Sainte Agathe (vers 231 – vers 251) est, avec sainte Lucie de Syracuse, la plus grande figure de la Sicile chrétienne : une jeune vierge de Catane qui, au plus fort de la persécution de Dèce, préféra la torture et la mort plutôt que de renoncer au Christ et à sa virginité. Son nom est resté gravé au cœur même de la liturgie latine : elle est l'une des sept saintes femmes nommées dans le Canon romain de la messe, aux côtés de Félicité, Perpétue, Agnès, Cécile, Lucie et Anastasie[1]. Peu de martyres des origines ont été invoquées aussi tôt, et aussi universellement.
Le récit de son martyre a fixé une image inoubliable : pour briser sa résistance, le gouverneur Quintien la fit livrer à une maison de débauche, puis torturer, et ordonna enfin de lui trancher les seins. C'est ce détail atroce qui a donné à sainte Agathe son attribut unique dans l'art chrétien — la jeune femme présentant, sur un plateau, ses deux seins coupés —, et qui l'a rendue patronne des femmes atteintes du cancer du sein et de tous ceux qui souffrent dans leur chair. Mais la tradition ajoute aussitôt le contrepoint lumineux : la nuit suivante, l'apôtre saint Pierre lui apparut en prison et guérit ses blessures[2][3].
Agathe est aussi la sainte du feu maîtrisé. Selon la tradition rapportée par la Passio et les chroniques catanaises, l'année suivant sa mort — en février 252 dans la chronologie reçue —, l'Etna entra en éruption et un fleuve de lave descendit vers Catane ; les habitants saisirent le voile qui couvrait son tombeau et le brandirent contre les flammes, qui s'arrêtèrent net[4][5]. Depuis dix-sept siècles, Catane la vénère comme sa protectrice contre le volcan, et sa fête, chaque 5 février, y demeure l'une des plus grandes fêtes populaires de la chrétienté.
Cet article présente la sainte elle-même : le contexte de son martyre sous Dèce, son refus des noces et de l'idolâtrie, le récit de sa passion et de la guérison par saint Pierre, le voile et l'Etna, puis son culte — sa place au Canon de la messe, l'aventure de ses reliques entre Catane et Constantinople, les pains de sainte Agathe et son patronage. Pour l'autre grande vierge sicilienne, sa dévote et sa jumelle dans l'histoire, voir sainte Lucie ; pour d'autres vierges-martyres de la même Église persécutée, voir sainte Agnès et sainte Cécile.
Qui est sainte Agathe ?
L'une des sept femmes du Canon romain
La place de sainte Agathe dans l'Église ne se mesure pas d'abord à ses tableaux, mais à la liturgie. Depuis l'Antiquité, la première Prière eucharistique — le Canon romain — nomme, après les apôtres et les premiers papes martyrs, une courte liste de sept saintes femmes : Félicité, Perpétue, Agathe, Lucie, Agnès, Cécile et Anastasie[6][7]. Être inscrite à ce catalogue, c'est appartenir au tout petit nombre de martyrs dont le nom est prononcé, jour après jour, à chaque messe célébrée selon ce Canon à travers le monde. Cette liste est stabilisée au plus tard sous le pontificat de saint Grégoire le Grand (590-604)[8].
Agathe y occupe une position d'honneur : elle est citée avant Lucie et Agnès, les deux autres grandes vierges-martyres. Dès le Ve siècle, son culte a débordé la Sicile : la Catholic Encyclopedia note que « sa vénération comme sainte s'était, même dans l'Antiquité, répandue bien au-delà de sa ville natale »[9]. Pour une jeune fille de province morte obscurément dans une prison de Catane, c'est un rayonnement extraordinaire — le signe qu'un fait réel et bouleversant s'est imposé à la mémoire de toute l'Église.
La sainte de Catane et le nom « la bonne »
Le nom d'Agathe vient du grec agathê, « la bonne, l'excellente »[10]. Les Pères et les liturgistes ont vu dans ce nom un programme : elle est « bonne » par nature et par grâce, offerte tout entière à Dieu. La liturgie de sa fête, dans l'ancien rite, joue longuement sur ce nom — « bona », la bonne — pour désigner celle qui a préféré perdre son corps plutôt que son âme.
Agathe est catanaise. Sa ville, au pied de l'Etna, l'a toujours revendiquée comme sa fille et sa reine : on l'y appelle familièrement « Sant'Àjita » et « a Santuzza », « la petite sainte ». La rivalité est ancienne avec Palerme, qui a longtemps prétendu, elle aussi, l'avoir vue naître ; mais la tradition majoritaire, suivie par la Catholic Encyclopedia et par le culte lui-même, place à Catane et sa naissance et sa mort[11][12].
Les sources de sa vie
Comme pour la plupart des martyrs des origines, il faut distinguer deux niveaux. D'un côté, un noyau historique solide : une vierge nommée Agathe, martyrisée à Catane, dont le culte est attesté très tôt et très largement. De l'autre, un récit hagiographique développé, la Passio sanctae Agathae, rédigée aux Ve-VIe siècles, qui met en scène le détail du procès, les dialogues et les miracles.
La Catholic Encyclopedia est franche sur ce point : « nous ne possédons aucune information sûre concernant les détails de sa glorieuse mort », et les Acta latins « n'ont aucune prétention à la crédibilité historique » dans leur menu romanesque[13]. Mais l'ancienneté du culte, elle, ne fait pas de doute :
| Témoin | Date | Nature | Ce qu'il atteste |
|---|---|---|---|
| Martyrologium Hieronymianum et Martyrologium Carthaginiense | Ve-VIe s. | Martyrologes anciens | Le culte d'Agathe au 5 février, sa fête déjà fixée[14] |
| Canon romain de la messe | au plus tard v. 600 | Prière eucharistique de Rome | Agathe nommée parmi les sept saintes femmes[15] |
| Passio sanctae Agathae | Ve-VIe s. | Récit du martyre (latin et grec) | Le procès, Quintien, Aphrodisie, les seins tranchés, la vision de Pierre[16][17] |
| Venance Fortunat | VIe s. | Poète et évêque de Poitiers | Célèbre Agathe dans ses vers, signe d'un culte déjà occidental[18] |
| Aldhelm de Sherborne | VIIe s. | De laude virginitatis | La cite parmi les grandes vierges, preuve d'un rayonnement jusqu'en Angleterre[19] |
La convergence est claire : bien avant que la Passio n'habille son histoire de dialogues, Agathe était déjà l'une des martyres les plus célèbres de la chrétienté. Le récit détaillé qui suit doit donc se lire pour ce qu'il est : la mémoire chrétienne d'un martyre réel, transmise avec la liberté propre à l'hagiographie ancienne, mais fidèle à un fait certain — une vierge de Catane morte pour le Christ.
Le contexte : la Sicile et la persécution de Dèce
La persécution de Dèce (250-251)
Agathe meurt sous l'empereur Dèce, dont la persécution (250-251) fut la première générale et systématique de l'histoire de l'Église. Par un édit de 250, Dèce ordonna à tous les habitants de l'Empire de sacrifier aux dieux et de se procurer un certificat (libellus) attestant qu'ils l'avaient fait. Le refus valait la torture et la mort. Cette épreuve frappa toute la chrétienté — c'est la même persécution qui vit le martyre du pape saint Fabien et l'apostasie de nombreux lapsi[20]. La Sicile, riche province romaine grenier de Rome, n'y échappa pas.
La Catholic Encyclopedia retient, « comme reposant probablement sur une tradition ancienne », que le martyre d'Agathe se situe « durant la persécution de Dèce (250-253) »[21]. C'est donc vers 251 qu'il faut placer sa mort, à Catane, alors qu'elle avait, selon la tradition, une vingtaine d'années.
Une vierge de la noblesse de Catane
La Passio fait d'Agathe une enfant de famille noble, riche et chrétienne[22]. Ce détail éclaire tout le drame : belle, bien née, héritière, elle est un parti convoité. Mais Agathe a fait, très jeune, le vœu de virginité : elle s'est donnée au Christ et ne veut appartenir à personne d'autre. Sa beauté et sa fortune, qui devraient faire son bonheur mondain, vont devenir la cause de sa passion, car elles attisent la convoitise d'un homme puissant.
Ce type — la jeune fille noble qui refuse les noces païennes au nom d'un Époux invisible — est celui des grandes vierges-martyres romaines : Agnès à Rome, Lucie à Syracuse, Agathe à Catane. Chez elles, le refus religieux d'adorer les idoles et le refus intime de livrer leur corps ne font qu'un : elles se sont déjà données, tout entières, à un autre.
Le martyre de sainte Agathe
Le refus de Quintien
Le persécuteur d'Agathe est Quintien (Quintianus), gouverneur de Sicile. La Passio le peint comme un homme de basse extraction, avide et sensuel, qui convoite à la fois la beauté, la fortune et le rang de la jeune fille : l'épouser lui donnerait tout à la fois[23][24]. Il croit d'abord tenir un moyen simple : puisqu'Agathe est chrétienne, l'édit de Dèce la met à sa merci. Ou elle cède, ou elle meurt.
Mais Agathe ne cède pas. À l'homme qui lui promet honneurs et plaisirs, elle oppose une liberté qui le dépasse : selon la Passio, étant l'esclave du Christ, elle est plus libre que tous, car cette servitude est la plus haute noblesse[25].
La maison d'Aphrodisie
Puisque la menace ne suffit pas, Quintien change de méthode. Il confie Agathe à une entremetteuse nommée Aphrodisie et à ses filles, tenancières d'un lieu de débauche, pour qu'elles brisent, par la séduction et la corruption, la volonté de la vierge[26][27]. Pendant un mois, on assiège Agathe de flatteries, de promesses et de menaces. En vain : sa fermeté épuise ses corruptrices. Aphrodisie finit par avouer à Quintien qu'elle échoue, que cette jeune fille a « la tête plus dure que le roc » et qu'on ne la fera pas changer.
Ce séjour forcé dans la maison de débauche — que la martyre traverse sans être souillée — est le pendant catanais du lupanar d'Agnès à Rome et de l'immobilité miraculeuse de Lucie à Syracuse : dans les trois cas, Dieu défend lui-même la pureté de sa vierge, et l'outrage projeté se retourne en démonstration de sa protection.
Les seins tranchés et la parole d'Agathe
Furieux, Quintien fait alors comparaître Agathe et la soumet à la torture : le chevalet, les crochets, les brûlures. Selon la Passio, la sainte y trouve une grande joie : comme le grain ne parvient au grenier qu'après avoir été battu et vanné, son âme ne peut entrer dans la béatitude que si son corps est livré aux souffrances[28].
Devant tant de constance, Quintien ordonne le supplice qui restera à jamais attaché au nom d'Agathe : lui arracher les seins à l'aide de tenailles[29][30]. C'est alors que la martyre, du fond de sa douleur, lance au tyran une parole d'une audace fulgurante, qui dénonce l'obscénité même de son geste : il n'a pas honte, lui dit-elle en substance, de mutiler dans une femme ce qu'il a lui-même sucé au sein de sa mère[31].
Cette réplique — qui oppose la brutalité de l'homme à la source même de la vie qu'il méprise — a traversé les siècles. Elle dit tout du renversement opéré par le martyre : la victime domine son bourreau, non par la force, mais par la vérité.
La vision de saint Pierre
Renvoyée en prison, mutilée et saignante, Agathe est laissée sans soins, sur l'ordre de Quintien qui lui interdit médecin et nourriture. C'est alors qu'a lieu le miracle qui illumine tout son martyre. Au cœur de la nuit, un vieillard entre dans son cachot, précédé d'un enfant qui porte une lumière, et lui propose de soigner ses plaies. Agathe refuse d'abord : jamais elle n'a laissé une main d'homme toucher son corps. Le vieillard sourit et se fait connaître : c'est un apôtre du Christ, venu la guérir en son nom[32].
À ces mots, l'apôtre Pierre disparaît, et Agathe constate que ses seins lui ont été rendus et toutes ses blessures guéries[33][34]. La prison s'emplit d'une lumière si vive que les gardes s'enfuient, épouvantés, laissant la porte ouverte ; mais Agathe refuse de fuir, voulant « ne pas perdre la couronne de la patience ». Cette guérison par le prince des apôtres n'est pas un simple prodige consolateur : elle scelle l'appartenance d'Agathe à l'Église du Christ et fait de saint Pierre lui-même le garant de sa sainteté.
La mort en prison
Le lendemain, Quintien, apprenant qu'Agathe est guérie, ordonne un dernier supplice : on la roule nue sur des tessons brûlants mêlés de braises[35][36]. Au même instant, un violent séisme secoue Catane ; deux murs s'effondrent et ensevelissent les conseillers du gouverneur, tandis que le peuple, épouvanté, réclame la fin des tortures. Quintien, effrayé, fait ramener Agathe en prison. Là, la vierge élève une dernière prière et rend son âme à Dieu, vers le 5 février 251.
Selon la Passio, elle confie alors son âme au Seigneur qui l'a protégée depuis le berceau, arrachée à l'amour du monde et rendue patiente dans les souffrances.[37]
Ainsi meurt Agathe : non pas décapitée d'un coup, comme Agnès, mais usée par les tortures et emportée dans sa prison, fidèle jusqu'au dernier souffle. La violence de Rome s'est acharnée sur son corps ; elle n'a pu atteindre son âme.
Le voile, l'Etna et la tablette de l'ange
La tablette : « Mentem sanctam, spontaneam »
Selon la Passio, tandis qu'on ensevelissait le corps d'Agathe, un jeune homme vêtu de soie — un ange, dit la tradition — apparut près du tombeau et y déposa une tablette de marbre portant une inscription mystérieuse[38][39] :
« Esprit saint et spontané, honneur à Dieu et libération de la patrie. » — Tablette de l'ange, Passio sanctae Agathae[40]
Cette formule — que la tradition résume par les initiales M.S.S.H.D.E.P.L. — a connu une fortune immense. On la retrouva gravée, jusqu'au XVIIIe siècle, sur d'innombrables cloches d'Italie et d'Europe : Agathe étant invoquée contre le feu et la foudre, son épitaphe protégeait les clochers[41]. Surtout, elle annonce d'avance ce qui va faire la gloire particulière de la sainte : elle sera la libératrice de sa patrie, la protectrice de Catane.
Le voile contre le feu de l'Etna (février 252, selon la tradition)
Selon la Passio, reprise par la Légende dorée, l'annonce se réalise l'année suivant son martyre : au début de février — soit, dans la chronologie traditionnelle, en février 252 —, l'Etna entre en éruption et un torrent de lave descend, inexorable, vers Catane. Alors, chrétiens et païens confondus courent au tombeau de la martyre, saisissent le voile (velo) qui recouvre sa sépulture et le brandissent, comme un étendard, face au fleuve de feu. La lave s'arrête net, épargnant la ville[42][43][44].
Ce miracle est devenu le cœur de la dévotion catanaise. Depuis dix-sept siècles, chaque fois que l'Etna menace la ville, on sort le voile — aujourd'hui conservé comme relique insigne — et on le porte en procession contre la lave. Les chroniques rapportent plusieurs interventions au fil des siècles, notamment lors des grandes éruptions du XVIIe siècle. La Catholic Encyclopedia le note sobrement : « dans toute la région autour de l'Etna, elle est invoquée contre les éruptions du volcan »[45]. La sainte du feu intérieur — celui de la charité qui l'a fait tenir sous la torture — est devenue la sainte qui maîtrise le feu de la terre.
Culte, reliques et rayonnement
Un culte attesté dès l'Antiquité
Le rayonnement d'Agathe est l'un des plus précoces de toute l'hagiographie. Dès le Ve siècle, sa fête du 5 février figure dans les plus anciens martyrologes de l'Église, l'Hiéronymien et le Carthaginiense[46]. À Rome même, le pape Symmaque (498-514) lui dédie une église, et surtout saint Grégoire le Grand, à la fin du VIe siècle, fait reconsacrer au culte catholique l'ancienne église arienne du Quirinal, connue depuis sous le nom de Sant'Agata dei Goti (« Sainte-Agathe-des-Goths »)[47]. Le poète Venance Fortunat, en Gaule, la chante dans ses vers ; l'Anglais Aldhelm, au VIIe siècle, la range parmi les grandes vierges dans son traité De laude virginitatis[48]. En moins de trois siècles, la petite martyre de Catane est vénérée de la Sicile à l'Angleterre.
Le vol et le retour des reliques (1040-1126)
L'histoire des reliques d'Agathe est un roman à elle seule. En 1040, le général byzantin Georges Maniakès, ayant repris la Sicile aux Arabes, fait main basse sur les deux plus grands trésors de l'île : les corps de sainte Agathe de Catane et de sainte Lucie de Syracuse. Il les envoie à Constantinople, espérant regagner par ce présent la faveur de l'empereur[49][50].
Les reliques d'Agathe demeurent près d'un siècle en exil. Puis, en 1126, deux soldats ayant servi dans l'armée byzantine et dévots de la sainte — Gisliberto (dit aussi Gilberto) et Goselmo, l'un d'origine française, l'autre natif de Gallipoli — ramènent secrètement ses restes de Constantinople en Sicile et les remettent à l'évêque Maurice au château d'Aci. Le 17 août 1126, les reliques rentrent triomphalement à Catane, où elles reposent depuis dans la cathédrale dédiée à la sainte[51]. Cet anniversaire du retour — la Sant'Agata d'Agosto — est resté, avec le 5 février, l'une des deux grandes dates du culte catanais.
La fête de Catane et les pains de sainte Agathe
La fête de sainte Agathe, chaque 5 février (avec un prolongement au 17 août), est l'une des plus grandes fêtes religieuses populaires du monde catholique, rassemblant des centaines de milliers de fidèles. Le buste-reliquaire d'argent et la châsse sont portés à travers la ville sur une lourde vara, tirée par des milliers de dévots vêtus de la robe blanche traditionnelle, au cri de « Cittadini, semu tutti divoti tutti ! »[52].
La fête a aussi ses douceurs, toutes marquées par la mémoire du martyre. On y prépare les célèbres minne di Sant'Agata (« seins de sainte Agathe ») : de petits gâteaux ronds, glacés de blanc et surmontés d'une cerise confite, qui évoquent avec une tendresse toute sicilienne le supplice de la sainte[53]. On y bénit aussi des pains — les pani di Sant'Agata — distribués aux fidèles, prolongeant le geste antique de la bénédiction du pain le jour de sa fête. De l'horreur du supplice, la piété populaire a tiré des symboles de vie, de nourriture et de consolation.
Iconographie et patronages
Dans l'art, sainte Agathe est immédiatement reconnaissable : on la représente en jeune femme tenant un plateau (ou un livre) sur lequel reposent ses deux seins tranchés — attribut si singulier qu'au Moyen Âge on le confondit parfois avec deux pains ou deux cloches, d'où le lien renforcé avec la bénédiction du pain et des cloches[54]. Ses autres attributs sont la tenaille (ou les grandes pinces) de son supplice, la palme du martyre, le voile et parfois le flambeau ou les braises. Les plus grands peintres — Zurbarán, Sebastiano del Piombo, Le Tiepolo, Guido Cagnacci — ont fixé son image de dignité douloureuse et sereine.
Son patronage découle tout entier de son histoire. Elle est la patronne de Catane, de Malte, de Saint-Marin et du Molise[55]. À cause de ses seins tranchés, elle est invoquée par les femmes atteintes de maladies du sein — et, aujourd'hui, elle est devenue une figure de prière familière pour les malades du cancer du sein[56]. À cause du voile et de l'Etna, elle protège contre le feu, les éruptions volcaniques, les séismes et la foudre — d'où son lien avec les fondeurs de cloches. Elle est enfin la patronne des nourrices et des orfèvres. Rarement une sainte aura tissé un lien aussi direct entre la nature de son supplice et la nature de sa protection.
Une lecture anthropologique : feu, sang, lait
La légende de sainte Agathe a aussi retenu l'attention de l'ethnologie religieuse. Dans une étude parue en 1993 dans la Revue des sciences sociales de la France de l'Est, l'ethnologue Isabelle Bianquis-Gasser analyse la fête catanaise du 5 février comme la synthèse de trois symboles de fécondité : le feu de l'Etna, que la sainte maîtrise chaque année à la date anniversaire de sa mort ; le sang versé par le martyre des seins tranchés ; et le lait, puisqu'Agathe, patronne des nourrices, reste invoquée pour la lactation et la guérison des seins[57]. Cette lecture ne concurrence pas le sens surnaturel du culte — le miracle du voile contre la lave, la guérison par l'apôtre saint Pierre — mais éclaire pourquoi la piété populaire a associé si étroitement, dans les minne di Sant'Agata comme dans les invocations des nourrices, la blessure de la martyre à la vie qu'elle protège désormais.
- vers 231Naissance à CataneDans une famille noble et chrétienne
Agathe naît à Catane, en Sicile, riche et bien née, dans une famille chrétienne ; très jeune, elle voue sa virginité au Christ.[58]
- 250L'édit de DèceLe déclenchement de la persécution générale
L'empereur Dèce ordonne à tous de sacrifier aux dieux sous peine de mort ; la première persécution systématique frappe toute l'Église.[59]
- vers 251Le refus de QuintienL'esclave du Christ, et libre
Le gouverneur Quintien convoite Agathe ; éconduit, il la fait livrer à la maison d'Aphrodisie pour la corrompre — sans succès.[60]
- vers 251La torture et les seins tranchésLa parole au tyran
Agathe est torturée puis mutilée ; elle reproche à Quintien de mutiler dans une femme ce qu'il a lui-même reçu de sa mère[61]
- vers 251La vision de saint PierreGuérie dans son cachot
La nuit, l'apôtre Pierre apparaît à Agathe en prison et guérit ses blessures au nom du Christ.[62]
- 5 février ~251La mort en prisonAprès le supplice des tessons
Roulée sur des tessons brûlants tandis qu'un séisme ébranle Catane, Agathe est ramenée au cachot où elle rend son âme à Dieu.[63]
- février 252 (tradition)Le voile arrête l'EtnaLa libératrice de sa patrie
Selon la Passio, l'année suivant sa mort, la lave de l'Etna menace Catane ; le voile du tombeau, brandi contre le feu, arrête la coulée.[64]
- v. 590-604Le Canon romainNommée à chaque messe
Au plus tard sous saint Grégoire le Grand, Agathe figure parmi les sept saintes femmes du Canon de la messe.[65]
- 1040Le vol des reliquesGeorges Maniakès les emporte à Constantinople
Le général byzantin Maniakès envoie les corps d'Agathe et de Lucie à Constantinople.[66]
- 17 août 1126Le retour à CataneGisliberto et Goselmo
Pourquoi prier sainte Agathe aujourd'hui ?
À plus de dix-sept siècles de distance, sainte Agathe parle avec une force intacte. Elle est d'abord la sainte de la liberté intérieure. À l'homme qui détient sur elle tous les pouvoirs — la richesse, le rang, la vie et la mort —, elle oppose une réponse que rien ne peut lui prendre : donnée au Christ comme son esclave, c'est dans cette servitude qu'elle est libre[68]. Sa virginité n'est pas un refus d'aimer, mais un amour plus grand, exclusif, qui la rend imprenable. Dans un monde qui confond la liberté avec l'absence de tout lien, Agathe témoigne que le seul lien qui libère vraiment est celui qui unit à Dieu.
Elle est ensuite la sainte de tous ceux qui souffrent dans leur chair. Mutilée précisément là où une femme donne et nourrit la vie, elle est devenue, à travers les siècles, la patronne des malades du sein et l'amie de toutes les femmes que la maladie ou la violence atteignent dans leur dignité corporelle. Sa réplique au bourreau — qui ose mutiler ce qu'il a lui-même reçu d'une mère — n'est pas seulement une insolence héroïque : c'est la défense de la dignité du corps féminin, méprisé et pourtant sacré, source de toute vie humaine[69]. À ceux qui souffrent, Agathe montre que le corps blessé peut devenir, dans le Christ, un corps glorieux : ses seins lui sont rendus par la main d'un apôtre.
Elle est enfin la sainte du feu maîtrisé. Contre l'Etna, contre l'incendie, contre tout ce qui menace de tout emporter, Catane a appris à brandir son voile et à espérer. Ce geste dit une conviction très simple : que l'intercession des saints n'est pas une image pieuse, mais une force réelle, capable d'arrêter la lave elle-même. Sainte Agathe, qui a traversé le feu de la torture sans se laisser consumer intérieurement, demeure pour tous celle qui, du milieu des flammes, garde le cœur en paix.
La Passio lui prête cette parole, qui résume, mieux qu'aucune autre, ce que l'Église a toujours vénéré dans la vierge de Catane : ses tourments sont sa joie, comme le grain battu avant d'être porté au grenier.[70]
Pour aller plus loin
- Sainte Lucie (v. 283-304) — l'autre grande vierge-martyre de la Sicile, dévote de sainte Agathe, dont les reliques furent volées et exilées en même temps que les siennes.
- Sainte Agnès (v. 291-v. 304) — enfant-martyre de Rome sous la persécution de Dioclétien, dont le miracle du lupanar fait écho à la maison d'Aphrodisie.
- Sainte Cécile — vierge et martyre romaine, nommée avec Agathe au Canon de la messe.
- Saint Pierre l'Apôtre — le prince des apôtres, qui apparut à Agathe dans sa prison pour guérir ses blessures.
- Saint Grégoire le Grand (540-604) — pape sous lequel se fixe la liste des saintes femmes du Canon romain où figure sainte Agathe.
Notes et références
Catholic Encyclopedia, article « St. Agatha », newadvent.org/cathen/01203c.htm : martyre de Catane, l'une des plus vénérées vierges-martyres de l'Antiquité chrétienne ; martyre placé « probablement d'après une tradition ancienne » sous la persécution de Dèce (250-253) ; « nous ne possédons aucune information sûre concernant les détails de sa glorieuse mort » et les Acta latins (Quintianus, etc.) « n'ont aucune prétention à la crédibilité historique » ; ablation des seins devenue son attribut iconographique ; vision de saint Pierre qui la guérit ; mort en prison ; fête au 5 février attestée dans le Martyrologium Hieronymianum et le Martyrologium Carthaginiense ; culte répandu « même dans l'Antiquité bien au-delà de sa ville natale » ; patronne de Catane, invoquée contre les éruptions de l'Etna ; nommée au Canon de la messe.
1 2 4 6 9 11 13 14 16 20 21 23 26 29 33 35 38 42 45 46 56 58 59 63Jacques de Voragine, La Légende dorée (Legenda aurea, vers 1260-1266), chapitre sur sainte Agathe, d'après la Passio sanctae Agathae ; texte anglais de W. Caxton (éd. Temple Classics, d'après F. S. Ellis) reproduit sur christianiconography.info/goldenLegend/agatha.pdf. Les paroles prêtées à la sainte sont rendues dans cet article en paraphrase, d'après les passages précis suivants : § de l'étymologie du nom (« servage is sovereign noblesse ») ; § du second interrogatoire (« like as the wheat may not be put in the garner… ») ; § de la guérison en prison (le vieillard se révèle apôtre du Christ) ; § du martyre et de la prière finale (« take my spirit… »).
3 25 28 32 34 37 62 68 70Le voile et l'Etna : selon la tradition rapportée par la Passio et les chroniques catanaises — reprise par la Légende dorée, ch. sainte Agathe, § du miracle (Caxton : « at the beginning of February, the year after her martyrdom… which was the day of her feast ») —, l'année suivant la mort d'Agathe (février 252 dans la chronologie traditionnelle), une éruption de l'Etna menace Catane ; les habitants brandissent le voile de son tombeau contre la coulée de lave, qui s'arrête. D'où son patronage contre le feu, les éruptions et la foudre. Cf. Catholic Encyclopedia, « St. Agatha » (« throughout the region around Mt. Etna she is invoked against the eruptions of the volcano »), newadvent.org/cathen/01203c.htm.
5 43 64Canon romain (Prière eucharistique I du Missel romain), section Nobis quoque peccatoribus : liste des sept saintes femmes nommées après les apôtres et les martyrs — Félicité, Perpétue, Agathe, Lucie, Agnès, Cécile, Anastasie. La composition de cette liste est stabilisée au plus tard sous le pontificat de saint Grégoire le Grand (590-604), qui donna au Canon romain sa forme quasi définitive. Cf. Catholic Encyclopedia, « Canon of the Mass ».
7 8 15 65Étymologie du nom : Agatha vient du grec agathê / agathos, « bon, excellent » ; d'où le jeu, dans la liturgie ancienne, sur bona, « la bonne ». Cf. notices Agatha of Sicily (en.wikipedia.org) et Catholic Encyclopedia, « St. Agatha ».
10Notices de synthèse Agatha of Sicily (en.wikipedia.org/wiki/Agatha_of_Sicily) et Agathe de Catane (fr.wikipedia.org/wiki/Agathe_de_Catane) : dispute Catane / Palerme sur le lieu de naissance ; témoins anciens du culte (Venance Fortunat au VIe s., Aldhelm de Sherborne au VIIe s. dans le De laude virginitatis) ; église romaine de Sant'Agata dei Goti reconsacrée par saint Grégoire le Grand ; iconographie (seins sur un plateau, tenaille, palme, voile) et confusion médiévale avec des pains ou des cloches ; minne di Sant'Agata (gâteaux) et pani di Sant'Agata ; patronages (Catane, Malte, Saint-Marin, Molise ; nourrices, fondeurs de cloches, orfèvres ; contre le feu, les séismes, les éruptions et le cancer du sein).
12 18 19 47 48 49 53 54Passio sanctae Agathae, récit hagiographique du martyre en recensions latine et grecque (Ve-VIe siècles), source de tous les développements narratifs : le gouverneur Quintien convoitant la beauté, la fortune et le rang de la vierge ; l'entremetteuse Aphrodisie et ses filles chargées de la corrompre pendant un mois ; les tortures, l'ablation des seins à la tenaille, le supplice des tessons brûlants ; le séisme de Catane ; la tablette de marbre déposée par un jeune homme au tombeau. La critique historique traite ces détails avec prudence tout en reconnaissant l'ancienneté du noyau (une vierge de Catane martyrisée sous Dèce). Cf. Catholic Encyclopedia, « St. Agatha ».
17 22 24 27 30 36 39 60Parole prêtée à sainte Agathe lors de l'ablation des seins, transmise par la Passio sanctae Agathae et reprise par la Légende dorée, ch. sainte Agathe, § du second interrogatoire (Caxton : « hast thou no shame to cut off that in a woman which thou didst suck in thy mother »), rendue dans cet article en paraphrase. Texte sur christianiconography.info/goldenLegend/agatha.pdf.
31 61 69L'inscription de la tablette : « Mentem sanctam, spontaneam, honorem Deo et patriae liberationem » (« Esprit saint et spontané, honneur à Dieu et libération de la patrie »), résumée par les initiales M.S.S.H.D.E.P.L. Selon la Passio, reprise par la Légende dorée (ch. sainte Agathe, § de l'ensevelissement ; Caxton : « Mentem sanctam, spontaneam, honorem deo dedit et patriæ liberationem fecit »), elle fut déposée par un ange sur le tombeau d'Agathe. Devenue l'« épitaphe de sainte Agathe », elle fut gravée jusqu'au XVIIIe siècle sur de nombreuses cloches d'Italie et d'Europe, la sainte étant invoquée contre le feu et la foudre. Cf. texte sur christianiconography.info/goldenLegend/agatha.pdf et notice Agathe de Catane (fr.wikipedia.org).
40 41The Cult of Saints in Late Antiquity, projet de l'Université d'Oxford (Faculty of History), notice E02035, The Latin Martyrdom of Agatha : ce texte, rédigé probablement à Catane entre le Ve et le VIIe siècle, raconte qu'un ange déposa une inscription prophétique sur le tombeau d'Agathe annonçant ses pouvoirs protecteurs, puis que des habitants fuyant l'éruption de l'Etna prirent le voile de sa sépulture et l'opposèrent à la coulée de lave, qui s'arrêta et se divisa. Cf. csla.history.ox.ac.uk/record.php?recid=E02035.
44Histoire des reliques : en 1040, le général byzantin Georges Maniakès, après avoir repris la Sicile aux Arabes, fait transférer à Constantinople les corps de sainte Agathe de Catane et de sainte Lucie de Syracuse. En 1126, deux soldats ayant servi dans l'armée byzantine — Gisliberto (dit aussi Gilberto) et Goselmo, l'un d'origine française, l'autre natif de Gallipoli — ramènent les restes d'Agathe en Sicile et les remettent à l'évêque Maurice au château d'Aci ; le 17 août 1126, les reliques rentrent à Catane, où elles reposent dans la cathédrale, dans le busto reliquiario d'argent (XIVe s.) et la châsse portée en procession lors de la grande fête. Cette date du 17 août (Sant'Agata d'Agosto) a été célébrée pour son IXe centenaire en août 2026 avec le cardinal Parolin comme légat pontifical. Cf. notices Sant'Agata et Festa di sant'Agata (it.wikipedia.org), Agatha of Sicily (en.wikipedia.org : translation commémorée le 17 août) et EWTN/ChurchPOP, « Pope Leo XIV Sends Cardinal Parolin to Catania for 900th Anniversary of Saint Agatha's Relics » (août 2026).
50 51 52 66 67Encyclopaedia Britannica, article « Saint Agatha » : notice biographique de référence confirmant le martyre sous Dèce à Catane, l'ablation des seins, la guérison miraculeuse et le patronage de la sainte (Catane, Malte, Saint-Marin, Molise) contre les éruptions de l'Etna. Cf. britannica.com/biography/Saint-Agatha.
55Isabelle Bianquis-Gasser, « La légende de sainte Agathe : le feu, le sang, le lait », Revue des sciences sociales de la France de l'Est, n° 20, 1993, p. 178-183 (DOI 10.3406/revss.1993.3592) : analyse ethnologique de la fête catanaise du 5 février comme synthèse des trois symboles de fécondité que sont le feu (Etna), le sang (martyre des seins) et le lait (patronage des nourrices). Cf. persee.fr/doc/revss_0336-1578_1993_num_20_1_3592.
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