Les mosaïques de Sainte-Sophie (VIᵉ-XIVᵉ siècle)

Les mosaïques de Sainte-Sophie, à Constantinople, comptent parmi les sommets de l'art chrétien : la Vierge de l'abside (867), la Déésis et les panneaux impériaux, nés du triomphe de l'icône après la querelle iconoclaste, puis cachés sous l'enduit ottoman et redécouverts au XXᵉ siècle.

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Les mosaïques de Sainte-Sophie comptent parmi les plus hauts sommets de l'art chrétien. Réparties sur près de huit siècles dans la plus célèbre église de l'Orient — la Megálē Ekklēsía, « la Grande Église » de Constantinople, dédiée en 537 —, elles ne sont pas un musée d'images juxtaposées : elles forment une théologie en or et en tesselles, pensée pour la liturgie byzantine qui se déployait sous l'immense coupole.[1][2]

Une particularité frappe d'emblée : la première Sainte-Sophie, celle de Justinien, était presque sans figures. Ses voûtes ruisselaient d'or, de croix et de motifs végétaux, mais on n'y voyait ni le Christ ni la Vierge. Les grands visages — la Vierge de l'abside, le Christ Pantocrator de la Porte Impériale, la Déésis de la tribune — ne sont apparus qu'après la crise iconoclaste, lorsque l'Église d'Orient eut tranché, au prix d'un siècle de luttes, que l'on pouvait peindre Dieu fait homme.[3][4]

« On dirait que ses lèvres ont été rendues chair par les couleurs, qu'elles sont closes et silencieuses comme dans les mystères — et pourtant ce silence n'est en rien inerte. » — Photius, patriarche de Constantinople, Homélie 17, prononcée le 29 mars 867 pour l'inauguration de la Vierge de l'abside[5]

Cet article ne refait pas la doctrine de l'image sacrée, ni l'histoire de la querelle iconoclaste, exposées ailleurs : il les incarne dans un monument précis. Pour le fondement théologique de l'icône, voir la théologie de l'icône et pourquoi l'Église utilise-t-elle des images ; pour la crise du VIIIᵉ-IXᵉ siècle, la querelle des images ; pour la distinction décisive, la différence entre icône, idole et image sacrée. Sur l'art mosaïqué jumeau de l'Italie byzantine, voir les mosaïques de Ravenne.

Sainte-Sophie, écrin de la liturgie byzantine

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Avant d'être un ensemble de mosaïques, Sainte-Sophie est une église, et plus précisément le théâtre de la liturgie impériale. On ne comprend ses images qu'en les replaçant dans l'espace sonore et rituel pour lequel elles ont été conçues : le chant de la Divine Liturgie, les processions de l'empereur et du patriarche, la fumée de l'encens montant vers une coupole que les contemporains comparaient au ciel.

« La Grande Église » de Justinien (537)

La Sainte-Sophie actuelle est la troisième église élevée sur le site. Les deux premières avaient brûlé, la dernière lors de la sédition Nika de 532. L'empereur Justinien Iᵉʳ décida aussitôt de reconstruire à une échelle inouïe et confia le chantier à deux savants plus géomètres qu'architectes, Anthémius de Tralles et Isidore de Milet.[6] En cinq ans seulement (532-537), ils dressèrent une coupole de près de 31 mètres de diamètre, posée sur des pendentifs au-dessus d'un vaste vaisseau baigné de lumière. La tradition rapporte qu'au jour de la dédicace, le 27 décembre 537, Justinien se serait écrié devant son œuvre : « Salomon, je t'ai vaincu ! » — formule qui n'apparaît que dans des récits postérieurs et relève de la légende, non du témoignage direct.[7]

L'historien Procope de Césarée, contemporain, a laissé la description la plus célèbre de l'édifice : la coupole, écrit-il, semble « non point reposer sur une maçonnerie solide, mais couvrir l'espace comme suspendue du ciel par une chaîne d'or ».[8] Cette impression d'apesanteur lumineuse est l'intention théologique même de Sainte-Sophie : faire pressentir le Ciel.

L'architecture de la lumière

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Le génie de Sainte-Sophie tient à sa lumière. Une couronne de quarante fenêtres perce la base de la coupole ; d'autres ajours trouent les tympans et les absidioles. Le soleil, en traversant ces ouvertures, frappe les surfaces dorées des voûtes et se diffuse en une clarté flottante qui paraît effacer la masse de la pierre.

C'est ici que la mosaïque entre en scène. Les tesselles de verre doré (des cubes de verre où une feuille d'or est prise entre deux couches translucides) ne sont pas posées à plat : elles sont légèrement inclinées, chacune à un angle propre, pour que la lumière rebondisse en une multitude de reflets mouvants. Une voûte d'or de Sainte-Sophie n'est jamais immobile : elle scintille au pas du fidèle. La mosaïque byzantine est, par nature, un art de la lumière autant que de la couleur — ce qui la distingue de la fresque et la rend incomparablement plus coûteuse.

Un décor d'abord presque sans images

Décor des voûtes du narthex intérieur. Dosseman, Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.

Le décor mosaïqué d'origine, celui de Justinien, était essentiellement non figuratif : immenses champs d'or, bordures végétales, médaillons et surtout croix rayonnantes. On ne représentait pas le Christ ni les saints dans la Grande Église du VIᵉ siècle.

Cette sobriété n'était pas de l'iconoclasme avant l'heure : l'art chrétien figuré existait partout ailleurs, et notamment dans les mosaïques de Ravenne, contemporaines, où Justinien et Théodora se font justement représenter (voir les mosaïques de Ravenne). Mais le programme de Sainte-Sophie privilégiait d'abord la croix glorieuse et la lumière d'or comme symboles de la présence divine. Les grandes figures viendront plus tard — et leur arrivée sera, elle, un véritable manifeste théologique.

Pourquoi des images dans l'église de la Sagesse ?

Pour saisir la portée des mosaïques figurées de Sainte-Sophie, il faut rappeler la question qui a déchiré l'Orient chrétien pendant plus d'un siècle : a-t-on le droit de représenter Dieu ? L'article complet est consacré ailleurs à cette controverse ; on en retient ici l'essentiel, parce que la Vierge de l'abside est née comme une réponse à cette question.

De l'Incarnation à l'icône

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L'argument décisif des défenseurs des images n'est pas esthétique mais christologique. Dieu, en lui-même, est invisible : « Dieu, personne ne l'a jamais vu » (Jn 1, 18). Mais « le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 14), et le Christ est « l'image du Dieu invisible » (Col 1, 15). Depuis l'Incarnation, l'Invisible s'est rendu visible : qui refuse de peindre le Christ refuse, au fond, qu'il ait pris une chair véritable.[9]

Saint Jean Damascène, grand docteur de l'image au VIIIᵉ siècle, l'a formulé d'un trait :

« Autrefois, Dieu, qui n'a ni corps ni figure, ne pouvait absolument pas être représenté. Mais maintenant qu'il s'est fait voir dans la chair et qu'il a vécu parmi les hommes, je représente ce qui est visible en Dieu. » — Saint Jean Damascène, Discours contre ceux qui rejettent les saintes images, I[10]

L'icône n'est donc pas une concession à la faiblesse populaire : elle est un corollaire du dogme de l'Incarnation. C'est pourquoi le concile dira que l'honneur rendu à l'image « remonte au modèle » — on ne vénère pas le bois ni les tesselles, mais celui qu'ils donnent à voir. Sur tout ce socle, voir la théologie de l'icône et la différence entre icône, idole et image sacrée.

La querelle des images et le triomphe de l'Orthodoxie (843)

Cette doctrine fut conquise de haute lutte. Deux vagues d'iconoclasme impérial — de 726 à 787, puis de 815 à 843 — interdirent et détruisirent les images saintes, sous prétexte de combattre l'idolâtrie. Le deuxième concile de Nicée (787), septième concile œcuménique, rétablit solennellement le culte relatif des images.[11] Mais il fallut une seconde restauration, en 843, pour clore définitivement la crise : c'est le « triomphe de l'Orthodoxie », encore commémoré le premier dimanche de Carême dans les Églises d'Orient.[12]

Les mosaïques figurées de Sainte-Sophie sont les filles de ce triomphe. La Grande Église, restée presque nue d'images pendant trois siècles, devient alors le lieu où l'on proclame en or la victoire de l'icône. Pour le détail de la controverse, voir la querelle des images.

La Vierge de l'abside : le premier visage (867)

La Vierge à l’Enfant de l’abside. Myrabella, Wikimedia Commons — domaine public.

La première grande image figurée de la Sainte-Sophie d'après l'iconoclasme est la Vierge à l'Enfant de l'abside, dans la demi-coupole qui surplombe l'autel. La Mère de Dieu, Theotókos, y siège sur un trône sans dossier, l'Enfant Jésus sur les genoux, sur un immense fond d'or. Elle fut inaugurée le 29 mars 867, sous les empereurs Michel III et Basile Iᵉʳ.[13]

L'homélie de Photius, « le commencement de l'orthodoxie »

Pour la dédicace, le patriarche Photius prononça du haut de l'ambon une homélie restée célèbre — son Homélie 17 — qui est l'un des plus beaux commentaires jamais écrits sur une œuvre d'art chrétienne. Il y décrit la Vierge comme si elle était vivante :

« On dirait que ses lèvres ont été rendues chair par les couleurs, qu'elles sont closes et silencieuses comme dans les mystères — et pourtant ce silence n'est en rien inerte ; et la beauté de sa forme n'est pas une copie, mais bien l'archétype véritable. » — Photius, Homélie 17, 29 mars 867[14]

Photius interprète l'image comme le sceau visible du retour à la vraie foi : représenter de nouveau le Christ et sa Mère, c'est confesser l'Incarnation. La restauration des images est, dit-il, le commencement de l'orthodoxie retrouvée.[15] L'abside portait d'ailleurs une inscription — aujourd'hui fragmentaire — qui résumait l'événement : « Les images que les imposteurs avaient ici renversées, de pieux souverains les ont de nouveau dressées. »[16]

Une théologie en or

Le choix de l'abside n'est pas anodin. C'est le point le plus sacré de l'église, au-dessus de l'autel où se célèbre l'eucharistie. Y placer la Theotókos portant le Verbe fait chair, c'est dire visuellement ce que la liturgie accomplit en dessous : Dieu se donne dans la chair. La Vierge n'est pas là pour elle-même ; elle est le trône vivant qui présente le Christ au monde, comme l'autel présente son Corps.

Le fond d'or n'est pas un décor : il figure la lumière incréée, l'espace de Dieu, hors du temps et de l'ombre. Les figures byzantines ne projettent pas d'ombre portée, parce qu'elles appartiennent déjà au monde transfiguré.

Les archanges de l'arc

De part et d'autre de l'abside, sur l'arc dit bêma, se déployaient deux archanges en pied, gardiens du sanctuaire. Celui du sud, Gabriel, vêtu en dignitaire de cour et tenant le sceptre et le globe, est remarquablement conservé ; son pendant, l'archange Michel, a presque entièrement disparu. Ils encadrent la Vierge comme la cour céleste entoure le trône de Dieu.[17]

Les empereurs au seuil du sacré

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Plusieurs mosaïques de Sainte-Sophie mettent en scène les empereurs. Loin d'être de simples portraits de prestige, ce sont des images liturgiques et théologiques : elles montrent le pouvoir terrestre s'inclinant devant le pouvoir divin, exactement aux seuils que l'empereur franchissait lors des grandes processions.

La Porte Impériale : Léon VI prosterné devant le Christ

Mosaïque de la Porte Impériale. Myrabella, Wikimedia Commons — domaine public.

Au-dessus de la Porte Impériale, l'entrée centrale réservée au basileus pour passer du narthex à la nef, une mosaïque de la fin du IXᵉ ou du début du Xᵉ siècle montre un empereur — généralement identifié à Léon VI le Sage (886-912) — prosterné (en proskynèse) devant le Christ Pantocrator trônant, qui bénit et tient le livre ouvert. De part et d'autre, deux médaillons : la Vierge et l'archange Gabriel.[18]

L'image est un acte de foi politique : au moment précis où il pénètre dans l'église, le maître du monde se jette à terre devant le seul vrai Roi. Le livre ouvert que tient le Christ porte une parole de paix ; certains y lisent une allusion discrète à la pénitence de Léon VI, dont les quatre mariages successifs avaient scandalisé l'Église.[19]

Le vestibule du sud-ouest : Constantin et Justinien

Mosaïque du vestibule sud-ouest. Myrabella, Wikimedia Commons — domaine public.

Au-dessus de la porte du vestibule du sud-ouest, par laquelle on entrait jadis dans le narthex, une mosaïque de la fin du Xᵉ siècle présente la Vierge à l'Enfant trônant entre deux empereurs offrants : à sa gauche, Constantin lui présente une maquette de la Ville (Constantinople) ; à sa droite, Justinien lui offre une maquette de Sainte-Sophie.[20]

Le message est limpide : la Ville et son église sont remises entre les mains de la Mère de Dieu, protectrice de Constantinople. Le fait que l'image réunisse, par-delà cinq siècles, le fondateur de la Ville et le bâtisseur de la Grande Église montre que Byzance se comprenait elle-même comme un empire placé sous la garde de la Theotókos.

Zoé et Constantin IX : un visage refait

Panneau de Constantin IX et Zoé. Myrabella, Wikimedia Commons — domaine public.

Sur le mur oriental de la tribune sud, un panneau du XIᵉ siècle montre le Christ Pantocrator entre l'empereur Constantin IX Monomaque, qui offre une bourse (la donation impériale à l'église), et l'impératrice Zoé, qui tient un rouleau.[21]

Le détail le plus parlant n'est pas dans ce que l'on voit, mais dans ce qui a été modifié : l'examen révèle que la tête de l'empereur a été refaite, ainsi sans doute que l'inscription du nom et le visage de l'impératrice. Zoé, mariée trois fois et régnante de plein droit, a vraisemblablement fait remplacer la tête du précédent époux par celle de Constantin IX. Cette « retouche » d'État, gravée dans l'or, est un témoignage saisissant des soubresauts dynastiques de Byzance.[22]

Jean II Comnène, Irène et le jeune Alexis

Panneau des Comnène. Myrabella, Wikimedia Commons — domaine public.

Sur le même mur, un peu plus loin, un panneau daté vers 1118-1134 (souvent rapporté à 1122) répète la composition : la Vierge à l'Enfant se tient debout entre l'empereur Jean II Comnène, qui offre la bourse, et l'impératrice Irène de Hongrie (Piroska), qui tient le rouleau. Sur le pan de mur en retour, leur fils aîné, le jeune co-empereur Alexis, au visage déjà marqué par la maladie qui l'emportera.[23]

Irène de Hongrie, princesse étrangère devenue impératrice et célèbre pour ses fondations charitables (elle sera vénérée comme sainte Irène), incarne ici la piété de la cour comnène. La facture, plus douce et plus colorée que celle des panneaux antérieurs, annonce déjà l'évolution du style byzantin vers la Déésis.

La Déésis : le chef-d'œuvre de la lumière (vers 1261)

La Déésis de la tribune sud, dans son état conservé. Myrabella, Wikimedia Commons — domaine public.

Au revers de la tribune sud se trouve l'image que beaucoup tiennent pour la plus belle de toute la mosaïque byzantine : la Déésis (du grec déēsis, « prière », « supplication »). Trois bustes colossaux, près de deux fois et demie grandeur nature : le Christ Pantocrator au centre, la Vierge Marie à sa droite, saint Jean-Baptiste à sa gauche, tous deux légèrement inclinés vers lui dans un geste d'intercession.[24]

Le retour de l'orthodoxie après l'occupation latine

La Déésis est très probablement liée à un événement précis : la reconquête de Constantinople par Michel VIII Paléologue en 1261, après cinquante-sept ans d'occupation latine consécutive à la quatrième croisade (1204). Pendant ce demi-siècle, Sainte-Sophie avait été une cathédrale latine. Sa restitution au culte orthodoxe appelait un grand geste : la Déésis serait ce monument d'action de grâces, célébrant le retour de la vraie foi dans la Grande Église.[25]

Un naturalisme nouveau : la « Renaissance des Paléologues »

Ce qui frappe dans la Déésis, c'est l'humanité des visages. Les chairs sont modelées par d'infimes dégradés de tesselles, du clair à l'ombre, avec une douceur que l'art byzantin antérieur, plus linéaire, n'avait jamais atteinte. Le visage du Christ unit autorité divine et compassion, celui de la Vierge une mélancolie d'une tendresse infinie. Les historiens parlent d'une « Renaissance des Paléologues » : un renouveau du naturalisme et de la profondeur psychologique, contemporain des prémices de la peinture italienne.[26]

Le sens : l'intercession au seuil du Jugement

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Le thème de la Déésis est celui du Jugement : la Vierge et le Précurseur, les deux plus grands intercesseurs, prient le Juge pour l'humanité. Placée dans la tribune, là où se tenaient l'empereur et la cour, l'image rappelait aux puissants que, devant le Christ, ils auraient eux aussi besoin de la miséricorde obtenue par la prière des saints. C'est la mise en images de la communion des saints et de leur médiation auprès du Christ.

Les Pères, les saints et les séraphins

Figure à six ailes dont le visage a été dégagé. Dosseman, Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.

Au-delà des grands panneaux célèbres, Sainte-Sophie conserve d'autres figures de mosaïque qui complètent son programme.

Dans les niches du tympan nord, sous les fenêtres hautes, subsistent des portraits en pied de Pères de l'Église et de patriarches — parmi eux saint Ignace d'Antioche, saint Jean Chrysostome et saint Ignace le Jeune, patriarche de Constantinople. Ils figurent la continuité de la foi apostolique dont la Grande Église se voulait la gardienne.[27]

Aux quatre pendentifs qui soutiennent la coupole veillent de grands séraphins à six ailes. Sous les Ottomans, leurs visages furent recouverts de médaillons dorés ; l'un d'eux a été redécouvert et son visage rendu à la vue. Ces puissances célestes, les plus proches du trône de Dieu selon la vision d'Isaïe (Is 6, 2-3), entourent la coupole comme la cour du ciel entoure le Très-Haut — tandis que, en dessous, le chant de la liturgie reprenait sans cesse leur acclamation : « Saint, Saint, Saint, le Seigneur Sabaoth. »

L'effacement et la redécouverte

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L'histoire des mosaïques de Sainte-Sophie ne s'arrête pas à leur création : elle se prolonge par un long effacement, puis par une résurrection au regard moderne.

1453 : l'église devient mosquée, les images sous l'enduit

Le 29 mai 1453, Constantinople tombe aux mains des Ottomans de Mehmed II. Sainte-Sophie est aussitôt convertie en mosquée (Ayasofya). L'islam proscrivant les images figurées dans les lieux de prière, les mosaïques furent progressivement recouvertes d'enduit et de chaux.[28]

Il faut souligner un fait souvent oublié : c'est en partie grâce à ce badigeon que les mosaïques ont survécu. Protégées de l'air, de la lumière et des mains, elles ont traversé près de quatre siècles d'oubli sous une couche de plâtre — au lieu d'être martelées comme tant d'images l'ont été ailleurs.

Les frères Fossati (1847-1849)

Vue de la grande nef vers l’ouest, lithographie de 1852. Gaspare Fossati et Louis Haghe ; restauration numérique : Adam Cuerden, Wikimedia Commons — domaine public.

Au milieu du XIXᵉ siècle, le sultan Abdülmecid Iᵉʳ confia une grande restauration du bâtiment aux architectes suisses-italiens Gaspare et Giuseppe Fossati. En dégageant les voûtes, ils redécouvrirent les mosaïques byzantines, qu'ils relevèrent et dessinèrent avec soin — documentation précieuse, car certaines figures se sont ensuite à nouveau dégradées.[29]

Mais le bâtiment restant une mosquée en activité, les Fossati durent recouvrir la plupart des images après les avoir étudiées, en les remplaçant par un décor peint dans l'esprit des ornements aniconiques. Leurs relevés et aquarelles demeurent l'un des grands témoignages sur l'état des mosaïques au XIXᵉ siècle.

Thomas Whittemore et l'Institut byzantin (à partir de 1931)

Le tournant décisif vient en 1931, quand l'archéologue américain Thomas Whittemore, fondateur de l'Institut byzantin d'Amérique, obtient du jeune gouvernement turc l'autorisation de dégager et conserver méthodiquement les mosaïques. Pendant les années 1930 et au-delà, son équipe ôta les enduits, nettoya et stabilisa la Déésis, les panneaux impériaux, la Vierge de l'abside et les autres figures, et en publia des relevés scientifiques qui restent fondamentaux.[30]

C'est ce patient travail qui a rendu au monde, presque intactes sous leur or, des œuvres que l'on croyait perdues — et qui a permis aux historiens de l'art de fonder l'étude moderne de la mosaïque byzantine.

Musée (1934), de nouveau mosquée (2020)

En 1934, dans le cadre de la sécularisation voulue par Mustafa Kemal Atatürk, Sainte-Sophie est transformée en musée : les mosaïques deviennent visibles de tous, chrétiens comme musulmans, et le monument devient l'un des plus visités du monde.[31]

En juillet 2020, une décision de justice et un décret présidentiel rendent Sainte-Sophie au culte musulman. Les mosaïques figurées n'ont pas été détruites, mais elles sont désormais voilées (par des rideaux ou des dispositifs amovibles) pendant les heures de prière. Le débat international que cette reconversion a suscité montre à quel point ces images dépassent la seule histoire de l'art : elles touchent à la mémoire chrétienne de l'Orient et au statut universel d'un chef-d'œuvre de l'humanité.

Ce que disent les mosaïques de Sainte-Sophie

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Pour un regard catholique, les mosaïques de Sainte-Sophie ne sont pas seulement de splendides vestiges d'un empire disparu. Elles sont une prédication en lumière, fidèle à la grande intuition de l'art chrétien : la beauté est un chemin vers Dieu.

Elles disent d'abord que l'Incarnation autorise l'image : parce que le Verbe s'est fait chair, on peut peindre son visage sans idolâtrie — c'est tout le sens du triomphe de l'Orthodoxie que ces ors proclament. Elles disent ensuite que l'art au service de la liturgie n'est pas un luxe, mais une manière de faire entrer le fidèle dans le mystère : comme le chant grégorien ou la polyphonie pour l'oreille, la mosaïque dorée travaille pour le regard, et toutes deux servent la même prière. Sur cette parenté de la musique et de l'image dans le culte, voir Bach et la tradition chrétienne.

Elles disent enfin que la beauté résiste. Recouvertes pendant des siècles, voilées encore aujourd'hui, ces images ont traversé les empires, les conquêtes et les oublis. La Vierge de l'abside, dont Photius admirait les lèvres « rendues chair par les couleurs », veille toujours, en silence, sur la Grande Église — témoin obstiné que « le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14).

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Cyril Mango, Materials for the Study of the Mosaics of St. Sophia at Istanbul, Dumbarton Oaks Studies VIII, Washington, 1962 : recensement et étude de référence de l'ensemble des mosaïques conservées (abside, narthex, vestibule, tribunes, tympans, séraphins), avec datations et état de conservation.

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  2. Robin Cormack, Byzantine Art, Oxford History of Art, Oxford University Press, 2000 (rééd. 2018) : synthèse sur la fonction liturgique et théologique de l'art byzantin, dont les programmes de Sainte-Sophie.

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  3. Deuxième concile de Nicée (787), septième concile œcuménique : rétablissement du culte relatif (proskynèsis) des saintes images, distingué de l'adoration (latreia) due à Dieu seul ; l'honneur rendu à l'image « remonte au modèle ». Cf. H. Denzinger, Symboles et définitions de la foi catholique, nᵒˢ 600-603.

    3 11
  4. Triomphe de l'Orthodoxie (11 mars 843) : restauration définitive du culte des images sous l'impératrice Théodora et le patriarche Méthode, commémorée chaque premier dimanche de Carême dans les Églises de rite byzantin. Cf. The Oxford Dictionary of Byzantium, éd. A. Kazhdan, Oxford University Press, 1991, art. « Orthodoxy, Feast of ».

    4 12
  5. Photius, Homélie 17, prononcée à Sainte-Sophie le 29 mars 867 pour l'inauguration de la mosaïque de la Vierge dans l'abside ; texte et traduction anglaise dans Cyril Mango, The Homilies of Photius, Patriarch of Constantinople, Dumbarton Oaks Studies III, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1958. La phrase citée : « To such an extent have the lips been made flesh by the colours, that they appear merely to be pressed together and stilled as in the mysteries, yet their silence is not at all inert » (homélie sur l'image de la Mère de Dieu). Photius y présente le retour des images comme le rétablissement de l'orthodoxie.

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  6. Procope de Césarée, Des Édifices (De Aedificiis), livre I, ch. 1 : récit de la reconstruction de Sainte-Sophie après l'incendie de la sédition Nika (532), sous Justinien, par Anthémius de Tralles et Isidore de Milet ; description de l'audace de la coupole.

    6
  7. Le mot prêté à Justinien, « Salomon, je t'ai vaincu » (« J'ai surpassé Salomon »), n'apparaît pas chez Procope mais dans la Narratio de aedificatione templi S. Sophiae (Diègèsis), récit légendaire compilé plus tardivement (VIIIᵉ-IXᵉ s.). À traiter comme tradition, non comme témoignage contemporain. Cf. The Oxford Dictionary of Byzantium, art. « Diegesis ».

    7
  8. Procope, Des Édifices, I, 1, 45-46 : la coupole semble « non point reposer sur une maçonnerie solide, mais couvrir l'espace comme suspendue du ciel par une chaîne d'or ». Image classique de l'apesanteur lumineuse recherchée par les architectes de Justinien.

    8
  9. Saint Jean Damascène, Discours apologétiques contre ceux qui rejettent les saintes images (vers 730), I : défense christologique de l'image à partir de l'Incarnation — « maintenant que Dieu s'est fait voir dans la chair […], je représente ce qui est visible en Dieu ». Texte de référence des défenseurs des icônes, repris au IIᵉ concile de Nicée. Cf. PG 94, et la traduction française des Trois traités sur les images.

    9 10
  10. Sur la mosaïque de l'abside (Vierge à l'Enfant, archanges Gabriel et Michel) et sa date du 29 mars 867 sous Michel III et Basile Iᵉʳ : C. Mango, Materials…, op. cit. ; C. Mango et E. J. W. Hawkins, « The Apse Mosaics of St. Sophia at Istanbul », Dumbarton Oaks Papers 19 (1965), p. 113-151.

    13 17
  11. Inscription (aujourd'hui fragmentaire) associée à l'abside, célébrant la restauration des images : « Les images que les imposteurs [iconoclastes] avaient ici renversées, de pieux souverains les ont de nouveau dressées. » Cf. C. Mango et E. J. W. Hawkins, « The Apse Mosaics of St. Sophia », DOP 19 (1965), et C. Mango, The Art of the Byzantine Empire 312-1453: Sources and Documents, Prentice-Hall, 1972.

    16
  12. Sur la mosaïque de la Porte Impériale (empereur prosterné — généralement identifié à Léon VI le Sage — devant le Christ Pantocrator, médaillons de la Vierge et de Gabriel), datée de la fin du IXᵉ-début du Xᵉ siècle : R. Cormack, Byzantine Art, op. cit. ; C. Mango, Materials…, op. cit.

    18 19
  13. Mosaïque du vestibule du sud-ouest (« porte du beau »), fin du Xᵉ siècle : la Vierge à l'Enfant trônant entre Constantin offrant la Ville et Justinien offrant la maquette de Sainte-Sophie. Cf. C. Mango, Materials for the Study of the Mosaics of St. Sophia, op. cit.

    20
  14. Nicolas Oikonomidès, « The Mosaic Panel of Constantine IX and Zoe in Saint Sophia », Revue des études byzantines 36 (1978), p. 219-232 : analyse du panneau impérial de la tribune sud et des réfections (tête de l'empereur et inscription refaites), liées aux trois mariages de l'impératrice Zoé.

    21 22
  15. Panneau de Jean II Comnène, de l'impératrice Irène (Piroska) de Hongrie et du jeune co-empereur Alexis, tribune sud, daté vers 1118-1134 (souvent rapporté à 1122). Cf. C. Mango, Materials…, op. cit. ; The Oxford Dictionary of Byzantium, art. « Eirene, St » (Piroska de Hongrie).

    23
  16. « Late Byzantine naturalism: Hagia Sophia's Deësis mosaic », Smarthistory (smarthistory.org) : description de la Déésis de la tribune sud (Christ entre la Vierge et Jean-Baptiste, échelle colossale, modelé naturaliste) et de la « Renaissance des Paléologues ».

    24 26
  17. Sur la datation de la Déésis vers 1261, en lien avec la reconquête de Constantinople par Michel VIII Paléologue et le retour de l'orthodoxie après l'occupation latine (1204-1261) : Smarthistory, art. cité ; voir aussi la discussion savante dans N. Teteriatnikov, Mosaics of Hagia Sophia, Istanbul: The Fossati Restoration and the Work of the Byzantine Institute, Dumbarton Oaks, 1998.

    25
  18. Natalia B. Teteriatnikov, Mosaics of Hagia Sophia, Istanbul: The Fossati Restoration and the Work of the Byzantine Institute, Dumbarton Oaks, Washington, 1998 : histoire de la conversion en mosquée (1453), du recouvrement des mosaïques, de la restauration des frères Gaspare et Giuseppe Fossati (1847-1849) commandée par le sultan Abdülmecid Iᵉʳ, et de la transformation en musée (1934).

    28 29 31
  19. Thomas Whittemore, The Mosaics of St. Sophia at Istanbul: Preliminary Reports, Byzantine Institute, Oxford/Boston, 1933-1952 : rapports successifs sur le dégagement et la conservation des mosaïques (Déésis, panneaux impériaux, abside, vestibule) à partir de 1931, sous l'égide de l'Institut byzantin d'Amérique fondé par Whittemore.

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