Que disent les saints sur la charité

Un florilège des grandes paroles des saints, docteurs et mystiques sur la charité, la plus grande des vertus : aimer Dieu sans mesure, aimer le prochain en actes, et commencer dès maintenant le Ciel.

Ignispedia

De toutes les vertus, aucune n'a fait autant parler les saints que la charité. Ils en ont fait l'éloge, ils l'ont suppliée, ils en ont vécu et sont morts pour elle. Là où le théologien définit et distingue, le saint brûle : il ne parle pas de l'amour de Dieu en observateur, il en parle en amant. Cet article rassemble leurs paroles — un florilège des grandes voix de la tradition catholique sur la charité, organisé non par auteurs mais par facettes de l'amour : pourquoi l'aimer par-dessus tout, comment y répondre, comment le prouver, et pourquoi il est la seule chose qui demeure éternellement.

On y entendra l'Écriture et les Pères, les docteurs et les mystiques, des moines du désert et des religieuses du XXᵉ siècle. Leurs accents diffèrent, mais une même conviction les traverse : la charité n'est pas une émotion ni une philanthropie, elle est Dieu lui-même répandu dans le cœur de l'homme (Rm 5, 5), et notre vie n'a d'autre but que de lui répondre.

Cet article est un recueil, non un manuel. Pour le chemin pratique — la nature de la charité, ses degrés selon saint Thomas, les moyens concrets de la faire croître et les pièges à éviter —, on se reportera à l'article jumeau Comment grandir dans la charité. Pour les œuvres concrètes envers le pauvre, voir Comment grandir dans l'aumône ; pour l'action caritative de l'Église dans l'histoire, voir La charité de l'Église catholique.

« La plus grande des trois » : pourquoi les saints reviennent toujours à la charité

Si les saints reviennent sans cesse à la charité, c'est qu'ils savent ce que l'Écriture proclame : de toutes les vertus, elle est celle que Dieu place au sommet, et la seule qui ne passera pas. Saint Paul, au terme de son hymne à l'amour, tranche d'un mot sans appel :

« Ce qui demeure aujourd'hui, c'est la foi, l'espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c'est la charité. » — Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 13, 13[1]

La foi et l'espérance cesseront avec cette vie : au Ciel, on ne croira plus, on verra ; on n'espérera plus, on possédera. Seule la charité passe le seuil de la mort sans s'interrompre — elle est déjà, sur la terre, un commencement du Ciel. De là vient la conviction des saints que la mesure de la sainteté est la mesure de la charité, et rien d'autre. L'auteur de l'Imitation de Jésus-Christ le formule avec une simplicité abrupte :

« Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité. Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour qui la plus grande gloire n'est qu'un pur néant. » — Imitation de Jésus-Christ, Livre I, ch. III[2]

Saint Augustin, scrutant la fin de toute la vie chrétienne, ramène pareillement tout à l'amour : il est à la fois le chemin et le terme, ce vers quoi l'on court et ce dans quoi l'on se repose enfin.

L'hymne à la charité (1 Co 13) : des dons sans amour jusqu'à la plus grande des trois vertus. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

« L'achèvement de toutes nos œuvres, c'est l'Amour. Là est la fin ; c'est pour l'obtenir que nous courons, c'est vers elle que nous courons ; une fois arrivés, c'est en elle que nous nous reposerons. » — Saint Augustin, Traités sur la Première épître de Jean, X, 4[3]

« Dieu nous a aimés le premier » : la charité est d'abord une réponse

Le premier mot des saints sur la charité n'est jamais un commandement, mais une gratitude : avant de nous demander d'aimer, Dieu a aimé. Toute la vie spirituelle se déploie depuis cette antériorité — « Dieu, lui, nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 19). Le Père Jean du Cœur de Jésus d'Elbée, commentant la « petite voie » de sainte Thérèse, en fait la clé de tout le christianisme :

« Dieu nous a aimés le premier pour que nous l'aimions. Voilà l'explication de tout : de la Création, de l'Incarnation, du Calvaire, de la Résurrection, de l'Eucharistie. » — Père Jean du Cœur de Jésus d'Elbée, Croire à l'Amour[4]

Rendre amour pour Amour

Puisque l'amour vient en premier de Dieu, la charité de l'homme est essentiellement une réponse — non pas un effort pour mériter d'être aimé, mais le retour d'un don déjà reçu. C'est la formule centrale de d'Elbée, qui résume toute sa spiritualité :

« Si vous avez été aimés ainsi, vous devez aimer à votre tour, rendre amour pour Amour. » — Père d'Elbée, Croire à l'Amour[5]

Et puisque Dieu n'a posé aucune limite à son amour, il attend de nous une réponse à sa mesure :

« Je t'ai aimé, tu aimeras ; je t'ai donné mon cœur sans réserve, c'est pour avoir ton cœur sans réserve ; je n'ai pas mis de limite à mon Amour, tu ne dois pas mettre de limite au tien. » — Jésus, rapporté par le Père d'Elbée, Croire à l'Amour[6]

Le Dieu « mendiant d'amour »

L'image la plus saisissante de cette section est commune à plusieurs mystiques : celle d'un Dieu qui, n'ayant besoin de rien, se fait pourtant mendiant de l'amour de ses créatures. À la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Jésus se décrit comme un pauvre tendant la main, ne réclamant que les battements d'un cœur qu'il a lui-même donné :

« Pour garder cet Amour qui est sorti de Moi et dont Je l'ai comblée, Je reste auprès d'elle comme un pauvre mendiant. » — Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 11, 26 février 1912[7]

Et ailleurs, la même image revient, plus pressante encore :

« Voyez, mes enfants, le petit Mendiant que Je suis, qui ne fait que réclamer vos cœurs. Ne pouvez-vous pas comprendre que cette façon d'agir M'est dictée par les excès de mon Amour ? » — Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 1, n° 113[8]

La même soif divine traverse les confidences faites à sœur Josefa Menendez, où l'amour non rendu devient une véritable douleur du Cœur du Christ :

« Ce n'est pas toi, Josefa. C'est la froideur des âmes qui ne correspondent pas à mon Amour. Si tu savais ma douleur d'aimer et de n'être pas aimé ! » — Jésus à sœur Josefa Menendez, Un appel à l'Amour[9]

Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, à dix-sept ans, disait déjà la même chose à sa manière, suppliant qu'on ne refuse rien à un Dieu réduit, par amour, à l'indigence :

« Ah ! ne lui refusons rien, il a tant besoin d'amour et il est si altéré qu'il attend de nous la goutte d'eau qui doit le rafraîchir !… Ah ! donnons sans compter. » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Lettre 107[10]

Le Curé d'Ars, lui, retournait l'argument du côté de l'ingratitude : refuser son amour à un Dieu qui s'est donné tout entier serait une avarice du cœur sans excuse.

Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus au Carmel de Lisieux, 15 avril 1895. Photographie de Céline Martin, domaine public, Wikimedia Commons.

« Quelle ingratitude ce serait de se montrer avare envers un Dieu qui se montre si prodigue ! N'a-t-il pas donné tout son sang pour nous sur la croix ? Ne se donne-t-il pas à nous tout entier dans la Sainte Eucharistie ? » — Saint Jean-Marie Vianney, le Curé d'Ars[11]

Aimer Dieu par-dessus tout : le feu, la préférence, la démesure

Les saints ne conçoivent jamais l'amour de Dieu comme une parmi d'autres affections de la vie : il est premier, exclusif, et sans bornes. Trois mots reviennent sous leur plume — la préférence, le feu, la démesure.

« Ne préfère rien à l'Amour du Christ »

La règle est posée dès les origines monastiques. Saint Benoît, dans le chapitre des « instruments des bonnes œuvres », inscrit ce principe qui gouverne toute la vie du moine — et, à sa suite, de tout chrétien :

« Ne préfère rien à l'Amour du Christ. » — Saint Benoît de Nursie, Règle, ch. 4[12]

Aimer Dieu par-dessus tout, c'est très concrètement le choisir quand un autre attrait se présente. Le Père d'Elbée met ce choix en mots, à l'usage des heures de tentation où Dieu semble lointain et le mal tout proche :

« Jésus, vous que je n'ai jamais vu, jamais entendu, qui semblez parfois si loin, vous qui êtes vraiment un Dieu caché, tandis que l'attrait de ce que vous réprouvez est si fort et le fruit défendu si proche, Jésus, c'est vous que je choisis, c'est vous que je préfère, c'est vous que j'aime. » — Père d'Elbée, Croire à l'Amour[13]

Ce cœur qui préfère Dieu doit, disent les saints, être tout entier embrasé. Le pauvre mendiant saint Benoît-Joseph Labre, qui vécut d'aumônes sur les routes, ramenait toute la vie chrétienne à ce feu intérieur :

« Notre cœur doit être tout de feu envers Dieu, et nous faire penser continuellement à Dieu, parler habituellement de Dieu, agir constamment pour Dieu. » — Saint Benoît-Joseph Labre[14]

Aimer sans mesure

La conséquence est que l'amour de Dieu ne souffre pas de calcul. La parole la plus célèbre est de saint Bernard de Clairvaux, qui, dans son traité De l'amour de Dieu, répond d'une formule devenue proverbiale à la question « jusqu'où aimer Dieu ? » :

« La raison d'aimer Dieu, c'est Dieu ; la mesure, c'est de l'aimer sans mesure. » — Saint Bernard de Clairvaux, De l'amour de Dieu, ch. I[15]

À sœur Josefa, le Christ redit la même exigence d'un cœur qui ne se réserve rien :

« Ce que Je veux, c'est que tu M'aimes et que tu Me sois fidèle. […] Aime-Moi sans mesure. » — Jésus à sœur Josefa Menendez, Un appel à l'Amour[16]

Saint Bernard explique d'ailleurs pourquoi Dieu réclame ainsi tout l'amour : non par besoin, mais parce que l'amour est lui-même le bonheur de qui aime.

Saint Bernard de Clairvaux, portrait conservé à l'abbaye de Heiligenkreuz. Domaine public, Wikimedia Commons.

« Lorsque Dieu aime, il ne demande autre chose que d'être aimé, parce qu'il n'aime qu'afin d'être aimé, sachant que ceux qui l'aiment deviendront bienheureux par cet amour même. » — Saint Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique des cantiques, sermon 83[17]

Aimer le prochain pour l'amour de Dieu

Pour les saints, l'amour de Dieu et l'amour du prochain ne sont pas deux charités, mais une seule : on ne peut prétendre aimer Dieu qu'on ne voit pas si l'on n'aime pas le frère qu'on voit (1 Jn 4, 20). Mais ils insistent : cet amour du prochain ne se mesure pas aux sentiments — il se prouve.

L'amour qui se prouve en actes

La tradition spirituelle distingue l'amour affectif (les sentiments) et l'amour effectif (les actes). Saint Vincent de Paul, qui organisa la charité à grande échelle, l'a martelé à ses missionnaires dans une formule restée célèbre :

« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. » — Saint Vincent de Paul, Conférences aux Prêtres de la Mission[18]

L'apôtre saint Jean le disait déjà, et saint Frère André, humble portier de Montréal, le répétait à sa manière — invitant à aimer Jésus en actes, ouvertement, comme lui-même nous a aimés[19] :

« Petits enfants, n'aimons pas en paroles ni avec la langue, mais en actes et en vérité. » — Saint Jean, Première lettre 3, 18[20]

Cette exigence d'actes vaut d'abord pour le pauvre. Saint Jean Chrysostome, prédicateur redoutable de la charité concrète, refusait toute dévotion qui se paierait de mots tout en méprisant le frère démuni :

Saint Vincent de Paul, portrait gravé. Fichier libre sous GFDL et CC BY-SA, Wikimedia Commons.

« N'allons pas croire qu'il suffit pour notre salut, après avoir dépouillé veuves et orphelins, d'offrir à l'autel un calice d'or incrusté de pierreries. Si tu veux honorer le sacrifice, offre l'âme pour laquelle il s'est sacrifié. » — Saint Jean Chrysostome[21]

« Si mes fidèles étaient bons les uns pour les autres »

Le prochain le plus proche est aussi le plus difficile : celui que la vie place chaque jour à nos côtés. Plusieurs mystiques ont entendu le Christ déplorer le manque de bonté ordinaire entre chrétiens — et promettre que la simple charité fraternelle changerait le monde :

« Si mes fidèles étaient bons les uns pour les autres, la face du monde serait changée. » — Jésus à Gabrielle Bossis, Lui et moi[22]

Cet amour s'étend jusqu'à l'ennemi, qui est le signe distinctif des fils de Dieu. Le Catéchisme rassemble cette doctrine évangélique : la charité chrétienne ne connaît pas de frontières et va jusqu'à aimer ceux qui nous haïssent (Mt 5, 44 ; Lc 6, 27-28). C'est là, disent les saints, que l'amour cesse d'être naturel pour devenir proprement surnaturel — preuve qu'il vient de Dieu et non de notre seul cœur[23].

La charité dans les petites choses : « mille riens » et grand amour

L'une des découvertes les plus fécondes de la spiritualité moderne est que la charité ne se prouve pas surtout dans les actes héroïques, mais dans la fidélité des petites choses offertes par amour. C'est le cœur de la « petite voie » de sainte Thérèse de Lisieux, recueillie par la bienheureuse Dina Bélanger :

« Jésus désire des âmes […] qui lui offrent tous les petits riens que sa bonté sème à chaque instant au cours d'une journée, ces mille vétilles qui, parfumées par l'amour pur, sont comme une gerbe étincelante de mille roses immaculées. » — Jésus à la bienheureuse Dina Bélanger[24]

L'acte d'amour continuel

Pour la vénérable sœur Consolata Betrone, capucine de Turin, cette charité du quotidien prend la forme d'un acte d'amour incessant — une courte parole d'amour redite au fil des heures, qui contient déjà toutes les vertus :

« Jésus n'attend ni chaîne, ni discipline, ni pénitence supplémentaire, mais l'amour seul. Oui, un acte continuel d'amour ! Cela suffit : quand on pratique l'amour, on pratique toutes les vertus. » — Vénérable sœur Consolata Betrone, Jésus parle au monde[25]

Sainte Teresa de Calcutta, plus près de nous, a résumé cette spiritualité du petit acte aimant en une formule devenue universelle : nous ne pouvons pas tous accomplir de grandes choses, mais nous pouvons faire de petites choses avec un grand amour[26].

La petite voie de l'amour : les « mille riens » du quotidien offerts avec fidélité. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Et toute cette logique des « petits riens » trouve sa garantie dans la parole de saint Jean de la Croix : ce qui sera pesé au terme n'est pas la grandeur des œuvres, mais l'amour qui les a portées — ce sur quoi reviendra la dernière partie de cet article.

« Aime, et fais ce que tu veux » : la charité, âme de toutes les vertus

Pourquoi la charité est-elle « la plus grande » ? Parce qu'elle ne s'ajoute pas aux autres vertus comme une de plus : elle les anime toutes de l'intérieur. Saint Augustin l'a dit dans une formule aussi audacieuse que célèbre — souvent mal comprise, mais limpide dès qu'on l'entend bien : qui aime vraiment ne peut vouloir que le bien.

« Aime, et fais ce que tu veux. » — Saint Augustin, Traités sur la Première épître de Jean, VII, 8[27]

Saint Alphonse de Liguori tire la conséquence : l'amour de Dieu entraîne avec lui tout le cortège des vertus, car aimer Dieu, c'est déjà vouloir tout ce qu'il veut.

« Celui qui aime Dieu est humble, chaste, obéissant, mortifié. Bref, il a toutes les vertus. » — Saint Alphonse de Liguori, Préparation à la mort[28]

C'est exactement ce que la théologie appelle, depuis saint Thomas d'Aquin, la charité « forme des vertus » (forma virtutum) : elle est ce qui ordonne tous les actes des autres vertus à leur fin dernière, qui est Dieu. Le Docteur angélique lui a d'ailleurs donné son nom le plus simple : une amitié — celle de l'homme pour Dieu.

« La charité est une amitié de l'homme pour Dieu. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 23, a. 1[29]

Sans elle, les plus grandes œuvres restent vides — saint Paul l'avait posé en tête de son hymne :

« Quand je distribuerais toute ma fortune aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s'il me manque l'amour, cela ne me sert de rien. » — Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 13, 3[30]

L'auteur de l'Imitation décrit le portrait de celui qui possède cette charité parfaite : un cœur entièrement désapproprié, qui ne cherche plus rien pour soi et rapporte tout à Dieu.

La charité anime et ordonne les autres vertus à Dieu. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

« Celui qui possède la charité véritable et parfaite ne se recherche en rien ; mais son unique désir est que la gloire de Dieu s'opère en toutes choses. […] Oh ! qui aurait une étincelle de la vraie charité, que toutes les choses de la terre lui paraîtraient vaines ! » — Imitation de Jésus-Christ, Livre I, ch. XV[31]

La charité transforme et divinise l'âme

Les saints ne voient pas dans la charité une simple disposition morale : elle est la force qui transforme l'âme et l'introduit dans la vie même de Dieu. C'est ce que la tradition appelle la divinisation — l'homme rendu, par grâce, participant de la nature divine (2 P 1, 4). La bienheureuse Conchita Cabrera de Armida, mystique mexicaine, en fait l'œuvre propre de la charité :

« Par la charité que nous pratiquons, l'Esprit Saint vient dans nos âmes et réalise les premiers pas de notre divinisation. […] C'est la charité qui opère cette merveilleuse transformation de l'âme de la créature, en lui donnant la sagesse qui procède de la Sagesse incréée de Dieu. » — Bienheureuse Conchita Cabrera de Armida, La Vie dans l'Esprit-Saint[32]

Aussi l'amour est-il la seule voie par laquelle l'homme s'accomplit vraiment. Saint Charbel Makhlouf, l'ermite du Liban, le dit d'une formule dense :

« L'homme ne se réalise qu'à travers l'amour ; il ne parvient à la vérité qu'en Dieu. Il appartient à Dieu, parce qu'il est le fils de l'amour. » — Saint Charbel Makhlouf, Homélie 1[33]

Et parce que la charité unit à Dieu qui est le Bien suprême, sa croissance est aussi croissance de la béatitude : aimer davantage, c'est déjà jouir davantage de Dieu. Saint Aelred de Rievaulx, le « Bernard du Nord », le résume dans son Miroir de la charité :

Saint Charbel Makhlouf, portrait antérieur à 1898. Domaine public, Wikimedia Commons.

« Plus grand sera l'amour du Bien suprême, plus grand sera le plaisir, plus grande aussi sera la béatitude. » — Saint Aelred de Rievaulx, Le Miroir de la charité[34]

La charité éprouvée : la Croix, la soif, le feu

Les saints savent que la charité n'est pas un sentiment paisible mais un amour crucifié. Sa mesure parfaite est donnée par le Christ lui-même, qui aima les siens « jusqu'au bout » (Jn 13, 1) et fixa pour toujours le prix de l'amour :

« Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. » — Jésus-Christ, selon saint Jean 15, 13[35]

Cet amour s'éprouve dans la nuit, quand la consolation manque. Saint François de Sales rappelle qu'aimer Dieu réside dans la « fine pointe » de la volonté, et non dans la douceur sensible qui peut disparaître sans que l'amour cesse[36]. La charité véritable se reconnaît justement à ce qu'elle tient quand tout devient aride — et qu'elle survit même à la mort, comme l'écrit sainte Faustine :

« L'amour endure tout, l'amour n'a peur de rien, l'amour survivra à la mort. » — Sainte Faustine Kowalska, Petit Journal, § 46[37]

C'est pourquoi les saints redoutent par-dessus tout, non le péché des grandes chutes, mais la tiédeur — cet amour rétréci, ce demi-cœur que le Christ reproche à l'Église de Laodicée : « Parce que tu es tiède […], je vais te vomir de ma bouche » (Ap 3, 16)[38]. À l'inverse, l'âme qui se laisse saisir par l'amour entre dans une joie que les mystiques peinent à dire. La Servante de Dieu Luisa Piccarreta en a laissé une page incandescente :

« Quand une âme est plongée dans l'immense mer de la Charité, elle connaît d'ineffables délices et elle savoure des joies indicibles. Tout devient Amour en elle : ses soupirs, ses battements de cœur et ses pensées sont autant de voix mélodieuses qu'elle fait résonner aux oreilles de son Dieu qu'elle aime tant. » — Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 19 septembre 1899[39]

La charité, déversement de Dieu : aimer comme Dieu aime

Pour la tradition catholique, et tout particulièrement pour la spiritualité de la Divine Volonté, la charité n'est pas d'abord une performance humaine : elle est Dieu lui-même qui se déverse dans la créature et lui rend possible d'aimer comme il aime. Précisons le mot, qui n'est pas évident : vivre dans la Divine Volonté, ce n'est pas seulement faire la volonté de Dieu — c'est laisser Dieu lui-même vivre et agir en nous, avec sa propre Volonté. Saint Paul l'enseigne — « l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous fut donné » (Rm 5, 5) —, et la Servante de Dieu Luisa Piccarreta reçoit la même lumière sous une image d'une grande beauté :

« Charité ! La charité n'est rien d'autre qu'un déversement de l'Être divin sur toute la création qui, tout entière, parle de mon Amour pour les hommes et les invite à M'aimer. » — Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 13 mars 1899[40]

Aimer ainsi, c'est être uni à Dieu comme la branche au tronc, recevant de lui la sève même de son amour pour la rendre :

« Ceux qui M'aiment sont unis à Moi comme les branches au tronc d'un arbre. […] Le tronc est la vie des branches et les branches sont la gloire du tronc. » — Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 11, 28 février 1912[41]

C'est pourquoi les mystiques affirment qu'aucune âme n'a d'excuse de ne pas aimer : l'amour est à la portée de tous, parce qu'il est d'abord un don avant d'être une tâche. L'Esprit Saint le dit à sainte Angèle de Foligno :

Le cercle de la charité : l'amour reçu de Dieu revient à lui et rejoint le prochain. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

« Personne n'a d'excuse, car tout le monde peut aimer ; Dieu ne demande à l'âme que l'amour ; car lui-même aime sans mensonge, et lui-même est l'amour de l'âme. » — L'Esprit Saint à sainte Angèle de Foligno, Le Livre des visions et instructions, ch. 20[42]

« Au soir de ta vie, tu seras examiné sur l'amour »

Toutes ces voix convergent vers une même certitude finale : à l'heure de la mort, une seule question sera posée. Saint Jean de la Croix l'a gravée en une sentence devenue la devise de la spiritualité de l'amour :

« Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l'amour. » — Saint Jean de la Croix, Dits de lumière et d'amour, n° 59[43]

C'est l'écho exact de l'Évangile : au jugement dernier, le critère n'est ni le savoir ni les exploits, mais l'amour effectif envers « les plus petits » — « J'avais faim, et vous m'avez donné à manger » (Mt 25, 35.40)[44]. Et puisque seule la charité passe la mort, l'aimer dès maintenant, c'est déjà commencer le Ciel. Le mot de la fin revient à Gabrielle Bossis, qui recueillit cette parole toute simple du Christ :

« Commençons le Ciel. Aime-Moi sans cesse tandis que Je t'aime. » — Jésus à Gabrielle Bossis, Lui et moi[45]

« Au soir de notre vie » : le jugement porte sur l'amour effectivement vécu. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Telle est, en définitive, la leçon unanime des saints sur la charité : elle est la première et la plus grande des vertus, parce qu'elle est la seule qui demeure, la seule sur laquelle nous serons jugés, et la seule qui, déjà, commence l'éternité. Pour apprendre à la faire croître concrètement, on lira l'article jumeau Comment grandir dans la charité.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Première lettre de saint Paul aux Corinthiens 13, 13, traduction liturgique officielle (AELF). Conclusion de l'« hymne à la charité » (1 Co 13), charte du primat de l'amour.

    1
  2. Thomas a Kempis (v. 1380-1471), L'Imitation de Jésus-Christ, Livre I, ch. III, 6. Texte cité d'après l'édition reprise dans le recueil Les paroles de la vie éternelle (Bibliothèque spirituelle Via Divina) ; classique universellement diffusé.

    2
  3. Saint Augustin (354-430), In Epistolam Ioannis ad Parthos tractatus, X, 4. Passage cité au Catéchisme de l'Église catholique § 1829. Édition de référence : Homélies sur la Première épître de saint Jean, Sources chrétiennes n° 75.

    3
  4. Père Jean du Cœur de Jésus d'Elbée (1892-1982), Croire à l'Amour, éd. Pierre Téqui, 2007, p. 18. Commentaire spirituel de la « petite voie » de sainte Thérèse.

    4
  5. Père d'Elbée, Croire à l'Amour, éd. Pierre Téqui, 2007, p. 30.

    5
  6. Père d'Elbée, Croire à l'Amour, éd. Pierre Téqui, 2007, p. 30 (parole du Christ rapportée).

    6
  7. Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 11, 26 février 1912. Éditions Centro Studi Piccarreta / Résiac ; passage cité d'après le recueil Les paroles de la vie éternelle.

    7
  8. Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 1, n° 113. Éditions Centro Studi Piccarreta / Résiac ; passage cité d'après le recueil Les paroles de la vie éternelle.

    8
  9. Jésus à sœur Josefa Menendez (1890-1923), Un appel à l'Amour, Œuvre du Sacré-Cœur, 131ᵉ mille, 2014, p. 66. Écrits de la religieuse du Sacré-Cœur de Poitiers.

    9
  10. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), Lettre 107 (à Céline). Édition de référence : Œuvres complètes, Cerf / DDB, 1992 (Correspondance générale).

    10
  11. Saint Jean-Marie Vianney, le Curé d'Ars (1786-1859), Pensées, éd. Artège, 2015, p. 18.

    11
  12. Saint Benoît de Nursie (v. 480-547), Règle, ch. 4, 21 (« Les instruments des bonnes œuvres ») : « Nihil amori Christi praeponere. » Édition de référence : La Règle de saint Benoît, Sources chrétiennes n° 181-182.

    12
  13. Père d'Elbée, Croire à l'Amour, éd. Pierre Téqui, 2007, p. 33-34.

    13
  14. Saint Benoît-Joseph Labre (1748-1783), cité dans Albéric de Palmaert, Vivre l'Évangile avec Benoît-Joseph Labre, éd. Téqui, 2019, p. 99.

    14
  15. Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), De diligendo Deo (De l'amour de Dieu), ch. I, 1 : « Causa diligendi Deum, Deus est ; modus, sine modo diligere. » Édition de référence : L'Amour de Dieu, Sources chrétiennes n° 393.

    15
  16. Jésus à sœur Josefa Menendez, Un appel à l'Amour, Œuvre du Sacré-Cœur, 2014, p. 40.

    16
  17. Saint Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique des cantiques, sermon 83, § 4 (PL 183, 1183). Édition de référence : Sermons sur le Cantique, Sources chrétiennes.

    17
  18. Saint Vincent de Paul (1581-1660), Conférences aux Prêtres de la Mission (éd. Coste, t. XI, p. 32). La distinction entre amour affectif et amour effectif est au cœur de sa spiritualité de la charité. Cf. Saint Vincent de Paul par ses écrits, Médiaspaul, 2003.

    18
  19. Saint Frère André (Alfred Bessette, 1845-1937), de la congrégation de Sainte-Croix, portier à Montréal. Paraphrase d'après Frère André : Une pensée par jour, Médiaspaul, 2011 (pensée de janvier) : le libellé exact n'ayant pu être contrôlé sur l'ouvrage, la parole est rendue en paraphrase, sans guillemets.

    19
  20. Première lettre de saint Jean 3, 18, traduction liturgique officielle (AELF). La charité véritable se prouve « en actes et en vérité ».

    20
  21. Saint Jean Chrysostome (v. 349-407), homélie 50 sur l'Évangile de Matthieu, § 4 (PG 58, 508), citée dans Trop occupé pour t'occuper de ta vie ?, éd. du Cerf, 2015, p. 35. Thème classique de la charité concrète préférée au luxe liturgique.

    21
  22. Jésus à Gabrielle Bossis (1874-1950), Lui et moi. Entretiens spirituels, entretien du 14 février 1937 : « Si Mes Fidèles étaient bons les uns pour les autres, la face du monde serait changée. » Texte vérifié sur l'Œuvre complète (éd. Rassemblement à Son Image, 2021). Première publication : Beauchesne, t. 1, 1948.

    22
  23. Catéchisme de l'Église catholique, § 1825, citant Rm 5, 10 ; Mt 5, 44 ; Lc 10, 27-37 ; Mt 25, 40.45. L'amour des ennemis comme signe surnaturel de la charité chrétienne.

    23
  24. Jésus à la bienheureuse Dina Bélanger (1897-1929), religieuse de Jésus-Marie (Québec), Autobiographie (entrée du 23 février). Passage repris dans Jacques Gauthier, Je donnerai de la joie, éd. de l'Emmanuel, 2019.

    24
  25. Vénérable sœur Consolata Betrone (1903-1946), capucine de Turin — déclarée Vénérable le 6 avril 2019 (décret sur l'héroïcité des vertus, pape François) —, Jésus parle au monde, éd. du Parvis, 1994, p. 18. Apôtre de l'« acte d'amour incessant » (« Jésus, Marie, je vous aime, sauvez les âmes »).

    25
  26. Sainte Teresa de Calcutta (1910-1997). Maxime largement reprise de ses entretiens et écrits ; faute de page et d'édition contrôlées (cf. No Greater Love, New World Library), elle est rendue ici en paraphrase, sans guillemets.

    26
  27. Saint Augustin, In Epistolam Ioannis ad Parthos tractatus, VII, 8 : « Dilige, et quod vis fac. » Le sens : qui aime vraiment de l'amour de Dieu ne peut vouloir que le bien. Sources chrétiennes n° 75.

    27
  28. Saint Alphonse-Marie de Liguori (1696-1787), Préparation à la mort, Avant-propos. Docteur de l'Église, fondateur des Rédemptoristes.

    28
  29. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, IIa-IIae, q. 23, a. 1, corpus : « Unde manifestum est quod caritas amicitia quaedam est hominis ad Deum » (« il est donc manifeste que la charité est une amitié de l'homme pour Dieu » ; traduction de l'article). Texte latin vérifié sur aquinas.cc et New Advent (Summa, II-II, q. 23).

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  30. Première lettre aux Corinthiens 13, 3, traduction liturgique officielle (AELF). Sans la charité, même les œuvres extrêmes de dévouement ne servent de rien.

    30
  31. Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, Livre I, ch. XV, 3 (« Des œuvres faites par charité »).

    31
  32. Bienheureuse Conchita Cabrera de Armida (1862-1937), mystique mexicaine, La Vie dans l'Esprit-Saint, éd. de l'Emmanuel, 2009, p. 22-23.

    32
  33. Saint Charbel Makhlouf (1828-1898), moine maronite, Paroles de saint Charbel, éd. Artège, 2014, Homélie 1, p. 39.

    33
  34. Saint Aelred de Rievaulx (1110-1167), Le Miroir de la charité (Speculum caritatis), I, 4, 10. Édition de référence : Œuvres, collection Pain de Cîteaux / Sources chrétiennes.

    34
  35. Évangile selon saint Jean 15, 13, traduction liturgique officielle (AELF). La mesure de la charité : donner sa vie.

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  36. Saint François de Sales (1567-1622), Traité de l'amour de Dieu, Livre IX, ch. III (« De l'union de notre volonté au bon plaisir divin, ès afflictions spirituelles, par la résignation ») : l'amour réside dans « la fine suprême pointe de l'esprit », même sans douceur sensible. Édition de référence : Œuvres, édition d'Annecy.

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  37. Sainte Faustine Kowalska (1905-1938), Petit Journal. La Miséricorde divine dans mon âme, § 46. Éditions du Dauphin / Marian Press.

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  38. Apocalypse 3, 15-16, traduction liturgique officielle (AELF). Reproche à l'Église de Laodicée, figure de la tiédeur spirituelle.

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  39. Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 19 septembre 1899. Éditions Centro Studi Piccarreta / Résiac.

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  40. Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 13 mars 1899. La charité comprise comme « déversement » de l'Être divin sur la création.

    40
  41. Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 11, 28 février 1912. Image de l'union des âmes aimantes au Christ comme les branches au tronc (cf. Jn 15, 5).

    41
  42. L'Esprit Saint à sainte Angèle de Foligno (1248-1309), Le Livre des visions et instructions, ch. 20. Mystique franciscaine, « maîtresse des théologiens ».

    42
  43. Saint Jean de la Croix (1542-1591), Dichos de luz y amor (Dits de lumière et d'amour), n° 59 : « A la tarde te examinarán en el amor. » Édition de référence : Obras completas, éd. critique E. Pacho (BAC / Monte Carmelo). Traduction française courante : « Au soir de notre vie, nous serons jugés sur l'amour. » (Ce dit est numéroté 64 dans certaines traductions françaises des Avis et maximes.)

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  44. Évangile selon saint Matthieu 25, 31-46 (le jugement dernier), traduction liturgique officielle (AELF). Le critère du jugement est l'amour effectif envers « les plus petits » (v. 40).

    44
  45. Jésus à Gabrielle Bossis (1874-1950), Lui et moi. Entretiens spirituels, entretien du 17 décembre 1936 : « Commençons le Ciel. Aime-Moi sans cesse tandis que Je t'aime. » Texte vérifié sur l'Œuvre complète (éd. Rassemblement à Son Image, 2021). Première publication : Beauchesne, t. 1, 1948.

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