Grandir dans le combat contre l'orgueil, ce n'est pas d'abord se mépriser : c'est apprendre à démasquer, jour après jour, le plus ancien et le plus subtil des vices — celui qui a fait tomber un archange devenu démon, puis le premier homme. L'orgueil n'est pas un défaut parmi d'autres : la tradition catholique en fait la racine de tous les péchés, la « reine des vices » qui les engendre et les commande tous.
Sa redoutable particularité est qu'il se nourrit du bien lui-même. On peut être orgueilleux de ses vertus, fier de son humilité, vaniteux de ses progrès spirituels. C'est pourquoi Jean Cassien le présente comme le dernier ennemi du combat, « un monstre plus cruel que tous les autres » qui s'attaque surtout à ceux qui sont déjà avancés dans la sainteté.
Cet article est consacré à ce combat : comment reconnaître l'orgueil sous ses masques, comment résister à ses premiers mouvements, par quelles armes le vaincre. Pour la vertu positive qui lui est opposée — l'humilité et la manière de la cultiver — on se reportera à l'article Comment grandir dans l'humilité. Pour la nature de l'humilité comme vérité sur soi, voir La connaissance du néant de l'homme, qui produit l'humilité, et pour l'enjeu doctrinal, La nécessité de l'humilité et le danger de l'orgueil.
Qu'est-ce que l'orgueil, et que n'est-il pas ?
Avant de combattre un ennemi, il faut savoir le reconnaître. Or l'orgueil est rarement là où on le cherche : on l'imagine bruyant, vantard, arrogant — il est le plus souvent silencieux, intérieur et déguisé. Première mise au point, donc : ce qu'est vraiment le vice de l'orgueil, et ce qu'il ne faut pas confondre avec lui.
L'orgueil, « appétit désordonné de sa propre excellence »
La définition classique vient de saint Thomas d'Aquin, qui consacre à ce vice une question entière de la Somme théologique. L'orgueil — superbia — y est défini comme un appétit désordonné de sa propre excellence : non le désir légitime du bien, mais la volonté de s'élever au-dessus de ce que l'on est, en se rapportant à soi ce qui revient à Dieu[1].
Saint Augustin l'avait dit plus brièvement encore, en une formule restée célèbre : l'orgueil est « l'appétit d'une élévation perverse ».
« Qu'est-ce que l'orgueil, sinon l'appétit d'une élévation perverse ? Car c'est une élévation perverse que d'abandonner le principe auquel l'âme doit rester unie, pour devenir en quelque sorte à soi-même son propre principe. » — Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XIV, ch. 13[2]
Le cœur de l'orgueil est donc une inversion : l'homme, qui a tout reçu, se comporte comme s'il était la source de ce qu'il possède. Augustin résume par là toute l'histoire des deux cités : l'une est bâtie sur « l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu », l'autre sur « l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi »[3]. L'orgueil est exactement ce premier amour porté à son terme.
Orgueil, vanité, amour-propre : distinguer les ennemis
Le combat exige de nommer précisément ce qu'on affronte, car la tradition distingue plusieurs visages du même mal :
- L'orgueil proprement dit : se croire la source de son bien, refuser de dépendre de Dieu et des autres, vouloir primer.
- La vaine gloire (vanité) : non plus seulement s'estimer, mais chercher l'estime des autres, courir après la réputation, la louange, le regard d'autrui. Saint Grégoire en fait la première des « filles » de l'orgueil — la première nommée des sept vices qui en naissent —, filiation que saint Thomas reprend[4].
- L'amour-propre : l'attachement spontané à soi qui colore tous nos actes, et que le combat spirituel a précisément pour but de purifier.
- La présomption : compter sur ses seules forces, y compris dans l'ordre du salut — l'orgueil appliqué à la vie spirituelle.
Ces nuances ne sont pas de l'érudition gratuite : on ne combat pas la vanité (besoin du regard d'autrui) comme la présomption (confiance en ses propres forces). Reconnaître lequel nous travaille est déjà un acte de lucidité.
Ce que l'orgueil n'est pas : la saine estime et la joie du bien
Combattre l'orgueil ne signifie pas nier le bien que Dieu a mis en nous, ni se haïr, ni refuser toute joie de bien faire. Ce serait tomber dans une fausse humilité qui est, elle aussi, une ruse de l'amour-propre. Saint François de Sales avertit nettement : reconnaître les dons reçus n'est pas de l'orgueil, pourvu qu'on les rapporte à Dieu[5].
La frontière est donc précise. Se réjouir d'un talent en remerciant celui qui l'a donné est humilité ; s'en glorifier comme si on en était l'auteur est orgueil. Voir le bien en soi et l'attribuer à Dieu, voir le mal et s'en savoir l'auteur : telle est, selon saint Benoît, la règle d'or qui désarme le vice à la racine[6]. L'orgueil n'est donc pas l'estime de soi, mais l'estime volée à Dieu.
Pourquoi l'orgueil est-il la racine de tout péché ?
Pour mesurer l'enjeu du combat, il faut comprendre pourquoi la tradition place l'orgueil à part : non comme un péché de plus, mais comme la source d'où jaillissent les autres. Quatre données scripturaires et patristiques l'établissent.
« Le commencement de tout péché, c'est l'orgueil »
L'Écriture pose le principe sans ambiguïté. Le Siracide en fait l'origine de toute faute :
« L'orgueil de l'homme commence quand il s'écarte du Seigneur, quand son cœur s'éloigne de celui qui l'a créé, car l'orgueil commence avec le péché, et qui s'y attache provoque un déluge d'abominations […]. » — Siracide 10, 12-13[7]
Le livre des Proverbes en annonce le fruit inévitable — la chute :
« L'orgueil précède l'effondrement, et la prétention, la chute. » — Proverbes 16, 18[8]
Saint Thomas reprend ce verset du Siracide pour enseigner que l'orgueil est « le commencement de tout péché », parce qu'il est ce mouvement de l'âme qui se détourne de Dieu dont procède ensuite tout désordre[9]. Tout péché contient, à sa racine, un refus de se soumettre — c'est-à-dire un grain d'orgueil.
La chute de Lucifer et d'Adam : l'archétype du vice
Cassien, pour montrer la puissance de ce vice, remonte à sa première victime : un ange de lumière. Un seul mouvement d'orgueil a suffi à précipiter l'archange au fond des enfers.
« Voyez cet ange que l'éclat de sa beauté avait fait appeler Lucifer. Un seul mouvement d'orgueil le précipite du haut du ciel. Il était aux premiers rangs des Anges, et sa chute l'entraîne au fond des enfers. Si cette pensée orgueilleuse a pu faire tomber si bas cette nature si noble et si privilégiée, combien ce châtiment doit-il nous faire craindre pour nous-mêmes qui sommes si faibles ! » — Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 4[10]
Le mécanisme est précis, et il est exactement le nôtre : Lucifer « s'imagina que cette splendeur et cette beauté spirituelles lui venaient de sa propre nature et non pas de la bonté infinie du Créateur. Il se persuada, dans son orgueil, qu'il n'avait pas besoin du secours divin pour persévérer »[11]. C'est la même tentation qui fut offerte à Adam et Ève — « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal » (Gn 3, 5)[12] — et qui apporta « sur la terre le germe de tous les vices et de tous les maux »[13]. L'orgueil est ainsi le péché des origines, celui par lequel toute chute, angélique et humaine, a commencé.
L'orgueil, « reine des vices » qui commande toute son armée
Saint Grégoire le Grand a donné à cette intuition sa forme classique au VIᵉ siècle. Dans ses Morales sur Job, il décrit les vices comme une armée assiégeant la citadelle de l'âme, et à leur tête une reine : l'orgueil. De cette racine sortent les sept vices principaux (ou « péchés capitaux »), qui produisent à leur tour une foule de péchés.
« La reine des vices, l'orgueil, lorsqu'elle a pleinement vaincu et soumis un cœur, le livre aussitôt à sept vices principaux, comme à des chefs d'armée, pour le ravager. » — Saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, livre XXXI, ch. 45[14]
Le tableau suivant récapitule cette généalogie, qui a structuré toute la théologie morale du Moyen Âge et reste sous-jacente à la liste catéchétique des sept péchés capitaux[15].
Lecture du tableau : deux usages coexistent, et saint Thomas les articule lui-même (Somme théologique, IIa-IIae, q. 162, a. 8). Chez saint Grégoire, l'orgueil n'est pas compté parmi les sept péchés capitaux : il en est la racine et la reine, qui commande les sept vices principaux — vaine gloire, envie, colère, tristesse (acédie), avarice, gourmandise, luxure (Morales sur Job, XXXI, 45). L'usage catéchétique actuel, repris au § 1866 du Catéchisme « à la suite de S. Jean Cassien et de S. Grégoire le Grand », compte l'orgueil lui-même dans la liste des sept péchés capitaux. Dans les deux cas, combattre l'orgueil, c'est frapper les vices à leur source : chaque vice capital est une manière particulière de chercher un bien apparent en se détournant de Dieu, et tous procèdent du même refus orgueilleux de dépendre de lui.
| Rang | Vice principal (Grégoire) | Désordre de fond | Ce qu'il cherche à la place de Dieu |
|---|---|---|---|
| Racine | Orgueil (superbia) | Refus de dépendre de Dieu | Sa propre excellence |
| 1 | Vaine gloire (vana gloria) | Amour du paraître | L'estime des hommes |
| 2 | Envie (invidia) | Tristesse du bien d'autrui | Sa supériorité relative |
| 3 | Colère (ira) | Désir désordonné de vengeance | Sa volonté imposée |
| 4 | Acédie / tristesse (acedia) | Dégoût du bien spirituel | Le repos sans Dieu |
| 5 | Avarice (avaritia) | Attachement aux biens | La sécurité dans l'avoir |
| 6 | Gourmandise (gula) | Désordre du plaisir de la table | Le contentement des sens |
| 7 | Luxure (luxuria) | Désordre du plaisir charnel | La jouissance possessive |
Combattre l'orgueil, c'est donc frapper les vices à leur source : voir le combat contre l'envie, contre la colère, contre l'acédie et leurs articles frères, tous greffés sur cette même racine.
Pourquoi Dieu lui-même résiste à l'orgueil
Dernier motif, et le plus grave : l'orgueil est le seul vice contre lequel l'Écriture dit que Dieu lui-même se dresse. Les autres péchés nuisent à celui qui les commet ou à son prochain ; l'orgueil, lui, « s'attaque à Dieu même ».
« L'Écriture ne dit pas que Dieu résiste à ceux qui sont sujets aux autres vices ; il ne combat pas les intempérants, les fornicateurs, les colères, les avares, mais seulement les superbes. Les autres vices nuisent à ceux qui s'y livrent, ou à ceux qui en sont l'objet ; mais l'orgueil s'attaque à Dieu même, et c'est pour cela que Dieu s'élève pour lui résister. » — Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 7[16]
C'est l'enseignement constant de l'Écriture, de l'Ancien au Nouveau Testament : « Dieu s'oppose aux orgueilleux, aux humbles il accorde sa grâce » (1 P 5, 5 ; Jc 4, 6, citant Pr 3, 34)[17]. L'orgueil ferme l'âme à la grâce, parce qu'il prétend s'en passer ; et Dieu ne peut combler que des mains ouvertes. Voilà l'enjeu ultime du combat : non une simple amélioration morale, mais la possibilité même de recevoir Dieu.
Les deux orgueils : le grossier et le spirituel
Voici la distinction la plus importante pour le combat, celle que Cassien place au seuil de tout son livre. Il y a, dit-il, deux orgueils — et le plus dangereux n'est pas celui qu'on croit.
« Il y a deux sortes d'orgueil : l'orgueil qui attaque les personnes avancées dans la vie spirituelle, et l'orgueil qui tourmente les commençants et les sensuels. Dans ces deux orgueils, l'âme s'élève contre Dieu et contre les hommes ; mais le premier offense Dieu plus particulièrement, et le second, les hommes. » — Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 2[18]
L'orgueil charnel des commençants
Le premier, le plus visible, est l'orgueil charnel ou grossier : celui des débutants et des sensuels. Il se reconnaît à des signes extérieurs faciles à repérer — la vantardise, le besoin de se mettre en avant, l'impatience d'être corrigé, la dureté envers les inférieurs, la dispute, l'ostentation. C'est l'orgueil que tout le monde appelle « orgueil ». Pénible pour l'entourage, il a au moins l'avantage d'être visible : on peut le nommer, en rougir, le combattre.
L'orgueil spirituel, « un monstre plus cruel », qui attaque les parfaits
Le second est infiniment plus subtil : l'orgueil spirituel, celui qui guette précisément ceux qui ont vaincu les autres vices. Il ne se vante pas de richesses ou de plaisirs, mais de vertus ; il ne court pas après les honneurs du monde, mais après une excellence intérieure. C'est lui que Cassien décrit comme le plus terrible :
« L'orgueil est le dernier ennemi qui nous reste à combattre ; mais, quoique cette maladie soit mise la dernière parmi celles qui nous tourmentent, elle doit être placée au premier rang par son principe et son importance. C'est un monstre plus cruel que tous les autres ; il s'attaque surtout aux parfaits, et il s'acharne particulièrement contre ceux qui étaient les plus affermis dans la vertu. » — Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 1[19]
Telle est la cruauté propre de ce vice : il détruit non pas une vertu, mais toutes à la fois, et il se sert du bien lui-même pour entrer. « Lorsque l'orgueil possède une malheureuse âme, c'est un tyran cruel qui s'est emparé de la citadelle des vertus, et de là foudroie la ville entière et la détruit de fond en comble »[20]. C'est pourquoi le combat contre l'orgueil est le dernier : on ne l'affronte vraiment qu'après avoir avancé, quand la victoire sur les autres passions offre à l'amour-propre une nouvelle proie — la fierté d'avoir vaincu.
Pourquoi ce combat est le plus long et le plus rude
De cette analyse découle une règle de stratégie spirituelle : on n'en a jamais fini avec l'orgueil. Les autres vices reculent à mesure qu'on progresse ; l'orgueil, lui, grandit avec les progrès, car il trouve en eux sa nourriture. Plus l'âme devient riche en vertus, plus elle est exposée à se les attribuer. C'est pourquoi la tradition n'envisage jamais une « victoire définitive » sur l'orgueil dans cette vie, mais un combat renouvelé chaque jour, jusqu'à la mort. Loin de décourager, cette lucidité protège : celui qui se sait toujours menacé reste sur ses gardes ; celui qui se croit guéri est déjà repris.
Reconnaître l'orgueil : les douze degrés de saint Bernard
Comment savoir où l'on en est ? Vers 1124 — les éditions situent l'ouvrage au début des années 1120 —, le jeune saint Bernard de Clairvaux écrit Les Degrés de l'humilité et de l'orgueil. Reprenant les douze degrés d'humilité de saint Benoît, il les retourne comme un miroir : à chaque échelon par lequel on monte vers Dieu en s'abaissant correspond un échelon par lequel on descend vers la chute en s'élevant. L'orgueil est une échelle, mais qu'on dévale.
Monter en s'abaissant, descendre en s'élevant
Bernard a saisi la dynamique de l'orgueil : ce n'est pas un état, mais une pente. On y entre par un rien — un regard curieux, une distraction — et chaque pas rend le suivant plus facile, jusqu'à l'aveuglement. Connaître ces degrés permet de repérer le pas précis où l'on se trouve, et donc de remonter avant qu'il ne soit tard. Bernard les répartit en trois zones, selon leur objet :
« Les six premiers degrés comprennent le mépris de nos frères ; les quatre suivants, le mépris de nos supérieurs ; et les deux derniers, le mépris de Dieu. » — Saint Bernard de Clairvaux, Les Degrés de l'humilité et de l'orgueil[21]
| Zone | Degré | Nom du degré | Comment il se manifeste |
|---|---|---|---|
| Mépris des frères | 1 | La curiosité | L'œil et l'esprit qui vagabondent hors de soi, fouillent ce qui ne les regarde pas |
| 2 | La légèreté d'esprit | L'instabilité du cœur, qui passe sans cesse de la joie à la tristesse selon les autres | |
| 3 | La sotte joie | Le rire facile, la dissipation qui fuit le sérieux de soi | |
| 4 | La jactance | Le besoin de parler de soi, de se faire valoir, de raconter ses mérites | |
| 5 | La singularité | Vouloir se distinguer, faire autrement et « mieux » que les autres | |
| 6 | L'arrogance | Se croire supérieur, mépriser intérieurement le prochain | |
| Mépris des supérieurs | 7 | La présomption | Se mêler de tout, s'estimer capable de tout, devancer les autres |
| 8 | La défense des péchés | Ne plus reconnaître ses fautes, les justifier au lieu de les avouer | |
| 9 | La confession feinte | Avouer du bout des lèvres, pour qu'on nous contredise ou nous excuse | |
| 10 | La révolte | Refuser ouvertement de se soumettre à toute autorité | |
| Mépris de Dieu | 11 | La liberté de pécher | Pécher sans crainte, l'âme désormais sans frein |
| 12 | L'habitude de pécher | Le péché devenu seconde nature, qui ne fait même plus question |
Lecture du tableau : la chute commence par presque rien — un regard curieux — et s'achève dans l'endurcissement. Le combat se gagne surtout en haut de l'échelle, sur les premiers degrés, là où l'orgueil est encore minuscule et facile à arrêter.
Les premiers degrés : là où se gagne le combat
L'enseignement pratique de Bernard est limpide : plus on agit tôt, moins l'effort coûte. Personne ne décide un matin d'être en révolte contre Dieu (degré 10) ; on y arrive par une longue suite de petites complaisances, commencée par une curiosité (degré 1) et une légèreté (degré 2) qu'on jugeait insignifiantes. Le combattant avisé surveille donc d'abord ces riens : le regard qui s'échappe, l'esprit qui se disperse, le besoin de parler de soi. Couper l'orgueil au degré 1 ou 4 est l'affaire d'un instant ; le déraciner au degré 8 — quand on ne reconnaît même plus ses fautes — exige une grâce de conversion.
Le diagnostic quotidien : les signes qui ne trompent pas
Hors du langage monastique, comment repérer l'orgueil dans une vie ordinaire ? Quelques symptômes reviennent constamment chez les maîtres spirituels, et chacun peut les vérifier sur lui-même :
- La susceptibilité : être blessé d'une remarque, d'un oubli, d'un manque d'égard. La note que le traducteur F. de Lamennais joint, dans sa traduction de 1824, au livre II, ch. 2 de L'Imitation, en fait le test décisif : « Ce qui vous trouble, c'est l'orgueil, qui ne saurait supporter d'être repris »[22].
- Le besoin d'avoir raison : ne pas supporter d'avoir tort, vouloir le dernier mot, se justifier sans cesse (degré 8 de Bernard).
- La comparaison : se mesurer aux autres, jouir d'être au-dessus, souffrir d'être en-dessous (c'est déjà l'envie qui pointe).
- La dureté du jugement : remarquer aussitôt les défauts d'autrui — signe qu'on est occupé de soi, non de Dieu.
- La recherche du regard : agir pour être vu, remarqué, approuvé ; se décourager quand on ne l'est pas.
Chacun de ces signes est une alarme : non pour se condamner, mais pour saisir, à chaud, l'occasion d'un acte contraire.
Le combat : les armes contre l'orgueil
Reconnaître l'ennemi ne suffit pas ; il faut des armes. Les maîtres spirituels en proposent un petit arsenal, éprouvé et répétable. On les présente ici dans l'ordre de leur importance, de la plus décisive à la plus quotidienne. Pour les moyens positifs de la vertu opposée — prière de l'humilité, dernière place, service caché — on renverra à l'article Comment grandir dans l'humilité, qui les développe ; ici, l'accent est mis sur la résistance au vice.
La première arme : « Ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu »
Cassien, après quinze chapitres sur la puissance de l'orgueil, livre l'arme maîtresse en une phrase. Le secret n'est pas un effort de volonté, mais un réflexe : rapporter aussitôt à Dieu tout progrès dès qu'on en sent l'ombre.
« Nous pourrons échapper aux pièges de cet ennemi redoutable, si toutes les fois que nous sentons avoir fait quelque progrès dans la vertu, nous disons avec l'Apôtre : "Ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu qui est avec moi." » — Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 9 (citant 1 Co 15, 10)[23]
Tout l'orgueil tient dans un vol : s'attribuer ce qui vient de Dieu. L'arme est donc de rendre continuellement : « As-tu quelque chose sans l'avoir reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l'avais pas reçu ? » (1 Co 4, 7)[24]. Chaque réussite, chaque vertu, chaque lumière reçue dans la prière est l'occasion d'un acte intérieur de restitution. Pratiquée souvent, cette action de grâce désamorce le vice avant qu'il ne se forme.
Défiance de soi, confiance en Dieu : la stratégie de Scupoli
Le théatin Lorenzo Scupoli, dans Le Combat spirituel (1589) — l'un des manuels de vie intérieure les plus lus de l'histoire, que saint François de Sales porta sur lui pendant dix-huit ans en en lisant chaque jour quelques pages — fait de ces deux dispositions les deux premières armes de tout combat. Et elles sont, précisément, les deux faces de la lutte contre l'orgueil :
- la défiance de soi-même : ne jamais compter sur ses propres forces, se savoir capable de tomber à tout instant ;
- la confiance en Dieu : tout attendre de lui, comme d'un Père tout-puissant.
« Si nous voulons vaincre dans ce combat spirituel, il faut planter dans notre cœur quatre choses […]. La première est la défiance de nous-mêmes ; la seconde, la confiance en Dieu ; la troisième, l'exercice ; la quatrième, la prière. » — Lorenzo Scupoli, Le Combat spirituel, ch. 1[25]
L'équilibre est tout : la défiance seule mènerait au découragement (qui est encore de l'orgueil déçu) ; la confiance seule, à la présomption. Ensemble, elles tiennent l'âme dans la vérité — faible en elle-même, forte en Dieu. C'est l'arme parfaitement ajustée contre les deux orgueils de Cassien : la défiance frappe l'orgueil spirituel, la confiance interdit le découragement.
La vigilance sur les premiers mouvements
L'orgueil se gagne en haut de l'échelle de Bernard : sur le tout premier mouvement, avant qu'il ne devienne pensée, puis parole, puis acte. C'est l'arme de la vigilance — surveiller le cœur comme une porte. Concrètement : repérer, à l'instant où elle naît, la pensée qui se compare, qui se vante intérieurement, qui s'irrite d'une remarque ; et la trancher aussitôt par un acte contraire (rendre grâce, se taire, donner raison à l'autre). Sur cette garde du cœur, voir Comment grandir dans la vigilance spirituelle.
Démasquer l'orgueil spirituel
Arme propre au combat avancé : se méfier de ses propres vertus. Dès qu'on se surprend à savourer un progrès — « comme je prie bien », « comme je suis patient », « comme je suis plus avancé qu'un tel » — c'est l'orgueil spirituel qui se nourrit du bien. Le remède n'est pas de cesser de bien faire, mais de détourner le regard de soi : ne pas mesurer son avancement, ne pas le surveiller comme un trophée. Les Pères conseillaient de tenir toujours présents, non ses vertus, mais ses fautes et son néant. C'est l'objet de l'article La connaissance du néant de l'homme.
Accepter d'être humilié, contredit, oublié
L'orgueil se prouve à ce qu'il ne supporte pas : être repris, contredit, négligé, préféré à un autre. Le combat se livre donc, très concrètement, dans l'accueil paisible des humiliations quotidiennes. Non les rechercher de façon malsaine, mais cesser de les esquiver : encaisser une critique sans se justifier, laisser à un autre le mérite, ne pas relever une petite injustice. La note du traducteur (F. de Lamennais, 1824) accompagnant ce même chapitre de L'Imitation (livre II, ch. 2) donne le signe du progrès :
« L'humble ne s'irrite point, ne s'émeut point, lors même que la passion le condamne injustement. » — Note du traducteur (F. de Lamennais, 1824) accompagnant L'Imitation de Jésus-Christ, livre II, ch. 2[26]
Chaque humiliation acceptée sans révolte est un coup porté à la racine. C'est l'arme la plus efficace — et la plus redoutée. L'article Comment grandir dans l'humilité en détaille la pratique (ne pas se justifier, choisir la dernière place, servir dans l'ombre).
Le recours au Christ doux et humble de cœur
Arme suprême, parce qu'elle ne repose plus sur nous : regarder le Christ. Cassien construit un saisissant face-à-face — « l'un dit… l'autre… » — entre les paroles d'orgueil qu'il prête au démon et les paroles d'humilité du Christ : l'un voulant monter, l'autre voulant descendre. Précision importante : ni le cri du psalmiste ni la vantardise de Pharaon, citée dans l'oracle d'Ézéchiel, ne sont littéralement des paroles du démon ou du Christ — c'est Cassien qui les rapproche typologiquement pour en faire les deux voix du combat. Le voici, resserré :
Lecture du tableau : à chaque prétention d'élévation du rebelle (Isaïe, Ézéchiel : paroles que Cassien met dans la bouche du démon), Cassien oppose une parole d'abaissement du Christ. C'est tout le combat résumé : l'orgueil veut monter et tombe ; l'humilité descend et est élevée.
| L'orgueil du démon (selon Cassien) | L'humilité du Christ |
|---|---|
| « J'escaladerai les cieux » (Is 14, 13) | « Mon âme s'est humiliée dans la poussière » (trad. Cartier, Ps 43, 27 — parole prêtée au Christ par Cassien) |
| « Je serai semblable au Très-Haut » (Is 14, 14) | « Il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur… obéissant jusqu'à la mort » (Ph 2, 6-8) |
| « Plus haut que les étoiles de Dieu j'élèverai mon trône » (Is 14, 13) | « Je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29) |
| « Il est à moi, le Nil, c'est moi qui l'ai fait » (Éz 29, 3 : vantardise de Pharaon) | « Moi, je ne peux rien faire de moi-même » (Jn 5, 30) |
Source : Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 8[27].
Le Christ est le médecin venu guérir l'orgueil par son contraire : « tout ce qui était tombé par l'orgueil, a dû se relever par l'humilité »[28]. Contempler ce Dieu qui se fait le dernier — agenouillé devant ses disciples (Jn 13) — est le plus puissant des remèdes : devant tant d'abaissement aimant, l'orgueil n'a plus d'arguments.
Les pièges du combat lui-même
Particularité vertigineuse de ce vice : on peut faire de la lutte contre l'orgueil un nouveau motif d'orgueil. Trois pièges guettent le combattant.
Être fier de combattre l'orgueil
C'est le piège le plus subtil : se réjouir de ses progrès en humilité, se savoir « moins orgueilleux » qu'avant, surveiller son avancement avec complaisance. L'orgueil spirituel se faufile ainsi dans la vertu même qui devait le tuer. Le seul remède est de ne pas se regarder combattre : faire les actes d'humilité sans en tenir le compte, et laisser à Dieu seul le soin de juger l'avancement. Dès qu'on se sent humble, on ne l'est plus.
Le découragement, orgueil déguisé
À l'opposé, croire que se sentir nul, triste et bloqué serait de l'humilité. C'est faux : le découragement est souvent de l'amour-propre déçu qui s'attendait à mieux de soi-même. La vraie humilité reste paisible et confiante, parce qu'elle ne comptait pas sur ses forces. Se ronger de ses chutes, se croire un cas désespéré, c'est encore se mettre au centre. Le remède est la confiance : voir Comment grandir dans la confiance.
Le faux humble et l'humilité de façade
Troisième piège, déjà nommé par Bernard (degré 9, la confession feinte) : s'abaisser en paroles pour qu'on nous relève, dire du mal de soi pour qu'on nous contredise, multiplier les « je ne suis qu'un pauvre pécheur » qui attendent un démenti. Saint François de Sales met en garde contre cette humilité feinte[29]. La parade est la vérité simple : ne dire de soi ni plus de mal ni plus de bien qu'il n'y en a, et accepter en silence l'humiliation réelle quand elle vient, sans la mendier en paroles.
Les fruits de la victoire
À quoi reconnaît-on qu'on l'emporte, peu à peu, sur l'orgueil ? Non à un sentiment d'avoir réussi — ce serait déjà le perdre — mais à des fruits discrets et vérifiables.
La paix et la liberté du cœur
Celui qui ne défend plus son image n'a plus rien à perdre : ni sa réputation, ni son rang, ni le dernier mot. Cette mort à l'estime de soi devient une liberté immense. On cesse d'être à la merci du regard d'autrui ; on n'est plus blessé par chaque remarque ; la paix s'installe là où régnait la susceptibilité. « Celui qui n'attend plus rien des hommes ne peut plus être déçu par eux. »
La charité qui ne juge plus
Plus on connaît sa propre misère, moins on juge celle d'autrui. C'est un signe infaillible : le combattant de l'orgueil cesse peu à peu de remarquer les défauts du prochain, parce qu'il est occupé des siens. Saint Paul en fait la mesure : « Par humilité, estimez les autres supérieurs à vous-mêmes » (Ph 2, 3)[30]. La victoire sur l'orgueil rend doux, indulgent, lent à condamner.
L'ouverture à la grâce et à la prière
Enfin, l'âme qui s'abaisse s'ouvre à Dieu. Le publicain qui n'ose lever les yeux « redescend justifié », à la différence du pharisien content de lui (Lc 18, 14)[31]. L'orgueil fermait la main ; l'humilité l'ouvre, et Dieu peut enfin combler. La défaite de l'orgueil n'est donc pas une perte : c'est l'entrée de la grâce. « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles » (Lc 1, 52)[32].
Le Christ, vainqueur de l'orgueil
On ne vainc pas l'orgueil par un effort d'orgueil — ce serait absurde. On le vainc en s'unissant à celui qui l'a déjà vaincu. Tout le combat se résume, en définitive, à laisser le Christ humble vivre en nous.
« Apprenez de moi » : l'humilité comme contre-poison
Jésus est le seul à avoir dit « Apprenez de moi » — et c'est pour l'humilité du cœur :
« Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. » — Évangile selon saint Matthieu 11, 29[33]
L'orgueil avait fait descendre Lucifer du ciel ; l'humilité du Christ remonte l'homme de sa chute. Dieu « a voulu le guérir par son contraire » le venin de l'orgueil : là où l'homme avait voulu « être comme Dieu », Dieu s'est fait homme et serviteur. Combattre l'orgueil, c'est donc, positivement, apprendre du Christ — non pas imiter une vertu abstraite, mais entrer dans son mouvement d'abaissement aimant.
S'unir à l'abaissement du Christ jusqu'à la croix
Le sommet de ce combat est de laisser le Christ nous configurer à sa kénose — son anéantissement volontaire :
« Ayant la condition de Dieu, il ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur […]. Il s'est abaissé, devenant obéissant jusqu'à la mort, et la mort de la croix. » — Lettre aux Philippiens 2, 6-8[34]
Là est le terme du combat : non une humilité conquise à la force du poignet, mais une humilité reçue, celle du Christ vivant en nous. Chaque renoncement à se mettre en avant, chaque humiliation acceptée, chaque service caché est une manière de descendre avec lui — et donc, selon la loi du Royaume, d'être élevé : « Qui s'abaisse sera élevé » (Lc 14, 11)[35]. Le dernier mot du combat contre l'orgueil n'appartient pas à notre effort, mais à la grâce de celui qui, « doux et humble de cœur », a déjà vaincu pour nous.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans l'humilité — la vertu positive opposée à l'orgueil : les degrés, les moyens concrets, les exercices.
- La connaissance du néant de l'homme, qui produit l'humilité — le fondement : se connaître vrai devant Dieu.
- La nécessité de l'humilité et le danger de l'orgueil — pourquoi cette vertu est centrale et son contraire si redoutable.
- Que disent les saints sur l'humilité — un florilège des grandes paroles des saints sur l'humilité et l'orgueil.
- Comment grandir dans la vigilance spirituelle — la garde du cœur, arme du combat contre les premiers mouvements.
- Comment grandir dans la confiance — la disposition jumelle, sans laquelle le combat tourne au découragement.
- Comment grandir dans l'obéissance — l'arme qui brise la volonté propre, racine de l'orgueil.
Notes et références
Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, IIa-IIae, q. 162 (De superbia), a. 1-2 : l'orgueil y est défini comme « appetitus inordinatus propriae excellentiae » — appétit désordonné de sa propre excellence (formule doctrinale résumée d'après les art. 1-2 ; repérage par question et article). Éditions françaises usuelles : trad. sous la dir. du P. Aimon-Marie Roguet, Cerf, ou éd. de la Revue des Jeunes.
1Saint Augustin (354-430), La Cité de Dieu, livre XIV, ch. 13 (repérage par livre et chapitre). Texte latin : « Quid est autem superbia nisi perversae celsitudinis appetitus ? » ; la citation française ci-dessus en est la traduction fidèle (repérage par livre et chapitre). Traductions usuelles : La Cité de Dieu, Bibliothèque augustinienne, Institut d'Études Augustiniennes ; ou éd. Seuil / Points (trad. L. Moreau revue par G. Combès).
2Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XIV, ch. 28 : « Deux amours ont fait deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu, la cité terrestre ; l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi, la cité céleste. » (« Amor sui usque ad contemptum Dei… amor Dei usque ad contemptum sui »). Bibliothèque augustinienne.
3L'ordre vient de saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, livre XXXI, ch. 45, § 87 : l'orgueil livré « à sept vices principaux », dont la vaine gloire est nommée en premier (« first progeny, namely, vain glory, envy, anger… ») — d'où l'expression de « fille aînée », première dans l'énumération grégorienne. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 162, a. 8 (repérage par question et article) reprend cette doctrine : l'orgueil n'est pas la vaine gloire, mais il en est la cause (« Pride is not the same as vainglory, but is the cause thereof »), et c'est Grégoire — non Thomas — qui nomme l'orgueil « queen and mother of all the vices ». À distinguer de q. 132, a. 5, qui traite du sens inverse, les filles de la vaine gloire (désobéissance, vantardise, hypocrisie, contention, obstination, discorde, amour des nouveautés).
4Saint François de Sales (1567-1622), Introduction à la vie dévote (1609), IIIᵉ partie, ch. 5 (l'humilité intérieure — ch. 4 : l'humilité extérieure ; ch. 6 : l'amour de sa propre abjection) : examiner en détail les grâces reçues n'enfle pas, « pourvu que nous pensions bien que ce que nous avons de bon n'est pas de nous ». Édition d'Annecy, t. III ; éd. courantes Seuil ou Téqui.
5Saint Benoît de Nursie (vers 480-547), Règle, ch. 4 (« Les instruments des bonnes œuvres »), §§ 42-43 selon la numérotation de l'édition critique (latin vérifié : « Bonum aliquod in se cum viderit, Deo applicet, non sibi. Malum vero semper a se factum sciat, et sibi reputet »). La citation française ci-dessus en est la traduction fidèle. Édition critique Sources Chrétiennes 181-186, Cerf, 1971-1972.
6Siracide (Ecclésiastique) 10, 12-13, traduction liturgique officielle (AELF) : « L'orgueil de l'homme commence quand il s'écarte du Seigneur, quand son cœur s'éloigne de celui qui l'a créé, car l'orgueil commence avec le péché, et qui s'y attache provoque un déluge d'abominations. » La Vulgate porte : « Initium superbiae hominis apostatare a Deo… quoniam initium omnis peccati est superbia ». Verset fondateur de toute la doctrine de l'orgueil comme racine du péché.
7Livre des Proverbes 16, 18, traduction liturgique officielle (AELF) : « L'orgueil précède l'effondrement, et la prétention, la chute. » Vulgate : « Contritionem praecedit superbia, et ante ruinam exaltatur spiritus. »
8Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 162, a. 7 (« utrum superbia sit initium omnis peccati », repérage par question et article) : l'orgueil est le commencement de tout péché, en tant que premier détournement de la soumission due à Dieu, citant Si 10, 13.
9Jean Cassien (vers 360-435), Institutions cénobitiques, livre XII (De l'orgueil), ch. 4 (« L'orgueil a fait d'un archange un démon » ; repérage par livre et chapitre). Citation française vérifiée mot à mot sur la transcription patristique.org de la trad. E. Cartier (Mame, Paris, 1872) — PDF livre XII (https://www.patristique.org/sites/patristique.org/IMG/pdf/cassien_institutions_livre12.pdf). Texte latin : Sources Chrétiennes 109, Cerf, 1965 (éd. et trad. J.-C. Guy).
10Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 4 : Lucifer « s'imagina que cette splendeur et cette beauté spirituelles lui venaient de sa propre nature et non pas de la bonté infinie du Créateur… il se persuada, dans son orgueil, qu'il n'avait pas besoin du secours divin pour persévérer » (trad. E. Cartier, Mame, 1872 — transcription patristique.org, PDF livre XII ; texte latin : Sources Chrétiennes 109).
11Livre de la Genèse 3, 5, traduction liturgique officielle (AELF) : « Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal. » La tentation du serpent reprend, pour l'homme, le mouvement d'orgueil de Lucifer.
12Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 5 (« L'orgueil est la source de tous les vices ») : l'ange devenu serpent « apporta sur la terre le germe de tous les vices et de tous les maux » (trad. E. Cartier, Mame, 1872 — transcription patristique.org, PDF livre XII ; texte latin : Sources Chrétiennes 109).
13Saint Grégoire le Grand (vers 540-604), Morales sur Job (Moralia in Job), livre XXXI, ch. 45, § 87 (repérage par livre, chapitre et paragraphe) : « Ipsa namque vitiorum regina superbia cum devictum plene cor ceperit, mox illud septem principalibus vitiis… veluti quibusdam suis ducibus devastandum tradit. » Les sept vices principaux : vaine gloire, envie, colère, tristesse (acédie), avarice, gourmandise, luxure. Édition du texte latin : Sources Chrétiennes 525, Cerf, 2009 (livres XXX-XXXII).
14Catéchisme de l'Église catholique, § 1866 : « Les vices peuvent être rangés d'après les vertus qu'ils contrarient, ou encore rattachés aux péchés capitaux que l'expérience chrétienne a distingués à la suite de S. Jean Cassien et de S. Grégoire le Grand (mor. 31, 45 : PL 76, 621A). Ils sont appelés capitaux parce qu'ils sont générateurs d'autres péchés, d'autres vices. Ce sont l'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, l'impureté, la gourmandise, la paresse ou acédie. » Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
15Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 7 (« L'orgueil s'attaque à Dieu même » ; repérage par livre et chapitre). Citation française vérifiée mot à mot sur la transcription patristique.org de la trad. E. Cartier (Mame, 1872) — PDF livre XII ; texte latin : Sources Chrétiennes 109, Cerf. Cassien s'appuie sur Jc 4, 6 et 1 P 5, 5.
16Première lettre de saint Pierre 5, 5, traduction liturgique officielle (AELF). Le verset cite Proverbes 3, 34 (version grecque des Septante), repris aussi en Jacques 4, 6 : « Dieu s'oppose aux orgueilleux, aux humbles il accorde sa grâce. »
17Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 2 (« Il y a deux sortes d'orgueil » ; repérage par livre et chapitre). Citation française vérifiée mot à mot sur la transcription patristique.org de la trad. E. Cartier (Mame, 1872) — PDF livre XII ; texte latin : Sources Chrétiennes 109, Cerf. Distinction matricielle de tout le traité : orgueil des parfaits (spirituel) et orgueil des commençants (charnel).
18Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 1 (« L'orgueil est le plus redoutable de tous les vices » ; repérage par livre et chapitre). Citation française vérifiée mot à mot sur la transcription patristique.org de la trad. E. Cartier (Mame, 1872) — PDF livre XII ; texte latin : Sources Chrétiennes 109, Cerf.
19Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 3 (« L'orgueil détruit toutes les vertus ») : l'image du tyran qui s'empare de la citadelle des vertus et foudroie la ville entière (trad. E. Cartier, Mame, 1872 — transcription patristique.org, PDF livre XII — passage vérifié mot à mot ; texte latin : Sources Chrétiennes 109, Cerf).
20Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), Les Degrés de l'humilité et de l'orgueil (De gradibus humilitatis et superbiae, vers 1124 — les éditions situent l'ouvrage au début des années 1120), seconde partie (repérage par partie et chapitre). Les douze degrés de l'orgueil, en miroir des douze degrés d'humilité de la Règle de saint Benoît (ch. 7) : 1. la curiosité ; 2. la légèreté d'esprit ; 3. la sotte joie ; 4. la jactance ; 5. la singularité ; 6. l'arrogance ; 7. la présomption ; 8. la défense des péchés ; 9. la confession feinte ; 10. la révolte ; 11. la liberté de pécher ; 12. l'habitude de pécher. Bernard répartit lui-même : « les six premiers comprennent le mépris des frères ; les quatre suivants, le mépris des supérieurs ; et les deux derniers, le mépris de Dieu. » Traduction française usuelle : éd. Téqui (noms des degrés et citation de la répartition cités d'après cette traduction).
21Note du traducteur Félicité de Lamennais (1782-1854) — Réflexion clôturant le livre II, ch. 2 (« Qu'il faut s'abandonner à Dieu en esprit d'humilité ») de sa traduction de L'Imitation de Jésus-Christ (1824), citée ici comme note d'éditeur et non comme autorité spirituelle : « S'ils vous reprochent des fautes réelles, n'êtes-vous pas heureux d'être averti, heureux de souffrir une humiliation salutaire ? Ce qui vous trouble, c'est l'orgueil, qui ne saurait supporter d'être repris. » (libellé vérifié mot à mot sur fac-similé de cette traduction : réimpr. 1865, Gallica bpt6k5810284k — phrase confirmée en plein texte —, et éd. Pages 1890, p. 100, via Wikisource ; princeps 1824 non retrouvée numérisée en session).
22Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 9 (« Comment nous devons vaincre aussi l'orgueil ») : « Ce n'est pas moi, c'est la grâce de Dieu qui est avec moi » (citant 1 Co 15, 10 — passage vérifié mot à mot sur la transcription patristique.org de la trad. E. Cartier, Mame, 1872 — PDF livre XII) ; Cassien cite aussi Ph 2, 13, ici rendu selon la traduction liturgique (AELF). Texte latin : Sources Chrétiennes 109, Cerf.
23Première lettre de saint Paul aux Corinthiens 4, 7, traduction liturgique officielle (AELF) : « Qui donc t'a mis à part ? As-tu quelque chose sans l'avoir reçu ? Et si tu l'as reçu, pourquoi te vanter comme si tu ne l'avais pas reçu ? » Verset central de toute la théologie catholique de la grâce, cité par Cassien au terme du livre XII.
24Lorenzo Scupoli (vers 1530-1610), théatin, Le Combat spirituel (Il combattimento spirituale, Venise, 1589), ch. 1 (repérage par chapitre). Les quatre armes du combat : défiance de soi-même, confiance en Dieu, exercice (bon usage des facultés), prière. Saint François de Sales, qui avait reçu l'ouvrage des mains de l'auteur à Padoue, le porta sur lui pendant dix-huit ans et en lisait chaque jour quelques pages (témoignage rapporté par son ami et biographe J.-P. Camus), et le recommandait à tous ceux qu'il dirigeait. Traductions françaises usuelles : éd. Téqui ou Le Cerf.
25Note du traducteur Félicité de Lamennais — Réflexion sur le livre II, ch. 2 de L'Imitation de Jésus-Christ (trad. 1824), citée ici comme note d'éditeur et non comme autorité spirituelle — phrase suivant immédiatement celle de la note précédente : « L'humble ne s'irrite point, ne s'émeut point, lors même que la passion le condamne injustement. » (libellé vérifié mot à mot sur le fac-similé de cette traduction, éd. Pages 1890, p. 100, via Wikisource — Réflexion du livre II, ch. 2, qui suit immédiatement la phrase précédente, elle-même confirmée en plein texte dans la réimpr. 1865, Gallica bpt6k5810284k ; princeps 1824 non retrouvée numérisée en session).
26Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 8 (« Comment notre Seigneur a vaincu par son humilité l'orgueil du démon »). Cassien y oppose, verset à verset — « le démon avait dit… Jésus-Christ a dit… » —, les paroles d'orgueil qu'il prête au démon aux paroles d'humilité du Christ (trad. E. Cartier, Mame, 1872 — transcription patristique.org, PDF livre XII — passage vérifié ; texte latin : Sources Chrétiennes 109, Cerf). Le tableau ci-dessus est une présentation resserrée de ce face-à-face, avec les versets rendus selon la traduction liturgique (AELF), sauf la parole du psaume, citée dans la traduction de Cartier (Ps 43, 27) ; les références entre parenthèses propres à Cartier (Ps 43, 27 ; Jn 5, 14) diffèrent de la numérotation retenue ici.
27Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre XII, ch. 8 : « il a voulu le guérir par son contraire, et tout ce qui était tombé par l'orgueil, a dû se relever par l'humilité » (trad. E. Cartier, Mame, 1872 — transcription patristique.org, PDF livre XII — passage vérifié mot à mot ; texte latin : Sources Chrétiennes 109, Cerf).
28Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. 5-6 (l'humilité intérieure, puis l'amour de sa propre abjection) : mise en garde contre l'humilité feinte, qui s'abaisse en paroles pour être contredite et relevée. Édition d'Annecy, t. III.
29Lettre de saint Paul aux Philippiens 2, 3, traduction liturgique officielle (AELF) : « Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d'humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. » Le verset précède immédiatement l'hymne de la kénose (Ph 2, 6-11).
30Évangile selon saint Luc 18, 14 (parabole du pharisien et du publicain), traduction liturgique officielle (AELF) : « Quand ce dernier redescendit dans sa maison, c'est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l'autre. Qui s'élève sera abaissé ; qui s'abaisse sera élevé. »
31Évangile selon saint Luc 1, 52 (Magnificat), traduction liturgique officielle (AELF) : « Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles. »
32Évangile selon saint Matthieu 11, 29, traduction liturgique officielle (AELF). Seul passage de l'Évangile où le Christ propose explicitement de l'imiter, et c'est pour la douceur et l'humilité du cœur.
33Lettre de saint Paul aux Philippiens 2, 6-8 (hymne christologique de la kénose), traduction liturgique officielle (AELF). Le verbe grec ekénōsen (« il s'est vidé, anéanti ») a donné le terme théologique de kénose.
34Évangile selon saint Luc 14, 11, traduction liturgique officielle (AELF) : « En effet, quiconque s'élève sera abaissé ; et qui s'abaisse sera élevé. » La même sentence revient en Luc 18, 14 et Matthieu 23, 12.
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