Saint Vincent de Paul (1581-1660)

Saint Vincent de Paul, « Monsieur Vincent », prêtre français du Grand Siècle et apôtre de la charité. D'origine paysanne des Landes, ordonné très jeune, marqué par une captivité disputée à Tunis, il devint, après une lente conversion, le grand organisateur de la charité catholique : Confréries de la Charité, Congrégation de la Mission (Lazaristes, 1625), Filles de la Charité avec sainte Louise de Marillac (1633), œuvres des galériens, des enfants trouvés, des régions ravagées par la guerre et des esclaves de Barbarie. Réformateur du clergé et membre du Conseil de Conscience, il mourut en 1660, fut canonisé en 1737 et proclamé patron de toutes les œuvres de charité par Léon XIII en 1885.

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Vincent de Paul (1581-1660), que le peuple appela de son vivant « Monsieur Vincent », est un prêtre français du Grand Siècle, fondateur de la Congrégation de la Mission et des Filles de la Charité, et l'une des plus grandes figures de la charité chrétienne organisée. De ses origines paysannes des Landes jusqu'aux antichambres de la cour de France, il consacra sa vie à un seul objet : le Christ servi dans les pauvres.[1][2]

Sa vie traverse tout le renouveau spirituel du XVIIᵉ siècle français — le « siècle des saints » de François de Sales, de Bérulle et de l'École française de spiritualité. Mais là où d'autres réformèrent par la doctrine ou la mystique, Vincent réforma par l'action : il inventa des structures de charité — confréries, congrégations, hôpitaux, missions — qui survécurent des siècles à leur fondateur et essaimèrent dans le monde entier.[3][4]

Rien, pourtant, ne le destinait à cette gloire. Petit gardien de troupeaux devenu prêtre très jeune, longtemps soucieux de son avancement et d'un « honnête établissement », il connut une lente conversion qui fit du clerc ambitieux le serviteur des plus abandonnés : forçats des galères, enfants trouvés, mendiants, victimes des guerres, esclaves de Barbarie. Sa spiritualité tient en une formule restée célèbre : aimer Dieu « aux dépens de nos bras, à la sueur de nos visages ».[5]

Mort à Paris le 27 septembre 1660, la même année que sa fidèle collaboratrice sainte Louise de Marillac, il fut canonisé en 1737 et proclamé par Léon XIII, en 1885, patron de toutes les œuvres de charité. Deux siècles après sa mort, un jeune universitaire, le bienheureux Frédéric Ozanam, plaça sous son nom la Société de Saint-Vincent-de-Paul (1833), qui porte aujourd'hui encore son intuition aux quatre coins du monde.[6][7]

Le contexte : la France du Grand Siècle et la misère du peuple

Un royaume riche de saints et lourd de misères

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Vincent de Paul naît dans une France encore meurtrie par les guerres de Religion, qui ne s'achèvent qu'avec l'édit de Nantes (1598). Le XVIIᵉ siècle qui s'ouvre sera celui d'une extraordinaire floraison spirituelle — l'« École française » du cardinal de Bérulle, la réforme du clergé, l'essor des ordres — mais aussi d'une misère populaire immense : campagnes ruinées par les guerres, famines, épidémies, mendicité, abandon des enfants, galères de l'État où croupissaient des forçats traités comme des bêtes.[8][9]

C'est dans cet écart entre la grandeur du « siècle de Louis XIV » naissant et la détresse des humbles que se jouera toute l'œuvre de Vincent. Sa réponse ne sera ni une doctrine ni une polémique, mais une organisation de la charité à une échelle alors inédite.

Un saint dans la constellation du « siècle des saints »

Vincent n'est pas un réformateur isolé. Il appartient à la génération qui régénéra l'Église de France : il fut le disciple et l'ami de saint François de Sales, dont il dirigera à Paris le premier monastère de la Visitation ; il côtoya le cardinal de Bérulle, qui orienta ses débuts ; il collabora avec sainte Louise de Marillac. Comme saint Charles Borromée en Lombardie un demi-siècle plus tôt, il incarne l'évangélisation par les œuvres autant que par la parole.[10][11]

Les origines : un enfant des Landes (1581-1600)

Naissance à Pouy (1581)

Vincent de Paul naît le 24 avril 1581[12] au hameau de Ranquines, dans la paroisse de Pouy — aujourd'hui Saint-Vincent-de-Paul — à quelques kilomètres de Dax, dans les Landes de Gascogne.[13] Il est le troisième de six enfants (quatre garçons et deux filles) d'une famille de laboureurs : son père, Jean de Paul, et sa mère, Bertrande de Moras, possèdent une petite ferme et vivent de la terre.[14][15]

L'enfant garde les porcs et les moutons de la famille. Cette origine humble — qu'il n'oubliera jamais et rappellera volontiers, jusqu'à se dire « fils d'un pauvre laboureur » — donnera plus tard à sa charité une connaissance intime du monde paysan et de sa détresse.[16]

Les études : Dax et Toulouse

Remarqué pour son intelligence, Vincent est envoyé vers quinze ans au collège des Franciscains (Cordeliers) de Dax, où un magistrat de la ville, M. de Comet, le prend comme précepteur de ses fils — premier moyen de financer ses études.[17][18] Il poursuit ensuite la théologie à l'université de Toulouse, à partir de 1597, vivant pauvrement et donnant des leçons pour subsister.[19]

Cette ascension d'un fils de paysan vers le sacerdoce était, pour l'époque, un véritable moyen de promotion sociale. Le jeune Vincent ne s'en cache pas : il cherche d'abord un « honnête établissement », un bénéfice qui le mette à l'abri du besoin et lui permette d'aider les siens. La sainteté viendra plus tard, et lentement.

Une ordination précoce (1600)

Le 23 septembre 1600, Vincent est ordonné prêtre à Château-l'Évêque, près de Périgueux, par l'évêque de Périgueux.[20][21] Il a alors à peine dix-neuf ans — un âge inférieur au minimum canonique que le tout récent concile de Trente venait de fixer, ce qui n'était pas rare dans la France du temps. Il obtient son baccalauréat en théologie le 12 octobre 1604.[22]

Le prêtre qu'il est alors n'a encore rien d'un saint des pauvres : il est avant tout en quête d'un avenir assuré. La Providence va l'y conduire par des chemins imprévus.

Les années obscures : Tunis, Rome, Paris (1605-1617)

La captivité de Barbarie (1605-1607)

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Selon le récit que Vincent lui-même en fit dans deux lettres adressées à M. de Comet (1607-1608), il aurait été, en 1605, capturé en mer par des pirates barbaresques au large des côtes de Provence, emmené à Tunis et vendu comme esclave.[23][24] Il y aurait servi plusieurs maîtres pendant environ deux ans, avant de s'évader en 1607 avec son dernier maître, un renégat qu'il aurait ramené à la foi chrétienne.

Cet épisode est l'un des plus débattus de sa biographie : certains historiens en ont contesté l'authenticité, faute de sources extérieures aux deux lettres, dont Vincent lui-même demanda plus tard la destruction. D'autres, au contraire, défendent leur crédibilité, soulignant la précision des détails et le contexte bien réel des razzias barbaresques qui frappaient alors la Méditerranée.[25] L'encyclopédie catholique rapporte le fait comme un point de départ de sa vocation aux captifs.[26] La prudence historique invite à présenter cette captivité telle qu'il l'a racontée, sans la disqualifier par principe : elle s'accorde du reste avec l'engagement très réel que Vincent prendra plus tard pour le rachat des esclaves de Barbarie.

Rome, Paris et la rencontre de Bérulle

Libéré, Vincent passe par Avignon puis Rome, où il complète sa formation, avant de gagner Paris vers 1608.[27] Il y est un temps soupçonné à tort d'un vol, épreuve qu'il supporte en silence — trait de patience qui le marquera. Surtout, il rencontre le futur cardinal Pierre de Bérulle, fondateur de l'Oratoire et grand maître spirituel, qui devient son directeur et oriente décisivement sa vie.[28][29]

C'est par Bérulle qu'il obtient, en 1612, la cure de Clichy, aux portes de Paris, où il découvre la joie d'un ministère paroissial simple et la bonté du petit peuple chrétien.

La tentation contre la foi

Dans ces années parisiennes, Vincent traverse une épreuve intérieure redoutable : une violente tentation contre la foi, qui le tourmente pendant trois ou quatre ans. Pour la vaincre, il écrit, dit-on, le Credo sur un papier qu'il porte sur son cœur, et fait le vœu de se consacrer toute sa vie au service des pauvres pour l'amour du Christ. La tentation disparaît le jour où il prend cette résolution.[30] L'épisode est révélateur : chez Vincent, la foi se fortifie par la charité agissante.

1617 : l'année décisive

Le précepteur des Gondi

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En 1613, Bérulle place Vincent comme précepteur des enfants et aumônier de la grande famille des Gondi : Philippe-Emmanuel de Gondi, général des galères de France, et son épouse Françoise-Marguerite de Silly, qui le prend pour directeur spirituel.[31][32] Le voilà introduit dans la haute société — mais c'est au contact des paysans des immenses domaines des Gondi qu'il va recevoir le double choc fondateur de sa vie.

Le sermon de Folleville (25 janvier 1617)

Le 25 janvier 1617, à Folleville (Picardie), Vincent prêche sur la confession générale après avoir entendu, sur son lit de mort, un paysan estimé « honnête homme » avouer des fautes graves jamais confessées.[33][34] Le sermon provoque une affluence telle au confessionnal qu'il faut appeler des jésuites en renfort. Vincent comprend alors l'immense ignorance religieuse des campagnes et l'urgence de leur évangélisation. Il datera de ce jour la naissance de sa vocation missionnaire — et donc de la future Congrégation de la Mission.

La première Confrérie de la Charité à Châtillon

Quelques mois plus tard, devenu pour un temps curé de Châtillon-les-Dombes (Bresse), Vincent apprend un dimanche qu'une famille du bourg est entièrement malade et sans secours. Il en parle au prône ; la générosité est telle, mais si désordonnée, que les vivres s'amoncellent puis se perdent.[35] De ce gaspillage naît une intuition de génie : organiser la charité. Il fonde alors, à l'automne 1617, la première Confrérie de la Charité — des femmes qui se relaient pour soigner et nourrir les pauvres avec méthode et régularité.[36][37] Le règlement en est approuvé en décembre 1617.

C'est l'acte de naissance d'une longue lignée : Confréries de la Charité, puis Dames de la Charité à Paris, et enfin Filles de la Charité. La charité de Vincent ne sera jamais l'élan d'un moment, mais une œuvre structurée, durable et reproductible.

Le fondateur : congrégations et œuvres (1618-1643)

Aumônier général des galères (1619)

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En 1619, Vincent est nommé par Louis XIII aumônier général des galères de France.[38][39] Il découvre l'enfer des galériens : des hommes enchaînés, couverts de vermine, mourant dans leur ordure au fond des cales. Bouleversé, il obtient l'amélioration de leur sort, crée des hôpitaux pour forçats à Marseille et à Paris, et leur envoie des missionnaires. La tradition rapporte même qu'il aurait un jour pris la place d'un forçat épuisé à la rame — geste symbolique de l'identification du saint au plus méprisé des hommes.[40]

La Congrégation de la Mission (1625)

Le 17 avril 1625, par un contrat de fondation des Gondi, Vincent établit la Congrégation de la Mission : une société de prêtres séculiers voués à l'évangélisation des campagnes et à la formation du clergé.[41][42] Installés d'abord au collège des Bons-Enfants, les missionnaires reçoivent en 1632 le grand prieuré de Saint-Lazare à Paris — d'où leur nom populaire de « Lazaristes » (et, en pays anglo-saxon, Vincentians). La congrégation est approuvée par la bulle d'Urbain VIII en 1633.

« Notre partage, Messieurs et mes frères, ce sont les pauvres, les pauvres : "Pauperibus evangelizare misit me" — il m'a envoyé évangéliser les pauvres. » — Saint Vincent de Paul, Entretiens aux Missionnaires[43]

Les Lazaristes portèrent les missions de Vincent dans toute la France, puis en Italie, en Pologne, en Irlande, en Écosse, jusqu'à Madagascar et aux côtes de Barbarie.[44]

Les Filles de la Charité (1633)

L'œuvre maîtresse naît le 29 novembre 1633, quand Vincent et sainte Louise de Marillac — veuve de grande qualité devenue son inestimable collaboratrice — réunissent les premières Filles de la Charité.[45][46] L'invention est révolutionnaire : ces femmes ne sont pas des moniales cloîtrées, mais des servantes des pauvres vivant dans le monde, au chevet des malades, dans les rues et les hôpitaux. Vincent leur donne une consigne fameuse, qui résume tout leur état :

« Vous aurez pour monastère les maisons des malades ; pour cellule une chambre de louage ; pour chapelle l'église de la paroisse ; pour cloître les rues de la ville ; pour clôture l'obéissance ; pour grille la crainte de Dieu ; pour voile la sainte modestie. » — Saint Vincent de Paul, aux Filles de la Charité[47]

Cette intuition fonde la vie religieuse apostolique féminine moderne : les Filles de la Charité deviendront l'une des plus grandes congrégations du monde, et leur cornette blanche, pendant trois siècles, le visage même de la charité.

Les grandes œuvres de miséricorde

Autour de ces deux congrégations, Vincent déploie une charité d'une ampleur stupéfiante, soutenu par les Dames de la Charité — de grandes dames de la cour qu'il enrôle au service des misérables.[48] Le tableau ci-dessous récapitule ses principaux chantiers.

ŒuvrePublic secouruPortée (sources d'époque)
Congrégation de la Mission (1625)Paysans, clergé ruralMissions en France, Italie, Pologne, Irlande, Madagascar
Filles de la Charité (1633)Malades, vieillards, pauvres des villesPremière vie religieuse féminine « hors clôture »
Enfants trouvésNourrissons abandonnés de ParisŒuvre des Enfants-Trouvés ; des milliers d'enfants recueillis
GalériensForçats des galères du roiHôpitaux des forçats à Marseille et Paris
Secours de guerreLorraine, Picardie, Champagne ravagéesDistribution de sommes considérables aux régions dévastées
Rachat des captifsEsclaves chrétiens de BarbariePlus d'un millier de captifs rachetés

L'œuvre des Enfants-Trouvés sauva de la mort ou du trafic des milliers de nourrissons abandonnés dans les rues de Paris.[49] Pendant les ravages de la guerre de Trente Ans et de la Fronde, Vincent organisa des secours massifs vers la Lorraine, la Picardie et la Champagne dévastées, distribuant des sommes énormes recueillies auprès des riches.[50] Il poursuivit enfin le rachat des esclaves chrétiens de Tunis et d'Alger — la blessure de sa propre jeunesse devenue mission.

Le réformateur du clergé et l'homme d'Église

Les Conférences du mardi

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Persuadé, comme tous les réformateurs tridentins, que la réforme de l'Église passe par celle du clergé, Vincent institue dès 1633 les Conférences du mardi (conférences ecclésiastiques) : des réunions où des prêtres de Paris viennent à Saint-Lazare réfléchir ensemble à leurs devoirs et à la vie spirituelle.[51] Il y forma une élite du clergé français — on y vit passer Bossuet — et l'on estime que plusieurs centaines de prêtres y participèrent au fil des ans.

Il développa aussi les retraites pour les ordinands : avant de recevoir le sacerdoce, les futurs prêtres venaient se préparer à Saint-Lazare. Par là, Vincent contribua puissamment à relever le niveau spirituel et moral du clergé de France, prolongeant l'œuvre du concile de Trente.

Le Conseil de Conscience (1643-1652)

À la mort de Louis XIII (1643), la régente Anne d'Autriche appelle Vincent au Conseil de Conscience, chargé des affaires ecclésiastiques du royaume, notamment du choix des évêques.[52][53] Le fils de laboureur des Landes se retrouve ainsi, sans l'avoir cherché, arbitre des nominations épiscopales de France. Il use de cette influence avec une seule mesure : la valeur spirituelle des candidats, écartant les courtisans au profit des vrais pasteurs — au risque de déplaire aux puissants, y compris à Mazarin.

Face au jansénisme

Vincent se trouva, comme toute l'Église de France, confronté au jansénisme.[54][55] Lui qui avait connu et estimé l'abbé de Saint-Cyran rompit avec ses idées dès qu'il en mesura la rigueur dangereuse : une doctrine qui, en exaltant une grâce réservée à un petit nombre et en éloignant les fidèles de la communion, contredisait toute sa pratique de la miséricorde offerte à tous. Il œuvra activement à faire condamner les cinq propositions de Jansénius, ralliant un grand nombre d'évêques à une requête adressée à Rome.[56] Sa charité n'était pas tendresse vague : elle reposait sur la foi catholique entière, confiante dans une grâce offerte à tous les hommes.

La physionomie spirituelle : aimer Dieu « à la sueur de nos bras »

L'amour effectif

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Le cœur de la spiritualité vincentienne est la distinction entre l'amour affectif — les beaux sentiments, les élans intérieurs — et l'amour effectif, celui qui se prouve par les œuvres. Pour Vincent, le premier sans le second est suspect. Sa formule est célèbre :

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. » — Saint Vincent de Paul, Entretiens aux Missionnaires[57]

Toute sa réforme tient dans cette phrase : la vraie dévotion ne s'arrête pas à l'oratoire, elle descend dans la rue, à l'hôpital, sur les galères. Évangéliser, pour lui, c'est le faire « par paroles et par œuvres ».[58]

Les pauvres, « nos seigneurs et nos maîtres »

Le génie spirituel de Vincent fut de voir le Christ dans le pauvre — non par métaphore, mais à la lettre. Il enseignait à ses Filles de la Charité que servir un mendiant, c'est servir Jésus-Christ en personne :

« Reconnaissons devant Dieu que les pauvres sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services. » — Saint Vincent de Paul, aux Filles de la Charité[59]

De ce renversement découle un respect absolu du pauvre, jamais traité comme un objet d'aumône condescendante, mais comme un maître devant qui l'on s'incline. Vincent allait jusqu'à dire qu'au ciel, ce sont les pauvres qui ouvriront les portes à leurs bienfaiteurs.[60]

« Quitter Dieu pour Dieu »

Comment concilier la prière et le service ? Vincent répond par un paradoxe lumineux, adressé à ses Filles de la Charité : si l'heure de l'oraison est interrompue par l'appel d'un malade, qu'on coure au malade sans scrupule, car c'est encore servir Dieu :

« Si à l'heure de l'oraison du matin il faut aller porter le remède à quelque malade, allez-y en paix... cela s'appelle quitter Dieu pour Dieu. » — Saint Vincent de Paul, Conférences aux Filles de la Charité[61]

La charité, pour lui, est « par-dessus toutes les règles » : c'est « une grande dame », à qui toutes les autres pratiques doivent obéir.[62] Là est la racine de toute sa spiritualité : Dieu et le prochain ne font qu'un seul amour.

Humilité et simplicité

Ce grand organisateur fut aussi un homme d'une humilité sincère, qui se tenait pour un grand pécheur et signait « le chétif Vincent ». Il fit de la simplicité et de l'humilité les vertus propres de ses congrégations, se défiant de tout éclat. Pour lui, l'efficacité même de la charité dépendait de cette douceur : c'est par la bonté, disait-on, que « la bonté de saint Vincent fait percevoir la bonté de Dieu ». Sa correspondance immense — on lui attribue jusqu'à trente mille lettres, dont plusieurs milliers conservées — montre un homme infatigable, attentif au moindre détail, gouvernant ses œuvres avec une patience et une douceur que rien ne lassait.[63]

La mort et la gloire

Les dernières années (1660)

Au soir de sa vie, Vincent est usé par le travail, les jeûnes et la maladie ; ses jambes ulcérées le portent à peine. L'année 1660 lui apporte une dernière épreuve : la mort, le 15 mars, de sa fidèle Louise de Marillac.[64] Lui-même s'éteint quelques mois plus tard, à Paris, au prieuré de Saint-Lazare, le matin du 27 septembre 1660, à soixante-dix-neuf ans, après avoir murmuré, dit-on, le mot « Confido » — « j'ai confiance ».[65][66]

  1. 1581
    Naissance à Pouy (Landes)

    Troisième de six enfants d'une famille de laboureurs ; il garde les troupeaux dans son enfance.

  2. 1600
    Ordination sacerdotale

    Ordonné prêtre à dix-neuf ans à Château-l'Évêque ; baccalauréat de théologie en 1604.

  3. 1605-1607
    Captivité de Barbarie (selon son récit)

    Capturé par des pirates et esclave à Tunis, selon deux lettres de 1607-1608 ; épisode débattu par les historiens.

  4. 1617
    Folleville et Châtillon : la double naissance

    Sermon de la confession générale à Folleville (25 janvier) ; première Confrérie de la Charité à Châtillon.

  5. 1619
    Aumônier général des galères

    Il découvre l'enfer des forçats et crée des hôpitaux pour les galériens.

  6. 1625
    Congrégation de la Mission (Lazaristes)

    Fondée par contrat des Gondi ; installée à Saint-Lazare en 1632.

  7. 1633
    Filles de la Charité

    Avec sainte Louise de Marillac ; les Conférences du mardi pour le clergé débutent la même année.

  8. 1643-1652
    Conseil de Conscience

    Sous la régence d'Anne d'Autriche ; il oriente le choix des évêques de France.

  9. 1660
    Mort à Paris

    Mort le 27 septembre, la même année que Louise de Marillac (15 mars).

Béatification (1729) et canonisation (1737)

La vénération populaire fut immédiate. À l'ouverture de son procès, on trouva son corps en grande partie conservé.[67] Vincent fut béatifié le 13 août 1729 par le pape Benoît XIII, puis canonisé le 16 juin 1737 par le pape Clément XII.[68][69] Sa fête fut fixée au 27 septembre. Ses reliques — son squelette enchâssé dans une effigie de cire — sont depuis 1830 vénérées dans la chapelle de la Congrégation de la Mission, rue de Sèvres à Paris, tandis que son cœur est conservé par les Filles de la Charité.

ÉtapeDatePape
Naissance24 avril 1581—
Ordination sacerdotale23 septembre 1600—
Congrégation de la Mission1625(Urbain VIII, bulle 1633)
Filles de la Charité29 novembre 1633—
Mort27 septembre 1660—
Béatification13 août 1729Benoît XIII
Canonisation16 juin 1737Clément XII
Patron des œuvres de charité1885Léon XIII

Léon XIII, Ozanam et la postérité

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L'héritage de Vincent de Paul dépassa de loin ses congrégations. En 1885, le pape Léon XIII le proclama patron de toutes les œuvres de charité catholiques dans le monde — consécration officielle de ce que le peuple disait depuis longtemps.[70] Un demi-siècle plus tôt, en 1833, un jeune universitaire, le bienheureux Frédéric Ozanam, avait placé sous son nom la Société de Saint-Vincent-de-Paul, réseau de laïcs au service des pauvres aujourd'hui présent dans plus de cent cinquante pays.[71]

Ainsi, le petit gardien de porcs des Landes est devenu, pour l'Église universelle, le visage de la charité. Son intuition — que l'amour de Dieu se mesure à l'amour effectif du prochain, et que le pauvre est le Christ même — continue d'inspirer hôpitaux, dispensaires, soupes populaires et missions sur tous les continents.

« La charité est par-dessus toutes les règles, et il faut que toutes se rapportent à elle. » — Saint Vincent de Paul[72]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Wikipédia (FR), « Vincent de Paul » : fr.wikipedia.org. Notice biographique de référence : naissance le 24 avril 1581 au hameau de Ranquines, paroisse de Pouy (auj. Saint-Vincent-de-Paul) près de Dax, troisième de six enfants de Jean de Paul et Bertrande de Moras ; études chez les Cordeliers de Dax puis à Toulouse ; ordination le 23 septembre 1600 à Château-l'Évêque ; captivité alléguée à Tunis (1605-1607) selon deux lettres ; direction de Bérulle, cure de Clichy (1612), tentation contre la foi ; précepteur et aumônier des Gondi (1613) ; sermon de Folleville (25 janvier 1617) et première Confrérie de la Charité à Châtillon-les-Dombes ; aumônier général des galères (1619) ; Congrégation de la Mission (1625) et Saint-Lazare (1632) ; Filles de la Charité avec Louise de Marillac (29 novembre 1633) ; Conférences du mardi ; Conseil de Conscience (1643-1652) ; opposition au jansénisme ; mort le 27 septembre 1660 ; béatification 1729 (Benoît XIII), canonisation 1737 (Clément XII) ; reliques rue de Sèvres ; fête le 27 septembre.

    1 3 8 10 13 14 16 17 20 23 25 28 30 31 33 35 36 38 40 41 45 52 54 64 65 67 68
  2. Catholic Encyclopedia (The Catholic Encyclopedia, New York, Robert Appleton Company, 1912), « St. Vincent de Paul », texte sur newadvent.org : newadvent.org. Notice de référence : naissance à Pouy (Gascogne) ; ordination en 1600 ; capture par des pirates turcs en 1605, esclavage à Tunis jusqu'à l'évasion de 1607 avec conversion de son maître ; aumônier de la reine Marguerite ; cure de Clichy à la demande de Bérulle ; service de la famille de Gondi à partir de 1612 ; première conférence de charité à Châtillon ; Congrégation de la Mission, prieuré de Saint-Lazare acquis en 1632 ; Filles de la Charité avec Mlle Legras (Louise de Marillac) vers 1633 ; Conférences du mardi (jusqu'à 800 personnes par an) ; œuvre des galériens, des enfants trouvés (jusqu'à 4 000 enfants), secours de guerre, rachat de plus de 1 200 esclaves de Barbarie ; membre du Conseil de Conscience sous Anne d'Autriche ; opposition au jansénisme (85 évêques ralliés à la requête de condamnation) ; direction des Visitandines de saint François de Sales ; missions en Irlande, Écosse, Pologne, Madagascar ; environ 30 000 lettres écrites, ~3 200 publiées ; mort le 27 septembre 1660 ; béatification le 13 août 1729 par Benoît XIII, canonisation le 16 juin 1737 par Clément XII.

    2 11 15 18 19 21 22 24 26 27 29 32 34 39 42 44 46 48 49 50 51 53 55 56 63 66 69
  3. Église catholique en France, « Saint Vincent de Paul (1581-1660) », figures de sainteté : eglise.catholique.fr. Présentation de référence sur la charité « en parole et en œuvres », la fondation des congrégations et l'organisation méthodique de la charité ; confirme les dates 1581-1660 et l'expression « évangéliser par paroles et par œuvres ».

    4 9 37 58
  4. Saint Vincent de Paul, Entretiens aux Missionnaires, dans Pierre Coste (éd.), Saint Vincent de Paul. Correspondance, Entretiens, Documents, t. XI : édition de référence des écrits vincentiens. Texte de l'entretien sur l'amour de Dieu : « Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. Car bien souvent tant d'actes d'amour de Dieu... sont néanmoins très suspects, quand on n'en vient point à la pratique de l'amour effectif. » Distinction fondamentale entre amour affectif et amour effectif. Édition consultable sur filles-de-la-charite.org : filles-de-la-charite.org.

    5 43 57
  5. Léon XIII proclame saint Vincent de Paul patron de toutes les associations de charité de l'Église catholique, en 1885. Fait rapporté par la Société de Saint-Vincent-de-Paul et les notices de référence : ssvp.fr. À recouper avec Nominis : nominis.cef.fr.

    6 70
  6. Société de Saint-Vincent-de-Paul et bienheureux Frédéric Ozanam : fondation de la première Conférence de charité le 23 avril 1833 par Ozanam et quelques étudiants, placée sous le patronage de saint Vincent de Paul avec le soutien de sœur Rosalie Rendu. Sources : ssvp.fr et Wikipédia, « Société de Saint-Vincent-de-Paul » : fr.wikipedia.org.

    7 71
  7. La date de 1581 est aujourd'hui retenue par la plupart des biographes (acte de baptême et chronologie de ses études), mais une tradition plus ancienne avançait 1576. Vincent de Paul lui-même entretint une part d'incertitude sur son âge. Divergence à signaler honnêtement, sans trancher au-delà de ce que les sources permettent.

    12
  8. Saint Vincent de Paul, règle de vie donnée aux Filles de la Charité : « Vous aurez pour monastère les maisons des malades... pour cloître les rues de la ville... pour voile la sainte modestie. » Formule fondatrice de la vie religieuse apostolique « hors clôture », citée par les sources vincentiennes et les Filles de la Charité.

    47
  9. Saint Vincent de Paul, maximes et conférences sur le service des pauvres, recueillies dans l'édition Coste et reprises par les sources vincentiennes : « Reconnaissons devant Dieu que les pauvres sont nos seigneurs et nos maîtres, et que nous sommes indignes de leur rendre nos petits services » ; « La charité est par-dessus toutes les règles, et il faut que toutes se rapportent à celle-là : c'est une grande dame, il faut faire ce qu'elle commande » ; « Les pauvres ! oh que ce sont de grands seigneurs au ciel ! » Citations diffusées notamment par Aleteia, « Saint Vincent de Paul : les pauvres sont nos maîtres » : fr.aleteia.org.

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  10. Saint Vincent de Paul, Conférences aux Filles de la Charité, dans Pierre Coste (éd.), Correspondance, Entretiens, Documents, t. IX, p. 416 : « ... cela s'appelle quitter Dieu pour Dieu. » Enseignement adressé aux Filles de la Charité sur la priorité du service du pauvre quand il interrompt l'heure de l'oraison (conférence du 31 mai 1648 sur la nécessité de l'oraison). Référence canonique de la spiritualité vincentienne .

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