Comment grandir dans le combat contre la colère

Le combat contre la colère ne vise pas à supprimer toute émotion, mais à libérer le cœur d'un vice capital qui aveugle l'âme et tue la charité. Voici la nature de la colère (passion neutre devenue « désir déréglé de vengeance »), la distinction de la « juste colère » et du péché, les trois degrés de gravité (Mt 5, 22), les filles de la colère selon saint Grégoire et saint Thomas, ses ruses (elle se croit toujours juste, la rancune), et les moyens concrets des Pères et des saints pour la vaincre — couper à la racine, différer, ne pas laisser le soleil se coucher, arracher l'orgueil, prier et pardonner.

Ignispedia

Grandir dans le combat contre la colère n'est pas devenir insensible, mou ou incapable d'indignation devant le mal : c'est apprendre à ne plus être l'esclave d'un mouvement qui, en un instant, aveugle le jugement, blesse le prochain et chasse la paix du cœur. La colère est l'une des passions les plus humaines — le Christ lui-même l'a éprouvée devant la dureté des cœurs (Mc 3, 5) — et l'un des sept vices capitaux les plus destructeurs quand elle se déchaîne. Le combat chrétien ne vise donc pas à l'éteindre comme on étouffe un feu, mais à la rendre docile à la raison et à la charité, jusqu'à ce qu'elle se taise quand elle doit se taire et ne brûle que pour les justes causes.

Ce combat est aussi vieux que le monachisme. Les Pères du désert en ont fait l'un de leurs grands champs de bataille : Évagre le Pontique et Jean Cassien lui ont consacré des traités entiers, car ils avaient découvert que rien ne ruine plus sûrement l'oraison qu'un cœur rongé de rancune. Après eux, saint Grégoire le Grand a décrit la famille des péchés qu'engendre la colère, et saint Thomas d'Aquin en a fait l'anatomie précise. Cet article rassemble leur sagesse autour d'une question pratique : comment vaincre la colère, par quels moyens concrets, en évitant deux contresens — croire qu'il faudrait n'éprouver jamais aucune indignation, et croire qu'on ne peut rien contre un « tempérament colérique ».

Cet article traite du combat contre le vice. Pour la vertu opposée qui modère la colère et fait fleurir la charité, voir Comment grandir dans la douceur ; pour la vertu qui supporte le mal présent et les délais sans s'abattre, Comment grandir dans la patience ; pour l'orgueil, racine cachée de la plupart des colères, Comment grandir dans l'humilité ; pour la maîtrise générale des passions, Comment grandir dans la tempérance.

Pourquoi mener le combat contre la colère ?

Avant les moyens, il faut mesurer l'enjeu. La colère n'est pas un défaut mineur de caractère qu'on pourrait garder par commodité : c'est un vice capital, une passion qui aveugle, et un péché que le Christ a placé sous le même précepte que le meurtre. Trois raisons de la combattre sans relâche.

Un vice capital qui engendre les autres

L'Église, à la suite de saint Jean Cassien et de saint Grégoire le Grand, range la colère parmi les sept péchés capitaux. Le mot ne signifie pas qu'ils seraient les plus graves de tous, mais qu'ils sont des têtes (en latin caput, la tête) d'où naissent quantité d'autres péchés. Le Catéchisme le rappelle :

« On les appelle "capitaux" parce qu'ils engendrent d'autres péchés, d'autres vices. Ce sont l'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, la luxure, la gourmandise, la paresse ou acédie. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1866[1]

La colère est ainsi une source empoisonnée. D'elle découlent les disputes, les injures, les ruptures, les rancunes tenaces, parfois la violence et jusqu'au meurtre. La combattre, ce n'est pas seulement corriger un travers : c'est tarir une fontaine d'où jaillissent beaucoup d'autres maux. Saint Thomas montre précisément comment ce vice se ramifie en plusieurs « filles » — on y reviendra plus bas.

Une passion qui aveugle l'œil de l'âme

Le premier ravage de la colère n'est pas extérieur, mais intérieur : elle ôte à l'homme l'usage de lui-même. Jean Cassien, recueillant l'expérience des moines d'Égypte, en fait le constat le plus net : tant que la colère habite le cœur, l'âme ne voit plus clair.

« Tant que cette passion est maîtresse de notre cœur, et qu'elle obscurcit de ses épaisses ténèbres notre regard intérieur, nous ne pouvons acquérir la clarté du discernement… ni posséder la maturité du conseil, ni la vraie contemplation. » — Saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre VIII (L'esprit de colère), ch. 1[2]

Cassien appuie ce diagnostic sur l'Écriture : « Mon œil est troublé par la colère » (Ps 30, 10)[3]. L'homme en colère ne juge plus droit ; il prend ses emportements pour de la lucidité, ses ressentiments pour de la justice. C'est pourquoi saint Thomas range la colère parmi les passions qui « empêchent le jugement de la raison » : non que toute colère soit déraisonnable, mais qu'elle tend, dès qu'elle s'enflamme, à déborder la raison qui devait la conduire. Combattre la colère, c'est donc d'abord défendre sa propre lucidité — car nul ne décide bien sous l'emprise de la fureur.

« Quiconque se met en colère contre son frère »

La colère touche enfin au plus grave : elle peut tuer la charité. Dans le Sermon sur la montagne, le Christ rattache la colère au précepte "Tu ne tueras pas", montrant qu'elle est la racine intérieure de l'homicide :

« Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : "Tu ne commettras pas de meurtre… " Eh bien moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère sera passible du jugement. » — Évangile selon saint Matthieu 5, 21-22[4]

Le Catéchisme commente ce passage en distinguant soigneusement la passion et le péché — distinction décisive pour bien mener le combat :

« La colère est un désir de vengeance. "Désirer la vengeance pour le mal de celui qu'il faut punir est illicite", mais il est louable d'imposer une réparation "pour la correction des vices et le maintien de la justice". Si la colère va jusqu'au désir délibéré de tuer le prochain ou de le blesser grièvement, elle va gravement contre la charité ; elle est péché mortel. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2302[5]

Tout l'art du combat tient dans cette ligne de partage : il ne s'agit pas d'extirper toute émotion, mais d'empêcher la colère de franchir le seuil où elle devient désir de nuire. La vénérable Marthe Robin le formulait en termes de charité perdue :

« Nous nous rendons indignes de l'amour de Dieu toutes les fois que nous laissons aller notre cœur à la colère, toutes les fois que nous fermons la porte à la charité et au pardon. » — Vénérable Marthe Robin[6]

Comprendre la colère avant de la combattre

Juste colère ou colère-péché ? — Infographie originale Ignispedia créée par IA.

On ne combat bien que ce qu'on connaît exactement. Beaucoup s'épuisent à lutter contre la colère parce qu'ils confondent la passion (un mouvement neutre de la nature) et le vice (cette passion devenue désordonnée), ou parce qu'ils croient devoir s'interdire toute indignation. Le discernement de saint Thomas dissipe ces confusions.

La passion et le vice : tout mouvement d'irascible n'est pas péché

La colère est d'abord une passion, c'est-à-dire un mouvement de l'appétit sensible — précisément de l'irascible, cette part de l'âme qui se dresse contre un mal difficile. À ce titre, elle n'est ni bonne ni mauvaise en soi : elle est l'énergie qui fait réagir devant l'injustice. Le péché ne commence pas avec le sentiment, mais avec le consentement à un mouvement déréglé. Saint Thomas le pose nettement : la colère devient vice quand elle s'écarte de la droite raison, soit qu'on s'irrite quand il ne faut pas, contre qui il ne faut pas, plus qu'il ne faut, trop vite ou trop longtemps.

« Si quelqu'un désire que la vengeance soit exercée selon l'ordre de la raison, c'est digne de louange… Mais si quelqu'un désire la vengeance de quelque manière que ce soit contre l'ordre de la raison, par exemple s'il désire la punition de qui ne l'a pas méritée, ou au-delà de ce qu'il a mérité… le désir de la colère sera vicieux, et on l'appelle alors colère par péché. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 158, a. 1 et a. 2[7]

Cette distinction est libératrice pour le combattant. Sentir monter l'irritation n'est pas pécher ; c'est ce qu'on fait de ce premier mouvement qui décide. Le combat ne porte donc pas sur l'absence d'émotion — impossible et même non souhaitable —, mais sur la maîtrise de ce qui suit l'émotion.

La « juste colère » : quand l'indignation devient vertu

Il existe une colère que les saints non seulement tolèrent, mais commandent : l'indignation réglée par la raison devant le mal. Loin d'être un péché, l'absence totale d'une telle colère peut être un défaut. Saint Thomas, qui reprend ici le Pseudo-Chrysostome, le dit sans détour :

« Celui qui ne se met pas en colère, alors qu'il y a une cause de le faire, pèche : une patience déraisonnable sème les vices, nourrit la négligence, et invite au mal non seulement les méchants, mais aussi les bons. » — Le Pseudo-Chrysostome, cité par saint Thomas, Somme théologique, II-II, q. 158, a. 8[8]

Le modèle parfait en est le Christ lui-même. Lui « doux et humble de cœur » (Mt 11, 29), il a regardé les pharisiens « avec colère, navré de l'endurcissement de leur cœur » (Mc 3, 5)[9], et il a chassé du Temple les vendeurs à coups de fouet, « le zèle de ta maison me dévorera » (Jn 2, 14-17)[10]. Cette colère-là n'était pas un emportement subi : c'était une indignation possédée, ordonnée à l'honneur de Dieu et au salut des âmes, sans haine et sans perte de la paix intérieure. Voilà ce que le combat ne doit jamais détruire. On ne lutte pas contre la capacité de s'indigner du mal ; on lutte contre l'indignation désordonnée, qui s'emporte pour soi, par vanité blessée, contre le prochain.

Les trois degrés du péché de colère

Toute colère coupable n'a pas la même gravité. Le Christ lui-même, dans la suite de Matthieu 5, en distingue des degrés croissants, du mouvement intérieur jusqu'à l'insulte qui méprise :

« Tout homme qui se met en colère contre son frère sera passible du jugement. Celui qui dira à son frère : "Imbécile !" sera passible de la géhenne de feu. » — Évangile selon saint Matthieu 5, 22[11]

Saint Thomas reprend cette gradation pour mesurer le péché : la colère est d'autant plus grave qu'elle se déverse davantage au-dehors et blesse plus profondément la charité. Elle reste véniellement coupable tant qu'elle demeure un mouvement passager mal réprimé ; elle devient mortelle quand elle consent au désir de vengeance grave, à la haine, ou au mépris qui retranche le frère de la communion fraternelle. Le tableau suivant fixe ces degrés.

DegréCe qui se passeGravitéExemple
MouvementIrritation soudaine, vite répriméePas de péché, ou faute légèreUn agacement qu'on regrette aussitôt
ConsentementOn entretient l'aigreur, on ruminePéché véniel (sauf objet grave)Garder de l'humeur, claquer une porte
ParoleInjure, mépris, « imbécile ! »Peut être grave selon le méprisHumilier, écraser de paroles
Désir de vengeanceVouloir délibérément nuire, haïrPéché mortel s'il est graveSouhaiter du mal sérieux, se venger
De l'irritation à la violence — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Lecture du tableau : le péché ne naît pas du premier mouvement, mais de ce qu'on lui laisse devenir. La gravité croît à mesure que la colère passe du cœur à la parole, puis à la volonté de nuire. C'est pourquoi le combat se gagne tôt — au premier degré, avant que la colère ne descende vers les suivants.

Les filles de la colère

Saint Grégoire le Grand, dans ses Morales sur Job, a dressé la liste des « filles » de la colère — les péchés qu'elle enfante quand on la laisse régner. Saint Thomas les reprend et les ordonne selon qu'elles naissent dans le cœur, dans la parole ou dans l'acte. Connaître cette descendance aide à repérer le vice à ses fruits, souvent avant de l'avoir nommé en soi.

« De la colère naissent les querelles, l'enflure d'esprit, les outrages, les clameurs, l'indignation et les blasphèmes. » — Saint Grégoire le Grand, Morales sur Job, XXXI, repris par saint Thomas, Somme théologique, II-II, q. 158, a. 7[12]

Où naît la filleFilles de la colèreCe qu'elle produit
Dans le cœurL'indignation ; l'enflure d'espritOn juge l'autre indigne ; on rumine des projets de vengeance
Dans la paroleLa clameur ; le blasphème / les outragesCris, paroles désordonnées ; injures contre le prochain, jurons contre Dieu
Dans l'acteLes querelles et les rixesDisputes, ruptures, coups, tous les torts effectivement causés
Les filles de la colère selon saint Grégoire le Grand et saint Thomas — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Lecture du tableau : la colère ne reste jamais seule. D'abord elle gonfle le cœur (mépris, ressentiment) ; puis elle déborde en paroles (cris, injures, parfois blasphème) ; enfin elle passe à l'acte (disputes, violences). Reconnaître l'une de ces filles, c'est reconnaître la mère qui se cache derrière.

Les ruses de la colère

Les trois ruses de la colère — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La colère est un adversaire rusé. Elle ne se présente presque jamais comme un vice : elle se déguise en justice, en zèle, en fermeté légitime. Démasquer ses ruses est la moitié du combat.

Elle se croit toujours juste

La ruse maîtresse de la colère est de se justifier elle-même. L'homme en colère ne se voit jamais comme un coléreux : il se voit comme quelqu'un qui a raison, qu'on a offensé, qui défend une cause juste. Saint François de Sales en a donné la formule décisive :

« Il est mieux d'entreprendre de savoir vivre sans colère que de vouloir user modérément et sagement de la colère… car jamais nul homme courroucé ne pensa son courroux être injuste. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. 8[13]

Cette observation ruine la prétention à une « colère bien dosée » que l'on gérerait à volonté. Sur le moment, la passion brouille précisément la mesure dont on aurait besoin pour la mesurer. C'est pourquoi le saint conseille de la refuser à la racine plutôt que de prétendre la doser une fois allumée : on ne négocie pas avec un feu qu'on a déjà laissé prendre.

Du petit surgeon à la poutre

Deuxième ruse : la colère paraît petite à l'entrée, et l'on se croit capable de la contenir. Mais elle grossit en un instant. Saint François de Sales cite ici saint Augustin, écrivant à son ami Profuturus :

« Il est mieux de refuser l'entrée à l'ire, pour juste et équitable qu'elle soit, que de la recevoir, pour petite qu'elle soit ; car, une fois reçue, on la fait malaisément sortir : elle entre comme un petit surgeon, et en moins de rien elle grossit et devient une poutre. » — Saint Augustin, Lettre à Profuturus, citée par saint François de Sales[14]

L'image est exacte : ce qu'on laisse entrer comme une pousse fragile devient en quelques instants une charpente impossible à arracher. D'où la règle d'or du combat — agir tôt, au tout premier ressentiment, et non quand la colère a pris toute la place.

La rancune : la colère qui s'installe

La ruse la plus durable est la rancune : la colère qui ne s'éteint pas le soir venu, se loge dans la mémoire et se déguise en simple « distance » avec celui qui nous a blessés. C'est elle que saint Paul vise dans son célèbre avertissement :

« Emportez-vous, mais ne commettez pas de péché ; que le coucher du soleil ne vous trouve pas encore en colère, et ne donnez pas de prise au diable. » — Lettre aux Éphésiens 4, 26-27[15]

Les Pères du désert ont vu dans la rancune l'ennemie directe de la prière. Évagre le Pontique, le grand maître de l'oraison, le répète sous toutes les formes :

« La rancune obnubile l'esprit de celui qui prie et enténèbre ses oraisons… Qui pense prier en amassant chagrins et rancunes ressemble à celui qui puise de l'eau et la verse dans un tonneau percé. » — Évagre le Pontique, Traité de la prière, 21 et 22[16]

La rancune est d'autant plus dangereuse qu'elle se vit comme paisible : on ne crie plus, on ne s'emporte plus, on « a tourné la page » — mais le cœur reste fermé. C'est une colère froide, et souvent plus tenace que la chaude. Le combat n'est donc pas fini quand l'éclat est passé : il continue jusqu'à ce que le pardon ait réellement rouvert le cœur.

La colère contre soi-même

Dernière ruse, plus subtile encore : se mettre en colère contre soi sous prétexte de ferveur. François de Sales démasque ce piège, où l'amour-propre se déguise en repentir :

« Plusieurs, s'étant mis en colère, se courroucent de s'être courroucés, entrent en chagrin de s'être chagrinés ; et par ce moyen ils tiennent leur cœur confit et détrempé en la colère… ces dépits et aigreurs que l'on a contre soi-même tendent à l'orgueil, et n'ont d'origine que de l'amour-propre, qui se trouble et s'inquiète de nous voir imparfaits. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. 9[17]

Se ronger de ses propres fautes n'est pas se corriger : c'est entretenir le cercle de la colère sous un autre nom. Le vrai combattant se reprend avec une fermeté paisible, sans s'aigrir contre lui-même — sujet développé dans Comment grandir dans la douceur, à la section sur la douceur envers soi.

Les moyens concrets pour vaincre la colère

Voici le cœur pratique de cet article. Les maîtres spirituels n'ont pas seulement décrit la colère : ils ont indiqué des moyens précis, éprouvés, à la portée de chacun. On peut les regrouper en quelques grands chantiers, du plus immédiat au plus profond.

Couper à la racine, dès le premier mouvement

Le combat se gagne ou se perd dans les premières secondes. Puisque la colère grossit comme le surgeon devient poutre, le moyen premier est de la saisir à l'instant où elle naît, avant qu'elle n'enfle. Mais attention à la manière : François de Sales avertit qu'on ne dompte pas la colère par la violence, car vouloir l'étouffer brutalement ajoute du trouble au trouble.

« Au premier ressentiment que vous en aurez, ramassez promptement vos forces, non point brusquement ni impétueusement, mais doucement et néanmoins sérieusement. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. 8[18]

Au premier ressentiment : une riposte douce mais sérieuse — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Reprendre sa colère « du bout des doigts », fermement mais sans s'y crisper : telle est l'attitude juste. Le moyen le plus humble et le plus efficace reste le silence — se taire le temps que la première vague passe. « Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup de choses », dit l'Imitation, « si vous voulez conserver la paix et la concorde »[19].

Différer : attendre que la passion retombe

Quand la colère est trop forte pour être maîtrisée sur l'instant, le remède des Pères est de différer toute parole et toute action. Une réprimande, une réponse, une décision prises sous le coup de la colère sont presque toujours mauvaises. Saint Josémaria Escriva en a fait une règle de gouvernement des âmes :

« Ne réprimande pas sous le coup de l'indignation de la faute commise. Attends le lendemain, ou plus longtemps encore. Puis, une fois apaisé et ton intention purifiée, ne manque pas à ton devoir de corriger. Tu obtiendras davantage par un mot d'affection qu'en trois heures de dispute. Maîtrise ton caractère. » — Saint Josémaria Escrivá, Chemin, n° 10[20]

Différer n'est pas fuir le devoir de corriger : c'est le remettre à l'heure où la raison, redevenue maîtresse, le fera mieux. Et souvent, le délai suffit à dissiper une colère qui se croyait justifiée. Le même saint résume d'un trait l'inanité de l'emportement :

« Pourquoi te mettre en colère, si ta colère offense Dieu, agace ton prochain, te fait passer un mauvais quart d'heure… et si, à la fin, il faut que tu te calmes ? » — Saint Josémaria Escrivá, Chemin, n° 8[21]

Ne pas laisser le soleil se coucher

Quand la colère a éclaté — car elle éclatera —, le moyen apostolique est de ne pas la laisser durer, et de réparer vite avant qu'elle ne se mue en rancune. C'est le sens littéral de l'avertissement de saint Paul : « que le coucher du soleil ne vous trouve pas encore en colère » (Ep 4, 26)[22]. François de Sales en tire un conseil très concret : réparer sur-le-champ par un acte contraire.

« Aussitôt que vous vous apercevrez avoir fait quelque acte de colère, réparez la faute par un acte de douceur exercé promptement envers la même personne contre laquelle vous vous serez irritée ; car, comme les plaies fraîches sont plus aisément guérissables, ainsi est-ce un bon remède contre la colère de la réparer soudainement par un acte contraire de douceur. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. 8[23]

Après la chute : réparer vite — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Un mot aimable, un service, une excuse offerte sans qu'on l'ait demandée : ce geste contraire désarme la colère mieux que mille résolutions, et empêche la blessure de s'infecter en ressentiment.

Arracher l'orgueil, racine du vice

Les moyens précédents traitent les symptômes ; il faut aussi attaquer la racine. Or la racine de la plupart des colères est l'orgueil : le « moi » qui se croit offensé, méprisé, contrarié dans ses droits. On s'emporte presque toujours parce qu'on s'estime lésé. C'est pourquoi les Pères font de l'humilité le grand antidote de la colère : l'humble n'a presque rien à défendre, donc presque rien qui puisse l'enflammer. Saint Basile de Césarée le note pour celui qui doit reprendre autrui :

« En toutes circonstances la dureté doit être exclue, même s'il faut réprimander : si tu t'abaisses le premier par humilité, tu seras facilement accepté par celui qui a besoin de tes soins. » — Saint Basile de Césarée, Petit recueil ascétique[24]

Travailler l'humilité, c'est donc travailler indirectement mais profondément contre la colère : à mesure que le « moi » se fait petit, les occasions de s'enflammer se raréfient. Ce chantier de fond est développé dans Comment grandir dans l'humilité.

Prier et pardonner : la colère ne tient pas devant l'oraison

La colère et la prière s'excluent : un cœur plein de rancune ne peut pas vraiment prier, et un cœur qui prie vraiment se vide de sa rancune. Évagre le Pontique en a fait une loi de la vie spirituelle :

« Toute œuvre de vengeance contre un frère qui t'a offensé te sera une pierre d'achoppement au temps de l'oraison… L'oraison est fleur de la douceur et de l'absence de colère. » — Évagre le Pontique, Traité de la prière, 13 et 14[25]

Jean Cassien tire la conséquence radicale : ou bien l'on garde sa colère, et alors l'on ne peut plus prier sans se contredire ; ou bien l'on veut prier, et il faut chasser le poison.

« Il nous reste, ou bien de ne jamais prier du tout, en retenant ce poison dans nos cœurs… ou bien, si nous voulons prier, de savoir que nous n'offrons à Dieu aucune prière. » — Saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre VIII, ch. 13[26]

Le pardon est donc à la fois un fruit de la prière et sa condition : c'est en priant pour celui qui nous a blessés qu'on désarme la rancune, et c'est en pardonnant qu'on rouvre l'accès à Dieu. Le Christ l'a lié sans retour au Notre Père : « remets-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs ». La prière persévérante, enfin, apaise peu à peu le fond du tempérament, là où la seule volonté n'atteint pas.

Recourir aux sacrements et à la grâce

La douceur qui vainc la colère est un fruit de l'Esprit (Ga 5, 22-23), non une simple conquête de la volonté : elle se reçoit autant qu'elle se gagne. Les sources de la grâce sont donc des armes de premier rang. L'Eucharistie donne de recevoir le Christ « doux et humble de cœur » et de laisser son Cœur reformer le nôtre. La confession relève l'âme abattue par ses emportements et lui rend la paix. Recourir régulièrement à ces sources, c'est se tenir là où la douceur se ravive et où la colère perd prise. Voir Comment grandir dans la communion fréquente et Comment grandir dans la confession régulière.

Regarder le Christ doux et patient

Dernier moyen, qui les contient tous : contempler le Christ. La victoire sur la colère n'est pas une technique de maîtrise de soi ; elle est une imitation. On ne devient pas paisible en se surveillant — on s'y crispe —, mais en regardant Celui qui, « insulté, ne rendait pas l'insulte ; souffrant, ne menaçait pas, mais s'en remettait à Celui qui juge avec justice » (1 P 2, 23)[27]. Toute la Passion est une école de patience victorieuse de la colère : le silence devant les accusateurs, le « remets ton épée au fourreau » (Mt 26, 52), le pardon des bourreaux. Regarder le crucifix dans la contrariété, c'est se rappeler que la douceur n'est pas une faiblesse mais la force même de Dieu. Cette imitation positive est le versant lumineux du combat : on ne se contente pas de réprimer un vice, on revêt une vertu. Voir Comment grandir dans la douceur et Comment grandir dans la patience.

Les fruits de la victoire sur la colère

À quoi reconnaît-on qu'on grandit réellement dans ce combat ? Non à un sentiment, mais à des fruits stables que les saints décrivent avec constance.

La paix du cœur et la possession de soi

Le premier fruit est la paix : non l'absence de contrariété, mais l'absence de trouble dans la contrariété. L'homme qui a vaincu sa colère « possède son âme » ; aucune offense extérieure ne commande plus ses réactions. Saint François d'Assise en faisait la marque même du serviteur de Dieu :

« Le serviteur de Dieu qui demeure inaccessible à la colère et au trouble dans ses rapports avec autrui, celui-là mène une vie conforme à sa vocation, libre de tout attachement égoïste. » — Saint François d'Assise, Admonitions, 11[28]

Cette paix n'est pas une insensibilité : elle est une liberté. Le colérique est l'esclave de tout ce qui le contrarie ; le pacifié est libre, parce qu'il a repris la maîtrise du seul terrain qui dépende vraiment de lui — son propre cœur.

L'oraison rendue libre et limpide

Deuxième fruit, directement lié au premier : la prière se purifie. Là où la rancune « enténébrait les oraisons » (Évagre), le cœur pacifié prie sans obstacle. Le poison ôté, l'eau ne s'écoule plus du tonneau percé. C'est l'un des signes les plus sûrs du progrès : non pas seulement se fâcher moins, mais prier mieux — d'une prière qui ne bute plus sur un visage qu'on n'a pas pardonné. La victoire sur la colère rend à l'âme la transparence devant Dieu que la fureur lui avait ôtée.

La charité restaurée et rendue aimable

Troisième fruit : la charité retrouve sa place. La colère ferme le cœur ; sa défaite le rouvre. L'âme pacifiée peut de nouveau aimer, excuser, supporter, rendre le bien pour le mal. Le Père éternel le disait à sainte Catherine de Sienne : ceux qui « rendent le bien pour le mal » ne montrent pas seulement leur vertu, ils « mettent les charbons ardents de la charité sur la tête de leur prochain »[29]. Ainsi le combat contre un vice débouche sur la plus haute des vertus : vaincre la colère, c'est lever l'obstacle qui empêchait la charité de rayonner. Voir Comment grandir dans la charité.

La colère vaincue dans la Divine Volonté

La spiritualité de la Divine Volonté, transmise à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947), donne au combat son dernier accent. « Vivre dans la Divine Volonté » ne signifie pas seulement faire la volonté de Dieu en Lui soumettant la sienne, mais ne plus avoir qu'une seule volonté avec Lui : la Divine elle-même, qui agit en l'âme. Pour elle, vaincre la colère n'est pas seulement réprimer un mouvement : c'est laisser la douceur de Dieu prendre la place que la colère occupait, jusqu'à transformer ce qu'elle touche.

De l'amertume à la douceur — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Jésus enseigne à Luisa que la douceur a le pouvoir de changer la nature des choses :

« Ma fille, la douceur peut changer la nature des choses. Elle peut rendre douce l'amertume. Donc, sois plus douce ! » — Le Livre du Ciel, tome 2, 23 mai 1899[30]

Ce n'est pas une métaphore sentimentale : c'est la loi spirituelle selon laquelle un cœur uni à la Volonté divine reçoit quelque chose de la douceur même de Dieu, et la communique autour de lui. Là où l'âme propre rend coup pour coup, l'âme qui vit dans la Divine Volonté oppose à l'amertume une douceur qui la désarme. Le combat contre la colère cesse alors d'être une tension épuisante de la seule volonté pour devenir le débordement paisible d'une Volonté plus grande que la nôtre. Vaincre la colère, dans cette perspective, c'est se laisser hausser jusqu'à la patience de Dieu lui-même, qui supporte l'homme avec une « invincible patience » et ne cesse de l'aimer.

Un chemin concret, jour après jour

La colère ne se vainc pas par grandes résolutions, mais par une fidélité menue et répétée. On peut résumer les moyens étudiés en un programme simple, gradué du plus immédiat au plus profond.

MomentActe de combatCe qu'il travaille
Dès le premier ressentimentSe taire, reprendre sa colère « du bout des doigts »Couper à la racine
Quand la passion est forteDifférer : attendre le lendemain pour parler ou corrigerNe pas agir sous le coup
Après un emportementRéparer aussitôt par un mot ou un geste aimableEmpêcher la rancune
Le soirNe pas laisser le soleil se coucher sur une brouillePardonner avant la nuit (Ep 4, 26)
Dans la prièrePrier pour celui qui a blessé ; demander la douceurVider le cœur du poison
En profondeurTravailler l'humilité, désarmer le « moi » offenséTarir la racine du vice
RégulièrementCommunier, se confesserPuiser la grâce de la douceur

Lecture du tableau : aucun de ces actes n'est spectaculaire ; c'est leur répétition fidèle qui transforme un tempérament. On commence par le silence et le différé, les plus accessibles ; on ajoute ensuite la réparation, le pardon, et le travail de fond sur l'orgueil.

L'essentiel est de ne pas combattre la colère en général, mais de poser, aujourd'hui, l'acte concret qui se présente : ce mot vif à retenir, ce silence à garder, cette réparation à offrir, cette rancune à déposer dans la prière. Car la colère est vaincue non d'un coup, mais instant après instant — jusqu'au jour où, le cœur enfin pacifié, l'indignation ne brûlera plus que pour les justes causes, et la douceur aura pris toute la place.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 1866 : « Les vices peuvent être rangés selon les vertus qu'ils contredisent, ou aussi être rattachés aux péchés capitaux que l'expérience chrétienne a distingués à la suite de saint Jean Cassien et de saint Grégoire le Grand. On les appelle "capitaux" parce qu'ils engendrent d'autres péchés, d'autres vices. Ce sont l'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, la luxure, la gourmandise, la paresse ou acédie. » Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.

    1
  2. Saint Jean Cassien (v. 360-435), Institutions cénobitiques, livre VIII (De spiritu irae — L'esprit de colère), ch. 1, éd. Sources Chrétiennes 109, Cerf, 1965 : « Tant que cette passion est maîtresse de notre cœur et qu'elle obscurcit de ses épaisses ténèbres notre regard intérieur, nous ne pouvons acquérir la clarté du discernement, ni la maturité du conseil, ni la justice, ni la vraie contemplation. » Le quatrième des huit combats de Cassien porte sur la colère, dont « le mortel venin doit être entièrement extirpé du plus profond de l'âme ».

    2
  3. Psaume 30 (31), 10, cité par Cassien (Institutions, VIII, 1) selon le texte latin de la Vulgate : « Turbatus est in ira oculus meus » — « mon œil est troublé par la colère ». Cassien s'appuie sur ce verset pour montrer que la colère ôte la clarté du regard intérieur.

    3
  4. Évangile selon saint Matthieu 5, 21-22, traduction liturgique officielle (AELF) : « Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : "Tu ne commettras pas de meurtre, et si quelqu'un commet un meurtre, il devra passer en jugement." Eh bien moi, je vous dis : Tout homme qui se met en colère contre son frère sera passible du jugement. Celui qui dira à son frère : "Imbécile !" sera passible de la géhenne de feu. » Le Christ rattache la colère intérieure au précepte « Tu ne tueras pas » et en distingue des degrés croissants (mouvement du cœur, injure méprisante).

    4 11
  5. Catéchisme de l'Église catholique, § 2302, citant saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 158, a. 1, ad 3 : « La colère est un désir de vengeance. "Désirer la vengeance pour le mal de celui qu'il faut punir est illicite", mais il est louable d'imposer une réparation "pour la correction des vices et le maintien de la justice". Si la colère va jusqu'au désir délibéré de tuer le prochain ou de le blesser grièvement, elle va gravement contre la charité ; elle est péché mortel. »

    5
  6. Vénérable Marthe Robin (1902-1981), Journal : décembre 1929 - novembre 1932, Éditions Foyer de Charité, 2012, p. 37 : « Nous nous rendons indignes de l'amour de Dieu toutes les fois que nous laissons aller notre cœur à la colère, toutes les fois que nous fermons la porte à la charité et au pardon. » Comme toute révélation privée, son journal ne lie pas la foi mais éclaire la pratique.

    6
  7. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 158, a. 1 (La colère peut-elle être licite ?) et a. 2 (La colère est-elle un péché ?) : « Si quelqu'un désire que la vengeance soit exercée selon l'ordre de la raison, ce désir de la colère est digne de louange… Mais si quelqu'un désire la vengeance de quelque manière que ce soit contre l'ordre de la raison… le désir de la colère sera vicieux. » Thomas distingue ainsi la colère par zèle (selon la raison) et la colère par vice (déréglée). Édition de référence : Summa Theologiae, Éditions du Cerf.

    7
  8. Pseudo-Chrysostome, Opus imperfectum in Matthaeum, homélie 11, cité par saint Thomas d'Aquin sous le nom de Chrysostome, Somme théologique, II-II, q. 158, a. 8 (Le défaut de colère est-il un vice ?) : « Celui qui ne se met pas en colère, alors qu'il y a une cause de le faire, pèche ; car une patience déraisonnable sème les vices, nourrit la négligence, et invite au mal non seulement les méchants, mais aussi les bons. » (L'ouvrage, transmis au Moyen Âge sous le nom de saint Jean Chrysostome, est reconnu par la critique moderne comme l'œuvre d'un autre auteur.) Thomas conclut que le manque de colère, « quand il faudrait se mettre en colère », est un défaut.

    8
  9. Évangile selon saint Marc 3, 5 (guérison de l'homme à la main desséchée, un jour de sabbat) : « Promenant alors sur eux un regard de colère, navré de l'endurcissement de leur cœur, il dit à l'homme : "Étends la main." » Le Christ éprouve une colère sainte devant la dureté de cœur, sans péché : preuve que la colère selon la raison n'est pas un mal.

    9
  10. Évangile selon saint Jean 2, 14-17 : Jésus chasse du Temple les vendeurs et les changeurs « avec un fouet de cordes », renverse leurs tables, et ses disciples se rappellent la parole de l'Écriture : « Le zèle de ta maison me dévorera » (Ps 68, 10). Manifestation de la « juste colère » ordonnée à l'honneur de Dieu, parfaitement maîtrisée et sans haine.

    10
  11. Saint Grégoire le Grand (v. 540-604), Morales sur Job (Moralia in Iob), XXXI, 45, repris par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 158, a. 7 : « De la colère naissent les querelles (rixae), l'enflure d'esprit (tumor mentis), les outrages (contumeliae), les clameurs (clamor), l'indignation (indignatio) et les blasphèmes (blasphemiae). » Thomas les ordonne selon qu'elles naissent dans le cœur (indignation, enflure d'esprit), dans la parole (clameur, blasphème/outrages) ou dans l'acte (querelles et rixes).

    12
  12. Saint François de Sales (1567-1622), Introduction à la vie dévote (1609), IIIe partie, ch. 8 (De la douceur envers le prochain et remède contre l'ire) : « Il est mieux d'entreprendre de savoir vivre sans colère que de vouloir user modérément et sagement de la colère… car jamais nul homme courroucé ne pensa son courroux être injuste. » La colère se justifie toujours elle-même ; d'où le conseil de la refuser à la racine. François de Sales, docteur de l'Église, est surnommé le « docteur de la douceur ».

    13
  13. Saint Augustin (354-430), Lettre 38 à Profuturus, citée par saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. 8 : « Il est mieux de refuser l'entrée à l'ire, pour juste et équitable qu'elle soit, que de la recevoir, pour petite qu'elle soit ; car, une fois reçue, on la fait malaisément sortir : elle entre comme un petit surgeon, et en moins de rien elle grossit et devient une poutre. » Cf. Ep 4, 26.

    14
  14. Lettre aux Éphésiens 4, 26-27, traduction liturgique officielle (AELF) : « Emportez-vous, mais ne commettez pas de péché ; que le coucher du soleil ne vous trouve pas encore en colère, et ne donnez pas de prise au diable. » Saint Paul ne défend pas toute colère (« emportez-vous » / « irascimini », Vulgate) mais interdit de la laisser durer jusqu'à devenir rancune — porte ouverte au démon.

    15 22
  15. Évagre le Pontique (v. 345-399), Traité de la prière (Chapitres sur la prière), 21-22 : « La rancune obnubile l'esprit de celui qui prie et enténèbre ses oraisons… Qui pense prier en amassant chagrins et rancunes ressemble à celui qui puise de l'eau et la verse dans un tonneau percé. » Pour Évagre, maître de l'oraison du désert, la rancune est l'ennemie directe de la prière. Texte dans la Philocalie ; éd. Sources Chrétiennes 589.

    16
  16. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. 9 (De la douceur envers nous-mêmes) : « Plusieurs, s'étant mis en colère, se courroucent de s'être courroucés, entrent en chagrin de s'être chagrinés… ils tiennent leur cœur confit et détrempé en la colère… ces dépits et aigreurs que l'on a contre soi-même tendent à l'orgueil, et n'ont d'origine que de l'amour-propre, qui se trouble et s'inquiète de nous voir imparfaits. »

    17
  17. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. 8 : « Au premier ressentiment que vous en aurez, vous ramassiez promptement vos forces, non point brusquement ni impétueusement, mais doucement et néanmoins sérieusement » — sans quoi, voulant réprimer la colère avec violence, « nous excitons plus de trouble en notre cœur qu'elle n'en avait fait » (image des huissiers criant « Paix là ! » plus fort que le tumulte).

    18
  18. Thomas a Kempis (v. 1380-1471), L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 17, 1 : « Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup de choses, si vous voulez conserver la paix et la concorde avec les autres. » Le renoncement à imposer sa volonté est présenté comme la condition ordinaire de la paix fraternelle.

    19
  19. Saint Josémaria Escrivá de Balaguer (1902-1975), Chemin, n° 10 : « Ne réprimande pas sous le coup de l'indignation de la faute commise. Attends le lendemain, ou plus longtemps encore. Puis, une fois apaisé et ton intention purifiée, ne manque pas à ton devoir de corriger. Tu obtiendras davantage par un mot d'affection qu'en trois heures de dispute. Maîtrise ton caractère. » Éd. française, Le Laurier.

    20
  20. Saint Josémaria Escrivá de Balaguer, Chemin, n° 8 : « Pourquoi te mettre en colère, si ta colère offense Dieu, agace ton prochain, te fait passer un mauvais quart d'heure… et si, à la fin, il faut que tu te calmes ? » L'inutilité pratique de la colère est un argument récurrent des maîtres spirituels.

    21
  21. Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIe partie, ch. 8 : « Soudain que vous vous apercevrez avoir fait quelque acte de colère, réparez la faute par un acte de douceur exercé promptement envers la même personne contre laquelle vous vous serez irritée ; car, comme les plaies fraîches sont plus aisément guérissables, ainsi est-ce un bon remède contre la colère de la réparer soudainement par un acte contraire de douceur. »

    23
  22. Saint Basile de Césarée (v. 330-379), Petit recueil ascétique, Abbaye de Bellefontaine, 2013, p. 82 : « En toutes circonstances la dureté doit être exclue, même s'il faut réprimander : si tu t'abaisses le premier par humilité, tu seras facilement accepté par celui qui a besoin de tes soins. » Basile a par ailleurs consacré une Homélie sur la colère (Homélie X) à ce vice. L'humilité y est présentée comme la condition d'une correction efficace et sans dureté.

    24
  23. Évagre le Pontique, Traité de la prière, 13-14 : « Toute œuvre de vengeance contre un frère qui t'a offensé te sera une pierre d'achoppement au temps de l'oraison… L'oraison est fleur de la douceur et de l'absence de colère. » La prière et la rancune sont déclarées incompatibles : on ne peut pas vraiment prier tant qu'on garde un grief.

    25
  24. Saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre VIII, ch. 13, éd. Sources Chrétiennes 109, Cerf, 1965 : Cassien, commentant Mt 5, 22 et l'ordre du Seigneur de se réconcilier avant d'offrir son don à l'autel, conclut qu'il nous reste « ou bien de ne jamais prier du tout, en retenant ce poison dans nos cœurs… ou bien, si nous voulons prier, de savoir que nous n'offrons à Dieu aucune prière » tant que demeure la colère.

    26
  25. Première lettre de saint Pierre 2, 21-23, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le Christ a souffert pour vous… insulté, il ne rendait pas l'insulte, dans la souffrance, il ne menaçait pas, mais il s'abandonnait à Celui qui juge avec justice. » Modèle apostolique de la victoire sur la colère par la remise confiante à Dieu. Cf. Mt 26, 52 : « Remets ton épée à sa place. »

    27
  26. Saint François d'Assise (1182-1226), Admonitions, 11, 1-3 : « Un serviteur de Dieu ne doit éprouver de répulsion pour rien, si ce n'est pour le péché… jamais il ne doit perdre la paix de l'âme ni se mettre en colère : ce faisant, il s'attribuerait injustement un droit qui n'appartient qu'à Dieu, juger d'une faute. Le serviteur de Dieu qui demeure inaccessible à la colère et au trouble dans ses rapports avec autrui, celui-là mène une vie conforme à sa vocation, libre de tout attachement égoïste. »

    28
  27. Le Père éternel à sainte Catherine de Sienne (1347-1380), Le Livre des Dialogues, Traité de la Discrétion : « Non seulement ceux qui rendent le bien pour le mal montrent leur vertu, mais ils la communiquent souvent. Ils mettent les charbons ardents de la charité sur la tête de leur prochain. » Image reprise de Rm 12, 20 (cf. Pr 25, 21-22) : rendre le bien pour le mal est l'acte par lequel la charité triomphe de la colère.

    29
  28. Jésus à Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 2, entrée du 23 mai 1899 (« Fruits de la Douceur et du Détachement »), p. 39 de l'édition consultée (Lumen Luminis, éd. française pour usage privé) : « Ma fille, la douceur peut changer la nature des choses. Elle peut rendre douce l'amertume. Donc, sois plus douce ! » Passage vérifié directement dans l'exemplaire du tome 2. La douceur y est présentée comme une force transformante, participation à la douceur de Dieu, opposée à la colère qui rend amer.

    30