L'université de Paris et la scolastique

Née de l'école cathédrale Notre-Dame et consacrée par la bulle Parens Scientiarum de Grégoire IX (1231), l'université de Paris devient la capitale intellectuelle de la chrétienté médiévale : faculté de théologie, Sorbonne, Pierre Lombard, Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Bonaventure et Duns Scot y forgent la grande méthode scolastique.

Ignispedia

L'université de Paris est la grande institution intellectuelle de la chrétienté médiévale latine. Née à la fin du XIIᵉ siècle des écoles qui entourent la cathédrale Notre-Dame, elle se constitue comme une corporation de maîtres et d'étudiants (universitas magistrorum et scholarium) reconnue d'abord par le roi de France, puis par le Saint-Siège. Sa charte fondatrice est la bulle Parens Scientiarum, promulguée par Grégoire IX le 13 avril 1231 au sortir d'une crise de deux ans entre l'université, l'évêque et la régente du royaume.

Paris est, au XIIIᵉ siècle, la capitale européenne de la théologie. Les Dominicains et les Franciscains y envoient leurs meilleurs jeunes maîtres ; Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Bonaventure de Bagnoregio y enseignent au XIIIᵉ siècle ; au début du XIVᵉ siècle, Jean Duns Scot prolonge cet apogée parisien : sententiaire en 1302-1303, maître régent en 1306-1307, il y dispute son Quodlibet et y défend l'Immaculée Conception (voir ci-dessous « Bienheureux Jean Duns Scot, le Docteur subtil »). C'est sur les bancs de la faculté de théologie que se construit la grande synthèse appelée scolastique : une manière rigoureuse, méthodique et publique de chercher l'intelligence de la foi, héritée des Pères et structurée par la lectio, la quaestio et la disputatio.

La scolastique n'est pas seulement un style ancien. C'est, selon la Catholic Encyclopedia, "la délimitation claire des domaines respectifs de la philosophie et de la théologie" : ni confusion, ni séparation, mais harmonie d'une raison qui ose chercher et d'une foi qui ne se ferme pas[1]. C'est aussi, dans la définition canonique de saint Anselme reprise par tous les maîtres parisiens, la fides quaerens intellectum — "la foi cherchant l'intelligence"[2].

Trois crises traversent cette histoire : la grève de 1229, qui aboutit à la consécration de l'indépendance universitaire ; la querelle des séculiers et des mendiants des années 1250-1270 ; et les condamnations de 1270 et 1277 prononcées par l'évêque Étienne Tempier contre certaines propositions averroïstes (voir ci-dessous « Les condamnations de 1270 et 1277 », qui dit lesquelles et ce que l'Église leur oppose). L'université en sort transformée mais vivante, et son modèle — facultés, nations, collèges, grades, disputes publiques — devient la matrice de toutes les universités d'Occident.

Comment naît l'université de Paris ?

L'école cathédrale de Notre-Dame, matrice de l'université

L'université de Paris ne naît pas d'un acte de fondation unique. Elle émerge progressivement, entre la fin du XIIᵉ siècle et 1231, à partir des écoles cathédrales qui se sont multipliées autour de la cathédrale Notre-Dame de Paris, dépendant juridiquement du chancelier de la cathédrale, qui détient la licentia docendi, le droit d'octroyer la licence d'enseigner[3].

À côté de l'école épiscopale subsistent les écoles de l'abbaye de Saint-Victor, fondée en 1108 par Guillaume de Champeaux et marquée par la spiritualité d'Hugues et de Richard, et celle de Sainte-Geneviève, sur la rive gauche, qui restera plus indépendante du chapitre cathédral. La rive gauche de la Seine devient, au tournant du XIIIᵉ siècle, le quartier des écoles : le futur Quartier latin, où l'on parle latin entre maîtres et étudiants venus de toute l'Europe[4].

Abélard et Pierre Lombard, précurseurs de la méthode

Les Quatre Livres des Sentences de Pierre Lombard, manuel de base de toute la théologie scolastique du XIIIᵉ au XVIᵉ siècle. Copie italienne vers 1280 (Florence, Bibliothèque Laurentienne, pluteo 25 dex. 1). Photo Sailko, Wikimedia Commons, CC BY 3.0.

Avant que l'université ne soit constituée juridiquement, deux maîtres préparent le terrain intellectuel. Pierre Abélard (1079-1142), philosophe et théologien d'une intelligence brillante et d'un caractère difficile, enseigne à Notre-Dame puis à Sainte-Geneviève et ailleurs. Il introduit dans la théologie le procédé qui deviendra central : opposer méthodiquement les autorités contraires de l'Écriture et des Pères, et chercher la solution par la raison. Son Sic et non énumère 158 questions où des passages patristiques semblent se contredire, et invite à les harmoniser. Saint Bernard de Clairvaux s'opposera à lui au concile de Sens en juin 1140, redoutant qu'une raison non purifiée ne dissolve les mystères ; Innocent II le condamnera. Mais Benoît XVI lui-même reconnaît qu'Abélard, malgré ses condamnations, "contribua de manière décisive au développement de la théologie scolastique"[5].

C'est Pierre Lombard (vers 1095-1160), chanoine puis évêque de Paris, qui donne à la méthode son outil pédagogique décisif. Vers 1155-1158, il achève les Quatre Livres des Sentences (Sententiae in IV libris distinctae), répartis en 4 livres et 182 distinctions (48, 44, 40 et 50 pour les livres I à IV). Le plan suit l'ordre de Dieu, des créatures, de l'incarnation et de la rédemption, puis des sacrements et des fins dernières. Le IVᵉ concile du Latran en 1215, par son canon 2, condamne le libelle de Joachim de Fiore contre Pierre Lombard et fait sienne sa doctrine trinitaire[6].

À partir du XIIIᵉ siècle, commenter les Sentences devient l'épreuve obligée de tout candidat à la maîtrise en théologie de l'université de Paris. Le commentaire des Sentences est, dans la pratique universitaire, l'équivalent médiéval d'une thèse de qualification : un travail dense, publié, défendu, où le futur maître prend position sur toute la doctrine catholique. Thomas d'Aquin, Bonaventure, Albert le Grand, Duns Scot ont tous commenté Pierre Lombard avant leur enseignement personnel[7].

Les premiers statuts et la reconnaissance romaine (1200-1215)

La date de 1200 est traditionnellement retenue comme premier acte royal : Philippe Auguste accorde des privilèges aux maîtres et étudiants parisiens et reconnaît leur statut clérical. C'est un acte protecteur ponctuel, après un incident grave entre étudiants allemands et bourgeois de Paris, mais il ne crée pas encore une institution constituée.

L'acte décisif est la lettre du cardinal Robert de Courçon en 1215. Légat du pape Innocent III, lui-même ancien étudiant de Paris, Robert de Courçon donne à la jeune corporation des maîtres et étudiants parisiens (universitas magistrorum et scholarium) ses premiers statuts complets : conditions d'âge pour enseigner les arts (vingt ans minimum) et la théologie (trente-cinq ans après huit ans d'études), durée des études, livres autorisés, mode des disputes, vêtement des maîtres[8].

Robert de Courçon interdit explicitement l'enseignement de la Métaphysique et de la Physique d'Aristote, alors mal traduites et perçues comme dangereuses pour la foi. Cette interdiction ne tiendra pas longtemps : tout le travail intellectuel du XIIIᵉ siècle consistera précisément à assimiler Aristote de manière catholique, ce que feront Albert le Grand et Thomas d'Aquin.

La grève de 1229 et la bulle Parens Scientiarum (1231)

Saint Louis remet à Robert de Sorbon la charte de la fondation de la Sorbonne. Peinture de François Flameng, fin du XIXᵉ siècle, conservée à la Sorbonne. Wikimedia Commons, domaine public.

Le tournant décisif vient d'une crise. Au Mardi gras de 1229, à la suite d'une querelle de prix dans une taverne du faubourg Saint-Marcel, des étudiants reviennent armés saccager l'établissement. Plutôt que de laisser la justice ecclésiastique exercer sa compétence sur les clercs, Blanche de Castille, régente du jeune saint Louis IX, ordonne une répression par les sergents royaux. Plusieurs étudiants sont tués — le chroniqueur anglais Raoul de Coggeshall parle de 320 clercs jetés dans la Seine, chiffre invérifiable mais qui dit l'ampleur du choc[9].

Maîtres et étudiants déclarent la grève. Les cours s'arrêtent. Une partie de la corporation se disperse vers d'autres villes : Reims, Toulouse, Oxford — qui en sort renforcée. La paralysie dure deux ans. Le pape Grégoire IX, lui-même ancien étudiant de Paris, intervient comme arbitre. Après médiation, il scelle le rétablissement par la bulle Parens Scientiarum, promulguée le 13 avril 1231[10].

Le nom même de la bulle est un programme : Parens Scientiarum — "la mère des sciences". Paris y est présentée comme une cité de lettres "resplendissant d'un éclat précieux"[11]. Le texte garantit :

  • la liberté de la corporation d'établir ses propres statuts (méthode et horaires des leçons, des disputes, accueil et tenue des étudiants) ;
  • la séparation des juridictions : un étudiant n'est pas arrêté pour dette par un sergent royal et relève de la justice ecclésiastique ;
  • l'obligation pour le chancelier de Notre-Dame de jurer de n'accorder la licence d'enseigner qu'aux candidats jugés dignes par leurs pairs, et d'examiner sans favoritisme ni considération d'origine ;
  • le pouvoir disciplinaire propre à l'université, qui peut exclure ceux qui violent les statuts[12].

Les historiens y voient à juste titre la Magna Carta de l'université de Paris : pour la première fois, une corporation universitaire reçoit du Saint-Siège lui-même la garantie de son autonomie intellectuelle et juridique[13]. Cette autonomie ne signifie pas indépendance vis-à-vis de l'Église : elle signifie au contraire que c'est l'Église, et non le pouvoir civil, qui en est le garant ultime.

« Paris, mère des sciences, comme une autre Cariath-Sépher, cité des lettres, brille d'une lumière éclatante, grande certes par ses étudiants, plus grande encore par ses maîtres. » — Grégoire IX, bulle Parens Scientiarum, 13 avril 1231[14]

Comment l'université de Paris est-elle organisée ?

Quatre facultés

L'université se structure en quatre facultés, dans une hiérarchie qui n'est pas seulement administrative mais doctrinale[15] :

FacultéNom médiévalDisciplinePlace
Faculté des artsFacultas artiumTrivium (grammaire, dialectique, rhétorique) et quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie, musique), introduction à la philosophieFaculté de base, environ 75 % des étudiants
Faculté de décretFacultas decretorumDroit canon (et auparavant droit civil, interdit à Paris en 1219 par Honorius III)Faculté supérieure
Faculté de médecineFacultas medicinaeMédecine, en lien avec la philosophie naturelleFaculté supérieure
Faculté de théologieFacultas theologiaeÉtude méthodique de la sacra pagina, des Sentences et des questions disputéesFaculté la plus haute, "reine"

La faculté des arts est obligatoire : on y entre jeune — les statuts postérieurs fixeront l'âge de la détermination à quatorze ans — et le cursus dure au minimum six ans, la licence n'étant conférée que vers vingt ans[16]. Les facultés "supérieures" — droit, médecine, théologie — s'ouvrent ensuite. La théologie demande, selon les statuts du cardinal de Courçon (1215), au moins huit années d'études et trente-cinq ans d'âge pour enseigner[17].

Quatre nations

Pour gérer la masse étudiante, la faculté des arts s'organise en quatre nations, attestées dès les premières décennies du XIIIᵉ siècle[18] :

  • Nation de France : maîtres et étudiants venus du sud de la France, d'Italie, d'Espagne et du Proche-Orient
  • Nation de Picardie : Artois, Picardie, Flandre, Brabant
  • Nation de Normandie : Normandie et Bretagne
  • Nation d'Angleterre : îles Britanniques, Empire germanique, Scandinavie

Chaque nation élit un procureur. Les quatre procureurs élisent à leur tour le recteur de la faculté des arts, qui finira par devenir le recteur de toute l'université. L'organisation par nation traduit une réalité concrète : on parle latin entre savants, mais les étudiants vivent en communautés linguistiques, partagent les mêmes hospitia, et les nations gèrent la solidarité interne, la pension, l'aide aux malades et la défense devant les autorités.

Recteur, chancelier, doyens

Trois autorités se partagent la vie de l'université :

  • Le chancelier de Notre-Dame, autorité ecclésiastique liée à l'évêque de Paris, qui détient le pouvoir de conférer la licence d'enseigner.
  • Le chancelier de Sainte-Geneviève sur la rive gauche, qui exerce un rôle analogue plus indépendant.
  • Le recteur, élu par les nations, à la tête de la corporation universitaire elle-même.

La bulle Parens Scientiarum limite explicitement le pouvoir du chancelier, qui doit examiner dans les trois mois et ne peut imposer ni serments excessifs ni prélèvements d'argent[19]. Cette tension entre autorité épiscopale et liberté corporative structure toute la vie médiévale de l'institution.

Les collèges et la naissance de la Sorbonne (1257)

La cour de la Sorbonne actuelle. Au cœur du Quartier latin, le site garde la mémoire du collège fondé par Robert de Sorbon en 1253-1257 pour les étudiants pauvres en théologie. Photo Wikimedia Commons, domaine public.

Si l'université conduit les études et confère les grades, elle n'organise pas le logement des étudiants. C'est le rôle des collèges, fondations charitables où des étudiants pauvres reçoivent gîte, couvert et encadrement spirituel. Le plus célèbre naît en 1253-1257 : Robert de Sorbon (1201-1274), chapelain et confesseur de saint Louis, théologien d'origine paysanne devenu chanoine de Cambrai puis de Paris, fonde une maison pour les "pauvres maîtres et étudiants en théologie". Saint Louis confirme la fondation en 1257, et le pape Alexandre IV l'approuve en 1259[20].

Le collège porte d'abord le nom officiel de Domus pauperum magistrorum studentium in theologia, "Maison des pauvres maîtres et étudiants en théologie". Le titre est précis : Robert de Sorbon veut que les bénéficiaires soient pauvres (égalité dans la pauvreté), maîtres ès arts ayant déjà fait leur cursus, et théologiens disposés à se consacrer pleinement à l'étude sans chercher d'autre rémunération professionnelle[21].

Le collège de Sorbonne n'est pas, à l'origine, un lieu d'enseignement public — c'est un lieu de résidence, doté très vite d'une bibliothèque riche. Mais il rayonne tellement par la qualité de ses docteurs que son nom finira par désigner par métonymie la faculté de théologie de Paris tout entière, puis l'université elle-même. Il forme avec le collège de Navarre (fondé en 1304 par Jeanne de Navarre), le collège du Cardinal Lemoine (1302) et le collège des Cholets la première génération des grands collèges parisiens[22].

À côté des collèges séculiers, les ordres mendiants — Dominicains à Saint-Jacques dès 1217, Franciscains aux Cordeliers — installent leurs propres studia qui obtiennent rapidement, non sans conflit, leurs chaires à la faculté de théologie. C'est dans ces studia mendiants que se formeront les plus grands maîtres scolastiques.

Qu'est-ce que la scolastique ?

Une méthode, pas seulement une école

Le mot scolastique vient de schola, "école". Il désigne d'abord, au sens technique, la manière de raisonner pratiquée dans les écoles cathédrales puis universitaires médiévales — la "doctrine de l'école". Il ne s'agit donc pas, d'abord, d'un contenu doctrinal particulier ni d'une école philosophique homogène : il s'agit d'une méthode de travail rationnel sur les textes sacrés et philosophiques.

La Catholic Encyclopedia en donne une définition serrée : "L'essence même de la scolastique est sa délimitation claire des domaines respectifs de la philosophie et de la théologie." Elle ajoute, contre une caricature courante, qu'au lieu d'être hostile à la raison, la scolastique repose au contraire sur "la conviction que la raison doit être employée pour élucider la vérité spirituelle"[23].

Trois noms scandent son histoire : scolastique naissante (IXᵉ-XIIᵉ siècle, d'Alcuin et Jean Scot Érigène à Anselme, Roscelin, Abélard, Pierre Lombard) ; âge d'or au XIIIᵉ siècle (Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Bonaventure), prolongé au début du XIVᵉ siècle par Duns Scot ; scolastique tardive (XIVᵉ-XVᵉ siècle, marquée par Guillaume d'Ockham et Jean Gerson — la devotio moderna, avec Thomas a Kempis, s'en distingue comme une réaction spirituelle, non comme une école scolastique)[24].

La lectio, la quaestio et la disputatio

Cours universitaire médiéval. Miniature de Laurentius de Voltolina pour le Liber ethicorum, vers 1360-1390 : un maître devant ses étudiants attentifs, dispersés ou endormis. Berlin, Kupferstichkabinett. Wikimedia Commons, domaine public.

Concrètement, la journée du maître scolastique repose sur trois exercices articulés.

La lectio est la lecture commentée d'un texte d'autorité : l'Écriture sainte pour la faculté de théologie, la Glose de l'Écriture, les Sentences de Pierre Lombard, ou les œuvres d'Aristote et de Boèce pour la faculté des arts. Le maître lit le texte phrase par phrase, l'explique, distingue les sens et les difficultés. La lectio est l'os de l'enseignement.

La quaestio prolonge la lectio. Lorsqu'un point soulève un problème, le maître le formule comme question : Utrum... — "Si oui ou non...". Il énumère les objections (les videtur quod non), donne une autorité contraire (le sed contra), puis sa réponse personnelle (responsio ou solutio), et résout enfin les objections une à une. Ce schéma — devenu canonique chez Thomas d'Aquin — apparaît dans toute la Somme théologique.

La disputatio, enfin, est l'exercice public le plus impressionnant : le maître dispute devant l'université entière sur une question préparée à l'avance (disputatio ordinaria) ou même sur une question proposée séance tenante par n'importe qui dans l'assistance (disputatio de quolibet). Les Quaestiones Quodlibetales de Thomas d'Aquin et de Duns Scot témoignent de l'exigence prodigieuse de cet exercice : il faut accepter le combat intellectuel public, sans préparation, et répondre à des objections imprévues sur n'importe quel sujet de foi ou de philosophie[25].

Les commentaires sur les Sentences et les sommes

De ces exercices naissent les grands genres littéraires de la scolastique :

  • Les commentaires bibliques (lecture suivie d'un livre de l'Écriture)
  • Les commentaires sur les Sentences de Pierre Lombard (l'épreuve de jeunesse)
  • Les Questions disputées (Quaestiones disputatae) sur des thèmes précis (vérité, mal, âme, vertus)
  • Les Quodlibets (réponses publiques sur n'importe quelle question)
  • Les Sommes (Summae), tentatives de synthèse de tout le savoir théologique
  • Les commentaires d'Aristote (Albert le Grand et Thomas d'Aquin en feront un usage massif)

La Somme théologique de Thomas d'Aquin, écrite entre 1266 et 1273, est l'aboutissement de ce genre. Elle reprend en propre la méthode de la quaestio dans plusieurs milliers d'articles. Chaque article suit la structure : titre interrogatif, objections, sed contra, corpus, réponses aux objections. C'est la cathédrale intellectuelle de la scolastique latine.

Fides quaerens intellectum : la foi cherchant l'intelligence

La scolastique n'est pas un rationalisme — au sens moderne où la raison se sépare de la foi et finit par la juger. C'est, dans la formule classique de saint Anselme de Cantorbéry (1033-1109), une foi qui cherche l'intelligence (fides quaerens intellectum). Le théologien part de la foi reçue, croit ce que l'Église croit, et cherche ensuite à comprendre les raisons de croire, l'harmonie des mystères et leurs implications.

Benoît XVI, dans son audience du 4 novembre 2009, rappelait que cette définition anselmienne — fides quaerens intellectum[26] — est reçue comme une définition traditionnelle, y compris par saint Bernard ; l'écart entre Bernard et Abélard ne porte pas sur la définition mais sur l'usage prudent de la raison : pour Bernard, "la théologie a un unique but : promouvoir l'expérience vivante et intime de Dieu" ; pour Abélard, la raison critique doit pouvoir examiner les énoncés de foi sans menacer le mystère[27]. Toute la scolastique mûre — Albert, Thomas, Bonaventure — tiendra les deux ensemble : rigueur rationnelle et intériorité spirituelle.

« La foi et la raison sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité. » — Jean-Paul II, encyclique Fides et Ratio, 14 septembre 1998, introduction[28]

Qui sont les grands maîtres scolastiques ?

Pierre Lombard, le Maître des Sentences

Pierre Lombard (vers 1095-1160) vient d'Italie du Nord. Étudiant à Bologne, puis à Reims, il arrive à Paris vers 1136 où il enseigne à l'école cathédrale. Il en devient finalement évêque de Paris, peu de temps avant sa mort. Sa Magna glossatura sur saint Paul et sur les Psaumes témoigne déjà de son génie d'organisation, mais ce sont les Quatre Livres des Sentences (vers 1155-1158) qui consacrent son nom[29].

Le IVᵉ concile du Latran (1215), sous Innocent III, approuve sa doctrine trinitaire contre les objections de Joachim de Fiore. Cette approbation officielle fait des Sentences le manuel autorisé : tous les futurs maîtres en théologie de Paris (et au-delà, de toute la chrétienté latine) devront le commenter pour accéder à leur grade. Pendant trois siècles, du XIIIᵉ jusqu'au début du XVIᵉ, le Maître des Sentences est l'autorité pédagogique fondamentale en théologie systématique[30].

Saint Albert le Grand, intégrateur d'Aristote

Saint Albert le Grand, portrait par Tommaso da Modena (1352) dans la salle capitulaire de l'ancien couvent dominicain de San Niccolò à Trévise. Wikimedia Commons, domaine public.

Albert le Grand (vers 1200-1280), dominicain souabe, est l'un des plus grands esprits du Moyen Âge. Théologien, philosophe, naturaliste, il s'attaque à la tâche immense d'assimiler tout Aristote à la pensée chrétienne, dans un mouvement où la Métaphysique et la Physique, longtemps suspectes, deviennent les piliers d'une nouvelle philosophie naturelle catholique.

Albert obtient sa maîtrise en théologie à Paris vers 1245 et y enseigne comme régent jusqu'en 1248 à la chaire dominicaine du couvent Saint-Jacques. En 1248, il fonde à Cologne le grand studium generale dominicain et le dirige jusqu'en 1254. C'est dans ces deux villes — Paris et Cologne — qu'il a pour disciple le jeune Thomas d'Aquin, qui le suit à Cologne et y poursuit ses études sous sa direction[31].

Albert n'est pas seulement maître de Thomas ; il est aussi l'auteur d'une œuvre encyclopédique immense, qui couvre la logique, la physique, la métaphysique, la psychologie, les sciences naturelles (minéralogie, botanique, zoologie) et la théologie. Sa canonisation tardive (1931) et sa proclamation comme patron des scientifiques par Pie XII en 1941 disent quelque chose d'essentiel : la scolastique parisienne, au XIIIᵉ siècle, assume la science.

Saint Thomas d'Aquin, le Docteur commun

Saint Thomas d'Aquin, polyptyque de Carlo Crivelli pour la basilique San Domenico d'Ascoli Piceno, 1476. National Gallery de Londres. Wikimedia Commons, domaine public.

Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), dominicain italien, élève d'Albert, devient maître en théologie à Paris au printemps 1256 : sur ordre d'Alexandre IV, le chancelier lui confère la licence d'enseigner alors qu'il n'a que trente et un ans et que les statuts en demandent trente-cinq[32]. Il enseigne d'abord à la chaire dominicaine de Saint-Jacques jusqu'en 1259. Pendant cette première période parisienne, il rédige les Questions disputées De veritate, les premiers Quodlibets et le commentaire du De Trinitate de Boèce[33].

Il quitte Paris en 1259 pour dix ans d'enseignement et d'écriture en Italie (Naples, Orvieto, Rome, Viterbe). C'est en Italie, vers 1265-1266, qu'il commence la composition de la Somme théologique. Il revient à Paris une seconde fois, de 1268 à Pâques 1272, dans une université alors traversée par la diffusion de l'aristotélisme et les querelles entre maîtres séculiers et réguliers. C'est là qu'il rédige la Seconde partie (Secunda Pars) de la Somme et l'essentiel de ses commentaires d'Aristote[34].

Sa doctrine est l'aboutissement de la scolastique parisienne. Reprenant Aristote, elle ne se contente pas d'un placage : elle subordonne le philosophe à la révélation et obtient ainsi une synthèse organique de la foi et de la raison. Fides et Ratio dira de lui qu'il "eut le mérite de mettre au premier plan l'harmonie qui existe entre la raison et la foi"[35]. Léon XIII fera de la Somme la référence obligée des séminaires catholiques par l'encyclique Aeterni Patris en 1879.

« De même que la grâce suppose la nature et la porte à son accomplissement, ainsi la foi suppose et perfectionne la raison. » — Jean-Paul II, encyclique Fides et Ratio, §43, à propos de la synthèse de Thomas d'Aquin[36]

L'article Ignispedia consacré spécifiquement à son œuvre maîtresse — la Somme théologique — détaille la structure et le contenu de cette cathédrale doctrinale.

Saint Bonaventure, le Docteur séraphique

Saint Bonaventure, peinture de Carlo Crivelli, fin du XVᵉ siècle. Wikimedia Commons, domaine public.

Saint Bonaventure de Bagnoregio (vers 1217-1274), franciscain italien, étudie les arts à Paris avant de prendre l'habit des Frères mineurs et de revenir y enseigner. Il devient maître régent de l'école franciscaine vers 1253, en même temps que Thomas d'Aquin obtient sa maîtrise dominicaine. Ces deux maîtres, mendiants, étrangers, jeunes, sont d'abord refusés par les maîtres séculiers de Paris — c'est l'épisode central de la querelle des séculiers et des mendiants — avant d'être imposés par l'autorité pontificale.

En 1257, Bonaventure est élu ministre général des Frères mineurs et quitte sa chaire universitaire. Il continue cependant d'écrire et de prêcher : sa Légende majeure de saint François, son Itinerarium mentis in Deum (1259), ses Collationes in Hexaemeron (1273) prolongent une œuvre dont la marque propre est de réunir scolastique et mystique[37].

Bonaventure n'oppose pas Thomas, mais il accentue d'autres dimensions : centralité du Christ et de la Croix, illumination divine de l'intelligence dans la lignée augustinienne, contemplation comme but de toute théologie. Il sera proclamé Docteur de l'Église par Sixte V en 1588. Le surnom de Docteur séraphique — par contraste avec le Docteur angélique Thomas — exprime cette inflexion mystique d'une théologie également rigoureuse.

Bienheureux Jean Duns Scot, le Docteur subtil

Le bienheureux Jean Duns Scot, surnommé le Docteur subtil pour la finesse de ses distinctions métaphysiques. Gravure ancienne, Wikimedia Commons, domaine public.

Jean Duns Scot (vers 1266-1308), franciscain écossais, achève à Oxford ses études avant de venir à Paris commenter les Sentences à partir de 1302. Exilé brièvement en 1303 pour avoir refusé de signer une protestation contre Boniface VIII dans le conflit qui opposait alors le pape au roi Philippe le Bel, il revient à Paris dès 1304 après la mort de Boniface VIII. Sa maîtrise en théologie en 1305 couronne une carrière intellectuelle d'une intensité exceptionnelle. Les années 1304-1307 sont l'apex de sa production : Ordinatio (révision de ses leçons sur les Sentences), Quaestiones Quodlibetales disputées devant l'université entière, Reportata Parisiensia[38].

Il est le premier grand maître à défendre publiquement, dans une dispute restée célèbre à Paris en 1307, la doctrine de l'Immaculée Conception de la Vierge Marie contre les objections des plus grands docteurs. Sa thèse — Marie a été préservée du péché originel par la grâce anticipée du mérite du Christ Rédempteur — résout l'objection thomiste classique (si Marie est immaculée, elle ne semble pas avoir besoin du Christ) et prépare le dogme proclamé par Pie IX en 1854[39].

Béatifié par Jean-Paul II en 1993, Duns Scot reçoit le surnom de Docteur subtil pour la finesse de ses distinctions métaphysiques : l'haecceitas — ce qui fait que chaque être est précisément celui-ci et non un autre — et la distinction formelle — deux aspects vraiment distincts au sein d'un même être. Son école sera, jusqu'au XVIIᵉ siècle, l'une des grandes alternatives au thomisme dans la tradition scolastique latine.

Quelles crises secouent l'université de Paris ?

La querelle des séculiers et des mendiants (1252-1257)

Dès leur arrivée à l'université, les ordres mendiants — Dominicains à partir de 1217, Franciscains peu après — obtiennent des chaires de théologie. Cela bouleverse l'équilibre traditionnel : les maîtres séculiers, qui avaient le monopole, voient leur position concurrencée. La crise éclate dans les années 1252-1257, animée par Guillaume de Saint-Amour, maître séculier, qui dénonce dans son De periculis novissimorum temporum (1255) la place des mendiants à l'université.

Le conflit est tranché par Rome. Le 5 octobre 1256, à Anagni, Alexandre IV condamne le De periculis : l'ouvrage doit être brûlé et son auteur est banni de France[40]. Thomas d'Aquin et Bonaventure répondent par des traités défendant la légitimité des religieux dans l'enseignement universitaire. La crise se solde par l'intégration définitive des mendiants à la faculté de théologie : c'est précisément à ce moment, en 1257, que Bonaventure devient ministre général et que Thomas d'Aquin commence sa première régence parisienne. Le visage du XIIIᵉ siècle théologique est alors largement façonné par ces deux ordres nouveaux, et par l'université qui les accueille malgré les résistances.

Les condamnations de 1270 et 1277

L'aristotélisation de la philosophie pose, à la faculté des arts, un problème redoutable : certains maîtres séculiers, lisant Aristote à travers le commentaire d'Averroès (Ibn Rushd), enseignent des propositions difficilement compatibles avec la foi chrétienne. Siger de Brabant et Boèce de Dacie sont les figures les plus marquantes de cet averroïsme latin parisien[41].

Le 10 décembre 1270, l'évêque Étienne Tempier promulgue une première condamnation de 13 propositions philosophiques et théologiques d'inspiration aristotélicienne ou averroïste, regroupées autour de quatre thèses :

  • l'éternité du monde,
  • la négation de la providence universelle de Dieu,
  • l'unité de l'intellect pour tous les hommes (monopsychisme averroïste),
  • le déterminisme[42].

Le 7 mars 1277, à la suite de la demande d'enquête adressée par le pape Jean XXI le 18 janvier 1277[43], le même Tempier prononce une seconde condamnation, beaucoup plus large : 219 articles philosophiques et théologiques jugés erronés et enseignés à la faculté des arts[44]. La condamnation cite explicitement la dénonciation par les maîtres incriminés d'une "double vérité" — l'idée qu'une chose pourrait être vraie en philosophie sans l'être en théologie. Tempier écrit : "Ils disent que ces choses sont vraies selon la philosophie, mais non selon la foi catholique, comme s'il y avait deux vérités contraires."[45].

L'événement revêt une portée symbolique majeure aux yeux des historiens de la pensée médiévale, par l'ampleur des propositions visées et le statut des personnes concernées[46]. Quelques articles touchent indirectement à des thèses thomistes (Thomas d'Aquin était mort trois ans plus tôt), notamment sur l'unicité de la forme substantielle, mais le cœur de la condamnation vise l'averroïsme latin. La condamnation de 1277 sera ultérieurement levée pour les articles concernant Thomas : Étienne de Bouret, évêque de Paris, déclare le 14 février 1325 qu'elle ne s'applique pas à sa doctrine[47].

Loin d'avoir paralysé la pensée chrétienne, ces condamnations ont eu un effet stimulant sur la nouvelle physique : en posant la toute-puissance de Dieu comme principe limitant des nécessités aristotéliciennes, elles ont libéré l'esprit médiéval pour envisager des hypothèses que la métaphysique aristotélicienne tenait pour impossibles (pluralité des mondes, vide, mouvement uniforme). Plusieurs historiens des sciences (Pierre Duhem au début du XXᵉ siècle, puis Edward Grant, Stanley Jaki) ont vu dans 1277 l'un des points de départ lointains de la science moderne[48].

Le déclin tardif et l'occamisme

Après l'apogée du XIIIᵉ siècle, la scolastique connaît au XIVᵉ siècle un infléchissement qu'on appelle parfois sa phase critique. Guillaume d'Ockham (vers 1287-1347) défend un nominalisme rigoureux et conteste la portée métaphysique des universaux ; les maîtres parisiens du XIVᵉ siècle développent une logique d'une sophistication redoutable — la suppositio, c'est-à-dire la manière dont un mot désigne une chose dans une phrase, et la consequentia, c'est-à-dire l'art de dire quelle conclusion découle vraiment de quelles prémisses —, mais le projet de synthèse théologique et métaphysique du XIIIᵉ siècle perd progressivement de sa force[49].

Au XVᵉ siècle, la devotio moderna (avec Thomas a Kempis et son Imitation de Jésus-Christ) et le retour aux sources scripturaires accentuent la réaction contre une scolastique trop technique. Au XVIᵉ siècle, l'humanisme et la Réforme provoqueront chez les catholiques une seconde scolastique (Salamanque, avec Vitoria, Cano, Suárez) qui prolongera et renouvellera le grand héritage. À Paris, la corporation universitaire continuera jusqu'à sa suppression par la Convention en 1793[50].

Quel héritage la scolastique a-t-elle laissé ?

Une architecture mentale durable

La scolastique parisienne du XIIIᵉ siècle a légué à la culture catholique une architecture mentale dont elle vit encore : la distinction soigneuse entre la philosophie et la théologie sans les séparer, la rigueur de la quaestio, le respect de l'autorité des Pères et des conciles, l'audace d'utiliser les sciences païennes pour comprendre la Révélation. Le Catéchisme de l'Église catholique (1992), encore aujourd'hui, doit sa structure de questions-réponses et sa langue précise à des siècles de pédagogie scolastique.

Léon XIII et l'encyclique Aeterni Patris (1879)

Le pape Léon XIII, auteur de l'encyclique Aeterni Patris (4 août 1879), qui restaure saint Thomas d'Aquin comme maître commun de la philosophie catholique. Photographie d'époque, Wikimedia Commons, domaine public.

Au XIXᵉ siècle, le pape Léon XIII discerne que les défis modernes (rationalisme, positivisme, libéralisme, socialisme) exigent un renouveau philosophique solide. Par l'encyclique Aeterni Patris du 4 août 1879, il propose saint Thomas d'Aquin comme maître commun des écoles catholiques : sa doctrine, écrit-il, n'est pas seulement une école parmi d'autres, mais un fondement d'unité doctrinale pour la philosophie chrétienne. L'encyclique inaugure le grand mouvement du néothomisme (Garrigou-Lagrange, Maritain, Gilson, Pieper) qui sera l'un des moteurs intellectuels du XXᵉ siècle catholique.

Jean-Paul II et l'encyclique Fides et Ratio (1998)

Cent vingt ans plus tard, le pape Jean-Paul II prolonge le geste de Léon XIII dans son encyclique Fides et Ratio du 14 septembre 1998. Le pape y défend l'autonomie de la raison philosophique et la nécessité pour la théologie d'une vraie philosophie ; il rappelle que la modernité s'est appauvrie en séparant la foi et la raison ; il propose à nouveau la synthèse thomiste comme modèle d'une articulation juste — sans nier la légitimité d'autres voies (augustinienne, bonaventurienne, scotiste)[51].

« La foi ne craint donc pas la raison, mais elle la recherche et elle s'y fie. De même que la grâce suppose la nature et la porte à son accomplissement, ainsi la foi suppose et perfectionne la raison. » — Jean-Paul II, encyclique Fides et Ratio, §43[52]

Une postérité contemporaine

La méthode scolastique, transposée, irrigue encore la théologie catholique contemporaine. Joseph Ratzinger (Benoît XVI) a souligné, dans sa catéchèse sur Bernard et Abélard, que la tension entre théologie monastique et théologie scolastique n'est pas un conflit à dépasser, mais une polarité féconde : la première vit dans l'expérience priante, la seconde dans la rigueur conceptuelle, et l'Église a besoin des deux pour ne céder ni au sentimentalisme ni au rationalisme[53].

L'université de Paris médiévale n'existe plus comme corporation : la Convention l'a supprimée en 1793 et la Sorbonne contemporaine n'est plus une faculté de théologie. Mais le modèle institutionnel qu'elle a inventé — facultés hiérarchisées, grades académiques (bachelier, licencié, maître, docteur), corporation autonome, disputes publiques, commentaires sur textes d'autorité — a essaimé dans le monde entier et reste la matrice de l'enseignement supérieur jusqu'aujourd'hui[54].

Que retenir ?

L'université de Paris est l'institution intellectuelle décisive du Moyen Âge chrétien. De la cathédrale Notre-Dame est née une corporation autonome de maîtres et d'étudiants, garantie par le pape Grégoire IX en 1231 dans la bulle Parens Scientiarum, et organisée en quatre facultés, quatre nations et de nombreux collèges, dont la Sorbonne fondée par Robert de Sorbon en 1257.

La scolastique n'est ni un rationalisme moderne ni une simple école philosophique. C'est une méthode : lectio, quaestio, disputatio ; une architecture intellectuelle où la foi cherche l'intelligence sans la dévorer ; une pratique communautaire où la vérité se cherche en disputant publiquement. Les plus grands maîtres — Pierre Lombard, Albert le Grand, Thomas d'Aquin, Bonaventure, Duns Scot — y ont donné des œuvres qui font encore aujourd'hui autorité.

Les crises mêmes de l'université — querelle des mendiants, condamnations de 1270 et 1277 — n'ont pas affaibli mais purifié sa tradition. Loin d'avoir étouffé la pensée, elles ont préparé une nouvelle articulation entre raison et foi qui a fécondé jusqu'à la naissance de la science moderne. Et lorsque, au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, l'Église a voulu reprendre la grande conversation entre la philosophie et la foi, c'est encore vers Paris du XIIIᵉ siècle qu'elle s'est tournée : Aeterni Patris de Léon XIII et Fides et Ratio de Jean-Paul II en sont les témoins majeurs.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. William Turner, « Scholasticism », The Catholic Encyclopedia, vol. 13, New York : Robert Appleton, 1912 (Nihil Obstat du 1er février 1912) ; transcription en ligne sans pagination sur New Advent. Verbatim : « the very essence of Scholasticism is, first, its clear delimitation of the respective domains of philosophy and theology » (« la délimitation claire des domaines respectifs de la philosophie et de la théologie »), et « the conviction that reason is to be used in the elucidation of spiritual truth » (« la conviction que la raison doit être employée pour élucider la vérité spirituelle »). Source : https://www.newadvent.org/cathen/13548a.htm.

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  2. Saint Anselme de Cantorbéry, Proslogion, Prooemium : « ut prius Exemplum meditandi de ratione fidei, et sequens Fides quaerens intellectum diceretur » — Anselme intitule ainsi son second opuscule : la foi cherchant l'intelligence. Texte latin : https://www.thelatinlibrary.com/anselmproslogion.html.

    2 26
  3. France Archives — Fondation du Collège de Sorbonne (1257) : présentation institutionnelle de l'université de Paris, écoles cathédrales, statuts de Robert de Courçon en 1215, structure en facultés, organisation en collèges et histoire jusqu'à la Révolution. Source : https://francearchives.gouv.fr/pages_histoire/39909.

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  4. Benoît XVI, audience générale du 4 novembre 2009, « Confrontation de deux modèles théologiques : Bernard et Abélard ». La théologie y est définie comme fides quaerens intellectum, « définition traditionnelle » dont Bernard accentue la fides et Abélard l'intellectus ; verbatim sur Abélard : « qui eut de nombreux disciples et contribua de manière décisive au développement de la théologie scolastique, destinée à s'exprimer de manière plus mûre et féconde au siècle suivant ». Texte sur vatican.va : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2009/documents/hf_ben-xvi_aud_20091104.html.

    5 27 53
  5. Pierre Lombard, Les Quatre Livres des Sentences. Datation vers 1155-1158 selon les études lombardiennes (Marcia Colish ; éd. critique Brady, Grottaferrata 1971-1981, traduite en anglais par Giulio Silano, PIMS). Structure en 4 livres et 182 distinctions : 48 au livre I (PIMS, The Sentences Book 1), 44 au livre II (PIMS, The Sentences Book 2), 40 au livre III, 50 au livre IV (dont 42 sur les sacrements et 8 sur les fins dernières). Le décompte des chapitres, variable selon les éditions, n'est pas retenu. Édition française : Éditions du Cerf, coll. Sagesses médiévales, trad. Marc Ozilou (« écrits au milieu du XIIᵉ siècle », « sur la recommandation du IVᵉ concile du Latran »). Canon 2 du IVᵉ concile du Latran (1215) : condamnation du libelle de Joachim de Fiore contre maître Pierre Lombard et profession de foi trinitaire (« Credimus cum Petro [Lombardo] », cf. Catholic Encyclopedia, « Peter Lombard »). Statut de manuel de base des facultés de théologie médiévales jusqu'au XVIᵉ siècle. Sources : https://www.editionsducerf.fr/librairie/livre/4301/Les-Quatre-Livres-des-Sentences-Premier-livre ; https://www.wordtrade.com/religion/christianity/lombardsentences.htm ; https://www.thefreelibrary.com/The+sacramental+world+in+the+Sentences+of+Peter+Lombard-a0184132933 ; https://www.newadvent.org/cathen/11768d.htm.

    6 7 29 30
  6. Robert de Courçon, statuts de l'université de Paris, 1215, trad. anglaise dans le Medieval Sourcebook (Fordham) : « No one is to lecture at Paris in arts before he is twenty years old » (« que nul n'enseigne les arts à Paris avant ses vingt ans ») ; pour la théologie : nul ne doit enseigner à Paris avant trente-cinq ans, ni sans au moins huit ans d'études. La leçon « vingt ans » du texte source tranche contre la variante « 21 ans » de certaines sources secondaires. Source : https://sourcebooks.fordham.edu/source/courcon1.asp.

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  7. Hastings Rashdall, The Universities of Europe in the Middle Ages, vol. 1, chap. V, pp. 334-337 : rixe du carnaval 1229 au Bourg Saint-Marcel (querelle de taverne, étudiants revenus armés le lendemain), répression du prévôt et de sa garde sur ordre de Blanche de Castille, mort de plusieurs étudiants, suspension des cours puis dispersion (Oxford, Cambridge, Toulouse, Orléans, Reims, Angers) ; récit adossé à Matthieu Paris (Chronica Majora, éd. Luard, III, 166-168), Bernard Gui et au Chartularium Universitatis Parisiensis (t. I, n° 62 et 64). Le chiffre de 320 clercs jetés dans la Seine vient de Raoul de Coggeshall (éd. Stevenson, 1875, p. 192) et reste invérifiable. Intervention de Grégoire IX et retour en 1231. Texte intégral : https://archive.org/details/universitiesofeu01hast.

    9 10
  8. Grégoire IX, bulle Parens Scientiarum Universitas, 13 avril 1231. Texte et présentation française sur laportelatine.org : serment du chancelier sur l'octroi de la licence, examen sous trois mois, autonomie de la corporation pour fixer méthodes et horaires des leçons et disputes, protection des étudiants contre les arrestations pour dette, pouvoir disciplinaire propre. Source : https://laportelatine.org/formation/magistere/bulle-parens-scientiarum-universitas-1231.

    11 12 14 19
  9. Parens scientiarum, Wikipédia anglophone : datation 13 avril 1231, contexte de la grève de 1229, qualification de "Magna Carta" de l'université de Paris, mention que Grégoire IX avait lui-même étudié la théologie à Paris. Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Parens_scientiarum.

    13
  10. Catholic Encyclopedia, "Bachelor of Arts", New Advent. Durée du cursus ès arts dans les universités médiévales : à Paris, les statuts de 1215 fixent un minimum de six ans, vingt ans d'âge pour l'achèvement et la licence ; les statuts postérieurs fixent l'âge de la détermination à quatorze ans. Source : https://www.newadvent.org/cathen/01756c.htm.

    16
  11. Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Histoire de Paris 1 (document officiel, 2015) : dès son origine, l'université se compose d'étudiants formant quatre nations suivant leur origine géographique (française, normande, picarde, anglaise). Les datations précises parfois avancées (bulle d'Honorius III en 1222, procureurs vers 1249) ne figurent pas dans ce document et restent à établir. Source : https://com-web.univ-paris1.fr/fileadmin/Service-com/webkey/Universite/Histoire_Paris1PantheonSorbonne.pdf.

    18
  12. Fondation de la Sorbonne au Moyen Âge — Robert de Sorbon, site officiel sorbonne.fr. Robert de Sorbon (1201-1274), chapelain de saint Louis ; fondation du collège des "pauvres maîtres et étudiants en théologie" en 1253 ; confirmation par Louis IX en 1257 ; approbation pontificale en 1259 ; rôle de la Sorbonne comme premier des grands collèges de la faculté de théologie. Source : https://www.sorbonne.fr/en/the-sorbonne/history-of-the-sorbonne/la-fondation-de-la-sorbonne-au-moyen-age-par-le-theologien-robert-de-sorbon/.

    20 21 22
  13. Jean-Paul II, encyclique Fides et Ratio, 14 septembre 1998. Introduction sur la foi et la raison comme "deux ailes" de l'esprit humain ; §43-44 sur saint Thomas d'Aquin et l'harmonie entre raison et foi (la grâce suppose et porte la nature à son accomplissement). Texte intégral sur vatican.va : https://www.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/encyclicals/documents/hf_jp-ii_enc_14091998_fides-et-ratio.html.

    28 35 36 51 52
  14. Stanford Encyclopedia of Philosophy, "Albert the Great". Maîtrise en théologie en 1245 et début de l'enseignement à Paris ; en 1248, nomination comme régent du studium generale nouvellement créé à Cologne ; Thomas d'Aquin le suit à Cologne et y poursuit ses études sous sa direction. Source : https://plato.stanford.edu/entries/albert-great/.

    31
  15. Thomas Aquinas, St., Encyclopedia.com (d'après le Chartularium universitatis Parisiensis). Dans le contexte tendu de la querelle des mendiants, Alexandre IV ordonne au chancelier d'accorder à Thomas la licence d'enseigner (licentia docendi) bien qu'il n'ait pas l'âge requis (acte du 3 mars 1256), puis de tenir sa leçon inaugurale de maître (17 juin 1256) ; maîtrise au printemps 1256 à trente et un ans, première régence 1256-1259, seconde régence 1268-1272. Source : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/thomas-aquinas-st.

    32 33 34
  16. Saint Bonaventure (1217-1274), biographie sur franciscains-paris.org. Études à Paris ; maîtrise franciscaine vers 1253 ; querelle des séculiers et des mendiants ; élection comme ministre général des Frères mineurs en 1257 ; Itinerarium mentis in Deum (1259) ; Légende majeure de saint François. Source : http://www.franciscains-paris.org/articles.php?lng=fr&pg=1795&tconfig=0.

    37
  17. Jean Duns Scot (1266-1308), biographie sur franciscains-paris.org. Études à Oxford et Paris ; commentaire des Sentences à partir de 1302 ; exil bref en 1303 pour avoir refusé de signer contre Boniface VIII ; retour à Paris en 1304 ; maîtrise en théologie en 1305 ; rédaction de l'Ordinatio et des Quaestiones Quodlibetales ; dispute publique parisienne de 1307 défendant l'Immaculée Conception. Source : http://www.franciscains-paris.org/articles.php?lng=fr&pg=1799&tconfig=0.

    38 39
  18. Catholic Encyclopedia, "St. Thomas Aquinas" et "William of St-Amour", New Advent : le livre de Guillaume de Saint-Amour est condamné par Alexandre IV à Anagni, le 5 octobre 1256, et le pape ordonne l'admission des mendiants au doctorat ; l'ouvrage est condamné au bûcher et son auteur banni de France. Aucun titre de bulle Romanus Pontifex en 1256 : ce titre désigne la bulle de Nicolas V du 8 janvier 1455 sur les découvertes portugaises. Sources : https://www.newadvent.org/cathen/14663b.htm ; https://www.newadvent.org/cathen/15637d.htm ; https://en.wikipedia.org/wiki/Romanus_Pontifex.

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  19. Étienne Tempier et les condamnations de 1270 et 1277, dossier Persée et Wikipédia. Premier syllabus de 13 propositions le 10 décembre 1270 (éternité du monde, négation de la providence, unité de l'intellect averroïste, déterminisme) ; second syllabus de 219 articles le 7 mars 1277 visant principalement les maîtres averroïstes de la faculté des arts (Siger de Brabant, Boèce de Dacie) ; thèse de la "double vérité" dénoncée par Tempier ; effets ultérieurs sur la libération de la physique aristotélicienne (Duhem, Grant, Jaki). Source : https://www.persee.fr/doc/thlou_0080-2654_1997_num_28_2_2883.

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  20. Condemnation of 1277, Stanford Encyclopedia of Philosophy. Caractère exceptionnel de la condamnation par l'ampleur des propositions et le statut des personnes visées ; six semaines entre les instructions pontificales et la publication du syllabus ; effets sur le développement ultérieur de la philosophie naturelle. Source : https://plato.stanford.edu/entries/condemnation/.

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  21. Catholic Theological Society of America, Proceedings (conflits des condamnations de 1270 et 1277) : après la canonisation de Thomas (23 juillet 1323), le 14 février 1325, Étienne de Bouret, évêque de Paris, « revoked any of the condemned propositions that might seem — or be asserted by some — to touch his doctrine » (il révoque celles des propositions condamnées qui sembleraient toucher sa doctrine). Confirmé en espagnol par Scripta Theologica (Esteban de Bourret, évêque de Paris, 1325). Sources : https://ejournals.bc.edu/index.php/ctsa/article/download/3301/2914 ; https://revistas.unav.edu/index.php/scripta-theologica/article/download/21957/17657.

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