Pierre Claver (1580-1654) est un prêtre jésuite catalan, devenu en Amérique espagnole l'un des plus saisissants témoins de la charité chrétienne. Pendant quarante-quatre ans (1610-1654), il consacra sa vie aux esclaves africains débarqués, par cargaisons entières, dans le port de Carthagène des Indes — la grande plaque tournante de la traite négrière du Nouveau Monde.[1][2][3]
Au jour de sa profession solennelle, en 1622, il signa une formule restée célèbre : « Pierre Claver, esclave des Noirs pour toujours ». Ce n'était pas une métaphore pieuse. Chaque fois qu'un navire négrier accostait, le jésuite descendait dans les cales fétides, soignait les corps, distribuait eau, fruits, tabac et remèdes, puis, par un réseau d'interprètes africains, annonçait l'Évangile et baptisait ceux que la société tenait pour des marchandises.[4][5] La tradition lui attribue quelque 300 000 baptêmes.[6][7]
Sa devise spirituelle tenait dans une intuition d'une rare profondeur : avant d'évangéliser un homme broyé, il faut d'abord lui rendre sa dignité d'homme — parler avec les mains avant de parler avec les lèvres, pour reformuler sa lettre du 31 mai 1627.[8] Cette charité du geste, exercée au milieu de l'hostilité des marchands et de la bonne société de Carthagène, fit de lui le contre-témoin vivant d'un système qui traitait les Noirs en marchandises.
Béatifié en 1850 par Pie IX, canonisé en 1888 par Léon XIII le même jour que son père spirituel saint Alphonse Rodriguez, Pierre Claver fut proclamé en 1896 patron des missions auprès des peuples noirs. Sa fête est fixée au 9 septembre. Sur la question doctrinale plus large de l'Église face à la traite, voir L'esclavage des Noirs et l'Église catholique.[9]
Un Catalan dans la Compagnie de Jésus (1580-1610)
Une naissance à Verdú, en Catalogne
Pere Claver i Corberó naît le 26 juin 1580 à Verdú, petit bourg de la plaine d'Urgell, en Catalogne, alors partie de la Couronne d'Aragon.[10][11] Il est issu d'une famille de paysans aisés et profondément chrétiens ; sa mère, Anna Sobocano, meurt alors qu'il a treize ans.[12] Certaines notices anciennes donnent l'année 1581 : la divergence tient aux usages de datation de l'époque, mais le 26 juin 1580 est aujourd'hui retenu comme la date la plus assurée.[13][14]
Rien, dans cette enfance rurale, ne laissait présager un destin transatlantique. Mais la Catalogne de la fin du XVIᵉ siècle est traversée par le grand élan de la Réforme catholique : collèges, missions, ferveur sacramentelle. Le jeune Claver grandit dans ce climat de reconquête spirituelle qui, partout en Espagne, pousse les meilleurs vers le sacerdoce et les ordres nouveaux.
Les études à Barcelone et le noviciat de Tarragone
Doué et pieux, Pierre est envoyé étudier les lettres et les arts à l'Estudi General de Barcelone (l'université de la ville), où il se distingue par son intelligence et sa droiture.[15][16] C'est là que mûrit sa vocation. À vingt ans, il entre au noviciat de la Compagnie de Jésus, à Tarragone, le 7 août 1602.[17][18]
Le choix des jésuites n'est pas anodin. La Compagnie fondée par saint Ignace de Loyola est alors la grande force missionnaire de l'Église, lancée à la conquête spirituelle du monde sur les traces de saint François Xavier, déjà apôtre des Indes et du Japon. Entrer chez les jésuites, en 1602, c'est se donner à un corps tout entier tendu vers les missions lointaines et le service des âmes.
Majorque et saint Alphonse Rodriguez : la vocation missionnaire
De 1605 à 1608, Claver poursuit ses études de philosophie au collège de Montesión, à Palma de Majorque.[19][20] C'est là que se produit la rencontre décisive de sa jeunesse. Le portier du collège est un humble frère convers, déjà réputé pour sa sainteté : Alphonse Rodriguez, ancien marchand devenu jésuite après avoir tout perdu, et que l'Église canonisera plus tard.[21][22]
Ce vieux frère, mystique au regard tourné vers les terres neuves, parle souvent au jeune étudiant des missions d'Amérique et des multitudes qui meurent sans connaître le Christ. Il discerne en Claver l'instrument que Dieu prépare et l'exhorte à partir pour le Nouveau Monde.[23][24] L'influence du portier sera si décisive que l'Église, trois siècles plus tard, canonisera le maître et le disciple le même jour.
La tradition jésuite rapporte que le vieux portier ne cessait d'exhorter le jeune étudiant à partir évangéliser les possessions espagnoles d'Amérique et à chercher les âmes.[25]
Le départ pour le Nouveau Monde
Sa philosophie achevée, et avant même d'être ordonné prêtre, Pierre Claver obtient de ses supérieurs d'être envoyé aux Indes occidentales. Il s'embarque de Séville en avril 1610 et arrive la même année à Carthagène des Indes, dans le Nouveau Royaume de Grenade — qui relevait alors de la vice-royauté du Pérou, la vice-royauté de Nouvelle-Grenade n'étant créée qu'en 1717 — (l'actuelle Colombie).[26][27][28] Quelques sources situent son arrivée vers 1615 : la date de 1610 est la mieux établie, l'écart tenant à la distinction entre l'arrivée au port et le début de son ministère propre.[29]
Il complète ensuite sa théologie au collège jésuite de Bogotá, puis revient à Carthagène pour y être ordonné prêtre le 19 mars 1616.[30][31] Désormais, sa vie ne fera plus qu'un avec cette ville portuaire — et avec ceux que personne ne voulait toucher.
Carthagène des Indes, capitale de la traite négrière
Le grand marché aux esclaves de l'Amérique espagnole
Pour comprendre la mission de Pierre Claver, il faut d'abord se représenter ce qu'était Carthagène des Indes au début du XVIIᵉ siècle. Avec Veracruz, c'était l'un des deux grands ports d'entrée légaux des esclaves africains dans tout l'empire espagnol d'Amérique.[32][33] Chaque année, des dizaines de navires y déversaient leur cargaison humaine, arrachée aux côtes de l'Afrique de l'Ouest et d'Angola.
Les chiffres donnent le vertige : les sources anciennes évoquent jusqu'à un millier d'esclaves débarquant chaque mois dans les périodes de grand trafic.[34] Après une traversée de plusieurs semaines dans des conditions effroyables, beaucoup arrivaient mourants, malades, terrorisés, persuadés — bien des témoignages le rapportent — qu'on les avait amenés pour les dévorer.[35] C'est ce monde de souffrance brute que Pierre Claver choisit pour champ d'apostolat.
« Ils étaient si épuisés et abattus par le mauvais traitement et la frayeur qu'ils n'osaient même pas lever les yeux. » — Saint Pierre Claver, lettre à son supérieur, 31 mai 1627[36]
Alonso de Sandoval, le précurseur
Pierre Claver n'a pas tout inventé : il a eu un maître et un prédécesseur, le jésuite Alonso de Sandoval (1576-1652), missionnaire à Carthagène et premier théoricien de cet apostolat. Sandoval avait publié en 1627 un ouvrage pionnier, De instauranda Aethiopum salute (« Du salut à restaurer des Africains »), véritable enquête sur les peuples, les langues et les conditions de la traite.[37][38]
C'est sous la conduite de Sandoval que Claver, jeune religieux, découvre les quais et les cales. Mais là où Sandoval fut surtout un organisateur et un savant, Claver sera l'homme du corps à corps quotidien, jusqu'à l'épuisement. Le disciple dépassa le maître dans le don de soi.
L'ordination et le vœu : « esclave des Noirs pour toujours »
Le 3 avril 1622, Pierre Claver prononce sa profession solennelle dans la Compagnie de Jésus. Au bas du document officiel, de sa propre main, il ajoute une formule qui résume et scelle toute sa vie :[39][40]
« Petrus Claver, Aethiopum semper servus. » — soit : « Pierre Claver, esclave des Noirs pour toujours »[41]
Le mot est exact et voulu : non pas serviteur, mais esclave (servus). Dans une ville où l'on achetait et vendait des hommes, le prêtre se déclarait volontairement l'esclave de ces esclaves — renversant, par un seul mot, toute la logique du marché. Ce vœu privé, ajouté au vœu public de religion, devient le programme de près de quarante années de service sacerdotal (1616-1654).
L'apôtre des esclaves : quarante-quatre ans à Carthagène (1610-1654)
Présent à Carthagène de 1610 à sa mort en 1654 — soit quarante-quatre ans —, prêtre à partir de 1616, Pierre Claver exerça son apostolat effectif au port jusqu'à ce que la peste de 1650 le brise.[42][43][44][45]
Descendre dans les cales : parler avec les mains avant de parler avec les lèvres
Dès qu'un navire négrier était signalé, Pierre Claver se précipitait au port. Avec ses interprètes, il montait à bord ou se hâtait vers les enclos où l'on parquait les captifs, chargé de provisions : oranges, citrons, biscuits secs, eau-de-vie, tabac, et de quoi soigner.[46] Sa pédagogie était d'une justesse bouleversante : à des hommes brisés, méfiants, ne comprenant pas un mot d'espagnol, il fallait d'abord manifester l'amour par le geste.
« Portant deux corbeilles d'oranges, de citrons, de biscuits secs et je ne sais quoi encore, nous nous hâtâmes vers eux. […] C'est ainsi que nous leur parlions : non avec des paroles, mais avec nos mains et nos actes. » — Saint Pierre Claver, lettre à son supérieur, 31 mai 1627[47]
Il lavait les plaies, réchauffait les mourants avec des braises et des aromates, baignait de vin les corps épuisés, et par des signes d'encouragement gagnait la confiance des plus farouches.[48] Ce n'était qu'ensuite, la dignité humaine un peu restaurée, qu'il pouvait annoncer le Christ. Cette intuition — la charité du corps comme seuil de l'évangélisation — fait de lui un précurseur de toute mission qui prend l'homme tout entier.
Le réseau des interprètes
Carthagène recevait des captifs venus de dizaines de peuples et de langues. Claver, qui apprit lui-même des rudiments de la langue d'Angola (le kimbundu), comprit qu'il ne pourrait rien sans interprètes.[49][50] Il en constitua une véritable équipe — jusqu'à une trentaine au fil des ans —, des esclaves ou affranchis africains qu'il forma comme catéchistes.[51][52]
Les procès de béatification ont conservé les témoignages directs de plusieurs d'entre eux : l'Angolais Andrés Sacabuche, qui parlait le kimbundu et l'anchico, Ignacio Angola, José Monzolo, ou encore le Wolof Francisco Yolofo, venu de Sénégambie.[53][54] Ces hommes nous ont laissé certains des récits les plus précis de la mission.
Détail révélateur de l'humilité du saint : lors des catéchèses, Claver faisait asseoir les interprètes sur de hauts sièges à accoudoirs, tandis que lui-même prenait place plus bas, sur un pot de terre ou un morceau de bois — afin que les catéchumènes respectent l'autorité des catéchistes et comprennent que ceux-ci étaient, à ses yeux, « plus nécessaires que lui » à l'œuvre.[55]
| Interprète | Origine / langue | Apport documenté |
|---|---|---|
| Andrés Sacabuche | Angola — kimbundu, anchico | Témoin majeur des procès ; accompagnait Claver aux navires |
| Francisco Yolofo | Sénégambie — wolof | Récit de l'organisation des catéchèses |
| Ignacio Angola | Angola | Catéchiste et témoin de la mission |
| José Monzolo | Afrique centrale | Témoin de la vie quotidienne de Claver |
| « Calepino » | polyglotte (onze langues) | Surnommé d'après le célèbre dictionnaire d'Ambrogio Calepino |
La catéchèse et le baptême : près de 300 000 âmes
La progression de la catéchèse de Claver était graduelle et adaptée à des esprits traumatisés. Il commençait par l'essentiel du baptême — ses effets sur l'âme et le corps —, puis venait à l'idée du jugement de Dieu, et seulement ensuite aux mystères de la Trinité, de l'Incarnation et de la Passion du Christ.[56] Il refusait de baptiser sans une instruction réelle, fût-elle élémentaire, soucieux que le sacrement ne fût pas vidé de sens.
Au terme de près de quarante ans de ce labeur sacerdotal (1616-1654), les biographies anciennes et le procès de canonisation lui attribuent environ 300 000 baptêmes d'esclaves africains.[57][58] Le chiffre, repris de manière constante, relève autant de l'estimation hagiographique que de la comptabilité exacte ; les historiens modernes invitent à le lire comme l'ordre de grandeur d'une vie entière donnée, plutôt que comme un relevé administratif.[59] Il reste qu'aucun missionnaire du Nouveau Monde n'a laissé une telle empreinte auprès des captifs.
Défendre, soigner, visiter : au-delà du baptême
Claver ne se contentait pas du premier accueil. Tout au long de l'année, il visitait les esclaves dans les plantations, les mines, les hôpitaux et jusque dans les prisons ; il assistait les condamnés à mort et les lépreux que tous fuyaient.[60][61] Pendant le carême, il réunissait régulièrement ceux de la ville, s'enquérait de leurs besoins et les défendait contre les abus de leurs maîtres.[62]
Son ministère débordait d'ailleurs le seul monde des esclaves : il prêchait aux marins, aux marchands, aux voyageurs de passage, et n'hésitait pas à reprendre les puissants. Mais il gardait toujours pour les plus méprisés une préférence absolue, refusant les honneurs et les conforts que sa réputation aurait pu lui valoir.
L'hostilité de Carthagène
Une telle vie ne pouvait que heurter une société tout entière bâtie sur la traite. Claver fut en butte à une opposition tenace : les marchands d'esclaves voyaient d'un mauvais œil ce prêtre qui « perdait du temps » avec leur marchandise et leur rappelait sa qualité d'hommes.[63][64] La bonne société de Carthagène, et notamment des dames élégantes, boudaient les églises où il rassemblait les Noirs, refusant de prier dans les mêmes murs.
On l'accusa même de profaner les sacrements en les administrant à des êtres jugés à peine humains.[65] À toutes ces attaques, Claver opposait le silence, la patience et un redoublement de pénitences personnelles. Sa sainteté finit par s'imposer à la ville même qui l'avait raillé.
La spiritualité de saint Pierre Claver
Le service comme abaissement : l'image de l'âne
Toute la spiritualité de Pierre Claver tient dans un abaissement volontaire. L'homme qui signait « esclave des Noirs » avait fait du service le plus humble sa voie de sainteté. Les biographies résument cette docilité par une image rude et savoureuse, celle de l'âne[66] : l'âne ne choisit pas sa charge, ne se plaint pas, va où on le mène et porte le poids des autres — telle serait, selon ces récits, la définition que Claver donnait de l'obéissance et du service. Cette spiritualité de l'effacement rejoint la grande tradition ignatienne du « tout pour la plus grande gloire de Dieu », mais elle la pousse jusqu'à l'identification avec les derniers des hommes.
Pénitences et vie intérieure
Derrière l'activité débordante de l'apôtre se cachait une intense vie de prière et de mortification. Les témoins rapportent ses longues oraisons nocturnes, ses jeûnes et ses pénitences corporelles rigoureuses, qu'il s'imposait notamment en réparation des péchés commis contre les esclaves.[67][68] Il puisait là, dans le secret, l'énergie surhumaine que réclamait son ministère.
Cet équilibre entre l'action la plus dure et la contemplation la plus exigeante est la marque des grands saints missionnaires. Chez Claver, le port et l'oratoire ne s'opposaient pas : l'un nourrissait l'autre. Toute sa vie exprime la conviction que chercher Dieu et servir les pauvres sont une seule et même chose.
La dignité de l'homme avant son baptême
L'intuition la plus moderne de Pierre Claver est sa conviction que tout homme, fût-il esclave, possède une âme et une dignité inviolables. À une époque où le système colonial traitait les Africains comme des biens meubles, son geste — laver, nourrir, soigner avant d'évangéliser — proclamait en actes que ces hommes étaient des frères, créés à l'image de Dieu et appelés à la même béatitude.
Il faut le dire avec exactitude : Claver n'a pas aboli l'esclavage et n'a pas mené de combat politique contre l'institution servile : des censures pontificales répétées existaient déjà de son vivant, sans parvenir à enrayer la traite[69], et le Magistère en précisera la condamnation par la suite. Son génie fut d'un autre ordre : rendre visible, dans chaque captif, la personne humaine que le commerce voulait effacer. C'est pourquoi le XXᵉ siècle a pu voir en lui un précurseur des droits de la personne, et qu'en 1985 son nom a été associé à la défense des droits humains.[70] Sur l'évolution de la doctrine catholique en la matière, voir L'esclavage des Noirs et l'Église catholique.
La mort et la gloire des autels
La peste de 1650 et les dernières années d'abandon
En 1650, une épidémie ravage Carthagène. Pierre Claver, qui se dévoue auprès des malades, est lui-même frappé par le mal. Il en réchappe, mais en sort physiquement brisé, perclus et tremblant.[71][72] Ses quatre dernières années se passent presque entièrement immobilisé dans une cellule de l'infirmerie, dépendant des autres pour les gestes les plus simples.
Ces années d'impuissance furent peut-être les plus crucifiantes. Comble de l'épreuve, l'esclave chargé de le soigner le négligeait, le laissant parfois sans nourriture ni soins — et le saint, fidèle à toute sa vie, accepta cet abandon sans une plainte, achevant dans le dépouillement total l'offrande commencée au port.[73][74] Celui qui avait servi les esclaves mourut dépendant d'un esclave qui le délaissait : ultime configuration au Christ abandonné.
Mort le 8 septembre 1654
Pierre Claver meurt à Carthagène des Indes le 8 septembre 1654, fête de la Nativité de la Vierge Marie, âgé d'environ 74 ans.[75][76] À la nouvelle de sa mort, la ville qui l'avait dédaigné connut un revirement total : la population se précipita pour le vénérer, on dut le veiller sous la garde, et les esclaves comme les notables se disputèrent les reliques de celui qu'on appelait déjà un saint.[77][78] Ses restes reposent dans l'église jésuite de Carthagène, qui porte aujourd'hui son nom (San Pedro Claver).
La tradition rapporte que le pape Léon XIII, qui le canonisa, aurait confié que la vie de Pierre Claver l'avait ému comme aucune autre, hormis celle du Christ.[79]
Béatification (1850) et canonisation (1888) avec saint Alphonse Rodriguez
La cause de Pierre Claver suivit son cours au long des siècles. Il est béatifié le 16 juillet 1850 par le pape Pie IX — certaines sources donnent le 20 juillet, l'écart portant sur la date de la cérémonie et non sur l'année.[80][81] Puis, le 15 janvier 1888, le pape Léon XIII le canonise solennellement, en même temps que son ancien maître et inspirateur, saint Alphonse Rodriguez.[82][83]
Cette canonisation conjointe du portier de Majorque et de l'apôtre de Carthagène scelle, aux yeux de l'Église, le lien providentiel entre les deux hommes : l'humble frère qui exhorta, et le missionnaire qui obéit. Le tableau ci-dessous récapitule les grandes étapes de sa vie et de sa glorification.
| Étape | Date | Lieu / acteur |
|---|---|---|
| Naissance | 26 juin 1580 | Verdú (Catalogne) |
| Noviciat jésuite | 7 août 1602 | Tarragone |
| Études de philosophie | 1605-1608 | Majorque (saint Alphonse Rodriguez) |
| Arrivée en Amérique | 1610 | Carthagène des Indes |
| Ordination sacerdotale | 19 mars 1616 | Carthagène |
| Vœu « esclave des Noirs » | 3 avril 1622 | Carthagène |
| Épidémie, santé ruinée | 1650 | Carthagène |
| Mort | 8 septembre 1654 | Carthagène |
| Béatification | 16 juillet 1850 | Pie IX |
| Canonisation (avec A. Rodriguez) | 15 janvier 1888 | Léon XIII |
| Patron des missions auprès des Noirs | 1896 | Léon XIII |
Patron des missions auprès des Noirs et héritage
En 1896, le même Léon XIII proclame Pierre Claver patron de toutes les missions catholiques auprès des peuples noirs.[84][85] Son nom devient un étendard : aux États-Unis, la fraternité afro-américaine des Knights of Peter Claver (fondée en 1909) se place sous son patronage[86] ; en Colombie, dont il est l'un des saints patrons, son sanctuaire de Carthagène demeure un haut lieu de pèlerinage.
Au-delà de la dévotion, son exemple a nourri toute la doctrine sociale missionnaire de l'Église : la conviction que l'annonce de l'Évangile passe par le service concret de l'homme souffrant, et que nul n'est trop méprisé pour être aimé au nom du Christ. Figure majeure de l'Église en Amérique latine et fruit éclatant de la Contre-Réforme catholique, Pierre Claver reste, par-delà les siècles, le témoin que la charité véritable se mesure non aux discours, mais aux mains qui se penchent.
Toute sa vie illustre l'idéal de la spiritualité ignatienne — chercher Dieu en toutes choses, et toutes choses en Dieu —, vécu ici dans les cales de Carthagène.[87]
Pour aller plus loin
- L'esclavage des Noirs et l'Église catholique — le dossier doctrinal et historique sur la traite, les condamnations pontificales et la position de l'Église, dont saint Pierre Claver fut le plus grand témoin de charité.
- Saint Ignace de Loyola (1491-1556) — le fondateur de la Compagnie de Jésus, dont la spiritualité du discernement et du service forma Pierre Claver.
- Saint François Xavier (1506-1552) — l'autre grand apôtre jésuite des terres lointaines, modèle missionnaire de toute la Compagnie.
- Sainte Rose de Lima (1586-1617) — la contemporaine péruvienne, première sainte canonisée du Nouveau Monde, autre fleur de sainteté de l'Amérique espagnole.
- L'Église en Amérique latine — la grande histoire de l'évangélisation du continent dans laquelle s'inscrit l'œuvre de Carthagène.
- La Contre-Réforme catholique (1517-1648) — le mouvement de régénération de l'Église dont les missions jésuites d'Amérique sont un fruit majeur.
- Que disent les saints sur la charité — florilège où l'exemple de Pierre Claver illustre la charité poussée jusqu'à l'héroïsme.
Notes et références
Wikipédia (FR), « Pierre Claver » : fr.wikipedia.org. Notice biographique de référence : né le 26 juin 1580 à Verdú (Couronne d'Aragon), fils de Pere Claver et d'Anna Sobocano ; mère morte quand il a 13 ans ; études de lettres et de philosophie à Barcelone ; entré au noviciat de la Compagnie de Jésus à Tarragone le 7 août 1602 ; philosophie à Palma de Majorque (1605-1608), où il se lie au frère portier Alphonse Rodriguez qui l'oriente vers les missions d'Amérique ; arrivé à Carthagène en 1610 ; ordonné prêtre le 19 mars 1616 ; profession solennelle le 3 avril 1622 avec la signature « Petrus Claver, Aethiopum semper servus » ; apôtre des esclaves africains au port de Carthagène ; ~300 000 baptisés ; mort à Carthagène le 8 septembre 1654 ; béatifié le 16 juillet 1850 par Pie IX ; canonisé le 15 janvier 1888 par Léon XIII (avec Alphonse Rodriguez) ; déclaré patron des missions auprès des Noirs en 1896 ; fête le 9 septembre.
1 10 12 17 19 23 26 30 39 42 75 80 82 84Catholic Encyclopedia (New Advent), « St. Peter Claver », vol. XI : newadvent.org. Né à Verdú (Catalogne) ; études à l'université de Barcelone ; noviciat jésuite à Tarragone à vingt ans ; à Majorque (1605), le portier Alphonse Rodriguez l'encourage aux missions d'Amérique ; arrivé à Carthagène en 1610, « apôtre des esclaves noirs » durant quarante-quatre ans ; se déclare « esclave des Noirs pour toujours » ; accueille les navires avec nourriture et provisions ; réunit un groupe d'interprètes de diverses nationalités dont il fait des catéchistes ; instruit et baptise les captifs en attente de vente ; le dimanche du carême, s'enquiert de leurs besoins et les défend contre les abus ; plus de 300 000 baptisés ; pénitences rigoureuses ; opposition des marchands ; mort le 8 septembre 1654 ; béatifié le 16 juillet 1850 (Pie IX) ; canonisé le 15 janvier 1888 (Léon XIII) ; fête le 9 septembre.
2 6 13 16 18 21 24 25 27 32 38 44 57 60 68 69 72 74 76 78Catholic Answers Encyclopedia, « Peter Claver, Saint » : catholic.com. Né en 1580/1581 à Verdú dans une famille de paysans ; noviciat à Tarragone à vingt ans ; débarque à Carthagène en 1610, « apôtre des esclaves noirs » pendant quarante-quatre ans ; se déclare « esclave des nègres pour toujours » ; environ un millier d'esclaves arrivant chaque mois dans ce grand port négrier ; va à leur rencontre dès l'arrivée avec nourriture et douceurs sur la barque du pilote ; rassemble des interprètes de diverses nationalités dont il fait des catéchistes ; les instruit et baptise en attente de vente ; le dimanche de carême les réunit, s'enquiert de leurs besoins et les défend contre leurs oppresseurs ; en butte aux marchands d'esclaves, aux dames élégantes qui boudent ses églises et aux accusations de profanation des sacrements ; plus de 300 000 baptisés ; béatifié le 16 juillet 1850 (Pie IX) ; canonisé le 15 janvier 1888 (Léon XIII) ; fête le 9 septembre.
3 7 34 45 51 58 62 63 65 67 81Saint Pierre Claver, lettre à son supérieur, 31 mai 1627 — Office des lectures du 9 septembre, deuxième lecture, reproduite par liturgies.net. Le saint y décrit l'accueil des esclaves nouvellement débarqués : « Portant deux corbeilles d'oranges, de citrons, de biscuits secs et je ne sais quoi encore, nous nous hâtâmes vers eux » ; les captifs « si épuisés et abattus par le mauvais traitement et la frayeur qu'ils n'osaient lever les yeux », certains convaincus qu'on les avait amenés pour les dévorer ; il réchauffe les mourants avec des braises et des aromates, baigne « leur visage et leur corps avec du vin » ; puis « c'est ainsi que nous leur parlions : non avec des paroles, mais avec nos mains et nos actes » ; instruction graduelle sur le baptême et ses effets, le jugement de Dieu, puis les mystères de la Trinité, de l'Incarnation et de la Passion. (Traduction française d'après le texte de l'Office ; original latin/anglais sur la source.)
4 8 35 36 46 47 48 56 87Priestly Fraternity of St. Peter (FSSP), « St. Peter Claver and his Interpreters » : fssp.com. Claver apprend « la langue d'Angola » (kimbundu) et constitue une équipe d'environ trente interprètes-catéchistes de diverses origines, dont Francisco Yolofo (wolof, Sénégambie) et un certain « Calepino » réputé maîtriser onze langues ; plusieurs interprètes témoignent aux procès de béatification et de canonisation ; lors des catéchèses, Claver fait asseoir les interprètes sur de hauts sièges et se place plus bas, insistant qu'ils sont « plus nécessaires que lui » et qu'il importe que les catéchumènes respectent leur autorité ; son prédécesseur Alonso de Sandoval avait recensé jusqu'à soixante-dix langues parmi les esclaves.
5 49 52 54 55Témoignage attribué au pape Léon XIII à l'occasion de la canonisation de saint Pierre Claver (15 janvier 1888) : la tradition, largement reprise par les biographies et notices liturgiques (cf. My Catholic Life, « September 9 — Saint Peter Claver » : mycatholic.life), lui prête une parole d'admiration exceptionnelle pour la vie du saint, après celle du Christ. À recevoir comme un témoignage de tradition, non comme une citation d'archive datée.
9 79Wikipedia (EN), « Peter Claver » : en.wikipedia.org. Recoupement : born 26 June 1580 at Verdú, Catalonia ; devout farming family ; University of Barcelona ; entered the Society of Jesus at Tarragona at age 20 (1602) ; philosophy at Palma, Mallorca, where he met the porter St Alphonsus Rodriguez ; sent to the New Kingdom of Granada, arriving at Cartagena ; ordained priest 1616 ; profession vow of 3 April 1622, « Petrus Claver, aethiopum semper servus » (« servant/slave of the Ethiopians forever ») ; met the slave ships at the port, used African interpreters and learned « the Angola language » ; baptized approximately 300,000 people ; heard 5,000+ confessions annually ; contracted plague in 1650, last four years immobilized ; died 8 September 1654 (aged ~74) ; beatified 20 July 1850 by Pius IX ; canonized 15 January 1888 by Leo XIII ; declared patron of missionary work among African peoples (1896) ; associated with the defense of human rights (1985) ; feast 9 September.
11 14 15 20 22 28 29 31 40 41 43 70 71 83Larissa Brewer-García, Beyond Babel: Translations of Blackness in Colonial Peru and New Granada (Cambridge University Press, 2020) ; cf. compte rendu sur muse.jhu.edu et L. Brewer-García, « From Hell to Hell », Art History, 2023 (onlinelibrary.wiley.com). Étudie les interprètes-catéchistes africains de Carthagène — Andrés Sacabuche (kimbundu, anchico), Ignacio Angola, José Monzolo, Francisco Yolofo (wolof) — dont les témoignages aux procès offrent les récits les plus détaillés de la mission de Claver ; situe son œuvre dans la continuité d'Alonso de Sandoval, auteur de De instauranda Aethiopum salute (1627), grand port négrier de Carthagène et des Caraïbes.
33 37 50 53Charlotte de Castelnau-L'Estoile (et al.), « La fabrique d'un saint missionnaire jésuite dans la longue durée : Pedro Claver (1580-1654) entre rhétorique, théologie et histoire », Les Dossiers du Grihl : journals.openedition.org. Analyse historiographique de la construction de la figure sainte de Claver du XVIIᵉ au XIXᵉ siècle ; invite à lire le chiffre des « 300 000 baptisés » comme un ordre de grandeur hagiographique plutôt qu'une comptabilité exacte, sans nier la réalité massive de son apostolat.
59Réflexion chrétienne, « Saint Pierre Claver, Jésuite, Apôtre des esclaves d'Amérique (✝1654) — fête le 9 septembre » : reflexionchretienne.fr. Biographie traditionnelle : né le 26 juin 1580 à Verdú ; noviciat à Tarragone le 7 août 1602 ; à Majorque, lié à saint Alphonse Rodriguez qui l'oriente vers les missions ; arrivé à Carthagène en 1610, ordonné prêtre le 19 mars 1616 ; apôtre des esclaves au port ; descend dans les cales avec oranges, citrons, vivres et remèdes ; image de l'âne rapportée comme une parole du saint ; visite esclaves, prisonniers, condamnés et lépreux ; dernières années paralysé et négligé par l'esclave chargé de le soigner ; mort le 8 septembre 1654 ; revirement de la ville à sa mort ; béatifié en 1850, canonisé en 1888 ; patron des missions auprès des Noirs (1896, Léon XIII).
61 64 66 73 77 85Knights of Peter Claver — ordre fraternel catholique fondé en 1909 à Mobile (Alabama) et placé sous le patronage de saint Pierre Claver ; plus ancienne et plus importante organisation catholique laïque afro-américaine encore existante (cf. Georgia Bulletin, « Knights Of Peter Claver Mark 100 Years of Service » : georgiabulletin.org ; Chicago Catholic, « Knights, Ladies of Peter Claver » : chicagocatholic.com).
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