Grandir dans l'aumône, ce n'est pas apprendre à donner de temps en temps une pièce sans y penser : c'est laisser la miséricorde de Dieu, reçue en soi, déborder en gestes concrets envers ceux qui manquent. Le mot lui-même le dit : aumône vient du grec eleêmosynê, « miséricorde ». L'aumône est la charité qui descend dans les mains, le cœur qui se fait pain, vêtement, présence et pardon pour le frère dans le besoin.
C'est pourquoi cet article ne traite pas de l'amour comme vertu intérieure — pour cela, voir Comment grandir dans la charité, dont l'aumône est le fruit visible — mais de la pratique : comment donner, à qui, combien, dans quel esprit, et comment cette pratique grandit jusqu'à devenir une seconde nature. L'aumône suppose un certain rapport libre aux biens (voir Comment grandir dans le détachement et Comment grandir dans la pauvreté évangélique) ; elle est l'antidote pratique de l'avarice (voir Comment grandir dans le combat contre l'avarice) ; et elle forme, avec la prière et le jeûne, le trépied de toute conversion (voir Comment grandir dans le jeûne).
La grande nouvelle de la tradition catholique, c'est que l'aumône a une puissance que la philosophie ignore : elle « délivre de la mort », elle « expie les péchés », elle prête à Dieu lui-même. Les Pères de l'Église en ont parlé avec une audace que notre époque a presque oubliée. Cet article veut la redonner à lire — et la rendre praticable.
Pourquoi chercher à grandir dans l'aumône ?
L'une des trois colonnes de la conversion
Dans toute la tradition biblique et patristique, la vie chrétienne tient sur un trépied : la prière, qui nous tourne vers Dieu ; le jeûne, qui nous maîtrise nous-mêmes ; l'aumône, qui nous ouvre au prochain. Le Catéchisme reprend cette doctrine ancienne :
« L'Écriture et les Pères insistent surtout sur trois formes : le jeûne, la prière, l'aumône, qui expriment la conversion par rapport à soi-même, par rapport à Dieu et par rapport aux autres. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1434[1]
Retirer l'aumône de ce trépied, c'est le faire tomber. Une prière qui ne se traduit jamais en partage, un jeûne qui n'allège personne d'autre que soi, restent suspects. C'est pourquoi le prophète Isaïe, au nom de Dieu, refuse le jeûne purement rituel et le redéfinit tout entier comme aumône :
« Le jeûne qui me plaît, n'est-ce pas ceci : faire tomber les chaînes injustes, délier les attaches du joug, rendre la liberté aux opprimés, briser tous les jougs ? N'est-ce pas partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ? » — Isaïe 58, 6-7[2]
Saint Léon le Grand a fixé cette articulation en une formule devenue classique de la prédication du Carême :
« Trois choses appartiennent surtout aux actes de la religion : la prière, le jeûne et l'aumône. Par la prière nous cherchons à apaiser Dieu, par le jeûne nous éteignons les convoitises de la chair, par l'aumône nous rachetons nos péchés. » — Saint Léon le Grand, sermon XII sur le jeûne du dixième mois[3]
Grandir dans l'aumône n'est donc pas une dévotion facultative pour âmes généreuses : c'est compléter sa conversion du côté du prochain, sans quoi elle reste boiteuse.
« L'aumône délivre de la mort » : une puissance devant Dieu
L'Ancien Testament prête à l'aumône une efficacité spirituelle stupéfiante. Le vieux Tobie, modèle de l'aumônier, en fait son testament :
« L'aumône délivre de la mort et purifie de tout péché. Ceux qui font l'aumône seront rassasiés de vie. » — Livre de Tobie 12, 9[4]
Le Siracide en donne l'image qui traversera toute la patristique — l'eau et le feu :
« L'eau éteint la flamme du feu, et l'aumône obtient le pardon des péchés. » — Ben Sira le Sage (Siracide) 3, 30[5]
Le prophète Daniel ose conseiller un roi païen par ce seul remède :
« Rachète tes péchés par la justice, et tes fautes par la pitié envers les malheureux. » — Daniel 4, 24[6]
Cette doctrine n'est pas un archaïsme de l'Ancien Testament : le Christ la confirme. Devant un pharisien scandalisé qu'il néglige les ablutions rituelles, Jésus déplace toute la pureté vers l'aumône :
« Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous. » — Évangile selon saint Luc 11, 41[7]
Les Pères ont recueilli cet héritage sans le diluer. Saint Cyprien de Carthage lui a consacré tout un traité, Sur les œuvres et les aumônes, où il reprend l'image biblique :
« De même que l'eau du baptême éteint le feu de la géhenne, de même l'aumône et les œuvres de justice éteignent l'ardeur du péché. » — Saint Cyprien de Carthage, De opere et eleemosynis (Sur les œuvres et les aumônes)[8]
Il ne s'agit pas de « payer » ses péchés ni d'acheter Dieu — l'unique source du pardon reste la Croix du Christ et la grâce baptismale. Mais l'aumône, animée par la charité, est l'un des moyens que Dieu lui-même a voulu attacher à la rémission des péchés véniels et à la conversion du cœur. Saint Augustin l'explique dans l'Enchiridion : l'aumône faite avec foi, jointe à la prière et à la correction de sa vie, prolonge dans la vie ce que le baptême a opéré à la racine[9]. C'est une raison décisive de chercher à y grandir : peu de gestes sont, devant Dieu, aussi efficaces.
Ce sur quoi nous serons jugés
Le Christ a placé l'aumône au centre exact du Jugement dernier. Dans la grande scène de saint Matthieu, le Roi ne demande ni les exploits, ni la doctrine, ni les extases : il demande le pain donné, le vêtement partagé, le malade et le prisonnier visités.
« Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli ; j'étais nu, et vous m'avez habillé. […] Amen, je vous le dis : chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » — Évangile selon saint Matthieu 25, 35.40[10]
La parabole du mauvais riche et de Lazare dit la même chose en négatif : ce riche n'a commis aucun crime ; il a simplement laissé Lazare à sa porte sans rien lui donner — et cette omission suffit à le perdre[11]. Saint Jacques en tire la règle pratique : une foi qui voit un frère manquer du nécessaire et se contente de bons mots est une foi morte.
« Supposons qu'un frère ou une sœur n'ait pas de quoi s'habiller, ni de quoi manger tous les jours ; si l'un de vous leur dit : "Allez en paix ! Mettez-vous au chaud, et mangez à votre faim !" sans leur donner le nécessaire pour vivre, à quoi cela sert-il ? » — Lettre de saint Jacques 2, 15-16[12]
Chercher à grandir dans l'aumône, c'est donc se préparer à l'examen dont dépend l'éternité — celui de l'amour effectif.
Restituer plus que donner : aumône et justice
Voici le point le plus oublié, et le plus tranchant de la tradition. Pour les Pères, faire l'aumône n'est pas d'abord un acte de générosité surérogatoire : c'est souvent un acte de justice, parce que le surplus du riche appartient déjà, d'une certaine manière, au pauvre. Saint Ambroise de Milan le dit sans détour :
« Ce n'est pas de ton bien que tu fais largesse au pauvre : tu lui rends ce qui est à lui. Car ce qui a été donné en commun pour l'usage de tous, tu te l'appropries à toi seul. » — Saint Ambroise de Milan, De Nabuthe (Sur Naboth), 12, 53[13]
Saint Basile de Césarée, prêchant pendant la famine de Cappadoce, va jusqu'au bout de la logique :
« À l'affamé appartient le pain que tu gardes ; à l'homme nu, le manteau que tu conserves dans tes coffres ; au va-nu-pieds, la chaussure qui pourrit chez toi ; au besogneux, l'argent que tu tiens enfoui. Ainsi tu commets autant d'injustices qu'il y a de gens à qui tu pourrais donner. » — Saint Basile de Césarée, Homélie sur Luc 12, 18 (« Destruam horrea mea »)[14]
Et saint Jean Chrysostome formule la conséquence d'une phrase si forte que le Catéchisme l'a reprise telle quelle :
« Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c'est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs. » — Saint Jean Chrysostome, Homélie sur Lazare, citée au Catéchisme de l'Église catholique § 2446[15]
Cette tradition n'abolit pas la propriété privée — l'Église l'a toujours reconnue comme légitime. Mais elle rappelle sa destination universelle : les biens de la terre sont destinés à tous, et celui qui retient son superflu pendant que le voisin meurt de faim n'est pas seulement avare, il est injuste[16]. Comprendre cela change tout dans la manière de donner : on ne fait plus l'aumône « de haut », comme un bienfaiteur qui s'abaisse, mais « par en bas », comme un intendant qui rend des comptes.
Qu'est-ce que l'aumône, au juste ?
La miséricorde devenue acte
Le mot dit la chose : eleêmosynê signifie « miséricorde ». L'aumône n'est donc pas définie d'abord par l'argent, mais par la compassion qui passe à l'acte. On peut faire l'aumône d'une pièce, d'un repas, d'un toit, mais aussi d'un conseil, d'un pardon, d'une visite, d'une prière. Réduire l'aumône au don d'argent, c'est en perdre les neuf dixièmes.
Œuvres corporelles, œuvres spirituelles
La tradition catholique a classé l'aumône en quatorze œuvres de miséricorde — sept pour le corps, sept pour l'âme. Le Catéchisme les rassemble :
« Les œuvres de miséricorde sont les actions charitables par lesquelles nous venons en aide à notre prochain dans ses nécessités corporelles et spirituelles. […] Parmi ces gestes, l'aumône faite aux pauvres est un des principaux témoignages de la charité fraternelle : elle est aussi une pratique de justice qui plaît à Dieu. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2447[17]
| Œuvres de miséricorde corporelles | Œuvres de miséricorde spirituelles |
|---|---|
| Donner à manger aux affamés | Conseiller ceux qui sont dans le doute |
| Donner à boire à ceux qui ont soif | Instruire les ignorants |
| Vêtir ceux qui sont nus | Avertir les pécheurs |
| Accueillir les étrangers | Consoler les affligés |
| Assister les malades | Pardonner les offenses |
| Visiter les prisonniers | Supporter patiemment les personnes ennuyeuses |
| Ensevelir les morts | Prier Dieu pour les vivants et les morts |
Cette liste n'est pas un catalogue figé : elle est un examen de conscience. Grandir dans l'aumône, c'est l'élargir peu à peu — passer du chèque anonyme à la visite réelle, du don matériel au pardon donné, de l'aumône corporelle à l'aumône spirituelle. Saint Benoît-Joseph Labre, le « pauvre des Quarante-Heures », tenait les deux ensemble : mendiant qui ne demandait jamais l'aumône et reversait aux pauvres tout ce qu'il recevait au-delà de son strict nécessaire, il vivait en profonde union avec Dieu dans la prière[18].
Aumône, charité, justice : ne pas confondre
Pour éviter les contresens, saint Thomas d'Aquin distingue soigneusement trois plans. L'aumône comme acte relève de la justice quand elle restitue un dû, et de la charité quand elle donne par amour ; mais sa racine intérieure est toujours la miséricorde, qui est elle-même un effet de la charité. C'est pourquoi il range son grand traité de l'aumône non pas sous la justice, mais sous la charité :
« L'aumône est un acte de charité réalisé par l'intermédiaire de la miséricorde. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 32, a. 1[19]
La conséquence pratique est immense : on ne grandit pas dans l'aumône en se forçant à donner les dents serrées, mais en laissant croître en soi la charité qui rend le don facile et joyeux. C'est l'amour qui commande la main, non l'inverse.
L'aumône dans l'Écriture : un fil ininterrompu
La Loi, les Prophètes et le pauvre
Dès la Loi de Moïse, le pauvre est un sacré : on doit lui laisser le glanage, lui ouvrir la main, lui prêter sans intérêt. Le Deutéronome en fait un commandement sans échappatoire :
« Certes, le malheureux ne disparaîtra pas de ce pays. Aussi je te donne ce commandement : tu ouvriras tout grand ta main pour ton frère quand il est, dans ton pays, pauvre et malheureux. » — Deutéronome 15, 11[20]
Et le livre des Proverbes énonce le « secret » qui rend l'aumône si désirable : donner au pauvre, c'est ouvrir un compte chez Dieu.
« Qui prend pitié du faible prête au Seigneur : il saura lui rendre son bienfait. » — Livre des Proverbes 19, 17[21]
Tobie, le modèle de l'aumônier
Le livre de Tobie est le grand catéchisme biblique de l'aumône. Tobie, déporté à Ninive, risque sa vie pour ensevelir les morts et nourrir les affamés ; aveugle et ruiné, il transmet à son fils une règle d'or qui contient toute une pédagogie du don :
« Fais l'aumône avec les biens qui t'appartiennent. Ne détourne ton visage d'aucun pauvre, et le visage de Dieu ne se détournera pas de toi. […] Mon fils, agis suivant ce que tu as : si tu es dans l'abondance, donne davantage ; mais si tu as peu, donne selon le peu que tu as. » — Livre de Tobie 4, 7-8[22]
On retient de Tobie trois leçons pratiques : donner sans détourner le visage (la joie du don, sans doute ni regret), donner à proportion (chacun selon ses moyens, le peu compte autant que le beaucoup), donner toujours (même pauvre, même éprouvé).
Le Christ et l'aumône : « Donnez »
Jésus ne se contente pas de recommander l'aumône : il la commande, et il en garantit la fécondité par une promesse débordante.
« Donnez, et l'on vous donnera : c'est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous. » — Évangile selon saint Luc 6, 38[23]
Il loue plus haut que tous les riches une veuve qui ne donne presque rien — mais qui donne tout :
« En vérité, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres. Car tous ceux-là, pour faire leur offrande, ont pris sur leur superflu, mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu'elle avait pour vivre. » — Évangile selon saint Luc 21, 3-4[24]
C'est l'enseignement décisif sur la mesure de l'aumône : Dieu ne pèse pas la somme donnée, mais la somme gardée ; non ce qui sort de la main, mais ce qui reste dans le cœur. Zachée, lui, traduit sa conversion immédiatement en aumône — « je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens » — et Jésus déclare aussitôt : « Aujourd'hui, le salut est arrivé pour cette maison […] »[25].
« Dans le secret » : la pureté d'intention
Mais le Christ avertit aussitôt : l'aumône peut être gâtée à la racine si on la fait pour être vu. C'est le grand piège, traité plus bas.
« Quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite, afin que ton aumône reste dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 3-4[26]
Saint Paul et la joie de donner
Les premières communautés chrétiennes furent reconnaissables à leur mise en commun des biens : « aucun d'entre eux n'était dans l'indigence »[27]. Saint Paul organise même une grande collecte entre les Églises et en profite pour livrer la loi spirituelle du don — non la quantité, mais le cœur :
« Que chacun donne comme il a décidé dans son cœur, sans regret et sans contrainte, car Dieu aime celui qui donne joyeusement. » — Deuxième lettre aux Corinthiens 9, 7[28]
Et il transmet une parole de Jésus que les évangiles n'avaient pas retenue, devenue la devise de tous les saints de la charité :
« Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir. » — Actes des Apôtres 20, 35[29]
Les degrés de l'aumône selon saint Thomas
Saint Thomas d'Aquin a consacré à l'aumône une question entière de la Somme théologique (II-II, q. 32). Quatre de ses conclusions structurent toute croissance pratique.
L'aumône, acte de la charité
Comme on l'a vu, l'aumône n'est pas d'abord un geste extérieur isolé : elle est l'acte par lequel la charité, à travers la miséricorde, se rend efficace[30]. Première leçon de croissance : travailler la racine (l'amour de Dieu et du prochain) fait monter la sève (le don). Qui aime davantage donne davantage, et plus librement.
Un précepte, non un simple conseil
On objecte souvent : « l'aumône, c'est bien, mais ce n'est pas obligatoire ». Saint Thomas répond en distinguant deux cas qui relèvent du précepte : donner de son superflu, et secourir celui qui est dans une extrême nécessité. Tout le reste relève du conseil, y compris le don tiré du nécessaire au sens large, c'est-à-dire de ce qui sert à la décence de son état[31] : ce don est louable, mais il n'est pas commandé.
« Donner l'aumône de son superflu est de précepte, et de même donner l'aumône à celui qui se trouve dans l'extrême nécessité ; autrement, l'aumône est de conseil. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 32, a. 5[32]
Deuxième leçon : on ne grandit pas dans l'aumône en attendant un élan exceptionnel, mais en honorant d'abord un devoir ordinaire. Le superflu n'est pas un trésor que la générosité peut entamer si elle le veut : il est déjà, en grande partie, dû.
Donner du superflu — et parfois du nécessaire
À qui demande s'il faut se ruiner pour les pauvres, Thomas répond avec un réalisme tout catholique : l'ordre de la charité veut qu'on pourvoie d'abord à sa propre subsistance et à celle de ceux dont on a la charge, puis qu'on donne du superflu. Mais devant la nécessité extrême d'autrui — quelqu'un va mourir —, même le nécessaire devient matière d'aumône[33]. Troisième leçon : grandir dans l'aumône, c'est apprendre à redéfinir son superflu. Ce que l'on croyait indispensable se révèle souvent superflu dès qu'on regarde un visage qui manque de tout.
Aumône corporelle et aumône spirituelle
Laquelle vaut le plus ? Thomas répond avec nuance : en soi, l'aumône spirituelle est plus excellente, car elle secourt l'âme, qui vaut plus que le corps, et procure un bien plus durable ; mais dans un cas concret, l'aumône corporelle peut être plus urgente — on ne fait pas la catéchèse d'un homme qui meurt de faim avant de lui avoir donné à manger[34]. Quatrième leçon : il faut faire grandir les deux mains de l'aumône, sans opposer le pain et la Parole, le geste et la prière.
| Question de saint Thomas | Réponse (ST II-II, q. 32) | Conséquence pratique |
|---|---|---|
| L'aumône est-elle un acte de charité ? | Oui, par l'intermédiaire de la miséricorde (a. 1) | Cultiver l'amour fait croître le don |
| Est-ce un précepte ? | Oui, du superflu et en cas d'extrême nécessité (a. 5) | C'est d'abord un devoir, non un luxe |
| Sur quels biens ? | Sur le superflu ; sur le nécessaire en cas extrême (a. 6) | Redéfinir sans cesse son « superflu » |
| Corporelle ou spirituelle ? | Spirituelle plus excellente, corporelle souvent plus urgente (a. 3) | Donner des deux mains |
Comment faire grandir l'aumône en soi
Voici le cœur pratique de l'article : non plus pourquoi, mais comment.
Commencer par demander un cœur ouvert
L'aumône naît du cœur avant de naître de la main. Or le cœur, par l'effet du péché, se ferme et se crispe sur ses biens. La première démarche n'est donc pas un effort de volonté, mais une prière : demander à Dieu la grâce d'un cœur miséricordieux, capable de voir le pauvre et de souffrir de son manque. « La cupidité, écrivait saint Paul, est une idolâtrie »[35] : on ne s'en arrache pas seul. Demander, chaque jour, de devenir capable de donner — voilà le vrai commencement.
Donner concrètement, régulièrement, à proportion
L'aumône occasionnelle, au gré de l'émotion, ne fait pas grandir : elle dépend de l'humeur. Les saints ont presque tous adopté une règle : une part fixe du revenu, prélevée d'abord, avant les dépenses, à la manière de la dîme biblique[36]. Donner « ce qui reste » à la fin du mois revient le plus souvent à ne rien donner. Donner « en premier » une proportion décidée d'avance — modeste mais réelle, et croissante avec les années — transforme l'aumône en habitude vertueuse. Saint Paul recommandait déjà aux Corinthiens de mettre de côté, « le premier jour de la semaine », ce que chacun aura réussi à épargner pour les pauvres[37].
Donner de soi, pas seulement de son surplus
Le don le plus facile est celui de l'argent ; le plus coûteux, celui de soi — son temps, son attention, sa présence. Or c'est souvent le second que le pauvre attend le plus. Visiter un malade, écouter un isolé, accompagner un mourant : ce sont des aumônes que nul chèque ne remplace. La veuve de l'Évangile est louée parce qu'elle a donné « tout ce qu'elle avait pour vivre » : grandir dans l'aumône, c'est passer du superflu au don de sa propre substance — du temps qu'on n'a pas, de l'attention qu'on préférerait garder.
Voir et servir le Christ dans le pauvre
Toute la différence entre une philanthropie et une aumône chrétienne tient en un regard : le chrétien donne au Christ. « C'est à moi que vous l'avez fait » (Mt 25, 40). Cette foi transfigure le geste le plus banal. Saint Martin de Tours, encore catéchumène, partage en deux son manteau pour un mendiant transi à la porte d'Amiens ; la nuit suivante, il voit en songe le Christ revêtu de cette moitié de manteau, disant aux anges : « C'est Martin qui m'a couvert de ce vêtement »[38]. De même, lorsqu'on somme le diacre saint Laurent de livrer les trésors de l'Église, il rassemble les pauvres et les présente :
« Voici les trésors de l'Église. » — Saint Laurent de Rome, diacre et martyr (✝ 258)[39]
Grandir dans l'aumône, c'est exercer ce regard jusqu'à ce qu'il devienne spontané : ne plus voir « un cas social », mais un membre du Christ.
Donner dans la joie et dans le secret
Deux qualités achèvent l'aumône et la rendent agréable à Dieu. La joie d'abord : « Dieu aime celui qui donne joyeusement » (2 Co 9, 7). Une aumône arrachée de mauvaise grâce nourrit le corps du pauvre mais blesse son cœur ; une aumône joyeuse l'honore. Le secret ensuite : Jésus veut que la main gauche ignore ce que fait la main droite (Mt 6, 3). Non par fausse modestie, mais parce que l'aumône faite pour être vue a déjà reçu son salaire — l'estime des hommes — et n'a plus rien à attendre de Dieu. Donner discrètement protège à la fois l'humilité du donateur et la dignité de celui qui reçoit.
Joindre l'aumône à la prière et au jeûne
L'aumône isolée se dessèche ; reliée à la prière et au jeûne, elle s'enflamme. Le jeûne, en particulier, est l'allié naturel de l'aumône : ce qu'on retranche à sa propre table devient le pain d'un autre. Les Pères appelaient cela « le jeûne qui nourrit » — on ne jeûne vraiment que si le pauvre mange de notre privation. Saint Léon le Grand reliait ainsi explicitement les trois actes : ce que le jeûne soustrait, l'aumône le transfère au pauvre, et la prière l'offre à Dieu[40]. Voir, sur ce point, Comment grandir dans le jeûne.
Les pièges à éviter
Acheter sa bonne conscience
Le premier piège est de faire de l'aumône un quitus : donner pour ne plus y penser, pour s'acquitter du pauvre comme on règle une facture. L'aumône chrétienne n'est pas un péage qui dispense de la rencontre ; elle est un commencement de relation. Saint Alphonse de Liguori rappelle que Dieu agrée davantage le don de notre volonté que toutes nos autres œuvres : dans les aumônes et les austérités, nous lui donnons ce qui nous appartient ; en lui consacrant notre volonté, nous lui donnons tout nous-mêmes[41].
Cette conformité dont parle saint Alphonse — faire la volonté de Dieu dans la charité — n'est pas le don de vivre dans la Divine Volonté (le troisième Fiat) : c'est la sainteté des vertus, première étape nécessaire, non la vie divine elle-même reçue et agissant en l'âme. Le troisième Fiat, en mots simples, c'est le don que Dieu veut faire maintenant : vivre dans sa Volonté elle-même, et non plus seulement faire sa volonté.
L'aumône sans respect
Donner en humiliant, c'est défaire d'une main ce qu'on fait de l'autre. Le pauvre n'est pas un inférieur qu'on soulage de haut : il est un frère, et — selon les Pères — un créancier. L'aumône méprisante blesse plus qu'elle ne soulage. La discrétion, la délicatesse, le respect de la dignité font partie du don lui-même.
Donner pour être vu
C'est le piège que le Christ nomme explicitement (Mt 6, 1-4) : l'aumône « sonnée de la trompette », faite pour la réputation. Elle n'est pas sans utilité pour le pauvre, mais elle est stérile pour le donateur, qui « a déjà reçu sa récompense ». À l'ère des réseaux sociaux, où la générosité se met en scène, cet avertissement est plus actuel que jamais.
L'excuse de la prudence
« Il va mal s'en servir », « ce n'est pas à moi de m'en occuper », « l'État est là pour ça » : autant de raisonnements qui, sous couvert de prudence, étouffent l'aumône. La prudence est une vertu réelle — il est juste de donner intelligemment, de privilégier les œuvres sérieuses, de ne pas entretenir un vice. Mais elle devient un alibi quand elle sert surtout à ne jamais donner. La règle des saints est inverse : dans le doute, le pauvre a le bénéfice du doute, car donner ne trompe jamais.
Oublier la justice et les proches
Enfin, l'aumône lointaine ne doit pas servir à esquiver la justice prochaine. Payer un juste salaire, honorer ses dettes, soigner les siens : cela précède l'aumône, et l'aumône ne le remplace jamais. « Si quelqu'un ne s'occupe pas des siens, […] il a renié la foi », écrit saint Paul[42]. L'ordre de la charité commence par le devoir de justice et par le prochain le plus proche.
Les fruits de l'aumône
Elle purifie et obtient le pardon
On l'a vu : l'Écriture et les Pères attachent à l'aumône une efficacité de purification — non comme un automatisme magique, mais comme un fruit de la charité qui l'anime. « L'aumône obtient le pardon des péchés » (Si 3, 30) ; elle « délivre de la mort » (Tb 12, 9). C'est pourquoi l'Église la recommande tout particulièrement au temps du Carême et comme expression concrète de la pénitence.
Elle attire la miséricorde de Dieu
La loi du Royaume est une loi de réciprocité : « Heureux les miséricordieux : ils obtiendront miséricorde »[43]. Celui qui ouvre la main reçoit, à son tour, « une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante » (Lc 6, 38). L'aumône est, en ce sens, le placement le plus sûr : on prête au Seigneur, qui ne reste jamais en dette.
Elle libère le cœur de l'avarice
L'aumône régulière est le remède concret de l'avarice : on ne se guérit pas de l'attachement à l'argent par des résolutions, mais en détachant ses doigts un à un, par des dons réels. Chaque aumône desserre l'étreinte. C'est l'exercice qui rend possibles, peu à peu, le détachement et la pauvreté du cœur. Voir Comment grandir dans le combat contre l'avarice.
Elle prépare le Ciel
Enfin, l'aumône est le seul moyen connu de « transporter » ses biens dans l'éternité. Ce qu'on garde, la mort l'arrache ; ce qu'on donne, Dieu le garde.
« Ne vous faites pas de trésors sur la terre, là où les mites et les vers les dévorent, où les voleurs percent les murs pour voler. Faites-vous plutôt des trésors dans le ciel. […] Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. » — Évangile selon saint Matthieu 6, 19-21[44]
Saint Paul le redit aux riches en termes de placement : qu'ils soient « riches en bonnes œuvres », « s'amassant un capital pour l'avenir afin d'obtenir la vie véritable »[45]. Donner, c'est expédier d'avance vers le Ciel ce que la terre ne pourra pas retenir.
L'aumône à l'école des saints
L'histoire de l'Église est une longue chaîne d'aumôniers. Saint Vincent de Paul (1581-1660), le « saint de la charité », a institutionnalisé l'aumône — Confréries de la Charité, Filles de la Charité, secours organisé aux galériens, aux enfants trouvés, aux affamés de la Lorraine ravagée — tout en rappelant que le don matériel n'a de valeur que porté par un amour réel :
« Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages. » — Saint Vincent de Paul, entretien aux prêtres de la Mission[46]
Au XXᵉ siècle, sainte Teresa de Calcutta a redonné au monde le visage de l'aumône corporelle et spirituelle réunies : ramasser les mourants dans les rues pour qu'ils meurent entourés, non par stratégie sociale, mais pour « faire quelque chose de beau pour Dieu »[47] dans le plus pauvre — le Christ « sous le déguisement de sa détresse »[48] du misérable. Entre les deux, une foule d'autres : saint Jean de Dieu et ses hôpitaux, saint Camille de Lellis et les malades, le bienheureux Frédéric Ozanam et ses Conférences Saint-Vincent-de-Paul, le Curé d'Ars vendant tout son bien pour fonder sa Providence pour les orphelines[49]. Tous disent la même chose : on ne devient pas un saint sans devenir un aumônier.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans la charité — la vertu théologale dont l'aumône est le fruit visible.
- Comment grandir dans le détachement — le rapport libre aux biens qui rend l'aumône possible.
- Comment grandir dans la pauvreté évangélique — choisir librement le manque pour Dieu.
- Comment grandir dans le combat contre l'avarice — le vice que l'aumône guérit.
- Comment grandir dans le jeûne — l'autre colonne de la pénitence, alliée naturelle de l'aumône.
- Comment grandir dans la justice — car l'aumône restitue souvent un dû.
- Que disent les saints sur la charité — le florilège des voix spirituelles sur l'amour.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 1434, recollé verbatim sur vatican.va (FR) : « La pénitence intérieure du chrétien peut avoir des expressions très variées. L'Écriture et les Pères insistent surtout sur trois formes : le jeûne, la prière, l'aumône (cf. Tb 12, 8 ; Mt 6, 1-18), qui expriment la conversion par rapport à soi-même, par rapport à Dieu et par rapport aux autres. » (https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P46.HTM)
1Livre d'Isaïe 58, 6-7, traduction liturgique officielle (AELF), cité ici intégralement : le v. 6 (faire tomber les chaînes injustes, délier le joug, libérer les opprimés) puis le v. 7 (partager le pain, accueillir, couvrir, ne pas se dérober). Le grand texte prophétique qui redéfinit le vrai jeûne comme justice et partage.
2Saint Léon le Grand (✝ 461), Sermo XII (Ballerini), De jejunio decimi mensis I — premier sermon sur le jeûne du dixième mois (Quatre-Temps de décembre), ch. 4 : « Tria vero sunt quae maxime ad religiosas pertinent actiones, oratio scilicet, jejunium, et eleemosyna […] Oratione enim propitiatio Dei quaeritur, jejunio concupiscentia carnis exstinguitur, eleemosynis peccata redimuntur » — par la prière on cherche à apaiser Dieu, par le jeûne on éteint les convoitises de la chair, par l'aumône on rachète ses péchés. Latin recollé sur l'édition Ballerini reproduite en PL 54 (numérisation archive.org) ; traduction française de l'article. (Le n° 90 de la numérotation continue Ballerini est un autre sermon, du jeûne du septième mois : à ne pas confondre.)
3Livre de Tobie 12, 8-9, traduction liturgique officielle (AELF), citée ici intégralement : « Mieux vaut prier avec vérité et faire l'aumône avec justice, qu'être riche avec injustice. Mieux vaut faire l'aumône qu'amasser de l'or. L'aumône délivre de la mort et purifie de tout péché. Ceux qui font l'aumône seront rassasiés de vie. » Conseil de l'ange Raphaël à Tobie et à son fils.
4Ben Sira le Sage (Siracide / Ecclésiastique) 3, 30, traduction liturgique officielle (AELF) : « L'eau éteint la flamme du feu, et l'aumône obtient le pardon des péchés. » (D'autres traductions portent « expie » ou « remet » les péchés : l'article suit partout la lettre de l'AELF.) Image patristique classique de l'eau qui éteint le feu, reprise par saint Cyprien et saint Augustin.
5Livre de Daniel 4, 24, traduction liturgique officielle (AELF). Conseil du prophète Daniel au roi Nabuchodonosor : racheter ses péchés par la justice et la pitié envers les pauvres. Numérotation suivie ici : 4, 24 dans la Vulgate (« peccata tua eleemosynis redime ») comme dans les Bibles françaises ; le même verset est numéroté 4, 27 dans certaines traductions (ex. Segond).
6Évangile selon saint Luc 11, 41, traduction liturgique officielle (AELF). Jésus déplace la pureté rituelle vers l'aumône du cœur.
7Saint Cyprien de Carthage (✝ 258), De opere et eleemosynis (Sur les œuvres et les aumônes), § 2. Cyprien y développe la valeur satisfactoire de l'aumône faite avec foi, dans la ligne de Tb 12 et Si 3, 30 : « Hic quoque ostenditur et probatur quia, sicut lavacro aquae salutaris gehennae ignis extinguitur, ita et eleemosynis atque operationibus iustis delictorum flamma sopitur. » Texte PL 4.
8Saint Augustin (354-430), Enchiridion de fide, spe et caritate, ch. 70 (PL 40), complété par les ch. 71-72 sur la prière quotidienne : les péchés légers de chaque jour s'expient par l'aumône et la prière, à condition de corriger sa vie en mieux — l'aumône sert à fléchir Dieu pour les fautes passées, non à acheter l'impunité future.
9Évangile selon saint Matthieu 25, 31-46, traduction liturgique officielle (AELF). Le jugement dernier : le critère est l'amour effectif envers « les plus petits » (v. 40), identifiés au Christ lui-même.
10Évangile selon saint Luc 16, 19-31 : parabole du mauvais riche et du pauvre Lazare. Le riche n'est pas condamné pour un crime, mais pour son omission — n'avoir rien donné de son superflu à Lazare couché à sa porte.
11Lettre de saint Jacques 2, 15-16, traduction liturgique officielle (AELF). La foi sans les œuvres de miséricorde est une foi morte (cf. Jc 2, 17).
12Saint Ambroise de Milan (✝ 397), De Nabuthe (Sur Naboth), 12, 53 : « Non de tuo largiris pauperi, sed de suo reddis. Quod enim commune est in omnium usum datum, tu solus usurpas. » Texte fondateur de la doctrine de la destination universelle des biens, enseignée par le concile Vatican II (Gaudium et Spes, § 69).
13Saint Basile de Césarée (✝ 379), homélie sur Luc 12, 18 (In illud Lucae : « Destruam horrea mea », PG 31, 261-277), prononcée pendant la famine de Cappadoce (368) ; traduction française de l'article.
14Saint Jean Chrysostome (✝ 407), Homélie sur Lazare, citée au Catéchisme de l'Église catholique § 2446 : « Ne pas faire participer les pauvres à ses propres biens, c'est les voler et leur enlever la vie. Ce ne sont pas nos biens que nous détenons, mais les leurs. » Le CEC français donne (Laz. 1, 6 : PG 48, 992D) et l'édition anglaise « Hom. in Lazaro 2, 5: PG 48, 992 » (références vérifiées sur vatican.va). Vérification sur le scan PG 48 (archive.org) : la phrase grecque — « τὸ μὴ μεταδιδόναι πένησιν ἐκ τῶν οἰκείων χρημάτων, ἁρπαγὴ πενήτων ἐστὶ καὶ ἀποστέρησις τῆς ἐκείνων ζωῆς· καὶ οὐ τὰ ἡμέτερα, ἀλλὰ τὰ ἐκείνων κατέχομεν » — commence au bas de la col. 991 et occupe le haut de la col. 992, et clôt le SECOND discours sur Lazare (λόγος Βʹ, § ς' / 6 ; le troisième discours commence au bas de cette même col. 992). Référence d'édition à retenir : De Lazaro, hom. 2, n. 6 (PG 48, 992) : le « 2 » de l'anglais (discours) et le « 6 » du français (section) sont chacun exacts, mais aucune des deux paires ne l'est entièrement sous la numérotation de Migne — d'où la divergence signalée.
15Catéchisme de l'Église catholique, § 2446, recollé verbatim sur vatican.va (FR) — après la citation de Chrysostome : « Il faut satisfaire d'abord aux exigences de la justice, de peur que l'on n'offre comme don de la charité ce qui est déjà dû en justice » (AA 8) ; « Quand nous donnons aux pauvres les choses indispensables, nous ne leur faisons point de largesses personnelles, mais leur rendons ce qui est à eux » (S. Grégoire le Grand) — et §§ 2402-2403 : « Les biens de la création sont destinés à tout le genre humain » ; « Le droit à la propriété privée, acquise ou reçue de manière juste, n'abolit pas la donation originelle de la terre à l'ensemble de l'humanité. » L'aumône du superflu participe ainsi de la justice, non de la seule générosité.
16Catéchisme de l'Église catholique, § 2447, recollé verbatim sur vatican.va (FR) : « Les œuvres de miséricorde sont les actions charitables par lesquelles nous venons en aide à notre prochain dans ses nécessités corporelles et spirituelles (cf. Is 58, 6-7 ; He 13, 3). […] Parmi ces gestes, l'aumône faite aux pauvres (cf. Tb 4, 5-11 ; Si 17, 22) est un des principaux témoignages de la charité fraternelle : elle est aussi une pratique de justice qui plaît à Dieu (cf. Mt 6, 2-4). » Liste des 14 œuvres vérifiée : « Instruire, conseiller, consoler, conforter […] pardonner et supporter avec patience » ; « nourrir les affamés, loger les sans logis, vêtir les déguenillés, visiter les malades et les prisonniers, ensevelir les morts (cf. Mt 25, 31-46) ».
17Saint Benoît-Joseph Labre (1748-1783) : né le 26 mars 1748 à Amettes, mort à Rome le 16 avril 1783, canonisé par Léon XIII le 8 décembre 1881 ; pèlerin mendiant qui « ne demandait jamais l'aumône et s'empressait de donner aux pauvres tout ce qu'il recevait au-delà de son strict nécessaire » (« He never asked for alms and was anxious to give away to the poor whatever he received in excess of his scanty wants » ; traduction française de l'article). Joseph Delany, « St. Benedict Joseph Labre », Catholic Encyclopedia, vol. 2, New York, Robert Appleton Company, 1907 (newadvent.org/cathen/02442a.htm). Première biographie par son confesseur Marconi (trad. anglaise 1785, citée par la même notice).
18Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 32, a. 1, corpus, recollé sur l'édition léonine (Rome 1895, via corpusthomisticum) : « dare eleemosynam proprie est actus misericordiae […] et quia misericordia est effectus caritatis, ut supra ostensum est, ex consequenti dare eleemosynam est actus caritatis, misericordia mediante » — l'aumône est donc un acte de charité par l'intermédiaire de la miséricorde.
19 30Deutéronome 15, 11, traduction liturgique officielle (AELF). Commandement d'ouvrir la main au pauvre, repris par Jésus en Mt 26, 11.
20Livre des Proverbes 19, 17, traduction liturgique officielle (AELF). Certaines traductions portent : « Qui donne au pauvre prête au Seigneur. »
21Livre de Tobie 4, 7-8, traduction liturgique officielle (AELF). Testament spirituel de Tobie à son fils Tobias : faire l'aumône sans regret et à proportion de ses biens.
22Évangile selon saint Luc 6, 38, traduction liturgique officielle (AELF). La promesse de la « mesure débordante » rendue à qui donne.
23Évangile selon saint Luc 21, 1-4 (l'obole de la veuve), traduction liturgique officielle (AELF). Dieu mesure le don non à la somme donnée mais à ce qui reste.
24Évangile selon saint Luc 19, 8-9, traduction liturgique officielle (AELF). Zachée traduit immédiatement sa conversion en aumône et en restitution quadruple.
25Évangile selon saint Matthieu 6, 3-4, traduction liturgique officielle (AELF). L'aumône faite dans le secret, agréée par « le Père qui voit dans le secret ».
26Actes des Apôtres 4, 34-35, traduction liturgique officielle (AELF). La communauté de Jérusalem mettait ses biens en commun, « et nul d'entre eux n'était dans le besoin ».
27Deuxième lettre aux Corinthiens 9, 6-7, traduction liturgique officielle (AELF). À propos de la grande collecte pour les pauvres de Jérusalem : la joie du donateur compte plus que la somme.
28Actes des Apôtres 20, 35, traduction liturgique officielle (AELF). Parole de Jésus (un agraphon) transmise par saint Paul dans son discours d'adieu aux Anciens d'Éphèse.
29Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 32, a. 6, corpus, recollé sur l'édition léonine (Rome 1895, via corpusthomisticum) : on donne du superflu après avoir pourvu à soi et aux siens ; troisième cas excepté — « quando occurreret extrema necessitas alicuius privatae personae […] laudabiliter praetermitteret aliquis id quod ad decentiam sui status pertinere videretur, ut maiori necessitati subveniret » — devant l'extrême nécessité d'autrui, on peut louablement donner jusqu'au nécessaire.
31 33Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 32, a. 5, corpus, recollé sur l'édition léonine (Rome 1895, via corpusthomisticum) : « Sic igitur dare eleemosynam de superfluo est in praecepto; et dare eleemosynam ei qui est in extrema necessitate. Alias autem eleemosynam dare est in consilio. » — faire l'aumône de son superflu, et secourir celui qui est dans l'extrême nécessité, relève du précepte ; le reste relève du conseil.
32Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 32, a. 3, corpus, recollé sur l'édition léonine (Rome 1895, via corpusthomisticum) : en soi, les aumônes spirituelles l'emportent à triple titre (« eleemosynae spirituales praeeminent, triplici ratione ») ; mais en tel cas particulier, la corporelle passe devant — « magis esset pascendum fame morientem quam docendum » : il faut d'abord nourrir celui qui meurt de faim plutôt que l'instruire.
34Lettre aux Colossiens 3, 5, traduction liturgique officielle (AELF) : « la cupidité, qui est une idolâtrie. »
35La dîme (Lv 27, 30 ; Dt 14, 22-29 ; Ml 3, 10) — prélèvement d'un dixième des revenus — est, dans la tradition juive puis chrétienne, le modèle d'un don proportionnel et régulier, prélevé en premier. Le christianisme ne l'impose plus comme loi mais en garde l'esprit : donner d'abord, selon une proportion décidée.
36Première lettre aux Corinthiens 16, 1-2, traduction liturgique officielle (AELF) : saint Paul recommande de mettre de côté, chaque premier jour de la semaine, ce que chacun aura décidé pour la collecte des pauvres.
37Sulpice Sévère (✝ v. 420), Vie de saint Martin (Vita sancti Martini), ch. 3 : Martin, soldat catéchumène, partage son manteau à la porte d'Amiens ; la nuit suivante, il voit le Christ revêtu de cette moitié de manteau. Texte latin CSEL 1 ; traduction française Sources chrétiennes n° 133.
38Saint Laurent de Rome (✝ 258), archidiacre du pape saint Sixte II. Sommé de livrer les trésors de l'Église, il présenta les pauvres comme « les trésors de l'Église ». Tradition rapportée par saint Ambroise, De officiis ministrorum, II, 28, 140 (PL 16, 141).
39Saint Léon le Grand, sermons sur le jeûne (n° 12-20 De ieiunio, dont ceux des Quatre-Temps), où le jeûne, l'aumône et la prière sont constamment articulés : ce que le jeûne retranche, l'aumône le donne au pauvre.
40Saint Alphonse de Liguori (1696-1787), Pratique de l'amour envers Jésus-Christ (Pratica di amar Gesù Cristo, 1768), ch. XIII, § 15 (« De l'obéissance ») : « Dieu agrée davantage le sacrifice de notre propre volonté soumise à l'obéissance que tous les autres ; car dans les aumônes, les austérités, les macérations, nous donnons à Dieu ce qui nous appartient ; mais en lui consacrant notre volonté, nous lui donnons tout nous-mêmes. » Éd. Tournai 1845, p. 154 (§ 15 « De l'Obéissance » : « les macéra- tions » en coupure de page, relevé sur le scan archive.org id pratiquedelamou00ligugoog ; le « […] » de la version précédente est levé). Même doctrine dans son opuscule De l'uniformité à la volonté de Dieu (1755), § 1 : « He who gives his goods in alms, his blood in scourgings, his food in fasting, gives God what he has. But he who gives God his will, gives himself, gives everything he is. » (trad. anglaise CCEL).
41Première lettre à Timothée 5, 8, traduction liturgique officielle (AELF). Le devoir de justice envers les siens précède l'aumône lointaine.
42Évangile selon saint Matthieu 5, 7, traduction liturgique officielle (AELF). Cinquième béatitude : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. »
43Évangile selon saint Matthieu 6, 19-21, traduction liturgique officielle (AELF). Les trésors du ciel, par opposition aux trésors corruptibles de la terre.
44Première lettre à Timothée 6, 17-19, traduction liturgique officielle (AELF). Aux riches : être riches en bonnes œuvres, généreux, « s'amassant ainsi un beau capital pour l'avenir ».
45Saint Vincent de Paul (1581-1660), entretien aux prêtres de la Mission, cité d'après l'édition critique de Pierre Coste seul : Correspondance, entretiens, documents, t. XI (Entretiens aux Missionnaires, t. 1), Paris, Gabalda, 1920-1925, p. 40. Le passage oppose l'amour affectif (les sentiments) à l'amour effectif (les actes et le service). Toute référence à Abelly (1664/1684) est retirée, le passage n'ayant pu y être recollé en séance.
46« Faire quelque chose de beau pour Dieu » (do something beautiful for God) : devise de sainte Teresa de Calcutta (1910-1997), devenue le titre du livre de Malcolm Muggeridge, Something Beautiful for God, Londres, Collins, 1971 (transcription de son entretien avec Mère Teresa).
47« Le Christ sous le déguisement de sa détresse » : traduit de l'anglais « His distressing disguise », parole de Mère Teresa dans le même entretien (Muggeridge, Something Beautiful for God, 1971) — distressing signifiant « qui est dans la détresse, affligeant », et non « bouleversant » au sens émotionnel.
48Saint Jean-Marie Vianney, Curé d'Ars (1786-1859), nommé à Ars en 1818 : quelques années après, il fonde pour les jeunes filles pauvres un orphelinat appelé « la Providence » (Catholic Encyclopedia, « St. John Vianney », newadvent.org/cathen/08326c.htm). Pour acheter la maison, il vend tout ce qu'il possédait — « he sold all that he possessed, and purchased the house for the sum of 20,000 francs » — et dès son arrivée (9 février 1818), sa charité l'avait déjà dépouillé du lit de bois et des couvertures hérités de son saint maître : « The furniture which he had inherited from his holy master consisted of a wooden bedstead and some coverlets, of which his charity soon dispossessed him » (abbé Alfred Monnin, Vie du Curé d'Ars, chap. « Fondation de la Providence » ; trad. anglaise Life of the Curé d'Ars recollée sur archive.org).
49