La Devotio moderna — la « dévotion nouvelle » — est l'un des grands courants de réforme religieuse de la fin du Moyen Âge occidental. Née vers 1374 dans la vallée de l'IJssel, aux confins des Pays-Bas actuels, autour du diacre Geert Groote, elle a donné à l'Église trois institutions durables : les Frères et Sœurs de la Vie commune, communautés de laïcs et de clercs vivant en commun sans prononcer de vœux, et la congrégation de Windesheim, réseau de chanoines réguliers qui devint l'un des principaux moteurs de la réforme des monastères au XVᵉ siècle.
Cet article étudie la Devotio moderna comme un fait de l'histoire de l'Église : son surgissement dans une chrétienté en crise, sa lutte pour la reconnaissance canonique, son épreuve devant le concile de Constance, sa géographie, son rôle dans la réforme monastique et la transmission des textes, enfin le grand débat historiographique sur son rapport à la Réforme protestante. Pour la doctrine spirituelle du mouvement — l'intériorité, la méthode d'oraison, l'Imitation de Jésus-Christ comme école de vie intérieure —, on renverra à l'article dédié Devotio moderna : un mouvement spirituel du Moyen Âge.
Le trait décisif de ce mouvement est qu'il fut à la fois critique et fidèle : il dénonça sans ménagement la mondanité du clergé de son temps, mais sans rompre avec Rome, sans contester un seul dogme, sans s'ériger en secte. C'est cette fidélité qui explique qu'il ait pu traverser la crise du Grand Schisme d'Occident, résister à l'accusation d'hérésie, et nourrir la réforme catholique jusqu'à saint Ignace de Loyola.
Une réforme dans l'histoire de l'Église, non une simple école de prière
Il faut d'abord situer exactement l'objet. On réduit souvent la Devotio moderna à sa production spirituelle la plus célèbre, l'Imitation de Jésus-Christ, et à une pédagogie de l'oraison intérieure. C'est exact, mais insuffisant pour l'historien : la « dévotion nouvelle » fut aussi, et peut-être d'abord, un phénomène institutionnel et social — la création, en une génération, d'un réseau de maisons, d'écoles et de monastères qui transforma le paysage religieux des Pays-Bas et de l'Allemagne du Nord.
John Van Engen, dans la grande synthèse contemporaine sur le sujet, insiste précisément sur ce point : la Devotio moderna ne fut pas une doctrine mystique nouvelle mais une manière neuve d'organiser la vie chrétienne au sein du monde, à la charnière entre le laïcat et l'état religieux[1]. Comprendre le mouvement suppose donc de le replacer dans l'histoire des structures de l'Église tardo-médiévale : la crise de la papauté, la défiance envers les groupes de pieux laïcs, la réforme des ordres, la question du droit canon.
L'Église en crise : le terreau du XIVᵉ siècle
La Devotio moderna ne s'explique pas sans l'effondrement partiel des cadres ecclésiaux du XIVᵉ siècle. Elle est une réponse à une crise, et l'une des plus saines qui soit : non la révolte, mais la réforme par l'intérieur.
La papauté d'Avignon et le Grand Schisme d'Occident
De 1309 à 1376, les papes résident à Avignon, loin du tombeau de Pierre ; puis, à partir de 1378, la chrétienté se déchire entre deux, bientôt trois obédiences rivales — c'est le Grand Schisme d'Occident, qui ne s'achèvera que par l'élection de Martin V au concile de Constance, le 11 novembre 1417 (le concile lui-même se clôturant le 22 avril 1418). Groote meurt en 1384 en pleine tourmente schismatique. Pour des fidèles pieux, le spectacle de deux papes s'excommuniant mutuellement rend urgente une religion qui ne dépende pas d'abord de l'appareil, mais de la conversion du cœur. La Devotio moderna naît de ce déplacement : puisque les sommets vacillent, on réforme à la base.
La Peste noire et l'effondrement du clergé
La peste noire de 1347-1352 a emporté, selon les régions, un tiers à la moitié de la population européenne, et frappé durement un clergé exposé au chevet des mourants. Le remplacement rapide de prêtres décédés amena, en beaucoup de lieux, une baisse du niveau moral et intellectuel du bas clergé. Groote lui-même avait perdu ses parents dans une épidémie de peste dès son enfance[2]. Le contexte est donc celui d'un clergé affaibli, souvent absentéiste, cumulant les bénéfices : c'est précisément la mondanité que Groote dénoncera avec le plus de vigueur.
Béguines, béghards et la suspicion envers les laïcs pieux
Depuis le XIIIᵉ siècle, des laïcs — surtout des femmes, les béguines — cherchaient une vie de piété intense hors des ordres établis. Le concile de Vienne (1311-1312) avait condamné certaines dérives des béghards et frappé de suspicion les communautés de dévots vivant sans règle approuvée[3]. Cette méfiance canonique pèsera lourd sur la Devotio moderna : proposer, comme le fera Groote, des maisons de laïcs pieux vivant en commun sans vœux, c'était s'exposer immédiatement au soupçon de béguinage hérétique. Toute l'histoire juridique du mouvement consistera à prouver son orthodoxie et sa soumission à l'ordinaire.
Le tableau ci-dessous récapitule les facteurs de crise auxquels la « dévotion nouvelle » répond, chacun orientant le mouvement vers une solution précise.
| Facteur de crise (XIVᵉ s.) | Effet sur l'Église | Réponse de la Devotio moderna |
|---|---|---|
| Papauté d'Avignon (1309-1376) | Éloignement du centre romain, fiscalité pontificale | Religion du cœur, indépendante de l'appareil |
| Grand Schisme (1378-1417) | Deux puis trois obédiences, scandale de la division | Réforme par la base, sans rupture avec Rome |
| Peste noire (1347-1352) | Bas clergé affaibli, cumul de bénéfices | Dénonciation de la mondanité cléricale |
| Suspicion des béguines/béghards | Méfiance canonique envers les laïcs pieux | Recherche patiente d'une reconnaissance légale |
Geert Groote face à l'autorité ecclésiale (1340-1384)
La biographie spirituelle de Groote est traitée dans l'article voisin. Ce qui intéresse ici l'historien de l'Église, c'est son rapport aux autorités : comment un clerc brillant devient réformateur, puis prédicateur autorisé, puis prédicateur interdit.
Du clerc bénéficier au diacre pénitent
Né à Deventer en 1340 dans une riche famille marchande, Geert Groote fait de brillantes études à Paris et enseigne un temps ; il cumule, à la manière de son époque, plusieurs prébendes ecclésiastiques à Aix-la-Chapelle et Utrecht, sans être encore prêtre[4]. Vers 1374, une conversion profonde — souvent située après une grave maladie — le fait rompre avec cette carrière : il renonce à ses bénéfices, cède une partie de la maison familiale de Deventer pour y loger de pauvres femmes pieuses (le Meester-Geertshuis), et se retire quelques années à la chartreuse de Monnikhuizen, près d'Arnhem[5]. Il en gardera le goût de l'austérité chartreuse, sans jamais prononcer de vœux.
La licence de prêcher de 1379
En 1379, l'évêque d'Utrecht l'ordonne diacre et lui accorde une licence de prédication dans tout le diocèse. Groote parcourt alors Deventer, Zwolle, Utrecht, Amersfoort, Kampen, Delft ; ses sermons attirent des foules et flétrissent sans détour la simonie, le concubinage des clercs et le cumul des bénéfices. Le point capital, du point de vue institutionnel, est qu'il prêche avec l'autorisation de l'ordinaire : Groote n'est pas un prédicateur sauvage à la manière des hérétiques, mais un réformateur mandaté.
L'interdiction de 1383 et la mort de 1384
Sa virulence lui vaut des ennemis. Sous la pression d'un clergé mis en cause, l'évêque d'Utrecht promulgue en 1383 un décret retirant la licence de prêcher aux diacres, donc à Groote. Celui-ci se soumet, en appelle à Rome, et se consacre désormais à écrire et à organiser ses disciples. Il meurt de la peste le 20 août 1384, âgé de quarante-quatre ans, en soignant un malade[6]. Son obéissance dans l'épreuve — il cesse de prêcher plutôt que de désobéir — est précisément ce qui sauvera l'orthodoxie du mouvement naissant : la Devotio moderna hérite d'un fondateur soumis à l'Église, non d'un rebelle.
« Je me propose de ne convoiter aucun bénéfice, et de ne rien acquérir par simonie. » — Geert Groote, Conclusa et proposita, non vota, vers 1374[7]
La naissance des institutions et le problème canonique
Groote laisse des disciples mais aucune règle approuvée. C'est Florens Radewijns (mort en 1400), prêtre de Deventer, qui organise l'héritage — et affronte le vrai problème : comment donner un statut légal à des communautés que le droit canon ne prévoit pas ?
Les Frères et Sœurs de la Vie commune : une vie religieuse sans vœux
Autour de Radewijns se forment, dès 1381, des maisons où des clercs et des laïcs mettent leurs biens en commun, prient, copient des manuscrits et travaillent, sans prononcer les trois vœux de religion. Les Sœurs de la Vie commune, issues du Meester-Geertshuis, se multiplient à partir des années 1390 sous l'impulsion de Jean Brinckerinck. C'est une nouveauté audacieuse : une vie de perfection dans le monde, fondée sur l'engagement libre et révocable, non sur des vœux perpétuels.
Cette formule expose le mouvement à l'accusation de béguinage : aux yeux de juristes rigides, des laïcs vivant en commun sans règle approuvée ressemblaient dangereusement aux béghards condamnés. Les Frères durent donc constamment prouver qu'ils obéissaient à l'ordinaire, ne mendiaient pas, gagnaient leur pain par la copie et l'enseignement, et ne prêchaient pas publiquement sans mandat.
Windesheim (1387) : la solution canonique régulière
Pour mettre une partie du mouvement à l'abri de toute contestation juridique, les disciples de Groote choisissent une seconde voie, pleinement reconnue par le droit : la vie religieuse régulière. En 1387, six d'entre eux fondent près de Zwolle le monastère de Windesheim, sous la règle de saint Augustin, comme chanoines réguliers[8]. La formule est inattaquable : ce sont des religieux au sens strict, avec vœux, clôture et approbation. Windesheim s'érige rapidement en congrégation (chapitre général), qui essaimera dans tout l'espace germanique.
Ainsi la Devotio moderna avance-t-elle sur deux jambes : d'un côté les Frères et Sœurs de la Vie commune, laïcat pieux au statut fragile mais souple ; de l'autre la congrégation de Windesheim, ossature monastique solide et canoniquement irréprochable. Cette dualité est la clé de la survie du mouvement.
« Conclusa, non vota » : le pari juridique de Groote
Le titre même de l'écrit fondateur de Groote — Conclusa et proposita, non vota, « résolutions et propositions, mais non des vœux » — résume ce pari. La perfection évangélique ne requiert pas nécessairement l'émission de vœux publics : on peut tendre à la sainteté par un engagement personnel, ferme mais libre. Cette thèse, banale aujourd'hui, était alors explosive : elle touchait à la définition canonique de l'état de perfection. C'est elle qui allait être portée devant le concile de Constance.
L'affaire Grabow au concile de Constance (1414-1418)
L'épreuve juridique décisive du mouvement se joue au concile de Constance (5 novembre 1414 – 22 avril 1418)[9], le grand concile qui met fin au Grand Schisme en élisant Martin V. C'est là que la légitimité des Frères de la Vie commune est mise en cause de la façon la plus grave.
L'attaque dominicaine : le réquisitoire de Grabow
Un dominicain saxon, Matthieu Grabow (Matthaeus Grabow), rédige un traité soutenant que les laïcs vivant en commun sans vœux mènent un genre de vie illégitime, voire hérétique : hors des ordres approuvés et de l'état clérical, il n'y aurait pas de vie de perfection possible. Son réquisitoire (libellus), articulé en une série de propositions, vise directement les Frères et Sœurs de la Vie commune, assimilés aux béghards[10]. Débouté par l'évêque d'Utrecht, Grabow porte l'affaire devant le concile.
Gerson et d'Ailly à la défense
Les Frères trouvent des défenseurs de premier rang. Le chancelier de l'Université de Paris, Jean Gerson, l'un des théologiens les plus écoutés du concile, et le cardinal Pierre d'Ailly prennent leur parti. Gerson démontre qu'une vie de perfection sans vœux est parfaitement licite : les conseils évangéliques peuvent être suivis par un engagement privé, sans que cela usurpe l'état religieux. Un consilium de docteurs, appuyé sur les privilèges pontificaux déjà accordés au mouvement, est présenté à la commission de la foi[11].
Telle que la résume l'historiographie, l'argumentation gersonienne en défense des Frères tient en deux thèses : la perfection ne se mesure pas au vœu mais à la charité, et des fidèles peuvent vivre en commun dans la piété sans se lier par des vœux solennels[12].
La condamnation de Grabow par Martin V (1419)
La cause traîne au-delà de la clôture du concile. Ce sont finalement les positions de Grabow qui sont condamnées : en mai 1419, le nouveau pape Martin V réprouve ses thèses sur la vie religieuse[13]. La portée de ce jugement dépasse l'anecdote : l'Église reconnaît officiellement qu'on peut tendre à la perfection évangélique hors des ordres à vœux. La Devotio moderna sort de Constance blanchie et confortée — et le débat qu'elle a suscité prépare de loin la reconnaissance des futures congrégations de clercs séculiers.
Windesheim, moteur de la réforme monastique
Le legs le plus tangible de la « dévotion nouvelle » à l'institution ecclésiale n'est ni un livre ni une doctrine, mais une entreprise de réforme monastique de grande ampleur, conduite par la congrégation de Windesheim.
Une congrégation de chanoines réguliers
Regroupés en chapitre général annuel, les monastères de Windesheim adoptent des constitutions communes, une liturgie sobre, une discipline stricte de la clôture et du travail. Ce modèle centralisé — rare pour l'époque — donne à la congrégation une capacité d'action et de rayonnement qu'un monastère isolé n'aurait jamais eue.
La réforme des monastères par Johannes Busch
La figure emblématique de cette action est le chanoine Johannes Busch (1399-1479 environ), envoyé réformer des dizaines de couvents relâchés d'Allemagne du Nord. Son Liber de reformatione monasteriorum (« Livre de la réforme des monastères ») est la source narrative de premier ordre pour cette histoire : Busch y raconte, maison par maison, comment il rétablit la vie commune, la clôture et la pauvreté, non sans résistances parfois violentes des religieux installés[14].
Le fil de son récit est constant, maison après maison : arrivé dans un couvent relâché, le réformateur y fait rétablir la clôture, l'observance et la vie commune selon la règle[15].
Cette œuvre de Windesheim conflue avec les autres grands chantiers d'observance du XVᵉ siècle — réforme bénédictine de Bursfelde, réformes des mendiants — dont l'ensemble constitue la réforme catholique d'avant Trente, trop souvent oubliée au profit de la seule Réforme protestante.
Près de cent maisons vers 1500
Le succès est numériquement spectaculaire. Vers 1500, la congrégation de Windesheim compte 102 maisons — 86 de chanoines et 16 de moniales — réparties des Pays-Bas à l'Allemagne[16][17]. À quoi s'ajoutent les dizaines de maisons de Frères et Sœurs de la Vie commune disséminées dans les mêmes régions. En un siècle, un mouvement parti d'une seule maison de Deventer a essaimé sur tout le Nord-Ouest de l'Europe.
- Vers 1374Conversion de Geert Groote
Groote renonce à ses bénéfices, fonde le Meester-Geertshuis à Deventer et se retire à la chartreuse de Monnikhuizen.
- 1379Licence de prédication
Ordonné diacre, Groote reçoit de l'évêque d'Utrecht le droit de prêcher dans tout le diocèse.
- 1383-1384Interdiction et mort
Un décret retire aux diacres le droit de prêcher ; Groote se soumet et meurt de la peste le 20 août 1384.
- Vers 1381-1387Naissance des institutions
Florens Radewijns organise les Frères de la Vie commune ; en 1387, fondation du monastère de Windesheim sous la règle de saint Augustin.
- 1414-1419Le concile de Constance
Le dominicain Grabow attaque les Frères ; Gerson et d'Ailly les défendent ; Martin V condamne les thèses de Grabow en mai 1419.
- Vers 1418-1427L'Imitation de Jésus-Christ
Thomas a Kempis, chanoine du mont Sainte-Agnès près de Zwolle, compose l'œuvre-phare du mouvement.
- Vers 1500Apogée institutionnel
La congrégation de Windesheim compte 102 maisons (86 de chanoines, 16 de moniales) ; le réseau des Frères et Sœurs couvre les Pays-Bas et l'Empire.
Géographie d'un mouvement : de l'IJssel à l'Empire
La Devotio moderna a un berceau très précis — la vallée de l'IJssel, avec le triangle Deventer–Zwolle–Windesheim — et une aire d'expansion qui déborde largement les Pays-Bas actuels.
Les Frères de la Vie commune essaiment surtout dans les villes marchandes des Pays-Bas et de la Rhénanie : Deventer, Zwolle, Hertogenbosch, Cologne, Munster, Magdebourg. On compte, au début du XVIᵉ siècle, plusieurs dizaines de maisons de Frères ; les Sœurs de la Vie commune sont plus nombreuses encore, avec un réseau dense dans les Pays-Bas et un ensemble important en Allemagne[18]. La congrégation de Windesheim, elle, pousse ses fondations jusqu'en Saxe et en Westphalie.
Cette géographie n'est pas indifférente : c'est celle des villes, des marchands, des écoles latines et, bientôt, de l'imprimerie. La Devotio moderna est un phénomène urbain et lettré, ce qui explique son influence culturelle bien supérieure à son poids numérique.
Le livre, l'école et la transmission
Deux activités caractérisent matériellement le mouvement et fondent son importance historique : la copie des livres et l'enseignement.
Les scriptoria et l'imprimerie
Copier des manuscrits est, pour les Frères, à la fois un gagne-pain honnête, un exercice d'humilité et un apostolat : ils diffusent des textes spirituels, liturgiques et scolaires en latin comme en langue vulgaire. Groote et Radewijns avaient dès l'origine produit un livre d'heures en néerlandais destiné aux laïcs — geste de vulgarisation religieuse remarquable. Quand paraît l'imprimerie, plusieurs maisons de Frères adoptent la presse : la région des Pays-Bas devient l'un des foyers les plus productifs d'Europe pour l'édition, ce que les historiens relient directement à l'effort d'alphabétisation porté par le mouvement[19].
Un réseau d'écoles latines
Les maisons de Frères entretiennent ou encadrent des écoles latines de premier plan, notamment à Deventer et Zwolle. Ces écoles forment des générations d'élèves qui compteront dans l'Église et la culture : on y verra passer, à des titres divers, de futurs humanistes et réformateurs. Sans être des universités, ces écoles diffusent une culture chrétienne des lettres qui prépare l'humanisme du Nord.
La Devotio moderna et les humanistes chrétiens
L'un des chapitres les plus discutés de cette histoire est le lien entre la « dévotion nouvelle » et l'humanisme chrétien du XVᵉ-XVIᵉ siècle.
Nicolas de Cues, Wessel Gansfort, Gabriel Biel
Plusieurs figures de premier plan sont passées par les écoles ou l'influence du mouvement. Le cardinal Nicolas de Cues (1401-1464), grand philosophe et réformateur, fut formé chez les Frères de Deventer. Le théologien Wessel Gansfort (mort en 1489) et Gabriel Biel (mort en 1495), qui organisa une maison de Frères à Butzbach et enseigna à Tübingen, appartiennent à la même mouvance[20]. À travers eux, la Devotio moderna irrigue la théologie universitaire et la culture savante de son temps.
Érasme, élève de Deventer
Le cas le plus célèbre est celui d'Érasme de Rotterdam (1466-1536), formé à l'école de Deventer sous le maître Alexander Hegius[21]. Érasme gardera de cette formation le goût de l'Écriture, de la simplicité évangélique et de la piété intérieure, tout en critiquant plus tard la rusticité de ses maîtres. Sa Philosophia Christi — un christianisme recentré sur l'imitation du Christ et la vie intérieure — porte la marque, transposée dans l'humanisme, de la « dévotion nouvelle ». C'est l'un des ponts entre la Devotio moderna et la Renaissance chrétienne.
La Devotio moderna a-t-elle préparé la Réforme protestante ?
On touche ici à la grande question historiographique du dossier, et à un enjeu qui n'est pas seulement érudit : la Devotio moderna fut-elle un « pré-protestantisme », une racine médiévale de la rupture de 1517 ? La réponse rigoureuse est non — et il faut voir pourquoi.
La thèse « pré-protestante » d'Albert Hyma
En 1924, l'historien américain Albert Hyma publie The Christian Renaissance: A History of the Devotio Moderna[22]. Il y soutient une thèse séduisante et influente : la « dévotion nouvelle » aurait été une « renaissance chrétienne » annonçant à la fois l'humanisme et la Réforme protestante ; son intériorité, sa méfiance envers la scolastique et son christocentrisme préfigureraient Luther. Cette lecture, longtemps reprise, fait de la Devotio moderna un maillon de la « préhistoire » du protestantisme.
La réfutation de R. R. Post : un mouvement pleinement catholique
En 1968, dans une somme de près de sept cents pages, l'historien néerlandais Régnerus Richardus Post réfute méthodiquement cette thèse[23]. Post montre que la Devotio moderna est restée entièrement catholique dans sa doctrine et sa pratique : attachement à la messe, aux sacrements, à la confession, au culte de la Vierge et des saints, à l'obéissance à la hiérarchie, à la vie religieuse. Rien, dans ses écrits, n'anticipe le sola fide, le sola scriptura ni le rejet des vœux ou du sacerdoce. Le titre même de l'ouvrage — Confrontation with Reformation and Humanism — indique que le mouvement fut confronté à la Réforme et à l'humanisme, non leur matrice.
« Les Frères de la Vie commune n'ont exercé qu'une influence limitée sur Luther et la Réforme naissante ; leur formation n'a pas déterminé sa théologie. » — Synthèse des conclusions de R. R. Post, The Modern Devotion, E. J. Brill, 1968[24]
Luther et les Frères : une école, pas une théologie
L'argument fréquemment avancé pour rattacher Luther au mouvement est qu'il fut, vers 1497, écolier dans une maison de Frères à Magdebourg. Le fait est exact, mais Post en montre les limites : passer un an dans une école tenue par des Frères ne fait pas de Luther un héritier doctrinal de la Devotio moderna. Sa théologie de la justification vient d'ailleurs — de la via moderna nominaliste, d'Augustin lu contre la scolastique, de son expérience personnelle. Le tableau suivant résume l'opposition des deux lectures.
| Point examiné | Thèse « pré-protestante » (Hyma, 1924) | Lecture critique (selon Post, 1968, largement suivi) |
|---|---|---|
| Nature du mouvement | Renaissance chrétienne annonçant la Réforme | Réforme intérieure pleinement catholique |
| Doctrine | Anticipe Luther | Fidèle à la messe, aux sacrements, à Rome |
| Influence sur Luther | Décisive | Marginale (une année d'école à Magdebourg) |
| Rapport à la vie religieuse | Méfiance envers les vœux | Windesheim = ordre à vœux reconnu |
| Postérité principale | Le protestantisme | La réforme catholique et saint Ignace |
La conclusion s'impose : la Devotio moderna appartient à l'histoire de la réforme catholique, non à la préhistoire du protestantisme. Elle prouve, contre le récit qui réserve toute réforme au XVIᵉ siècle protestant, que l'Église médiévale se réformait déjà de l'intérieur, et qu'elle en avait les ressources.
L'héritage : de la réforme catholique à saint Ignace
Loin de conduire à la rupture, la « dévotion nouvelle » a nourri le grand renouveau catholique du XVIᵉ siècle.
L'Imitation, matrice spirituelle de la réforme catholique
L'œuvre-phare du mouvement, l'Imitation de Jésus-Christ — composée vers 1418-1427 par Thomas a Kempis au mont Sainte-Agnès — devient, après la Bible, le livre chrétien le plus copié puis le plus imprimé. Sa spiritualité de l'intériorité et du renoncement est directement héritée de la Devotio moderna.
« Vanité des vanités, et tout est vanité, hormis aimer Dieu et le servir lui seul. » — Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, chapitre 1[25]
Ce livre irriguera toute la réforme catholique. Saint Ignace de Loyola le lisait quotidiennement et le fit lire à ses compagnons ; l'esprit de l'Imitation passe dans les Exercices spirituels et, par eux, dans la Compagnie de Jésus et toute la spiritualité de la réforme catholique. La ligne va donc de Deventer à Trente, non de Deventer à Wittenberg.
Le déclin et la fin du mouvement
Le mouvement, paradoxalement, décline avec le siècle qu'il avait aidé à préparer. La diffusion de l'imprimerie rend moins nécessaire le travail de copie des Frères ; la Réforme protestante bouleverse les Pays-Bas et l'Allemagne du Nord, régions mêmes du berceau ; les guerres de religion et la sécularisation dispersent les maisons. Aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, la plupart des maisons de Frères disparaissent, tandis que la congrégation de Windesheim s'étiole. La dernière maison survivante, en Allemagne, ne sera dissoute qu'au début du XIXᵉ siècle[26]. Mais l'essentiel avait déjà été transmis : un type de sainteté — intérieure, humble, laborieuse, ecclésiale — dont l'Imitation de Jésus-Christ reste le témoin universel.
Pour aller plus loin
- Devotio moderna : un mouvement spirituel du Moyen Âge — l'article compagnon, centré sur la doctrine spirituelle, la méthode d'oraison et l'Imitation de Jésus-Christ.
- Le grand schisme d'Occident (1378-1417) — la crise ecclésiale contemporaine du mouvement, dénouée à Constance.
- La papauté d'Avignon (1309-1376) — l'autre grande cause du malaise religieux du XIVᵉ siècle.
- L'université de Paris et la scolastique — la théologie savante à laquelle les dévots opposaient l'intériorité, et le milieu de Jean Gerson.
- La Renaissance chrétienne (XVe-XVIe siècle) — le renouveau culturel et spirituel que la Devotio moderna a contribué à préparer.
- La Réforme protestante (1517-1555) — pour distinguer l'esprit catholique du mouvement de la rupture du XVIᵉ siècle.
- La fondation de la Compagnie de Jésus (1521-1556) — l'héritage de l'Imitation dans les Exercices de saint Ignace.
Notes et références
John Van Engen, Sisters and Brothers of the Common Life: The Devotio Moderna and the World of the Later Middle Ages, University of Pennsylvania Press, Philadelphie, 2008, ISBN 978-0-8122-4118-7. Grande synthèse contemporaine sur les institutions, le statut canonique, l'affaire Grabow et l'extension de la congrégation de Windesheim (pour les chiffres de la congrégation, voir la note dédiée à la Catholic Encyclopedia ci-dessous). Voir aussi, du même auteur avec Heiko A. Oberman, Devotio Moderna: Basic Writings, coll. « Classics of Western Spirituality », Paulist Press, New York, 1988 (traductions des écrits de Groote, des constitutions de Windesheim, de Zerbolt).
1 8 17« Geert Groote and the Modern Devotion's Fight Against the Excesses of the Church », the-low-countries.com (revue The Low Countries, Ons Erfdeel). Sur la biographie de Groote, le Meester-Geertshuis, la diffusion des maisons de Frères et Sœurs (une vingtaine de maisons de Frères, plusieurs dizaines de maisons de Sœurs aux Pays-Bas et en Allemagne), le rôle dans l'alphabétisation et l'imprimerie, et la dissolution tardive de la dernière maison au début du XIXᵉ siècle.
2 5 18 19 26Concile de Vienne (1311-1312), décret Ad nostrum qui, condamnant certaines propositions attribuées aux béguines et béghards du courant du Libre-Esprit ; texte dans Heinrich Denzinger, Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum, éd. Peter Hünermann, 43ᵉ éd., Herder, Fribourg-en-Brisgau, 2010, §891-899. C'est cette condamnation qui explique la méfiance canonique persistante envers les laïcs pieux vivant en commun sans règle approuvée.
3« Geert Groote », Encyclopædia Britannica, notice biographique. Naissance à Deventer en 1340, études à Paris, bénéfices ecclésiastiques à Aix-la-Chapelle et Utrecht, conversion vers 1374, mort de la peste le 20 août 1384.
4 6Geert Groote, Conclusa et proposita, non vota (« Résolutions et propositions, mais non des vœux »), vers 1374. Texte fondateur de l'idéal de perfection sans vœux ; édité dans Thomae a Kempis opera omnia, éd. M. J. Pohl, Fribourg-en-Brisgau, 1910-1922, t. VII, pp. 87-107, et traduit (en résumé) dans John Van Engen et Heiko A. Oberman, Devotio Moderna: Basic Writings, Paulist Press, New York, 1988, pp. 65-75. Cf. aussi Gerardi Magni Epistolae, éd. Willem Mulder, Anvers, 1933, ep. ix, pp. 27-30.
7« Council of Constance », Catholic Encyclopedia, Robert Appleton Company, New York, 1908 (newadvent.org), vol. IV. Concile œcuménique tenu du 5 novembre 1414 au 22 avril 1418, qui mit fin au Grand Schisme d'Occident par l'élection de Martin V le 11 novembre 1417 (cf. « Pope Martin V », Catholic Encyclopedia, vol. IX : élu à l'unanimité par les représentants des cinq nations, après trois jours de conclave).
9Sur l'affaire Grabow : vers 1414, le dominicain Matthieu Grabow rédige un libellus (plainte en justice) contre les tertiaires du chapitre d'Utrecht, dont plusieurs maisons de Frères et Sœurs de la Vie commune ; l'affaire est portée d'abord devant la cour épiscopale d'Utrecht, puis instruite au concile de Constance en 1416-1418. Voir l'état récent et documenté J. Michael Raley, « Friar Matthew Grabow and the Devotio moderna at the Council of Constance », Ons Geestelijk Erf 93/3-4 (2023), pp. 228-292 (DOI 10.2143/OGE.93.3.3293332), et la grande synthèse John Van Engen, Sisters and Brothers of the Common Life, University of Pennsylvania Press, 2008, sur ce dossier.
10La défense conjointe est attestée : Encyclopaedia Britannica, 11ᵉ éd., 1911, art. « Brothers of Common Life » — la cause des Frères fut « triumphantly defended by Pierre d'Ailly and Gerson » au concile de Constance ; cf. Catholic Encyclopedia, vol. VII, p. 238 (notice Gerard Groote) : les charges portées contre les Frères par le dominicain Matthaeus Grabow y furent réfutées, et les Frères « triumphantly cleared ».
11Jean Gerson, défense des Frères de la Vie commune au concile de Constance (dossier instruit en 1416-1418). La synthèse donnée dans le corps de l'article — la perfection se mesure à la charité, non au vœu, et la vie commune sans vœux solennels est licite — résume l'argumentation gersonienne telle que l'historiographie la rapporte ; aucun traité ni passage exact n'ayant pu être identifié avec certitude, on a renoncé aux guillemets. Sur ce dossier, voir Louis B. Pascoe, Jean Gerson: Principles of Church Reform, coll. « Studies in Medieval and Reformation Thought », E. J. Brill, Leyde, 1973, et l'état récent J. M. Raley, « Friar Matthew Grabow and the Devotio moderna at the Council of Constance », Ons Geestelijk Erf 93/3-4 (2023), pp. 228-292.
12Le verdict tombe après la clôture du concile : les thèses de Grabow sur la vie religieuse sont réprouvées par Martin V en mai 1419 (voir Louis B. Pascoe, Jean Gerson: Principles of Church Reform, 1973, sur les écrits de Gerson relatifs à cette controverse), verdict rendu à Florence en 1419 (Raley 2023). Pour le dossier documentaire complet, voir Raley 2023, pp. 228-292.
13Johannes Busch, Des Augustinerpropstes Johannes Busch Chronicon Windeshemense und Liber de reformatione monasteriorum, édition critique de Karl Grube, coll. « Geschichtsquellen der Provinz Sachsen und angrenzender Gebiete », vol. 19, Halle, 1886. Source narrative majeure, rédigée par un chanoine réformateur de Windesheim (v. 1399 – v. 1479), sur la réforme des monastères d'Allemagne du Nord, racontée maison par maison.
14 15« Windesheim », Catholic Encyclopedia, Robert Appleton Company, New York, 1912 (newadvent.org/cathen/15651a.htm), vol. XV : au sommet de sa prospérité, vers la fin du XVᵉ siècle, la congrégation comptait quatre-vingt-six maisons de chanoines et seize de moniales (« eighty-six houses of canons, and sixteen of nuns »).
16« Brothers of the Common Life », Catholic Encyclopedia, Robert Appleton Company, New York, 1907 (newadvent.org), vol. II. Sur les écoles latines de Deventer et de Zwolle tenues ou encadrées par les Frères de la Vie commune, et leurs élèves qui comptèrent dans la théologie et l'humanisme du XVᵉ siècle (Nicolas de Cues, Wessel Gansfort, Gabriel Biel, Érasme de Rotterdam).
20 21Albert Hyma, The Christian Renaissance: A History of the Devotio Moderna, Reformed Press, Grand Rapids (Michigan), 1924 (xviii-501 p.). Ouvrage classique mais discuté, qui interprète la Devotio moderna comme une « renaissance chrétienne » préfigurant l'humanisme et la Réforme — lecture réfutée depuis par Post.
22Régnerus Richardus Post, The Modern Devotion: Confrontation with Reformation and Humanism, coll. « Studies in Medieval and Reformation Thought », vol. 3, E. J. Brill, Leyde, 1968 (694 p.). Étude de référence qui établit le caractère pleinement catholique du mouvement et réfute la thèse « pré-protestante » d'Albert Hyma — lecture largement suivie depuis, notamment par la grande synthèse de Van Engen (2008) et, sur le dossier de Constance, par Raley (2023).
23 24Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, chapitre 1 (« Qu'il faut imiter Jésus-Christ et mépriser les vanités du monde »). Œuvre composée vers 1418-1427 au monastère du mont Sainte-Agnès, près de Zwolle. Traduction française de référence : Félicité de Lamennais, L'Imitation de Jésus-Christ, Paris, 1824 (rééditions multiples). Texte latin : De imitatione Christi, liber I, cap. 1.
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