Grandir dans la tempérance n'est pas devenir triste, méfiant des plaisirs ou ennemi de son corps : c'est laisser croître en soi la vertu par laquelle la volonté reprend la maîtrise des désirs sensibles — manger, boire, jouir, posséder — pour qu'ils servent l'homme au lieu de le gouverner. La tempérance chrétienne n'est ni le dégoût de la vie ni la haine du plaisir : elle est l'art de la juste mesure, cette liberté intérieure qui fait qu'on use des biens créés sans en devenir l'esclave.
C'est sans doute la plus discrète des quatre vertus cardinales, et la plus exposée au malentendu. On la réduit volontiers à une liste d'interdits, à une morale de la privation, à la suspicion de tout ce qui réjouit. Or les maîtres spirituels y voient tout l'inverse : une vertu de libération. L'intempérant n'est pas un homme libre qui jouirait davantage ; c'est un homme commandé par ses appétits, « une ville forcée, sans muraille » (Pr 25, 28). La tempérance rend au cœur sa souveraineté ; elle est, selon le mot de saint Augustin, « l'amour qui se garde entier et incorrompu pour Celui qu'il aime »[1].
Cet article est consacré au chemin pratique : comment la tempérance grandit, par quels moyens, en évitant quels pièges — l'intempérance d'un côté, le rigorisme de l'autre. Elle se déploie en plusieurs applications, dont chacune a son article propre : pour la maîtrise de la sexualité, voir Comment grandir dans la chasteté et Comment grandir dans le combat contre la luxure ; pour la mesure dans le boire et le manger, Comment grandir dans le jeûne et Comment grandir dans le combat contre la gourmandise ; pour la maîtrise de la colère, Comment grandir dans la douceur ; pour le dépouillement du cœur, Comment grandir dans le détachement. Le présent article traite la vertu cardinale elle-même, dont toutes ces vertus sont des parties.
Pourquoi chercher à grandir dans la tempérance ?
Une vertu « cardinale » : le gond de la vie morale
Le mot le dit : la tempérance est l'une des quatre vertus cardinales, de cardo, le gond — ces vertus charnières sur lesquelles tourne toute la porte de la vie morale. Le Catéchisme les énumère et les fonde sur l'Écriture :
« Quatre vertus jouent un rôle charnière. Pour cette raison on les appelle "cardinales" ; toutes les autres se regroupent autour d'elles. Ce sont : la prudence, la justice, la force et la tempérance. "Aime-t-on la rectitude ? Les vertus sont les fruits de ses travaux, car elle enseigne tempérance et prudence, justice et courage" (Sg 8, 7). » — Catéchisme de l'Église catholique § 1805, citant le livre de la Sagesse 8, 7[2]
Sans tempérance, l'édifice entier vacille. La prudence ne sert de rien à qui ne maîtrise pas ses convoitises, car le désir déréglé aveugle le jugement ; la force dégénère en violence quand la passion n'est plus tenue ; la justice elle-même se corrompt chez l'homme que la cupidité ou la sensualité dominent. La tempérance n'est donc pas une vertu de second rang, réservée aux scrupuleux : elle est l'une des quatre clés de voûte sans lesquelles aucune vie chrétienne ne tient debout. Pour les trois autres, voir Comment grandir dans la prudence, Comment grandir dans la justice et Comment grandir dans la force.
« Vivre dans la sobriété » : une condition de la vie chrétienne
La tempérance n'est pas une option de perfection réservée aux ascètes : le Nouveau Testament en fait une condition ordinaire du baptisé. Saint Paul résume à Tite tout le programme de la vie chrétienne en trois mots — vivre « de manière raisonnable, avec justice et piété » — dont le premier nomme la sobriété :
« Car la grâce de Dieu s'est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l'impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété. » — Lettre à Tite 2, 11-12[3]
La même image revient sous la forme de l'athlète. Pour Paul, le chrétien est un coureur qui ne peut espérer la couronne sans une discipline de tout l'être :
« Tous les athlètes à l'entraînement s'imposent une discipline sévère ; ils le font pour recevoir une couronne de laurier qui va se faner, et nous, pour une couronne qui ne se fane pas. […] je traite durement mon corps, j'en fais mon esclave, pour éviter qu'après avoir proclamé l'Évangile à d'autres, je sois moi-même disqualifié. » — Première lettre aux Corinthiens 9, 25-27[4]
L'enjeu n'est donc pas mince. L'apôtre Pierre relie même la sobriété à la vigilance contre le mal : « Soyez sobres, veillez : votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer » (1 P 5, 8)[5]. L'âme intempérante, livrée à ses appétits, est une proie facile ; l'âme tempérante veille, maîtresse d'elle-même.
Ce qui libère, non ce qui prive
La raison la plus profonde de cultiver la tempérance est qu'elle libère. C'est le contresens le plus répandu : on imagine que l'homme tempérant jouit moins de la vie, qu'il s'ampute d'une part du bonheur disponible. L'expérience dit l'inverse. L'intempérant ne jouit pas davantage — il jouit moins, car le plaisir cherché sans mesure s'émousse, lasse et finit par asservir. Thomas a Kempis l'a noté avec une justesse cruelle :
« Toute joie des sens s'insinue avec douceur ; mais à la fin elle blesse et tue. » — Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 20[6]
Le désir déréglé promet la liberté et donne la chaîne : être esclave de soi-même est le pire des esclavages. La tempérance brise précisément cette servitude intérieure : elle rend l'homme capable de dire non à ce qui le diminue et oui à ce qui l'élève, au lieu d'obéir mécaniquement à l'appétit du moment. Loin de rétrécir la vie, elle l'ouvre — car seul un cœur libre peut aimer, prier, se donner. La privation n'est pas le but de la tempérance ; elle n'en est qu'un moyen, et la liberté en est le fruit.
Comprendre ce qu'on cherche à acquérir
Avant les moyens, une mise au point décisive : beaucoup échouent à grandir dans la tempérance parce qu'ils s'en font une idée fausse — soit une morale d'interdits, soit un mépris du corps. La vertu de tempérance est tout autre chose, et la définir exactement est déjà la moitié du chemin.
Modérer l'attrait des plaisirs
Le Catéchisme en donne la définition la plus claire :
« La tempérance est la vertu morale qui modère l'attrait des plaisirs et procure l'équilibre dans l'usage des biens créés. Elle assure la maîtrise de la volonté sur les instincts et maintient les désirs dans les limites de l'honnêteté. La personne tempérante oriente vers le bien ses appétits sensibles, garde une saine discrétion et "ne se laisse pas entraîner pour suivre les passions de son cœur". » — Catéchisme de l'Église catholique § 1809, citant le Siracide 5, 2[7]
Trois mots portent toute la vertu. Elle modère : elle ne supprime pas le désir, elle le tient dans la juste mesure. Elle vise l'équilibre : non le minimum ni le maximum, mais le point juste où le bien créé sert sa fin. Elle assure la maîtrise de la volonté sur les instincts : elle remet l'homme à l'endroit, la raison gouvernant l'appétit, et non l'appétit entraînant la raison. Le mot biblique qui revient est « convoitise » — non le désir lui-même, qui est bon, mais le désir devenu maître, « les passions du cœur » qui « entraînent ».
La matière propre : les plaisirs du toucher
Saint Thomas d'Aquin précise sur quoi porte d'abord la tempérance, et sa réponse a quelque chose de désarmant de réalisme. La tempérance règle les plaisirs les plus violents et les plus naturels : ceux du toucher — la nourriture, la boisson et l'union des sexes[8].
« La tempérance porte principalement sur les plaisirs du toucher, et parmi ceux-ci, sur les plaisirs de la table et de la génération. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 141, a. 4[9]
Pourquoi ces plaisirs-là d'abord ? Parce qu'ils sont liés à la conservation de l'individu (manger, boire) et de l'espèce (la génération) : les plus enracinés dans la nature, donc les plus difficiles à régler. Un plaisir de l'œil ou de l'oreille n'asservit pas l'homme comme la faim, la soif ou le désir charnel. C'est pourquoi les trois grandes parties de la tempérance correspondent exactement à ces trois domaines : l'abstinence et la sobriété pour la table, la chasteté pour la génération. La tempérance commence là où la chair pèse le plus.
Pourquoi une vertu « cardinale » et non secondaire
On pourrait croire qu'une vertu portant sur le boire et le manger est de peu de poids. Saint Thomas répond avec finesse, en deux temps : la tempérance est bien cardinale, car la modération mérite surtout d'être louée là où elle est la plus difficile et la plus nécessaire — or les plaisirs du toucher sont les plus naturels à l'homme et les plus indispensables à la vie présente (II-II, q. 141, a. 7) ; mais elle reste la moindre des quatre vertus cardinales, car l'excellence d'une vertu se mesure au bien qu'elle sert — et le bien commun visé par la justice ou la force l'emporte sur la règle des seuls plaisirs propres (a. 8)[10]. La tempérance est donc indispensable précisément parce qu'elle garde le front le plus exposé.
La splendeur cachée de la tempérance
Reste la vérité la plus belle, et la plus oubliée : la tempérance n'est pas seulement une digue contre le désordre, elle possède une beauté propre. Saint Thomas la nomme honestas — l'honnêteté au sens de splendeur morale —, cette clarté que l'ordre intérieur répand sur tout l'être[11]. Saint Augustin va plus loin : il définit chacune des quatre vertus comme une forme de l'amour, et la tempérance comme l'amour qui se garde pur pour Dieu :
« La tempérance est l'amour qui se conserve entier et incorrompu pour Celui qu'il aime. » — Saint Augustin, Les Mœurs de l'Église catholique, I, 15, 25[12]
La formule renverse tout. La tempérance n'est pas d'abord un non dit aux plaisirs : elle est un oui dit à Dieu, si total qu'il garde le cœur disponible et entier pour lui. On ne se prive pas par haine du bien créé, mais parce qu'on aime un bien plus grand et qu'on ne veut pas se laisser encombrer. La tempérance, ainsi comprise, est la vertu des cœurs amoureux : ceux qui se gardent libres pour ce qu'ils aiment vraiment.
| Vertu cardinale | Ce qu'elle gouverne | Acte propre |
|---|---|---|
| Prudence | La raison qui discerne | Voir et choisir le bien réel |
| Justice | La volonté envers autrui | Rendre à chacun son dû |
| Force | L'appétit irascible (le danger) | Affronter et supporter |
| Tempérance | L'appétit concupiscible (le plaisir) | Modérer et maîtriser le désir |
Lecture du tableau : les quatre vertus se partagent l'homme entier. La prudence éclaire ; la justice règle les rapports aux autres ; la force tient devant le mal à affronter ; la tempérance gouverne l'attrait du plaisir. On grandit dans la tempérance en cultivant ce dernier domaine — l'appétit du plaisir — sans jamais l'isoler des trois autres.
Les parties de la tempérance : une famille de vertus
La tempérance n'est pas un bloc unique : c'est une vertu-mère qui se déploie en une famille de vertus, chacune appliquant la juste mesure à un domaine particulier. Saint Thomas en dresse la carte (II-II, q. 143), et cette carte est précieuse pour grandir : on ne travaille pas la tempérance « en général », mais à travers l'une ou l'autre de ses parties, là où le combat se présente concrètement.
Les parties subjectives : abstinence, sobriété, chasteté
Les parties subjectives sont les espèces principales de la tempérance, celles qui règlent les trois grands plaisirs du toucher.
- L'abstinence règle l'usage de la nourriture : elle modère la faim et le plaisir de la table, sans le condamner. Sa vertu propre s'exerce surtout dans le jeûne. Voir Comment grandir dans le jeûne ; pour le vice opposé, Comment grandir dans le combat contre la gourmandise.
- La sobriété règle l'usage de la boisson, en particulier de ce qui enivre : elle garde l'esprit clair et l'homme maître de lui.
- La chasteté et la pureté règlent les plaisirs de la sexualité selon l'état de vie de chacun. C'est la partie la plus exigeante et la plus contestée aujourd'hui. Voir Comment grandir dans la chasteté, Comment grandir dans la pureté du cœur et, pour le combat, Comment grandir dans le combat contre la luxure.
Les parties annexées : continence, douceur, humilité, modestie
Les parties annexées ou potentielles étendent la juste mesure à des matières secondaires, où le même tempérament de l'âme s'exerce sous une autre forme :
- La continence retient la volonté de céder aux désirs véhéments, même quand la passion est forte : c'est la tempérance en plein combat, encore tendue, avant qu'elle ne devienne paix acquise[13].
- La douceur (ou mansuétude) modère le mouvement de la colère, comme la tempérance modère le désir. Voir Comment grandir dans la douceur et Comment grandir dans le combat contre la colère.
- L'humilité modère l'espérance désordonnée de sa propre excellence et le désir des honneurs : elle est, chez saint Thomas, rattachée à la tempérance comme la mesure de l'estime de soi. Voir Comment grandir dans l'humilité.
- La modestie règle le maintien extérieur — la tenue, les paroles, le regard, le rapport aux biens —, et la studiosité modère jusqu'à la curiosité du savoir.
Cette architecture montre que la tempérance n'est pas une vertu étroite : elle imprègne tout l'usage que l'homme fait de lui-même et des choses. Grandir dans la tempérance, c'est laisser cet esprit de mesure gagner peu à peu chaque domaine — la table, la boisson, le corps, la colère, l'estime de soi, le regard.
| Partie de la tempérance | Domaine réglé | Article dédié |
|---|---|---|
| Abstinence | La nourriture | Le jeûne |
| Sobriété | La boisson | — |
| Chasteté / Pureté | La sexualité | La chasteté |
| Continence | Le combat contre le désir véhément | La pureté du cœur |
| Douceur | La colère | La douceur |
| Humilité | L'estime et les honneurs | L'humilité |
| Modestie / Studiosité | Le maintien, le savoir, la curiosité | — |
Lecture du tableau : chaque ligne est une application concrète de la même vertu cardinale. On ne grandit jamais dans la tempérance « en abstrait » : on la travaille dans l'une de ces colonnes, là où le désordre se fait sentir aujourd'hui.
Les deux manières de manquer la tempérance
Comme toute vertu morale, la tempérance se tient au sommet entre deux abîmes[14]. Par excès du désir, on tombe dans l'intempérance ; mais par défaut, par refus du bien créé, on tombe dans une insensibilité rigoriste qui n'a de vertueux que l'apparence. Connaître les deux protège la croissance, car on peut manquer la tempérance en tombant d'un côté comme de l'autre.
Par excès : l'intempérance, quand la chair commande
Le premier défaut est l'intempérance proprement dite : laisser le désir sensible prendre les commandes, jusqu'à ce que la raison ne fasse plus qu'obéir. Elle a autant de visages que la tempérance a de parties : la gourmandise et l'ivresse pour la table, la luxure pour la sexualité, l'avidité pour les biens. Saint Thomas la juge en un sens plus honteuse que la lâcheté, car elle abaisse l'homme vers ce qu'il a de plus commun avec l'animal[15].
L'intempérance a ceci de redoutable qu'elle se renforce elle-même : chaque satisfaction déréglée creuse le désir au lieu de l'apaiser, et l'habitude se mue en seconde nature. Jésus le dit à Luisa Piccarreta avec une image saisissante : tant qu'on n'a pas changé l'air que l'âme respire, le combat est sans fin.
« La mortification doit être l'air de l'âme. Par l'air que l'âme respire, on reconnaît si elle est saine ou malade. Si une personne respire l'air de la mortification, chaque chose sera purifiée en elle ; tous ses sens sonneront d'un même son concordant. » — Le Livre du Ciel, tome 3, 16 février 1900[16]
Par défaut : l'insensibilité et le faux rigorisme
L'erreur opposée est plus subtile, car elle se déguise en vertu. La tempérance peut aussi manquer par défaut : non plus l'excès du plaisir, mais son refus désordonné. Saint Thomas nomme ce vice l'insensibilité (insensibilitas) : rejeter sans raison les plaisirs nécessaires à la vie, mépriser les biens que Dieu a faits bons, mortifier le corps non par amour mais par dégoût ou par orgueil[17].
« Or tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n'est à rejeter si on le prend dans l'action de grâce. » — Première lettre à Timothée 4, 4[18]
Ce verset vise une fausse spiritualité, déjà présente au temps de saint Paul, qui interdisait certains aliments et le mariage comme s'ils étaient mauvais en eux-mêmes. L'Église a toujours résisté à cette tentation, qui fait du corps et du plaisir un ennemi : dès le IIe siècle contre les encratites, qui proscrivaient le mariage comme une corruption[19] ; au IIIe siècle contre le manichéisme, pour qui la matière relevait du principe mauvais[20] ; et jusque dans les rigorismes modernes d'inspiration janséniste, prompts à suspecter tout plaisir sensible. La vraie mortification n'est jamais une haine du bien créé : elle est un renoncement par amour, non un mépris par dédain. La tempérance maintient ici sa délicatesse propre : elle use des biens « avec action de grâce », jeûne sans se croire supérieur, et sait, le jour de fête, rompre le jeûne avec joie.
Le juste milieu : une maîtrise libre et joyeuse
Entre ces deux bords, la vertu se tient dans un équilibre que la tradition résume d'un mot : une maîtrise libre. Elle est ferme, car elle ne cède pas à l'appétit qui réclame ; elle est libre, car elle n'est pas crispée dans le refus. Le tempérant n'est ni l'esclave de ses plaisirs ni leur ennemi : il en est le maître, capable d'en user et de s'en passer, selon ce que demandent l'amour de Dieu et le bien réel. C'est cette souveraineté tranquille — « maître de ton corps, maître de ton cœur », disait saint Pacôme[21] — que vise toute la croissance dans la tempérance.
| Intempérance | Tempérance (le juste milieu) | Insensibilité / rigorisme | |
|---|---|---|---|
| Erreur | Par excès : le désir commande | Maîtrise libre du désir | Par défaut : on refuse le bien créé |
| Devant le plaisir | On s'y abandonne | On en use selon la mesure | On le méprise par principe |
| Rapport au corps | Esclavage, avidité | Le corps au service de l'âme | Haine, fausse mortification |
| Fruit | Servitude, dégoût, dispersion | Liberté, paix, clarté | Orgueil, dureté, tristesse |
Lecture du tableau : la tempérance n'est pas un point fragile entre deux dangers, mais une plénitude qui tient ensemble ce que chaque défaut sépare — la bonté reconnue des biens créés et la liberté souveraine à leur égard. On grandit dans la tempérance en s'éloignant des deux bords à la fois.
Les moyens concrets pour grandir dans la tempérance
Voici le cœur pratique de cet article. Les maîtres spirituels n'ont pas seulement loué la tempérance : ils ont indiqué des moyens précis, répétables, à la portée de chacun. On peut les regrouper en quelques grands chantiers.
Demander la maîtrise de soi comme un fruit de l'Esprit
Premier moyen, et le plus oublié : la tempérance parfaite ne se fabrique pas par la seule volonté, elle se reçoit. La « maîtrise de soi » — l'ancienne « continence » — figure parmi les fruits de l'Esprit Saint que saint Paul énumère :
« Mais voici le fruit de l'Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. » — Lettre aux Galates 5, 22-23[22] ; le Catéchisme § 1832 en donne la liste doctrinale en douze fruits d'après la Vulgate.
La conséquence pratique est immense. Le tempérament porté au plaisir n'est pas condamné à l'intempérance : la grâce peut donner à un cœur avide une maîtrise que la nature lui refusait. Et puisque la tempérance achevée est un don, le premier réflexe dans la tentation n'est pas de serrer les dents, mais de demander : « Seigneur, donne-moi de me maîtriser. » Le Catéchisme rappelle que les vertus humaines acquises par l'éducation et l'effort sont « purifiées et élevées par la grâce divine » (CEC § 1810)[23] : l'effort reste nécessaire, mais il s'appuie sur une force qui le dépasse.
Comprendre le sens chrétien de la mortification
La tempérance ne se cultive pas sans une certaine mortification — un mot devenu suspect, qu'il faut rendre à son sens vrai. Mortifier, ce n'est pas se détruire ; c'est « faire mourir » en soi ce qui résiste à Dieu, pour que la vie l'emporte. Jésus l'explique à Luisa par une image lumineuse :
« Ma fille, la Mortification est comme un feu qui fait sécher toutes les mauvaises humeurs qui sont dans l'âme et qui l'inonde d'une humeur de Sainteté, donnant naissance aux plus belles Vertus. » — Le Livre du Ciel, tome 3, 28 janvier 1900[24]
La mortification n'est donc pas une fin : elle est un moyen de fécondité. On ne taille la vigne que pour qu'elle porte plus de fruit (Jn 15, 2). Saint Jean de la Croix en donne la règle d'or, qui sauve la mortification de toute amertume : tout renoncement aux satisfactions des sens doit avoir pour ressort l'amour du Christ et l'imitation de sa vie, lui qui ne voulut en cette vie d'autre goût que de faire la volonté de son Père[25].
Mortifier un désir, ce n'est jamais le mépriser : c'est lui préférer quelqu'un. Là est toute la différence entre la tempérance et le rigorisme.
Faire de la prière la sauvegarde de la tempérance
Aucune maîtrise des sens ne tient longtemps sans la prière, car c'est elle qui maintient présent le bien supérieur pour lequel on renonce. Les Pères l'ont vu : la prière est la gardienne des vertus, et d'abord de la tempérance.
« La prière est sauvegarde de la tempérance, redressement de la colère, répression de la vanité, purification de la rancune, destruction de l'envie, suppression de l'injustice. » — Saint Grégoire de Nysse, Homélies sur le Notre Père[26]
L'image est exacte : l'âme qui prie tient son cœur tourné vers Dieu, et un cœur ainsi orienté n'est plus à la merci du premier appétit venu. La prière et la mortification se soutiennent l'une l'autre ; saint Vincent de Paul les appelait « deux sœurs très unies, dont l'une ne va jamais sans l'autre »[27]. Qui veut grandir dans la tempérance priera davantage ; qui veut prier devra se mortifier un peu.
Veiller sur les petites choses
La tempérance ne se gagne pas dans les grandes occasions, mais dans la multitude des petits actes quotidiens : un plat moins recherché, un verre refusé, un regard détourné, une parole retenue, une curiosité contenue. C'est l'enseignement constant de l'Imitation, qui lie l'examen du soir à la maîtrise des sens :
« Le matin, formez vos résolutions ; le soir, examinez votre conduite. […] Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément les autres désirs de la chair. » — Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 19[28]
L'ordre est précieux : « Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément les autres désirs. » La maîtrise du plaisir le plus charnel — la table, la boisson — est la porte par où l'on apprend à se maîtriser en tout. C'est pourquoi les anciens commençaient l'ascèse par le ventre : qui domine sa faim domine bientôt le reste. L'examen de conscience du soir, en repérant les petites défaites, est l'outil le plus simple et le plus efficace de cette veille.
Passer par l'école du corps : jeûne et abstinence
La tempérance est une vertu de l'âme, mais elle se forge dans le corps. Le jeûne et l'abstinence ne sont pas des reliques d'un christianisme dur : ils sont l'entraînement concret par lequel la volonté reprend la main sur l'instinct. En se passant volontairement d'un bien permis, on apprend qu'on n'est pas commandé par lui ; et cette liberté gagnée sur la faim se transmet à tous les autres désirs. Le Christ lui-même a inauguré sa mission par quarante jours de jeûne, et c'est à jeun qu'il a répondu au tentateur : « L'homme ne vit pas seulement de pain » (Mt 4, 4)[29]. Le jeûne est l'école élémentaire de la tempérance ; il a son article propre : voir Comment grandir dans le jeûne.
Détacher le cœur à la racine
Le moyen le plus radical n'est pas de lutter sans fin contre chaque désir, mais d'en couper la racine par le détachement. Quand le cœur ne s'attache plus aux biens créés, la tempérance cesse d'être un combat épuisant : elle devient une paix. Jésus l'explique à Luisa :
« Voilà pourquoi Je recommande en premier lieu de se détacher de tout et de soi-même. Quand l'âme s'est détachée de tout, elle n'a plus besoin de lutter pour ne pas succomber aux choses de la terre. » — Le Livre du Ciel, tome 2, 23 mai 1899[30]
Le détachement n'est pas l'indifférence froide : c'est la liberté du cœur qui aime Dieu plus que ses dons. Il transforme la tempérance d'une discipline en un repos. Voir Comment grandir dans le détachement.
Puiser à l'Eucharistie et aux sacrements
Enfin, la tempérance se nourrit aux sources de la grâce. L'Eucharistie unit l'âme à Celui qui a parfaitement maîtrisé sa chair, et fortifie contre les désirs déréglés ce qu'aucun effort seul n'atteint. La confession relève l'âme tombée et lui rend la paix où la tempérance peut repousser. La prière persévérante entretient la flamme du bien supérieur. Se confesser, communier, prier, c'est se tenir aux sources où la maîtrise de soi se ravive — car la tempérance chrétienne n'est jamais un stoïcisme de la volonté seule, mais le fruit d'une vie greffée sur le Christ.
Les fruits d'une tempérance grandissante
À quoi reconnaît-on qu'on grandit réellement dans la tempérance ? Non à un sentiment, mais à des fruits stables que les saints décrivent avec constance.
La liberté intérieure
Le premier fruit est la liberté. L'homme tempérant n'est plus tiré çà et là par ses appétits : il se possède. « Sois maître de tes pensées, maître de ton corps, maître de ton cœur »[31] : cette maîtrise n'est pas une crispation mais une libération, car le cœur affranchi de la tyrannie du plaisir devient capable de choisir le bien et de s'y tenir. Saint Antoine le Grand voyait dans les vertus de tempérance autant de puissances reçues de Dieu pour ne plus subir la vie mais la dominer :
« La tempérance, la résignation, la chasteté, l'endurance, la patience et leurs pareilles sont autant de puissances vertueuses considérables que nous avons reçues de Dieu pour résister aux difficultés du moment […]. Si nous exerçons et maintenons ces puissances, nous nous apercevrons qu'il ne nous arrive désormais rien de difficile, de douloureux et d'intolérable. » — Saint Antoine le Grand, Philocalie des Pères neptiques[32]
La paix et la clarté de l'âme
Deuxième fruit : la paix et la limpidité intérieures. Le désir déréglé trouble l'âme, la divise, l'obscurcit ; la tempérance lui rend son unité et sa clarté. Quand les sens « sonnent d'un même son concordant », selon l'image du Livre du Ciel, l'âme retrouve cette transparence où Dieu se laisse voir : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu » (Mt 5, 8). La tempérance prépare ainsi la pureté du cœur, qui en est le couronnement : voir Comment grandir dans la pureté du cœur. L'homme tempérant pense plus clair, prie plus simplement, juge plus droit, parce que la convoitise ne vient plus brouiller son regard.
La disponibilité pour Dieu et le prochain
Troisième fruit : la disponibilité. Le cœur encombré de désirs n'a de place ni pour Dieu ni pour les autres ; le cœur tempérant, allégé, devient libre pour aimer. C'est là que la tempérance rejoint la charité, comme l'enseignait Dieu à sainte Catherine de Sienne : aucune vertu n'est isolée, toutes sont « liées par les liens de la charité »[33]. La tempérance, qui semblait une vertu humble et toute tournée vers la maîtrise du corps, débouche ainsi sur la plus haute des vertus : elle vide les mains pour qu'elles puissent se donner. Voir Comment grandir dans la charité.
La tempérance dans la Divine Volonté
La spiritualité de la Divine Volonté, transmise à Luisa Piccarreta (1865-1947), donne à la tempérance son dernier accent — à condition de prendre le mot « Volonté » au sens propre du don de vivre dans la Divine Volonté : faire la volonté de Dieu, c'est obéir à ses ordres comme un bon serviteur ; vivre dans la Divine Volonté, c'est recevoir sa Volonté elle-même, qui agit alors en l'âme comme en son domaine propre[34]. Ce don ne se mérite pas à force d'efforts : il se reçoit, et il suppose que l'âme demeure stablement établie dans cette Volonté[35]. À cette condition, la maîtrise des passions cesse d'être un combat épuisant pour devenir l'effet d'une vie divine reçue en l'âme : là où règne à demeure la Volonté de Dieu, les désordres tombent d'eux-mêmes.
Jésus explique à Luisa que, dans la Divine Volonté, l'âme n'a plus à se battre sans répit contre ses passions : elles s'éteignent d'elles-mêmes, faute d'air pour vivre.
« En étant dans ma Volonté, tu n'auras plus besoin de combattre tes passions et d'être toujours en guerre avec elles. […] Quand on vit dans ma sainte Volonté, les passions meurent doucement, sans combat et sans tapage. Elles perdent vie par elles-mêmes. Car, devant la sainteté de ma Volonté, les passions n'osent pas se montrer. » — Le Livre du Ciel, tome 4, 23 décembre 1900[36]
C'est le dépassement même de l'effort ascétique : non son abandon, mais son achèvement. La volonté humaine, établie à demeure dans la Volonté divine, ne réprime plus les désirs par tension — elle les désarme par la lumière. Jésus explique à Luisa que sa Volonté, étant lumière, vide de toute passion l'âme qui s'en laisse dominer : placée au centre de l'âme, elle la débarrasse par sa chaleur vivifiante de tout poids humain[37].
Grandir dans la tempérance, dans cette perspective, ce n'est pas seulement serrer la bride un peu plus fort : c'est se laisser envahir par une lumière qui réordonne le désir de l'intérieur, jusqu'à ce que la maîtrise de soi devienne moins une victoire arrachée qu'un don reçu. La tempérance humaine, greffée sur la Volonté de Dieu, cesse d'être une lutte épuisante pour devenir le calme d'un cœur que rien de désordonné n'habite plus.
Le Christ et Marie, modèles de tempérance
On ne grandit pas dans une vertu en la fixant comme un idéal abstrait, mais en contemplant ceux qui l'ont vécue parfaitement. Or la tempérance a deux maîtres souverains.
Le premier est le Christ, dont toute la vie tient ensemble les deux versants de la tempérance. Il a jeûné quarante jours au désert et repoussé la tentation de la chair : « L'homme ne vit pas seulement de pain » (Mt 4, 4). Mais il a aussi changé l'eau en vin aux noces de Cana, partagé les repas, accueilli le parfum versé sur ses pieds — au point que ses adversaires le disaient « un glouton et un ivrogne » (Mt 11, 19). Le Christ n'est ni l'ascète qui méprise les biens créés, ni l'homme livré aux plaisirs : il en use souverainement libre, les sanctifiant quand il les prend, les dépassant quand il y renonce. Sa tempérance est cette liberté parfaite — ni intempérance ni insensibilité — vers laquelle tend toute la nôtre.
La seconde est Marie, qui a porté la mesure à sa perfection humaine. Sa vie cachée de Nazareth est une longue tempérance du quotidien : la sobriété d'une existence pauvre, l'humilité de la « servante du Seigneur » (Lc 1, 38), la maîtrise d'un cœur qui « gardait toutes ces choses » (Lc 2, 51) sans s'agiter. Prendre Marie pour maîtresse de tempérance, c'est apprendre à user de tout avec gratitude et de rien avec avidité, à tenir son cœur libre et entier pour Dieu.
Grandir dans la tempérance, en définitive, c'est devenir, sous leur regard, un disciple maître de lui-même pour mieux se donner : capable d'user des biens sans s'y perdre, de s'en passer sans les haïr, et de garder, au milieu d'un monde qui confond la liberté avec l'abandon aux désirs, un cœur « entier et incorrompu pour Celui qu'il aime ».
Un chemin concret, jour après jour
La tempérance ne grandit pas par grandes résolutions, mais par une fidélité menue et répétée. On peut résumer les moyens étudiés en un programme simple, gradué du plus accessible au plus exigeant :
| Fréquence | Exercice de tempérance | Ce qu'il travaille |
|---|---|---|
| Dans la tentation | Demander la maîtrise : « Seigneur, donne-moi de me maîtriser » | La tempérance comme don reçu |
| Chaque repas | Se priver d'un petit surplus, manger avec mesure | L'abstinence et la sobriété |
| Souvent | Refuser une curiosité, un regard, un achat inutile | La modestie et la studiosité |
| Chaque soir | Examiner ses défaites du jour sur les sens | La veille sur les petites choses |
| Chaque semaine | Un jeûne ou une abstinence volontaire | L'école corporelle de la vertu |
| Régulièrement | Prier, communier, se confesser | Les sources de la tempérance |
| En tout | Préférer Dieu au plaisir, par amour et non par dégoût | La racine : l'amour qui se garde entier |
Lecture du tableau : aucun de ces exercices n'est spectaculaire ; c'est leur répétition fidèle qui transforme. On commence par un ou deux, on les tient, on ajoute ensuite.
L'essentiel est de ne pas viser la tempérance en général, mais de poser, aujourd'hui, l'acte concret qui se présente : ce surplus à laisser, ce désir à différer, cette curiosité à contenir, ce plaisir à offrir. Car la tempérance est la vertu de la mesure ; et la mesure ne se vit que dans le détail des heures. « Réprimez l'intempérance », dit l'Imitation — non par haine de la vie, mais pour la posséder enfin librement, et garder le cœur disponible pour ce qui ne passe pas.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans la chasteté et Comment grandir dans la pureté du cœur — la tempérance appliquée à la sexualité et au regard, partie subjective majeure de la vertu.
- Comment grandir dans le jeûne et Comment grandir dans le combat contre la gourmandise — la tempérance appliquée à la table : son école corporelle et son combat.
- Comment grandir dans le combat contre la luxure — le combat contre le vice opposé à la chasteté.
- Comment grandir dans la douceur et Comment grandir dans l'humilité — deux vertus annexées à la tempérance : la mesure de la colère et celle de l'estime de soi.
- Comment grandir dans le détachement — couper à la racine l'attache aux biens créés, voie radicale de la tempérance.
- Comment grandir dans la prudence, Comment grandir dans la justice et Comment grandir dans la force — les trois autres vertus cardinales, sœurs de la tempérance.
Notes et références
Saint Augustin (354-430), De moribus Ecclesiae catholicae (Les Mœurs de l'Église catholique), I, 15, 25 : Augustin ramène les quatre vertus cardinales à des formes de l'amour de Dieu — « temperantia est amor integrum se praebens ei quod amatur », « la tempérance est l'amour qui se conserve entier et incorrompu pour Celui qu'il aime. » La force, la justice et la prudence y sont pareillement définies comme amour. Texte latin sur augustinus.it.
1 12Catéchisme de l'Église catholique, § 1805 : « Quatre vertus jouent un rôle charnière. Pour cette raison on les appelle "cardinales" ; toutes les autres se regroupent autour d'elles. Ce sont : la prudence, la justice, la force et la tempérance. "Aime-t-on la rectitude ? Les vertus sont les fruits de ses travaux, car elle enseigne tempérance et prudence, justice et courage" (Sg 8, 7). » La citation de Sg 8, 7 est donnée ici dans la forme du Catéchisme : c'est la Sagesse au singulier qui enseigne (« elle enseigne… »). Texte officiel français (vatican.va), conforme à l'édition Mame/Plon, 1992.
2Lettre à Tite 2, 11-12, traduction liturgique (AELF, texte contrôlé sur aelf.org) : « Car la grâce de Dieu s'est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l'impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété. » Le « de manière raisonnable » rend le grec sōphronōs (« avec sobriété, tempérance »), qui désigne précisément la vertu de tempérance comme programme de la vie chrétienne ordinaire.
3Première lettre aux Corinthiens 9, 25-27, traduction liturgique (AELF, texte contrôlé sur aelf.org) : « Tous les athlètes à l'entraînement s'imposent une discipline sévère [gr. egkrateuetai, "exercent la maîtrise de soi"] ; ils le font pour recevoir une couronne de laurier qui va se faner, et nous, pour une couronne qui ne se fane pas. […] je traite durement mon corps, j'en fais mon esclave, pour éviter qu'après avoir proclamé l'Évangile à d'autres, je sois moi-même disqualifié. » Image paulinienne classique de la tempérance comme entraînement de l'athlète chrétien.
4Première lettre de saint Pierre 5, 8, traduction liturgique officielle (AELF) : « Soyez sobres [gr. nēpsate], veillez : votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer. » La sobriété y est explicitement liée à la vigilance spirituelle contre le mal.
5Thomas a Kempis (v. 1380-1471), L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 20, 7 : « Le monde passe, et sa concupiscence. Les désirs des sens entraînent çà et là ; mais l'heure passée, que rapportez-vous, qu'une conscience pesante et un cœur dissipé ? […] Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur ; mais à la fin elle blesse et tue. » Cité ici pour montrer que le plaisir déréglé n'élargit pas mais asservit.
6Catéchisme de l'Église catholique, § 1809, citant le Siracide (Ecclésiastique) 5, 2 : « La tempérance est la vertu morale qui modère l'attrait des plaisirs et procure l'équilibre dans l'usage des biens créés. Elle assure la maîtrise de la volonté sur les instincts et maintient les désirs dans les limites de l'honnêteté. La personne tempérante oriente vers le bien ses appétits sensibles, garde une saine discrétion et "ne se laisse pas entraîner pour suivre les passions de son cœur" (Si 5, 2 ; cf. Si 37, 27-31). » Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
7Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 141, a. 4 et a. 5 : la tempérance porte « principalement sur les plaisirs du toucher » (circa delectationes tactus), et parmi ceux-ci sur les plaisirs « de la nourriture et de la génération » (ciborum et venereorum), parce que ce sont les plaisirs les plus naturels — liés à la conservation de l'individu et de l'espèce — et les plus véhéments. Édition de référence : Summa Theologiae, Éditions du Cerf.
8 9Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 141, a. 7-8 : la tempérance est bien une vertu cardinale (a. 7), car la modération mérite surtout d'être louée là où elle est la plus difficile et la plus nécessaire — les plaisirs du toucher, les plus naturels et les plus indispensables à la vie présente ; mais elle est la moindre des vertus cardinales par l'excellence de son objet (a. 8), l'excellence d'une vertu se mesurant au bien qu'elle sert — et le bien du grand nombre, visé par la justice et la force, l'emporte sur la règle des seuls plaisirs propres. Textes contrôlés sur newadvent.org/summa/3141.htm.
10Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 145, a. 1-2 et q. 141, a. 2, ad 3 : la tempérance possède une « honestas » — une beauté ou splendeur morale (spiritualis pulchritudo) — parce que l'ordre que la raison met dans les passions resplendit dans tout l'être ; le désordre, au contraire, enlaidit l'homme.
11Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 143, a. 1 et q. 155 : la continence est rattachée à la tempérance comme une vertu (ou disposition) annexée : elle retient la volonté de consentir aux désirs véhéments. Chez l'homme pleinement tempérant, l'appétit lui-même est apaisé ; le continent, lui, éprouve encore des désirs forts mais ne leur cède pas — il est en chemin vers la tempérance parfaite.
13Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I-II, q. 64, a. 4 : là où une vertu observe un milieu, on peut pécher et par excès et par défaut — or il n'y a pas de péché par excès à l'égard de Dieu, objet des vertus théologales (cf. Si 43, 33, cité au sed contra). Le milieu entre excès et défaut vaut donc pour les vertus morales, dont la tempérance. Texte contrôlé sur newadvent.org/summa/2064.htm.
14Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 142, a. 2-4 : l'intempérance est « puérile » (elle suit le désir comme un enfant suit son caprice) et particulièrement honteuse, car elle soumet la raison aux plaisirs que l'homme a en commun avec les animaux. Elle est cependant moins gravement coupable que les péchés de l'esprit, parce qu'elle naît de la véhémence de la passion plutôt que de la pure malice.
15Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 3, 16 février 1900, p. 54 : « La mortification doit être l'air de l'âme. Par l'air que l'âme respire, on reconnaît si elle est saine ou malade. Si une personne respire l'air de la mortification, chaque chose sera purifiée en elle ; tous ses sens sonneront d'un même son concordant. » Édition française (GE – La Volonté Divine, Lumen Luminis, pour usage privé) — citation recollée verbatim.
16Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 142, a. 1 : l'insensibilité (insensibilitas) est le vice par défaut opposé à la tempérance : refuser sans motif raisonnable les plaisirs nécessaires à la conservation de la nature, ou mépriser les biens créés que Dieu a faits bons. C'est un vice — non une vertu — car il contredit l'ordre voulu par Dieu, qui a destiné certains plaisirs à soutenir la vie de l'individu et de l'espèce.
17Première lettre à Timothée 4, 4-5, traduction liturgique (AELF, texte contrôlé sur aelf.org) : « Or tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n'est à rejeter si on le prend dans l'action de grâce, car alors, cela est sanctifié par la parole de Dieu et la prière. » Verset dirigé contre une fausse spiritualité (de type encratite) interdisant le mariage et certains aliments comme mauvais en soi (cf. 1 Tm 4, 1-3). Fondement scripturaire contre le rigorisme.
18Saint Irénée de Lyon (v. 130-v. 202), Contre les hérésies, I, 28, 1 : les encratites, issus de Saturnin et de Marcion, proscrivent le mariage — mettant ainsi de côté la création originelle de Dieu — et s'abstiennent des aliments d'origine animale ; Irénée attribue l'invention de cette doctrine à Tatien, après sa rupture avec l'Église. Texte contrôlé sur newadvent.org/fathers/0103128.htm.
19Le manichéisme, religion fondée par le Perse Mani dans la seconde moitié du IIIe siècle, professe deux principes éternels, le bien et le mal, la matière relevant du mauvais (Catholic Encyclopedia, « Manichæism », texte contrôlé sur newadvent.org/cathen/09591a.htm).
20Saint Pacôme (v. 292-348), Conseils à un moine rancunier, éd. Saint-Léger, 2017, p. 31 : « Sois parfaitement pur, maître de tes pensées, maître de ton corps, maître de ton cœur. Que ton esprit obéisse ! Reste petit dans ton cœur. » La tempérance y est présentée comme une maîtrise de soi paisible, conjointe à l'humilité.
21 31Lettre aux Galates 5, 22-23, traduction liturgique (AELF, texte contrôlé sur aelf.org) : « Mais voici le fruit de l'Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi [gr. egkrateia]. » La « maîtrise de soi » (anciennement traduite « continence ») est nommée parmi les fruits de l'Esprit. Le Catéchisme § 1832 en donne la liste doctrinale en douze fruits d'après la Vulgate — « charité, joie, paix, patience, longanimité, bonté, bénignité, mansuétude, fidélité, modestie, continence, chasteté » (Ga 5, 22-23 vulg.) : la correspondance avec la liste paulinienne en neuf noms est doctrinale, non une reprise textuelle identique. La tempérance achevée est donc un don, non une simple conquête de la volonté.
22Catéchisme de l'Église catholique, § 1810-1811 : « Les vertus humaines acquises par l'éducation, par des actes délibérés et par une persévérance toujours reprise dans l'effort sont purifiées et élevées par la grâce divine. […] Il n'est pas facile pour l'homme blessé par le péché de garder l'équilibre moral. Le don du salut par le Christ nous accorde la grâce nécessaire pour persévérer dans la recherche des vertus. » Articulation de l'effort humain et de la grâce, selon le texte officiel (§ 1811 : « nous accorde »).
23Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 3, 28 janvier 1900, p. 49 : « Ma fille, la Mortification est comme un feu qui fait sécher toutes les mauvaises humeurs qui sont dans l'âme et qui l'inonde d'une humeur de Sainteté, donnant naissance aux plus belles Vertus. » Édition française (GE – La Volonté Divine, Lumen Luminis, pour usage privé) — citation recollée verbatim. La mortification y est présentée non comme une destruction mais comme une fécondité.
24Saint Jean de la Croix (1542-1591), La Montée du Mont Carmel, livre I, ch. 13, § 4 : les conseils de mortification des appétits — tout goût offert aux sens qui n'est pas purement pour l'honneur et la gloire de Dieu doit être refusé pour l'amour de Jésus-Christ, à l'imitation de sa vie. Paraphrase du conseil (libellé Cerf non contrôlé mot à mot) ; lieu critique stable dans toutes les éditions (Subida del Monte Carmelo, I, 13). Édition française de référence : Œuvres complètes, trad. Mère Marie du Saint-Sacrement, Paris, Cerf, 1990.
25Saint Grégoire de Nysse (v. 335-v. 395), Homélies sur le Notre Père, Sources Chrétiennes, Cerf, 2018, p. 305 : « La prière est sauvegarde de la tempérance, redressement de la colère, répression de la vanité, purification de la rancune, destruction de l'envie, suppression de l'injustice, correction de l'impiété. » La prière y est désignée comme la gardienne première de la tempérance.
26Saint Vincent de Paul (1581-1660), Saint Vincent de Paul par ses écrits, Médiaspaul, 2003, p. 93 : « La prière et la mortification sont deux sœurs très unies, dont l'une ne va jamais sans l'autre. La mortification vient en premier, la prière après […]. Si vous voulez devenir des filles de prière […], vous devez apprendre à vous mortifier. »
27Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 19, 4 : « Le matin, formez vos résolutions ; le soir, examinez votre conduite, ce que vous avez été dans vos paroles, vos actions, vos pensées. […] Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément les autres désirs de la chair. » L'examen quotidien et la maîtrise de la table sont présentés comme la porte d'entrée de toute la tempérance.
28Évangile selon saint Matthieu 4, 1-4, traduction liturgique officielle (AELF) : après quarante jours de jeûne au désert, Jésus répond au tentateur qui lui propose de changer les pierres en pains : « Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Le Christ inaugure sa mission par un acte souverain de tempérance et d'abstinence.
29Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, dictée du 23 mai 1899 (« Douceur. Détachement de soi-même ») : « Voilà pourquoi Je recommande en premier lieu de se détacher de tout et de soi-même. Quand l'âme s'est détachée de tout, elle n'a plus besoin de lutter pour ne pas succomber aux choses de la terre. Les choses de la terre, en effet, se voyant ignorées et même méprisées par l'âme, lui disent adieu, s'en vont et ne la dérangent plus. » Trad. française Lumen Luminis (GE – La Volonté Divine), d'après la trad. de Guy Harvey ; teneur confirmée phrase par phrase par la version anglaise (Book of Heaven, vol. 2, May 23, 1899 : « Sweetness. Detachment from oneself »). Le détachement y est présenté comme la racine qui dispense du combat perpétuel.
30Saint Antoine le Grand (v. 251-356), Philocalie des Pères neptiques, Éditions du Cerf, 2019, tome A1, n° 3, p. 44 : « La tempérance, la résignation, la chasteté, l'endurance, la patience et leurs pareilles sont autant de puissances vertueuses considérables que nous avons reçues de Dieu pour résister aux difficultés du moment […]. Si nous exerçons et maintenons ces puissances, nous nous apercevrons qu'il ne nous arrive désormais rien de difficile, de douloureux et d'intolérable. »
32Le Père Éternel à sainte Catherine de Sienne (1347-1380), Le Livre des Dialogues, Traité de la Discrétion, intro., VII, 10 : « À l'un je donne la charité, à l'autre la justice, l'humilité ou une foi vive, la prudence, la tempérance, la patience ou la force. […] Dès que l'âme possède une vertu qu'elle pratique et développe de préférence, cette vertu entraîne naturellement les autres ; car toutes les vertus sont liées par les liens de la charité. » Fondement de l'unité des vertus : la tempérance n'est jamais isolée.
33R.P. Joseph L. Iannuzzi, 70 questions sur la Divine Volonté, question 65 (« Quelle est la différence entre "faire" et "vivre dans" la Divine Volonté ? »).
34R.P. Joseph L. Iannuzzi, 70 questions sur la Divine Volonté, question 61 (« Peut-on recevoir immédiatement le don de vivre dans la Divine Volonté ? »).
35Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 4, 23 décembre 1900 : « En étant dans ma Volonté, tu n'auras plus besoin de combattre tes passions et d'être toujours en guerre avec elles. […] Quand on vit dans ma sainte Volonté, les passions meurent doucement, sans combat et sans tapage. Elles perdent vie par elles-mêmes. Car, devant la sainteté de ma Volonté, les passions n'osent pas se montrer. » Entrée du 23 décembre 1900, trad. française Lumen Luminis (GE – La Volonté Divine), tome 4 ; texte vérifié verbatim dans le texte intégral français, page non revérifiée.
36Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 24, dictée du 6 août 1928 : la Volonté divine, étant lumière, a pour vertu propre de vider de toute passion l'âme qui s'en laisse dominer. Paraphrase d'après la trad. française Lumen Luminis (GE – La Volonté Divine) — le libellé littéral français n'ayant pu être revérifié mot à mot, la citation est rendue ici en paraphrase, présentée comme telle. La maîtrise des passions y devient un effet de la lumière divine, non d'un effort crispé.
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