêcher, étudier et fonder des couvents urbains, à l'image des franciscains et des dominicains.[34] L'ordre de Saint-Augustin prend ainsi place parmi les grandes familles religieuses de la chrétienté — une création dont Alexandre IV est, à juste titre, regardé comme le véritable fondateur juridique.
Le pape, l'Inquisition et l'« Évangile éternel »
La commission d'Anagni et Gérard de Borgo San Donnino
La faveur d'Alexandre IV pour les franciscains ne le rend pas aveugle aux déviations qui menacent l'ordre de l'intérieur. Un jeune franciscain, Gérard de Borgo San Donnino, publie à Paris en 1254 un Liber introductorius in Evangelium aeternum (« Introduction à l'Évangile éternel ») qui radicalise les intuitions de Joachim de Fiore : il annonce qu'en 1260 commencera un troisième âge du monde, celui de l'Esprit, où les écrits de Joachim remplaceraient le Nouveau Testament et où la hiérarchie de l'Église deviendrait inutile.[35]
Saisi du scandale, Alexandre IV confie en 1255 à une commission de cardinaux réunie à Anagni l'examen de l'ouvrage. Le Liber introductorius est condamné, et le pape confirme la sentence par un bref du 23 octobre 1255 adressé à l'évêque de Paris, ordonnant de détruire le livre.[36]
📖 Voir l'article détaillé : Joachim de Fiore et le joachimisme
La commission opère une distinction décisive : c'est l'ouvrage du disciple, Gérard, qui est condamné — non la pensée de Joachim de Fiore lui-même, jamais frappé personnellement. Alexandre IV, ici, agit en gardien vigilant de la foi : il sauve l'ordre franciscain d'une dérive qui aurait pu l'emporter tout entier dans l'hérésie.
Une Inquisition encadrée
Alexandre IV étend par ailleurs l'Inquisition au royaume de France et confie sa conduite aux frères mendiants, dominicains surtout.[37] Mais il en marque aussi les limites. Dès le 9 décembre 1257, par la bulle Quod super nonnullis — réitérée le 15 décembre 1258, et relayée en 1258 par la bulle Accusatus —, il décide que les inquisiteurs ne doivent pas s'occuper des affaires de divination et de sortilège, sauf lorsqu'elles supposent une hérésie manifeste.[38] La décision est notable : à un moment où la peur de la sorcellerie monte, le pape circonscrit la compétence des tribunaux de la foi au seul domaine de la doctrine — un acte de prudence canonique qui distingue clairement l'erreur sur la foi de la superstition populaire.
L'échec politique face aux Hohenstaufen
Le grand combat de la papauté du XIIIᵉ siècle
Depuis Grégoire IX et Innocent IV, la papauté mène une lutte à mort contre la maison de Hohenstaufen, qui réunit sur une même tête l'Empire au nord et le royaume de Sicile au sud, enserrant les États pontificaux. Frédéric II est mort en 1250 ; mais son fils naturel, Manfred, gouverne l'Italie du Sud avec habileté et ambition. Pour Rome, tant qu'un Hohenstaufen tient la Sicile, la liberté de l'Église reste menacée.[39]
Alexandre IV hérite donc d'un conflit qu'il ne peut ni abandonner ni gagner. Le 25 mars 1255, il excommunie Manfred et multiplie contre son parti les anathèmes et les interdits — « sans effet », note sèchement la tradition historique.[40] Là où Innocent IV avait combattu pied à pied, Alexandre IV se révèle incapable d'imposer sa volonté sur le terrain.
L'affaire de Sicile et le prince anglais
Faute de pouvoir vaincre Manfred par les armes pontificales, Alexandre IV cherche un champion étranger. Reprenant un projet d'Innocent IV, il confirme le 9 avril 1255 l'investiture du royaume de Sicile à Edmond, jeune fils du roi Henri III d'Angleterre — moyennant de très lourdes contreparties financières et militaires promises à Rome.[41][42]
Le calcul tourne au désastre. L'Angleterre se ruine dans une entreprise lointaine et chimérique ; jamais Edmond ne posera le pied en Sicile. Le mécontentement contre cette « affaire de Sicile » (negotium Siciliae) nourrit la révolte des barons anglais et débouche sur les Provisions d'Oxford de 1258, qui limitent le pouvoir royal. Quelques semaines avant sa mort, en avril 1261, Alexandre IV ira jusqu'à délier Henri III de son serment sur ces Provisions — preuve de l'écheveau politique où la papauté s'était laissée entraîner.[43]
Le sacre de Manfred (1258)
Pendant que la diplomatie pontificale s'enlise, Manfred consolide son pouvoir. En août 1258, profitant d'une fausse rumeur de la mort du jeune Conradin, dernier héritier légitime des Hohenstaufen, il se fait couronner roi de Sicile à Palerme.[44] C'est l'aveu de l'impuissance pontificale : malgré l'excommunication, malgré les croisades prêchées contre lui, le fils illégitime de Frédéric II ceint la couronne que Rome voulait donner à un autre.
Alexandre IV, dont les prédécesseurs avaient été les tuteurs nominaux du petit Conradin, n'a pu ni protéger l'enfant ni abattre l'usurpateur. Le negotium Siciliae restera un dossier ouvert, légué à ses successeurs — et ce n'est qu'avec Urbain IV et Clément IV, par l'appel à Charles d'Anjou, que la papauté finira par briser les Hohenstaufen.
Le rêve d'unité et la menace tartare
Le pontificat n'est pourtant pas sans horizons plus vastes. Alexandre IV travaille à la réunion des Églises d'Orient avec Rome et tente, en vain, d'organiser une croisade contre les Tartares (les Mongols), dont les raids menacent la Pologne et la Hongrie en 1259-1260.[45][46] Mais ces grands projets se heurtent partout au même mur : l'absence de moyens et l'éparpillement des forces chrétiennes. Le pape voit les périls ; il ne peut les conjurer.
Mort et héritage
Chassé de Rome, mort à Viterbe
Alexandre IV ne réside presque jamais dans sa ville épiscopale. Rome, travaillée par les factions et par un sénateur hostile, lui est largement fermée ; il gouverne depuis Naples, Anagni puis Viterbe, où la curie s'installe. C'est là, à Viterbe, qu'il meurt le 25 mai 1261, et qu'il est inhumé dans la cathédrale — son tombeau, aujourd'hui disparu, fut détruit dès 1490.[47][48]
Sa mort ouvre l'un des plus longs vacances du Siège apostolique du siècle : il faudra trois mois aux cardinaux, réunis à Viterbe, pour lui donner un successeur en la personne d'Urbain IV.
Un pontificat à deux visages
L'héritage d'Alexandre IV est précisément celui que laissait pressentir le portrait de Matthieu Paris : lumineux dans l'ordre spirituel, sombre dans l'ordre politique. Au crédit du pontificat : la protection décisive des mendiants, la fondation de l'ordre de Saint-Augustin, la canonisation de sainte Claire, la défense de la théologie scolastique naissante, l'encadrement prudent de l'Inquisition. Au passif : le lourd échec face aux Hohenstaufen, le gouffre financier du negotium Siciliae, l'incapacité à tenir Rome.
| Domaine | Réussites | Échecs |
|---|---|---|
| Ordres religieux | Protection des mendiants ; fondation des Augustins (1256) | — |
| Sainteté | Canonisation de sainte Claire (1255) ; stigmates de saint François confirmés | — |
| Université | Maintien des franciscains et dominicains à Paris | Rupture durable avec les maîtres séculiers |
| Foi | Condamnation de l'« Évangile éternel » ; Inquisition encadrée | — |
| Politique | Tentatives d'union avec l'Orient | Excommunications sans effet contre Manfred |
| Sicile | — | Fiasco du negotium Siciliae ; sacre de Manfred (1258) |
C'est l'image d'un saint homme dépassé par son temps, dont la douceur et la piété n'ont pu compenser le manque de poigne. L'Histoire, qui aime les conquérants, l'a longtemps négligé ; mais l'historien de l'Église retient qu'un pape peut manquer la politique et réussir l'essentiel — car les ordres qu'il a sauvés et fondé ont porté, eux, des fruits de plusieurs siècles.
Chronologie
| Date | Événement | Portée |
|---|---|---|
| Fin XIIᵉ s. | Naissance de Rinaldo à Jenne | Maison des Conti di Segni |
| 1227 | Cardinal-diacre, protecteur des franciscains | Lien avec les mendiants |
| 1231 | Cardinal-évêque d'Ostie | Doyen du Sacré Collège |
| 12 décembre 1254 | Élection à Naples | Successeur d'Innocent IV |
| 25 mars 1255 | Excommunication de Manfred | Reprise du combat anti-Hohenstaufen |
| 9 avril 1255 | Investiture de la Sicile à Edmond d'Angleterre | Début du negotium Siciliae |
| 14 avril 1255 | Bulle Quasi lignum vitae | Défense des mendiants à Paris |
| 26 septembre 1255 | Canonisation de sainte Claire | Bulle Clara claris praeclara |
| 23 octobre 1255 | Condamnation de l'« Évangile éternel » | Commission d'Anagni |
| 9 avril 1256 | Bulle Licet ecclesiae catholicae | Fondation de l'ordre de Saint-Augustin |
| 5 octobre 1256 | Bulle Romanus Pontifex | Condamnation de Guillaume de Saint-Amour |
| Août 1258 | Sacre de Manfred à Palerme | Échec pontifical en Sicile |
| 9 décembre 1257 (réit. 15 déc. 1258) | Bulle Quod super nonnullis | Inquisition limitée à l'hérésie |
| 25 mai 1261 | Mort à Viterbe | Fin du pontificat |
- 12 décembre 1254Élection à Naples
À la mort d'Innocent IV, le cardinal-évêque d'Ostie est élu pape sous le nom d'Alexandre IV.
- 1255L'année des grands actes
Excommunication de Manfred (mars), offre de la Sicile à l'Angleterre et bulle Quasi lignum vitae (avril), canonisation de sainte Claire (septembre), condamnation de l'« Évangile éternel » (octobre).
- 9 avril 1256Grande Union des Augustins
La bulle Licet ecclesiae catholicae fond les congrégations d'ermites en l'ordre de Saint-Augustin.
- 5 octobre 1256Condamnation de Guillaume de Saint-Amour
La bulle Romanus Pontifex condamne le De periculis ; le maître séculier est banni de France.
- Août 1258Sacre de Manfred
Le fils de Frédéric II se fait couronner roi de Sicile à Palerme, malgré l'opposition pontificale.
- 25 mai 1261Mort à Viterbe
Alexandre IV meurt loin de Rome, « impuissant à enrayer les maux de l'époque ».
Ce que révèle ce pontificat
La force de l'Église n'est pas d'abord politique
Le cas d'Alexandre IV est une leçon d'histoire ecclésiale. Un pape peut échouer dans tous ses calculs temporels — perdre la Sicile, ruiner ses alliés, fuir Rome — et néanmoins servir puissamment l'Église par des actes qui ne paient pas sur le moment : sauver les mendiants à Paris, fonder un ordre, canoniser une sainte, condamner une hérésie. Ce que la chrétienté doit à Alexandre IV n'est pas une victoire militaire ; c'est la survie des forces spirituelles qui transformeront l'Église du bas Moyen Âge.
Le discernement du vrai et du faux dans l'ordre franciscain
Le pontificat illustre aussi un équilibre rare : aimer un ordre sans être dupe de ses dérives. Alexandre IV protège les franciscains contre leurs ennemis du dehors (les séculiers de Paris) tout en condamnant fermement leurs égarements du dedans (l'« Évangile éternel » de Gérard de Borgo San Donnino). Cette double fidélité — à la réforme mendiante et à la vérité de la foi — est le visage le plus durable de son règne.
Sainteté personnelle et limites du gouvernement
Enfin, Alexandre IV rappelle que la sainteté privée ne suffit pas à faire un grand gouvernant. L'Église a besoin de pasteurs priants ; elle a besoin aussi, dans les heures de crise, de volontés fermes. Le portrait de Matthieu Paris — l'homme de prière qui prête trop l'oreille aux flatteurs — vaut comme un avertissement : la bonté, sans le discernement et la force, laisse les loups gouverner à la place du berger.
Sources
Sources primaires et corpus médiévaux
- Bulles d'Alexandre IV — recensées dans Auguste Potthast, Regesta Pontificum Romanorum (1198-1304), vol. 2, Berlin, 1875 ; et, pour les actes franciscains, dans le Bullarium Franciscanum, vol. 2.
- Bulle Clara claris praeclara (Anagni, 26 septembre 1255) — texte de la canonisation de sainte Claire, conservé dans le Bullarium Franciscanum.[49]
- Matthieu Paris, Chronica Majora, éd. Henry Richards Luard, Rolls Series, Londres, 1872-1883 — portrait contemporain d'Alexandre IV.[50]
Sources savantes modernes
| Auteur | Référence | Apport |
|---|---|---|
| Michel-Marie Dufeil | Guillaume de Saint-Amour et la polémique universitaire parisienne, 1250-1259, Paris, Picard, 1972 | La querelle de Paris |
| David Gutiérrez | The Augustinians in the Middle Ages, 1256-1356, Villanova, 1984 | La fondation de l'ordre de Saint-Augustin |
| Steven Runciman | The Sicilian Vespers, Cambridge University Press, 1958 | Le contexte sicilien et les Hohenstaufen |
| Treccani | « Alessandro IV », Enciclopedia dei Papi, 2000 | Cadre biographique et chronologique |
Sources encyclopédiques de référence
Les notices encyclopédiques croisées — The Catholic Encyclopedia (1907), Enciclopedia dei Papi (Treccani), Encyclopædia Britannica — fournissent le cadre factuel de base, à confronter aux sources primaires et aux monographies.[51][52][53]
Pour aller plus loin
- Pape Alexandre III (1159-1181) — le grand canoniste qui fixa la règle des deux tiers du conclave.
- Pape Alexandre II (1061-1073) — autre Alexandre, pape de la réforme grégorienne naissante.
- Pape Grégoire IX (1227-1241) — l'oncle d'Alexandre IV, qui le fit cardinal et protecteur des franciscains.
- Pape Innocent IV (1243-1254) — le prédécesseur, artisan de la lutte contre Frédéric II.
- Joachim de Fiore et le joachimisme — la source de l'« Évangile éternel » condamné en 1255.
- Saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure — les maîtres mendiants défendus par Alexandre IV à Paris.
- L'Université de Paris et la scolastique — le cadre de la querelle des séculiers et des mendiants.
Notes et références
J. P. Kirsch, "Pope Alexander IV", The Catholic Encyclopedia, vol. 1, Robert Appleton Company, New York, 1907, repris par New Advent : Rinaldo, comte de Segni, neveu de Grégoire IX, cardinal-diacre (1227) puis cardinal-évêque d'Ostie (1231), protecteur des franciscains, élection à Naples le 12 décembre 1254, faveur aux mendiants, canonisation de sainte Claire, excommunication de Manfred (25 mars 1255), efforts contre les Tartares, mort à Viterbe le 25 mai 1261. URL : https://www.newadvent.org/cathen/01287b.htm.
1 9 11 16 17 19 20 22 40 46 47 51Treccani, "Alessandro IV", Enciclopedia dei Papi (2000) et Enciclopedia on line : Rinaldo di Jenne, des Conti di Segni, cardinal-évêque d'Ostie, élection de 1254, protection des ordres mendiants, fondation des Ermites de Saint-Augustin, conflit avec Manfred, résidence à Anagni et Viterbe, mort le 25 mai 1261. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/alessandro-iv_(Enciclopedia-dei-Papi)/.
2 15 18 21 48 52Michel-Marie Dufeil, Guillaume de Saint-Amour et la polémique universitaire parisienne, 1250-1259, Paris, A. & J. Picard, 1972 : étude de référence sur la querelle des maîtres séculiers et des ordres mendiants à l'Université de Paris, les statuts de 1252, la bulle Quasi lignum vitae (14 avril 1255), la protestation universitaire du 2 octobre 1255, le De periculis novissimorum temporum (septembre 1256) et la condamnation de Guillaume de Saint-Amour.
3 10 24 26 27Alexandre IV, bulle de canonisation Clara claris praeclara, Anagni, 26 septembre 1255 (Bullarium Franciscanum, vol. 2) : canonisation de sainte Claire d'Assise, morte le 11 août 1253, deux ans après sa mort ; jeu de mots sur clara (« lumineuse ») et tradition de la lumière annoncée à sa mère.
4 29 30 49David Gutiérrez, The Augustinians in the Middle Ages, 1256-1356, Augustinian Historical Institute, Villanova, 1984 : la « Grande Union » de 1256, la bulle Licet ecclesiae catholicae du 9 avril 1256, la fusion des ermites de Jean le Bon, de Brettino, de saint Guillaume, du Monte Favale et de Toscane en l'ordre des Ermites de Saint-Augustin, et sa transformation en ordre mendiant urbain.
5 12 32 33 34Encyclopædia Britannica, "Alexander IV (pope)" : cardinal-diacre (1227) et cardinal-évêque d'Ostie (1231), élection de 1254, poursuite de la guerre d'Innocent IV contre les Hohenstaufen, investiture de la Sicile à Edmond d'Angleterre, couronnement de Manfred (1258), faveur aux frères mendiants face aux maîtres séculiers de Paris, extension de l'Inquisition en France, tentative vaine de croisade contre les Tartares, mort le 25 mai 1261. URL : https://www.britannica.com/biography/Alexander-IV-pope.
6 13 37 44 45 53Steven Runciman, The Sicilian Vespers. A History of the Mediterranean World in the Later Thirteenth Century, Cambridge University Press, 1958 : cadre du conflit entre la papauté et les Hohenstaufen, le rôle de Manfred dans le royaume de Sicile, l'« affaire de Sicile » (negotium Siciliae) et l'appel ultérieur à Charles d'Anjou sous les successeurs d'Alexandre IV.
7 14 39 42Matthieu Paris, Chronica Majora, éd. Henry Richards Luard, Rolls Series 57, Londres, 1872-1883 : portrait d'Alexandre IV. Le verbatim latin de l'édition Luard et sa traduction exacte n'ayant pu être contrôlés, la citation directe est ici rendue en paraphrase — un pape pieux et priant, mais trop influençable par son entourage.
8 23 50Alexandre IV, bulle Quasi lignum vitae, 14 avril 1255 : annulation des statuts de l'Université de Paris dirigés contre les frères mendiants et garantie de leur droit d'enseigner publiquement. Voir M.-M. Dufeil, op. cit., et la Catholic Encyclopedia, "William of Saint-Amour" (New Advent, cathen 15637d).
25Alexandre IV, bulle Romanus Pontifex, 5 octobre 1256 : condamnation du traité De periculis novissimorum temporum de Guillaume de Saint-Amour et ordre de le brûler ; le maître est ensuite banni du royaume de France et interdit d'enseignement. Voir Catholic Encyclopedia, "William of Saint-Amour", et M.-M. Dufeil, op. cit.
28Alexandre IV, bulle Benigna operatio, 29 octobre 1255 : attestation pontificale de la réalité des stigmates de saint François d'Assise. Voir A. Potthast, Regesta Pontificum Romanorum, vol. 2.
31Alexandre IV, commission de cardinaux réunie à Anagni (1255) et bref du 23 octobre 1255 adressé à l'évêque de Paris : condamnation du Liber introductorius in Evangelium aeternum du franciscain Gérard de Borgo San Donnino (Paris, 1254), qui radicalisait Joachim de Fiore en annonçant pour 1260 un « troisième âge » de l'Esprit remplaçant le Nouveau Testament, avec ordre de détruire l'ouvrage. Voir l'Encyclopaedia Britannica, 11ᵉ éd. (1911), « Joachim of Floris » (bref pontifical daté du 23 octobre 1255) ; date confirmée par l'édition critique des Tractatus tres de paupertate de Jean Peckham et par les études joachimites récentes (commission d'Anagni, lettre au prélat parisien). Aucun second acte pontifical daté du 4 novembre 1255 sur ce dossier n'est attesté par les sources consultées. La participation personnelle de saint Bonaventure et de saint Thomas d'Aquin aux travaux n'ayant pu être vérifiée à la source, elle n'est pas affirmée ici. La distinction est nette : c'est l'ouvrage du disciple qui est condamné, non Joachim lui-même.
35 36Alexandre IV, bulle Quod super nonnullis, 9 décembre 1257, réitérée le 15 décembre 1258 (puis en janvier 1260) : les inquisiteurs ne connaissent pas des affaires de divination ou de sortilège, sauf hérésie manifeste — limitation de la compétence inquisitoriale au domaine de la foi. Voir H. C. Lea, A History of the Inquisition of the Middle Ages, vol. 1 (références aux manuscrits Doat et au Liber Sextus) ; pour 1258, la bulle Accusatus interdit de même à l'Inquisition les affaires de sorcellerie « nisi manifeste haeresim saperent ».
38Investiture du royaume de Sicile à Edmond d'Angleterre, fils d'Henri III, confirmée par Alexandre IV début avril 1255, moyennant de très lourdes contreparties financières et militaires. La Catholic Encyclopedia (« Pope Alexander IV ») atteste le traité conclu avec les envoyés d'Henri III quelques jours après le 25 mars 1255, remettant la Sicile à Edmond de Lancastre ; voir S. Runciman, The Sicilian Vespers, sur l'ampleur financière du negotium Siciliae. Le détail chiffré des contreparties n'ayant pu être vérifié à la source, il n'est pas repris ici.
41Bulle d'Alexandre IV d'avril 1261 (datée du 12 avril selon la tradition historiographique courante, du 13 avril — au Latran — selon une histoire locale fondée sur les Patent Rolls) déliant le roi Henri III d'Angleterre et les magnats de son royaume des serments prêtés dans les Provisions d'Oxford (1258) — attribution confirmée (bulle ensuite confirmée par Urbain IV), jour exact variable selon les sources, ici ramené au mois certain.
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