Saint Laurent de Rome (vers 225 – 10 août 258) est l'un des martyrs les plus vénérés de toute l'histoire de l'Église. Archidiacre de Rome sous le pape Sixte II, il fut mis à mort pendant la persécution de l'empereur Valérien, le 10 août, quatre jours après son évêque, au cœur du IIIᵉ siècle chrétien.
Sa figure tient à deux scènes inoubliables. Sommé par le préfet de Rome de livrer les « trésors de l'Église », Laurent rassemble les pauvres, les infirmes et les veuves qu'il assistait, et les présente en disant : « Voici les trésors de l'Église. » Pour cette insolence évangélique, la tradition rapporte qu'il fut brûlé vif sur un gril — supplice dont il aurait défié la cruauté par un mot resté célèbre : « C'est rôti de ce côté, retourne-moi. »
Quatre des plus grandes voix de l'Église ancienne — saint Ambroise de Milan, le poète Prudence, saint Augustin et le pape saint Léon le Grand — ont chanté sa gloire moins de deux siècles après sa mort. Léon l'a comparé à Étienne : ce que le premier diacre fut pour Jérusalem, Laurent l'a été pour Rome — et la piété romaine tient le diacre pour son troisième patron, après Pierre et Paul.
Cet article retrace ce que l'on sait historiquement du diacre, le contexte de son martyre, le débat savant sur le gril, la naissance de son culte et l'immense postérité spirituelle d'un saint devenu le visage même de la charité chrétienne et du diaconat.
Qui est saint Laurent de Rome ?
Un diacre romain au cœur du IIIᵉ siècle
Laurent — Laurentius en latin, « celui qui est couronné de laurier » — appartient à la génération des chrétiens qui, au milieu du IIIᵉ siècle, vivent l'Église dans la clandestinité tout en la voyant grandir au sein même de la capitale de l'Empire. Sous le pape Sixte II (257-258), il exerce la charge de diacre, et plus précisément d'archidiacre : le premier des sept diacres attachés à l'Église de Rome[1]. Cette fonction n'a rien d'honorifique. Le diacre romain administre les biens de la communauté, organise l'assistance aux pauvres, distribue les aumônes et tient les archives de l'Église locale[2].
Le martyre de Laurent est l'un des plus anciennement et des plus universellement attestés du calendrier chrétien. Dès l'année 354, la Depositio Martyrum — le plus vieux calendrier liturgique romain conservé — inscrit sa fête au 10 août[3]. Aucune voix discordante, dans l'Antiquité, ne conteste la réalité de sa mort pour le Christ ; les débats, on le verra, ne portent que sur la manière du supplice.
Les origines espagnoles : entre tradition et histoire
La tradition fait naître Laurent vers 225 à Osca — l'actuelle Huesca, en Aragon —, dans cette Espagne romaine qui donna tant de martyrs à l'Église. Selon ce récit, le jeune Laurent aurait rencontré le futur pape Sixte à Caesaraugusta (Saragosse), avant de le suivre à Rome[4]. L'honnêteté historique oblige cependant à une nuance : cette origine hispanique, popularisée au Moyen Âge, n'est pas attestée par les sources du IIIᵉ ou du IVᵉ siècle.
Elle s'appuie sur un indice ancien mais indirect : le poète Prudence, lui-même hispano-romain, célèbre Laurent comme une gloire que Rome partage avec l'Espagne[5]. De là à conclure que Laurent était né en Aragon, il y a un pas que la critique prudente ne franchit qu'avec réserve. Ce qui est certain, c'est que Laurent était diacre de l'Église de Rome ; son éventuelle patrie espagnole relève d'une tradition vénérable mais non démontrée. Le reconnaître ne diminue en rien le martyr : cela situe simplement, avec exactitude, la frontière entre le fait établi et la mémoire pieuse.
Archidiacre : le premier des sept diacres de Rome
Pour comprendre Laurent, il faut comprendre ce qu'était un diacre dans la Rome du IIIᵉ siècle. À l'imitation des sept institués par les Apôtres dans les Actes — dont le premier fut le proto-martyr saint Étienne —, l'Église de Rome comptait sept diacres répartissant entre eux le service des sept régions ecclésiastiques de la Ville[6]. L'archidiacre, leur chef, était le bras droit de l'évêque pour le gouvernement temporel : il gérait le patrimoine de l'Église, organisait le secours des pauvres — ce qu'on appellera plus tard les diaconies — et veillait sur les registres des baptisés, des défunts et des pauvres secourus.
C'est cette charge qui explique à la fois la mort de Laurent et la richesse de son patronage. Gardien du trésor, il sera sommé de le livrer ; gardien des archives, il deviendra le patron des bibliothécaires et des archivistes ; organisateur de la charité, il restera pour toujours le patron des pauvres et le modèle du service diaconal. La fonction n'est pas un décor : elle est la clé de toute la scène.
Le contexte : la persécution de Valérien (257-258)
Pourquoi Valérien s'en prend-il à l'Église ?
Le martyre de Laurent n'est pas un fait divers isolé : il s'inscrit dans l'une des persécutions les plus systématiques que connut l'Église ancienne. L'empereur Valérien (253-260), d'abord plutôt bienveillant envers les chrétiens, change radicalement de politique en 257. L'Empire traverse une crise militaire et financière aiguë ; le pouvoir cherche des coupables et veut récupérer des ressources. La communauté chrétienne, désormais nombreuse et organisée, riche de lieux de culte, de cimetières et de fonds destinés aux pauvres, devient une cible logique[7].
La persécution de Valérien présente un trait nouveau : elle vise délibérément la hiérarchie et les biens de l'Église, plutôt que la masse des fidèles. Frapper les évêques et confisquer les trésors ecclésiastiques : telle est la stratégie. C'est précisément ce qui place un archidiacre comme Laurent en première ligne.
Les deux édits : exil puis exécution
La persécution se déploie en deux temps, que nous connaissons grâce notamment à la correspondance de saint Cyprien de Carthage, lui-même martyr de cette même vague.
Un premier édit, en 257, ordonne aux clercs de sacrifier aux dieux de l'Empire sous peine d'exil, et interdit les assemblées chrétiennes ainsi que l'accès aux cimetières[8]. Devant la résistance, un second édit, à l'été 258, durcit considérablement la répression : il prescrit que les évêques, prêtres et diacres soient exécutés sur-le-champ, que les sénateurs et chevaliers chrétiens perdent leur dignité et leurs biens, et que les fonctionnaires impériaux soient réduits en esclavage[9].
C'est ce second édit qui scelle le sort de Sixte II et de Laurent. Il faut le souligner, car il est au cœur du débat historique : la lettre de la loi prescrivait une mise à mort immédiate des diacres — ce qui, on le verra, nourrira plus tard la discussion sur le supplice réellement subi par Laurent.
Le martyre du pape Sixte II (6 août 258)
Le 6 août 258, le pape Sixte II est surpris par les autorités alors qu'il célèbre la liturgie dans le cimetière de Prétextat, sur la via Appia. Arrêté avec quatre de ses diacres, il est décapité sur place[10]. Le Liber Pontificalis et la Depositio confirment cette date, et l'Église l'a maintenue : Sixte II est, lui aussi, nommé au Canon romain de la messe.
C'est ici que s'inscrit l'épisode le plus tendre de la geste de Laurent. Saint Ambroise rapporte le dialogue déchirant entre l'évêque que l'on emmène à la mort et le diacre qui voudrait le suivre :
« Où vas-tu, mon père, sans ton fils ? Où cours-tu, saint prêtre, sans ton diacre ? Jamais tu n'avais coutume d'offrir le sacrifice sans ton ministre. » — Saint Ambroise de Milan, Les Devoirs, livre I[11]
À quoi Sixte répond, prophétique, que Laurent ne sera pas privé de la palme : il le suivra de près, et l'épreuve qui l'attend sera plus grande encore que celle de son évêque. Selon le récit d'Ambroise, le délai annoncé est de trois jours (post triduum) ; le calendrier liturgique, lui, place le martyre de Laurent au 10 août, soit quatre jours après celui de Sixte (6 août). La prophétie s'accomplit : Laurent suit son évêque dans le martyre.
« Voici les trésors de l'Église »
Le trésor confié au diacre
Avant de mourir, Sixte aurait confié à son archidiacre la garde et la distribution des biens de l'Église — geste de prudence autant que de charité, pour soustraire ce patrimoine à la convoitise impériale. Le préfet de Rome, informé que l'Église possédait des « trésors », convoque Laurent et lui ordonne de les remettre au fisc. C'est le ressort de toute la scène : aux yeux du pouvoir, le trésor est de l'or ; aux yeux du diacre, il est tout autre.
Laurent demande un délai de trois jours pour rassembler les richesses. Il l'emploie non pas à cacher l'or, mais à le distribuer intégralement aux pauvres, aux veuves et aux malades de la communauté[12].
Les pauvres présentés au préfet
Le délai écoulé, Laurent se présente devant le magistrat — suivi, dit la tradition, d'un cortège d'indigents, d'aveugles, de boiteux et d'infirmes. Sommé de montrer le trésor promis, il désigne cette foule misérable et prononce la parole qui a traversé les siècles :
« Voici les trésors de l'Église. » — Tradition rapportée dès le IVᵉ siècle[13]
Le mot n'est pas une bravade : c'est une profession de foi. Il affirme que la richesse de l'Église n'est pas dans ses biens mais dans ses membres souffrants, image vivante du Christ. Cette parole transforme le procès d'un diacre en manifeste de la charité chrétienne — et signe sa condamnation, car le préfet y voit une insulte délibérée.
Une théologie de la charité
L'épisode dépasse de loin l'anecdote héroïque. Saint Ambroise, le premier, en tire la leçon doctrinale : l'or de l'Église est destiné aux pauvres, et le devoir du ministre est de le dépenser pour eux, non de le thésauriser[14]. Le geste de Laurent illustre ce que l'Église affirmera toujours : les biens ecclésiastiques ont une finalité sociale, et le pauvre a sur eux un droit que le magistère appellera plus tard l'« hypothèque sociale » de la propriété.
« L'Église ne possède pas d'or pour le garder, mais pour le distribuer et secourir ceux qui sont dans le besoin. » — Saint Ambroise de Milan, Les Devoirs, livre II[15]
En présentant les pauvres comme le trésor de l'Église, Laurent anticipe d'un mot toute la doctrine sociale chrétienne. Ce n'est pas un hasard si l'Église voit toujours en lui le patron des pauvres et le modèle de la charité.
Le martyre du gril (10 août 258)
Le supplice du feu lent
Condamné, Laurent subit, selon la tradition la plus constante, un supplice d'une cruauté calculée : il est étendu sur un gril de fer, sous lequel on dispose des braises à demi allumées, afin que le feu consume lentement sa chair sans abréger sa vie[16]. Le bourreau cherche moins à exécuter qu'à briser : c'est une mise à mort destinée à faire apostasier par la douleur. Le martyre, rappelle le Catéchisme, est « le suprême témoignage rendu à la vérité de la foi »[17] — et Laurent en offre l'une des images les plus pures.
La scène a marqué l'iconographie chrétienne au point que le gril est devenu l'attribut universel de saint Laurent : on ne le représente presque jamais sans cet instrument de son triomphe.
« C'est rôti de ce côté, retourne-moi »
Au cœur de l'atrocité, la tradition place un mot d'une audace stupéfiante. Saint Ambroise — source la plus ancienne et la plus autorisée — rapporte que Laurent, sur le brasier, lança à ses bourreaux :
« C'est rôti de ce côté : retourne-moi, et mange. » — Saint Laurent, cité par saint Ambroise de Milan, Les Devoirs, livre II[18]
Ce trait d'héroïsme — où la foi triomphe jusque dans l'ironie — fut repris par Prudence, Augustin, saint Maxime de Turin, saint Pierre Chrysologue et saint Léon le Grand[19]. Il dit l'essentiel : la torture ne possède pas le martyr ; c'est lui qui, jusqu'au bout, reste libre. La douleur ne lui arrache ni reniement ni plainte, mais une parole de victoire.
La prière pour la conversion de Rome
Le poète Prudence, à la fin du IVᵉ siècle, consacre à Laurent l'un des plus longs et des plus beaux poèmes de son recueil des martyrs, le Peristephanon. Il y met dans la bouche du diacre mourant une prière pour Rome : que la Ville idolâtre se tourne enfin vers le Christ, que les sénateurs païens viennent à la foi, que la capitale de l'Empire devienne la capitale de la chrétienté[20].
« Écoute, ô Christ, ta cité aux sept collines : qu'elle te soit consacrée, elle qui régna sur les nations. » — Prudence, Peristephanon, hymne II[21]
Pour Prudence, la mort de Laurent n'est pas une défaite mais le commencement de la conversion de Rome. Le sang du diacre est la semence qui fera, un jour, de Rome chrétienne la mère des Églises. L'histoire, aux yeux du poète, lui a donné raison.
Le gril ou la décapitation ? Le débat historique
L'objection : l'édit prescrivait la décapitation
La rigueur encyclopédique impose d'aborder franchement une question débattue par les historiens : Laurent est-il vraiment mort sur un gril, ou fut-il décapité comme les autres clercs ?
L'objection est sérieuse. Le second édit de Valérien ordonnait, on l'a vu, l'exécution immédiate des évêques, prêtres et diacres. Le terme employé (animadvertantur) désignait ordinairement la décapitation[22]. Sixte II et ses diacres furent décapités le 6 août ; il serait cohérent que Laurent, diacre lui aussi, ait subi le même sort quatre jours plus tard. Un supplice long et spectaculaire comme le gril cadrerait mal, dit-on, avec la lettre d'un édit qui voulait des exécutions rapides. L'historien Patrick Healy a ainsi jugé le récit du gril « peu digne de créance »[23].
L'hypothèse de l'erreur de copiste
Le savant bollandiste Pio Franchi de' Cavalieri a proposé, en 1900, une explication ingénieuse de la naissance de la légende. Selon lui, la formule liturgique consacrée pour annoncer un martyre était passus est — « il a souffert ». L'omission accidentelle d'un seul « p » par un copiste aurait transformé passus est en assus est — « il a été rôti ». De cette faute de plume serait né, par contresens, tout le récit du gril[24].
L'hypothèse est séduisante par son élégance. Elle a cependant ses limites, qu'il faut nommer avec la même honnêteté : elle est conjecturale et n'est attestée par aucun manuscrit ; aucune copie connue ne porte la trace de cette confusion supposée. Elle suppose en outre que des Pères aussi rigoureux qu'Ambroise — évêque proche de Rome, écrivant environ cent trente ans après les faits — aient bâti tout un développement moral sur un simple lapsus de scribe, sans jamais s'en apercevoir.
Pourquoi la tradition du gril reste défendable
Le lecteur catholique n'est obligé à rien sur ce point de détail : l'Église ne définit pas le mode d'exécution d'un martyr. Mais réduire le gril à une bévue de copiste n'a rien d'une certitude acquise, et plusieurs arguments solides invitent à tenir la tradition pour défendable, voire probable.
D'abord, la convergence des témoins est remarquable. Le récit du gril n'est pas le fait d'une source tardive et isolée : il est attesté, dès le IVᵉ siècle, par des auteurs géographiquement dispersés — Ambroise à Milan, Prudence en Espagne, Augustin en Afrique —, bientôt relayés par Maxime de Turin, Pierre Chrysologue et Léon le Grand. Une telle diffusion, moins de deux siècles après les faits, dans des régions distinctes de la chrétienté, s'explique mal par une simple erreur scribale qui aurait dû rester locale.
Ensuite, l'objection tirée de l'édit n'est pas dirimante. Les autorités romaines n'hésitaient pas, dans les cas jugés exemplaires — et la provocation publique de Laurent en fut un —, à recourir à des supplices aggravés pour terroriser la communauté et obtenir des apostasies. Un diacre qui venait de ridiculiser le préfet en lui présentant des mendiants était un candidat tout désigné à un châtiment exemplaire. La lettre de l'édit fixait un minimum, non un maximum.
Enfin, le silence des manuscrits sur la prétendue faute passus / assus prive l'hypothèse de toute base documentaire positive. En bonne méthode, une conjecture non attestée ne saurait l'emporter sur un faisceau de témoignages anciens et concordants. La prudence historique conduit donc à reconnaître la possibilité de la décapitation sans abandonner la tradition du gril, qui demeure la plus ancienne et la mieux attestée.
| Position | Argument principal | Faiblesse |
|---|---|---|
| Décapitation | L'édit de Valérien prescrivait l'exécution immédiate (animadvertantur) | Ne tient pas compte du caractère exemplaire et provocant du cas Laurent |
| Erreur de copiste (Franchi de' Cavalieri) | passus est → assus est par omission d'un « p » | Conjecturale, attestée par aucun manuscrit |
| Gril (tradition) | Plusieurs témoins anciens et dispersés dès le IVᵉ siècle | Supplice plus long que l'exécution ordinaire prévue par l'édit |
Sépulture et naissance du culte
Via Tiburtina : l'ager Veranus
Le corps de Laurent fut enseveli sur la via Tiburtina, dans un domaine appelé ager Veranus, au sein d'un cimetière chrétien (la catacombe de Cyriaque). La tradition attribue cette sépulture à saint Hippolyte et au prêtre Justin[25]. Le tombeau devint aussitôt un lieu de vénération : les Romains affluaient sur la tombe du diacre, et la mémoire du martyr s'enracina au point de devenir l'une des plus solides de la Ville.
La basilique Saint-Laurent-hors-les-Murs
Au IVᵉ siècle, l'empereur Constantin fit élever un sanctuaire sur le tombeau. Agrandie et reconstruite par le pape Pélage II au VIᵉ siècle, puis remaniée au XIIIᵉ siècle, l'église devint la grande basilique Saint-Laurent-hors-les-Murs (San Lorenzo fuori le mura) — l'une des sept églises de pèlerinage de Rome et une basilique mineure[26]. Sa fortune dit assez la place qu'occupait Laurent dans la dévotion romaine.
L'histoire de ce sanctuaire — son architecture, ses vicissitudes jusqu'aux bombardements de 1943 et sa restauration — dépasse le propos du présent article, qui s'attache, lui, à la figure du saint.
Un culte immémorial : la Depositio Martyrum et le Canon romain
Saint Laurent appartient à cette catégorie de saints dont le culte n'a pas eu besoin d'un procès de canonisation : il est immémorial, c'est-à-dire reconnu par l'Église dès les origines, par la vénération continue du peuple chrétien et la confirmation des pasteurs. Deux faits le manifestent.
Le premier est l'inscription de sa fête au 10 août dans la Depositio Martyrum de 354, l'un des plus anciens documents liturgiques de l'Occident[27]. Le second, plus éloquent encore, est la présence de son nom dans le Canon romain de la messe : dans la prière Communicantes, l'Église nomme, à la suite des Apôtres et des premiers papes, Sixte, Corneille, Cyprien, Laurent[28]. Être cité chaque jour, à l'autel, dans la prière eucharistique de l'Église universelle : il n'est pas de canonisation plus haute.
La voix des Pères : Laurent dans la prédication chrétienne
Saint Ambroise de Milan
Notre source la plus précieuse est saint Ambroise (vers 339-397). Dans son traité Les Devoirs des ministres (De officiis ministrorum), écrit vers 388-390 pour la formation de son clergé, il propose Laurent en modèle aux diacres. C'est lui qui nous transmet le dialogue avec Sixte, la distribution du trésor aux pauvres, le mot des « trésors de l'Église » et le défi du gril[29]. Ambroise n'écrit pas un récit merveilleux : il fait de la catéchèse, et la sobriété de son propos renforce le crédit du témoignage.
Prudence et l'épopée du martyr
Le poète hispano-romain Prudence (348 – vers 405) donne à Laurent, dans son Peristephanon (« Le Livre des couronnes »), un poème de plus de cinq cents vers. C'est l'un des sommets de la poésie chrétienne latine. Prudence y déploie le récit du procès, du supplice et de la prière pour Rome, transformant le martyre en épopée spirituelle[30]. Son hymne fixa durablement l'image du saint dans la culture chrétienne.
Saint Augustin et saint Léon le Grand
Saint Augustin (354-430) prêcha plusieurs fois pour la fête du 10 août. Ses sermons sur Laurent insistent sur le sens du martyre : imiter le Christ jusqu'au don du sang, et aimer au point de tout donner[31]. Pour l'évêque d'Hippone, Laurent est la preuve que la grâce rend l'homme plus fort que le feu.
C'est toutefois le pape saint Léon le Grand (vers 390-461) qui a énoncé la formule la plus saisissante. Dans un sermon pour la fête du martyr, il établit un parallèle audacieux : ce que saint Étienne, le premier diacre, fut pour Jérusalem, Laurent l'a été pour Rome :
« Comme Jérusalem fut glorifiée par Étienne, ainsi Rome est rendue illustre par Laurent. » — Saint Léon le Grand, Sermon pour la fête de saint Laurent[32]
La piété romaine est allée plus loin : elle tient Laurent, avec Pierre et Paul, pour l'un des trois grands patrons de Rome. La Ville qui avait condamné le diacre l'a élevé au rang de ses protecteurs célestes — accomplissement, en somme, de la prière que Prudence lui prêtait sur le gril.
Héritage et patronages
Patron des diacres, des pauvres et de la charité
Le premier héritage de Laurent est diaconal. Il demeure, pour toute l'Église, le modèle du diacre : un homme entièrement donné au service de l'autel et au service des pauvres, jusqu'au martyre. Le rétablissement du diaconat permanent après le concile Vatican II a redonné à sa figure une actualité forte : les diacres d'aujourd'hui, ordonnés « non pour le sacerdoce mais pour le service »[33], se reconnaissent en lui.
De ce service de la charité découle un second patronage, peut-être le plus profond : Laurent est le patron des pauvres et des œuvres de miséricorde. Sa parole — « voici les trésors de l'Église » — est devenue le programme permanent de la charité chrétienne. Là où l'Église secourt l'indigent, elle se souvient du diacre romain.
Patron des cuisiniers, des bibliothécaires et des archivistes
D'autres patronages, plus inattendus, s'enracinent dans son histoire. Le gril a naturellement fait de lui le patron des cuisiniers, des rôtisseurs et de tous les métiers du feu — patronage souriant, né du mot même qu'on lui prête sur le brasier. Les pompiers, qui affrontent les flammes, l'ont également pris pour protecteur.
Plus noble encore est son patronage des bibliothécaires et des archivistes : non à cause du gril, mais de sa charge d'archidiacre, gardien des registres et de la documentation de l'Église de Rome. Les Archives apostoliques et de nombreuses bibliothèques ecclésiastiques l'honorent à ce titre. Le saint du feu est aussi, paradoxalement, le saint de la mémoire écrite.
L'Escurial et les « larmes de saint Laurent »
La gloire de Laurent a marqué jusqu'à la géographie et au ciel. Le roi Philippe II d'Espagne, vainqueur à la bataille de Saint-Quentin le 10 août 1557 — jour de la fête du saint —, fit ériger en action de grâces l'immense monastère-palais de San Lorenzo de El Escorial, dont le plan, dit-on, évoque la forme d'un gril[34].
Le ciel lui-même semble lui rendre hommage. Chaque année, autour du 10 août, la Terre traverse l'essaim météoritique des Perséides : ces étoiles filantes d'été, que la piété populaire a baptisées les « larmes de saint Laurent », rappellent le feu de son martyre et la prière du diacre montant vers Dieu[35]. Peu de saints ont laissé une empreinte aussi vaste — de l'autel romain au firmament d'août.
Pour aller plus loin
- Saint Étienne — le premier diacre et premier martyr, dont Léon le Grand fait le pendant de Laurent : Étienne pour Jérusalem, Laurent pour Rome.
- Saint Cyprien de Carthage — martyr de la même persécution de Valérien, dont les lettres nous renseignent sur les édits de 257-258.
- Saint Ambroise de Milan — notre principale source sur Laurent, qui en fit le modèle des diacres dans ses Devoirs.
- Saint Léon le Grand — l'auteur du parallèle entre Étienne et Laurent.
- Saint Hippolyte de Rome — associé par la tradition à la sépulture de Laurent sur la via Tiburtina.
- Saint Sébastien — autre grand martyr romain dont le culte rayonna sur la Ville.
Notes et références
Liber Pontificalis, notice de Sixte II, éd. L. Duchesne, Paris, 1886-1892. Sixte II, pape de 257 à 258, fut arrêté et décapité le 6 août 258 dans le cimetière de Prétextat avec quatre de ses diacres. La charge d'archidiacre de Laurent y est rattachée.
1 10Catéchisme de l'Église catholique, §1569-1571, sur le diaconat : les diacres reçoivent l'imposition des mains « non pour le sacerdoce, mais pour le service » — service de la liturgie, de la Parole et de la charité.
2 33Depositio Martyrum, dans le Chronographe de 354 (Calendrier de Philocalus), section des fêtes de martyrs : « IIII idus Aug. Laurenti in Tiburtina » (10 août, Laurent sur la via Tiburtina). C'est le plus ancien témoignage liturgique du culte de Laurent.
3 27Tradition médiévale rapportée notamment par les bréviaires hispaniques : Laurent serait né à Osca (Huesca, Aragon) et aurait rencontré le futur pape Sixte à Caesaraugusta (Saragosse). Cette origine n'est pas attestée par les sources des IIIᵉ-IVᵉ siècles et relève de la mémoire pieuse.
4Prudence, Peristephanon, hymne II, où le poète hispano-romain associe la gloire de Laurent au lien entre Rome et l'Espagne. Cet indice littéraire est à l'origine de la tradition de l'origine aragonaise, sans la démontrer. Éd. M. Lavarenne, Prudence, Le Livre des couronnes, Les Belles Lettres, Paris.
5Sur le modèle des sept diacres institués par les Apôtres (Actes 6, 1-6), dont le premier est Étienne, l'Église de Rome organisa sept diacres pour les sept régions ecclésiastiques de la Ville. L'archidiacre en était le chef et l'administrateur du patrimoine.
6Sur la persécution de Valérien (257-260) et son ciblage de la hiérarchie et des biens ecclésiastiques : P. Healy, The Valerian Persecution, Boston, 1905 ; et J. Moreau, La persécution du christianisme dans l'Empire romain, PUF, Paris, 1956.
7Saint Cyprien de Carthage, Lettre 80 (à Successus), qui résume le contenu du second édit de Valérien (été 258) : exécution immédiate des évêques, prêtres et diacres ; dégradation et confiscation pour les sénateurs et chevaliers chrétiens. Éd. dans Saint Cyprien, Correspondance, texte établi par L. Bayard, Les Belles Lettres, Paris.
8 9Saint Ambroise de Milan, Les Devoirs (De officiis ministrorum), livre I, ch. 41, § 205-207, où Ambroise rapporte le dialogue entre Sixte II conduit au martyre et Laurent. Éd. M. Testard, Ambroise de Milan, Les Devoirs, Les Belles Lettres, Paris, 1984-1992. Texte original : « Quo progrederis sine filio, pater ? quo, sacerdos sancte, sine diacono properas ? »
11 29Saint Ambroise de Milan, Les Devoirs, livre II, ch. 28, § 140-141 : la distribution du trésor aux pauvres et la doctrine de la finalité sociale de l'or de l'Église. Éd. M. Testard, Les Belles Lettres.
12 14 15Saint Ambroise de Milan, Les Devoirs (De officiis ministrorum), livre II, ch. 28 : sommé de livrer les trésors de l'Église, Laurent promet de les montrer, amène les pauvres le lendemain et, interrogé, « ostendit pauperes dicens : Hi sunt thesauri Ecclesiae » (« il montra les pauvres en disant : Ce sont les trésors de l'Église »). Éd. M. Testard, Les Belles Lettres. La Passio Laurentii développe la même scène ; voir aussi Vatican News, « Saint Laurent : les pauvres sont les trésors de l'Église », 10 août 2021.
13Prudence, Peristephanon, hymne II (Passio sancti Laurentii), poème de plus de 500 vers décrivant le procès, le supplice du gril au feu lent et la prière finale pour la conversion de Rome. Éd. M. Lavarenne, Les Belles Lettres.
16 20 30Catéchisme de l'Église catholique, §2473 : « Le martyre est le suprême témoignage rendu à la vérité de la foi ; il désigne un témoignage qui va jusqu'à la mort. » La figure de Laurent en est l'une des plus pures illustrations.
17Saint Ambroise de Milan, Les Devoirs, livre II, ch. 28, § 141. Texte original latin : « Assum est, versa et manduca » — « C'est rôti, retourne-moi et mange ». C'est la plus ancienne attestation du mot prêté à Laurent sur le gril.
18Le mot du gril, transmis par Ambroise, est repris par Prudence (Peristephanon II), saint Augustin (sermons sur Laurent), saint Maxime de Turin, saint Pierre Chrysologue et saint Léon le Grand — preuve de la diffusion rapide et large de la tradition.
19Prudence, Peristephanon, hymne II : prière du diacre mourant pour que Rome, maîtresse des nations, se convertisse au Christ. Éd. M. Lavarenne, Les Belles Lettres. La traduction française est donnée dans le corps ; le latin développe l'image de la Roma septicollis consacrée au Christ.
21P. J. Healy, The Valerian Persecution, Houghton Mifflin, Boston, 1905, p. 184 (« The traditions on which this story rests are not worthy of credence »), qui juge le récit du gril « peu digne de créance » au motif que l'édit de Valérien prescrivait l'exécution immédiate (animadvertantur, ordinairement la décapitation) des évêques, prêtres et diacres.
22 23Pio Franchi de' Cavalieri, « S. Lorenzo e il supplizio della graticola », Römische Quartalschrift, t. 14, 1900, p. 159-176. Hypothèse d'une erreur de transcription : la formule passus est (« il a souffert ») aurait été altérée en assus est (« il a été rôti ») par l'omission d'un « p », donnant naissance au récit du gril. Hypothèse conjecturale, non attestée par les manuscrits.
24La sépulture de Laurent sur la via Tiburtina (ager Veranus, catacombe de Cyriaque) est attribuée par la tradition à saint Hippolyte et au prêtre Justin. Voir Liber Pontificalis, éd. Duchesne, et les notices du Martyrologe romain.
25La basilique Saint-Laurent-hors-les-Murs (San Lorenzo fuori le mura), élevée sur le tombeau par Constantin, reconstruite par Pélage II (VIᵉ s.) puis Honorius III (XIIIᵉ s.), est l'une des sept églises de pèlerinage de Rome. Voir R. Krautheimer, Corpus Basilicarum Christianarum Romae, Cité du Vatican.
26Missale Romanum, Canon romain (Prière eucharistique I), prière Communicantes, qui nomme après les Apôtres et les premiers papes : « Lin, Clet, Clément, Sixte, Corneille, Cyprien, Laurent, Chrysogone… ». La présence au Canon manifeste l'ancienneté et l'universalité du culte.
28Saint Augustin d'Hippone, Sermons 302 à 305 (In natali sancti Laurentii), prononcés pour la fête du 10 août. Patrologie latine (PL 38). Augustin y développe le sens du martyre comme imitation suprême de la charité du Christ.
31Saint Léon le Grand, Sermon pour la fête de saint Laurent (Sermo 85 dans la numérotation de la Patrologie latine, PL 54). Éd. R. Dolle, Léon le Grand, Sermons, t. IV, Sources Chrétiennes n° 200, Cerf, Paris. Léon y compare Laurent à Étienne (Rome / Jérusalem) ; il n'y est question ni de Pierre et Paul, ni d'un titre de patron — la qualité de troisième patron de Rome relève de la piété romaine, non d'un acte de Léon. Texte original : « sicut Hierosolymam Stephanus, sic Laurentius Romam fecit illustrem ».
32Le monastère de San Lorenzo de El Escorial fut édifié par Philippe II d'Espagne en action de grâces pour la victoire de Saint-Quentin (10 août 1557, fête de saint Laurent). Son plan est traditionnellement interprété comme évoquant la forme d'un gril.
34L'essaim météoritique des Perséides, visible chaque année autour du 10 août, est appelé dans la tradition populaire les « larmes de saint Laurent », par association avec la date de sa fête et le feu de son martyre.
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