La Devotio moderna — littéralement la « dévotion nouvelle » — est un grand mouvement de réforme spirituelle né dans les Pays-Bas du Nord à la fin du XIVᵉ siècle, autour du prédicateur Geert Groote (1340-1384). Dans une chrétienté éprouvée par la papauté d'Avignon, le Grand Schisme d'Occident et la peste noire, ce courant propose un chemin sobre et exigeant : revenir à une piété intérieure, personnelle et christocentrique, fondée sur l'humilité, l'examen de conscience et l'imitation concrète de Jésus, plutôt que sur la subtilité des écoles ou la multiplication des dévotions extérieures.
Le mouvement n'est pas une école de théologie ni un ordre religieux classique : c'est d'abord un style de vie communautaire. Autour de Groote se forment les Frères et Sœurs de la Vie commune, qui vivent ensemble, travaillent de leurs mains — notamment en copiant des manuscrits — et cherchent la perfection évangélique sans prononcer de vœux solennels. Pour donner au mouvement une assise canonique, ses disciples fondent en 1387 la congrégation de Windesheim, des chanoines réguliers de saint Augustin qui essaimeront dans près de cent monastères.
De cette spiritualité naît le livre le plus lu de toute la chrétienté après la Bible : l'Imitation de Jésus-Christ, attribuée à Thomas a Kempis et composée vers 1418-1427. Bréviaire de la vie intérieure, l'ouvrage résume tout le programme de la Devotio moderna en quelques formules devenues universelles. À travers lui et à travers ses écoles — Deventer, Zwolle —, le mouvement forme une génération entière : de Nicolas de Cues à Érasme, et il nourrira jusqu'aux Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola.
Cet article retrace ce que fut la Devotio moderna comme phénomène médiéval : son contexte de crise, son fondateur, ses institutions, sa spiritualité, son chef-d'œuvre littéraire, son réseau scolaire et l'immense postérité qu'elle laisse à l'Église, dans la continuité du Moyen Âge chrétien finissant.
Qu'est-ce que la Devotio moderna ?
Une « dévotion nouvelle » née dans la vallée de l'IJssel
L'expression latine devotio moderna ne désigne pas une doctrine, mais une manière de vivre la foi. Le mot moderna — « moderne », « nouvelle » — ne signifie pas que le mouvement rejette la tradition : il indique au contraire un retour aux sources de la ferveur primitive, ressenti comme neuf face à la routine religieuse de l'époque[1]. Les contemporains parlent de devoti, « les dévots », et désignent leur idéal comme une rénovation du cœur.
Le terme lui-même est forgé tardivement par les chroniqueurs du mouvement, en particulier Johannes Busch (1399-1480), chanoine de Windesheim, dans sa chronique de la congrégation[2]. Il fixe alors le nom d'un courant déjà répandu dans toute la vallée de l'IJssel, cette région des Pays-Bas actuels où se trouvent Deventer, Zwolle et Windesheim, ainsi qu'en Rhénanie et en Allemagne du Nord.
Le sens du mot : ni hérésie, ni simple piété
La Devotio moderna se tient sur une ligne de crête. D'un côté, elle se distingue de la mystique spéculative rhéno-flamande des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles — Maître Eckhart, Tauler, Ruusbroec — jugée trop élevée, parfois suspecte d'illuminisme. De l'autre, elle refuse une religion purement extérieure, faite de pratiques mécaniques sans conversion du cœur[3].
Son originalité tient à cette voie moyenne : une spiritualité affective et pratique, accessible aux laïcs comme aux clercs, ordonnée non à de hautes expériences extraordinaires mais à la réforme quotidienne de soi. L'historien néerlandais Régnerus Richardus Post insiste sur ce point : la Devotio moderna n'est ni une secte ni une avant-garde révolutionnaire, mais un effort de sérieux chrétien au sein de l'Église, soucieux d'orthodoxie et d'obéissance[4].
Une réaction à la crise de l'Église du XIVᵉ siècle
On ne comprend pas la Devotio moderna sans la crise qui la fait naître. Le XIVᵉ siècle est l'un des plus sombres de l'histoire de l'Occident chrétien.
- La papauté d'Avignon (1309-1376) éloigne le Siège de Pierre de Rome et accentue la fiscalité pontificale.
- Le Grand Schisme d'Occident (1378-1417) déchire la chrétienté entre deux, puis trois papes rivaux.
- La peste noire (1347-1352) emporte près d'un tiers de la population européenne et ébranle les certitudes.
- Le clergé apparaît souvent ignorant, absentéiste ou mondain ; la scolastique tardive se perd, aux yeux des devoti, en querelles d'écoles déconnectées de la vie spirituelle[5].
Face à ce désarroi, Groote et ses disciples ne lancent ni révolte ni schisme. Ils proposent une réforme par le bas : transformer les âmes une à une, restaurer la ferveur dans des communautés modestes, et attendre de cette sainteté ordinaire le renouvellement de l'Église. C'est en cela que la Devotio moderna est un authentique fruit du Moyen Âge chrétien finissant, à la charnière de la Renaissance chrétienne qui s'annonce.
Geert Groote, le père du mouvement (1340-1384)
De l'étudiant brillant au converti de 1374
Geert Groote — francisé en Gérard Groote, latinisé en Gerardus Magnus — naît à Deventer en 1340, dans une riche famille patricienne[6]. Orphelin vers dix ans à cause de la peste, il fait de brillantes études à la Sorbonne de Paris puis à Cologne, et acquiert une vaste culture en théologie, droit canonique, médecine et même astronomie. Pourvu de bénéfices ecclésiastiques lucratifs, il mène d'abord une vie de clerc ambitieux et mondain.
Tout bascule vers 1374. Une grave maladie, l'influence d'un ami chartreux et la rencontre des milieux spirituels provoquent une conversion radicale. Groote renonce à ses bénéfices, se retire quelque temps chez les Chartreux de Monnikhuizen, près d'Arnhem — l'austérité de l'ordre des Chartreux marquera durablement son idéal d'intériorité —, et brûle une partie de ses livres de « sciences profanes »[7].
« Je me propose d'ordonner ma vie à la gloire, à l'honneur et au service de Dieu, et au salut de mon âme ; sans pourtant qu'aucun bien temporel, ni la santé du corps, ni un savoir, ni un emploi me détourne de cette fin. » — Geert Groote, Conclusa et proposita, non vota (Résolutions et intentions, mais non des vœux), vers 1374[8]
Cette formule — « des résolutions, mais non des vœux » — annonce déjà l'esprit du mouvement : une exigence de perfection sans l'engagement juridique des ordres religieux.
Le prédicateur itinérant
Ordonné diacre — il refusera toujours le sacerdoce par humilité —, Groote reçoit du diocèse d'Utrecht l'autorisation de prêcher. À partir de 1379, il parcourt les Pays-Bas en prédicateur itinérant, attirant des foules immenses à Deventer, Zwolle, Kampen, Amsterdam, Utrecht et jusqu'en Hollande méridionale[9].
Sa prédication, brûlante, dénonce sans ménagement la simonie, le concubinage des clercs et la tiédeur du clergé. Il visite aussi le grand mystique Jan van Ruusbroec au prieuré de Groenendael, près de Bruxelles, dont il traduit des écrits : Groote fait ainsi le pont entre la haute mystique flamande et sa propre spiritualité, plus sobre et plus pratique[10].
L'interdiction de prêcher et la mort
Le succès de Groote inquiète. Visé par les clercs qu'il fustige, il voit son autorisation de prêcher révoquée vers 1383, lorsque l'évêque d'Utrecht interdit la prédication aux simples diacres. Groote se soumet et fait appel au pape, sans amertume[11].
Il meurt à Deventer le 20 août 1384, à quarante-quatre ans, emporté par la peste qu'il avait contractée en soignant un malade. Son œuvre tient en quelques années, mais il laisse un disciple décisif, Florent Radewijns, et une intuition qui va structurer tout le mouvement.
Les institutions de la Devotio moderna
La Devotio moderna ne s'est pas figée en une seule forme. Elle s'organise en trois branches complémentaires, dont la coexistence fait toute la souplesse — et la fragilité juridique.
Le tableau ci-dessous résume cette architecture institutionnelle, depuis les communautés laïques sans vœux jusqu'aux monastères canoniaux régulièrement constitués.
| Branche | Statut | Mode de vie | Rôle dans le mouvement |
|---|---|---|---|
| Frères de la Vie commune | Laïcs et clercs, sans vœux | Vie commune, travail manuel, copie de manuscrits, écoles | Cœur original du mouvement, ouvert au monde |
| Sœurs de la Vie commune | Femmes, sans vœux solennels | Vie commune, travail textile, prière | Branche féminine, très nombreuse aux Pays-Bas |
| Congrégation de Windesheim | Chanoines réguliers de saint Augustin | Vie monastique avec vœux, clôture | Couverture canonique et rayonnement durable |
Les Frères et Sœurs de la Vie commune
Au cœur du mouvement se trouvent les Frères de la Vie commune (Fratres Vitae Communis). Ils partagent maison, table et bourse, mettent leurs biens en commun, mais ne prononcent pas de vœux et ne suivent aucune règle approuvée : ils restent libres de quitter la communauté. Ils vivent de leur travail, surtout de la copie et de la reliure de manuscrits — activité qui répand largement les bons livres spirituels — et plus tard de l'enseignement[12].
Les Sœurs de la Vie commune connaissent un essor encore plus rapide : dès la fin du XIVᵉ siècle, des dizaines de maisons de femmes pieuses se multiplient dans les villes des Pays-Bas, vivant du tissage et de la couture. John Van Engen souligne que ce laïcat féminin organisé est l'une des grandes nouveautés du mouvement, et l'une des plus mal comprises par les autorités de l'époque[13].
Florent Radewijns et la première maison de Deventer
C'est Florent Radewijns (vers 1350-1400), disciple direct de Groote et vicaire à Deventer, qui institutionnalise l'intuition du maître. Vers 1381, il réunit dans sa propre maison — la Heer-Florenshuis — les premiers clercs partageant la vie commune, puis organise des maisons distinctes pour les frères et pour les sœurs[14].
Radewijns rédige aussi des instruments spirituels pratiques, dont un Tractatulus devotus (« petit traité dévot ») qui codifie les exercices intérieurs du mouvement[15]. Homme effacé, organisateur patient, il est le véritable architecte des structures que Groote n'avait fait qu'esquisser.
La congrégation de Windesheim (1387)
Pour mettre le mouvement à l'abri des soupçons canoniques, Groote avait conseillé, avant de mourir, d'adosser une partie des disciples à un ordre approuvé. Ses fils spirituels fondent donc en 1387 un monastère à Windesheim, près de Zwolle, suivant la règle de saint Augustin : ce sont des chanoines réguliers, avec vœux et clôture[16].
Autour de Windesheim se constitue dès 1395 une congrégation qui fédère bientôt des dizaines de maisons. À la fin du XVᵉ siècle, le chapitre de Windesheim compte près de cent monastères, dont environ quatre-vingts d'hommes, répartis aux Pays-Bas, en Rhénanie et en Allemagne. La branche canoniale devient ainsi le vaisseau amiral de la Devotio moderna, assurant sa survie bien au-delà de la fragile expérience des Frères de la Vie commune.
Une vie commune sans vœux : la question canonique
La grande audace de la Devotio moderna — vivre la perfection évangélique sans vœux — est aussi sa principale vulnérabilité. Le droit canonique médiéval ne connaît guère d'état intermédiaire entre le laïc dans le monde et le religieux lié par des vœux. Les Frères ressemblent dangereusement, aux yeux de certains, aux béguines et béguards condamnés au concile de Vienne (1311-1312)[17].
L'attaque de Matthieu Grabow au concile de Constance
La menace devient frontale au début du XVᵉ siècle. Le dominicain Matthieu Grabow dresse contre les Frères une série de propositions, soutenant qu'une vie commune religieuse sans vœux est illégitime et qu'on ne peut tendre à la perfection hors d'un ordre approuvé[18]. N'ayant pas obtenu gain de cause auprès de l'évêque d'Utrecht, il porte l'affaire devant le concile de Constance (1414-1418).
Les Frères y trouvent un défenseur de premier plan : le chancelier de l'Université de Paris Jean Gerson (1363-1429), soutenu par le cardinal Pierre d'Ailly. Gerson démontre que l'on peut tendre à la perfection chrétienne sans entrer en religion et que la vie commune des dévots est non seulement licite mais louable[19]. Les thèses de Grabow sont finalement condamnées par le pape Martin V en 1419. La Devotio moderna obtient ainsi une reconnaissance ecclésiale décisive, qui sécurise son développement.
Une spiritualité de l'intériorité
Le primat de l'expérience sur la spéculation
Le cœur de la Devotio moderna est une conversion du regard intérieur. Plutôt que de gravir les sommets de la théologie spéculative, le dévot cherche à se connaître lui-même, à reconnaître son péché et à se laisser transformer par la grâce. La fameuse maxime de l'Imitation résume tout le mouvement :
« J'aime mieux sentir la componction que d'en savoir la définition. » — Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, chap. 1[20]
Cette préférence pour le vécu sur le concept n'est pas un anti-intellectualisme grossier : Groote et ses disciples sont des hommes cultivés. C'est une hiérarchie des fins : le savoir n'a de valeur que s'il rend meilleur. « Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n'êtes pas humble, et que par-là vous déplaisez à la Trinité ? », demande l'Imitation[21].
La méthode : lectio, meditatio, oratio
La Devotio moderna est aussi une pédagogie pratique de l'âme. Les dévots structurent leur journée par des exercices spirituels réguliers : lecture méditée, examen de conscience matin et soir, oraison affective. Le chartreux Henri Eger de Calcar (1328-1408), ami de Groote, contribue à fixer la séquence classique de la prière méthodique : lectio (lecture), meditatio (méditation), oratio (prière), componction du cœur, puis contemplatio[22].
Cette méthode, qui transforme la prière en itinéraire ordonné plutôt qu'en élan irrégulier, est l'un des apports les plus durables du mouvement : on la retrouvera, perfectionnée, dans les grandes écoles spirituelles modernes.
Le rapiarium, carnet du dévot
Trait caractéristique et touchant : chaque dévot tient un rapiarium — un carnet personnel où il recopie les sentences de l'Écriture, des Pères et des saints qui l'ont frappé, pour les ruminer tout au long de la journée[23]. Florent Radewijns lui-même en composa un. Ces florilèges manuscrits, faits de citations soigneusement triées, sont à la fois un instrument de mémoire spirituelle et l'ancêtre direct des recueils de méditation.
L'Imitation de Jésus-Christ porte d'ailleurs la marque de cette pratique : ce sont, au fond, des sentences de rapiarium devenues livre, agencées pour la méditation quotidienne.
Christocentrisme et imitation de l'humanité du Christ
Au centre de tout : Jésus-Christ, et plus précisément son humanité souffrante. Là où la mystique spéculative s'élevait volontiers vers l'union à la Divinité, la Devotio moderna ramène constamment le regard vers le Christ concret des Évangiles — sa pauvreté, son humilité, sa Passion — pour l'imiter dans la vie ordinaire.
« Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, dit le Seigneur. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, par lesquelles il nous avertit d'imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du cœur. » — Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, chap. 1[24]
Cette christologie pratique — suivre le Christ pas à pas plutôt que de spéculer sur lui — donne au mouvement son nom même : non pas meditatio moderna, mais devotio — un attachement aimant et concret à la personne du Sauveur.
L'Imitation de Jésus-Christ, chef-d'œuvre du mouvement
Thomas a Kempis et le mont Sainte-Agnès
L'Imitation de Jésus-Christ (De imitatione Christi) est le fruit littéraire le plus illustre de la Devotio moderna. Son auteur le plus probable est Thomas Hemerken de Kempen, dit Thomas a Kempis (vers 1380-1471), né à Kempen en Rhénanie. Formé à l'école des Frères de la Vie commune de Deventer, il entre chez les chanoines réguliers du mont Sainte-Agnès (Agnietenberg), près de Zwolle, où il passe près de soixante-dix ans à copier, écrire et diriger les âmes[25].
C'est dans ce cloître que sont rédigés, vers 1418-1427, les quatre traités qui composeront l'Imitation, d'abord diffusés séparément, puis réunis.
Quatre livres pour la vie intérieure
L'ouvrage est divisé en quatre livres d'inégale longueur, qui conduisent le lecteur du renoncement au monde jusqu'à l'union eucharistique :
| Livre | Titre traditionnel | Chapitres | Thème |
|---|---|---|---|
| I | Avis utiles pour la vie spirituelle | 25 | Renoncement, humilité, connaissance de soi |
| II | Avis pour la vie intérieure | 12 | La vie cachée avec le Christ |
| III | De la consolation intérieure | 59 | Dialogue de l'âme avec Jésus |
| IV | Du Saint Sacrement | 18 | La communion eucharistique |
Le livre III, le plus long, prend la forme d'un dialogue intime entre le Christ et le disciple : c'est le sommet du livre, où la voix de Jésus instruit, console et corrige l'âme. Le livre IV culmine dans l'adoration eucharistique, signe que toute cette intériorité débouche sur les sacrements de l'Église, non sur un quiétisme individualiste.
Le livre le plus lu après la Bible
Le succès de l'Imitation est sans équivalent dans l'histoire du livre chrétien. Traduit dans des centaines de langues, sans cesse réimprimé depuis l'editio princeps d'Augsbourg (vers 1471-1472), il est régulièrement présenté comme l'ouvrage le plus diffusé de toute la chrétienté après l'Écriture sainte[26]. La seule traduction française de Pierre Corneille (1656) aurait connu plus de deux mille éditions.
Sa fortune traverse les siècles et les sensibilités. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus le connaissait presque par cœur :
« Pendant longtemps, je soutins ma vie spirituelle avec le pur froment contenu dans l'Imitation. Ce petit livre ne me quitta jamais ; en été, je l'avais dans ma poche, en hiver, dans mon manchon. » — Sainte Thérèse de Lisieux, Histoire d'une âme, manuscrit A[27]
La querelle d'attribution
L'anonymat originel du texte a nourri une célèbre querelle d'attribution du XVIIᵉ au XIXᵉ siècle. À côté de Thomas a Kempis, on a proposé le chancelier Jean Gerson, et surtout un mystérieux abbé bénédictin italien, Jean Gersen de Verceil, défendu par patriotisme par les érudits italiens et français[28]. La critique contemporaine attribue très majoritairement l'œuvre à Thomas a Kempis, dont plusieurs manuscrits autographes portent le texte. La querelle elle-même témoigne d'une chose : tant de nations ont voulu en revendiquer la paternité que le livre était devenu un bien commun de la chrétienté.
Les écoles et la transmission
Deventer, Zwolle et le réseau scolaire
La Devotio moderna n'aurait pas tant rayonné sans son réseau d'écoles. Les Frères de la Vie commune se font éducateurs : ils tiennent des pensionnats, surveillent les mœurs des écoliers, copient les manuels et fournissent un enseignement à la fois rigoureux et pieux. Les écoles latines de Deventer et de Zwolle deviennent parmi les plus réputées d'Europe du Nord[29].
À Deventer, le recteur Alexander Hegius introduit l'étude du grec ancien ; à Zwolle, Jean Cele fait de l'école municipale, en lien avec les Frères, un foyer pédagogique de premier ordre. Ces établissements unissent la nouvelle culture humaniste et la piété intérieure du mouvement — preuve que la Devotio moderna n'est pas hostile au savoir, mais à l'orgueil du savoir.
Des élèves devenus célèbres
Le passage par ces écoles ou par leur influence a marqué des figures de tout premier plan :
- Nicolas de Cues (1401-1464), futur cardinal, philosophe et théologien, formé jeune à Deventer.
- Érasme de Rotterdam (vers 1467-1536), le prince des humanistes, élève des Frères à Deventer puis à Bois-le-Duc — il en gardera un souvenir mitigé, mais durable.
- Adrien d'Utrecht, le futur pape Adrien VI (1459-1523), dernier pape non italien jusqu'à Jean-Paul II, formé à Zwolle.
- Wessel Gansfort (vers 1419-1489), théologien renommé, lui aussi issu de ce milieu.
Cette fécondité éducative explique pourquoi la Devotio moderna, mouvement de spiritualité, a pesé si lourd sur l'histoire intellectuelle de l'Europe : elle a formé les hommes qui feront la Renaissance chrétienne et les débats du XVIᵉ siècle.
La chronologie du mouvement
- 1340Naissance de Geert Groote
Geert Groote naît à Deventer, dans une famille patricienne du diocèse d'Utrecht.
- Vers 1374La conversion de Groote
Après une maladie et un séjour chez les Chartreux de Monnikhuizen, Groote renonce à ses bénéfices et adopte une vie de pénitence.
- 1379La prédication itinérante
Diacre, Groote parcourt les Pays-Bas en prêchant la conversion et la réforme du clergé.
- Vers 1381Première communauté à Deventer
Florent Radewijns réunit les premiers Frères de la Vie commune dans sa maison de Deventer.
- 20 août 1384Mort de Geert Groote
Groote meurt de la peste, contractée en soignant un malade, à quarante-quatre ans.
- 1387Fondation de Windesheim
Les disciples fondent le monastère de chanoines réguliers de Windesheim, cœur canonial du mouvement.
- 1414-1418Concile de Constance
Jean Gerson défend les Frères contre l'attaque du dominicain Matthieu Grabow.
- 1419Condamnation de Grabow
Le pape Martin V condamne les thèses de Grabow : la Devotio moderna est reconnue licite.
- Vers 1418-1427L'Imitation de Jésus-Christ
Thomas a Kempis compose au mont Sainte-Agnès les quatre livres de l'Imitation.
- Fin du XVᵉ siècleApogée de Windesheim
Le chapitre de Windesheim atteint près de cent monastères aux Pays-Bas, en Rhénanie et en Allemagne.
La postérité spirituelle
De la Devotio moderna aux Exercices de saint Ignace
L'héritage le plus spectaculaire du mouvement passe par l'Espagne. À l'abbaye de Montserrat, l'abbé bénédictin García Jiménez de Cisneros (1455-1510) systématise, dans son Ejercitatorio de la vida espiritual (1500), la méthode de méditation héritée de la Devotio moderna[30]. Or c'est précisément à Montserrat que saint Ignace de Loyola fait retraite en 1522, au seuil de sa conversion.
Ignace lit et relit l'Imitation de Jésus-Christ, qu'il recommandera toute sa vie. Ses Exercices spirituels, matrice de la Compagnie de Jésus, reprennent et perfectionnent la pédagogie ordonnée de l'âme — examen, méditation méthodique, élection — dont la Devotio moderna avait posé les bases. Par ce canal, la « dévotion nouvelle » des Pays-Bas irrigue toute la réforme catholique du XVIᵉ siècle.
Influence sur la réforme catholique et sur la Réforme protestante
L'influence du mouvement est, de façon frappante, partagée par les deux camps du grand affrontement du XVIᵉ siècle.
Côté catholique, la Devotio moderna nourrit la spiritualité de l'intériorité qui culminera dans la réforme catholique et le concile de Trente : retour à la prière personnelle, formation du clergé, primat de la conversion du cœur.
Côté protestant, des historiens ont souligné que Martin Luther, formé chez les Frères de la Vie commune à Magdebourg, garda toute sa vie de l'estime pour cette piété intérieure et pour l'Imitation. Mais il faut se garder d'en faire une « pré-Réforme » : la Devotio moderna est restée profondément catholique, attachée aux sacrements, à la hiérarchie et à l'obéissance, comme l'a montré R. R. Post contre les lectures protestantisantes du mouvement[31]. Elle prépare la rénovation de l'Église de l'intérieur, non sa rupture.
Ce que la Devotio moderna laisse à l'Église
Au terme de cet itinéraire, que reste-t-il de la « dévotion nouvelle » ? Trois héritages durables.
D'abord, une conviction : la sainteté n'est pas réservée aux cloîtres ni aux mystiques d'exception ; elle est offerte au chrétien ordinaire qui imite humblement le Christ dans son quotidien. Cette intuition d'une spiritualité accessible à tous annonce de loin l'appel universel à la sainteté que reformulera l'Église contemporaine.
Ensuite, une méthode : la prière ordonnée, l'examen de conscience, la lecture méditée, qui ont façonné des siècles de vie intérieure catholique.
Enfin, un livre : l'Imitation de Jésus-Christ, qui continue, six siècles plus tard, d'accompagner les âmes. Tout le programme du mouvement tient dans l'une de ses sentences les plus célèbres :
« Vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul. » — Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, chap. 1[32]
Pour aller plus loin
- La Renaissance chrétienne (XVe-XVIe siècle) — le grand renouveau culturel et spirituel que la Devotio moderna a contribué à préparer.
- La Réforme protestante (1517-1555) — pour distinguer l'esprit catholique du mouvement de la rupture du XVIᵉ siècle.
- La Contre-Réforme catholique (1517-1648) — la rénovation de l'Église dont la « dévotion nouvelle » est l'une des racines.
- La fondation de la Compagnie de Jésus (1521-1556) — l'héritage de l'Imitation dans les Exercices de saint Ignace.
- L'ordre des Chartreux — l'austérité chartreuse qui marqua la conversion de Geert Groote.
- L'université de Paris et la scolastique — la spéculation savante à laquelle les dévots opposèrent l'intériorité.
Notes et références
Régnerus Richardus Post, The Modern Devotion: Confrontation with Reformation and Humanism, coll. « Studies in Medieval and Reformation Thought », vol. 3, E. J. Brill, Leiden, 1968. Étude de référence qui établit le caractère pleinement catholique du mouvement contre les lectures « pré-protestantes ».
1 4 9 12 18 29 30 31Johannes Busch, Chronicon Windeshemense und Liber de reformatione monasteriorum, édition critique par Karl Grube, coll. « Geschichtsquellen der Provinz Sachsen », Halle, 1886. Source narrative majeure rédigée par un chanoine de Windesheim au XVᵉ siècle.
2 16« Devotio moderna », Encyclopædia Universalis (notice et sous-notices « Les personnalités marquantes »). Sur la séquence lectio-meditatio-oratio et le rôle d'Henri Eger de Calcar et de Jan van Ruusbroec.
3 10 22John Van Engen, Sisters and Brothers of the Common Life: The Devotio Moderna and the World of the Later Middle Ages, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 2008, ISBN 978-0-8122-4118-7. Grande synthèse contemporaine sur la vie quotidienne, le statut canonique et le laïcat féminin du mouvement.
5 7 11 13 14 17 23« Geert Groote », Encyclopædia Britannica (notice biographique). Naissance à Deventer en 1340, études à Paris et Cologne, mort le 20 août 1384.
6Geert Groote, Conclusa et proposita, non vota (« Résolutions et intentions, mais non des vœux »), vers 1374. Texte fondateur de l'idéal de perfection sans vœux ; édité dans Gerardi Magni Epistolae, éd. Willem Mulder, Anvers, 1933, et discuté par Post, op. cit.
8Florent Radewijns, Petit manuel pour le dévot moderne. Tractatulus devotus, édition et traduction par Francis Joseph Legrand, coll. « Sous la Règle de saint Augustin », Brepols, Turnhout, 1999, ISBN 978-2-503-50835-1.
15Jean Gerson, défense des Frères de la Vie commune au concile de Constance (1417-1418), notamment dans ses traités sur les conseils évangéliques et les états de perfection. Voir Louis B. Pascoe, Jean Gerson: Principles of Church Reform, coll. « Studies in Medieval and Reformation Thought », E. J. Brill, Leiden, 1973. Les thèses du dominicain Matthieu Grabow furent condamnées par Martin V en 1419.
19Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, chapitre 1 (« Qu'il faut imiter Jésus-Christ et mépriser les vanités du monde »). Traduction française de référence : Félicité de Lamennais, L'Imitation de Jésus-Christ, Paris, 1824 (rééditions multiples). Texte latin : De imitatione Christi, liber I, cap. 1.
20 21 24 32« Thomas à Kempis », Catholic Encyclopedia, Robert Appleton Company, New York, 1912 (newadvent.org), vol. XIV. Sur la biographie de Thomas a Kempis, l'attribution de l'Imitation et la querelle Gerson / Gersen.
25 26 28Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Histoire d'une âme, manuscrit A (folio 47). Édition de référence : Œuvres complètes, Cerf / Desclée De Brouwer, Paris, 1992.
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