Johann Sebastian Bach (1685-1750) est, pour une grande partie de l'Occident, le plus grand compositeur de musique sacrée chrétienne qui ait jamais vécu. Cantor luthérien de l'église Saint-Thomas de Leipzig pendant vingt-sept ans, il a écrit l'essentiel de son œuvre pour la liturgie : une cantate presque chaque dimanche, une Passion chaque Vendredi saint, des chorals, des motets, des pièces d'orgue destinés à porter la prière d'une assemblée. Sa musique n'est pas une décoration pieuse ajoutée au culte : elle est un acte de foi, une prédication en sons.[1][2]
Bach n'était pas catholique : il appartenait au luthéranisme orthodoxe de l'Allemagne du XVIIIe siècle, qu'il connaissait jusque dans ses controverses théologiques. Pourtant son nom revient sans cesse dans la bouche des papes, des théologiens et des fidèles catholiques, et l'une de ses dernières grandes œuvres — la Messe en si mineur — est une mise en musique de l'ordinaire de la messe romaine tout entier. C'est cette place singulière de Bach dans la tradition chrétienne, par-delà la frontière confessionnelle, que cet article explore.
« Le but final de toute musique ne doit être autre que la gloire de Dieu et le délassement de l'âme. » — Johann Sebastian Bach, règles de basse continue, vers 1738[3]
Cet article ne refait pas la doctrine de l'image sacrée, exposée ailleurs : il l'étend à un autre art, la musique. Comme l'icône est une « théologie en couleurs », l'œuvre de Bach est une théologie en sons — une manière de rendre audible ce que la foi confesse. Sur le fondement de tout art liturgique, voir la théologie de l'icône.
Une « image sacrée » faite de sons ?
Cet article figure dans une section consacrée aux images sacrées. Y placer un musicien n'est pas une erreur : il s'agit de rappeler que l'art chrétien ne se limite pas à ce que l'œil voit, et que la musique de Bach remplit, pour l'oreille, la même fonction que l'icône pour le regard.
Le son comme icône : rendre l'invisible présent
L'icône, le vitrail, la fresque cherchent à rendre présent le mystère du salut sous une forme sensible, pour conduire au-delà du sensible. La grande musique liturgique fait exactement la même chose dans l'ordre du temps et du son : elle ne « parle pas de » Dieu de l'extérieur, elle fait entrer l'auditeur dans le mystère qu'elle déploie. Quand le chœur de la Passion selon saint Matthieu pleure la mort du Christ, ou quand le Sanctus de la Messe en si fait tournoyer les voix dans la louange des séraphins, la musique ne décrit pas la foi : elle la donne à éprouver.
C'est pourquoi on peut parler de la musique de Bach comme d'une icône sonore. Elle obéit à la même logique d'Incarnation que la théologie de l'image : parce que le Verbe s'est fait chair, le visible et l'audible peuvent porter l'invisible sans le trahir. La musique sacrée n'est pas un détour vers Dieu ; elle est l'un de ses chemins.
Bach, héritier de tout l'art sacré chrétien
Bach hérite de plus de mille ans de chant chrétien. Avant lui, l'Église avait déjà donné au culte le chant grégorien, puis la polyphonie sacrée de la Renaissance, portée à sa perfection par des maîtres comme Palestrina. Bach ne renie rien de cet héritage : il l'absorbe et le porte plus loin, en y joignant le choral luthérien, l'art de la fugue et la science de l'orchestre baroque. Sur ces traditions voisines, voir la musique grégorienne, la polyphonie sacrée et Palestrina et la réforme musicale.
Un luthérien dans une encyclopédie catholique
Pourquoi une encyclopédie catholique consacre-t-elle un article à un compositeur luthérien ? Parce que la beauté et la vérité ne s'arrêtent pas aux frontières confessionnelles. L'Église catholique reconnaît que les chrétiens séparés conservent une part réelle du patrimoine commun — l'Écriture, le baptême, la foi au Christ mort et ressuscité — et que l'Esprit Saint agit aussi à travers eux.[4] Bach a chanté ce cœur commun de la foi chrétienne avec une profondeur que peu d'auteurs catholiques ont égalée. Le reconnaître n'efface pas les divergences doctrinales du luthéranisme ; c'est honorer ce qui, en lui, appartient à la tradition chrétienne tout entière. L'article gardera cette double honnêteté : dire la grandeur de Bach sans le catholiciser de force.
Qui était Johann Sebastian Bach ?
La vie de Bach est presque entièrement celle d'un musicien d'Église. Il n'a jamais quitté une petite région de l'Allemagne centrale, n'a jamais composé d'opéra, et a passé l'essentiel de sa carrière à fournir, semaine après semaine, la musique dont le culte avait besoin.
L'enfant d'Eisenach, l'orphelin d'Ohrdruf
Bach naît le 21 mars 1685 à Eisenach, en Thuringe, dans la plus célèbre dynastie de musiciens de l'histoire : pendant deux siècles, le nom de « Bach » fut presque synonyme de « musicien » dans la région. Son père, Johann Ambrosius Bach, dirige la musique de la ville et lui donne ses premières leçons.[5][6] Mais l'enfant perd sa mère en 1694, puis son père en 1695 : orphelin à dix ans, il est recueilli à Ohrdruf par son frère aîné Johann Christoph, organiste, élève de Pachelbel, qui lui enseigne le clavier.[7]
Cette enfance marquée par la mort n'est pas anecdotique : Bach a connu très tôt le deuil — il perdra aussi sa première épouse, Maria Barbara, et la moitié de ses vingt enfants en bas âge. Sa musique sacrée, qui regarde la mort en face avec une espérance bouleversante, est née d'une vie où la mort n'était jamais abstraite.
Le jeune organiste : Arnstadt, Mühlhausen, Weimar, Köthen
Devenu un organiste virtuose, Bach occupe une série de postes : Arnstadt (1703), Mühlhausen (1707), puis la cour de Weimar (1708-1717), où il compose une grande partie de son œuvre d'orgue. À Köthen (1717-1723), au service d'un prince calviniste qui ne demandait pas de musique liturgique, il se tourne vers la musique instrumentale : c'est là que naissent les Concertos brandebourgeois et une partie du Clavier bien tempéré.[8] Mais Bach, luthérien convaincu, supportait mal d'être privé de musique d'Église. En 1723, il postule au poste le plus exigeant de toute l'Allemagne protestante.
Le Cantor de Leipzig (1723-1750)
En 1723, Bach devient Cantor de l'école Saint-Thomas (Thomaskantor) et directeur de la musique de la ville de Leipzig. La fonction est écrasante : il doit former les choristes, enseigner, et surtout fournir la musique des quatre principales églises luthériennes de la ville, dont la Thomaskirche et la Nikolaikirche.[9][10] Concrètement, cela signifie une cantate nouvelle presque chaque dimanche et chaque grande fête, une Passion chaque Vendredi saint, et la musique de toutes les solennités de l'année liturgique.
Il occupera ce poste vingt-sept ans, jusqu'à sa mort le 28 juillet 1750. C'est à Leipzig que Bach écrit la quasi-totalité de sa musique vocale sacrée : les cantates, les Passions, l'Oratorio de Noël, le Magnificat et, à la toute fin, la Messe en si mineur. Devenu aveugle, il meurt après une opération des yeux, en dictant, dit la tradition, un dernier choral.
- 21 mars 1685Naissance à Eisenach
Johann Sebastian Bach naît en Thuringe, dans une dynastie de musiciens. Son père dirige la musique de la ville.
- 1694-1695Orphelin à dix ans
Il perd sa mère puis son père et est recueilli par son frère aîné, organiste à Ohrdruf, qui lui enseigne le clavier.
- 1708-1717Organiste à la cour de Weimar
Période de la grande œuvre d'orgue. Bach devient un virtuose et un compositeur reconnu.
- 1717-1723Maître de chapelle à Köthen
Au service d'un prince calviniste, il écrit surtout de la musique instrumentale (Concertos brandebourgeois).
- 1723Cantor de Saint-Thomas à Leipzig
Il prend la charge la plus exigeante de l'Allemagne protestante : la musique des églises de Leipzig.
- 1727La Passion selon saint Matthieu
Création, le Vendredi saint, de l'un des sommets de toute la musique sacrée occidentale.
- 1749La Messe en si mineur
Bach achève la mise en musique de l'ordinaire de la messe romaine, somme de toute sa science.
- 28 juillet 1750Mort à Leipzig
Devenu aveugle, Bach meurt à 65 ans, après vingt-sept ans de service à Saint-Thomas.
Une foi luthérienne ardente
On a longtemps voulu faire de Bach un pur génie « abstrait », un mathématicien des sons indifférent au sens religieux de ses textes. Les documents disent le contraire : Bach était un chrétien luthérien convaincu, instruit en théologie, qui lisait l'Écriture la plume à la main et travaillait sa musique comme un service de Dieu.[11][12]
La Bible de Calov : Bach lecteur de l'Écriture
La preuve la plus émouvante de la foi de Bach est sa Bible d'étude personnelle : les trois volumes du commentaire biblique d'Abraham Calov, théologien luthérien de Wittenberg (Die heilige Bibel nach S. Herrn D. Martini Lutheri, Wittenberg, 1681-1682). Bach a signé chaque volume en 1733, et l'a couvert de 348 marques de sa main — soulignements, corrections, annotations marginales. Redécouverte au XXe siècle, cette Bible est aujourd'hui conservée à la bibliothèque du Concordia Seminary de Saint-Louis (Missouri), authentifiée par l'analyse de l'écriture et des encres.[13][14]
Ces annotations ouvrent une fenêtre unique sur l'intériorité du compositeur. Là où l'Écriture parle de la musique du Temple, Bach note des commentaires d'une portée spirituelle directe. Au premier livre des Chroniques (chapitre 25), où David institue les chantres du Temple, il écrit :
« Ce chapitre est le vrai fondement de toute musique d'église agréable à Dieu. » — J. S. Bach, annotation dans sa Bible de Calov, vers 1733[15]
Et au second livre des Chroniques (5, 13), où la gloire du Seigneur remplit le Temple au moment où retentit la musique, il inscrit dans la marge cette phrase devenue célèbre :
« N.B. Là où il y a une musique de dévotion, Dieu est toujours présent avec sa grâce. » — J. S. Bach, annotation au 2 Chroniques 5, 13[16][17]
Pour Bach, la musique liturgique n'est donc pas un ornement : elle est un lieu de la présence de Dieu, exactement comme l'Église catholique le dit de l'art sacré au sens large.
« J.J. » et « S.D.G. » : la prière au seuil de la partition
L'habitude la plus révélatrice de Bach tient en quelques lettres. En tête de ses manuscrits, avant d'écrire la première note, il traçait souvent « J.J. » — abréviation du latin Jesu Juva, « Jésus, aide-moi ». Et au bas de la partition achevée, il inscrivait « S.D.G. » — Soli Deo Gloria, « à Dieu seul la gloire ».[18][19]
Ces deux sigles encadrent l'acte de composer comme une prière : on commence en demandant le secours du Christ, on finit en rapportant tout à la gloire de Dieu, et non à la sienne propre. Le travail musical lui-même devient une liturgie. Soli Deo Gloria est d'ailleurs l'un des grands mots d'ordre de la Réforme luthérienne ; mais l'intuition qu'il exprime — que toute beauté reçue doit remonter vers son auteur — appartient à toute la tradition chrétienne.
« La gloire de Dieu et le délassement de l'âme »
Cette conviction, Bach l'a aussi formulée en toutes lettres dans un texte pédagogique. Dans ses règles de basse continue rédigées pour ses élèves (vers 1738), il définit ainsi la fin dernière de tout art musical :
« Comme pour toute musique, la fin et le but de la basse continue ne doivent être autres que la gloire de Dieu et le délassement de l'âme ; là où l'on n'y prend pas garde, il n'y a pas de vraie musique, mais un tintamarre et un vacarme diaboliques. » — J. S. Bach, Règles et principes pour l'accompagnement à quatre voix, vers 1738[20]
La phrase est saisissante : pour Bach, une musique qui ne sert pas Dieu n'est pas une musique inférieure, c'est un bruit. La hiérarchie est claire — la beauté n'a de sens que rapportée à sa source.
La musique sacrée de Bach
L'immense majorité de l'œuvre de Bach est religieuse, et la plus grande part fut écrite pour un usage liturgique concret. On peut en distinguer quelques grands massifs.
Les cantates : un sermon en musique chaque dimanche
Le cœur du travail de Bach à Leipzig fut la cantate d'église : une œuvre d'une vingtaine de minutes pour solistes, chœur et orchestre, exécutée pendant l'office du dimanche, en lien étroit avec les lectures et le sermon du jour. Bach en a composé plusieurs cycles annuels complets ; il en subsiste aujourd'hui plus de deux cents, sur un total qui dépassait probablement les trois cents.[21][22]
Chaque cantate est une méditation musicale sur l'Évangile du jour : elle commente, prolonge, intériorise la Parole proclamée. Loin d'être un divertissement, elle fait partie de l'annonce de la foi — un véritable sermon en musique. Certaines sont devenues universellement célèbres, comme Wachet auf, ruft uns die Stimme (« Réveillez-vous, la voix nous appelle », BWV 140), méditation sur la parabole des vierges sages et l'attente de l'Époux.
Le choral, colonne vertébrale de la foi chantée
À la base de presque toute la musique sacrée de Bach se trouve le choral : l'hymne strophique en langue allemande que toute l'assemblée luthérienne connaissait par cœur. Luther avait voulu que le peuple chante sa foi ; Bach hérite de ce trésor de mélodies et les harmonise avec une science inégalée — ses harmonisations de chorals à quatre voix sont encore aujourd'hui le modèle enseigné de l'écriture musicale.
Le choral n'est pas un simple matériau : il porte un texte de foi que les auditeurs reconnaissent immédiatement. Quand Bach fait revenir, au sommet de la Passion selon saint Matthieu, la mélodie de O Haupt voll Blut und Wunden (« Ô chef couvert de sang et de plaies »), il ne fait pas seulement de la belle musique : il met dans la bouche de l'assemblée sa propre confession devant le Christ souffrant. La musique devient prière collective.
Les Passions : saint Matthieu et saint Jean
Les deux Passions conservées de Bach sont parmi les plus hautes réussites de tout l'art chrétien. La Passion selon saint Jean (BWV 245) est créée le Vendredi saint 1724 ; la Passion selon saint Matthieu (BWV 244), œuvre monumentale pour double chœur et double orchestre, l'est le Vendredi saint 1727 à la Thomaskirche.[23][24]
Une Passion de Bach n'est pas un concert : c'est une liturgie de la Parole. Le récit évangélique de la mort du Christ, chanté par l'Évangéliste, est entrecoupé d'arias méditatives et de chorals qui font participer l'auditeur. Au cœur de la Passion selon saint Matthieu, dans son texte même, l'Évangile résonne sans détour :
« À partir de la sixième heure, l'obscurité se fit sur toute la terre, jusqu'à la neuvième heure. [...] Mais Jésus, poussant de nouveau un grand cri, rendit l'esprit. » — Évangile selon saint Matthieu 27, 45-50, mis en musique par Bach[25]
La création de 1727 fut d'abord reçue dans un relatif silence ; il fallut le renouveau suscité par Felix Mendelssohn, qui dirigea l'œuvre en 1829, pour que l'Europe redécouvre ce sommet et, avec lui, l'ensemble de la musique sacrée de Bach.[26]
L'Oratorio de Noël, le Magnificat et les motets
Bach a aussi mis en musique les autres grands moments de l'année liturgique. L'Oratorio de Noël (BWV 248, 1734) est une suite de six cantates pour le temps de la Nativité. Le Magnificat (BWV 243) chante le cantique de la Vierge Marie — « Mon âme exalte le Seigneur » — avec une jubilation éclatante. Et les grands motets, comme Jesu, meine Freude (« Jésus, ma joie », BWV 227), portent à incandescence la méditation sur la mort et la vie en Christ. Le Magnificat, texte marial par excellence, montre combien Bach pouvait épouser des accents que la dévotion catholique reconnaît aussitôt comme siens.
L'orgue : l'Orgelbüchlein et la prière des chorals
Bach fut avant tout, de son vivant, célèbre comme organiste. Une grande partie de son œuvre d'orgue est elle aussi liturgique : ses préludes de choral commentent musicalement les hymnes de l'année. Dans le recueil de l'Orgelbüchlein (« Petit livre d'orgue »), chaque pièce médite une mélodie de choral selon le temps liturgique — de l'Avent (Nun komm, der Heiden Heiland, « Viens maintenant, Sauveur des païens ») à Pâques. L'orgue de Bach ne fait pas de la musique « religieuse » au sens vague : il prêche, lui aussi, à travers les mélodies que l'assemblée porte dans le cœur.
La Messe en si mineur : un luthérien au seuil de la messe catholique
Parmi toutes les œuvres de Bach, une seule met en musique, intégralement, l'ordinaire de la messe catholique romaine : la Messe en si mineur (BWV 232). Qu'un cantor luthérien ait composé une messe latine complète est l'un des faits les plus remarquables de l'histoire de la musique chrétienne — et un signe de l'unité profonde de la tradition par-delà les ruptures du XVIe siècle.
Genèse d'une œuvre impossible
La Messe en si n'a pas été écrite d'un seul jet. En 1733, Bach offre au prince-électeur de Saxe — récemment converti au catholicisme et devenu roi de Pologne — un Kyrie et un Gloria en latin, dans l'espoir d'obtenir un titre à la cour de Dresde.[27][28] Or il faut se rappeler une réalité souvent oubliée : la liturgie luthérienne de Leipzig, surtout aux grandes fêtes, conservait le latin et chantait des Kyrie et des Gloria. Une messe brève (missa), réduite à ces deux parties, était commune aux deux confessions.[29]
Ce n'est que vers la fin de sa vie, autour de 1749, que Bach complète l'ensemble — ajoutant le Credo (qu'il intitule Symbolum Nicenum), le Sanctus, le Benedictus et l'Agnus Dei — pour former une mise en musique complète de l'ordinaire de la messe.[30] L'œuvre, somme de toute sa science, ne fut jamais exécutée en entier de son vivant : sa première exécution intégrale documentée date de 1859.[31]
Une œuvre œcuménique avant la lettre
| Partie de l'ordinaire | Texte mis en musique | Présence dans le culte |
|---|---|---|
| Kyrie | Kyrie eleison (grec) | Commun au culte luthérien de Leipzig et à la messe romaine |
| Gloria | Gloria in excelsis Deo | Chanté en latin dans les deux traditions aux grandes fêtes |
| Credo (Symbolum Nicenum) | Symbole de Nicée-Constantinople | Profession de foi commune à toute l'Église |
| Sanctus | Sanctus, Sanctus, Sanctus | Cœur de la prière eucharistique partout |
| Agnus Dei | Agnus Dei, qui tollis peccata mundi | Invocation au Christ, Agneau de Dieu |
Comme le montre ce tableau, le texte que Bach met en musique n'est pas une nouveauté luthérienne : c'est le noyau le plus ancien et le plus commun de la prière chrétienne, partagé bien au-delà des frontières confessionnelles. En mettant en musique le Symbole de Nicée, le Sanctus des séraphins et l'Agnus Dei, Bach chante la foi des conciles, celle que catholiques et luthériens professent ensemble.
Le résultat est une œuvre que beaucoup tiennent pour le plus grand monument de musique sacrée jamais composé. Le Crucifixus y descend aux enfers de la mort du Christ ; le Et resurrexit en jaillit dans une explosion de lumière ; le Sanctus, écrit pour six voix, semble vouloir épuiser toute la jubilation possible de la créature devant son Dieu. Un luthérien y a donné à la messe catholique sa plus haute traduction musicale.
Bach et la tradition catholique
La réception catholique de Bach est l'une des plus belles preuves que la beauté peut être un lieu de rencontre entre chrétiens séparés. Loin de se méfier de ce cantor protestant, de grands théologiens et pasteurs catholiques ont vu en lui un témoin de la vérité de la foi.
« Celui qui a entendu cela sait que la foi est vraie »
Le témoignage le plus célèbre vient de Joseph Ratzinger, le futur pape Benoît XVI. Alors qu'il était archevêque de Munich, il assista en 1981 à un concert où Leonard Bernstein dirigeait une cantate de Bach, en mémoire du chef Karl Richter. Ratzinger était assis à côté de l'évêque luthérien Johannes Hanselmann. Il a raconté ce moment :
*« À la fin de la dernière note de l'une des grandes cantates du Cantor de Thomas, nous nous sommes regardés spontanément, et tout aussi spontanément nous nous sommes dit : "Celui qui a entendu cela sait que la foi est vraie." » * — Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), Un chant nouveau pour le Seigneur, 1995[32]
Pour Ratzinger, théologien de la beauté, cette expérience n'est pas un attendrissement esthétique : la grandeur intérieure de la musique de Bach rend crédible la foi qui l'a fait naître. Une telle splendeur ne peut pas reposer sur le vide ; elle témoigne, à sa manière, de la réalité de ce qu'elle chante. Le fait qu'un cardinal catholique et un évêque luthérien aient communié dans la même évidence dit assez la portée œcuménique de cet art.
La beauté comme voie vers Dieu (via pulchritudinis)
Ce regard catholique sur Bach s'enracine dans une conviction ancienne : la beauté est une voie vers Dieu (via pulchritudinis). Saint Jean-Paul II, dans sa Lettre aux artistes (1999), rappelait que l'art authentique, en rendant visible — ou audible — l'invisible, sert l'Évangile et ouvre les cœurs au mystère.[33] La musique de Bach en est l'illustration la plus pure : elle ne démontre pas, elle fait pressentir ; elle ne raisonne pas, elle fait adorer.
« La beauté est la clé du mystère et elle renvoie à la transcendance. Elle est une invitation à savourer la vie et à rêver de l'avenir. » — Saint Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 1999, n° 16[34]
Bach dans la prière chrétienne d'aujourd'hui
Aujourd'hui, la musique de Bach est jouée et chantée dans les églises catholiques du monde entier, dans les concerts spirituels, les retraites, les funérailles, les temps d'adoration. Sans rien renier des différences confessionnelles, l'Église reconnaît dans cette œuvre un bien commun de la chrétienté, capable d'élever vers Dieu des croyants de toutes traditions — et même de toucher ceux qui se croient incroyants. Bach n'est pas seulement le patrimoine du luthéranisme : il est un don fait à toute l'Église.
Pourquoi écouter Bach aujourd'hui ?
Dans un monde saturé de bruit et de musiques jetables, l'œuvre de Bach rappelle ce qu'une musique peut être au plus haut : non un divertissement, mais un chemin vers Dieu. Elle unit ce que notre époque sépare — la rigueur et l'émotion, la science et la prière, l'intelligence et le cœur. Devant une cantate ou la Messe en si, l'auditeur ne contemple pas seulement un génie : il est conduit au seuil du mystère.
C'est pourquoi Bach garde sa place dans une réflexion sur l'art sacré chrétien, aux côtés de l'icône, du vitrail et de la cathédrale. Tous disent la même chose dans des langages différents : que le beau, quand il est vrai, ne s'arrête pas à lui-même mais renvoie à plus grand que lui. La devise que Bach traçait au bas de ses partitions reste la meilleure clé de son œuvre, et de tout art chrétien : Soli Deo Gloria — à Dieu seul la gloire.
Pour aller plus loin
Articles Ignispedia connexes
- La théologie de l'icône — pourquoi l'Église vénère l'art sacré : le fondement de l'Incarnation, que la musique de Bach prolonge dans l'ordre du son.
- La musique grégorienne — le chant fondateur de la liturgie chrétienne, premier des grands langages musicaux sacrés.
- La polyphonie sacrée — l'art vocal de la Renaissance, dont Bach hérite et qu'il porte plus loin.
- Palestrina et la réforme musicale — le maître de la polyphonie catholique, contre-modèle et ancêtre de Bach.
- Mozart et la messe catholique — un autre grand génie au service de la liturgie, une génération après Bach.
- Le Stabat Mater — l'hymne de la Mère douloureuse, autre grand texte mis en musique par d'innombrables compositeurs chrétiens.
Sources principales
- Christoph Wolff, Johann Sebastian Bach: The Learned Musician, W. W. Norton, New York, 2000 — biographie de référence.
- John Eliot Gardiner, Bach: Music in the Castle of Heaven, Allen Lane, Londres, 2013 — étude de la musique sacrée par un grand interprète.
- Jaroslav Pelikan, Bach Among the Theologians, Fortress Press, Philadelphie, 1986 — la théologie de Bach.
- Robin A. Leaver, J. S. Bach and Scripture: Glosses from the Calov Bible Commentary, Concordia, Saint-Louis, 1985 — les annotations bibliques de Bach.
- Hans T. David, Arthur Mendel & Christoph Wolff, The New Bach Reader, W. W. Norton, New York, 1998 — recueil des documents d'époque.
- Joseph Ratzinger, Un chant nouveau pour le Seigneur (A New Song for the Lord), 1995 — réflexion théologique sur la musique sacrée et Bach.
Notes et références
Christoph Wolff, Johann Sebastian Bach: The Learned Musician, W. W. Norton, New York, 2000, ISBN 978-0-393-32256-9 : biographie de référence — origines à Eisenach, formation à Ohrdruf et Lüneburg, postes d'Arnstadt, Mühlhausen, Weimar et Köthen, nomination comme Thomaskantor en 1723, ampleur de la production de cantates et des Passions à Leipzig.
1 5 8 9 21 24John Eliot Gardiner, Bach: Music in the Castle of Heaven, Allen Lane / Knopf, 2013, ISBN 978-0-375-41529-6 : étude de la musique vocale sacrée de Bach par un chef d'orchestre, insistant sur la fonction liturgique et théologique des cantates et des Passions.
2J. S. Bach, Vorschriften und Grundsätze zum vierstimmigen Spielen des General-Bass (« Règles et principes pour l'accompagnement à quatre voix de la basse continue »), document pédagogique pour ses élèves, vers 1738. Le texte conclut : « Und soll wie aller Music, also auch des General Basses Finis und End Ursache anders nicht, als nur zu Gottes Ehre und Recreation des Gemüths seyn. Wo dieses nicht in Acht genommen wird, da ists keine eigentliche Music, sondern ein Teuflisches Geplerr und Geleyer. » Traduit dans Albert Schweitzer, J. S. Bach, et dans The New Bach Reader, doc. correspondant.
3 20Sur la reconnaissance par l'Église catholique des éléments de sanctification présents dans les communautés chrétiennes séparées (Écriture, baptême, foi au Christ), cf. Concile Vatican II, décret Unitatis Redintegratio (1964), n° 3, et Jean-Paul II, encyclique Ut Unum Sint (1995). Ce fondement permet d'honorer la profondeur chrétienne de l'œuvre de Bach sans gommer les divergences doctrinales du luthéranisme.
4Johann Sebastian Bach — chronologie, Bach-Archiv Leipzig (bach-leipzig.de) : naissance le 21 mars 1685 à Eisenach, fils de Johann Ambrosius Bach, directeur de la musique de la ville ; orphelin en 1694-1695, recueilli à Ohrdruf par son frère aîné Johann Christoph, organiste ; appointé cantor de Saint-Thomas de Leipzig en 1723 ; mort le 28 juillet 1750.
6 7 10Jaroslav Pelikan, Bach Among the Theologians, Fortress Press, Philadelphie, 1986 : analyse de Bach comme théologien luthérien à part entière, lisant l'Écriture et façonnant sa musique comme une prédication ; importance des inscriptions J.J. et S.D.G. et de la Bible de Calov.
11 19Robin A. Leaver, J. S. Bach and Scripture: Glosses from the Calov Bible Commentary, Concordia Publishing House, Saint-Louis, 1985 : édition et commentaire des annotations de Bach dans sa Bible de Calov. Au 1 Chroniques 25, Bach note que ce chapitre est « le vrai fondement de toute musique d'église agréable à Dieu » ; au 2 Chroniques 5, 13, il écrit en marge : « NB. Bey einer andächtigen Musig ist allezeit Gott mit seiner Gnaden-Gegenwart » (« Là où il y a une musique de dévotion, Dieu est toujours présent avec sa grâce »).
12 14 15 16Calov Bible : exemplaire personnel de Bach du commentaire biblique d'Abraham Calov, Die heilige Bibel nach S. Herrn D. Martini Lutheri Deutscher Dolmetschung, Wittenberg, 1681-1682, 3 volumes. Bach a signé chaque volume en 1733 et y a porté 348 marques (soulignements, corrections, annotations marginales), authentifiées par l'analyse de l'écriture et des encres. Les volumes sont conservés depuis 1938 à la bibliothèque du Concordia Seminary, Saint-Louis (Missouri). Cf. notice « Calov Bible », et Robin A. Leaver, op. cit.
13 17Les inscriptions manuscrites de Bach : en tête de nombreux manuscrits, J.J. (Jesu Juva, « Jésus, aide-moi ») ; au bas des partitions achevées, S.D.G. (Soli Deo Gloria, « à Dieu seul la gloire »). Soli Deo Gloria est l'un des grands principes (solae) de la Réforme. Cf. The New Bach Reader (infra) et J. Pelikan, Bach Among the Theologians.
18Sur les cantates : Bach a composé à Leipzig plusieurs cycles annuels (Jahrgänge) de cantates d'église liées aux lectures du dimanche ; il en subsiste plus de deux cents, sur une production estimée à plus de trois cents. Cf. C. Wolff, The Learned Musician, chap. sur les premières années de Leipzig, et le catalogue BWV.
22Passion selon saint Matthieu (Matthäus-Passion), BWV 244, pour double chœur et double orchestre, livret de Picander (C. F. Henrici) ; probablement créée le Vendredi saint 11 avril 1727 à la Thomaskirche de Leipzig, pour l'office des vêpres, en deux parties encadrant le sermon. La Passion selon saint Jean, BWV 245, avait été créée le Vendredi saint 1724. Cf. notice « St Matthew Passion », Encyclopædia Britannica et Bach-Archiv Leipzig.
23 25La Passion selon saint Matthieu tomba dans un relatif oubli après la mort de Bach ; Felix Mendelssohn en dirigea une exécution remarquée à Berlin en 1829, point de départ du grand renouveau (Bach-Renaissance) du XIXe siècle qui rendit à Bach sa place de premier plan. Cf. C. Wolff, op. cit.
26Messe en si mineur, BWV 232 : mise en musique complète de l'ordinaire de la messe romaine (Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Benedictus, Agnus Dei) par un compositeur luthérien. La liturgie luthérienne de Leipzig conservait l'usage du latin et chantait Kyrie et Gloria aux grandes fêtes ; une missa réduite à ces deux parties était commune au culte luthérien comme à la pratique catholique. L'œuvre ne fut jamais exécutée intégralement du vivant de Bach ; sa première exécution complète documentée date de 1859. Cf. notices de la Bach Choir of Bethlehem (bach.org) et de Boston Baroque.
27 29 31Genèse de la Messe en si : en 1733, Bach présente un Kyrie et un Gloria (une Missa) à Frédéric-Auguste II, prince-électeur de Saxe et roi de Pologne, dans l'espoir d'un titre de compositeur de la cour de Dresde. Vers 1748-1749, à la fin de sa vie, il complète l'œuvre par le Symbolum Nicenum (Credo), le Sanctus (composé dès 1724), le Benedictus, l'Osanna et l'Agnus Dei, formant la messe intégrale. Cf. C. Wolff, The Learned Musician, et notices BWV 232.
28 30Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), Ein neues Lied für den Herrn (1995), trad. anglaise A New Song for the Lord, Crossroad, 1996, p. 141 : récit d'un concert Bach dirigé par Leonard Bernstein à Munich (1981), en mémoire du chef Karl Richter, où Ratzinger, alors archevêque de Munich, était assis près de l'évêque luthérien Johannes Hanselmann. À la dernière note d'une cantate, tous deux se dirent : « Celui qui a entendu cela sait que la foi est vraie. » Hanselmann fut une figure du dialogue œcuménique qui aboutit à la Déclaration commune sur la doctrine de la justification (1999).
32Jean-Paul II, Lettre aux artistes (4 avril 1999), n° 16, sur vatican.va : la beauté comme via pulchritudinis, « la clé du mystère et elle renvoie à la transcendance » ; l'art authentique, en rendant sensible l'invisible, sert la révélation du mystère chrétien et la rencontre avec Dieu.
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