Grandir dans le combat contre la luxure, ce n'est pas se déclarer la guerre à soi-même ni mépriser son corps : c'est apprendre, par la grâce et par une stratégie éprouvée par les saints, à libérer son cœur d'un désir désordonné qui le divise et l'asservit. La luxure n'est pas la sexualité — bonne, voulue par Dieu — mais sa déformation : le plaisir charnel recherché pour lui-même, arraché à l'amour et au don. Le Catéchisme la définit sans détour : « La luxure est un désir désordonné ou une jouissance déréglée du plaisir vénérien. »[1] La combattre, c'est rendre au désir sa vérité.
Ce combat n'est pas le signe d'une âme malade : il est la condition normale du baptisé. Le Concile de Trente enseigne que la concupiscence demeure même après le Baptême, non comme une faute, mais comme un terrain d'épreuve : Dieu l'a « laissée pour la lutte »[2]. Personne n'échappe à ce front. La question n'est donc pas « comment ne plus jamais être tenté ? » — illusion qui décourage —, mais « comment mener le combat, jour après jour, jusqu'à la victoire de la liberté ? »
Il faut d'emblée distinguer cet article de son frère jumeau. Le présent article suit la voie négative : le combat direct contre le vice de la luxure, sixième des péchés capitaux. Pour la voie positive — la chasteté comme vertu qui intègre la sexualité dans la personne et la met au service de l'amour —, voir Comment grandir dans la chasteté. Les deux voies sont inséparables : on n'arrache l'ivraie que pour faire place au bon grain. Pour la limpidité plus large du regard intérieur, voir Comment grandir dans la pureté du cœur ; pour la vertu cardinale qui encadre tout ce combat, Comment grandir dans la tempérance.
Pourquoi parler d'un « combat » contre la luxure ?
Le mot combat n'est pas une métaphore exagérée : c'est le vocabulaire même de l'Écriture et du Catéchisme. Saint Paul parle d'une « loi » qui se dresse « dans ses membres » contre la loi de son esprit (Rm 7, 23)[3]. Comprendre pourquoi ce combat existe, et qu'il est normal, est la première condition pour le mener sans se décourager.
La concupiscence demeure après le Baptême
Le Baptême efface le péché originel, mais il ne supprime pas toutes ses conséquences. Il laisse subsister en l'homme une inclination au mal, la concupiscence, qui n'est pas en elle-même un péché mais une faiblesse blessée. Le Catéchisme l'explique en citant le Concile de Trente :
« La concupiscence […] est laissée pour le combat ; elle ne peut nuire à ceux qui n'y consentent pas et qui, par la grâce du Christ, lui résistent virilement. Bien plus, "celui-là sera couronné qui aura lutté selon les règles" (2 Tm 2, 5). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1264, citant le Concile de Trente[4]
Cette phrase change tout. La présence du désir désordonné n'est pas une défaite ; elle est l'arène où se gagne la couronne. Le baptisé n'est pas un homme guéri d'avance, mais un combattant équipé d'avance — de la grâce. Saint Jean range cette inclination parmi les trois grandes convoitises du monde : « la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie » (1 Jn 2, 16)[5], dont la première vise précisément le plaisir des sens.
La luxure, l'un des sept péchés capitaux
La tradition appelle capitaux (du latin caput, la tête) les péchés qui sont des sources, des têtes de file dont naissent quantité d'autres fautes[6]. La luxure est l'un de ces sept, et saint Thomas d'Aquin explique précisément pourquoi : un vice est capital lorsqu'il a une fin si désirable que l'homme, pour l'obtenir, commet beaucoup de désordres. Or le plaisir charnel est l'un des plus violents qui soient ; il pousse donc l'homme à de multiples égarements[7]. La luxure n'est pas un péché isolé : c'est une racine qui, laissée en terre, repousse et ramifie.
C'est pourquoi la combattre n'est jamais une affaire mineure de pruderie. Il s'agit d'arracher une racine qui, sinon, empoisonne le jugement, la volonté et jusqu'à la relation à Dieu. Les ravages que ce vice produit dans l'âme ont été catalogués par la tradition sous le nom de « filles de la luxure » — nous y reviendrons.
Un combat de libération, non une haine du corps
Il faut écarter d'emblée un contresens qui paralyse beaucoup d'âmes : combattre la luxure ne serait qu'une suspicion contre le corps, une peur du plaisir, un rigorisme triste. C'est faux, et c'est même une deuxième tentation, symétrique de la première. Le but du combat n'est pas de tuer le désir, mais de le guérir ; non de haïr la chair, mais de la rendre à l'esprit.
Saint Paul pose le combat exactement en ces termes : non pas chair contre corps, mais « la chair » — c'est-à-dire l'homme livré au désordre — contre « l'esprit » :
« Je vous le dis : marchez sous l'impulsion de l'Esprit, et vous n'accomplirez pas ce que la chair désire. Car la chair, en ses désirs, s'oppose à l'Esprit, et l'Esprit à la chair. » — Lettre aux Galates 5, 16-17[8]
Le combat contre la luxure est donc un combat pour la liberté, et non contre le corps. Sa fin n'est pas la mutilation mais la chasteté joyeuse, cette intégration réussie de la sexualité dont traite l'article Comment grandir dans la chasteté. On ne déracine l'ivraie que pour donner de l'air au froment.
Qu'est-ce que la luxure ? Bien nommer l'adversaire
On ne combat bien que ce qu'on connaît. La première faute stratégique est de viser un fantôme : confondre la luxure avec la sexualité elle-même, ou avec la simple tentation, ou avec tout mouvement de la sensibilité. Bien nommer l'adversaire, c'est déjà cesser de se battre contre des moulins à vent.
La définition de l'Église
Le Catéchisme situe la luxure parmi les péchés « contre la chasteté », et la définit avec une précision qui délimite exactement le mal :
« La luxure est un désir désordonné ou une jouissance déréglée du plaisir vénérien. Le plaisir sexuel est moralement désordonné quand il est recherché pour lui-même, isolé des finalités de procréation et d'union. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2351[9]
Le mot décisif est désordonné. Ce n'est pas le plaisir qui est condamné, mais son dérèglement : le fait de l'arracher à sa finalité, de le rechercher « pour lui-même », isolé du don et de l'amour. La luxure réduit l'autre — ou soi-même — à un instrument de jouissance. Elle pervertit un bien ; elle n'invente pas un mal à partir de rien. C'est pourquoi on la combat non en niant le plaisir, mais en le réordonnant à sa vérité.
Les « filles de la luxure » selon saint Thomas
La tradition, reprise par saint Grégoire le Grand puis par saint Thomas, enseigne que chaque péché capital engendre une descendance : des vices qui en découlent comme des filles de leur mère. Connaître les « filles de la luxure », c'est mesurer les dégâts réels du vice — bien au-delà de l'acte charnel — et donc comprendre l'enjeu du combat. Saint Thomas en compte huit, quatre qui blessent l'intelligence et quatre qui corrompent la volonté[10].
« De la luxure naissent l'aveuglement de l'esprit, l'étourderie, l'inconstance, la précipitation, l'amour de soi, la haine de Dieu, l'attachement au siècle présent et l'horreur ou le désespoir du siècle à venir. » — d'après saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 153, a. 5[11]
| Ce que la luxure blesse | Filles engendrées | Effet sur l'âme |
|---|---|---|
| L'intelligence | Aveuglement de l'esprit | On ne voit plus le bien ni Dieu |
| L'intelligence | Étourderie (inconsidération) | On ne pèse plus ses actes |
| L'intelligence | Précipitation | On agit avant de juger |
| L'intelligence | Inconstance | On abandonne tout bon propos |
| La volonté | Amour désordonné de soi | On se cherche au lieu de Dieu |
| La volonté | Haine de Dieu | On hait Celui qui défend ce plaisir |
| La volonté | Attachement au siècle présent | On s'enracine dans le visible |
| La volonté | Désespoir du siècle à venir | On perd le goût du Ciel |
Lecture du tableau : la luxure n'est jamais « seulement » une faiblesse du corps. Elle obscurcit le jugement et durcit la volonté ; c'est pour cela que l'Église la prend au sérieux comme un vice capital, et non comme un détail.
Les formes concrètes du dérèglement
Le Catéchisme, après avoir défini la luxure, énumère les principales offenses concrètes contre la chasteté. Les nommer n'a rien de morbide : c'est rendre le combat précis au lieu de le laisser vague. Le tableau suivant les présente avec, pour chacune, la nuance pastorale que l'Église apporte sur la culpabilité.
| Offense (CEC) | Définition resserrée | Nuance de l'Église |
|---|---|---|
| Masturbation (§ 2352) | Recherche solitaire du plaisir | Acte gravement désordonné, mais la culpabilité peut être atténuée par l'habitude, l'angoisse, l'immaturité |
| Fornication (§ 2353) | Union charnelle hors mariage | Contraire à la dignité des personnes et au sens de la sexualité |
| Pornographie (§ 2354) | Exhibition des actes intimes | « Faute grave » qui pervertit l'acte conjugal et blesse tous les acteurs |
| Prostitution (§ 2355) | Vénalité du corps | Atteinte à la dignité ; culpabilité plus grave chez celui qui exploite |
| Viol (§ 2356) | Violence imposée | « Toujours un acte intrinsèquement mauvais » |
Lecture du tableau : l'Église conjugue toujours deux exigences que le combattant doit tenir ensemble — la clarté sur la gravité objective de l'acte, et la miséricorde sur la culpabilité subjective, souvent diminuée. Oublier la première mène au laxisme ; oublier la seconde mène au désespoir.[12]
Le regard et le cœur : la parole du Christ
Le combat contre la luxure ne se joue pas d'abord dans les actes, mais dans le cœur et dans le regard. C'est l'apport décisif de l'Évangile : le Christ déplace la morale de l'extérieur vers l'intérieur.
« Vous avez appris qu'il a été dit : "Tu ne commettras pas d'adultère." Eh bien moi, je vous dis : tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis, dans son cœur, l'adultère avec elle. » — Évangile selon saint Matthieu 5, 27-28[13]
Cette parole, longuement méditée par saint Jean-Paul II dans ses catéchèses sur l'amour humain, ne durcit pas la loi : elle en révèle le lieu véritable. La luxure commence par un regard qui s'attarde, une pensée qui se complaît, un désir qu'on nourrit. Le combat se livre donc en amont de l'acte, là où le mal n'est encore qu'un germe. C'est une bonne nouvelle pour le combattant : on peut vaincre la luxure avant qu'elle ne devienne une chute, en agissant tôt, sur le regard et la pensée — ce qui nous conduit au mécanisme même de la tentation.
Comprendre le mécanisme de la tentation
Beaucoup d'âmes se croient déjà coupables au premier frémissement de la tentation, et, se jugeant perdues, capitulent. C'est une erreur de discernement, et elle est ruineuse. La tradition spirituelle a analysé finement les étapes de la tentation, et cette analyse est une arme : elle montre où est le danger réel et où il n'est pas encore.
Suggestion, délectation, consentement
Les maîtres spirituels distinguent classiquement trois moments dans le déroulement d'une tentation. Les confondre, c'est combattre au mauvais endroit.
| Moment | Ce qui se passe | Y a-t-il péché ? |
|---|---|---|
| Suggestion | Une image, une pensée, un désir se présentent | Non : la tentation subie n'est pas une faute |
| Délectation | On s'attarde, on savoure la pensée sans encore consentir | Pas encore péché mortel, mais le danger commence ; il faut détourner |
| Consentement | La volonté dit oui et adhère au plaisir défendu | C'est ici, et ici seulement, que naît le péché |
Lecture du tableau : le combat se gagne au passage du premier au deuxième moment — en refusant de s'attarder. Tant que la volonté n'a pas dit « oui », il n'y a pas de péché mortel, quelle que soit la violence de la suggestion.
Cette distinction est libératrice. La suggestion — l'image qui surgit, le trouble qui monte — n'est pas un péché : elle est subie, non voulue. Le Christ lui-même « a été tenté en tout, d'une manière semblable à nous, à l'exception du péché » (He 4, 15)[14]. Le péché ne commence qu'au consentement de la volonté. Entre les deux, la délectation est le moment critique : non encore consentie, elle devient dangereuse si on la nourrit. Tout l'art du combat consiste à intervenir là, en détournant aussitôt l'esprit, avant que la complaisance ne mûrisse en consentement.
Ne pas confondre tentation et faute
De cette analyse découle une règle d'or pour la paix de l'âme : être tenté n'est pas avoir péché. Saint Paul, qui portait dans sa chair une « écharde » (2 Co 12, 7), n'a jamais traité la tentation comme une défaite, mais comme une occasion de recourir à la grâce. Beaucoup d'âmes ferventes se croient souillées par la seule violence de leurs tentations ; elles confondent l'intensité de l'assaut avec la réalité de la chute. Or plus l'assaut est rude, plus la victoire, si la volonté tient, est grande. Le trouble ressenti n'est pas un consentement ; la répugnance même qu'on éprouve est le signe que la volonté résiste.
Cette clarté est elle-même une arme : le démon tire une grande part de son pouvoir du trouble qu'il sème. Celui qui sait qu'une tentation, même obsédante, n'est pas un péché tant qu'il ne consent pas, lui ôte sa principale prise — la peur et le découragement.
L'« esprit de fornication » chez les Pères du désert
Les premiers moines ont scruté ce combat avec une lucidité inégalée. Évagre le Pontique (IVᵉ siècle) range la « pensée de fornication » (porneia) parmi les huit logismoi, ces pensées-souches qui assaillent le moine[15]. Son disciple, saint Jean Cassien, consacre tout le livre VI de ses Institutions cénobitiques à l'« esprit de fornication », qu'il décrit comme l'un des combats les plus longs et les plus opiniâtres, celui qui ne cesse qu'avec la vie[16]. Sa grande intuition : ce combat ne se gagne pas par la seule volonté, mais par l'humilité et la grâce, car nul ne peut, par ses seules forces, dompter la chair.
« Cette victoire, personne ne peut la remporter par ses propres forces : elle est un don si singulier de la grâce divine que l'homme y reconnaît qu'il ne peut, sans le secours de Dieu, vaincre cette guerre de la chair. » — d'après saint Jean Cassien, Institutions cénobitiques, livre VI[17]
Saint Jean Climaque, dans L'Échelle sainte (degré 15), confirme cette loi : la chasteté arrachée à ce combat est « la plus grande des victoires », parce qu'elle suppose, dans un être de chair, une force qui le dépasse[18]. Les Pères se rejoignent sur un point : ce front-là, plus que tout autre, humilie et conduit à Dieu.
Le rôle de l'imagination et de la mémoire
La luxure a un allié intérieur redoutable : l'imagination, nourrie par la mémoire. Les images vues, retenues, ressassées, fournissent au vice une réserve inépuisable de combustible. C'est pourquoi le combat passe en grande partie par la purification de la mémoire et du regard. Le Catéchisme le dit explicitement : la pureté du cœur exige « la discipline des sentiments et de l'imagination »[19]. Refuser une image au moment où elle se présente, c'est l'empêcher de devenir un souvenir ; refuser de la ressasser, c'est l'empêcher de devenir une habitude. À l'inverse, remplir sa mémoire de belles images — l'Évangile médité, le visage du Christ, le rosaire — c'est priver l'imagination de sa matière mauvaise en l'occupant d'une matière sainte.
La grande loi du combat : fuir, et non discuter
Toutes les vertus se gagnent en tenant ferme ; la chasteté, elle, se gagne le plus souvent en fuyant. C'est le paradoxe le mieux attesté de toute la tradition spirituelle : contre la luxure, le brave n'est pas celui qui affronte, mais celui qui fuit. Discuter avec cette tentation, c'est déjà la moitié de la défaite.
« Fuyez la fornication »
L'Écriture donne le mot d'ordre, et il est unique en son genre. Pour les autres vices, Paul dit de « résister », de « tenir », de « combattre ». Pour celui-ci, il dit de fuir :
« Fuyez la débauche. Tous les autres péchés que l'homme peut commettre sont extérieurs à son corps ; mais le débauché pèche contre son propre corps. Ne le savez-vous pas ? Votre corps est un temple de l'Esprit Saint, qui est en vous. » — Première lettre aux Corinthiens 6, 18-19[20]
Le verbe est délibéré : « fuyez » (en grec pheugete). Pourquoi fuir plutôt qu'affronter ? Parce que ce désir ne se laisse pas raisonner : plus on le regarde, plus il croît ; plus on le discute, plus on lui donne prise. La tentation charnelle se nourrit de l'attention qu'on lui prête. La fuir, c'est lui couper les vivres ; la fixer, c'est l'engraisser. Saint Paul ajoute la raison la plus haute : le corps du baptisé est « un temple de l'Esprit Saint » — profaner ce temple, c'est le motif suprême de la fuite.
Joseph et la femme de Putiphar : le modèle biblique
L'Écriture offre l'image parfaite de cette stratégie : Joseph, esclave en Égypte, sollicité chaque jour par la femme de son maître. Il ne discute pas, ne tergiverse pas, ne s'expose pas : le jour où elle le saisit par son vêtement, il abandonne son manteau et s'enfuit dehors.
« Elle le saisit par son vêtement en disant : "Couche avec moi." Mais lui, abandonnant son vêtement entre ses mains, s'enfuit et sortit dehors. » — Livre de la Genèse 39, 12[21]
Le détail est instructif : Joseph préfère perdre son manteau plutôt que sa pureté. La fuite a un prix — un vêtement, une situation, parfois une amitié, un téléphone, un abonnement — et le saint paie ce prix sans marchander. La leçon est exactement à l'opposé de notre réflexe spontané, qui voudrait « tenir tête » pour prouver sa force. Devant ce vice, tenir tête est une présomption ; fuir est la sagesse. C'est pourquoi la tradition fait de Joseph le patron de la fuite des occasions.
Saint Alphonse, saint Philippe Néri : « les lâches sont vainqueurs »
Les docteurs de la vie spirituelle ont martelé cette loi. Saint Alphonse de Liguori en a fait l'axe de toute sa morale du combat : « craindre le péché, c'est fuir les occasions dangereuses, se recommander souvent à Dieu, prendre les moyens de se tenir en état de grâce »[22]. Il enseigne que, dans la matière de la pureté, fuir l'occasion prochaine n'est pas un conseil mais une nécessité : celui qui aime le danger y périra (Si 3, 26)[23]. Il n'existe pas, pour ce vice, de stratégie de l'exposition maîtrisée ; il n'y a que la distance.
Saint Philippe Néri résumait la chose d'une formule paradoxale, devenue proverbe spirituel : dans la guerre de la chair, « les lâches remportent la victoire » — c'est-à-dire ceux qui fuient[24]. La biographie du saint rapporte qu'il arrachait littéralement les jeunes gens aux occasions par un cri : « Fuyez ! » Saint François de Sales, plus doux dans le ton mais identique dans la doctrine, conseille d'être « extrêmement prompt à fuir tous les acheminements et amorces de l'impudicité, car ce mal opère insensiblement, et par de petits commencements il s'avance à de grands progrès »[25].
« Dans la guerre des sens, les vainqueurs sont ceux qui fuient. » — maxime traditionnellement attribuée à saint Philippe Néri (1515-1595)[26]
Couper l'occasion prochaine
Toute cette sagesse se ramasse en une pratique concrète : identifier et couper l'occasion prochaine, c'est-à-dire la situation qui, pour moi, conduit presque infailliblement à la chute. L'occasion n'est pas la même pour chacun : pour l'un ce sera un écran le soir, pour l'autre une fréquentation, une heure d'oisiveté, un lieu, une habitude. Le combattant lucide ne se demande pas « comment résister à cette occasion ? » mais « comment la supprimer ? ». Couper l'occasion, c'est gagner la bataille avant qu'elle ne commence — la seule manière sûre de la gagner. C'est l'application directe de la parole radicale du Christ : « Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi » (Mt 5, 29)[27], hyperbole qui ne commande pas la mutilation mais la rupture décidée avec ce qui fait tomber.
La garde des sens, rempart quotidien
Si la fuite gagne les grandes batailles, c'est la garde des sens qui tient le front au quotidien. Les sens — et d'abord les yeux — sont les portes par lesquelles l'ennemi entre. Les garder, ce n'est pas se crever les yeux : c'est veiller sur ce qu'on laisse entrer.
La garde des yeux
Le regard est la première porte. La tradition l'a toujours su, et elle s'appuie sur le serment de Job :
« J'avais conclu un pacte avec mes yeux, et je n'aurais pas arrêté mon regard sur une vierge. » — Livre de Job 31, 1[28]
Faire un « pacte avec ses yeux », c'est décider à l'avance — dans le calme, et non dans le feu de la tentation — de détourner le regard de ce qui blesse. Cette décision préalable est décisive : au moment de la tentation, il est trop tard pour délibérer ; il faut que le réflexe soit déjà pris. La garde des yeux n'est pas une crispation anxieuse qui voit le mal partout ; c'est une liberté souveraine sur son propre regard, la capacité de ne pas s'arrêter, de ne pas revenir, de ne pas zoomer. « La mort est montée par nos fenêtres », disait le prophète Jérémie (Jr 9, 20)[29] — les fenêtres de l'âme sont les yeux.
Le combat numérique : pornographie et écrans
Le combattant d'aujourd'hui livre cette bataille sur un terrain inédit : l'écran connecté met à portée de main, en permanence et dans le secret, ce qu'aucune époque n'avait rendu si accessible. La pornographie, que le Catéchisme qualifie de « faute grave » parce qu'elle « pervertit l'acte conjugal » et « blesse la dignité » de tous ceux qui s'y prêtent[30], a trouvé dans le smartphone un vecteur d'une puissance d'accoutumance redoutable. Le combat exige ici des moyens à la mesure du danger : filtres et logiciels de protection, suppression des applications-pièges, écran hors de la chambre la nuit, redevabilité à un tiers de confiance. Ce ne sont pas des mesures excessives : ce sont les « manteaux » qu'on abandonne, comme Joseph, pour fuir. L'Église insiste en même temps sur la miséricorde : la dépendance crée une habitude qui « atténue » la culpabilité (CEC § 2352)[31], ce qui n'excuse pas le combat mais interdit le désespoir. Les sources sacramentelles — voir Comment grandir dans la confession régulière — sont ici le nerf de la guérison.
La modestie, la sobriété, la fuite de l'oisiveté
Trois alliées discrètes soutiennent la garde des sens. La modestie (ou pudeur), que le Catéchisme rattache à la tempérance, « protège l'intimité de la personne » et inspire la manière de se vêtir, de regarder et de parler[32]. La sobriété — du boire, du manger, des plaisirs superflus — assouplit le corps et le rend moins rétif à l'esprit ; c'est le lien classique entre la luxure et la gourmandise, deux vices voisins que l'ascèse combat ensemble (voir Comment grandir dans le jeûne). Enfin la fuite de l'oisiveté : « l'oisiveté est la mère de tous les vices », et le désœuvrement offre à l'imagination tout le loisir de divaguer. Une vie occupée, ordonnée, donnée, prive la luxure de son terrain favori — l'ennui et la solitude vide.
Les armes surnaturelles
La stratégie humaine — fuite et garde des sens — est nécessaire, mais elle ne suffit pas. Cassien l'a dit : cette victoire « dépasse les forces de la nature ». Il faut des armes surnaturelles, car c'est finalement la grâce qui remporte la victoire dans le combattant qui coopère.
La prière au moment de la tentation
L'arme première est la prière brève et instantanée. Au moment où la tentation surgit, le combattant n'a pas le temps d'un long discours : il a besoin d'un cri. La tradition recommande d'invoquer aussitôt, sans discuter avec la tentation, les noms de Jésus et de Marie. Saint Alphonse de Liguori en fait le grand moyen : « celui qui prie se sauve, celui qui ne prie pas se damne »[33] ; et il enseigne que, dans la tentation impure, une seule invocation confiante du nom de Jésus suffit à mettre l'ennemi en fuite. La prière n'est pas ici une réflexion mais un réflexe : on ne raisonne pas, on appelle.
« Dans les tentations contre la chasteté […] le moyen le plus assuré est de recourir aussitôt à Dieu, en invoquant les très saints noms de Jésus et de Marie, et de continuer à les invoquer jusqu'à ce que la tentation cesse. » — d'après saint Alphonse de Liguori, Du grand moyen de la prière[34]
« Veillez et priez » : la vigilance
La prière du combat est inséparable de la vigilance. Le Christ lie les deux à Gethsémani, dans une parole qui est tout un programme pour le combattant :
« Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l'esprit est ardent, mais la chair est faible. » — Évangile selon saint Matthieu 26, 41[35]
Veiller, c'est surveiller les premiers mouvements, avant qu'ils ne deviennent des assauts. C'est tout l'objet de la vigilance spirituelle, sœur jumelle de ce combat. Saint Pierre rappelle pourquoi cette veille n'est jamais superflue : « Soyez sobres, veillez : votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer » (1 P 5, 8)[36]. Le combattant désarmé n'est pas celui qui est tenté, mais celui qui dort.
Les sacrements : confession et Eucharistie
Les deux grandes sources de force sont sacramentelles. La confession relève le combattant tombé, lui rend la grâce et, par les grâces actuelles qu'elle communique, le fortifie contre la rechute : la confession fréquente n'est pas une comptabilité scrupuleuse, mais une médecine (voir Comment grandir dans la confession régulière). L'Eucharistie, « froment des élus » et « vin qui fait germer les vierges » (Za 9, 17)[37], est l'arme la plus puissante de la pureté : saint François de Sales conseille de se tenir « toujours proche de Jésus-Christ crucifié, et spirituellement par la méditation, et réellement par la sainte communion »[38]. La communion fréquente refroidit le foyer de la concupiscence et embrase celui de l'amour (voir Comment grandir dans la communion fréquente).
Le recours à Marie et à saint Joseph
La dévotion mariale est, dans ce combat, d'une efficacité que tous les saints attestent. Marie, la « toute pure », l'Immaculée, est invoquée comme « refuge des pécheurs » et terreur des démons. Au plus fort de l'assaut, prononcer son nom suffit souvent à disperser la tentation, car le démon de l'impureté, vaincu d'avance par l'Immaculée, ne supporte pas sa présence. Saint Joseph, « gardien vierge de la Vierge », modèle de la chasteté qui protège, est invoqué comme patron de la pureté et compagnon du combat. Recourir à eux, ce n'est pas une dévotion sentimentale : c'est appeler les deux êtres que l'enfer redoute le plus dans cette matière précise.
L'ascèse et la mortification du corps
Enfin, le combat suppose une certaine dureté envers son propre corps — non par haine, mais pour le rendre docile. Saint Paul donne l'exemple et la raison :
« Je traite durement mon corps et je le réduis en esclavage, pour ne pas être moi-même disqualifié après avoir proclamé l'Évangile aux autres. » — Première lettre aux Corinthiens 9, 27[39]
Le jeûne, la sobriété, les renoncements volontaires assouplissent un corps que le confort amollit et révolte. L'ascèse n'est pas le ressort principal de la victoire — la grâce l'est —, mais elle en est la condition matérielle : un corps tenu obéit plus aisément à l'esprit. Sur ce moyen, voir Comment grandir dans le jeûne et, pour le vice voisin que l'ascèse combat de concert, Comment grandir dans le combat contre la gourmandise.
Quand on tombe : se relever sans se décourager
Aucun combat n'est sans chutes, et celui-ci moins qu'aucun autre. Le Catéchisme avertit que la croissance dans la chasteté « passe par des degrés marqués par l'imperfection et bien souvent par le péché »[40]. La manière de traiter ses chutes est, dans ce combat, presque plus décisive que les chutes elles-mêmes.
Le découragement, piège suprême
Le danger le plus grave n'est pas la chute : c'est le découragement qui la suit. On l'a vu plus haut : l'une des « filles de la luxure » est précisément le désespoir du siècle à venir[41]. Le démon, qui a poussé à la chute, pousse aussitôt au désespoir : « Tu vois bien que tu n'y arriveras jamais. » C'est sa ruse maîtresse, et c'est elle qu'il faut déjouer en premier. Une chute reconnue, regrettée, confessée, devient une marche vers l'humilité ; une chute qui mène au désespoir devient le piège où l'âme s'enlise. Se relever vite et sans bruit vaut mieux que gémir longtemps.
Distinguer faiblesse et malice
Pour ne pas se décourager, le combattant doit savoir mesurer ses chutes avec vérité, sans les minimiser ni les dramatiser. L'Église distingue la gravité objective de l'acte et la culpabilité subjective, souvent diminuée. Le Catéchisme note expressément que, pour des fautes comme la masturbation, « l'immaturité affective, la force des habitudes contractées, l'état d'angoisse ou d'autres facteurs psychiques ou sociaux peuvent réduire, voire au minimum la culpabilité morale »[42]. Cela ne dispense pas du combat ni de la confession ; mais cela interdit de se croire un monstre. Beaucoup de chutes relèvent davantage de la faiblesse que de la malice : l'âme qui voulait tenir et qui a été emportée n'est pas dans la disposition de celle qui se livre froidement au mal. Cette lucidité préserve la paix sans endormir la vigilance.
Se relever vite : contrition et confession fréquente
La réponse juste à la chute tient en trois gestes immédiats : un acte de contrition sincère, le recours à la confession sans tarder, et la reprise paisible du combat. La contrition n'est pas un remords stérile qui tourne en rond sur soi, mais un mouvement du cœur qui se retourne vers Dieu (voir Comment grandir dans la contrition). La confession fréquente, loin d'être une routine, est dans ce combat une arme offensive : chaque absolution rend la grâce et coupe l'élan de l'habitude. Le combattant qui tombe sept fois et se relève sept fois avance ; celui qui tombe une fois et reste à terre recule.
La patience avec soi-même
Il reste à acquérir la vertu la plus difficile envers soi-même dans ce combat : la patience. Dieu, qui voit le cœur, est plus patient avec nous que nous ne le sommes avec nous-mêmes. La chasteté est, selon le mot du Catéchisme, « une œuvre de longue haleine » qu'on ne possède « jamais une fois pour toutes »[43]. Vouloir la victoire totale et immédiate, c'est encore une forme d'orgueil, et c'est se préparer au découragement. La patience envers soi — qui n'est ni laxisme ni résignation — accepte la durée du chemin, recommence sans se lasser, et remet à Dieu le terme de la guérison (voir Comment grandir dans la patience).
La grâce a le dernier mot
Au terme, une vérité domine tout le combat et le pacifie : la victoire n'est pas notre œuvre, mais celle de la grâce en nous. Le combattant fait tout comme si tout dépendait de lui ; il espère tout comme si tout dépendait de Dieu. Et de fait, tout dépend de Dieu.
« Ma grâce te suffit »
Saint Paul a livré le secret du combat dans une page bouleversante. Tourmenté par une « écharde dans la chair », il supplie trois fois le Seigneur de l'en délivrer. La réponse divine renverse toute la logique de la performance :
« Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. […] C'est donc volontiers que je mettrai mon orgueil dans mes faiblesses, afin que la puissance du Christ fasse en moi sa demeure. » — Deuxième lettre aux Corinthiens 12, 9[44]
Le combattant n'a pas à attendre d'être fort pour vaincre : c'est dans sa faiblesse même, reconnue et offerte, que la puissance du Christ opère. La tentation persistante, loin d'être un échec, peut devenir le lieu où l'âme apprend enfin à ne plus compter sur elle-même. Le but de Dieu n'est pas seulement notre pureté, mais notre humilité ; et il permet parfois le combat long précisément pour la donner.
« Donne ce que tu ordonnes »
Saint Augustin, qui connut ce combat jusqu'au fond, en a tiré la prière qui résume toute la doctrine de la grâce. Il rapporte d'abord la prière hésitante de sa jeunesse encore esclave : « Donne-moi la chasteté et la continence, mais pas tout de suite »[45]. Puis, converti, il trouve la formule juste, qu'il adresse à Dieu précisément à propos de la continence :
« Donne ce que tu ordonnes, et ordonne ce que tu veux. » — Saint Augustin, Confessions, livre X, ch. 29[46]
Tout est là. Dieu ordonne la chasteté ; mais ce qu'il ordonne, il le donne à qui le lui demande. La pureté n'est pas d'abord une conquête, c'est une grâce à demander — humblement, obstinément, jusqu'au bout. Le combattant ne s'épuise donc pas à produire par ses forces ce que seul Dieu peut donner : il le demande, il dispose son cœur, et il laisse la grâce achever en lui ce qu'elle a commencé.
Le combat transfiguré dans la Volonté Divine
Pour l'âme qui avance, ce combat peut connaître une transfiguration ultime. Tant qu'on lutte par crainte du péché ou pour sa propre paix, on reste centré sur soi. Mais l'âme qui apprend à vivre dans la Divine Volonté combat d'un cœur nouveau : non plus « pour ne pas pécher », mais « pour aimer » et pour rendre à Dieu un amour pur. La pureté cesse alors d'être un effort crispé pour devenir le climat naturel d'une âme livrée. Le combat demeure, mais il change de couleur : il n'est plus l'angoisse d'un esclave, mais la délicatesse d'un fils qui ne veut rien refuser à son Père. C'est le terme vers lequel tend tout ce labeur : une pureté libre, joyeuse, ordonnée au don — celle dont traite, par sa voie positive, l'article Comment grandir dans la chasteté.
Un chemin concret, jour après jour
Le combat contre la luxure ne se gagne pas par de grandes résolutions héroïques, mais par une fidélité menue et répétée. On peut résumer toute cette stratégie en un programme simple, gradué du plus fondamental au plus quotidien.
| Quand | Geste de combat | Ce qu'il met en œuvre |
|---|---|---|
| Avant la tentation | Faire un « pacte avec ses yeux », couper l'occasion prochaine | La fuite préventive (Joseph) |
| À l'instant de l'assaut | Détourner aussitôt l'esprit, ne pas s'attarder | Couper la délectation avant le consentement |
| Dans l'assaut | Crier le nom de Jésus et de Marie | La prière-réflexe (Alphonse) |
| Chaque jour | Garder les yeux, fuir écrans et oisiveté | La garde des sens |
| Selon sa règle | Sobriété de la table, jeûne, renoncements | L'ascèse qui assouplit le corps |
| Régulièrement | Confession sans tarder, communion fréquente | Les sources sacramentelles |
| Après une chute | Contrition, se relever vite, refuser le désespoir | Déjouer le piège du découragement |
| Toujours | Demander la chasteté comme une grâce | « Donne ce que tu ordonnes, et ordonne ce que tu veux » (Augustin, Confessions, X, 29, 40) |
Lecture du tableau : aucun de ces gestes n'est spectaculaire ; c'est leur répétition fidèle qui transforme. On en tient un ou deux, on les garde, on ajoute ensuite. La victoire est faite d'instants.
L'essentiel est de ne pas combattre la luxure « en général » — combat abstrait et décourageant — mais de poser, aujourd'hui, l'acte concret qui se présente : ce regard à détourner, cette occasion à couper, ce nom à crier, cette grâce à demander, cette chute à confesser sans tarder. Car la chasteté est « une œuvre de longue haleine » (CEC § 2342), et la longue haleine n'est faite que d'instants tenus. À celui qui combat ainsi, jour après jour, sans jamais désespérer, est promise la liberté des cœurs purs — et, au bout, la vision de Dieu.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans la chasteté — la voie positive, complémentaire de cet article : la chasteté comme vertu qui intègre la sexualité dans la personne et la met au service de l'amour. Le combat contre le vice fait place à la vertu.
- Comment grandir dans la pureté du cœur — la limpidité du regard intérieur, plus large que la seule chasteté, à laquelle ce combat dispose.
- Comment grandir dans la tempérance — la vertu cardinale qui modère les plaisirs des sens et encadre tout ce combat.
- Comment grandir dans la vigilance spirituelle — la surveillance des premiers mouvements, nerf du combat quotidien contre la luxure.
- Comment grandir dans le jeûne et Comment grandir dans le combat contre la gourmandise — l'ascèse du corps et le vice voisin, à combattre de concert.
- Comment grandir dans la confession régulière et Comment grandir dans la communion fréquente — les sources sacramentelles de la guérison et de la force.
- Comment grandir dans la contrition et Comment grandir dans la patience — l'art de se relever après la chute et la patience envers soi-même dans la durée du combat.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 2351 : « La luxure est un désir désordonné ou une jouissance déréglée du plaisir vénérien. Le plaisir sexuel est moralement désordonné quand il est recherché pour lui-même, isolé des finalités de procréation et d'union. » Édition officielle française, Mame/Plon, 1992. Le § 2351 ouvre la série des offenses contre la chasteté (§ 2351-2356).
1 9Concile de Trente, Décret sur le péché originel (session V, 1546), canon 5 (DS 1515) : la concupiscence demeure chez les baptisés, mais l'Église n'a jamais entendu qu'elle soit « vraiment et proprement péché » ; elle vient du péché et y incline, et est « laissée pour le combat » (ad agonem relictam). Repris par le CEC § 1264.
2Lettre aux Romains 7, 22-23, traduction liturgique officielle (AELF) : « Au plus profond de moi-même, je prends plaisir à la loi de Dieu. Mais, dans tout mon être, je découvre une autre loi qui combat contre la loi que m'inspire ma raison, et qui m'enchaîne à la loi du péché présente dans tout mon être. » Texte fondateur de la doctrine paulinienne du combat intérieur.
3Catéchisme de l'Église catholique, § 1264 : « Cependant, certaines conséquences temporelles du péché demeurent dans le baptisé, telles que […] la concupiscence […] Cependant, "laissée pour le combat, elle ne peut nuire à ceux qui n'y consentent pas et qui, par la grâce du Christ, lui résistent virilement. Bien plus, celui-là sera couronné qui aura lutté selon les règles" (2 Tm 2, 5). » Citation conciliaire de Trente intégrée au Catéchisme.
4Première lettre de saint Jean 2, 16, traduction liturgique officielle (AELF) : « Tout ce qui est dans le monde — la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la richesse — tout cela vient non pas du Père, mais du monde. » Les trois concupiscences ; cf. CEC § 2514.
5Catéchisme de l'Église catholique, § 1866 : « Les vices peuvent être rangés selon les vertus auxquelles ils s'opposent, ou bien aussi rattachés aux péchés capitaux que l'expérience chrétienne a distingués à la suite de saint Jean Cassien et de saint Grégoire le Grand. On les dit capitaux parce qu'ils engendrent d'autres péchés, d'autres vices. Ce sont l'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, l'impureté [luxure], la gourmandise, la paresse ou l'acédie. »
6Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 153, a. 4 : la luxure est un vice capital. Un vice est dit capital lorsque sa fin est si désirable que, pour l'obtenir, l'homme commet beaucoup de péchés qui en procèdent comme de leur principe ; or le plaisir charnel auquel tend la luxure est l'un des plus véhéments, d'où la multiplicité des fautes qui en naissent. Trad. de service d'après l'édition de la Revue des Jeunes.
7Lettre aux Galates 5, 16-17, traduction liturgique officielle (AELF) : « Je vous dis cela : marchez sous la conduite de l'Esprit Saint, et vous ne risquerez pas de satisfaire les convoitises de la chair. Car les tendances de la chair s'opposent à l'Esprit, et les tendances de l'Esprit s'opposent à la chair. » La « chair » désigne ici l'homme livré au désordre, non le corps comme tel.
8Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 153, a. 5, reprenant saint Grégoire le Grand, Moralia in Job, XXXI, 45 : de la luxure naissent huit « filles ». Quatre du côté de l'intelligence : l'aveuglement de l'esprit (caecitas mentis), l'étourderie ou inconsidération (inconsideratio), la précipitation (praecipitatio), l'inconstance (inconstantia) ; quatre du côté de la volonté : l'amour désordonné de soi (amor sui), la haine de Dieu (odium Dei), l'attachement au siècle présent (affectus praesentis saeculi) et le désespoir ou horreur du siècle à venir (desperatio futuri saeculi). Trad. de service ; latin vérifiable dans l'édition Marietti.
10 11 41Catéchisme de l'Église catholique, § 2352 : sur la masturbation, « acte intrinsèquement et gravement désordonné », le Catéchisme ajoute aussitôt : « Pour porter un jugement juste sur la responsabilité morale des sujets […] on tiendra compte de l'immaturité affective, de la force des habitudes contractées, de l'état d'angoisse ou d'autres facteurs psychiques ou sociaux qui peuvent atténuer, voire réduire au minimum, la culpabilité morale. » Cf. § 2354 (pornographie, « faute grave ») et § 2356 (viol, « acte intrinsèquement mauvais »).
12 31 42Évangile selon saint Matthieu 5, 27-28, traduction liturgique officielle (AELF) : « Vous avez appris qu'il a été dit : "Tu ne commettras pas d'adultère." Eh bien moi, je vous dis : tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l'adultère avec elle dans son cœur. » Parole longuement commentée par saint Jean-Paul II dans ses catéchèses du mercredi sur l'amour humain (1979-1984, dites « théologie du corps »), où il analyse la « convoitise » et la « rédemption du cœur ».
13Lettre aux Hébreux 4, 15, traduction liturgique officielle (AELF) : « Car nous n'avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché. » Fondement de la distinction tentation / péché : le Christ tenté n'a pas péché.
14Évagre le Pontique (346-399), Traité pratique (Πρακτικός), § 6 : énumération des huit « pensées » génériques (logismoi) — gourmandise, fornication (porneia), avarice, tristesse, colère, acédie, vaine gloire, orgueil. Édition Sources chrétiennes nᵒ 171 (Cerf). Ce schéma des huit pensées est à l'origine de la liste des péchés capitaux.
15Saint Jean Cassien (c. 360-435), Institutions cénobitiques, livre VI, « De l'esprit de fornication » : Cassien décrit ce combat comme l'un des plus longs et opiniâtres, qui ne s'éteint qu'avec la vie, et enseigne que la victoire en dépasse les seules forces humaines et requiert la grâce divine et l'humilité. Édition Sources chrétiennes nᵒ 109 (Cerf). Trad. de service ; passage à confronter à l'édition critique.
16 17Saint Jean Climaque (c. 579-649), L'Échelle sainte (Κλῖμαξ), degré 15 (De la chasteté) : la chasteté gardée dans un corps mortel est présentée comme une victoire qui dépasse la nature, parce qu'elle suppose en l'homme charnel une pureté quasi angélique. Édition Spiritualité orientale (Bellefontaine). Trad. de service.
18Catéchisme de l'Église catholique, § 2520 : « Le Baptême confère à celui qui le reçoit la grâce de la purification de tous les péchés. Mais le baptisé doit continuer à lutter contre la concupiscence de la chair et les convoitises désordonnées. Avec la grâce de Dieu il y parvient : par la vertu et le don de chasteté […] ; par la pureté d'intention […] ; par la pureté du regard, extérieur et intérieur ; par la discipline des sentiments et de l'imagination […] ; par la prière. » Liste canonique des moyens de la pureté.
19Première lettre aux Corinthiens 6, 18-19, traduction liturgique officielle (AELF) : « Fuyez la débauche. Tous les autres péchés que l'homme peut commettre sont extérieurs à son corps ; mais celui qui se livre à la débauche pèche contre son propre corps. Ne le savez-vous pas ? Votre corps est le temple de l'Esprit Saint qui est en vous, et que vous avez reçu de Dieu. » Le verbe grec pheugete (« fuyez ») est propre à ce vice.
20Livre de la Genèse 39, 12, traduction liturgique officielle (AELF) : sollicité par la femme de Putiphar — « Couche avec moi » —, Joseph « lui abandonna son vêtement et s'enfuit au-dehors. » Modèle biblique par excellence de la fuite des occasions de péché.
21Saint Alphonse de Liguori (1696-1787), La Voie du salut (Apparecchio alla morte / opuscules de spiritualité), sur la crainte du péché : « Craindre le péché, c'est fuir les occasions dangereuses, se recommander souvent à Dieu, prendre les moyens de se tenir en état de grâce. » Extraits édités par les Rédemptoristes ; cf. l'enseignement constant d'Alphonse sur la fuite de l'occasion prochaine dans la matière de la pureté (Theologia moralis, lib. VI).
22Livre de Ben Sira (Siracide / Ecclésiastique) 3, 26, traduction liturgique officielle (AELF) : « Qui aime le danger y périra. » Verset constamment cité par les moralistes (dont saint Alphonse) pour fonder le devoir de fuir l'occasion prochaine de péché.
23Saint Philippe Néri (1515-1595) : maxime traditionnellement attribuée au saint sur le combat de la pureté — dans la guerre de la chair, la victoire appartient à ceux qui fuient (les « lâches »), non à ceux qui s'exposent. La tradition oratorienne rapporte qu'il arrachait les jeunes gens aux occasions par le cri « Fuyez ! ». Attribution traditionnelle (biographies de Bacci et Pietro Giacomo Bacci) ; formulation de service.
24 26Saint François de Sales (1567-1622), Introduction à la vie dévote (1609), IIIᵉ partie, ch. XIII (Avis pour conserver la chasteté) : « Soyez extrêmement prompte à fuir tous les acheminements et amorces de l'impudicité, car ce mal opère insensiblement, et par de petits commencements il s'avance à de grands progrès. » Orthographe modernisée ; texte sur livres-mystiques.com et abbaye-saint-benoit.ch.
25Évangile selon saint Matthieu 5, 29, traduction liturgique officielle (AELF) : « Si ton œil droit entraîne ta chute, arrache-le et jette-le loin de toi : mieux vaut pour toi perdre un de tes membres que d'avoir ton corps tout entier jeté dans la géhenne. » Hyperbole sémitique : non la mutilation, mais la rupture décidée avec l'occasion de péché.
27Livre de Job 31, 1, traduction liturgique officielle (AELF) : « J'avais conclu un pacte avec mes yeux : comment, alors, aurais-je fixé du regard une jeune fille vierge ? » Source biblique classique de la « garde des yeux ».
28Livre de Jérémie 9, 20, d'après la traduction liturgique : « La mort est montée par nos fenêtres, elle est entrée dans nos palais. » Verset que la tradition spirituelle applique aux yeux comme « fenêtres » de l'âme par lesquelles le mal s'introduit.
29Catéchisme de l'Église catholique, § 2354 : « La pornographie consiste à retirer des actes sexuels, réels ou simulés, de l'intimité des partenaires pour les montrer délibérément à des tiers. Elle offense la chasteté […]. Elle plonge ceux qui s'y livrent (acteurs, commerçants, public) dans l'illusion d'un monde factice. C'est une faute grave. »
30Catéchisme de l'Église catholique, § 2521-2524 : la pudeur (modestie) « protège l'intimité de la personne », « est partie intégrante de la tempérance » et inspire le choix du vêtement, la retenue du regard et de la parole ; elle est « la gardienne » de l'intériorité.
32Saint Alphonse de Liguori, Du grand moyen de la prière (Del gran mezzo della preghiera, 1759) : Alphonse y enseigne que « celui qui prie se sauve, celui qui ne prie pas se damne », et que, dans les tentations contre la chasteté, le moyen le plus sûr est de recourir aussitôt à Dieu en invoquant les noms de Jésus et de Marie et en persévérant jusqu'à ce que la tentation cesse. Édition française des œuvres ascétiques (Casterman / Vivès). Trad. de service ; passage à confronter à l'édition.
33 34Évangile selon saint Matthieu 26, 41, traduction liturgique officielle (AELF) : « Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l'esprit est ardent, mais la chair est faible. » Parole du Christ à Gethsémani, fondement de la vigilance priante.
35Première lettre de saint Pierre 5, 8, traduction liturgique officielle (AELF) : « Soyez sobres, veillez : votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. » Fondement scripturaire de la vigilance dans le combat spirituel.
36Livre de Zacharie 9, 17, d'après la Vulgate (frumentum electorum et vinum germinans virgines) : « le froment des élus et le vin qui fait germer les vierges », verset que la tradition rapporte à l'Eucharistie comme nourriture de la pureté. La traduction liturgique (AELF) en donne une version différente ; lecture eucharistique de service selon l'usage patristique et liturgique.
37Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. XIII : parmi les avis pour conserver la chasteté, « Tenez-vous toujours proche de Jésus-Christ crucifié, et spirituellement par la méditation, et réellement par la sainte communion. » L'Eucharistie comme arme souveraine de la pureté.
38Première lettre aux Corinthiens 9, 27, traduction liturgique officielle (AELF) : « Je traite durement mon corps et je le réduis en esclavage, pour ne pas être moi-même disqualifié après avoir proclamé l'Évangile aux autres. » Fondement paulinien de l'ascèse corporelle au service du combat.
39Catéchisme de l'Église catholique, § 2343 : « La chasteté connaît des lois de croissance. Elle passe par des degrés marqués par l'imperfection et bien souvent par le péché. […] La chasteté est une vertu morale et un don de Dieu. » Reconnaissance du caractère progressif et combattu de la croissance.
40Catéchisme de l'Église catholique, § 2342 : « La maîtrise de soi est une œuvre de longue haleine. On ne doit jamais la considérer comme acquise une fois pour toutes. Elle suppose un effort repris à tous les âges de la vie. »
43Deuxième lettre aux Corinthiens 12, 7-9, traduction liturgique officielle (AELF) : à propos de l'« écharde dans la chair » (« un envoyé de Satan qui me frappe »), Paul rapporte la réponse du Seigneur : « Ma grâce te suffit, car ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse. » Doctrine centrale du combat : la grâce vainc dans la faiblesse reconnue.
44Saint Augustin (354-430), Confessions, livre VIII, ch. 7, n° 17 : « Da mihi castitatem et continentiam, sed noli modo » — « Donne-moi la chasteté et la continence, mais pas tout de suite. » Augustin rapporte la prière de sa jeunesse encore esclave de la chair. Texte latin sur thelatinlibrary.com ; trad. de service.
45Saint Augustin, Confessions, livre X, ch. 29, n° 40 : « Da quod iubes, et iube quod vis » — « Donne ce que tu ordonnes, et ordonne ce que tu veux. » Formule capitale de la doctrine augustinienne de la grâce, prononcée précisément à propos de la continence (« Tu nous ordonnes la continence »). Trad. de service.
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