En février 1208, dans une chapelle en ruine au pied d'Assise, un ancien fils de marchand d'une trentaine d'années entend lire l'évangile où le Christ envoie ses apôtres sans or, sans besace et sans deux tuniques. François s'écrie : « Voilà ce que je veux, voilà ce que je cherche. » De ce cri naîtra l'un des grands mouvements religieux du Moyen Âge : l'ordre des Frères mineurs, premier des grands ordres mendiants, qui va bouleverser la manière d'être religieux en Occident.[1][2]
Rien pourtant ne prédisposait cet homme à fonder un ordre. François ne voulait ni écrire de règle, ni diriger une institution, ni rivaliser avec les grands monastères. Il voulait seulement vivre l'Évangile à la lettre, dans la pauvreté et la minorité. Ce sont les compagnons qui affluent, puis l'Église elle-même, qui transformeront cette intuition évangélique en un ordre reconnu.[3][4]
Cette fondation n'est pas un accident : elle est le fruit le plus achevé d'une soif de vie apostolique qui traverse la société urbaine du tournant du XIIIᵉ siècle. Là où les mouvements vaudois et cathares dérivaient hors de l'Église, François a réussi l'exploit d'une pauvreté évangélique radicale soumise au Siège de Rome — grâce à la clairvoyance du pape Innocent III, qui, selon la tradition, vit en songe le poverello soutenant de son épaule la basilique du Latran prête à s'effondrer.[5][6]
Cet article retrace l'événement de la fondation, du printemps 1206 à la Règle définitive de 1223 : le contexte religieux du temps, la conversion de François, l'évangile de la Portioncule, l'arrivée des premiers frères, l'approbation romaine, et le lent passage d'une fraternité improvisée à un ordre doté d'une règle. Il ne refait ni la biographie complète de saint François d'Assise, ni l'histoire multiséculaire de l'ordre franciscain comme institution — la querelle de la pauvreté, les divisions, les grands docteurs —, qui ont leurs propres dossiers.
Pourquoi un ordre nouveau au début du XIIIᵉ siècle ?
On ne comprend pas la fondation franciscaine si on l'isole de son temps. Le début du XIIIᵉ siècle est un moment de bouleversement religieux : une société nouvelle, urbaine et marchande, réclame une forme de sainteté que le monde monastique traditionnel ne lui offre plus. François répond à ce besoin — mais en restant dans l'Église, là où d'autres ont basculé dans l'hérésie.
Une société urbaine et marchande en pleine mutation
Le XIIᵉ siècle a vu renaître les villes. En Italie du Nord et du Centre, les communes — Assise, Pérouse, Florence, Sienne — s'enrichissent par le commerce et l'artisanat. Une classe nouvelle apparaît : les marchands, dont le père de François, Pietro di Bernardone, drapier prospère, est un parfait représentant.[7] Cet essor produit aussi ses inquiétudes : l'argent, le prêt à intérêt, l'usure et l'accumulation heurtent la conscience chrétienne. Beaucoup ressentent le besoin d'une vie détachée des biens, plus proche de la pauvreté du Christ.
Le monachisme bénédictin et cistercien, lui, reste enraciné à la campagne, dans de vastes domaines. Il ne parle plus directement à cet homme des villes, artisan ou marchand, qui cherche Dieu au milieu du monde. Un espace spirituel s'est ouvert, que François va occuper au cœur même des cités.[8]
La soif de « vie apostolique » (vita apostolica)
Le grand mot du temps est vita apostolica : la volonté de vivre comme les apôtres, pauvres, itinérants, prêchant l'Évangile de ville en ville. Cette aspiration n'est pas propre à François ; elle soulève toute la chrétienté. Partout des laïcs veulent lire l'Évangile, le prêcher, le vivre sans possessions.[9][10]
Le problème est que cette soif, laissée sans encadrement, tourne facilement à la révolte contre le clergé riche et à la contestation des sacrements. L'Église est donc placée devant un défi : canaliser cet élan évangélique au lieu de le condamner en bloc.
Vaudois, Humiliés et cathares : le risque de l'hérésie
Plusieurs mouvements avaient déjà tenté l'aventure de la pauvreté évangélique, avec des sorts opposés.
Les Vaudois, ou « Pauvres de Lyon »
Vers 1173, un riche marchand de Lyon, Pierre Valdo (Valdès), se dépouille de ses biens pour vivre pauvre et prêcher l'Évangile en langue vulgaire. Son intuition ressemble étonnamment à celle que François aura trente-cinq ans plus tard. Mais les Vaudois, interdits de prédication puis persistant à prêcher sans mandat, sont frappés d'anathème au synode de Vérone (1184), par la bulle Ad abolendam du pape Lucius III.[11] Leur exemple montre le danger : une pauvreté évangélique qui refuse l'obéissance à l'Église glisse hors d'elle.
Les Humiliés et les Pauvres catholiques
D'autres mouvements de pénitents et de travailleurs, comme les Humiliés de Lombardie, cherchèrent au contraire à se faire reconnaître. Innocent III, plutôt que de tout condamner, approuva certains d'entre eux et récupéra même des Vaudois repentis sous le nom de Pauvres catholiques.[12] C'est déjà la stratégie qu'il appliquera à François : intégrer plutôt qu'exclure.
Les cathares et la crise de l'hérésie
Plus grave encore, l'hérésie cathare (ou albigeoise) minait des régions entières, du Languedoc à la Lombardie, opposant à l'Église « charnelle » ses « parfaits » ascétiques. Face à eux, la prédication cistercienne officielle, riche et solennelle, se révélait impuissante.[13] La leçon s'imposait : seule une pauvreté authentique, vécue dans la fidélité à Rome, pouvait répondre à la pauvreté affichée des hérétiques. François et Dominique seront, chacun à sa manière, cette réponse.
Le tournant d'Innocent III et du concile de Latran IV
Le pape Innocent III (1198-1216), l'un des plus grands du Moyen Âge, comprit l'enjeu mieux que quiconque. Plutôt que de réprimer aveuglément tout mouvement de pauvreté, il chercha à discerner et à canaliser les élans authentiques.[14] C'est dans cet esprit qu'il accueillera favorablement François vers 1209-1210, puis Dominique.
Son grand œuvre législatif, le IVᵉ concile du Latran (1215), marque ce tournant : il condamne les hérésies, mais impose aussi la confession annuelle, la prédication et la réforme des mœurs — un programme que les ordres mendiants naissants seront précisément taillés pour accomplir.[15] La fondation franciscaine s'inscrit exactement dans cette respiration de l'Église : une réforme par le bas, portée par des pauvres volontaires enfin reconnus au lieu d'être rejetés.
François d'Assise : d'un fils de marchand à un pénitent
La fondation de l'ordre est l'aboutissement d'une conversion longue et déchirante. Le récit détaillé appartient à la biographie de saint François ; on n'en retient ici que les étapes qui conduisent à la fraternité.
Le jeune homme d'Assise
François naît à Assise en 1181 ou 1182, fils de Pietro di Bernardone, riche marchand drapier, et de dame Pica.[16][17] Élégant, généreux, populaire, il rêve de gloire chevaleresque. En 1202, la guerre entre Assise et Pérouse tourne au désastre : François est fait prisonnier et passe près d'un an en captivité. Il en revient malade, puis, en 1205, une nouvelle expédition militaire vers les Pouilles avorte : à Spolète, un songe le renvoie à Assise. Quelque chose s'est brisé en lui : les rêves de gloire ont perdu leur saveur.[18][19]
La rencontre du lépreux
Le tournant décisif, François lui-même le raconte au seuil de son Testament : la rencontre des lépreux, qu'il avait toujours fuis avec horreur, et qu'il embrasse désormais.
« Voici comment le Seigneur me donna, à moi frère François, la grâce de commencer à faire pénitence. Au temps où j'étais encore dans les péchés, la vue des lépreux m'était insupportable. Et le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux, et je leur fis miséricorde. » — Saint François d'Assise, Testament (1226)[20]
Ce geste — descendre de cheval pour embrasser un lépreux et lui donner l'aumône — est présenté par François comme le commencement de tout. Ce qui lui était « amer » se change en « douceur ». La logique de la fondation franciscaine est déjà là : rejoindre les plus petits, les minores, et y trouver le Christ.[21][22]
« Va, répare ma maison » : le crucifix de San Damiano (1205)
À l'automne 1205, priant dans la petite église délabrée de San Damiano, hors les murs d'Assise, François entend le crucifix roman lui parler.
« François, ne vois-tu pas que ma maison tombe en ruine ? Va donc, et répare-la pour moi. » — Parole du crucifix de San Damiano, selon la tradition franciscaine[23]
François comprend d'abord l'ordre matériellement : il vend des étoffes de son père pour restaurer San Damiano, puis d'autres chapelles en ruine, dont la Portioncule. Ce n'est que plus tard qu'il saisira le sens spirituel de la parole : la « maison » à réparer, c'est l'Église entière.[24][25] Ce malentendu fécond est au cœur de la vocation franciscaine : commencer par les pierres, finir par les âmes.
Le dépouillement devant l'évêque (1206)
La vente des étoffes provoque la colère de Pietro di Bernardone, qui traîne son fils devant l'évêque d'Assise, Guido Iᵉʳ, pour récupérer son argent. La scène, au début de 1206, est l'un des gestes fondateurs de l'histoire franciscaine : sur la place publique, François rend à son père non seulement l'argent, mais jusqu'à ses vêtements, et se tient nu devant tous.
« Jusqu'ici, j'ai appelé Pietro di Bernardone mon père ; désormais je puis dire en toute liberté : Notre Père qui es aux cieux. » — Parole prêtée à saint François lors du dépouillement de 1206[26]
L'évêque le couvre aussitôt de son propre manteau : geste hautement symbolique par lequel François, en rompant avec le monde marchand de son père, passe sous la protection de l'Église.[27][28] Cette soumission ecclésiale, présente dès l'origine, expliquera pourquoi François, contrairement aux Vaudois, restera toujours dans la communion catholique.
L'Évangile pris à la lettre : la Portioncule (24 février 1208)
Pendant deux ans, François mène une vie d'ermite-pénitent, réparant des églises et servant les lépreux, sans projet arrêté. Le véritable acte de naissance de la fraternité a lieu à la Portioncule, un matin de février 1208.
« Voilà ce que je veux »
La tradition franciscaine situe l'événement le 24 février 1208, fête de saint Matthias — date traditionnelle : Thomas de Celano, qui raconte la scène en détail, ne la date pas.[29][30] Assistant à la messe dans la chapelle de la Portioncule, François entend l'évangile de l'envoi des apôtres en mission (Mt 10, 7-10) : le Christ ordonne aux Douze de partir sans or ni argent, sans besace, sans deux tuniques, sans chaussures ni bâton, annonçant gratuitement le Royaume.
Bouleversé, François se fait réexpliquer le passage par le prêtre, puis s'écrie :
« Voilà ce que je veux, voilà ce que je cherche, voilà ce que je désire faire de toutes les moelles de mon cœur ! » — Saint François, selon Thomas de Celano, Vita prima, IX, 22[31]
Aussitôt, il jette ses chaussures, son bâton, sa ceinture de cuir, et se ceint d'une corde. La forme de vie franciscaine vient de naître : non une règle savante, mais l'Évangile lui-même, pris à la lettre et vécu.[32][33] Certains historiens placent l'épisode en 1209 plutôt qu'en 1208, mais la portée reste la même : à partir de ce jour, François ne se contente plus de réparer des murs, il prêche la pénitence.
La Portioncule, berceau de la fraternité
La chapelle où tout se joue — Santa Maria degli Angeli, dite Portioncule (« la petite portion ») — appartenait aux bénédictins du mont Subasio, qui finiront par la céder à François. Elle deviendra le cœur de l'ordre : lieu des premiers chapitres, de la vêture de sainte Claire, et de la mort de François en 1226.[34][35] François y attachait tant de prix qu'il recommanda aux frères de ne jamais l'abandonner : elle est, disait-il, le sanctuaire où la Vierge a le plus favorisé la naissance de l'ordre.
Les premiers compagnons (1208)
François prêchait seul depuis quelques mois quand des hommes commencèrent à vouloir partager sa vie. La fraternité — le mot que François préférera toujours à celui d'« ordre » — se forme au printemps 1208.
Bernard de Quintavalle et Pierre de Cattani (avril 1208)
Le premier à le rejoindre est Bernard de Quintavalle, riche notable d'Assise, qui héberge François pour l'observer et, convaincu, décide de tout donner aux pauvres. Le même jour, en avril 1208, un chanoine, Pierre de Cattani, se joint à eux.[36][37]
Pour discerner la volonté de Dieu sur cette vie nouvelle, les trois hommes se rendent à l'église San Nicolò, sur la place d'Assise, et ouvrent trois fois le livre des évangiles au hasard. Par trois fois tombent des paroles de renoncement radical : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres » ; « Ne prenez rien pour la route » ; « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même. »[38]
« Frère, voici notre vie et notre règle, et celle de tous ceux qui voudront se joindre à notre compagnie. Allez donc, et faites ce que vous avez entendu. » — Parole prêtée à saint François à San Nicolò, selon la tradition franciscaine[39]
Cette triple ouverture de l'Évangile est décisive : elle scelle l'idée que la règle des frères, ce sera d'abord et avant tout l'Évangile. Bernard de Quintavalle est vénéré comme le premier fils de François.
Frère Gilles et les premiers douze
Peu après, un paysan des environs, Gilles (Egidio) d'Assise, futur mystique célèbre, devient le troisième compagnon.[40][41] D'autres suivent rapidement : Sabbatino, Morico, Jean de la Chapelle, Philippe le Long, Bernard de Vigilante, Jean de Saint-Constance, Barbaro, Angelo Tancredi... En quelques mois, ils sont douze, chiffre apostolique dont la symbolique n'échappe à personne.[42][43] La fraternité n'est plus le rêve d'un homme seul : c'est une communauté évangélique qui prend forme.
Rivotorto : la vie de la première fraternité
Les premiers frères s'installent dans une masure abandonnée à Rivotorto (« le ruisseau tortueux »), en contrebas d'Assise, puis autour de la Portioncule.[44][45] Leur vie est faite de travail manuel, de service des lépreux, de prière et de prédication itinérante deux par deux. Ils ne possèdent rien, mendient leur pain, saluent les gens d'un « Le Seigneur te donne la paix ». Cette existence — sans couvent, sans domaine, sans stabilité monastique — est une nouveauté radicale dans l'Occident chrétien : elle inaugure la vie mendiante.[46][47]
L'approbation de Rome (1209-1210)
Une fraternité de laïcs prêchant la pénitence risquait, comme les Vaudois, d'être suspectée d'hérésie. François prit la décision qui allait tout changer : aller demander l'approbation du pape.
Le voyage des pénitents à Rome
Vers 1209 (certaines sources disent 1210), François rédige une brève forme de vie (propositum vitae) — essentiellement quelques versets de l'Évangile assortis de courtes prescriptions — et part pour Rome avec ses onze compagnons.[48][49] Douze pauvres en haillons demandant audience au pape le plus puissant de la chrétienté : la scène a de quoi surprendre. Mais François savait que, sans le sceau de Rome, son mouvement serait condamné.
Le cardinal Jean de Saint-Paul
À Rome, les frères trouvent un appui décisif en la personne du cardinal Jean de Saint-Paul (Giovanni di San Paolo), évêque de Sabine et proche conseiller du pape, qui les recommande auprès d'Innocent III.[50] Le cardinal plaide que refuser une vie fondée sur l'Évangile même reviendrait à déclarer l'Évangile impraticable — argument imparable. Il devient ainsi le premier protecteur de la fraternité, préfigurant la fonction de « cardinal protecteur » qui liera toujours l'ordre au Saint-Siège.
Le songe du Latran et l'approbation orale d'Innocent III
Innocent III hésite : cette pauvreté absolue lui paraît au-dessus des forces humaines. C'est alors, selon la tradition fixée surtout par Bonaventure, qu'il fait un songe : il voit la basilique du Latran — cathédrale du pape, « mère de toutes les églises » — pencher et menacer ruine, quand un petit homme pauvre la soutient de son épaule et l'empêche de tomber. Le pape reconnaît en François ce sauveur.[51][52]
Il approuve alors oralement la forme de vie et autorise les frères à prêcher la pénitence. Cette approbation, vers 1209-1210, n'est pas encore une confirmation solennelle par bulle, mais elle fait exister l'ordre dans l'Église : les Frères mineurs sont désormais reconnus.[53][54] François reçoit aussi, pour lui et ses frères, une petite tonsure cléricale, marque de leur rattachement à l'Église.
« Frères mineurs » : le sens d'un nom
C'est à cette époque que se fixe le nom de l'ordre. Refusant tout titre de grandeur, François veut que ses frères soient les plus petits de tous, les minores — par opposition aux majores, les puissants des communes. La première règle le stipule : « Que tous soient appelés frères mineurs. »[55][56]
« Et qu'ils soient mineurs, et soumis à tous ceux qui sont dans la même maison. » — Regula non bullata (1221), ch. 7[57]
Le nom n'est pas décoratif : il est un programme spirituel. La minoritas — se faire petit, dernier, serviteur — est, avec la pauvreté, le cœur de l'identité franciscaine. Le développement de cette notion appartient à l'article sur l'ordre.
De la fraternité évangélique à l'ordre : vers la Règle (1209-1223)
L'approbation de 1209 crée l'ordre, mais ne l'organise pas. Pendant quinze ans, la fraternité va devoir se donner des structures sans trahir l'esprit évangélique du début — tension qui traversera toute son histoire.
Le propositum vitae et la première forme de vie
La première « règle » de 1209 était minuscule : une poignée de versets évangéliques et quelques préceptes de vie commune, aujourd'hui perdue dans sa forme exacte.[58] Elle disait l'essentiel du Testament de François : personne ne lui avait montré ce qu'il fallait faire ; c'est Dieu qui l'avait inspiré.
« Et après que le Seigneur m'eut donné des frères, personne ne me montra ce que je devais faire, mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre selon la forme du saint Évangile. » — Saint François, Testament (1226)[59]
La croissance et les chapitres
L'ordre grandit à une vitesse stupéfiante. De douze frères en 1209, on passe à des milliers en une décennie. Pour maintenir l'unité, François réunit chaque année à la Portioncule un chapitre général, où tous les frères se retrouvent. Les plus célèbres sont les « chapitres des Nattes » (v. 1217-1221), ainsi nommés parce que les frères, trop nombreux pour tout bâtiment, campaient sous des huttes de branchages et de nattes de jonc.[60] Ces assemblées répartissent les frères en provinces et lancent les premières missions hors d'Italie — France, Espagne, Allemagne, et jusqu'en terre d'islam, où François lui-même rencontre le sultan al-Kamil en Égypte en 1219.
Cette croissance rend indispensable une règle écrite et stable. François, homme d'Évangile plus que de droit, s'en remet de plus en plus, pour le gouvernement, à des frères comme Pierre de Cattani puis frère Élie, tandis que se pose la question brûlante : comment codifier la liberté évangélique sans l'étouffer ?
La Regula non bullata (1221)
Une première grande règle est élaborée et adoptée au chapitre du 30 mai 1221 : la Regula non bullata (« règle non scellée »), ainsi appelée parce qu'elle ne reçut jamais de bulle pontificale. Longue, ardente, tissée de citations évangéliques et d'exhortations spirituelles, elle reflète encore directement la voix de François.[61][62] Mais elle est jugée trop peu juridique pour un ordre devenu immense : trop de ferveur, pas assez de règles claires.
La Regula bullata et Solet annuere (29 novembre 1223)
François reprend alors son texte, à l'ermitage de Fonte Colombo, près de Rieti, avec l'aide de frère Léon et sous la direction du cardinal Hugolin (futur pape Grégoire IX). Il en tire une version plus brève et plus juridique, en douze chapitres : la Regula bullata. Elle est solennellement confirmée par le pape Honorius III le 29 novembre 1223, par la bulle Solet annuere.[63][64]
Le tableau suivant résume ce qui distingue les deux règles, sans les opposer sur le fond — elles portent le même idéal, mais dans deux registres :
| Critère | Regula non bullata (1221) | Regula bullata (1223) |
|---|---|---|
| Statut juridique | Jamais scellée par bulle | Confirmée par la bulle Solet annuere d'Honorius III |
| Longueur et style | Longue, lyrique, tissée d'Écriture | Brève (12 chapitres), sobre, juridique |
| Fonction | Miroir spirituel de l'idéal primitif | Loi stable et universelle de l'ordre |
| Autorité | Voix directe de François | Texte magistériel, définitif et normatif |
Avec Solet annuere, la fondation est juridiquement achevée : la fraternité improvisée de 1208 est devenue un ordre de l'Église, doté d'une règle définitive. C'est cette règle de 1223 que suivent, aujourd'hui encore, les Frères mineurs, les Conventuels et les Capucins. Toute la suite — la querelle de la pauvreté, les divisions, l'histoire des huit siècles — relève de l'article sur l'ordre franciscain.
La naissance des deux autres ordres franciscains
La fondation de François ne donna pas naissance à un seul ordre, mais à trois : une famille spirituelle complète, pour les hommes voués à l'itinérance, pour les femmes vouées à la clôture, et pour les laïcs restés dans le monde. Cette structure « à trois ordres » est propre au génie franciscain.
Claire d'Assise et les Pauvres Dames (1211-1212)
Dans la nuit du dimanche des Rameaux 1211 ou 1212, une jeune noble d'Assise, Claire Offreduccio, s'enfuit de la maison paternelle pour rejoindre François à la Portioncule. Il lui coupe les cheveux et la revêt de l'habit de pénitence : c'est la naissance du deuxième ordre, celui des Pauvres Dames, futures clarisses.[65][66] Établies à San Damiano — l'église que François avait restaurée —, elles vivent la même pauvreté radicale, mais dans la clôture et la contemplation. L'histoire propre de Claire et de son « privilège de pauvreté » est traitée dans son dossier dédié.
Le Tiers-Ordre, ou ordre de la Pénitence
Une foule de laïcs — mariés, artisans, marchands — voulaient partager l'idéal franciscain sans quitter leur état. François leur donna une forme de vie adaptée : le Tiers-Ordre (ou ordre de la Pénitence), qui permet de vivre l'esprit évangélique au milieu du monde, dans le travail, la famille et la charité.[67][68] Ce troisième ordre connaîtra un immense succès et donnera à l'Église de nombreux saints laïcs. Sa description institutionnelle relève de l'article sur l'ordre.
Ce que la fondation franciscaine a changé
La portée de l'événement de 1208-1223 dépasse de loin la naissance d'un ordre. François a inventé une nouvelle manière d'être religieux, qui va marquer tout le Moyen Âge finissant.
Un ordre mendiant au cœur des villes
Avant François, la vie religieuse était monastique : stable, rurale, propriétaire de terres. Avec les Frères mineurs — et, presque en même temps, les Dominicains de saint Dominique —, apparaît l'ordre mendiant : itinérant, urbain, vivant d'aumônes, prêchant sur les places.[69][70] Ce modèle répond exactement à la société marchande décrite plus haut. En une génération, les couvents franciscains et dominicains couvrent l'Europe et deviennent le moteur de la prédication, de la confession et bientôt de l'enseignement universitaire.
La minorité et la pauvreté comme programme
Le cœur de la fondation n'est pas une organisation, mais une spiritualité : suivre le Christ pauvre et humble, se faire minor, refuser toute possession. Ce choix radical, source de la beauté franciscaine, sera aussi la source de ses crises : dès la mort de François, la question de savoir jusqu'où pousser la pauvreté déchirera l'ordre. Mais cette tension est déjà le signe de la force de l'intuition première. Le développement de la querelle appartient à l'article sur l'ordre.
Un héritage toujours vivant
De la petite fraternité de la Portioncule est sortie l'une des plus grandes familles spirituelles de l'histoire : des centaines de milliers de religieux, des docteurs de l'Église, des missionnaires, d'innombrables saints — et un pape, François, qui a choisi le nom du poverello. Huit siècles après le cri de 1208, l'Évangile pris à la lettre continue de porter du fruit.
« Commençons, frères, à servir le Seigneur notre Dieu, car jusqu'ici nous n'avons guère avancé. » — Parole prêtée à saint François mourant, selon Thomas de Celano[71]
Pour aller plus loin
- Sources primaires : les Écrits de saint François — surtout son Testament (1226) et la Regula bullata (1223) —, édités et traduits dans François d'Assise, Écrits, Sources Chrétiennes n° 285 (Éd. du Cerf) ; les biographies médiévales : Thomas de Celano, Vita prima (1228) et Vita secunda (1247) ; saint Bonaventure, Legenda maior (1263). L'ensemble est rassemblé et traduit dans les Fonti Francescane et, en français, dans les Sources franciscaines (Éd. franciscaines / Cerf).
- Études de référence : André Vauchez, François d'Assise. Entre histoire et mémoire (Fayard, 2009), synthèse historique majeure ; Jacques Le Goff, Saint François d'Assise (Gallimard) ; Chiara Frugoni, Vie de saint François d'Assise.
- Notices : Catholic Encyclopedia, art. « Order of Friars Minor » et « St. Francis of Assisi » (New Advent) ; chronologie franciscaine des Cappuccini Marche.
- Articles liés sur Ignispedia : la biographie complète de saint François d'Assise ; l'ordre franciscain (la Règle, les trois ordres, les docteurs, la querelle de la pauvreté, les divisions et les huit siècles d'histoire) ; sainte Claire d'Assise et les clarisses ; le sanctuaire d'Assise ; le pape Innocent III et le IVᵉ concile du Latran ; les Dominicains et la fondation des Dominicains, l'autre grand ordre mendiant né au même moment ; l'histoire des ordres religieux ; et, pour comparer un tout autre modèle monastique du siècle précédent, la fondation des Chartreux.
Notes et références
Thomas de Celano, Vita prima sancti Francisci (Première Vie de saint François), 1228 — commande du pape Grégoire IX à l'occasion de la canonisation. Épisode de la Portioncule et du texte évangélique (Mt 10) au ch. IX, §§ 21-22, avec le cri de François : « Hoc est, inquit, quod volo, hoc est quod quaero, hoc totis medullis cordis facere concupisco » (« Voilà, dit-il, ce que je veux, voilà ce que je cherche, voilà ce que je désire faire de toutes les moelles de mon cœur »). Celano raconte la scène sans la dater : la date du 24 février 1208 (fête de saint Matthias) vient de la tradition franciscaine postérieure — la Catholic Encyclopedia (art. « St. Francis of Assisi ») écrit « probably 24 February ». Également chez Celano : rencontre du lépreux, triple ouverture de l'Évangile à San Nicolò, formation de la fraternité des Douze. Éd. de référence dans les Fonti Francescane / Sources franciscaines. Traductions françaises dans le corps ; latin à vérifier sur l'édition critique.
1 22 30 31 32 36 38 39 40 42 44 71Chronologie franciscaine établie par les Cappuccini Marche (cappuccinimarche.org, « Cronologia di San Francesco ») : automne 1205, crucifix de San Damiano ; janvier-février 1206, dépouillement devant l'évêque ; 24 février 1208 (fête de saint Matthias), évangile de la Portioncule ; avril 1208, Bernard de Quintavalle et Pierre de Cattani, puis frère Gilles ; printemps 1209 (ou 1210), voyage à Rome et approbation d'Innocent III ; 30 mai 1221, Regula non bullata ; 29 novembre 1223, Regula bullata (Solet annuere, Honorius III). Certaines de ces dates (Portioncule, Rome) connaissent des variantes selon les historiens, signalées dans le corps.
2 29 48 64Saint François d'Assise, Testament (dicté à l'automne 1226, peu avant sa mort). Passage d'ouverture sur les lépreux (« la vue des lépreux m'était insupportable… le Seigneur me conduisit parmi eux ») et passage sur l'origine de la règle (« personne ne me montra ce que je devais faire, mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre selon la forme du saint Évangile »). Texte français d'après François d'Assise, Écrits, Sources Chrétiennes n° 285 (Cerf) ; version en ligne consultée sur livres-mystiques.com.
3 20 21 59André Vauchez, François d'Assise. Entre histoire et mémoire, Paris, Fayard, 2009 (Prix Chateaubriand 2010) : synthèse historique de référence sur la conversion, la fondation, la vita apostolica, le rapport aux mouvements de pauvreté (Vaudois, Humiliés), la croissance de l'ordre et la genèse des règles.
4 7 9 11 16 18 28 33 37 41 45 46 54 56 60 62 65 68Approbation orale d'Innocent III (v. 1209-1210) et songes : Thomas de Celano (Vita prima, XIII, §§ 32-33) rapporte le voyage à Rome, l'appui du cardinal Jean de Saint-Paul (Giovanni di San Paolo), évêque de Sabine et confesseur du pape, et l'approbation orale de la forma vitae avec autorisation de prêcher la pénitence — le songe que Celano place à ce moment est celui de François (l'arbre très élevé qu'il ploie jusqu'à terre, figure d'Innocent se rendant à sa demande). Le songe du pape voyant la basilique du Latran menaçant ruine, soutenue par un petit homme pauvre reconnu comme François, est la tradition fixée par Bonaventure (Legenda maior, III, 10), reprise par Giotto à Assise. Cf. aussi Aleteia, « Le songe d'Innocent III » (2018), et Pope Innocent III, Wikipédia (en).
5 14 50 51Jacques Le Goff, Saint François d'Assise, Paris, Gallimard : lecture historienne de François dans la société urbaine et marchande du XIIIᵉ siècle, et de la nouveauté de l'ordre mendiant par rapport au monachisme rural.
6 8 25 43 70Catholic Encyclopedia, art. « Order of Friars Minor » et « St. Francis of Assisi » (New Advent, newadvent.org) : contexte des mouvements de pauvreté et de la réforme d'Innocent III, propositum vitae de 1209, approbation orale, nom de « frères mineurs », vie mendiante, chapitres, Regula non bullata et Regula bullata, naissance des trois ordres.
10 12 17 19 34 47 49 53 58 66 67 69IVᵉ concile du Latran (1215), convoqué par Innocent III : condamnation des hérésies (cathares, vaudois), obligation de la confession et de la communion annuelles (canon Omnis utriusque sexus), réforme de la prédication. Contexte dans lequel s'inscrit l'essor des ordres mendiants. Voir l'article Ignispedia le IVᵉ concile du Latran.
13 15Thomas de Celano, Vita secunda sancti Francisci (Seconde Vie), 1247. Scène du dépouillement devant l'évêque Guido et Pietro di Bernardone (début 1206) et la parole : « Désormais je puis dire en toute liberté : Notre Père qui es aux cieux », remplaçant l'appellation « père Pietro di Bernardone ». Rapportée aussi par Bonaventure, Legenda maior, II, 4. Traduction française dans le corps.
26 27Portioncule (Santa Maria degli Angeli) : chapelle appartenant aux bénédictins du mont Subasio, restaurée par François et cédée à l'ordre ; berceau des chapitres, de la vêture de sainte Claire et lieu de la mort de François (1226) ; aujourd'hui enchâssée dans la basilique Sainte-Marie-des-Anges. Voir l'article Ignispedia le sanctuaire d'Assise.
35Regula non bullata (« règle non scellée »), adoptée au chapitre général du 30 mai 1221. Longue règle évangélique, jamais confirmée par bulle pontificale. Prescription sur le nom et la minorité : « Que tous soient appelés frères mineurs » et « qu'ils soient mineurs et soumis à tous » (ch. 7). Éd. dans François d'Assise, Écrits, SC n° 285.
55 57 61Regula bullata (« règle scellée »), rédigée à l'ermitage de Fonte Colombo (près de Rieti) avec frère Léon et sous l'influence du cardinal Hugolin ; confirmée par le pape Honorius III le 29 novembre 1223 par la bulle Solet annuere. Douze chapitres, texte bref et juridique ; règle encore en vigueur pour les trois branches masculines de l'ordre (Frères mineurs, Conventuels, Capucins). Éd. dans SC n° 285 ; texte de la bulle dans les Bullarium Franciscanum.
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