Saint Sébastien (vers 255 – vers 287/288) est l'un des martyrs les plus vénérés de l'Église primitive romaine et l'un des saints les plus représentés de tout l'art occidental. Officier de la garde prétorienne sous l'empereur Dioclétien, chrétien secret, il aurait passé sa carrière militaire à soutenir clandestinement les confesseurs emprisonnés avant d'être dénoncé, criblé de flèches, laissé pour mort, miraculeusement guéri, puis battu à mort pour avoir une seconde fois confessé le Christ devant l'empereur[1][2].
Son existence et son martyre romain sont historiquement assurés : son nom figure dès 354 dans la plus ancienne liste liturgique des martyrs de Rome, la Depositio Martyrum, et saint Ambroise de Milan prêche sur lui à la fin du IVe siècle[3][4]. Le récit détaillé de sa vie, lui, nous vient d'une Passion du Ve siècle, vénérable mais embellie, qu'il faut lire pour ce qu'elle est : une grande page d'hagiographie chrétienne, fidèle dans son noyau, parée dans ses détails[5].
Cet article présente le saint lui-même : son origine, sa vocation cachée de soldat du Christ, son apostolat auprès des prisonniers, son double martyre, sa guérison par sainte Irène, sa sépulture sur la Via Appia, sa puissante intercession contre la peste et sa place unique dans l'art chrétien. Pour le lieu de sa sépulture, voir les catacombes chrétiennes de Rome ; pour ses compagnons de l'Église romaine persécutée, voir saint Laurent, sainte Agnès et sainte Cécile.
Qui est saint Sébastien ?
Un martyr deux fois immolé
Sébastien occupe une place singulière dans le martyrologe romain : il est l'un des très rares saints à avoir, selon la tradition, subi deux fois le supplice. Condamné à mourir percé de flèches, il survit ; guéri, il revient volontairement affronter l'empereur et meurt cette fois sous les coups de bâton[6][7]. Cette particularité a marqué la mémoire chrétienne : Sébastien n'est pas seulement celui qui a accepté la mort, mais celui qui, ayant survécu, l'a de nouveau cherchée par fidélité au Christ.
L'image du jeune homme lié à un poteau, le corps hérissé de flèches mais le visage serein, est devenue l'une des plus célèbres de tout l'art occidental. Derrière elle se tient une réalité historique sobre : un officier de Rome, chrétien dans une armée païenne, qui a préféré la mort à l'apostasie à la veille de la dernière et la plus violente des persécutions impériales.
L'un des saints les plus peints de la Renaissance
Peu de saints ont été aussi souvent représentés. Du Moyen Âge au Baroque, Sébastien inspire Mantegna, Botticelli, Le Pérugin, Antonello de Messine, Le Greco, Guido Reni et des centaines d'autres[8]. La raison est double : son martyre par les flèches offrait aux peintres un prétexte rare pour représenter le nu masculin dans un contexte sacré, et son patronage contre la peste en faisait, à chaque épidémie, le saint que l'on suppliait. Sa figure traverse ainsi toute l'histoire de l'art comme un point de rencontre entre la beauté du corps et l'épreuve de la chair.
Un patron contre la peste
C'est peut-être par là que Sébastien a le plus touché la piété populaire. Dès le VIIe siècle, on l'invoque comme protecteur contre les épidémies, et son culte explose à chaque retour de la peste, jusqu'aux grandes pandémies médiévales[9]. Les flèches qui l'avaient transpercé furent rapprochées des « flèches » du fléau que Dieu, dans l'Écriture, peut lancer sur les peuples — et le martyr qui avait survécu aux traits devint, dans l'imaginaire chrétien, celui qui pouvait en détourner d'autres.
Que sait-on vraiment ? Histoire et tradition
Le noyau historique : un martyr bien réel
Avant tout récit légendaire, il faut poser ce qui est historiquement solide. Sébastien n'est pas un personnage symbolique : son culte est attesté à Rome dès le milieu du IVe siècle, à une distance de moins de cent ans des faits. Son nom figure dans la Depositio Martyrum, la liste des fêtes des martyrs insérée dans le Chronographe de 354, le plus ancien calendrier liturgique romain conservé. On y lit, au XIII des calendes de février (20 janvier), la mention de sa déposition sur la Via Appia[10].
Cette inscription dans la liturgie romaine la plus ancienne garantit trois choses : Sébastien a existé, il est mort martyr, et il a été enterré sur la Via Appia, là où s'élève aujourd'hui la basilique qui porte son nom. Sur ce socle se rejoignent les deux témoins les plus anciens : la Depositio de 354 et saint Ambroise[11][12].
Le témoignage de saint Ambroise
Une génération après la Depositio, vers 386-390, saint Ambroise de Milan prêche sur le psaume 118 et donne, en passant, un détail précieux. Commentant le verset sur le courage des saints, il évoque Sébastien :
« Saint Sébastien, dont nous célébrons aujourd'hui le triomphe, était de Milan. Mais, à cette époque, le persécuteur étant peut-être absent, ou n'ayant pas commencé à persécuter, [Sébastien] comprit qu'il y avait là ou peu, ou pas de combat. Il partit pour Rome, où, à cause de l'ardeur de la foi, sévissaient de cruelles persécutions. C'est là qu'il souffrit. » — Saint Ambroise, Commentaire du Psaume 118, sermon 20[13]
Ce passage est capital : il prouve qu'à la fin du IVe siècle, Sébastien est déjà un saint célébré liturgiquement à Milan comme à Rome, et qu'on lui prête une origine milanaise. Ambroise, évêque de Milan et témoin presque contemporain, n'est pas un hagiographe tardif : son mot fixe la mémoire la plus ancienne.
La Passion de saint Sébastien : une source à lire avec discernement
Tout le récit détaillé — la garde prétorienne, les conversions, les flèches, la guérison par Irène, la bastonnade — provient d'un seul texte : la Passio sancti Sebastiani, rédigée à Rome au Ve siècle, longtemps attribuée à tort à saint Ambroise et que la critique rattache aujourd'hui plutôt au milieu d'Arnobe le Jeune (vers 430-450)[14][15].
Comment un catholique doit-il la recevoir ? Ni avec le scepticisme qui rejette tout ce qui est ancien et merveilleux, ni avec une crédulité qui prendrait chaque détail pour un procès-verbal. La Passio est une œuvre de dévotion et d'édification, écrite plus d'un siècle après les faits, qui amplifie et met en scène. Mais elle s'enracine dans un culte réel et une mémoire vivante : son noyau — un officier chrétien martyrisé à Rome sous la Tétrarchie — est parfaitement cohérent avec ce que nous savons par ailleurs. Les détails secondaires (noms des convertis, dialogues, péripéties) relèvent du genre hagiographique et ne sauraient être tenus pour de l'histoire au sens moderne, sans pour autant devoir être méprisés : ils transmettent le sens spirituel que la communauté chrétienne a reconnu dans son martyr.
L'historien et la piété peuvent donc coexister sans se contredire : le fait est sûr, le récit est vénérable, et le tri honnête entre les deux n'enlève rien à la sainteté du martyr.
Le contexte : Rome sous la Tétrarchie
Une armée païenne, des chrétiens nombreux
Sébastien sert sous Dioclétien (empereur de 284 à 305), qui inaugure le système de la Tétrarchie — le partage du pouvoir entre deux Augustes et deux Césars. Pendant les vingt premières années de son règne, l'Église connaît une relative paix, et les chrétiens sont nombreux jusque dans l'administration et l'armée impériale. C'est dans ce contexte qu'un officier pouvait, sans être aussitôt démasqué, professer secrètement la foi[16].
Mais en 303, poussé notamment par son César Galère, Dioclétien déclenche la Grande Persécution, la plus systématique et la plus sanglante de l'histoire romaine : destruction des églises, autodafé des Écritures, exigence du sacrifice aux dieux sous peine de mort. La tradition place le martyre de Sébastien dans les années qui précèdent ce déchaînement, vers 286-288[17][18].
Le « soldat du Christ » dans l'uniforme de César
Le destin de Sébastien condense une tension qui traverse tout le christianisme primitif : peut-on servir César et le Christ ? Beaucoup de martyrs des premiers siècles furent des soldats — saint Maurice et la légion thébaine, saint Georges, saint Martin avant sa conversion. Pour ces hommes, le serment militaire (sacramentum) rendu à l'empereur entrait en collision frontale avec la fidélité au seul vrai Roi. Sébastien incarne cette figure du miles Christi, le « soldat du Christ », qui retourne les vertus militaires — courage, discipline, fidélité au serment, mépris de la mort — vers leur fin véritable.
La vie de Sébastien selon la tradition
Origine et entrée dans l'armée
Sébastien naît vers 255 à Narbonne, en Gaule narbonnaise, mais il est élevé à Milan, dont saint Ambroise fait sa patrie[19][20]. Jeune homme de bonne famille, instruit et courageux, il s'engage dans l'armée romaine. Sa valeur le fait remarquer : il est admis dans la première cohorte de la garde prétorienne, le corps d'élite chargé de la protection de l'empereur, et reçoit le commandement d'une compagnie. Dioclétien et son co-empereur Maximien, ignorant tout de sa foi, l'aiment et l'estiment[21][22].
La Passio précise le motif de son engagement : il ne cherche ni la solde ni l'honneur, mais un poste d'observation pour secourir les chrétiens persécutés. L'uniforme lui ouvre les prisons et les prétoires ; il s'en sert comme d'une couverture pour soutenir les confesseurs.
L'apôtre clandestin des prisonniers
Le cœur du récit est cet apostolat caché. Sébastien visite les chrétiens emprisonnés, les réconforte, les affermit dans l'épreuve, et convertit au passage de nombreux païens — geôliers, fonctionnaires, parents des détenus.
L'épisode le plus célèbre est celui des frères jumeaux Marc et Marcellien, deux chrétiens condamnés à mort qui, sous les larmes de leurs parents et de leurs épouses venus les supplier d'abjurer pour avoir la vie sauve, commençaient à fléchir. Sébastien intervient alors par un discours qui est le sommet spirituel de la Passio :
« Ô vaillants soldats du Christ, ne perdez pas votre couronne éternelle pour de tendres caresses. » — Saint Sébastien aux martyrs Marc et Marcellien, Passion de saint Sébastien[23]
Il les exhorte à ne pas troquer l'éternité contre quelques années, à ne pas laisser l'amour des leurs les détourner de l'amour de Dieu. Les deux frères, raffermis, marchent au supplice — et, selon le récit, leur fermeté entraîne la conversion de tous les assistants[24].
Une cascade de conversions
Le discours de Sébastien déclenche, dans la Passio, une véritable moisson. Se convertissent et reçoivent le baptême :
- Nicostrate, greffier de la préfecture, et son épouse Zoé, muette depuis six ans, que Sébastien guérit miraculeusement de la parole ;
- Tranquillin, père des jumeaux, et leur mère Marcie ;
- Chromace, préfet de Rome, lui-même malade et guéri, qui libère ses prisonniers chrétiens et se retire de sa charge ;
- son fils Tiburce ;
- le geôlier Claude, et bien d'autres[25][26].
Ces récits de conversions en chaîne, typiques du genre, disent une vérité de fond : autour d'un témoin courageux, la foi se communique. Beaucoup de ces compagnons — Marc, Marcellien, Tiburce, Castule, Zoé — sont eux-mêmes honorés comme martyrs dans les anciens martyrologes romains[27].
Le double martyre
Premier supplice : les flèches
La foi de Sébastien finit par être dénoncée à Dioclétien. L'empereur, qui l'avait aimé, se sent personnellement trahi : il fait venir l'officier et lui reproche son ingratitude. Sébastien confesse alors ouvertement le Christ et reproche à l'empereur ses idoles. Furieux, Dioclétien le condamne à être conduit au champ de Mars, lié à un poteau, et percé de flèches par ses propres archers — d'origine, dit la tradition, mauritanienne[28][29].
« On le perça de tant de flèches qu'il était hérissé comme un hérisson, et, le tenant pour mort, on l'abandonna. » — Légende dorée, chapitre sur saint Sébastien[30]
Les archers le laissent pour mort. C'est cette scène — le jeune homme attaché à l'arbre ou à la colonne, le corps transpercé de traits — qui deviendra l'image canonique du saint dans toute l'histoire de l'art.
La guérison par sainte Irène
Mais Sébastien n'était pas mort. La nuit suivante, une veuve chrétienne, Irène — l'épouse du martyr Castule —, vient avec ses gens pour enlever le corps et lui donner une sépulture. Elle le découvre encore vivant. Elle le fait transporter dans sa maison et le soigne jusqu'à complète guérison[31][32].
Cet épisode a profondément marqué la dévotion et l'art : la scène de « saint Sébastien soigné par Irène » est devenue, du Caravage à Georges de La Tour, un sujet pictural à part entière, image de la charité qui relève le martyr. Irène elle-même est honorée comme sainte Irène de Rome.
Second martyre : la bastonnade et la Cloaca Maxima
Rétabli, Sébastien refuse de fuir. Au contraire, il se poste sur les marches du palais impérial et, lorsque les empereurs passent, les interpelle publiquement, leur reprochant la cruauté de leurs persécutions. Dioclétien, stupéfait de le voir vivant — il le croyait exécuté —, le fait saisir et ordonne cette fois qu'on le batte à mort à coups de bâton (fustibus), dans le cirque ou l'hippodrome du palais[33][34].
« Crois-tu donc, Sébastien, pouvoir nous échapper, toi que nous avions fait mettre à mort ? » — Dioclétien, retrouvant Sébastien vivant, d'après la Passion[35]
Pour empêcher tout culte, on jette son corps dans la Cloaca Maxima, le grand égout de Rome. La tradition raconte que le martyr apparut en songe à une noble dame, Lucine, lui révélant où retrouver sa dépouille et demandant à être enseveli « aux Catacombes », près des apôtres, sur la Via Appia. Lucine recueillit le corps et l'inhuma à l'endroit qui devint le sanctuaire ad catacumbas[36][37].
- vers 255NaissanceNarbonne, élevé à Milan
Sébastien naît en Gaule narbonnaise et grandit à Milan, dont saint Ambroise fait sa patrie.[38]
- vers 284Garde prétorienneOfficier de Dioclétien
Engagé dans l'armée, il est admis dans la garde d'élite de l'empereur, qui ignore sa foi.[39]
- vers 284-286Apostolat clandestinMarc, Marcellien et les conversions
Il soutient les chrétiens emprisonnés et convertit de nombreux païens, dont le préfet Chromace.[40]
- vers 286-288Premier supplicePercé de flèches
Dénoncé à Dioclétien, il est lié et criblé de flèches au champ de Mars, puis laissé pour mort.[41]
- vers 286-288Guérison par IrèneRecueilli encore vivant
La veuve Irène le découvre vivant et le soigne jusqu'à complète guérison.[42]
- vers 287-288Second martyreBattu à mort
Revenu confesser le Christ, il est battu à mort ; son corps est jeté dans la Cloaca Maxima.[43]
- vers 288Sépulture ad catacumbasVia Appia
Lucine, avertie en songe, inhume le martyr aux Catacombes, où s'élèvera sa basilique.[44]
- 354Première attestationDepositio Martyrum
Son nom figure au 20 janvier dans le plus ancien calendrier liturgique romain.[45]
La spiritualité de saint Sébastien
Le courage qui ne marchande pas
La leçon centrale de Sébastien est celle du courage surnaturel. Son discours aux jumeaux Marc et Marcellien dit tout : le tentateur n'attaque pas toujours par la peur, mais souvent par la tendresse — les larmes des proches, l'amour légitime de la vie, l'instinct de se préserver. Sébastien enseigne que l'amour de Dieu doit primer même sur les affections les plus saintes, non en les niant, mais en les ordonnant à leur fin.
Cette spiritualité rejoint la grande tradition de la persévérance finale. Comme le rappelle l'Écriture sur les épreuves et la fidélité jusqu'au bout :
« Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. » — Apocalypse 2, 10[46]
Le martyr deux fois offert
Le trait le plus saisissant de Sébastien est qu'il n'a pas considéré sa survie comme une dispense. Guéri des flèches, il aurait pu se cacher, fuir, attendre des temps meilleurs. Il choisit au contraire de retourner affronter l'empereur. Sa vie sauvée, il la rend de nouveau. C'est là une image puissante de l'offrande totale : le chrétien ne se reprend pas après s'être donné. Le sursis n'est pas une retraite, mais un délai pour mieux confesser.
Cette logique de l'offrande renouvelée éclaire le sens chrétien de la souffrance : non un absurde à fuir, mais une matière à transfigurer en amour. Sébastien ne cherche pas la douleur pour elle-même — il accepte de la traverser deux fois plutôt que de renier celui qu'il aime.
Le soldat retourné vers le vrai Roi
Sébastien sanctifie un état de vie que beaucoup jugeaient incompatible avec l'Évangile : le métier des armes. Sans déserter, il fait de la discipline militaire une école de fidélité au Christ. Il montre que la sainteté n'exige pas toujours de quitter le monde, mais d'y servir le bon Maître. Cette figure du soldat-saint nourrira pendant des siècles la spiritualité des chevaliers, des croisés et de tous ceux qui ont voulu mettre la force au service de la foi.
Culte, reliques et héritage
La basilique de la Via Appia
Sur le lieu de sa sépulture, ad catacumbas, s'élève dès le IVe siècle une grande basilique. Connue d'abord comme basilique des Apôtres — car la tradition y plaçait un séjour des corps de Pierre et Paul —, elle prend le nom de San Sebastiano fuori le Mura (Saint-Sébastien-hors-les-Murs) et devient l'une des sept églises de pèlerinage de Rome — jusqu'au Grand Jubilé de 2000, où saint Jean-Paul II lui substitue, dans l'itinéraire jubilaire, le sanctuaire de la Madonna del Divino Amore[47][48]. Sous elle s'étendent les célèbres catacombes de Saint-Sébastien, parmi les plus visitées de Rome.
Une « canonisation » avant la lettre
Sébastien n'a jamais été « canonisé » au sens moderne du mot : la procédure formelle de canonisation n'existe que depuis le Moyen Âge central. Comme tous les martyrs des premiers siècles, il a été reconnu saint par le culte liturgique lui-même : nom inscrit au calendrier romain dès 354[49], fête célébrée à Milan et à Rome au temps de saint Ambroise[50], basilique élevée sur sa tombe et souvenir consigné au Martyrologe romain[51]. Cette reconnaissance unanime et ininterrompue de l'Église, depuis plus de seize siècles, vaut ici canonisation.
Les reliques et leur diffusion
Le culte des reliques du martyr s'est largement répandu. Au IXe siècle, une partie de ses restes aurait été transférée par le pape à l'abbaye de Saint-Médard de Soissons, contribuant à diffuser sa dévotion dans tout l'Occident franc. Son chef (sa tête) est traditionnellement conservé aux Santi Quattro Coronati à Rome, et d'autres reliques sont vénérées en plusieurs sanctuaires[52]. Cette dissémination des reliques accompagne et amplifie son rayonnement comme protecteur des fidèles.
Le grand patron contre la peste
C'est au VIIe siècle que se fixe le patronage qui fera la gloire populaire de Sébastien. En 680, lors d'une terrible épidémie à Pavie, on érige un autel en son honneur dans l'église Saint-Pierre-aux-Liens, et le fléau cesse, rapporte Paul Diacre[53]. Dès lors, à chaque retour de la peste, on invoque Sébastien : le martyr percé de flèches devient, pour des siècles de chrétienté, comme un bouclier dressé contre les traits invisibles de l'épidémie.
Au Moyen Âge, pendant la Peste noire (1347-1352) et ses retours, des confréries entières se placent sous sa protection, et d'innombrables chapelles, retables et processions lui sont dédiées. La logique symbolique est claire : la peste était volontiers représentée comme une pluie de flèches lancées du ciel ; or Sébastien avait survécu aux flèches. Celui qui avait vaincu les traits des hommes pouvait détourner ceux du fléau[54].
Iconographie : l'un des saints les plus représentés
L'art a fait de Sébastien l'un de ses sujets de prédilection. Les premières images, paléochrétiennes et byzantines, le montrent en vieillard barbu, comme à Saint-Pierre-aux-Liens de Rome[55]. Mais à partir de la Renaissance, il devient le jeune éphèbe au corps idéal, lié à une colonne, percé de flèches — image qui permettait aux maîtres de conjuguer dévotion et étude du nu antique.
| Œuvre | Artiste | Date | Particularité |
|---|---|---|---|
| Saint Sébastien | Andrea Mantegna | v. 1480 | Trois versions ; corps héroïque sur fond de ruines antiques |
| Saint Sébastien | Antonello de Messine | v. 1478 | Perspective monumentale, ciel de Venise |
| Saint Sébastien | Sandro Botticelli | 1474 | Sérénité du visage, élégance gothique tardive |
| Saint Sébastien | Le Pérugin | v. 1495 | Douceur ombrienne, équilibre classique |
| Saint Sébastien | Guido Reni | v. 1615-1635 | Modèle baroque, repris des dizaines de fois |
| Saint Sébastien soigné par Irène | Georges de La Tour | v. 1649 | Nocturne, la charité au chevet du martyr |
Cette omniprésence artistique a fait de Sébastien le patron des archers (par les flèches), des soldats (par sa carrière), des athlètes (par la beauté de son corps) et, partout, des malades menacés par la contagion[56].
Source de la reproduction et droits.Fête le 20 janvier
Sébastien est fêté le 20 janvier, conjointement avec le pape saint Fabien, autre martyr romain enseveli le même jour selon la Depositio[57]. Le Martyrologe romain résume sa gloire en quelques mots, le présentant comme le soldat qui préféra mourir plutôt que de trahir le Christ[58]. De Milan à Rome, de la Depositio de 354 aux retables de la Renaissance, son nom n'a jamais cessé d'être invoqué.
Pourquoi prier saint Sébastien aujourd'hui ?
Dix-sept siècles après son martyre, Sébastien parle encore à notre temps. Il rappelle d'abord que la fidélité a un prix, et qu'elle ne marchande pas : à l'heure où l'on cherche souvent des arrangements avec sa conscience, le martyr qui refuse d'échanger l'éternité contre la survie est un signe de contradiction salutaire.
Il enseigne ensuite que l'on peut être saint au cœur du monde, dans un métier dur, une institution païenne, un milieu hostile à la foi. Sébastien n'a pas quitté l'armée pour sauver son âme : il l'a sanctifiée de l'intérieur. C'est une leçon pour tous les chrétiens engagés dans des professions sécularisées.
Il demeure enfin le secours des malades et des affligés. Patron des épidémies, il a accompagné des siècles de peur et d'espérance, et il reste, pour ceux qui souffrent dans leur corps, l'ami du Ciel à qui l'on confie sa détresse. Le martyr deux fois immolé sait ce qu'est la chair blessée — et c'est vers lui que l'on se tourne quand les flèches invisibles s'abattent.
« Ô vaillants soldats du Christ, ne perdez pas votre couronne éternelle pour de tendres caresses. » — Cette parole de Sébastien à ses frères tremblants résume toute sa vie : un homme que rien, ni la douleur ni la tendresse ni la mort, n'a pu détacher du Christ.
Pour aller plus loin
- Les catacombes chrétiennes de Rome — le réseau souterrain de la Via Appia où Sébastien fut enseveli ad catacumbas.
- Les symboles chrétiens des catacombes — le langage des premières images, contemporain de la sépulture du martyr.
- Saint Laurent de Rome — autre grand martyr de l'Église romaine, diacre supplicié quelques décennies plus tôt.
- Sainte Agnès, sainte Cécile et sainte Lucie — vierges et martyres de la Rome des persécutions.
- Le pape saint Corneille et le pape saint Sixte II — papes-martyrs de la même Église romaine éprouvée.
- Saint Ambroise de Milan — le premier témoin à mentionner l'origine milanaise de Sébastien.
- Pourquoi vénérer les reliques ? — la vénération qui a accompagné la diffusion du culte de Sébastien.
- Le mal et la souffrance — le sens chrétien de l'épreuve, au cœur de la spiritualité du martyre.
Notes et références
Catholic Encyclopedia (1912), article « St. Sebastian », newadvent.org/cathen/13668a.htm : martyr romain mort sous Dioclétien ; culte attesté dès la Depositio Martyrum de 354 ; saint Ambroise (In Psalmum 118) le dit de Milan ; les Acta (Passio) attribués à tort à Ambroise et datés du Ve siècle ; carrière dans la garde prétorienne ; soutien aux martyrs ; condamnation aux flèches ; survie et guérison par Irène ; seconde comparution et mort sous les coups ; corps jeté dans la Cloaca Maxima, retrouvé par Lucine et enseveli ad catacumbas sur la Via Appia ; basilique San Sebastiano ; patron contre la peste ; reliques transférées à Soissons.
1 5 6 14 16 17 22 27 32 37 42 44 48 52Passio sancti Sebastiani (BHL 7543), Rome, Ve siècle, longtemps attribuée à saint Ambroise, rattachée par la critique au milieu d'Arnobe le Jeune (v. 430-450). Source de tout le récit détaillé : engagement dans la garde prétorienne pour secourir les chrétiens ; discours aux jumeaux Marc et Marcellien ; conversions de Nicostrate, Zoé (guérie de son mutisme), Tranquillin, Marcie, du préfet Chromace et de son fils Tiburce, du geôlier Claude ; dénonciation à Dioclétien ; supplice des flèches ; guérison par Irène, veuve de Castule ; seconde confrontation et bastonnade ; corps jeté dans la Cloaca Maxima ; révélation à Lucine et sépulture aux Catacombes. Texte de dévotion à recevoir comme tel : noyau historique sûr, détails hagiographiques.
2 15 21 23 26 28 31 33 35 36 39 41 43Depositio Martyrum, partie du Chronographe de 354 (calendrier de Filocalus) — plus ancienne liste liturgique des martyrs de Rome. Au XIII Kal. Feb. (20 janvier) : « Fabiani in Callisti et Sebastiani in Catacumbas » — déposition de saint Fabien au cimetière de Calixte et de saint Sébastien aux Catacombes (Via Appia). Atteste l'existence, le martyre et le lieu de sépulture du saint moins d'un siècle après les faits.
3 10 11 45 49 57Saint Ambroise de Milan, Expositio in Psalmum 118 (Commentaire du Psaume 118), sermon 20, §44 (PL 15) : « Sanctus Sebastianus, cuius hodie natalis est, Mediolanensis fuit… » — Sébastien était de Milan ; n'y trouvant pas de persécution active, il partit pour Rome, où sévissaient de cruelles persécutions, et c'est là qu'il souffrit le martyre. Témoignage de la fin du IVe siècle, postérieur de moins d'un siècle aux faits.
4 12 13 19 38 50Jacques de Voragine, Légende dorée (Legenda aurea, v. 1260), chapitre « Saint Sébastien » : reprend et popularise la Passio au Moyen Âge ; le discours aux deux frères ; les conversions en chaîne ; « percé de tant de flèches qu'il était hérissé comme un hérisson » ; la guérison ; la seconde comparution ; la mort à coups de bâton ; l'apparition à Lucine ; l'épisode de la peste de Pavie en 680.
7 18 20 24 25 29 30 34 40Sur l'iconographie de saint Sébastien : représenté en vieillard barbu dans l'art paléochrétien et byzantin (mosaïque de San Pietro in Vincoli, Rome, VIIe s.), puis en jeune homme nu lié à une colonne et percé de flèches à partir de la Renaissance. Innombrables versions : Mantegna (v. 1480), Antonello de Messine (v. 1478), Botticelli (1474), Le Pérugin (v. 1495), Guido Reni (plusieurs versions, v. 1615-1635), Georges de La Tour (Saint Sébastien soigné par Irène, v. 1649). Patron des archers, des soldats, des athlètes et des malades de la peste.
8 55 56Sur Sébastien protecteur contre la peste : patronage attesté dès le VIIe siècle (Pavie, 680), généralisé pendant la Peste noire (1347-1352) et ses retours ; nombreuses confréries, chapelles, retables et processions ; association symbolique entre les flèches du martyre et les « flèches » du fléau (cf. la peste comme châtiment lancé d'en haut dans l'imaginaire médiéval). Saint souvent invoqué avec saint Roch, autre grand patron antipesteux.
9 54Apocalypse de saint Jean 2, 10 : « Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie » — parole adressée à l'Église de Smyrne, lue par la tradition comme la charte des martyrs.
46Les sept églises de pèlerinage de Rome : Saint-Pierre du Vatican, Saint-Paul-hors-les-Murs, Saint-Jean-de-Latran, Sainte-Marie-Majeure, Saint-Laurent-hors-les-Murs, Sainte-Croix-de-Jérusalem et, jusqu'au Grand Jubilé de 2000, Saint-Sébastien-hors-les-Murs. Pour l'itinéraire jubilaire de l'Année sainte 2000, saint Jean-Paul II substitue à cette dernière le sanctuaire de la Madonna del Divino Amore (cf. « San Sebastiano fuori le Mura » et « Santuario della Madonna del Divino Amore », Wikipedia, consultés le 5 octobre 2026).
47Martyrologe romain, 20 janvier : commémoration de saint Sébastien, martyr à Rome sur la Via Appia, et du pape saint Fabien, martyr ; Sébastien y est honoré comme le soldat qui, plutôt que de renier le Christ, accepta de mourir percé de flèches puis sous les coups.
51 58Paul Diacre, Historia Langobardorum (Histoire des Lombards), livre VI, ch. 5 : lors de la peste qui ravage Rome et Pavie en 680, un autel est élevé en l'honneur de saint Sébastien dans l'église Saint-Pierre-aux-Liens de Pavie, et l'épidémie cesse. Premier témoignage majeur du patronage de Sébastien contre la peste, repris ensuite par la Légende dorée.
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