Les symboles chrétiens des catacombes

Poisson, Bon Pasteur, ancre, orant, colombe, Chrisme : le premier alphabet visuel de la foi chrétienne, peint sur les tombes des catacombes de Rome pour dire l'espérance de la résurrection.

Ignispedia

Les symboles chrétiens des catacombes forment le premier alphabet visuel de la foi de l'Église. Sur les parois des cimetières souterrains de Rome, entre le IIe et le IVe siècle, les chrétiens n'ont pas peint des traités : ils ont gravé et dessiné des signes — un poisson, une ancre, un berger portant sa brebis, une figure aux bras levés. Ces images discrètes disent, mieux qu'un long discours, ce que cette communauté croyait de la mort, du Christ et de la résurrection.

Cet art n'est pas une décoration. Il accompagne des tombes. Il s'adresse autant au défunt qu'au visiteur, et il parle un langage que les païens ne pouvaient pas entièrement déchiffrer. Là où l'article général sur les catacombes chrétiennes de Rome décrit les galeries, les loculi et l'organisation des cimetières, le présent article se concentre sur ce que les images veulent dire : leur source biblique, leur racine patristique, leur fonction spirituelle.

Le principe est constant : sous la terre, l'Église ne peint pas la peur, elle peint l'espérance. Le martyr n'est pas montré dans son supplice, mais le juste est montré délivré ; la mort n'est pas représentée comme une fin, mais comme un passage gardé par le Bon Pasteur. C'est cette grammaire de la confiance que nous allons lire signe par signe.

Un art du seuil : pourquoi peindre la foi par symboles ?

La discipline de l'arcane

Infographie originale Ignispedia créée par IA — le seuil souterrain : schéma explicatif, synthèse des symboles décrits dans l’article, sans restitution topographique d’un site réel ; répertoire iconographique des catacombes.

L'art des catacombes est volontairement allusif. Les premiers chrétiens vivaient sous une religion d'État hostile, et ils gardaient les mystères les plus intimes de la foi — le baptême, l'Eucharistie, le contenu exact des sacrements — à l'écart des regards non initiés. Les historiens nomment cette réserve la disciplina arcani, la discipline du secret.

La Catholic Encyclopedia résume ainsi son effet sur l'art : les monuments visibles de tous « ne pouvaient parler des mystères de la religion que sous des symboles voilés »[1]. Le poisson, l'ancre ou le berger ne sont donc pas des codes d'espions : ce sont des signes de reconnaissance entre croyants, qui livrent leur plein sens à qui partage déjà la foi, et restent muets ou anodins pour l'étranger.

Cette discrétion explique pourquoi la croix nue est presque absente des catacombes, pourquoi la Passion n'est pas montrée frontalement, et pourquoi tant d'images passent par l'Ancien Testament. On ne cache pas la foi par honte ; on la protège, et on la dit par figures.

Un langage de l'espérance, pas de la peur

Le choix des scènes obéit à une logique remarquablement unifiée : presque toutes racontent une délivrance. Jonas sort du monstre marin, Daniel échappe aux lions, les trois jeunes Hébreux traversent la fournaise sans brûler, Noé survit au Déluge, Lazare sort du tombeau. Sur une tombe, ces images ne sont pas des illustrations bibliques neutres : elles sont une prière pour le défunt, une manière de dire « comme tu as sauvé celui-ci, sauve celui qui repose ici ».

C'est pourquoi l'art des catacombes ignore presque entièrement le pathétique funèbre antique. Pas de pleureuses, pas de désespoir, pas d'au-delà obscur. Le défunt est souvent figuré en orant, debout, les bras levés, déjà dans la paix. La mort chrétienne est une naissance, et les murs le disent en couleurs.

Repères de datation

Les plus anciennes fresques des catacombes romaines remontent à la fin du IIe et au début du IIIe siècle, notamment à Priscille et à Calliste[2]. La production se prolonge tout au long du IVe siècle, en se diversifiant après la paix de l'Église. Le vocabulaire symbolique, lui, est plus ancien encore : l'inscription d'Abercius, gravée en Asie Mineure dès la seconde moitié du IIe siècle, atteste déjà du poisson eucharistique[3].

  1. Fin IIe siècle

    Gravure de l'inscription d'Abercius : un évêque d'Asie Mineure décrit déjà le « poisson de la source », nourriture des croyants, et son voyage jusqu'à Rome.[4]

  2. Fin IIe – début IIIe siècle

    Premières grandes fresques de Priscille et de Calliste : Bon Pasteur, orants, scènes bibliques de délivrance.[5]

  3. 312

    Vision de Constantin avant le pont Milvius : le Chrisme (☧), déjà symbole chrétien, devient emblème impérial sur le labarum.[6]

  4. IVe siècle

    Diffusion et enrichissement des programmes peints après la paix de l'Église ; les symboles passent peu à peu vers les basiliques et les sarcophages.

  5. XVIe-XIXe siècles

    Redécouverte savante : Antonio Bosio explore la « Rome souterraine », puis Giovanni Battista de Rossi fonde l'archéologie chrétienne moderne.[7]

Le poisson : le secret du nom de Jésus

ICHTHYS, l'acrostiche

Le symbole le plus typiquement chrétien des catacombes est le poisson. Sa force vient d'un jeu de langue : en grec, poisson se dit ΙΧΘΥΣ (ichthys), et chacune de ses cinq lettres ouvre un mot d'une mini-confession de foi :

  • Ι — Iēsoûs (Ἰησοῦς), Jésus
  • Χ — Christós (Χριστός), Christ
  • Θ — Theoû (Θεοῦ), de Dieu
  • Υ — Hyiós (Υἱός), le Fils
  • Σ — Sōtḗr (Σωτήρ), Sauveur
Infographie originale Ignispedia créée par IA — ICHTHYS : acrostiche grec et lectures baptismale et eucharistique : Tertullien, Sur le baptême, 1 ; inscription d’Abercius.

« Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur » : tout le Credo tient dans un poisson dessiné en deux coups de stylet. Le signe est parfait pour la discipline de l'arcane — banal pour un Romain, lumineux pour un chrétien[8].

Le poisson et le baptême

Tertullien donne au symbole sa clé baptismale. Dans le premier chapitre de son traité Sur le baptême, il joue sur l'image du poisson qui ne vit que dans l'eau :

« Mais nous, petits poissons, à l'image de notre ΙΧΘΥΣ Jésus-Christ, nous naissons dans l'eau, et nous ne sommes en sûreté qu'en demeurant dans l'eau. » — Tertullien, Sur le baptême, 1[9]

Le chrétien est un pisciculus, un petit poisson né des eaux baptismales, qui ne survit qu'en restant uni au grand Poisson, le Christ. Sur une tombe, le poisson rappelle donc le baptême qui a fait du défunt un fils de Dieu — le sacrement par lequel il est entré dans la vie qu'aucune mort ne reprend.

L'inscription d'Abercius

La plus ancienne pierre qui porte ce symbolisme n'est pas dans les catacombes mais l'éclaire de près. L'épitaphe d'Abercius, évêque d'Hiérapolis en Phrygie, gravée vers la fin du IIe siècle, décrit en images voilées un voyage de foi jusqu'à Rome et une nourriture mystérieuse :

« Partout la foi me servait de guide et me donnait pour nourriture un poisson de source, très grand et pur, qu'une sainte vierge a pêché ; elle le donnait sans cesse à manger à ses amis, ayant un vin délicieux qu'elle offrait mêlé de pain. » — Inscription d'Abercius[10]

Le « poisson de la source » est le Christ ; le « vin mêlé de pain » est l'Eucharistie. Le texte montre qu'avant même les grandes fresques romaines, le poisson était déjà lié au Christ et à la table eucharistique. L'image peinte des catacombes ne fait que prolonger une symbolique déjà mûre.

Le Bon Pasteur : le visage préféré du Christ

Avant que l'Église ose représenter le Christ en majesté, elle l'a peint en berger. Le Bon Pasteur — un jeune homme imberbe portant une brebis sur ses épaules — est l'image la plus fréquente des catacombes. On le trouve sur les plafonds de Priscille et parmi les plus anciennes fresques de Calliste[11][12].

Le Bon Pasteur, plafond du cubiculum de la Velatio à Priscille. Reproduction historique publiée par Joseph Wilpert en 1903, Wikimedia Commons, domaine public.

L'image condense deux paraboles. Elle dit d'abord la brebis perdue de l'évangile : le berger qui laisse les quatre-vingt-dix-neuf pour chercher la centième et la ramène, joyeux, sur ses épaules (Luc 15, 4-5). Elle dit ensuite le Bon Pasteur de saint Jean, qui donne sa vie pour ses brebis :

« Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. » — Jésus, Évangile selon saint Jean 10, 11[13]

Sur une tombe, le sens est immédiat : le défunt est la brebis retrouvée, portée par le Christ hors du danger de la mort. Le motif rejoint une intuition de toute l'Antiquité — la figure du porteur de brebis existait dans l'art païen — mais les chrétiens la baptisent et lui donnent un sens entièrement nouveau : ce berger-là sauve éternellement.

L'orant : l'âme aux bras levés

À côté du Pasteur, une silhouette revient sans cesse : une figure debout, le plus souvent féminine, les bras écartés et levés, paumes ouvertes vers le ciel. C'est l'orant (ou l'orante), l'homme en prière. Cette attitude, antérieure au christianisme, est adoptée par l'Église comme l'image même de la prière confiante.

Infographie originale Ignispedia créée par IA — l’orant : schéma explicatif ; les personnages et le fragment peint sont des évocations pédagogiques. Lecture du motif présentée dans l’article : Orant, Encyclopaedia Britannica.

Dans les catacombes, l'orant ne représente pas seulement le geste liturgique : il figure surtout l'âme du défunt, déjà sauvée, debout dans la paix de Dieu. C'est, selon la formule des historiens, « une représentation abstraite de l'âme du défunt », l'un des motifs les plus fréquents des fresques et graffitis funéraires à partir du IIe siècle[14].

L'orant porte ainsi tout le pari de l'art des catacombes : on ne montre pas le mort couché, mais l'âme vivante et priante. Le tombeau devient le lieu d'une prière qui continue, du défunt vers Dieu et de l'Église vers le défunt.

L'ancre : l'espérance qui ne lâche pas

L'ancre est l'un des signes les plus aimés des graveurs de plaques funéraires. Son sens est donné par l'Épître aux Hébreux, qui compare l'espérance chrétienne à une ancre jetée dans le ciel :

« Cette espérance, nous la tenons comme une ancre de l'âme, sûre et solide. » — Épître aux Hébreux 6, 19[15]

Sur une tombe, l'ancre dit que le défunt a tenu bon, amarré au Christ par-delà la mort. Souvent, l'ancre est associée au poisson : on connaît la représentation, à la catacombe de Priscille, d'une ancre cruciforme à laquelle sont suspendus deux poissons, c'est-à-dire le Christ (le poisson) fixé à la croix suggérée par l'ancre[16]. Les inscriptions voisines — in pace, pax tecum — confirment le climat : la paix, et non l'angoisse.

L'ancre est aussi un bon exemple de la prudence symbolique des catacombes : sa partie supérieure dessine déjà une croix, mais sous une forme assez ordinaire pour ne pas exposer le signe le plus sacré aux profanations.

La colombe, la vigne, le pain

La colombe

La colombe, souvent tenant un rameau d'olivier au bec, figure parmi les peintures les plus douces des chambres funéraires[17]. Elle réunit plusieurs sens : la paix de l'âme (par le rameau, écho de la colombe de Noé), et l'Esprit Saint descendu sur le Christ au Jourdain. Sur une tombe, elle annonce que le défunt est entré dans le repos.

La vigne et les sarments

La vigne court sur les voûtes, ses sarments chargés de grappes, parfois avec des vendangeurs[18]. L'image renvoie directement à la parole du Christ :

« Je suis la vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit. » — Jésus, Évangile selon saint Jean 15, 5[19]

La vigne dit l'union vivante au Christ ; elle évoque aussi le vin eucharistique. Le défunt qui repose sous une voûte de vigne est figuré comme un sarment qui demeure attaché au cep, même dans la mort.

Le pain rompu

Plusieurs fresques montrent des convives autour d'une table où l'on rompt le pain. La plus célèbre, dite Fractio Panis, se trouve dans la « chapelle grecque » de la catacombe de Priscille (première moitié du IIIe siècle) ; De Rossi, selon la Catholic Encyclopedia (art. « Fractio Panis »), la salua comme « la perle des découvertes des catacombes »[20]. La tradition y reconnaît une scène eucharistique.

Il faut ici une nuance d'honnêteté historique, sans rien céder à la foi : l'interprétation eucharistique de la Fractio Panis est la lecture traditionnelle et la plus probable — celle de son découvreur, Joseph Wilpert (Fractio Panis, 1895) —, précisée par Franz Wieland (Mensa und Confessio, 1906, p. 139) : une Eucharistie célébrée en lien avec l'agape funéraire, lors d'une messe anniversaire (sacrificium pro dormitione) pour le défunt inhumé dans la chapelle[21]. La prudence du discours ne change rien à la conviction de fond : l'Eucharistie est, dans tout l'art des catacombes, omniprésente par allusion — pain, vin, poisson, vigne convergent vers l'autel.

Le Chrisme et l'Alpha-Oméga

Le Chrisme (ou Chi-Rho, ☧) superpose les deux premières lettres grecques du mot Christós : le Χ (chi) et le Ρ (rhô). C'est une signature : écrire ces deux lettres entrelacées, c'est inscrire le nom du Christ.

Infographie originale Ignispedia créée par IA — Chrisme et Alpha-Oméga : décomposition des lettres grecques et sens d’Apocalypse 22, 13.

Le Chrisme est souvent encadré de deux lettres : l'Alpha (Α) et l'Oméga (Ω), première et dernière lettres de l'alphabet grec. Elles traduisent une parole de l'Apocalypse :

« Je suis l'Alpha et l'Oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin. » — Apocalypse 22, 13[22]

Le message est dense : celui qui repose ici appartient au Christ, maître du commencement et de la fin, donc aussi de cette mort qui n'est qu'un passage. Historiquement, le Chrisme précède Constantin comme abréviation chrétienne ; c'est son adoption impériale, après la vision du pont Milvius en 312, qui le fait passer du signe discret à l'emblème public[23]. Dans les catacombes, il marque ce moment où l'Église sort peu à peu de l'ombre.

Le paon et le phénix : la chair incorruptible et l'oiseau qui renaît

Deux oiseaux empruntés à la culture antique disent, dans les catacombes, l'espérance de la résurrection des corps.

Le paon était réputé avoir une chair incorruptible. Saint Augustin rapporte avoir vérifié lui-même cette croyance, et il en tire un argument pour la résurrection de la chair :

« La chair du paon… après être restée autant de jours qu'il en faut pour que toute autre viande devienne fétide, fut présentée devant moi sans dégager aucune mauvaise odeur. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, XXI, 4[24]

Le phénix, cet oiseau légendaire qui renaît de ses cendres, sert dès la fin du Ier siècle d'image de la résurrection. Saint Clément de Rome en fait un argument dans sa lettre aux Corinthiens :

« Estimons-nous donc que ce soit chose grande et merveilleuse que le Créateur de toutes choses ressuscite ceux qui l'ont servi saintement…, lorsque, même par un oiseau, il nous montre la grandeur de sa puissance pour accomplir sa promesse ? » — Saint Clément de Rome, Épître aux Corinthiens, 26[25]

Paon et phénix ne sont donc pas des fantaisies décoratives : ce sont des arguments d'espérance, des images au service du dogme de la résurrection de la chair.

Les scènes bibliques de délivrance

Le cœur narratif de l'art des catacombes est un répertoire de scènes où Dieu délivre son fidèle d'une mort certaine. Lues sur une tombe, elles deviennent une prière typologique : de même que tu as sauvé celui-là, sauve celui qui repose ici.

Scène peinteSource bibliqueSens funéraire
Jonas rejeté par le monstre marinJonas 2 ; Mt 12, 40Trois jours dans l'abîme, figure de la résurrection du Christ
Daniel dans la fosse aux lionsDaniel 6Le juste préservé au milieu de la mort
Les trois jeunes Hébreux dans la fournaiseDaniel 3La foi qui traverse le feu sans brûler
Noé dans l'archeGenèse 6-8Le salut par l'eau, figure du baptême
Résurrection de LazareJean 11Annonce directe de la résurrection des morts
Moïse frappant le rocherExode 17L'eau du salut jaillie du Christ-rocher
Sacrifice d'IsaacGenèse 22Le fils épargné, figure du Christ
Suzanne accusée puis sauvéeDaniel 13L'innocent justifié par Dieu

Jonas, signe par excellence

Infographie originale Ignispedia créée par IA — Dieu délivre : cinq scènes décrites dans l’article (Jonas 2 ; Matthieu 12, 40 ; Daniel 3 et 6 ; Genèse 6–8 ; Jean 11). Répertoire des scènes funéraires.

Jonas est la scène la plus répandue, parfois déclinée en plusieurs tableaux : englouti, rejeté, puis reposant sous le ricin. Le Christ lui-même a donné la clé de lecture : « De même que Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre du monstre marin, ainsi le Fils de l'homme sera… » (Matthieu 12, 40)[26]. Le défunt est mis sous le signe de Jonas : il dort dans la terre comme Jonas dans l'abîme, en attendant d'être rendu vivant.

Daniel, les trois jeunes et Noé

Daniel orant entre les lions, les trois jeunes Hébreux indemnes dans la fournaise, Noé tendant les bras hors de l'arche : ces scènes martèlent le même message[27]. Le juste menacé par une mort imminente est sauvé non par sa force, mais par la fidélité de Dieu. Noé ajoute la dimension baptismale : sauvé par l'eau, il préfigure le chrétien sauvé par le baptême — ce qui referme la boucle avec le symbole du poisson.

Lazare, Moïse, Isaac, Suzanne

La résurrection de Lazare est la plus explicite : le Christ devant le tombeau, appelant le mort à sortir, est l'annonce directe de ce que l'Église espère pour chacun de ses morts[28]. Moïse frappant le rocher fait jaillir l'eau du salut ; le sacrifice d'Isaac montre le fils épargné, figure du Fils livré ; Suzanne, faussement accusée puis justifiée, devient l'image de l'âme innocente défendue par Dieu.

La plus ancienne Vierge ? La fresque de Priscille

La Vierge à l’Enfant et un prophète, catacombe de Priscille. Reproduction historique publiée par Joseph Wilpert en 1903, Wikimedia Commons, domaine public. L’étoile est hors de ce cadrage.

La catacombe de Priscille conserve une fresque souvent décrite comme la plus ancienne image connue de la Vierge à l'Enfant, datée de la fin du IIe ou du début du IIIe siècle[29]. Marie y tient l'Enfant ; à côté, un personnage debout désigne une étoile.

L'identification du personnage à l'étoile reste discutée : on y reconnaît tantôt le prophète Balaam (« un astre se lève de Jacob », Nombres 24, 17), tantôt Isaïe[30]. La prudence s'impose donc sur les détails, mais l'essentiel tient : dès les premières générations chrétiennes, Marie a sa place sur les murs où l'on prie pour les morts. La mère qui a donné au monde le Sauveur veille aussi sur le sommeil des fidèles.

Lire ces symboles aujourd'hui

Infographie originale Ignispedia créée par IA — l’alphabet de l’espérance : synthèse des huit motifs expliqués dans l’article et repris dans le tableau suivant ; répertoire iconographique.

Ce que les catacombes nous transmettent n'est pas un musée de signes morts, mais une manière de croire. Pour les premiers chrétiens, le poisson, l'ancre ou la colombe n'étaient pas des logos : c'étaient des confessions de foi miniatures, portées jusque sur leurs anneaux. Clément d'Alexandrie le recommandait explicitement :

« Que nos sceaux soient une colombe, ou un poisson, ou un navire courant devant le vent, ou une lyre musicale… ou une ancre de marine. » — Clément d'Alexandrie, Le Pédagogue, III, 11[31]

Il déconseillait en revanche les visages d'idoles, l'épée, l'arc ou la coupe d'ivresse : le symbole chrétien devait dire la paix, la sobriété, l'espérance. On mesure ainsi la cohérence d'une culture entière, qui faisait de chaque objet du quotidien un rappel du Christ.

Pour la foi catholique, cet art est un témoin précieux : il montre une Église qui, dès le IIe siècle, croit à la résurrection des corps, honore Marie, vénère les martyrs, célèbre l'Eucharistie et baptise dans l'eau. Les murs des catacombes confirment dans la pierre ce que les textes affirment par l'écrit — une continuité que les lectures réductrices de l'histoire chrétienne primitive peinent à expliquer. C'est aussi pourquoi cet héritage rejoint directement la grande question de pourquoi l'Église utilise des images et la distinction entre icône, idole et image sacrée.

Tableau récapitulatif des symboles

SymboleSens chrétienRacine biblique ou patristique
Poisson (ICHTHYS)Jésus-Christ Fils de Dieu Sauveur ; baptêmeAcrostiche grec ; Tertullien, Sur le baptême, 1
Bon PasteurLe Christ qui sauve la brebis perdueJean 10, 11 ; Luc 15, 4-5
OrantL'âme du défunt en prière, dans la paixPosture liturgique antique christianisée
AncreEspérance ferme du salutHébreux 6, 19
ColombePaix de l'âme, Esprit SaintGenèse 8 ; baptême du Christ
Vigne et sarmentsUnion vivante au Christ ; EucharistieJean 15, 5
Chrisme et Alpha-OmégaLe nom du Christ ; maître du tempsApocalypse 22, 13
PaonIncorruptibilité de la chair, résurrectionAugustin, Cité de Dieu, XXI, 4
PhénixRésurrection des mortsClément de Rome, aux Corinthiens, 25-26
Scènes de délivranceDieu sauve le juste de la mortJonas, Daniel, Noé, Lazare…

Que retenir ?

Les symboles des catacombes sont le premier catéchisme illustré de l'Église. Discrets par prudence, ils sont denses par la foi : un poisson y confesse le Christ, une ancre y dit l'espérance, un berger y porte les morts vers la vie.

Trois traits dominent. D'abord, l'espérance : aucun de ces signes ne célèbre la mort, tous annoncent la délivrance et la résurrection. Ensuite, la sobriété : l'Église dit ses mystères par allusion, fidèle à la discipline de l'arcane. Enfin, la cohérence doctrinale : baptême, Eucharistie, résurrection de la chair, vénération de Marie et des martyrs sont déjà là, peints sur la pierre, longtemps avant les grands conciles.

Lire les catacombes, c'est donc entendre la voix la plus ancienne de l'art chrétien — une voix qui, du fond de la terre, ne parle que de lumière.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catholic Encyclopedia, "Discipline of the Secret" (disciplina arcani), New Advent : les mystères chrétiens tenus à l'écart des non-initiés, et les monuments visibles ne parlant des mystères que « sous des symboles voilés ». Source : https://www.newadvent.org/cathen/05032a.htm.

    1
  2. Catacombe di San Callisto, "The origins of the catacombs", site officiel : datation des plus anciennes fresques romaines (fin IIe – début IIIe s.), Bon Pasteur au plafond. Source : https://www.catacombesancallisto.it/en/le-origini-delle-catacombe.php.

    2 5 11
  3. Catholic Encyclopedia, "Abercius, Inscription of", New Advent : datation (seconde moitié du IIe s.), contenu eucharistique, « poisson de la source », vin mêlé de pain, voyage jusqu'à Rome. Source : https://www.newadvent.org/cathen/01040a.htm. Voir aussi "Inscription of Abercius", https://en.wikipedia.org/wiki/Inscription_of_Abercius.

    3 4 10
  4. Encyclopaedia Britannica, "Battle of the Milvian Bridge" (28 octobre 312) et Wikipedia, "Labarum" : le Chrisme, symbole chrétien antérieur à Constantin, devient emblème impérial après la vision du pont Milvius. Sources : https://www.britannica.com/topic/Battle-of-the-Milvian-Bridge ; https://en.wikipedia.org/wiki/Labarum.

    6 23
  5. Encyclopaedia Britannica, "Giovanni Battista de Rossi" : archéologue romain (1822-1894), fondateur de l'archéologie chrétienne moderne, auteur de La Roma Sotterranea Cristiana. Source : https://www.britannica.com/biography/Giovanni-Battista-de-Rossi.

    7
  6. Wikipedia, "Ichthys" : acrostiche grec Ἰησοῦς Χριστὸς Θεοῦ Υἱὸς Σωτήρ ; usage du poisson comme signe chrétien primitif. Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Ichthys.

    8
  7. Tertullien, De Baptismo (Sur le baptême), 1, traduction anglaise ANF, New Advent : « But we, little fishes, after the example of our ΙΧΘΥΣ Jesus Christ, are born in water… ». Latin : « sed nos pisciculi secundum ἰχθύν nostrum Iesum Christum in aqua nascimur ». Sources : https://www.newadvent.org/fathers/0321.htm ; https://www.thelatinlibrary.com/tertullian/tertullian.baptismo.shtml.

    9
  8. Bible Odyssey, "The Good Shepherd in the Catacomb of Priscilla" : fresque de plafond du IIIe s. combinant le Bon Pasteur de Jean 10 et la brebis perdue de Luc 15. Source : https://www.bibleodyssey.org/articles/the-good-shepherd-in-the-catacomb-of-priscilla/.

    12
  9. Évangile selon saint Jean 10, 11 : « Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. » Source : https://www.newadvent.org/bible/joh010.htm.

    13
  10. Encyclopaedia Britannica, "Orant" et Wikipedia, "Orans" : la figure orante comme représentation abstraite de l'âme du défunt, motif fréquent dans les catacombes dès le IIe s. Sources : https://www.britannica.com/topic/orant ; https://en.wikipedia.org/wiki/Orans.

    14
  11. Épître aux Hébreux 6, 19 : l'espérance « comme une ancre de l'âme, sûre et solide ». Source : https://www.newadvent.org/bible/heb006.htm.

    15
  12. Catholic Encyclopedia, "The Anchor (as Symbol)", New Advent : ancre cruciforme à deux poissons à la catacombe de Priscille, associée aux formules in pace, pax tecum. Source : https://www.newadvent.org/cathen/01462a.htm.

    16
  13. Catholic Encyclopedia, "Roman Catacombs" (A. de Waal), New Advent : la colombe au rameau d'olivier parmi les peintures funéraires. Source : https://www.newadvent.org/cathen/03417b.htm.

    17
  14. Catholic Encyclopedia, "Roman Catacombs", New Advent : fresque de Priscille montrant des vendangeurs et la vigne. Source : https://www.newadvent.org/cathen/03417b.htm.

    18
  15. Évangile selon saint Jean 15, 5 : « Je suis la vigne, vous êtes les sarments. » Source : https://www.newadvent.org/bible/joh015.htm.

    19
  16. Herbert Thurston, « Fractio Panis », Catholic Encyclopedia, vol. 6, New York, Robert Appleton Company, 1909 : « No wonder that De Rossi, whose last years were gladdened by this find, described it as "the pearl of Catacomb discoveries" » — la formule française « la perle des découvertes des catacombes » en est la traduction. Fresque dégagée en 1893 par Mgr Joseph Wilpert ; monographie Fractio Panis, die älteste Darstellung des eucharistischen Opfers (Fribourg-en-Brisgau, 1895, traduite en français l'année suivante). Nuance Wieland relayée par Maurice Hassett, « Early Symbols of the Eucharist », Catholic Encyclopedia, New York, Robert Appleton Company, 1909 : « A recent writer regards the scene as representing the celebration of the Eucharist in connection with the funeral agape on the anniversary of some person interred in the chapel… (Wieland, Mensa und Confessio, p. 139) » — Franz Wieland, Mensa und Confessio. Studien über den Altar der altchristlichen Liturgie (Munich, J. J. Lentner, 1906). Sources : https://www.newadvent.org/cathen/06165a.htm ; https://www.newadvent.org/cathen/05590a.htm ; https://en.wikipedia.org/wiki/Fractio_Panis.

    20 21
  17. Apocalypse 22, 13 : « Je suis l'Alpha et l'Oméga, le premier et le dernier… » ; cf. Ap 1, 8 et 21, 6. Source : https://www.newadvent.org/bible/rev022.htm.

    22
  18. Saint Augustin, La Cité de Dieu (De Civitate Dei), XXI, 4, traduction anglaise New Advent : l'expérience de la chair de paon restée incorruptible, argument pour la résurrection de la chair. Source : https://www.newadvent.org/fathers/120121.htm.

    24
  19. Clément de Rome, Épître aux Corinthiens (1 Clément), 25-26, New Advent : l'exemple du phénix comme signe de la résurrection promise par le Créateur. Source : https://www.newadvent.org/fathers/1010.htm.

    25
  20. Évangile selon saint Matthieu 12, 40 : le signe de Jonas, « trois jours et trois nuits dans le ventre du monstre marin ». Source : https://www.newadvent.org/bible/mat012.htm.

    26
  21. Catholic Encyclopedia, "Roman Catacombs" (A. de Waal), New Advent : répertoire des scènes de délivrance (Jonas, trois jeunes Hébreux, Noé, Lazare comme type de la résurrection, Moïse au rocher, Isaac, Suzanne). Source : https://www.newadvent.org/cathen/03417b.htm.

    27 28
  22. Wikipedia, "Catacomb of Priscilla" : fresque souvent décrite comme la plus ancienne image mariale connue (début IIIe s.) ; personnage à l'étoile identifié comme Balaam ou Isaïe (cf. Nombres 24, 17). Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Catacomb_of_Priscilla.

    29 30
  23. Clément d'Alexandrie, Le Pédagogue (Paedagogus), III, 11, traduction anglaise ANF, New Advent : liste des sceaux permis aux chrétiens (colombe, poisson, navire, lyre, ancre) et symboles interdits (idoles, épée, arc, coupe). Source : https://www.newadvent.org/fathers/02093.htm.

    31