La tempérance est l'une des quatre vertus cardinales — avec la prudence, la justice et la force — autour desquelles, dit le Catéchisme, « toutes les autres se regroupent »[1]. Et c'est sans doute, des quatre, celle dont le nom est aujourd'hui le plus trahi. Dans le langage courant, « tempérant » évoque un caractère terne, un homme qui ne se mouille pas, qui boit son verre d'eau pendant que les autres font la fête ; « tempérer », c'est refroidir, atténuer, brider. On y entend une privation, une tristesse, une grisaille — l'exact contraire de la vie en plénitude que cherche tout être humain.
Or cette intuition rate la cible aussi sûrement que les caricatures de la chasteté. Loin d'être une privation morose, la tempérance est, selon le Catéchisme, « la vertu morale qui modère l'attrait des plaisirs et procure l'équilibre dans l'usage des biens créés »[2]. Elle ne s'attaque pas aux plaisirs : elle les ordonne, pour qu'ils servent l'homme au lieu de l'asservir. Comme toute vertu, elle tient un chemin de crête entre deux gouffres : par excès, l'intempérance, qui aime les plaisirs au point de s'y noyer ; par défaut, l'insensibilité, ce rigorisme qui rejette comme mauvais des plaisirs pourtant voulus par Dieu[3]. La vraie tempérance n'est ni l'un ni l'autre : elle est maîtrise, liberté, équilibre et — saint Augustin l'affirme — une forme de l'amour[4].
Cet article passe en revue les contresens les plus fréquents sur la tempérance, regroupés selon qu'ils portent sur sa nature, son étendue ou son exigence. Pour chacun, il énonce l'erreur dans sa formulation courante, montre pourquoi elle séduit, pourquoi elle est fausse, puis rappelle ce que l'Église enseigne vraiment, citations à l'appui.
Il ne s'agit ni d'un florilège ni d'un guide pratique : pour la voix propre des saints, voir Que disent les saints sur la tempérance ; pour la nature détaillée de la vertu, ses parties et les moyens concrets de la faire croître, voir Comment grandir dans la tempérance. Ici, comme dans l'article jumeau Les erreurs fréquentes concernant la chasteté, on déblaie le terrain : on apprend d'abord à reconnaître les fausses monnaies pour mieux recevoir l'or véritable.
Pourquoi la tempérance est-elle si mal comprise ?
Un mot qui ne dit plus que la privation
Peu de mots ont autant pâli. Dans la langue ancienne, temperare signifiait accorder, harmoniser, doser justement : on tempère l'acier pour le rendre à la fois dur et souple, on tempère un instrument pour qu'il sonne juste, on tempère le climat quand il devient ni glacial ni brûlant. La tempérance, en ce sens premier, est l'art du juste dosage — non pas le moins, mais le bon point. Le tempérant n'est pas celui qui a peu, mais celui qui a su trouver la mesure où le bien créé sert vraiment.
La culture contemporaine n'entend plus rien de cela. Elle a réduit « tempérant » à « qui se prive », et « se priver » à « passer à côté de la vie ». L'erreur séduit parce qu'elle s'appuie sur une part de vrai — la tempérance comporte bien une limite, donc un certain renoncement — qu'elle déforme aussitôt en n'y voyant que la limite. Mais limiter n'est pas appauvrir : le lit qui resserre le fleuve ne l'affaiblit pas, il lui donne sa force et sa direction. De même, la tempérance ne mutile pas le désir, elle lui rend sa fécondité.
Une vertu confondue avec son excès
La seconde source de malentendu est plus subtile : on confond la tempérance avec sa caricature par défaut. Parce que les figures de la rigueur — l'ascète squelettique, le puritain pincé, le moralisateur qui soupçonne tout plaisir — se réclament parfois de la tempérance, on finit par croire qu'être tempérant, c'est être ainsi. C'est exactement l'inverse. Saint Thomas est ici d'une netteté décisive : il existe deux manières de manquer la tempérance, et elles sont contraires l'une de l'autre.
« Le motif de l'intempérance est l'amour des plaisirs du corps ; celui de l'insensibilité est la haine de ces plaisirs. C'est pourquoi des péchés de cette sorte ne sont pas seulement différents quant à l'espèce, ils sont en outre contraires les uns aux autres. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I-II, q. 72, a. 8[5]
Autrement dit, le rigoriste qui hait le plaisir n'est pas plus tempérant que le jouisseur qui le poursuit sans frein : tous deux ratent la vertu, l'un par défaut, l'autre par excès. La tempérance est le sommet entre ces deux vallées — et la plupart des erreurs qui suivent naissent de ce qu'on prend l'une des deux pentes pour le sommet lui-même.
Les erreurs sur la nature de la tempérance
« La tempérance, c'est se priver et renoncer à la joie »
C'est l'erreur-mère, dont toutes les autres dérivent. On imagine le tempérant comme un homme qui dit non : non au verre, non au dessert, non au plaisir, non à la fête. La vertu se range alors du côté de la tristesse, et la vie joyeuse du côté du relâchement. L'erreur séduit parce qu'elle flatte une logique simple : ce qui me fait plaisir est du côté de la vie, ce qui me freine est du côté de la mort.
Mais elle confond l'ascèse, qui est un moyen, avec la tempérance, qui est l'art de jouir justement des biens — donc vraiment. Le Catéchisme range la maîtrise de soi non parmi les tristesses mais parmi les fruits de l'Esprit, aux côtés de la joie :
« Voici le fruit de l'Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. » — Saint Paul, Lettre aux Galates 5, 22-23[6]
La maîtrise de soi figure ainsi dans la même énumération que la joie et la paix : elle n'est pas leur ennemie, elle est leur condition. L'intempérant, lui, ne jouit pas davantage : il jouit moins, car la fringale émousse le goût, l'excès écœure, et le plaisir poursuivi sans mesure se retourne en dégoût, en dépendance, en vide. La tempérance n'enlève pas la fête : elle la rend possible sans lendemain amer. « Bien vivre n'est autre chose qu'aimer Dieu de tout son cœur », écrit saint Augustin, et c'est cet amour que la tempérance « conserve entier »[7].
« La tempérance, c'est la modération tiède, le juste milieu mou »
Variante plus distinguée : on accorde que la tempérance n'est pas la tristesse, mais on en fait alors une médiocrité dorée — ni trop ni trop peu, une prudence de petit-bourgeois qui évite les extrêmes par confort, qui ne s'engage jamais, qui reste tiède en tout. On invoque volontiers le « juste milieu » d'Aristote pour habiller cette frilosité de noblesse philosophique.
C'est une grave méprise sur ce qu'est le « milieu » de la vertu. Le milieu vertueux n'est pas un milieu arithmétique — la moyenne paresseuse entre deux quantités — mais un milieu de raison (medietas rationis) : le point exact, parfois exigeant, parfois héroïque, que la droite raison désigne ici et maintenant. Pour un homme attablé devant l'abondance, la mesure peut être de s'arrêter tôt ; pour un autre rongé par le scrupule, elle peut être d'oser jouir d'un bien légitime. Le « milieu » peut donc tomber très près d'un « extrême » apparent : il n'a rien de tiède. C'est si vrai que saint Thomas reconnaît à la tempérance une difficulté propre, supérieure même à celle de la justice :
« Il est plus difficile de refréner les convoitises et les plaisirs du toucher que de rectifier les actions extérieures. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 141, a. 8[8]
Une vertu qui demande de tenir, jour après jour, contre la pression la plus quotidienne de la sensibilité, n'est pas une vertu tiède. La tiédeur, justement, est une absence de tempérance : elle laisse aller, elle ne tient rien.
« Être tempérant, c'est mépriser le corps et le plaisir »
Voici l'erreur la plus ancienne, et la plus tenace : faire de la tempérance une méfiance envers le corps, comme si la matière, la chair et le plaisir étaient en eux-mêmes suspects, et que la sainteté consistât à s'en arracher. C'est la vieille tentation manichéenne, qui resurgit sous mille formes — encratisme des premiers siècles, rigorisme janséniste, dégoût spiritualiste du corps.
L'Église l'a condamnée avec une fermeté constante, car elle blesse la doctrine même de la Création : Dieu a fait toutes choses bonnes, et le corps avec elles.
« Tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n'est à rejeter, si on le prend dans l'action de grâce : car alors, cela est sanctifié par la parole de Dieu et la prière. » — Saint Paul, Première lettre à Timothée 4, 4-5[9]
Paul vise nommément ceux qui « empêchent les gens de se marier » et « disent de s'abstenir d'aliments, créés pourtant par Dieu »[10] : le faux ascétisme qui diabolise les biens créés n'est pas une tempérance excessive, c'est une erreur de foi. La tempérance véritable ne dit jamais que le plaisir est mauvais ; elle dit qu'il est bon, et précisément trop bon pour qu'on le gâche en le poursuivant mal. Elle est gardienne du corps, non son ennemie. Sur le versant proprement sexuel de cette même erreur — la chasteté prise pour un mépris du corps — voir Les erreurs fréquentes concernant la chasteté.
« La tempérance, c'est tenir ses passions par la seule force de la volonté »
Erreur de l'homme volontaire, souvent admirable : il conçoit la tempérance comme un bras de fer intérieur, où la raison muscle sa volonté pour écraser des passions tenues pour des ennemies. C'est, au fond, l'idéal stoïcien : atteindre l'apatheia, l'absence de passions, en éteignant la sensibilité. L'erreur séduit parce qu'elle a l'air viril, héroïque, exigeant.
Mais la perfection chrétienne n'est pas la suppression des passions : c'est leur bon ordre. Le Catéchisme est ici d'une précision qui renverse l'idéal stoïcien :
« En elles-mêmes, les passions ne sont ni bonnes ni mauvaises. Elles ne reçoivent de qualification morale que dans la mesure où elles relèvent effectivement de la raison et de la volonté. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1767[11]
Et plus loin : « La perfection morale est que l'homme ne soit pas mû au bien par sa volonté seulement, mais aussi par son appétit sensible »[12]. Le tempérant accompli n'est donc pas celui qui réprime éternellement un désir révolté, mais celui dont le désir lui-même a appris à vouloir le bien — qui aime sobrement, qui désire avec mesure, jusque dans sa chair. La tempérance n'est pas un garrot serré sur les passions : c'est une éducation des passions, jusqu'à ce qu'elles épousent la raison. C'est pourquoi elle relève d'un travail « de longue haleine »[13] et, comme on le verra, d'une grâce — non d'un simple effort de volonté.
Les erreurs sur l'étendue de la tempérance
« La tempérance ne concerne que le boire et le manger »
Réduction très répandue : la tempérance serait l'affaire de la table. Être tempérant, ce serait ne pas trop boire ni trop manger — une vertu de diététicien, utile mais étroite. L'erreur s'appuie sur un fait réel : la tempérance a bien son domaine premier dans les plaisirs les plus violents et les plus communs, ceux du boire, du manger et de la sexualité, parce que ce sont les plus difficiles à régler[14]. Le Catéchisme lui-même illustre la sobriété par l'abus « de la table, de l'alcool, du tabac et des médicaments »[15].
Mais réduire la tempérance à cela, c'est confondre la racine avec l'arbre. La tempérance est une vertu cardinale, c'est-à-dire une charnière sous laquelle se regroupe toute une famille de vertus qui modèrent les autres désirs : la sobriété (boisson), l'abstinence (nourriture), la chasteté et la continence (sexualité), mais aussi la douceur (qui modère la colère), l'humilité (qui modère le désir de grandeur), la modestie dans la mise et le comportement, la juste mesure dans le désir de savoir, dans le jeu, dans l'usage de l'argent et des écrans. Partout où un appétit légitime peut s'emballer, la tempérance veille. Le détail de cette famille de vertus est traité dans Comment grandir dans la tempérance ; sur la modération de la colère, voir Les erreurs fréquentes concernant la douceur.
« La tempérance, c'est pour les moines, pas pour le chrétien ordinaire »
Autre rétrécissement, social celui-là : la tempérance serait une vertu de spécialistes — moines, ermites, ascètes — admirables mais hors de portée et hors de propos pour qui vit dans le monde, travaille, élève des enfants, mange à la cantine. L'homme ordinaire se croit dispensé : ces austérités, c'est « pour eux ».
Or saint Paul fonde l'exigence de tempérance non sur un état de vie particulier, mais sur la grâce du baptême, offerte à tous :
« La grâce de Dieu s'est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l'impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété. » — Saint Paul, Lettre à Tite 2, 11-12[16]
« De manière raisonnable » (en grec sōphronōs, littéralement avec tempérance) : c'est l'ABC de la vie chrétienne, pas un supplément monastique. La forme change selon les états de vie — le moine et le père de famille ne pratiquent pas l'abstinence de la même façon — mais la vertu, elle, oblige tout baptisé. C'est même « tous les jours » que se présentent les plaisirs à régler, note saint Thomas, là où le danger de mort qui appelle la force est rare[17] : la tempérance est donc la plus quotidienne des vertus, et la moins réservée aux héros.
« Une fois les gros excès évités, la tempérance ne me regarde plus »
Forme rassurante des deux précédentes : « je ne suis ni alcoolique ni glouton, donc je suis tempérant ». On range la tempérance du côté des pathologies — l'ivrognerie, la boulimie, l'addiction — et l'on se croit quitte dès lors qu'on évite ces gouffres spectaculaires. L'erreur séduit parce qu'elle place la barre très bas et nous met aussitôt du bon côté.
Mais la tempérance ne commence pas au seuil de l'excès grave : elle gouverne l'usage ordinaire des biens. Elle se joue dans le deuxième verre qu'on aurait pu ne pas prendre, l'heure d'écran de trop, l'achat compulsif, le mot acéré qu'on s'autorise, la curiosité qu'on ne discipline pas. Le Catéchisme range explicitement la tempérance du côté de l'équilibre positif à construire — « procurer l'équilibre dans l'usage des biens créés »[18] — et non du seul évitement des catastrophes. Saint Pierre la place d'ailleurs au cœur d'une croissance continue, où chaque vertu en appelle une autre :
« Apportez à votre foi la vertu, à la vertu la connaissance de Dieu, à la connaissance de Dieu la maîtrise de soi, à la maîtrise de soi la persévérance, à la persévérance la piété. » — Saint Pierre, Deuxième lettre 1, 5-7[19]
La maîtrise de soi n'est pas un seuil minimal à ne pas franchir : c'est un degré à gravir sans cesse, maillon entre la connaissance de Dieu et la persévérance.
Les erreurs sur l'exigence de la tempérance
« Plus on se prive, plus on est vertueux »
Erreur symétrique de l'erreur jouisseuse, et beaucoup plus pieuse d'apparence : si la tempérance modère le plaisir, alors le supprimer tout à fait serait le sommet de la vertu. Le plus austère serait le plus saint ; jeûner davantage, dormir moins, se refuser tout agrément serait toujours meilleur. C'est le rigorisme, et il a fait dans l'histoire de l'Église autant de ravages que le laxisme.
Saint Thomas tranche sans appel : refuser des plaisirs nécessaires à la vie et à la santé n'est pas une vertu, c'est un vice — le vice d'insensibilité.
« Si quelqu'un fuyait la jouissance au point de négliger ce qui est nécessaire à la conservation de la nature, il commettrait un péché, car ce serait s'opposer à l'ordre naturel. C'est en cela que consiste le vice d'insensibilité. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 142, a. 1[20]
Thomas précise aussitôt qu'il est « parfois louable ou même nécessaire » de s'abstenir en vue d'une fin — la santé, une tâche, la pénitence, la contemplation : l'athlète, le soldat, le pénitent, le contemplatif s'abstiennent légitimement[21]. Mais ce qui distingue alors l'ascèse de l'insensibilité, c'est qu'elle se prive pour un bien, non par « mépris des plaisirs comme mauvais en eux-mêmes »[22]. Le critère est donc l'amour, non la quantité de privation. Saint Paul, justement, dénonce les ascèses qui s'admirent elles-mêmes :
« Ces choses ont des airs de sagesse, de religion personnelle, d'humilité et de rigueur pour le corps, mais ne sont d'aucune valeur pour maîtriser la chair. » — Saint Paul, Lettre aux Colossiens 2, 23[23]
Une rigueur qui ne sert pas l'amour, qui ne fait que se contempler, est « sans aucune valeur » — fût-elle spectaculaire.
« La mesure, c'est à chacun de la fixer selon son ressenti »
Erreur très moderne, héritière du relativisme : puisque la tempérance est une « mesure », et que chacun est différent, la mesure serait subjective — ce qui est tempérant pour moi serait ce que je ressens comme tel, mon confort, mon équilibre personnel, sans référence objective. « Je sais ce qui est bon pour moi. » L'erreur séduit parce qu'elle libère du jugement d'autrui et flatte l'autonomie.
Mais elle dissout la vertu en humeur. La mesure de la tempérance n'est pas fixée par le ressenti, mais par la droite raison éclairée par la foi — et c'est la prudence qui en juge. Le Catéchisme définit la tempérance comme ce qui « maintient les désirs dans les limites de l'honnêteté »[24] : il y a donc une mesure objective, ancrée dans la nature de l'homme et la fin de chaque bien, que la raison découvre et ne fabrique pas. Confier la mesure au seul ressenti, c'est justement la définition de l'intempérance, qui « ne se laisse [pas] entraîner pour suivre les passions de son cœur » à l'envers[25]. La vraie liberté du tempérant n'est pas de décréter sa propre mesure, mais de reconnaître la juste mesure et d'y consentir librement. Sur le rôle de la raison qui discerne, voir Comment grandir dans la prudence.
« On peut être tempérant à la seule force du caractère, sans la grâce »
Dernière erreur, plus discrète, qui touche les natures fortes et les sages païens : la tempérance serait une affaire de discipline humaine, de bonne éducation et de volonté trempée, où Dieu n'aurait rien à faire. Et de fait, il existe une tempérance purement acquise : les philosophes anciens l'ont louée, beaucoup d'hommes vertueux la pratiquent sans la foi.
Le christianisme ne nie pas cette tempérance naturelle ; il la salue, mais il la sait fragile et inachevée. Car l'homme blessé par le péché ne tient pas longtemps sa mesure par ses seules forces. Le Catéchisme l'affirme nettement : les vertus humaines « sont purifiées et élevées par la grâce divine »[26]. Plus encore, la maîtrise de soi est un fruit de l'Esprit Saint (Ga 5, 23)[27] : non une production de la volonté, mais un don reçu, qui suppose la prière. C'est pourquoi saint Paul, l'homme au caractère le plus trempé qui soit, ne se fie pas à sa seule énergie mais se traite « durement » dans un combat de toute une vie :
« Tous les athlètes à l'entraînement s'imposent une discipline sévère ; ils le font pour recevoir une couronne de laurier qui va se faner, et nous, pour une couronne qui ne se fane pas. […] Je traite durement mon corps, j'en fais mon esclave. » — Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens 9, 25.27[28]
La tempérance chrétienne est donc à la fois plus humble et plus haute que la tempérance des sages : plus humble, car elle ne compte pas sur soi mais sur la grâce ; plus haute, car elle vise une « couronne qui ne se fane pas ». La tempérance la plus achevée s'épanouit ainsi dans le don de vivre dans la Volonté de Dieu, où l'âme ne se modère plus par effort crispé mais reçoit la mesure même de Dieu — thème développé dans Comment grandir dans la tempérance.
L'erreur et la vérité, en un coup d'œil
Le tableau ci-dessous récapitule les contresens parcourus : à gauche, l'erreur dans sa formulation courante ; au centre, ce qui la rend fausse ; à droite, ce que l'Église enseigne réellement, avec sa source. Il se lit ligne par ligne, comme un antidote rapide aux idées reçues.
| L'erreur courante | Pourquoi c'est faux | Ce que l'Église enseigne |
|---|---|---|
| La tempérance, c'est se priver et renoncer à la joie | Confond l'ascèse (un moyen) avec la vertu (l'art de bien jouir) | La maîtrise de soi est un fruit de l'Esprit, aux côtés de la joie (Ga 5, 22-23)[29] |
| C'est la modération tiède, le juste milieu mou | Le « milieu » de la vertu est un milieu de raison, parfois exigeant, jamais tiède | Une vertu plus difficile que la justice (Thomas, II-II q. 141 a. 8)[30] |
| Être tempérant, c'est mépriser le corps et le plaisir | Vieille erreur manichéenne ; blesse la doctrine de la Création | « Tout ce que Dieu a créé est bon, rien n'est à rejeter » (1 Tm 4, 4)[31] |
| Tenir ses passions par la seule volonté (stoïcisme) | La perfection n'est pas de supprimer les passions mais de les ordonner | Les passions « ni bonnes ni mauvaises », à régler par la raison (CEC § 1767-1770)[32] |
| La tempérance ne concerne que le boire et le manger | Confond la racine (table) avec l'arbre (toute une famille de vertus) | Vertu cardinale sous laquelle se regroupent sobriété, chasteté, douceur, humilité (CEC § 1805)[33] |
| C'est pour les moines, pas pour le chrétien ordinaire | La grâce qui « apprend » la tempérance est offerte à tous | « Vivre… de manière raisonnable » obligation de tout baptisé (Tt 2, 11-12)[34] |
| Les gros excès évités, elle ne me regarde plus | La tempérance gouverne l'usage ordinaire, pas seulement les catastrophes | « Procurer l'équilibre dans l'usage des biens créés » (CEC § 1809)[35] |
| Plus on se prive, plus on est vertueux | Le rigorisme est un vice, non un excès de vertu | L'insensibilité est un péché par défaut (Thomas, II-II q. 142 a. 1)[36] |
| La mesure se fixe selon le ressenti de chacun | Dissout la vertu en humeur ; nie la mesure objective | La tempérance suit la droite raison, jugée par la prudence (CEC § 1809)[37] |
| On peut être tempérant sans la grâce | La tempérance naturelle est réelle mais fragile et inachevée | Vertus « purifiées et élevées par la grâce » (CEC § 1810) et fruit de l'Esprit[38] |
Tempérance, sobriété, abstinence, continence : ne pas confondre
Beaucoup d'erreurs viennent simplement d'un vocabulaire flou, où l'on prend la partie pour le tout. Quelques distinctions classiques suffisent à dissiper la brume. La tempérance est la vertu cardinale générale : la juste mesure de tous les plaisirs. La sobriété en est la partie qui règle la boisson ; l'abstinence, celle qui règle la nourriture. La chasteté est la partie qui ordonne la sexualité selon son état de vie ; la continence désigne plus précisément la fermeté de la volonté qui résiste aux désirs déréglés (on est continent quand on lutte et l'emporte, tempérant quand le désir lui-même est apaisé et ordonné). La douceur modère la colère, l'humilité le désir désordonné de sa propre grandeur, la modestie la tenue extérieure.
Ces mots ne sont donc pas synonymes : ils nomment des applications de la même vertu à des matières différentes. Confondre la tempérance avec l'une de ses parties — la réduire à la sobriété, ou à la chasteté, ou à l'abstinence alimentaire — c'est précisément l'erreur d'étendue déjà rencontrée. Le détail de cette famille de vertus, avec ses moyens propres, est développé dans Comment grandir dans la tempérance.
Rendre à la tempérance sa vraie beauté
Une fois les contrefaçons écartées, la vertu apparaît dans sa lumière. La tempérance n'est pas la plus haute des vertus — saint Thomas reconnaît honnêtement que la prudence, les vertus théologales, la justice et la force la dépassent, car elles servent davantage le bien commun, tandis que la tempérance « modère seulement les convoitises et les plaisirs individuels »[39]. Mais elle garde une bienséance propre, un éclat discret : c'est elle qui rend l'homme présentable, accordé, libre devant les biens au lieu d'en être l'esclave. Elle est, selon le mot de saint Ambroise repris par Thomas, la vertu qui « recherche le plus le souci de l'honneur et la considération de la bienséance »[40].
Surtout, elle est une forme de l'amour. C'est la définition la plus profonde, donnée par saint Augustin et reprise par le Catéchisme : aimer Dieu, c'est « Lui conserver un amour entier — par la tempérance — que nul malheur ne peut ébranler »[41]. La tempérance, en ce sens, est l'amour qui se garde intact, qui ne se laisse pas miette par miette dévorer par mille petits attachements jusqu'à n'avoir plus rien à donner. L'intempérant se disperse et finit vide ; le tempérant se rassemble et reste disponible — pour aimer, pour donner, pour Dieu.
C'est aussi une liberté. Le royaume de Dieu, rappelle saint Paul, « ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint »[42]. Le tempérant a cessé d'être gouverné par sa table, son verre, son écran ou son humeur : il en use, mais ils ne le tiennent plus. Voilà la promesse, à l'opposé exact de la grisaille qu'on prête à la tempérance : non pas moins de vie, mais une vie enfin libre, goûteuse et donnée — « l'équilibre dans l'usage des biens créés »[43], pour que tout serve, et que rien n'asservisse.
« La tempérance modère l'attrait des plaisirs sensibles et procure l'équilibre dans l'usage des biens créés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1838[44]
Pour aller plus loin
- Que disent les saints sur la tempérance — le florilège : la voix des Pères, des docteurs et des mystiques sur la juste mesure.
- Comment grandir dans la tempérance — le guide pratique : nature, parties (sobriété, abstinence, chasteté, continence, douceur, humilité), moyens concrets et fruits.
- Les erreurs fréquentes concernant la chasteté — la partie de la tempérance qui ordonne la sexualité, et ses propres contresens.
- Les erreurs fréquentes concernant la douceur — la partie de la tempérance qui modère la colère.
- Comment grandir dans la prudence — la vertu qui juge, dans chaque cas, où se trouve la juste mesure.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 1805 : « Quatre vertus jouent un rôle charnière. Pour cette raison on les appelle "cardinales" ; toutes les autres se regroupent autour d'elles. Ce sont : la prudence, la justice, la force et la tempérance. » Citant Sagesse 8, 7 : « Aime-t-on la rectitude ? Les vertus sont les fruits de ses travaux, car elle enseigne tempérance et prudence, justice et courage. »
1 33Catéchisme de l'Église catholique, § 1809 : « La tempérance est la vertu morale qui modère l'attrait des plaisirs et procure l'équilibre dans l'usage des biens créés. Elle assure la maîtrise de la volonté sur les instincts et maintient les désirs dans les limites de l'honnêteté. La personne tempérante oriente vers le bien ses appétits sensibles, garde une saine discrétion et "ne se laisse pas entraîner pour suivre les passions de son cœur" (Si 5, 2 ; cf. 37, 27-31). » Le § cite aussi Si 18, 30 et Tt 2, 12.
2 18 24 25 35 37 43Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 142, a. 1 (« L'insensibilité est-elle un péché ? ») : « La nature a joint le plaisir aux activités nécessaires à la vie de l'homme. […] Si quelqu'un fuyait la jouissance au point de négliger ce qui est nécessaire à la conservation de la nature, il commettrait un péché […] : c'est en cela que consiste le vice d'insensibilité. » Thomas ajoute qu'il est « parfois louable ou même nécessaire de s'abstenir, en vue d'une certaine fin » (santé, accomplissement d'une tâche, pénitence, contemplation), mais que cela « n'appartient pas au vice d'insensibilité, car tout cela est conforme à la droite raison ».
3 20 21 22 36Saint Augustin, De moribus ecclesiae catholicae (Les mœurs de l'Église catholique), I, 25, 46 (PL 32, 1330-1331), cité au Catéchisme § 1809 : « Bien vivre n'est autre chose qu'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son agir. On Lui conserve un amour entier (par la tempérance) que nul malheur ne peut ébranler (ce qui relève de la force), qui n'obéit qu'à Lui seul (et ceci est la justice), qui veille pour discerner toutes choses (et ceci est la prudence). » Augustin définit ainsi les quatre vertus cardinales comme autant de formes de l'amour de Dieu.
4 7 41Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I-II, q. 72, a. 8, corps (« L'excès et le défaut diversifient-ils l'espèce des péchés ? ») : « Le motif de l'intempérance est l'amour des plaisirs du corps, celui de l'insensibilité est la haine de ces plaisirs. C'est pourquoi des péchés de cette sorte ne sont pas seulement différents quant à l'espèce, ils sont en outre contraires les uns aux autres. »
5Lettre aux Galates 5, 22-23, traduction liturgique officielle (AELF) : « Mais voici le fruit de l'Esprit : amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, fidélité, douceur et maîtrise de soi. En ces domaines, la Loi n'intervient pas. » La « maîtrise de soi » (grec enkrateia) y figure dans la même énumération que la joie et la paix.
6 27 29Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 141, a. 8 : la tempérance n'est pas la plus grande des vertus, car « la justice et la force contribuent davantage au bien de la multitude que la tempérance […] tandis que la tempérance modère seulement les convoitises et les plaisirs individuels […] et la prudence et les vertus théologales sont encore plus importantes ». Thomas reconnaît cependant qu'« il est plus difficile de refréner les convoitises et les plaisirs du toucher que de rectifier les actions extérieures », et rapporte le mot de saint Ambroise : « C'est la tempérance qui regarde et recherche le plus le souci de l'honneur et la considération de la bienséance. »
8 17 30 39 40Première lettre à Timothée 4, 3-5, traduction liturgique officielle (AELF) : Paul vise ceux qui « empêchent les gens de se marier » et « disent de s'abstenir d'aliments, créés pourtant par Dieu pour être consommés dans l'action de grâce », puis affirme : « Or tout ce que Dieu a créé est bon, et rien n'est à rejeter si on le prend dans l'action de grâce, car alors, cela est sanctifié par la parole de Dieu et la prière. »
9 10 31Catéchisme de l'Église catholique, § 1767 : « En elles-mêmes, les passions ne sont ni bonnes ni mauvaises. Elles ne reçoivent de qualification morale que dans la mesure où elles relèvent effectivement de la raison et de la volonté. » Cf. § 1768 : « Les émotions et sentiments peuvent être assumés dans les vertus, ou pervertis dans les vices. »
11 32Catéchisme de l'Église catholique, § 1770 : « La perfection morale est que l'homme ne soit pas mû au bien par sa volonté seulement, mais aussi par son appétit sensible, selon cette parole du Psaume : "Mon cœur et ma chair crient de joie vers le Dieu vivant" (Ps 84, 3). »
12Catéchisme de l'Église catholique, § 2341 : « La vertu de chasteté est placée sous la mouvance de la vertu cardinale de tempérance, qui vise à imprégner de raison les passions et les appétits de la sensibilité humaine. » Cf. § 2342 : « La maîtrise de soi est une œuvre de longue haleine. »
13Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 141, a. 4, corps : la tempérance porte proprement sur les plaisirs du toucher — nourriture, boisson, plaisirs sexuels — car ce sont les plaisirs qui résultent des opérations les plus naturelles (conserver l'individu par le manger et le boire, conserver l'espèce par l'union des sexes).
14Catéchisme de l'Église catholique, § 2290 : « La vertu de tempérance dispose à éviter toutes les sortes d'excès, l'abus de la table, de l'alcool, du tabac et des médicaments. »
15Lettre à Tite 2, 11-12, traduction liturgique officielle (AELF) : « Car la grâce de Dieu s'est manifestée pour le salut de tous les hommes. Elle nous apprend à renoncer à l'impiété et aux convoitises de ce monde, et à vivre dans le temps présent de manière raisonnable, avec justice et piété. » « De manière raisonnable » traduit le grec sōphronōs (avec tempérance, maîtrise de soi).
16 34Deuxième lettre de saint Pierre 1, 5-7, traduction liturgique officielle (AELF) : « Apportez à votre foi la vertu, à la vertu la connaissance de Dieu, à la connaissance de Dieu la maîtrise de soi, à la maîtrise de soi la persévérance, à la persévérance la piété, à la piété la fraternité, à la fraternité l'amour. »
19Lettre aux Colossiens 2, 20-23, traduction liturgique officielle (AELF). Paul critique les prescriptions du type « Ne prends pas ceci, ne goûte pas cela, ne touche pas cela » (v. 21), et conclut (v. 23) : « Ces choses ont des airs de sagesse, de religion personnelle, d'humilité et de rigueur pour le corps, mais ne sont d'aucune valeur pour maîtriser la chair. »
23Catéchisme de l'Église catholique, § 1810 (suite immédiate de la section sur les vertus cardinales) : « Les vertus humaines acquises par l'éducation, par des actes délibérés et par une persévérance toujours reprise dans l'effort, sont purifiées et élevées par la grâce divine. Avec l'aide de Dieu, elles forgent le caractère et donnent aisance dans la pratique du bien. »
26 38Première lettre aux Corinthiens 9, 24-27, traduction liturgique officielle (AELF) : « Tous les athlètes à l'entraînement s'imposent une discipline sévère ; ils le font pour recevoir une couronne de laurier qui va se faner, et nous, pour une couronne qui ne se fane pas. […] Je traite durement mon corps, j'en fais mon esclave, pour éviter qu'après avoir proclamé l'Évangile à d'autres, je sois moi-même disqualifié. »
28Lettre aux Romains 14, 17, traduction liturgique officielle (AELF) : « En effet, le royaume de Dieu ne consiste pas en des questions de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l'Esprit Saint. »
42Catéchisme de l'Église catholique, § 1838 (« En bref ») : « La tempérance modère l'attrait des plaisirs sensibles et procure l'équilibre dans l'usage des biens créés. »
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