Grandir dans l'humilité n'est pas d'abord se rabaisser : c'est apprendre, pas à pas, à marcher dans la vérité de ce que nous sommes devant Dieu — tout reçu de lui, capables de tout par lui, incapables de rien sans lui. Loin d'être une humeur sombre ou un manque de confiance en soi, l'humilité est, selon la tradition catholique, la racine de toutes les vertus et le fondement de la prière.
La difficulté est qu'on ne décide pas un matin d'« être humble ». L'humilité s'acquiert comme un métier s'apprend : par des degrés, des exercices et des occasions acceptées jour après jour. C'est pourquoi les saints n'ont pas seulement défini cette vertu — ils en ont décrit le chemin : douze degrés chez saint Benoît, une échelle qu'on gravit en descendant chez saint Bernard, une pédagogie des humiliations chez l'auteur de L'Imitation.
Cet article est consacré à ce chemin pratique : comment progresser, par quels moyens, en évitant quels pièges. Pour la nature même de cette vertu — l'humilité comme connaissance vraie de notre néant et de la grandeur de Dieu — on se reportera à l'article La connaissance du néant de l'homme, qui produit l'humilité. Pour la voix propre des saints sur ce sujet, voir Que disent les saints sur l'humilité.
Pourquoi chercher à grandir dans l'humilité ?
L'humilité, racine et gardienne de toutes les vertus
Dans la tradition spirituelle, l'humilité n'est pas une vertu parmi d'autres : elle est le terrain où toutes les autres peuvent pousser. Saint Augustin en fait la condition de tout édifice intérieur — on ne bâtit haut qu'en creusant d'abord profond :
« Tu veux devenir grand, commence par être petit. Tu songes à élever un haut bâtiment, pense d'abord à lui donner pour fondement l'humilité. Plus on veut exhausser une construction, plus important doit être un édifice, plus aussi le fondement doit être profond. » — Saint Augustin, Sermon 69, § 2[1]
Félicité de Lamennais (1782-1854) — simple traducteur de L'Imitation au XIXᵉ siècle, auteur ensuite condamné par Grégoire XVI (Mirari vos, 15 août 1832 ; Singulari nos, 25 juin 1834), à ne pas prendre pour un saint ou un docteur — le dit autrement dans la Réflexion personnelle jointe à sa traduction : c'est l'orgueil qui a fait tomber l'homme, et l'humilité qui le relève.
« L'orgueil a perdu l'homme, l'humilité le relève et le rétablit en grâce avec Dieu. » — Félicité de Lamennais, Réflexion sur L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 2[2]
Vouloir grandir dans l'humilité, ce n'est donc pas viser une qualité morale isolée : c'est rendre possibles la charité, la patience, l'obéissance, la prière. Une âme orgueilleuse peut accumuler des actes brillants ; mais sans ce fondement, ni la paix, ni la sûreté, ni la perfection ne tiennent.
« Dieu résiste aux orgueilleux et donne sa grâce aux humbles »
La raison la plus décisive de chercher l'humilité est que Dieu lui-même l'exige et la récompense. L'Écriture le répète d'un Testament à l'autre :
« Dieu s'oppose aux orgueilleux, aux humbles il accorde sa grâce. » — Première lettre de saint Pierre 5, 5 (citant Proverbes 3, 34)[3]
Et Jésus en fait une loi de tout le Royaume :
« En effet, quiconque s'élève sera abaissé ; et qui s'abaisse sera élevé. » — Évangile selon saint Luc 14, 11[4]
Grandir dans l'humilité, c'est donc se placer dans le courant même de la grâce. L'orgueil ferme l'âme ; l'humilité l'ouvre. C'est pourquoi le Catéchisme enseigne que « l'humilité est le fondement de la prière » : tant que nous croyons pouvoir nous suffire, nous ne demandons rien ; quand nous reconnaissons que « nous ne savons pas prier comme il faut » (Rm 8, 26)[5], Dieu peut nous combler[6].
Une vertu qu'on ne possède jamais « assez »
Particularité de l'humilité : on ne l'atteint jamais comme un sommet où l'on se reposerait. Dès qu'on se croit humble, on ne l'est plus. C'est pourquoi la tradition parle toujours de croissance — un mouvement qui ne s'arrête qu'à la mort.
Cette inachevable progression n'a rien de décourageant : elle est le signe que la vie spirituelle reste vivante. Vouloir grandir dans l'humilité, et non la posséder, est déjà la bonne disposition.
📖 Voir aussi : La nécessité de l'humilité et le danger de l'orgueil — pourquoi cette vertu est centrale et pourquoi son contraire est si redoutable.
Comprendre ce qu'on cherche à acquérir
Avant les moyens, une mise au point : beaucoup échouent à grandir dans l'humilité parce qu'ils visent une caricature de cette vertu. On la confond avec le mépris de soi, la timidité ou le refus systématique de tout compliment. Or l'humilité authentique est tout autre chose.
L'humilité est vérité, non mépris de soi
La formule la plus juste vient de sainte Thérèse d'Avila : l'humilité, c'est marcher dans la vérité.
« Un jour je me demandais pourquoi Notre-Seigneur aimait tant cette vertu d'humilité ; et voici la pensée qui me vint tout à coup, sans que j'y eusse, ce me semble, réfléchi : c'est que Dieu est la souveraine Vérité, et que l'humilité, c'est marcher dans la vérité. » — Sainte Thérèse d'Avila, Le Château intérieur, Sixièmes Demeures, ch. 10[7]
Marcher dans la vérité, c'est reconnaître à la fois ma misère et mes dons — sans gonfler ni rabaisser ni l'une ni les autres. Saint François de Sales prévient expressément contre la fausse humilité qui nierait les grâces reçues : reconnaître ce que Dieu a mis en nous n'est pas de l'orgueil, pourvu qu'on l'attribue à lui.
« Il ne faut pas craindre que la connaissance de ce qu'il a mis en nous nous enfle, pourvu que nous soyons attentifs à cette vérité, que ce qui est de bon en nous n'est pas de nous. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. 5[8]
Grandir dans l'humilité, ce n'est donc pas s'enfoncer dans une mauvaise image de soi : c'est rapporter tout à Dieu. L'article La connaissance du néant de l'homme développe ce double regard ; nous y renvoyons pour le fondement.
Distinguer l'humilité de la timidité et de la pusillanimité
Une âme humble peut être audacieuse : Marie chante un cantique de révolution douce, Catherine de Sienne tance les puissants, Jeanne d'Arc commande des armées. L'humilité ne supprime ni le courage, ni la parole, ni la responsabilité ; elle les purifie de la recherche de soi. À l'inverse, la timidité maladive et le découragement perpétuel sont souvent des formes déguisées d'amour-propre blessé : on se replie non par humilité, mais parce qu'on n'a pas obtenu l'estime espérée. Sur ces confusions fréquentes, voir Les erreurs fréquentes concernant l'humilité.
Les degrés de la croissance : l'échelle de l'humilité
La tradition a très tôt compris que l'humilité s'acquiert par étapes. Plutôt qu'un saut, elle décrit une échelle. Connaître ces degrés permet de savoir où l'on en est et quel pas faire ensuite.
Saint Benoît : les douze degrés d'humilité
Au VIᵉ siècle, saint Benoît consacre l'un des plus longs chapitres de sa Règle — le chapitre 7 — à l'humilité. Il reprend l'image de l'échelle de Jacob (Gn 28, 12) : on y monte vers Dieu non en s'élevant, mais en s'abaissant.
« Si nous voulons atteindre le sommet de la plus haute humilité, […] il faut dresser et gravir par nos actes cette échelle qui apparut en songe à Jacob. […] On descend par l'exaltation de soi et l'on monte par l'humilité. » — Saint Benoît de Nursie, Règle, ch. 7[9]
Benoît décrit ensuite douze degrés très concrets, qui forment un véritable programme de croissance — de la crainte de Dieu intérieure jusqu'à l'humilité visible du corps :
| Degré | Ce que saint Benoît demande | Domaine de croissance |
|---|---|---|
| 1 | Garder sans cesse la crainte de Dieu sous les yeux, se savoir vu de lui | Le regard intérieur |
| 2 | Ne pas aimer sa volonté propre, imiter le Christ qui fait la volonté du Père | Le détachement de soi |
| 3 | Se soumettre par obéissance au supérieur, par amour de Dieu | L'obéissance |
| 4 | Tenir dans l'obéissance même pour les choses dures et injustes, en silence | La patience dans l'épreuve |
| 5 | Confesser humblement ses pensées mauvaises et ses fautes cachées | La transparence |
| 6 | Se contenter de tout abaissement, se juger ouvrier indigne | Le contentement des humbles |
| 7 | Se croire, du fond du cœur, inférieur à tous | La vérité du cœur |
| 8 | Ne rien faire que ce que recommandent la règle commune et les anciens | La docilité |
| 9 | Retenir sa langue, garder le silence tant qu'on n'est pas interrogé | La maîtrise de la parole |
| 10 | N'être pas prompt ni enclin au rire dissipé | La gravité intérieure |
| 11 | Parler doucement, peu et sans éclats | La mesure |
| 12 | Manifester l'humilité du cœur jusque dans l'attitude du corps | L'unité du dedans et du dehors |
Lecture du tableau : les premiers degrés travaillent le regard et la volonté intérieurs ; les degrés du milieu, le rapport aux autres et à l'épreuve ; les derniers, jusqu'aux gestes et aux paroles. L'ensemble dessine une humilité qui descend du cœur jusqu'au corps.
Le but de cette ascension n'est pas une crispation morale, mais la liberté de l'amour. Benoît promet qu'au sommet, on observe « comme naturellement » ce qui coûtait d'abord, « non plus par peur de l'enfer mais par amour du Christ »[10].
Saint Bernard : monter en descendant
Vers 1124, le jeune saint Bernard de Clairvaux écrit son premier grand traité, Les Degrés de l'humilité et de l'orgueil. Il y reprend les douze degrés bénédictins, mais éclaire leur dynamique : l'humilité est la voie de la vérité sur soi, et l'orgueil une chute symétrique, degré par degré. Pour Bernard, tout commence par la connaissance de soi :
« Je veux donc que l'âme commence par elle-même […]. Cette connaissance n'enfle point, mais humilie, et nous prépare à nous édifier. Car l'édifice spirituel ne saurait subsister que sur le fondement stable de l'humilité. » — Saint Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique des Cantiques, sermon 36, § 5[11]
L'apport de Bernard est de montrer que l'humilité n'est pas un effort de volonté seul : elle naît d'un regard vrai que l'on apprend à poser sur soi, et qui, loin d'écraser, « nous prépare à nous édifier ».
Saint François de Sales : de l'humilité du dehors à celle du cœur
Mille ans après Benoît, saint François de Sales propose une progression adaptée aux laïcs et aux âmes du monde. Dans ses Entretiens spirituels aux Visitandines, il distingue des degrés d'humilité allant de l'humilité extérieure (accepter les abaissements visibles) à l'humilité du cœur (aimer véritablement sa petitesse), jusqu'à se réjouir d'être méconnu. Il y avertit du danger des « faux humbles » : ceux qui disent du mal d'eux-mêmes pour qu'on les contredise[12]. La croissance, pour lui, se mesure moins aux paroles d'humilité qu'à la paix avec laquelle on accueille les humiliations réelles.
📖 Voir l'article détaillé : La connaissance du néant de l'homme, qui produit l'humilité — où les cinq degrés salésiens et la doctrine de la connaissance de soi sont développés.
Les moyens concrets pour grandir dans l'humilité
Voici le cœur pratique de cet article. Les maîtres spirituels ne se contentent pas de définir l'humilité : ils indiquent des moyens précis, répétables, à la portée de chacun. On peut les regrouper en quelques grands chantiers.
Demander l'humilité dans la prière
Premier moyen, et le plus décisif : l'humilité est une grâce, pas seulement une conquête. On ne la fabrique pas à force de volonté ; on la demande. Le Catéchisme rappelle que l'humilité dispose à recevoir gratuitement le don de la prière : « L'homme est un mendiant de Dieu »[13]. Demander l'humilité, c'est déjà l'exercer.
Une prière est devenue classique pour cela : la Litanie de l'humilité, traditionnellement attribuée au cardinal Rafael Merry del Val (1865-1930), secrétaire d'État de saint Pie X, qui la récitait après la messe. Elle demande, une à une, la libération des appétits d'estime :
« Du désir d'être estimé… délivrez-moi, Jésus. / Du désir d'être aimé… / Du désir d'être honoré… / De la crainte d'être humilié… / De la crainte d'être méprisé… délivrez-moi, Jésus. » — Litanie de l'humilité, attribuée au cardinal Merry del Val[14]
Prier ainsi régulièrement opère un travail souterrain : on cesse peu à peu de mendier l'estime des hommes pour ne plus chercher que celle de Dieu.
Se connaître devant Dieu : l'examen et l'oraison
L'humilité naît de la vérité sur soi, et cette vérité se découvre dans le silence de l'oraison et l'examen de conscience. L'auteur de L'Imitation le dit en formule lapidaire :
« Celui qui se connaît bien se méprise et ne se plaît point aux louanges des hommes. » — Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 2[15]
Concrètement : prendre chaque soir quelques minutes pour relire sa journée devant Dieu, non pour se ronger, mais pour voir avec lucidité et paix où l'amour-propre a joué — la susceptibilité, le besoin d'avoir raison, la comparaison, la recherche du regard d'autrui. Ce simple exercice, répété, désarme l'orgueil mieux que de grands efforts. L'oraison, de son côté, place l'âme sous le regard de Dieu, où nul ne reste longtemps gonflé de lui-même.
Accepter les humiliations comme l'école de l'humilité
C'est le moyen le plus efficace — et le plus redouté. Il y a une différence capitale entre aimer l'humilité et accepter les humiliations. On peut désirer la première et fuir les secondes. Or, disent les maîtres, c'est dans les humiliations acceptées sans révolte que l'humilité grandit réellement. Lamennais, dans la Réflexion jointe à sa traduction de L'Imitation, met le doigt sur le signe révélateur :
« Ce qui vous trouble, c'est l'orgueil qui ne saurait supporter d'être repris. L'humble ne s'irrite point, ne s'émeut point, lors même que la passion le condamne injustement. » — Félicité de Lamennais, Réflexion sur L'Imitation de Jésus-Christ, livre II, ch. 2[16]
Grandir ici signifie : accueillir les petites humiliations quotidiennes — une remarque, un oubli des autres, un échec, une critique parfois injuste — comme autant d'occasions offertes. Non les rechercher de façon malsaine, mais ne plus les esquiver systématiquement, et, quand elles viennent, dire avec le Christ : « Oui, mon Père, parce qu'il vous a plu ainsi »[17]. Saint Benoît en faisait son quatrième degré : tenir « en silence », sans se lasser, même devant ce qui est dur et injuste[18].
Ne pas se justifier ni se plaindre
Conséquence directe du point précédent, mais assez précise pour être un exercice à part : s'abstenir de se justifier quand on est repris, et de se plaindre quand on est lésé. Combien de paroles ne servent qu'à rétablir notre image ? Saint Philippe Néri, maître d'humilité par l'humour, conseillait de ne jamais se défendre, même à tort accusé, sauf nécessité réelle ; lui-même multipliait les occasions de paraître ridicule pour mourir à l'estime de soi[19]. Décider, une fois par jour, de laisser tomber une justification — ne pas avoir le dernier mot, ne pas corriger une petite injustice à notre détriment — fait avancer plus sûrement que bien des résolutions héroïques.
Servir dans l'ombre et choisir la dernière place
Jésus a donné un commandement précis pour la croissance dans l'humilité : « Au contraire, quand tu es invité, va te mettre à la dernière place [...] » (Lc 14, 10)[20], et il l'a vécu en lavant les pieds de ses disciples (Jn 13, 14-15)[21]. Choisir la dernière place se décline en gestes très concrets : accepter les tâches cachées et ingrates, laisser à d'autres le mérite et la visibilité, servir sans qu'on le sache. La petite Thérèse de Lisieux a fait de ces riens le cœur de sa « petite voie » : rendre service sans être remarquée, supporter les défauts d'une sœur désagréable, ne pas se faire valoir. Ces « petites choses », dit-elle, faites par amour, valent les grandes œuvres[22].
Obéir et se soumettre
Les degrés 2, 3 et 4 de saint Benoît tournent autour de l'obéissance : renoncer à sa volonté propre, se soumettre, tenir même quand l'ordre est rebutant. Pour un laïc, cela ne signifie pas une obéissance monastique, mais une docilité réelle : à la volonté de Dieu manifestée par les devoirs d'état, par l'Église, par les autorités légitimes, par les circonstances que la Providence permet. Se soumettre à un horaire, à une décision contraire à son goût, à l'avis d'un conjoint ou d'un supérieur sans en faire un drame — voilà l'humilité qui grandit dans le concret. L'obéissance brise à la racine la prétention de l'orgueil à disposer de tout par soi-même.
Reconnaître ses fautes : confession et aveu
Le cinquième degré bénédictin est de confesser humblement ses fautes et jusqu'aux pensées mauvaises. La confession sacramentelle régulière est, à cet égard, une école d'humilité sans égale : dire ses péchés à voix haute, devant un prêtre, brise l'instinct de se présenter sous son meilleur jour. Plus largement, savoir reconnaître ses torts — dire simplement « j'ai eu tort », « pardon », sans enrober ni minimiser — est l'un des actes d'humilité les plus libérateurs et les plus rares. Sur la manière de regarder ses fautes sans se décourager, voir Humilité et confiance : changer de regard sur nos péchés et Utiliser nos péchés pour augmenter notre humilité et notre confiance.
Rapporter tout le bien à Dieu : l'action de grâce
Saint Benoît résume une règle d'or de l'humilité : voir en soi quelque bien, l'attribuer à Dieu ; voir le mal, s'en savoir l'auteur[23]. Concrètement, l'action de grâce est l'exercice qui incarne cette vérité. Chaque fois qu'on réussit, qu'on est loué, qu'on porte du fruit, on peut intérieurement renvoyer la gloire à celui de qui tout vient : « As-tu quelque chose sans l'avoir reçu ? » (1 Co 4, 7)[24]. Cette habitude désamorce la vanité non en niant le bien fait, mais en le situant à sa vraie source. Rendre grâce souvent, c'est rester humble joyeusement.
Garder le silence et la mesure dans la parole
Les degrés 9 à 11 de la Règle concernent la langue : retenir sa parole, ne pas être dissipé, parler peu et doucement. Ce n'est pas un détail. L'orgueil s'exprime surtout par la bouche — se mettre en avant, raconter ses exploits, juger, avoir le dernier mot, interrompre. Travailler son silence (ne pas tout dire de soi, ne pas commenter chaque chose) et la mesure de sa parole est un exercice d'humilité d'une efficacité surprenante, et vérifiable chaque jour. L'Écriture l'observe : « À trop parler on n'évite pas le péché » (Pr 10, 19)[25] — saint Benoît en fait son neuvième degré — et une âme qui se tait davantage se connaît mieux.
📖 Pour le combat connexe : Comment grandir dans le combat contre l'orgueil — l'envers nécessaire de la croissance en humilité.
Les pièges à éviter en cherchant l'humilité
Paradoxe redoutable : on peut faire de l'humilité elle-même un motif d'orgueil, ou la transformer en poison. Deux pièges principaux guettent.
La fausse humilité et le découragement
La fausse humilité s'abaisse pour qu'on la relève, ou se déprécie pour être contredite. Sa cousine plus subtile est le découragement : croire que se sentir nul, triste et bloqué serait de l'humilité. C'est faux. La vraie humilité est paisible et confiante, parce qu'elle compte sur Dieu, non sur soi. Se ronger de ses fautes, se croire un cas désespéré, ressasser ses échecs — tout cela est encore de l'amour-propre déçu qui s'attendait à mieux de soi-même. L'humilité véritable accepte d'être faible et s'en remet à la miséricorde. C'est pourquoi la tradition lie toujours humilité et confiance : voir Comment grandir dans la confiance et Le double abîme : introduction.
L'orgueil spirituel : être fier de son humilité
Le piège ultime est de se comparer dans l'humilité — se savoir plus humble que d'autres, jouir de ses progrès, surveiller son avancement comme un trophée. C'est l'orgueil spirituel, le plus difficile à détecter parce qu'il se nourrit du bien. Le remède est de détourner le regard de soi : ne pas mesurer son humilité, ne pas s'y complaire, mais simplement aimer Dieu et servir le prochain, en laissant à Dieu seul le soin de juger l'avancement. Sur les confusions et illusions les plus courantes, voir Les erreurs fréquentes concernant l'humilité.
Les fruits d'une humilité grandissante
À quoi reconnaît-on qu'on grandit réellement dans l'humilité ? Non à un sentiment, mais à des fruits — et d'abord à une paix nouvelle.
La paix intérieure et la liberté du cœur
L'humble n'a plus rien à défendre : ni sa réputation, ni son rang, ni son image. Cette mort à l'estime de soi devient une liberté immense. L'Imitation y voit la source de la paix : plus l'âme reconnaît sa misère et s'humilie, moins rien ne peut la troubler[26]. Celui qui n'attend plus rien des hommes ne peut plus être déçu par eux.
Une charité qui ne juge plus
Plus on connaît sa propre misère, moins on juge celle d'autrui. C'est un signe infaillible de croissance : l'humble cesse de remarquer les défauts du prochain, parce qu'il est occupé des siens. Saint Paul en fait une mesure de la charité : « Ayez assez d'humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes » (Ph 2, 3)[27]. Une âme qui grandit en humilité devient douce, indulgente, lente à condamner — non par laxisme, mais parce qu'elle se sait elle-même pardonnée.
Une prière qui s'ouvre à Dieu
Enfin, l'humilité ouvre la prière. Le publicain qui n'ose lever les yeux et qui se frappe la poitrine « redescend justifié », à la différence du pharisien content de lui (Lc 18, 14)[28]. Plus on s'abaisse, plus Dieu peut combler : « Il a renversé les puissants de leurs trônes, il a élevé les humbles » (Lc 1, 52)[29]. La croissance en humilité se vérifie ainsi à la profondeur et à la paix de l'oraison.
Marie et Jésus, maîtres de l'humilité
On ne grandit pas dans une vertu en la fixant comme un idéal abstrait, mais en contemplant ceux qui l'ont vécue. Or l'humilité a deux maîtres parfaits.
Le Magnificat : l'humilité qui chante
Marie est le modèle accompli de l'humilité — non d'une humilité triste, mais d'une humilité lumineuse et chantante. Reconnaissant que tout vient de Dieu, elle ne s'attribue rien et lui renvoie toute la gloire :
« Il s'est penché sur son humble servante ; désormais tous les âges me diront bienheureuse. Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! » — Évangile selon saint Luc 1, 48-49 (Magnificat)[30]
Le secret marial de l'humilité est là : ne pas nier les « merveilles », mais les rapporter au Puissant. C'est exactement la définition que donnait saint François de Sales. Prendre Marie pour maîtresse, c'est apprendre à recevoir de grandes grâces tout en restant « l'humble servante ».
« Apprenez de moi » : Jésus humble de cœur
Jésus, lui, est le seul à avoir dit : « Apprenez de moi » — et c'est pour l'humilité :
« Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes. » — Évangile selon saint Matthieu 11, 29[31]
Saint Paul déploie cet abaissement jusqu'à son comble — la kénose, Dieu qui se fait le dernier :
« Lui qui, ayant la condition de Dieu, […] s'est anéanti, prenant la condition de serviteur [...]. Il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. » — Lettre aux Philippiens 2, 6-8[32]
Contempler ce Dieu agenouillé devant ses disciples (Jn 13) est le plus puissant des moyens : devant tant d'abaissement aimant, l'orgueil n'a plus d'arguments. Grandir dans l'humilité, en définitive, c'est ressembler au Christ.
Un chemin concret, jour après jour
L'humilité ne grandit pas par grandes décisions héroïques, mais par une fidélité menue et répétée. On peut résumer les moyens étudiés en un programme simple, gradué du plus accessible au plus exigeant :
| Fréquence | Exercice d'humilité | Ce qu'il travaille |
|---|---|---|
| Chaque jour | Un acte de service caché, sans être remarqué | La dernière place |
| Chaque jour | Renvoyer à Dieu une réussite ou un compliment (action de grâce) | Rapporter tout à Dieu |
| Chaque jour | Laisser tomber une justification, ne pas avoir le dernier mot | Mourir à l'estime de soi |
| Chaque soir | Examen paisible : où l'amour-propre a-t-il joué ? | La connaissance de soi |
| Souvent | Réciter la Litanie de l'humilité ou demander cette grâce | L'humilité comme don |
| Quand elles viennent | Accueillir les petites humiliations sans révolte | L'école des humiliations |
| Régulièrement | Confession et aveu simple de ses torts | La transparence |
Lecture du tableau : aucun de ces exercices n'est spectaculaire ; c'est leur répétition fidèle qui transforme. On commence par un ou deux, on les tient, on ajoute ensuite.
L'essentiel est de ne pas viser l'humilité en général, mais de saisir, aujourd'hui, l'occasion concrète qui se présente — cette remarque à encaisser, cette tâche ingrate, ce compliment à renvoyer à Dieu. Car, comme le rappelle L'Imitation, c'est dans les petites choses que se joue la croissance : « Celui qui néglige les petites choses tombera peu à peu »[33]. Et Dieu, fidèle à sa promesse, « donne sa grâce aux humbles » : à chaque pas vrai vers le bas, il répond par un don qui élève.
Pour aller plus loin
- La connaissance du néant de l'homme, qui produit l'humilité — la nature de l'humilité comme connaissance vraie de soi devant Dieu, et les cinq degrés de saint François de Sales.
- Que disent les saints sur l'humilité — un florilège des grandes paroles des saints et docteurs sur cette vertu.
- Les erreurs fréquentes concernant l'humilité — fausse humilité, découragement, scrupules : les confusions à éviter.
- La nécessité de l'humilité et le danger de l'orgueil — pourquoi l'humilité est centrale et l'orgueil si redoutable.
- Comment grandir dans le combat contre l'orgueil — l'envers du même chemin.
- Comment grandir dans la confiance — la vertu jumelle, sans laquelle l'humilité reste stérile.
- Humilité et confiance : changer de regard sur nos péchés — l'application concrète au quotidien.
Notes et références
Saint Augustin, Sermon 69 (« La vue de Dieu et l'humilité », sur Mt 11, 28-29), § 2 (PL 38, 440-442). Verbatim de la traduction de M. l'abbé Raulx, Œuvres complètes de saint Augustin, Bar-le-Duc, L. Guérin et Cie, 1866, t. VI (Sermons détachés sur l'Ancien Testament, les Évangiles et les Actes des Apôtres, « Passages détachés de saint Matthieu »). Latin : « Magnus esse vis, a minimo incipe. Cogitas magnam fabricam construere celsitudinis, de fundamento prius cogita humilitatis. […] quanto erit maius ædificium, tanto altius fodit fundamentum. »
1Félicité de Lamennais (1782-1854), Réflexion sur L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 2 (« Avoir d'humbles sentiments de soi-même »), dans sa traduction (1re éd., Paris, 1824). Sentence de la Réflexion personnelle du traducteur — non du texte de Thomas a Kempis (vers 1380-1471, attribution la plus largement reçue pour l'ouvrage) ; libellé contrôlé sur la réimpression Pages (1890) de cette traduction.
2Première lettre de saint Pierre 5, 5, traduction liturgique officielle (AELF). Le verset cite Proverbes 3, 34 (selon la version grecque des Septante), repris aussi en Jacques 4, 6.
3Évangile selon saint Luc 14, 11, traduction liturgique officielle (AELF). La même sentence revient en Luc 18, 14 (parabole du pharisien et du publicain) et en Matthieu 23, 12.
4Lettre de saint Paul aux Romains 8, 26, traduction liturgique officielle (AELF) : « L'Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. » Cf. Catéchisme de l'Église catholique, § 2559.
5Catéchisme de l'Église catholique, § 2559, « L'humilité est le fondement de la prière ». Édition officielle française, Mame/Plon, 1992. Cf. aussi § 2631 (« L'humilité confiante nous remet dans la lumière de la communion » : l'humilité, première disposition de la demande) et § 2540 (l'envie « vient souvent de l'orgueil » ; le baptisé « s'entraînera à vivre dans l'humilité »).
6Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), Le Château intérieur (Las Moradas, 1577), Sixièmes Demeures, ch. 10. Original espagnol : « Dios es suma Verdad, y la humildad es andar en verdad ».
7Saint François de Sales (1567-1622), Introduction à la vie dévote (1609), IIIᵉ partie, ch. 5, « De l'humilité plus intérieure ». Texte vérifié mot à mot sur l'édition intégrale ; cf. Œuvres, édition d'Annecy, t. III (qui contient l'Introduction à la vie dévote). Éditions courantes : Seuil ou Téqui.
8Saint Benoît de Nursie (vers 480-547), Règle, ch. 7, « De l'humilité » — l'un des plus longs chapitres de la Règle (70 versets), parmi les plus commentés de la tradition monastique. Édition critique : Sources Chrétiennes 181-186, Cerf, 1971-1972 (éd. A. de Vogüé et J. Neufville). L'image de l'échelle renvoie au songe de Jacob (Genèse 28, 12).
9Saint Benoît, Règle, ch. 7, §§ 67-70 (conclusion sur les douze degrés). Le moine, parvenu au sommet, garde les commandements « non plus par peur de l'enfer, mais par amour du Christ ». Édition Sources Chrétiennes 181-186, Cerf.
10Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), Sermons sur le Cantique des Cantiques, sermon 36, § 5 (référence vérifiée ; teneur conforme au texte). Traduction française de l'abbé Charpentier, d'après l'édition de Mabillon. Voir aussi son traité de jeunesse Les Degrés de l'humilité et de l'orgueil (De gradibus humilitatis et superbiae, vers 1124).
11Saint François de Sales, Les Vrais Entretiens spirituels, Appendice I, pièce B : « Des cinq degrés d'Humilité » (vers 1617, entretiens aux sœurs de la Visitation) ; cf. Œuvres, édition d'Annecy, t. VI. Les anciennes éditions ne comptent que XXI entretiens numérotés : le « XXIIᵉ » des éditions Blaise, Vivès et Migne désigne un autre fragment (Lyon, 26 décembre 1622).
12Catéchisme de l'Église catholique, § 2559, citant saint Augustin : « L'homme est un mendiant de Dieu » (Sermon 56, 6, 9 ; PL 38, 381). Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
13Litanie de l'humilité (Litany of Humility), prière traditionnellement attribuée au cardinal Rafael Merry del Val (1865-1930), secrétaire d'État du pape saint Pie X, qui la récitait après la célébration de la messe. Largement diffusée dans la dévotion catholique du XXᵉ siècle ; l'attribution précise reste discutée par les historiens, mais l'usage et la diffusion en sont solidement établis.
14Thomas a Kempis (vers 1380-1471, attribution la plus largement reçue pour l'ouvrage), L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 2 (« Avoir d'humbles sentiments de soi-même », § 1). Texte contrôlé sur la réimpression Pages (1890) de la traduction de Lamennais (1re éd., Paris, 1824).
15Félicité de Lamennais, Réflexion sur L'Imitation de Jésus-Christ, livre II, ch. 2 (« Qu'il faut s'abandonner à Dieu en esprit d'humilité »), dans sa traduction de 1824. Passage de la Réflexion personnelle du traducteur — non du texte de Thomas a Kempis ; libellé contrôlé sur la réimpression Pages (1890) de cette traduction.
16Félicité de Lamennais, Réflexion sur L'Imitation de Jésus-Christ, livre II, ch. 2, dans sa traduction de 1824. La formule reprend l'action de grâce de Jésus : « Oui, Père, tu l'as voulu ainsi dans ta bienveillance » (Matthieu 11, 26).
17Saint Benoît, Règle, ch. 7, §§ 35-43 (quatrième degré d'humilité) : tenir dans l'obéissance « en silence », même devant les ordres durs et les injustices, avec patience. Édition Sources Chrétiennes 181-186, Cerf.
18Saint Philippe Néri (1515-1595) : enseignement et pratiques rapportés par la tradition biographique, d'après Pietro Giacomo Bacci, Vita di S. Filippo Neri, Rome, 1622 ; cf. Louis Bouyer, Un Socrate romain : saint Philippe Néri, Paris, Albin Michel, 1946.
19Évangile selon saint Luc 14, 10, traduction liturgique officielle (AELF). Parole de Jésus sur le choix de la dernière place lors d'un repas, conclue par la sentence de Luc 14, 11.
20Évangile selon saint Jean 13, 14-15 (lavement des pieds à la Cène), traduction liturgique officielle (AELF) : « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C'est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j'ai fait pour vous. »
21Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), Manuscrits autobiographiques (Manuscrit C, sur la charité fraternelle et les « petites choses »). Édition de référence : Œuvres complètes, Cerf / Desclée de Brouwer, 1992. Sur la sœur désagréable de la communauté, voir Ms C, f. 13-14.
22Saint Benoît, Règle, ch. 4 (« Les instruments des bonnes œuvres »), §§ 42-43 : « Si l'on voit quelque bien en soi-même, l'attribuer à Dieu, non à soi ; mais le mal, savoir qu'on en est toujours l'auteur. » Édition Sources Chrétiennes 181-186, Cerf.
23Première lettre de saint Paul aux Corinthiens 4, 7, traduction liturgique officielle (AELF). Verset central de toute théologie catholique de la grâce : tout ce que nous avons de bon est reçu de Dieu.
24Livre des Proverbes 10, 19, traduction liturgique officielle (AELF). Cité par saint Benoît au neuvième degré d'humilité (Règle, ch. 7, § 57) pour justifier la retenue de la parole.
25Félicité de Lamennais, Réflexion sur L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 13 (« Résister aux tentations »), dans sa traduction (1re éd., Paris, 1824) : « reconnaissez votre misère, votre faiblesse, votre impuissance et humiliez-vous de plus en plus. L'humilité est le fondement de notre sûreté, de notre paix et de toute perfection. » Méditation personnelle du traducteur, non le texte de Thomas a Kempis ; libellé contrôlé sur la réimpression Pages (1890) de cette traduction.
26Lettre de saint Paul aux Philippiens 2, 3, traduction liturgique officielle (AELF). Texte grec : « τῇ ταπεινοφροσύνῃ ἀλλήλους ἡγούμενοι ὑπερέχοντας ἑαυτῶν ». Le verset précède immédiatement l'hymne de la kénose (Ph 2, 6-11).
27Évangile selon saint Luc 18, 14 (parabole du pharisien et du publicain), traduction liturgique officielle (AELF) : « Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c'est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l'autre. »
28Évangile selon saint Luc 1, 52 (Magnificat), traduction liturgique officielle (AELF) : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. »
29Évangile selon saint Luc 1, 46-55 (cantique du Magnificat), ici versets 48-49, traduction liturgique officielle (AELF). Chanté chaque soir aux Vêpres dans la liturgie des Heures.
30Évangile selon saint Matthieu 11, 29, traduction liturgique officielle (AELF). L'un des passages de l'Évangile où le Christ propose explicitement de l'imiter — et c'est pour la douceur et l'humilité du cœur (cf. aussi Jn 13, 14-15 : « C'est un exemple que je vous ai donné »).
31Lettre de saint Paul aux Philippiens 2, 6-8 (hymne christologique de la kénose), traduction liturgique officielle (AELF). Le verbe grec ekénōsen (« il s'est vidé, anéanti ») a donné le terme théologique de kénose.
32Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 19, « Des exercices d'un bon religieux ». Traduction Lamennais : « Celui qui néglige les petites choses tombera peu à peu, dit l'Esprit-Saint. »
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