Combattre l'envie, ce n'est pas seulement éviter un vilain défaut parmi d'autres : c'est arracher du cœur ce que l'on présente souvent comme le seul péché capital qui n'apporte à celui qui le commet aucune douceur, aucun plaisir, rien que du tourment. Le gourmand jouit de son plat, l'avare de son or, l'orgueilleux de sa gloire ; l'envieux, lui, ne jouit de rien — il se ronge du bonheur d'un autre. L'envie est une tristesse : la tristesse devant le bien du prochain, ressenti comme une diminution de soi. Le Catéchisme la définit sans détour :
« L'envie est un vice capital. Elle désigne la tristesse éprouvée devant le bien d'autrui et le désir immodéré de se l'approprier, fût-ce indûment. Quand elle souhaite un mal grave au prochain, elle est un péché mortel. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2539[1]
C'est un péché que l'on avoue peu, parce qu'on le voit mal en soi et qu'il est humiliant à reconnaître : il ne se vante pas comme l'orgueil, ne se savoure pas comme la luxure. Il travaille en silence, sous le masque du jugement, de la critique, de la « lucidité » sur les autres. Et pourtant, la tradition spirituelle le tient pour l'un des plus dangereux, parce qu'il est le plus diabolique : le Catéchisme, citant saint Augustin, voit dans l'envie « le péché diabolique par excellence »[2], celui-là même par lequel « la mort est entrée dans le monde » (Sg 2, 24)[3].
Cet article est consacré au chemin pratique : comment on combat l'envie, par quels moyens concrets le cœur passe de la tristesse du bien d'autrui à la joie de la communion. Il prend la voie du combat — la lutte directe contre le vice — et renvoie, pour les vertus positives qui en sont l'antidote, à la charité (« l'amour ne jalouse pas », 1 Co 13, 4), à l'humilité (qui en arrache la racine) et à la gratitude (qui en guérit le regard). Il prend place dans la série des combats contre les péchés capitaux, aux côtés du combat contre l'orgueil, l'avarice, la colère, la gourmandise, la luxure et l'acédie.
Pourquoi combattre l'envie ?
Une tristesse contre nature
Le premier pas du combat est de comprendre ce qu'est l'envie, car elle se cache. Elle n'est pas l'admiration, ni le désir légitime de progresser, ni la sainte émulation qui pousse à imiter un meilleur que soi. L'envie est une tristesse : une douleur que l'âme conçoit, non de son propre mal, mais du bien d'un autre. Saint Basile, dans son homélie sur l'envie, en donne la définition la plus nette :
« L'envie est une douleur que l'on conçoit de la prospérité d'autrui. » — Saint Basile le Grand, Homélie sur l'envie[4]
Voilà ce qui la rend monstrueuse : elle retourne l'ordre du cœur. La nature voudrait que le bien réjouisse et que le mal attriste ; l'envie inverse tout, et s'attriste du bien. Elle fait de la prospérité du voisin une blessure personnelle. Saint Basile décrit ce paradoxe avec une précision cruelle :
« Le champ d'un voisin est-il fertile, sa maison regorge-t-elle de biens, mène-t-il une vie douce et commode ! tous ces avantages désolent l'envieux et entretiennent sa maladie. » — Saint Basile le Grand, Homélie sur l'envie[5]
L'envieux est l'homme qui ne peut ni se réjouir ni compatir justement : « il n'a point partagé sa joie, et il partage ses pleurs »[6]. Il pleure quand l'autre rit, et ne se console que lorsque l'autre pleure. C'est exactement le contraire du précepte de saint Paul : « Soyez joyeux avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent » (Rm 12, 15)[7].
Un péché qui, dit-on, ne donne aucun plaisir
Il y a une raison de combattre l'envie qui devrait suffire à elle seule : elle ne rapporte, dit-on, rien — pas même un plaisir coupable. Tous les autres péchés capitaux offrent au moins une jouissance trompeuse — un plat, un corps, une revanche, une domination, un or amassé. L'envie, elle, n'offre que le supplice : c'est du moins le constat que répète la tradition spirituelle. Elle est un mal que rien ne soulage, dit saint Basile, sinon le malheur de celui qu'on envie, et qui se retourne d'abord contre celui qui le porte :
« L'envie mine et consume ceux dont elle s'empare, comme la rouille ronge le fer. » — Saint Basile le Grand, Homélie sur l'envie[8]
L'image est exacte : la rouille ne vient pas du dehors, elle naît du métal lui-même et le détruit de l'intérieur. De même l'envieux est dévoré par le mal qu'il nourrit. Saint Cyprien de Carthage, dans son traité La jalousie et l'envie, prolonge le constat : c'est un mal persévérant, une peine qui n'a pas de fin parce que son objet — le bonheur d'autrui — ne cesse jamais de s'offrir au regard :
« C'est un mal persévérant que de persécuter un homme qui appartient à la grâce de Dieu ; haïr un homme heureux est une calamité sans remède. » — Saint Cyprien de Carthage, De la jalousie et de l'envie, ch. 9[9]
Combattre l'envie, c'est donc d'abord cesser de se torturer soi-même. Aucune ascèse n'est ici une perte : tout ce que l'on retranche à l'envie, on se le rend en paix.
« Par la jalousie du diable, la mort est entrée dans le monde »
La tradition fait de l'envie un péché aux origines vertigineuses. Avant d'être le péché des hommes, elle fut le péché de l'ange déchu. Le livre de la Sagesse l'affirme :
« Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité ; c'est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde [...]. » — Sagesse 2, 23-24[10]
Saint Cyprien commente : cet ange que portaient la majesté angélique et l'amour de Dieu, voyant l'homme créé à l'image de Dieu, « éclata en jalousie, d'une envie malveillante »[11]. L'envie est donc, à la racine, le refus que l'autre soit aimé, élevé, comblé. C'est pourquoi Cyprien la nomme la source de tout le mal :
« L'envie est la racine de tous les maux, la source des calamités, la pépinière des délits, la matière des fautes. » — Saint Cyprien de Carthage, De la jalousie et de l'envie, ch. 6[12]
Combattre l'envie, ce n'est donc pas polir un détail de caractère : c'est arracher de soi le péché même par lequel le diable est tombé et a fait tomber l'homme. L'enjeu est plus grave qu'il n'y paraît.
Qu'est-ce que l'envie, exactement ?
Le combat suppose un discernement précis, car le mot « envie » est employé à tort et à travers. On « envie » la maison d'un ami sans malice ; on dit d'un enfant qu'il est « jaloux ». Tout cela n'est pas l'envie au sens du péché capital. Pour ne pas se culpabiliser à faux — ni s'excuser à bon compte —, il faut distinguer.
La définition de saint Thomas : la tristesse du bien d'autrui
Saint Thomas d'Aquin consacre à l'envie (invidia) la question 36 de la Secunda Secundae. Sa définition est d'une précision chirurgicale. L'envie n'est pas n'importe quelle tristesse devant le bien d'autrui : c'est la tristesse de ce bien en tant qu'il est perçu comme une diminution de notre propre excellence :
« Le bien d'autrui est considéré comme un mal personnel parce qu'il a pour résultat de diminuer notre gloire et notre réussite propres. C'est ainsi que l'envie s'attriste du bien d'autrui. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 36, a. 1[13]
Le ressort de l'envie est donc la comparaison : l'autre monte, donc je descends ; il brille, donc je suis dans l'ombre ; sa réussite n'est pas neutre, elle me dévalue. C'est pour cela que l'on n'envie pas les inconnus lointains ni les très grands hommes, mais ses proches, ses égaux, ses semblables — ceux dont le bien rejaillit directement sur la perception de notre propre rang. On envie le collègue, le frère, le voisin, rarement le souverain d'un pays lointain.
Saint Thomas précise un point capital pour le combat : l'envie, par son genre, est un péché grave, parce qu'elle est directement contraire à la charité. La charité se réjouit du bien du prochain ; l'envie s'en attriste. Ce sont deux mouvements de cœur exactement opposés[14]. Cela ne signifie pas que tout mouvement d'envie soit aussitôt un péché mortel : un premier mouvement d'envie, non consenti, reste véniel par imperfection. Mais sa pente est mortelle, car elle vise, à terme, à se réjouir du mal du prochain et à s'affliger de son bien.
Envie, jalousie, émulation : trois choses à ne pas confondre
Le français mêle volontiers trois réalités distinctes :
- L'envie (le péché capital) vise le bien d'autrui : elle s'attriste qu'un autre possède un bien que je n'ai pas. Son objet est le bonheur de l'autre, qu'elle voudrait voir disparaître.
- La jalousie vise un bien que je possède déjà (ou crois posséder) et que je crains de perdre : on est jaloux de son honneur, de son conjoint, de sa place. La jalousie n'est pas toujours coupable — l'Écriture parle même d'un « Dieu jaloux » (Ex 20, 5), jaloux de l'amour de son peuple. Elle devient péché quand elle se fait possessive, soupçonneuse, dominatrice.
- L'émulation (ou sainte émulation, zelus au bon sens) est le désir d'imiter le bien que je vois chez un autre, sans vouloir le lui ôter : elle me pousse vers le haut. Saint Paul l'encourage : « Recherchez donc avec ardeur les dons les plus grands » (1 Co 12, 31). Elle est une vertu, non un vice.
La frontière décisive passe ici : veux-tu monter vers le bien que tu admires (émulation), ou veux-tu que l'autre en descende (envie) ? Le même spectacle — la réussite d'un proche — peut déclencher l'un ou l'autre. La sainte émulation dit : « Que je devienne, moi aussi, capable de cela. » L'envie dit : « Qu'il en soit privé. »
Le « zèle » qui sauve et le « zèle » qui tue
La langue spirituelle ancienne appelle l'envie un mauvais zèle (zelus malus). Saint Jacques oppose les deux dans une formule restée célèbre :
« Mais si vous avez dans le cœur la jalousie amère et l'esprit de rivalité, ne vous en vantez pas, ne mentez pas, n'allez pas contre la vérité [...] Car la jalousie et les rivalités mènent au désordre et à toutes sortes d'actions malfaisantes. » — Épître de saint Jacques 3, 14.16[15]
Le bon zèle brûle pour la gloire de Dieu et le bien du prochain ; le mauvais zèle brûle contre le bien du prochain. Le premier unit, le second divise. Tout le combat consiste à convertir l'un en l'autre — à retourner l'énergie de l'envie en énergie d'émulation et de charité.
| Envie (vice) | Émulation (vertu) | |
|---|---|---|
| Objet | Le bien que possède l'autre | Le bien que je vois et veux acquérir |
| Mouvement du cœur | Tristesse, l'autre me dépasse | Désir, je veux progresser |
| Vœu secret | Que l'autre en soit privé | Que je devienne capable de cela |
| Effet sur la relation | Division, médisance, froideur | Estime, gratitude, amitié |
| Fruit en moi | Tourment, rongement intérieur | Élan, croissance, joie |
Les racines de l'envie
On ne combat bien un vice qu'en attaquant sa racine, et non seulement ses fruits. Or l'envie ne vient pas de nulle part : elle pousse sur un terrain précis.
L'orgueil, racine cachée
Le Catéchisme désigne la racine d'un mot : « L'envie vient souvent de l'orgueil »[16]. C'est l'orgueil qui place le moi au centre et fait de tout bien extérieur une menace : si je veux être le premier, tout ce qui élève un autre me rabaisse. L'humble, lui, n'a rien à défendre, donc rien à envier. L'Imitation de Jésus-Christ le formule en une antithèse parfaite :
« L'homme humble jouit d'une paix inaltérable ; la colère et l'envie troublent le cœur du superbe. » — L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. VII[17]
Voilà pourquoi le combat contre l'envie est inséparable du combat contre l'orgueil : tant que le moi reste un trône à défendre, le bien d'autrui restera une menace. C'est en descendant de ce trône — par l'humilité — que l'on désamorce l'envie à sa source.
La vaine gloire et la comparaison perpétuelle
L'envie se nourrit de la vaine gloire : ce besoin d'être estimé, remarqué, préféré. Saint Paul relie les deux dans un même souffle :
« Ne cherchons pas la vaine gloire ; entre nous, pas de provocation, pas d'envie les uns à l'égard des autres. » — Épître aux Galates 5, 26[18]
Là où règne la comparaison, l'envie a son aliment quotidien. Le cœur qui mesure sans cesse sa valeur à celle des autres ne connaîtra jamais le repos : il y aura toujours, quelque part, quelqu'un de plus doué, plus aimé, plus réussi. Le combat exige donc de sortir de la comparaison — non par indifférence, mais en cessant de fonder sa valeur sur un classement.
La modernité, école d'envie
Il faut le dire honnêtement : notre époque cultive l'envie comme peu d'autres avant elle. La publicité fonctionne en suscitant le désir de ce que l'autre a ; les réseaux sociaux exposent en continu des vies retouchées, mises en scène, idéalisées, et invitent à se comparer à un flux infini de bonheurs apparents. Le philosophe ne dira pas autre chose que le moraliste : l'œil qui regarde sans cesse la vie des autres finit par s'attrister de la sienne. Ce n'est pas un hasard si la tradition spirituelle a fait de la garde du regard — y compris du regard intérieur sur le prochain — l'un des premiers remèdes de l'envie (voir plus bas). Reconnaître ces mécanismes n'est pas verser dans la complainte : c'est nommer un terrain où le combat, aujourd'hui, doit se livrer avec une vigilance particulière.
Les filles de l'envie
Un vice capital se reconnaît à ce qu'il engendre d'autres péchés : on l'appelle « capital » (de caput, la tête) parce qu'il est une tête d'où descend une lignée. Saint Grégoire le Grand, dans les Moralia in Job, a dressé la liste des filles de l'envie, que saint Thomas reprend à la question 36 :
« De l'envie naissent la haine, la médisance, la détraction, la joie causée par l'adversité du prochain et l'affliction causée par sa prospérité. » — Saint Grégoire le Grand, Moralia in Job, XXXI, 45, cité par saint Thomas, Somme, II-II, q. 36, a. 4[19]
| Fille de l'envie | Ce qu'elle est | Comment elle se manifeste |
|---|---|---|
| La haine | Le terme où l'envie aboutit : vouloir le mal de l'autre | On finit par détester celui dont on enviait le bien |
| La médisance chuchotée (susurratio) | Le venin glissé à voix basse pour défaire une amitié | « Tu sais ce qu'on dit de lui... » |
| La détraction | Diminuer ouvertement la réputation d'autrui | Rabaisser ses qualités, minimiser ses mérites |
| La joie du malheur | Se réjouir quand l'envié échoue ou tombe | Le secret contentement devant la chute d'un autre |
| L'affliction de la prospérité | S'attrister quand l'envié réussit | La morsure intérieure devant son succès |
Cette descendance montre pourquoi l'envie est si destructrice de la vie commune : elle pourrit les amitiés, empoisonne les familles, divise les communautés. Là où elle règne, la confiance se défait à voix basse. C'est pourquoi le combat contre l'envie est aussi un service rendu à la charité fraternelle : en coupant la tête, on dessèche toutes les branches.
L'envie dans l'Écriture : une galerie de victimes
L'Écriture sainte raconte l'histoire du salut, mais elle est aussi un traité réaliste sur l'envie. Les grandes tragédies bibliques sont, presque toutes, des histoires d'envie. Les méditer, c'est apprendre à reconnaître le vice à l'œuvre — et à s'en garder.
Caïn et Abel : le premier sang versé
Dès la quatrième page de la Bible, l'envie tue. Caïn voit que l'offrande d'Abel est agréée et non la sienne ; au lieu de se corriger, il s'assombrit. Dieu lui-même l'avertit que le péché est « accroupi à ta porte » (Gn 4, 7), mais l'envie l'emporte, et Caïn tue son frère[20]. Saint Cyprien y voit l'archétype de tout fratricide envieux :
« Voilà l'origine des premières haines entre frères, dès les premiers jours du monde : Caïn l'injuste fut jaloux d'Abel le juste et le persécuta. Et la rage de l'envie alla jusqu'au bout du forfait, sans que ni l'amour du frère, ni l'énormité du crime, ni la crainte de Dieu, ni le châtiment encouru soient pris en compte. » — Saint Cyprien de Carthage, De la jalousie et de l'envie, ch. 5[21]
L'envie aveugle : elle fait oublier le lien du sang, la gravité du mal, la présence de Dieu. C'est sa marque constante.
Joseph vendu par ses frères
Le patriarche Joseph, préféré de son père et gratifié de songes, devient l'objet de l'envie de ses frères. Le texte est explicite : « ses frères furent jaloux de lui [...] » (Gn 37, 11). De la jalousie naît le complot, puis la vente en esclavage. Le diacre Étienne, au seuil de son martyre, résume toute l'histoire en un mot : « Les patriarches, jaloux de Joseph, le vendirent pour être conduit en Égypte » (Ac 7, 9)[22]. Mais l'histoire de Joseph porte aussi le remède : devenu puissant, il ne se venge pas, il pardonne et nourrit ceux qui l'avaient vendu (Gn 45). La charité a le dernier mot sur l'envie.
Saül et David : l'envie qui devient obsession
Le cas du roi Saül est le plus instructif pour le combat, car il montre l'escalade. Tout commence par une simple comparaison chantée par les femmes d'Israël : « Saül a tué ses milliers, et David, ses dizaines de milliers » (1 S 18, 7). Dès lors, dit le texte, « Saül regardait David avec méfiance » (1 S 18, 9)[23]. Ce regard soupçonneux — le « mauvais œil », l'expression biblique de l'envie — devient haine, puis tentatives de meurtre répétées. Saül se détruit lui-même à poursuivre celui qu'il envie. L'envie non combattue occupe toute la vie : elle transforme un roi en traqueur obsessionnel.
Les ouvriers de la onzième heure : « ton regard est-il mauvais ? »
Dans la parabole des ouvriers de la vigne, ceux de la première heure murmurent en voyant les derniers recevoir le même salaire. Le maître leur répond par une question qui démasque l'envie sous son vrai nom :
« N'ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » — Évangile selon saint Matthieu 20, 15[24]
Le « regard mauvais » (en grec, l'œil mauvais) est le nom évangélique de l'envie. Cette parabole révèle un trait redoutable du vice : il s'attriste de la bonté même de Dieu quand elle se déploie sur un autre. L'envieux ne supporte pas la générosité dont il n'est pas l'unique bénéficiaire. Combattre l'envie, c'est apprendre à se réjouir que Dieu soit bon — y compris, et surtout, envers les autres.
Le frère aîné de l'enfant prodigue
La parabole de l'enfant prodigue se termine sur une figure d'envie souvent oubliée : le frère aîné. Resté fidèle, il refuse pourtant d'entrer dans la joie de la fête donnée pour son cadet revenu. Sa plainte est tout entière dans la comparaison : « Il y a tant d'années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis » (Lc 15, 29)[25]. Le père lui révèle alors le remède : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (Lc 15, 31). C'est la clé spirituelle de tout le combat : ce qui est au Père est déjà à moi. Il n'y a rien à envier à celui qui partage la maison du Père, car tous ses biens me sont communs.
Le Christ lui-même, « livré par jalousie »
Le sommet de la galerie est aussi le plus saisissant : Jésus a été une victime de l'envie. Les évangiles le notent froidement à propos de Pilate :
« Il savait en effet que c'était par jalousie qu'on avait livré Jésus. » — Évangile selon saint Matthieu 27, 18 (cf. Marc 15, 10)[26]
Le païen Pilate voit clair là où les chefs religieux s'aveuglent : c'est l'envie de la sainteté, de l'autorité et du succès du Christ qui a armé ses accusateurs. Méditer cela donne au combat une lumière nouvelle : quand nous envions, nous nous rangeons du côté de ceux qui ont crucifié l'innocent ; quand nous sommes enviés, nous sommes configurés au Christ livré. L'envie subie devient alors un chemin de ressemblance à Jésus.
Comment grandir dans le combat contre l'envie
Vient le cœur de cet article : les moyens concrets. L'envie ne se déracine pas par la seule volonté de « ne plus envier » — ce serait comme arracher une plante en tirant sur ses feuilles. Elle se combat par une série de gestes, d'attitudes et de grâces qui, ensemble, retournent le cœur. Les voici, des plus immédiats aux plus profonds.
1. Nommer l'envie et la confesser
Le premier moyen est le plus difficile : reconnaître l'envie en soi. Car elle se déguise. Elle se présente comme un jugement objectif (« il ne le mérite pas vraiment »), comme une critique légitime, comme de la « franchise ». Le combat commence quand on ose lui donner son nom. Un test simple : quand cette personne réussit, est-ce que cela me serre le cœur ? Quand elle échoue, est-ce que cela me soulage en secret ? Si oui, c'est l'envie, quels que soient les habits qu'elle a pris.
La nommer permet de la confesser. L'envie est un péché contre la charité ; portée au sacrement de la confession, elle reçoit la grâce qui la dissout. La dire à voix haute brise déjà son pouvoir, car l'envie est un péché de l'ombre : elle ne survit pas à la lumière.
2. Détourner le regard du prochain
L'envie naît du regard posé sur l'autre pour le comparer à soi. Le remède est donc une certaine garde du regard intérieur : cesser de scruter la vie des autres, leurs biens, leurs succès, leur réputation. La mystique Luisa Piccarreta a reçu sur ce point une parole très claire, qui vaut pour le jugement comme pour l'envie :
« La façon la plus sûre d'agir avec droiture envers son prochain, c'est de ne pas regarder ce qu'il fait. Parce que regarder, penser et juger, c'est la même chose. Quand on regarde son prochain, on fraude sa propre âme [...] » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 30 juillet 1899[27]
Le remède n'est pas l'aveuglement, mais le recentrement : tenir les yeux fixés sur Dieu plutôt que sur la mesure des autres. « Les yeux fixés sur Moi, ne juge personne »[28], dit encore Jésus à Luisa. Concrètement : se désabonner de ce qui nourrit la comparaison, fuir les conversations qui pèsent les mérites d'autrui, refuser de s'attarder sur ce que l'on n'a pas. On n'envie pas ce qu'on ne regarde pas.
3. La charité qui « ne jalouse pas »
Le remède décisif est la charité, car l'envie lui est exactement contraire. Là où l'envie s'attriste du bien du prochain, la charité s'en réjouit. Saint Paul l'inscrit en tête de son hymne :
« L'amour prend patience ; l'amour rend service ; l'amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d'orgueil. » — Première lettre aux Corinthiens 13, 4[29]
Grandir dans la charité, c'est donc le combat de fond contre l'envie (voir Comment grandir dans la charité). Et la charité a un exercice concret, à la portée de tous : se forcer, par un acte de volonté, à se réjouir du bien d'autrui. « Soyez joyeux avec ceux qui sont dans la joie » (Rm 12, 15) n'est pas un conseil sentimental, c'est un ordre que l'on peut poser même quand le cœur résiste. Féliciter sincèrement, remercier Dieu pour le don fait à l'autre, dire du bien de celui qu'on serait tenté d'envier : ces actes, répétés, retournent peu à peu le cœur. La charité ne commence pas par le sentiment ; elle commence par l'acte, et le sentiment suit.
4. L'humilité, qui arrache la racine
Puisque l'envie « vient souvent de l'orgueil » (CEC § 2540), le combat de fond passe par l'humilité. L'humble ne se compare pas, parce qu'il ne défend pas un rang. Connaissant son néant et tout devant à Dieu, il n'a aucune gloire à protéger et donc rien à envier. C'est ce que disait Jésus à Luisa : « Plus tu t'anéantiras et apprendras à reconnaître ton néant, plus mon Humanité te communiquera ses vertus »[30]. L'humilité est le terrain où l'envie meurt faute de nourriture (voir Comment grandir dans l'humilité).
5. La gratitude : compter ses propres dons
L'envie est myope : elle ne voit que ce qui manque, jamais ce qui a été donné. Son antidote est la gratitude, qui retourne le regard vers les dons reçus. L'envieux dit : « Il a, et moi pas. » L'homme reconnaissant dit : « Vois tout ce que j'ai reçu. » Faire chaque jour le compte concret des grâces reçues — la vie, la foi, les proches, les talents, les épreuves mêmes — affame l'envie en remplissant le cœur. On n'envie pas longtemps quand on rend grâce (voir Comment grandir dans la gratitude). La gratitude guérit aussi la comparaison : chaque vie a sa vocation propre, ses dons propres, sa croix propre ; comparer des appels différents n'a aucun sens.
6. La communion des saints : le bien du prochain est déjà le mien
Voici le remède le plus profond, et le plus consolant. Dans la communion des saints, par la charité, le bien de chacun appartient à tous. Ce que mon frère possède n'est pas perdu pour moi : par le lien de la charité, il devient mien. Le Catéchisme l'énonce :
« Puisque tous les croyants forment un seul corps, le bien des uns est communiqué aux autres [...] Il faut de la sorte croire qu'il existe une communion des biens dans l'Église. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 947[31]
C'est le renversement total de la logique de l'envie. L'envie repose sur un postulat : « Ce que l'autre a, je ne l'ai pas. » La communion des saints répond : « Ce que l'autre a en charité, tu l'as aussi, car vous êtes un seul corps. » Si je me réjouis vraiment du don fait à mon frère, ce don devient ma joie, donc mon bien. Saint Paul l'avait dit du Corps : « Si un membre est à l'honneur, tous partagent sa joie » (1 Co 12, 26)[32]. L'Imitation en tire la conclusion lumineuse :
« Celui qui possède la charité véritable et parfaite, ne se recherche en rien [...] Il ne porte envie à personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur particulière [...] et que, dédaignant tous les autres biens, il ne cherche qu'en Dieu son bonheur. » — L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. XV[33]
Celui qui cherche son bonheur en Dieu seul ne peut plus envier, car Dieu ne diminue pas quand il se donne à un autre : il se donne tout entier à chacun. La béatitude d'autrui n'ôte rien à la mienne ; au Ciel, chaque élu se réjouit de la gloire des autres comme de la sienne propre. Méditer cette vérité désamorce l'envie à la racine.
7. Prier pour celui qu'on envie, et lui faire du bien
Un moyen radical, recommandé par les maîtres spirituels : faire le bien précis que l'envie voudrait empêcher. Prier nommément pour la personne enviée, dire du bien d'elle, lui rendre service, se réjouir publiquement de son succès. Ces actes vont à contre-courant du vice et le brisent par les faits. On ne peut pas longtemps haïr celui pour qui l'on prie chaque jour ; on ne peut pas longtemps envier celui que l'on bénit. Saint François d'Assise va plus loin : envier le frère par qui Dieu agit, c'est s'en prendre à Dieu lui-même :
« C'est pourquoi celui qui est jaloux d'un de ses frères par l'intermédiaire duquel le Seigneur dit et fait du bien, celui-là commet un véritable blasphème : c'est au Très-Haut lui-même que sa jalousie s'en prend, puisque c'est de Dieu seul que dérivent toute bonne parole et toute bonne action. » — Saint François d'Assise, Admonitions, 8[34]
Renverser le mouvement : au lieu de vouloir que l'autre descende, vouloir activement qu'il monte — et y travailler. C'est l'envie retournée en charité.
8. La prière et les sacrements
Aucun de ces moyens ne tient sans la grâce, qui se puise à la prière et aux sacrements. Saint Grégoire de Nysse range explicitement la prière parmi les armes contre l'envie :
« La prière est sauvegarde de la tempérance, redressement de la colère, répression de la vanité, purification de la rancune, destruction de l'envie, suppression de l'injustice, correction de l'impiété. » — Saint Grégoire de Nysse, Homélies sur le Notre Père, 1ʳᵉ homélie[35]
L'oraison qui tient le cœur tourné vers Dieu, l'Eucharistie qui unit au Corps tout entier, la confession qui purifie : tels sont les canaux où la grâce vient déloger l'envie là où la seule volonté échoue.
9. Vivre dans la Divine Volonté : tout est commun
Le dernier degré, le plus haut — selon ce que Jésus a dit à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (Le Livre du Ciel), révélation privée à recevoir avec le discernement de l'Église — est celui de la Divine Volonté. Vivre dans la Divine Volonté — non pas seulement faire ce que Dieu veut, où il reste deux volontés (la mienne, que je soumets, et celle de Dieu, que je suis), mais ne plus faire qu'une seule volonté avec la sienne, comme au Ciel : l'âme qui vit ainsi dans le « Fiat », ce mot par lequel Dieu crée, n'a plus rien en propre à défendre, ni rien à envier, car elle reçoit toute chose comme don du Père et fait sien, par amour, le bien de toute la création. Là où l'envie cloisonne — « à moi », « à lui » —, la vie dans la Divine Volonté met tout en commun : les biens de tous deviennent les miens, et les miens, ceux de tous. Le ressort même de l'envie — l'autre a ce que je n'ai pas — y est dissous, parce que dans la Volonté divine il n'y a plus de « mien » jaloux, mais un seul bien partagé. C'est l'accomplissement parfait de la communion des saints, déjà commencée sur terre.
Les fruits d'un cœur délivré de l'envie
À quoi reconnaît-on que le combat porte du fruit ? À une transformation visible du cœur.
La paix retrouvée
Le premier fruit est la paix. L'envie était un tourment permanent ; sa défaite rend le repos. Le livre des Proverbes l'avait dit en une image de chair :
« Un cœur paisible est vie pour le corps ; la passion est un cancer pour les os. » — Livre des Proverbes 14, 30[36]
Cette « passion » — l'envie — ronge l'homme du dedans, jusqu'aux os ; la délivrance rend la santé de l'âme. Le cœur cesse de se ronger ; il respire.
La joie de se réjouir avec les autres
Le fruit le plus doux est une joie élargie. Tant que régnait l'envie, le bonheur des autres était une souffrance ; une fois l'envie vaincue, ce même bonheur devient une source de joie. Le cœur a multiplié ses raisons de se réjouir : il jouit non seulement de ses propres biens, mais de tous ceux de ses frères. C'est l'avant-goût terrestre du Ciel, où la gloire de chacun fait la joie de tous.
La liberté d'admirer et d'aimer
Enfin, le cœur délivré recouvre la liberté d'admirer. Il peut louer sans arrière-pensée, féliciter sans se forcer, aimer sans calcul. Il n'a plus besoin d'être le premier ; il lui suffit que Dieu soit aimé et que le bien grandisse, par qui que ce soit. C'est la liberté des saints, qui se réjouissaient des dons d'autrui plus que des leurs. En vainquant l'envie, on ne perd rien : on gagne le monde entier comme un don, et l'on entre, dès cette terre, dans la communion des biens qui est la vie même du Ciel.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans la charité — la vertu directement opposée à l'envie : « l'amour ne jalouse pas » (1 Co 13, 4). Le combat de fond.
- Comment grandir dans l'humilité — l'humilité arrache la racine de l'envie, qui « vient souvent de l'orgueil » (CEC § 2540).
- Comment grandir dans la gratitude — la gratitude guérit le regard de l'envieux en lui faisant compter ses propres dons.
- Comment grandir dans le combat contre l'orgueil — le vice-racine dont l'envie est une fille.
- Comment grandir dans le combat contre la colère, contre l'avarice, contre la gourmandise, contre la luxure et contre l'acédie — les autres combats contre les péchés capitaux.
- Comment grandir dans la confession régulière et Comment grandir dans l'oraison — les sources de grâce où l'envie se dissout.
- Comment grandir dans la douceur et Comment grandir dans la vigilance spirituelle — la douceur envers les frères et la garde des premiers mouvements du cœur.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 2539 : « L'envie est un vice capital. Elle désigne la tristesse éprouvée devant le bien d'autrui et le désir immodéré de se l'approprier, fût-ce indûment. Quand elle souhaite un mal grave au prochain, elle est un péché mortel. » Le paragraphe ajoute, citant saint Augustin, que celui-ci voyait dans l'envie « le péché diabolique par excellence » (De catechizandis rudibus, 4, 8 (PL 40) : « Quia ergo caritati nihil adversius quam invidentia ; mater autem invidentiae superbia est » — car rien n'est plus contraire à la charité que l'envie, et l'orgueil est la mère de l'envie). Édition officielle française, Mame/Plon, 1992 ; texte du § 2539 recoupé mot à mot sur vatican.va. Le § 2538 introduit le sujet par l'exemple du roi David et de la brebis du pauvre (2 S 12).
1 2Livre de la Sagesse 2, 23-24, traduction liturgique officielle (AELF, recoupée mot à mot) : « Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité, il a fait de lui une image de sa propre identité ; c'est par la jalousie du diable que la mort est entrée dans le monde [...]. » Verset fondateur de la doctrine de l'envie comme péché originel de l'ange déchu, repris par toute la tradition patristique.
3 10Saint Basile le Grand (v. 329-379), Homélie sur l'envie (Peri phthonou, PG 31, 372-385) : « L'envie est une douleur que l'on conçoit de la prospérité d'autrui. » Traduction française classique consultable sur remacle.org et abbaye-saint-benoit.ch. Basile y développe l'idée que l'envie est le plus pernicieux des vices, parce qu'il fait du bien même un motif de tristesse.
4Saint Basile le Grand, Homélie sur l'envie : « Le champ d'un voisin est-il fertile, sa maison regorge-t-elle de biens, mène-t-il une vie douce et commode ! tous ces avantages désolent l'envieux et entretiennent sa maladie. » (trad. Auger, recoupée mot à mot sur remacle.org). Basile multiplie les exemples concrets pour montrer que l'envieux est blessé précisément par ce qui devrait réjouir.
5Saint Basile le Grand, Homélie sur l'envie : de l'envieux, Basile écrit qu'« il n'a point partagé sa joie, et il partage ses pleurs » — c'est-à-dire qu'il refuse de se réjouir du bonheur d'autrui mais se console de son malheur. L'envie est ainsi l'exact contraire de la compassion chrétienne.
6Lettre aux Romains 12, 15, traduction liturgique officielle (AELF, recoupée mot à mot sur aelf.org) : « Soyez joyeux avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. » Programme exact inverse de l'envie, qui pleure de la joie d'autrui et se réjouit de ses pleurs.
7Saint Basile le Grand, Homélie sur l'envie : « L'envie mine et consume ceux dont elle s'empare, comme la rouille ronge le fer. » L'image souligne que l'envie détruit d'abord l'envieux lui-même, de l'intérieur, comme la corrosion naît du métal qu'elle dévore.
8Saint Cyprien de Carthage (v. 200-258), De zelo et livore (La jalousie et l'envie, vers 252 ; éd. critique M. Poirier, Sources Chrétiennes 519, Cerf, 2008), ch. 9 : « C'est un mal persévérant que de persécuter un homme qui appartient à la grâce de Dieu ; haïr un homme heureux est une calamité sans remède. » (perseuerans malum est hominem persequi ad Dei gratiam pertinentem, calamitas sine remedio est odisse felicem ; Hartel, CSEL 3/1 — français recollé sur le latin, recoupé avec Wallace et Guillon).
9Saint Cyprien de Carthage, De la jalousie et de l'envie, ch. 4 : décrivant la chute du démon — que soutenaient la majesté angélique et l'amour de Dieu —, Cyprien écrit que, « voyant l'homme créé à l'image de Dieu, il éclata en jalousie, d'une envie malveillante » (postquam hominem ad imaginem Dei factum conspexit, in zelum malivolo livore prorupit ; Hartel, CSEL 3/1 — aucun « de nouveau » dans le texte). L'envie est ainsi présentée comme la passion originelle de l'Adversaire contre l'homme image de Dieu.
11Saint Cyprien de Carthage, De la jalousie et de l'envie, ch. 6 : « L'envie est la racine de tous les maux, la source des calamités, la pépinière des délits, la matière des fautes. » (radix est malorum omnium, fons cladium, seminarium delictorum, materia culparum ; Hartel, CSEL 3/1 — français recollé sur le latin, recoupé avec Wallace et Guillon). Cyprien accorde à l'envie une primauté ontologique : elle engendre tous les autres péchés.
12Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 36, a. 1, rép. : l'envie (invidia) est « la tristesse du bien d'autrui », mais précisément en tant que ce bien « a pour résultat de diminuer notre gloire et notre réussite propres » — « c'est ainsi que l'envie s'attriste du bien d'autrui » (trad. Cerf, 1984, recoupée mot à mot). C'est ce qui distingue l'envie de la simple tristesse devant un bien d'autrui qui nous nuirait réellement (le cas, dit Thomas, de la crainte, non de l'envie).
13Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 36, a. 3 : l'envie est, « par son genre » (ex genere suo), un péché mortel, car elle est directement contraire à la charité, par laquelle nous nous réjouissons du bien du prochain ; l'envie, au contraire, s'en attriste. Thomas précise (a. 3, rép. et ad 1 ; trad. Cerf, 1984, recoupée mot à mot) qu'un premier mouvement d'envie peut rester véniel par imperfection, le consentement n'étant pas encore donné.
14Épître de saint Jacques 3, 14.16, traduction liturgique officielle (AELF, recoupée mot à mot) : « Mais si vous avez dans le cœur la jalousie amère et l'esprit de rivalité, ne vous en vantez pas, ne mentez pas, n'allez pas contre la vérité [...] Car la jalousie et les rivalités mènent au désordre et à toutes sortes d'actions malfaisantes. » Saint Jacques oppose le mauvais zèle (jalousie) à la sagesse d'en haut, « pure, pacifique » (3, 17).
15Catéchisme de l'Église catholique, § 2540 : « L'envie représente une des formes de la tristesse et donc un refus de la charité ; le baptisé luttera contre elle par la bienveillance. L'envie vient souvent de l'orgueil ; le baptisé s'entraînera à vivre dans l'humilité. » Le Catéchisme désigne ainsi les deux remèdes principaux : la bienveillance (contre la tristesse) et l'humilité (contre la racine d'orgueil).
16Thomas a Kempis (v. 1380-1471), L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. VII, 3 : « L'homme humble jouit d'une paix inaltérable ; la colère et l'envie troublent le cœur du superbe. » L'antithèse relie directement l'envie à l'orgueil et oppose le repos de l'humble au tourment du superbe.
17Lettre aux Galates 5, 26, traduction liturgique officielle (AELF, recoupée mot à mot) : « Ne cherchons pas la vaine gloire ; entre nous, pas de provocation, pas d'envie les uns à l'égard des autres. » Saint Paul relie explicitement la vaine gloire et l'envie, comme la racine et son fruit. L'envie figure aussi parmi les « œuvres de la chair » (Ga 5, 21).
18Saint Grégoire le Grand (v. 540-604), Moralia in Job, XXXI, ch. 45, n° 88, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 36, a. 4, ad 3 : « De l'envie naissent la haine (odium), la médisance chuchotée (susurratio), la détraction (detractio), la joie causée par l'adversité du prochain (exsultatio in adversis) et l'affliction causée par sa prospérité (afflictio in prosperis). » Ces cinq « filles » expliquent pourquoi l'envie est classée parmi les péchés capitaux.
19Genèse 4, 3-8, traduction liturgique officielle (AELF, recoupée mot à mot) : voyant l'offrande d'Abel agréée et non la sienne, Caïn « en fut très irrité et montra un visage abattu » ; Dieu l'avertit que « le péché est accroupi à ta porte » (Gn 4, 7), mais Caïn tue son frère. Premier meurtre de l'histoire, présenté par la tradition comme le fruit direct de l'envie fraternelle.
20Saint Cyprien de Carthage, De la jalousie et de l'envie, ch. 5 : « Voilà l'origine des premières haines entre frères, dès les premiers jours du monde : Caïn l'injuste fut jaloux d'Abel le juste et le persécuta. Et la rage de l'envie alla jusqu'au bout du forfait, sans que ni l'amour du frère, ni l'énormité du crime, ni la crainte de Dieu, ni le châtiment encouru soient pris en compte. » (nec caritas fratris nec sceleris immanitas nec timor Dei nec poena delicti ; Hartel, CSEL 3/1 — français recollé sur le latin, recoupé avec Wallace et Guillon). Cyprien fait de Caïn l'archétype du fratricide envieux.
21Genèse 37, 11 (AELF, recoupée mot à mot) : « Ses frères furent jaloux de lui [...] » ; Actes des Apôtres 7, 9 (discours de saint Étienne, AELF, recoupé mot à mot) : « Les patriarches, jaloux de Joseph, le vendirent pour être conduit en Égypte. Mais Dieu était avec lui. » L'histoire de Joseph (Gn 37-45) montre à la fois la mécanique de l'envie et son dépassement par le pardon (Gn 45, 4-8).
22Premier livre de Samuel 18, 6-9, traduction liturgique officielle (AELF, recoupée mot à mot) : au chant des femmes — « Saül a tué ses milliers, et David, ses dizaines de milliers » (18, 7) —, « Saül le prit très mal et fut très irrité » (18, 8) et « depuis ce jour-là, Saül regardait David avec méfiance » (18, 9). Ce regard soupçonneux — le « mauvais œil » de l'expression biblique de l'envie — conduira Saül à de multiples tentatives de meurtre.
23Évangile selon saint Matthieu 20, 15, traduction liturgique officielle (AELF), parabole des ouvriers de la onzième heure : « N'ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens ? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Le « regard mauvais » (grec ophthalmos ponêros, « œil mauvais ») désigne l'envie, qui s'attriste de la bonté de Dieu envers autrui.
24Évangile selon saint Luc 15, 25-32, traduction liturgique officielle (AELF, recoupée mot à mot) : le fils aîné, indigné de la fête donnée pour son frère revenu, refuse d'entrer et se plaint : « Il y a tant d'années que je suis à ton service sans avoir jamais transgressé tes ordres, et jamais tu ne m'as donné un chevreau pour festoyer avec mes amis » (15, 29). Le père lui répond : « Toi, mon enfant, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi » (15, 31) — révélant le remède : la communion des biens avec le Père.
25Évangile selon saint Matthieu 27, 18 et Marc 15, 10, traduction liturgique officielle (AELF, recoupée mot à mot) : « Il savait en effet que c'était par jalousie qu'on avait livré Jésus. » Le païen Pilate identifie l'envie comme le mobile des accusateurs du Christ. Jésus est ainsi la victime suprême de l'envie, ce qui donne au combat contre ce vice une dimension christologique.
26Jésus à Luisa Piccarreta (Servante de Dieu, 1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 2, entrée du 30 juillet 1899 (« Ne pas juger son prochain ») : « La façon la plus sûre d'agir avec droiture envers son prochain, c'est de ne pas regarder ce qu'il fait. Parce que regarder, penser et juger, c'est la même chose. Quand on regarde son prochain, on fraude sa propre âme : on n'est pas honnête avec soi-même, ni avec son prochain, ni avec Dieu. » Transcription vérifiée mot à mot sur le texte français complet des 36 tomes (trad. Guy Harvey d'après le manuscrit italien, Lumen Luminis, pour usage privé).
27Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 1, n° 11 (« La créature doit garder son regard fixé sur Jésus, et n'agir qu'avec Lui et que pour Lui ») : « Les yeux fixés sur Moi, ne juge personne. » La garde du regard intérieur — tenir les yeux sur Dieu plutôt que sur la mesure des autres — est présentée comme la voie de la droiture envers le prochain. Transcription vérifiée mot à mot sur le texte français complet des 36 tomes (trad. Guy Harvey d'après le manuscrit italien, Lumen Luminis, pour usage privé).
28Première lettre aux Corinthiens 13, 4, traduction liturgique officielle (AELF) : « L'amour prend patience ; l'amour rend service ; l'amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d'orgueil. » Le grec hê agapê ou zêloi (« la charité n'envie pas ») fait de la non-envie une note essentielle de la charité : l'envie et l'amour sont mutuellement exclusifs.
29Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, entrée du 7 août 1899 (« Notre néant versus la Beauté de Jésus ») : « Plus tu t'anéantiras et apprendras à reconnaître ton néant, plus mon Humanité te communiquera ses vertus et t'inondera de sa Lumière. » L'anéantissement humble est présenté comme la condition de la communication des vertus du Christ — donc de la libération de l'envie née de l'orgueil. Transcription vérifiée mot à mot sur le texte français complet des 36 tomes (trad. Guy Harvey d'après le manuscrit italien, Lumen Luminis, pour usage privé).
30Catéchisme de l'Église catholique, § 947 (citant saint Thomas, recoupé mot à mot) : « Puisque tous les croyants forment un seul corps, le bien des uns est communiqué aux autres [...] Il faut de la sorte croire qu'il existe une communion des biens dans l'Église. » Le § 952 ajoute, citant les Actes (4, 32) : « Ils avaient tout en commun », et le § 953 : « la charité ne cherche pas son intérêt » (1 Co 13, 5). La communion des saints est l'antidote théologique exact de l'envie : le bien d'autrui y est aussi le mien.
31Première lettre aux Corinthiens 12, 26, traduction liturgique officielle (AELF, recoupée mot à mot) : « Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l'honneur, tous partagent sa joie. » Image paulinienne du Corps : dans la charité, l'honneur d'un membre est la joie de tous — exactement ce que l'envie refuse.
32Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. XV, 3 (recoupé mot à mot, éd. Lamennais) : « Celui qui possède la charité véritable et parfaite, ne se recherche en rien [...] Il ne porte envie à personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur particulière [...] et que, dédaignant tous les autres biens, il ne cherche qu'en Dieu son bonheur. » La non-envie est présentée comme un fruit direct de la charité parfaite.
33Saint François d'Assise (1181-1226), Admonitions, 8, 3 : « C'est pourquoi celui qui est jaloux d'un de ses frères par l'intermédiaire duquel le Seigneur dit et fait du bien, celui-là commet un véritable blasphème : c'est au Très-Haut lui-même que sa jalousie s'en prend, puisque c'est de Dieu seul que dérivent toute bonne parole et toute bonne action. » (les n° 1-2 posent le principe : sans le secours de l'Esprit Saint, nul ne peut confesser que Jésus est Seigneur ni faire le bien ; texte recoupé mot à mot). L'envie y est qualifiée de blasphème, car elle s'en prend à la source divine du bien.
34Saint Grégoire de Nysse (v. 335-395), Homélies sur le Notre Père, 1ʳᵉ homélie — l'hymne à la prière qui l'ouvre (Sources chrétiennes 596, Cerf, 2018) : « La prière est sauvegarde de la tempérance, redressement de la colère, répression de la vanité, purification de la rancune, destruction de l'envie, suppression de l'injustice, correction de l'impiété. » La prière est rangée parmi les armes spirituelles qui détruisent l'envie.
35Livre des Proverbes 14, 30, traduction liturgique officielle (AELF, recoupée mot à mot sur aelf.org) : « Un cœur paisible est vie pour le corps ; la passion est un cancer pour les os. » L'image biblique (le mal qui ronge les os — cette « passion », c'est l'envie) rejoint celle de saint Basile (la rouille du fer) : l'envie détruit l'envieux du dedans, tandis que le cœur apaisé donne la santé.
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