Grandir dans la prudence n'est pas devenir méfiant, calculateur ou timoré : c'est laisser croître en soi la vertu par laquelle la raison, éclairée par la foi, sait discerner en chaque situation concrète où est le vrai bien — et choisir le bon moyen de l'accomplir. La prudence chrétienne n'est ni la ruse qui se protège, ni la peur qui n'ose rien : elle est l'art de bien agir, l'intelligence du réel mise au service de la charité.
C'est la première des quatre vertus cardinales, et la plus mal comprise. Le langage courant a presque tout perdu de son sens : on appelle aujourd'hui « prudent » celui qui ne prend pas de risque, qui temporise, qui se tait. Or la tradition la tient pour la vertu maîtresse, celle qui conduit toutes les autres comme un cocher conduit son attelage — auriga virtutum[1]. Sans elle, le courage devient témérité, la générosité gaspillage, le zèle aveuglement. Saint Thomas d'Aquin lui consacre dix questions entières de la Somme théologique[2], et le Catéchisme la définit d'un mot précis : « la droite règle de l'action »[3].
Cet article est consacré au chemin pratique : comment la prudence grandit, par quels moyens, en évitant quels pièges — l'imprudence d'un côté, la fausse « prudence de la chair » de l'autre. Pour les trois autres vertus cardinales, voir Comment grandir dans la justice, Comment grandir dans la tempérance et Comment grandir dans la force ; pour la garde du cœur qui veille sur les pensées, Comment grandir dans la vigilance spirituelle ; pour l'art de se laisser conseiller, Comment grandir dans la direction spirituelle.
Pourquoi chercher à grandir dans la prudence ?
Le cocher des vertus
La prudence n'est pas une vertu parmi d'autres : elle est celle qui dirige toutes les autres. Une vertu morale incline au bien — la justice à rendre son dû, la force à affronter le danger, la tempérance à modérer les plaisirs — mais aucune ne dit, par elle-même, ce qu'il faut faire ici, maintenant, dans cette situation précise. C'est le rôle de la prudence : appliquer le bien général au cas concret, trouver le juste milieu où chaque vertu se tient.
« Elle est dite auriga virtutum : elle conduit les autres vertus en leur indiquant règle et mesure. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1806[4] (auriga virtutum : le « cocher des vertus »)
L'image est exacte. Le cocher ne tire pas le char — ce sont les chevaux qui tirent —, mais sans lui les chevaux s'emballent ou versent. De même, c'est la force qui affronte, la justice qui donne, la tempérance qui retient ; mais c'est la prudence qui leur indique quand, comment, jusqu'où. Une force sans prudence se jette dans la témérité ; une justice sans prudence devient rigorisme ; une libéralité sans prudence se ruine. Voilà pourquoi saint Thomas, après Aristote, range la prudence en tête : elle est la condition de toutes les autres, car « il ne peut y avoir de vertu morale sans prudence »[5].
« L'homme avisé surveille ses pas »
La prudence ne plane pas dans les principes : elle se penche sur l'action concrète, celle qui se décide au ras du sol. C'est tout le sens de la parole des Proverbes que le Catéchisme retient pour la définir :
« L'homme avisé surveille ses pas. » — Livre des Proverbes 14, 15, selon la formule retenue au CEC § 1806[6]
Le naïf, dit le même verset, « croit tout ce qu'on lui dit » ; le prudent regarde où il met le pied. Non par défiance maladive, mais parce qu'il sait que la vie morale ne se joue pas dans les belles intentions générales mais dans la suite des décisions particulières. On ne « fait pas le bien » en bloc : on le fait pas à pas, choix après choix. La prudence est précisément la vertu de ce pas à poser : elle reçoit le bien que la conscience montre et invente le chemin concret pour l'atteindre. « Soyez sages et sobres en vue de la prière », dit saint Pierre (1 P 4, 7), selon la formule retenue au CEC § 1806[7] : même la vie de prière demande cette intelligence pratique du moment et de la mesure.
Sans prudence, le zèle même devient aveugle
La raison la plus pressante de cultiver la prudence est qu'aucune ferveur ne supplée à son absence. On peut être généreux et tout gâcher par maladresse, courageux et se perdre par imprudence, pieux et faire le malheur autour de soi par manque de jugement. Le bien mal fait reste un mal. L'histoire de l'Église — et celle de chaque âme — est pleine de zèles sincères qui ont blessé faute de prudence : des corrections faites au mauvais moment, des vérités jetées sans charité, des sacrifices imposés sans mesure.
Saint Bernard, au sermon 49 sur le Cantique, donne à la discrétion — autre nom de la prudence spirituelle — ce rôle exact : elle « est donc moins une vertu que le guide et la règle des vertus, la modératrice des affections et la maîtresse des mœurs » ; « Otez la discrétion, et la vertu devient vice »[8]. L'enjeu n'est donc pas mince : grandir dans la prudence, c'est apprendre à ce que tout le reste de notre vie spirituelle ne se retourne pas contre le bien qu'elle vise.
Comprendre ce qu'on cherche à acquérir
Avant les moyens, une mise au point décisive : beaucoup ne cherchent pas à grandir dans la prudence parce qu'ils en ont une image fausse — soit ils la confondent avec la timidité, soit ils la prennent pour de l'habileté à se tirer d'affaire. La vertu de prudence est tout autre chose, et la définir exactement est déjà la moitié du chemin.
La prudence n'est pas la prudasserie
Le mot a vieilli en mal. Dans l'usage courant, « être prudent », c'est ne pas se mouiller, éviter le risque, garder ses distances. Cette « prudence » des assurances et de la peur n'a presque rien à voir avec la vertu. La vertu de prudence n'est pas faite pour empêcher d'agir, mais pour faire agir bien ; elle ne dit pas d'abord « attention, ne fais rien », mais « voici précisément ce qu'il faut faire ». Elle est positive, créatrice, audacieuse quand il le faut : c'est elle qui a fait oser les saints. Une prudence qui ne conduirait jamais qu'à s'abstenir serait suspecte ; elle ressemblerait à l'enfouissement du talent que l'Évangile condamne (Mt 25, 25). Le prudent n'est pas le tiède : c'est l'homme qui agit juste, et qui ose ce que le bien réclame.
La définition de saint Thomas : « la droite règle de l'action »
Saint Thomas reprend d'Aristote une formule d'une grande précision : la prudence est recta ratio agibilium, la droite règle des choses à faire[9]. Chaque mot porte.
« La prudence est la droite règle de l'action. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 47, a. 2, cité au Catéchisme § 1806[10]
Elle est une règle : elle mesure, elle ordonne, elle ajuste. Elle est droite : elle ne se contente pas d'être habile, elle vise le vrai bien. Et elle porte sur l'agir (agibilia) — non sur ce qu'on fabrique (l'art, qui est recta ratio factibilium, la droite règle des choses à faire au sens de produire), mais sur la conduite libre, l'action morale. On peut être un excellent artiste et un homme imprudent ; on peut bien faire une chose et mal conduire sa vie. La prudence ne perfectionne pas l'ouvrage : elle perfectionne l'agent, celui qui agit.
Une vertu à la charnière de l'intelligence et du cœur
La prudence a une nature singulière qui explique sa place. Elle est à la fois intellectuelle par son siège et morale par sa matière[11]. Intellectuelle, car elle réside dans la raison pratique : elle connaît, délibère, juge. Morale, car elle ne porte pas sur des vérités abstraites mais sur l'action bonne, et qu'elle suppose un cœur droit. C'est ici que saint Thomas dit une chose capitale : la prudence ne peut exister sans les vertus morales, et les vertus morales ne peuvent exister sans la prudence[12].
Pourquoi ? Parce que la prudence choisit les moyens, mais c'est la rectitude de la volonté qui fixe la fin. Un homme dont le cœur est tordu par l'avarice ou l'orgueil verra toujours juste pour ce qui sert sa passion, et faux pour le reste : sa « prudence » n'est qu'une habileté au service d'une mauvaise fin. La vraie prudence suppose donc qu'on aime déjà le bien : elle est l'intelligence d'un cœur droit. C'est pourquoi saint Augustin pouvait la définir comme une forme de l'amour :
« La prudence, c'est l'amour qui discerne avec sagacité ce qui l'aide de ce qui l'entrave [dans sa marche vers Dieu]. » — Saint Augustin, Les Mœurs de l'Église catholique, I, 15, 25[13]
Les trois actes : délibérer, juger, commander
Pour grandir dans la prudence, il faut savoir où elle peut défaillir. Or toute décision prudente se déroule en trois temps, et chacun peut rater. Saint Thomas les distingue avec une netteté lumineuse[14].
Le premier acte est de prendre conseil (consiliari) : examiner la situation, peser les possibilités, chercher les bons moyens. C'est la phase de la délibération, où l'on ne tranche pas encore.
Le deuxième est de juger (judicare) : entre les voies envisagées, discerner laquelle est la meilleure ici et maintenant.
Le troisième, et le principal, est de commander (praecipere) : passer à l'acte, appliquer effectivement ce qu'on a délibéré et jugé. Saint Thomas insiste : c'est ce dernier acte qui définit la prudence, car « la raison pratique […] a pour acte de commander », et c'est là qu'elle touche son but[15]. Un homme qui délibère bien et juge bien mais n'exécute jamais n'est pas prudent : il est velléitaire.
| Acte de la prudence | Ce qu'il fait | Défaut correspondant |
|---|---|---|
| Délibérer (prendre conseil) | Examiner, peser, chercher les moyens | La précipitation : agir sans délibérer |
| Juger | Discerner la meilleure voie | L'irréflexion : juger à la légère |
| Commander (acte principal) | Passer à l'acte, exécuter | L'inconstance : ne pas tenir la décision |
Lecture du tableau : la prudence n'est pleine que si les trois actes le sont. On peut être imprudent pour avoir sauté la délibération, bâclé le jugement, ou renoncé à l'exécution. Grandir dans la prudence, c'est soigner les trois.
Les parties de la prudence : l'anatomie d'une décision juste
Saint Thomas pousse l'analyse plus loin : il décompose la prudence en huit parties intégrantes, comme les murs, le toit et les fondations sont les parties d'une maison[16]. Cette anatomie n'est pas un luxe d'école : elle indique très concrètement les qualités à développer pour mûrir en prudence. Cinq regardent la connaissance du réel ; trois commandent l'action vers l'avenir.
Les cinq qui regardent le réel
Pour bien agir, il faut d'abord bien voir. Cela suppose cinq dispositions :
- La mémoire (memoria) : la prudence se nourrit de l'expérience, et l'expérience est faite de souvenirs. Celui qui n'apprend rien de son passé recommence toujours les mêmes fautes. « L'expérience naît de la mémoire », note saint Thomas[17].
- L'intelligence (intellectus) : la juste appréhension de la situation présente, le coup d'œil qui saisit ce dont il s'agit réellement, sans se tromper sur les faits.
- La docilité (docilitas) : la disposition à se laisser instruire par ceux qui savent. Nul n'est prudent seul ; le prudent interroge, écoute, accepte d'apprendre des anciens et des sages.
- La sagacité (solertia, eustochia) : la promptitude à trouver le bon moyen, parfois sans le temps de longuement délibérer — la vivacité de jugement dans l'urgence.
- La raison (ratio) : la capacité de raisonner, de comparer, de conclure, qui applique les principes universels au cas singulier.
Les trois qui commandent l'avenir
Une fois le réel bien vu, il faut diriger l'action vers sa fin. Trois parties y pourvoient, et la première est si centrale que le mot latin de prudence en dérive (pro-videntia, « voir en avant ») :
- La prévoyance (providentia) : ordonner l'action présente à la fin future, voir d'avance où l'on va. C'est la partie la plus propre à la prudence — prudentia est presque synonyme de providentia[18].
- La circonspection (circumspectio) : peser les circonstances concrètes qui peuvent changer la bonté d'un acte. Un même geste, bon ici, peut être mauvais là ; le circonspect regarde autour.
- La précaution (cautio) : prévoir les obstacles et les maux mêlés au bien, pour éviter le piège. Dans un monde où « le mal est mêlé au bien », agir bien suppose de se garder du mal qui se cache dans le bien apparent[19].
| Partie de la prudence | Latin | Ce qu'elle développe |
|---|---|---|
| Mémoire | memoria | Apprendre de l'expérience passée |
| Intelligence | intellectus | Bien saisir la situation présente |
| Docilité | docilitas | Se laisser instruire par les sages |
| Sagacité | solertia | Trouver vite le bon moyen |
| Raison | ratio | Raisonner, comparer, conclure |
| Prévoyance | providentia | Ordonner l'acte à sa fin future |
| Circonspection | circumspectio | Peser les circonstances |
| Précaution | cautio | Éviter les obstacles et les pièges |
Lecture du tableau : ces huit parties sont autant de chantiers concrets. On grandit dans la prudence non par un vague effort général, mais en travaillant l'une après l'autre ces dispositions — surtout la docilité et la prévoyance, les plus négligées.
Les deux manières de manquer la prudence
Comme toute vertu, la prudence se tient au sommet entre deux abîmes. Par défaut, on tombe dans l'imprudence ; mais par dévoiement, on tombe dans une fausse prudence qui n'a de la vertu que le nom. Connaître les deux protège la croissance, car on peut manquer la prudence en tombant d'un côté comme de l'autre.
Par défaut : l'imprudence
Le premier groupe de défauts est l'imprudence proprement dite : le manque de jugement dans l'action. Saint Thomas en distingue plusieurs espèces, qui correspondent exactement aux trois actes de la prudence qu'elles ruinent[20].
La précipitation (praecipitatio) ruine la délibération : c'est l'homme emporté par l'impulsion de sa volonté ou d'une passion, qui « se jette » dans l'action sans avoir pris le temps d'examiner. Le mot dit l'image : on tombe d'un précipice. Toute décision prise sous le coup de la colère, de la peur ou de l'enthousiasme, sans recul, est une précipitation.
L'irréflexion (inconsideratio) ruine le jugement : c'est négliger de peser ce qu'il faudrait considérer, juger à la légère, décider sans regarder vraiment.
L'inconstance (inconstantia) ruine le commandement : c'est abandonner, au moment d'agir, la bonne résolution déjà prise — par légèreté, par lassitude, par cession à une passion. On avait bien jugé ; on ne tient pas.
À ces trois s'ajoute la négligence, racine commune qui relâche l'attention requise par l'action bonne[21]. Toutes ces formes d'imprudence ont une même origine profonde : la précipitation du désir qui ne veut pas attendre que la raison ait fait son œuvre.
Par dévoiement : la fausse prudence
L'erreur opposée est plus subtile, car elle prend le masque de la vertu. Il existe une intelligence pratique très aiguë, très efficace, qui n'est pourtant pas la prudence, parce qu'elle est ordonnée à une mauvaise fin. Saint Thomas la nomme « fausse prudence » et en distingue plusieurs formes[22].
La plus radicale est la prudence de la chair (prudentia carnis) : mettre toute son intelligence au service des biens charnels ou terrestres comme s'ils étaient la fin dernière. Saint Paul la condamne sans appel :
« La chair tend vers la mort, mais l'Esprit tend vers la vie et la paix. Car la tendance de la chair est ennemie de Dieu […] » — Lettre aux Romains 8, 6-7[23]
Cette « prudence » n'est pas un manque d'intelligence : c'est une intelligence détournée. L'homme rusé pour son intérêt, habile à se procurer plaisir, argent ou pouvoir, peut être un fin calculateur ; il n'en est pas plus prudent au sens vrai, car il est sot sur l'essentiel — il a tout misé sur ce qui passe.
De cette racine sortent trois autres contrefaçons : l'astuce ou ruse (astutia), qui choisit des moyens trompeurs, « feints et apparents », pour atteindre ses fins ; le dol (dolus), qui exécute cette ruse par la parole mensongère ; la fraude (fraus), qui l'exécute par des actes trompeurs[24]. Toutes naissent ordinairement de la convoitise, qui pousse à employer le mensonge pour obtenir ce qu'on désire.
Enfin, il y a la fausse prudence du souci excessif des choses temporelles : non l'usage prudent des biens, mais l'inquiétude dévorante du lendemain, que le Christ a expressément condamnée. « Ne vous souciez pas, pour votre vie […] ; à chaque jour suffit sa peine » (Mt 6, 25.34)[25]. Le chrétien doit prévoir avec mesure, mais sans cette anxiété qui fait du temporel une idole. Pour la juste remise de l'avenir entre les mains de Dieu, voir Comment grandir dans l'abandon à Dieu.
La « prudence humaine » qui étouffe les œuvres de Dieu
Cette fausse prudence a un visage spirituel particulièrement insidieux : celui de l'homme religieux qui, par calcul, par peur du qu'en-dira-t-on ou par lâcheté déguisée en sagesse, refuse de servir une œuvre de Dieu. Dans la spiritualité de la Divine Volonté, Jésus en fait à Luisa Piccarreta une plainte brûlante :
« À cause de la prudence humaine. Ah ! combien d'œuvres divines ont connu l'échec auprès des créatures à cause de la prudence humaine ! Comme des paresseux, ils ont fini par se retirer des œuvres les plus saintes. » — Le Livre du Ciel, tome 24, 23 août 1928[26]
La « prudence humaine » est ici l'exact contraire de la vertu : elle se croit sage et elle est aveugle, elle se croit mesurée et elle étouffe le bien, elle calcule des risques terrestres et perd l'essentiel. Le discernement chrétien doit donc apprendre à reconnaître cette ruse : tout ce qui s'appelle « prudence » n'est pas prudent, et il existe une fausse sagesse qui n'est, devant Dieu, qu'une démission.
Le juste milieu : un jugement droit au service du bien
Entre ces deux bords, la vertu se tient dans un équilibre : un jugement droit ordonné au vrai bien. Elle est ferme, car elle ne se précipite ni ne renonce ; elle est droite, car elle ne ruse ni ne calcule pour de mauvaises fins. Elle n'est ni l'étourderie de l'imprudent, ni la rouerie du rusé, mais l'intelligence d'un cœur droit qui voit le réel et agit bien.
| Imprudence | Prudence (le juste milieu) | Fausse prudence | |
|---|---|---|---|
| Erreur | Par défaut : on agit sans juger | Juger droit et agir | Par dévoiement : on juge fin pour le mal |
| Devant la décision | Précipitation, irréflexion, inconstance | Délibérer, juger, commander | Ruse, astuce, calcul charnel |
| Fin visée | Aucune fin bien pesée | Le vrai bien, ordonné à Dieu | Un bien apparent (plaisir, intérêt) |
| Fruit | Fautes, gâchis, regrets | Action juste, paix, fécondité | Réussite vaine, âme aveuglée |
Lecture du tableau : la prudence n'est pas un point fragile entre deux dangers, mais une plénitude qui tient ensemble une vraie intelligence du réel et une vraie droiture du cœur. On grandit dans la prudence en s'éloignant des deux bords à la fois.
Les moyens concrets pour grandir dans la prudence
Voici le cœur pratique de cet article. Les maîtres spirituels n'ont pas seulement loué la prudence : ils ont indiqué des moyens précis, répétables, à la portée de chacun. On peut les regrouper en quelques grands chantiers, qui reprennent les huit parties de la vertu.
Demander le don de Conseil
Premier moyen, et le plus haut : la prudence ne s'acquiert pas seulement par effort, elle se reçoit. À la prudence vertu, l'Esprit Saint ajoute le don de Conseil, qui la perfectionne en rendant l'âme docile à ses motions. Le Catéchisme range le conseil parmi les sept dons qui « complètent et mènent à leur perfection les vertus »[27], et saint Thomas montre qu'il répond précisément à la prudence[28]. Là où la prudence humaine délibère péniblement, le don de Conseil fait juger avec une justesse presque connaturelle, sous l'inspiration de l'Esprit. Le réflexe du chrétien, devant une décision, n'est donc pas seulement de réfléchir, mais de prier l'Esprit Saint : « Esprit de conseil, montre-moi ce que je dois faire. » La prudence parfaite se demande à genoux avant de se conquérir.
Délibérer avant d'agir, ne pas se précipiter
Contre la précipitation, le moyen est simple et exigeant : prendre le temps de délibérer. Ne pas décider sous le coup de la passion ; laisser passer l'émotion avant de trancher ce qui peut attendre ; se défier des décisions prises dans la colère, la peur ou l'enthousiasme. Bien des maîtres spirituels recommandent de ne jamais répondre ni agir « à chaud » sur les choses graves. Saint Ignace de Loyola en a fait une règle formelle du discernement : en temps de désolation — quand l'âme est troublée —, ne jamais opérer de changement, mais demeurer ferme dans les résolutions prises auparavant[29] : une âme agitée juge mal, comme un œil troublé voit flou. Le délai — quand il est possible — n'est pas de l'indécision : c'est l'espace où la raison reprend la main sur la passion.
Se laisser instruire : la docilité et le conseil des sages
La partie la plus négligée de la prudence est la docilité. L'homme veut décider seul ; le prudent demande conseil. Saint Thomas en fait une condition de la vertu, car « en matière d'action, les circonstances sont infiniment variées, et nul homme ne peut les considérer toutes suffisamment » : il faut donc « recourir aux conseils des autres, surtout des sages »[30]. L'Écriture le répète :
« Que le sage écoute, il progressera encore […]. Sans concertation, le projet avorte ; un conseil élargi lui donne consistance. » — Livre des Proverbes 1, 5 ; 15, 22[31]
C'est ici que la prudence rejoint l'accompagnement spirituel : se choisir un guide, lui ouvrir sa conscience, accepter d'être repris, c'est l'un des plus sûrs moyens de grandir en jugement droit — surtout pour les décisions de vocation et de combat intérieur. Voir Comment grandir dans la direction spirituelle. La défiance de tout conseil est presque toujours un signe d'orgueil, et l'orgueil aveugle.
Apprendre de l'expérience et examiner sa conduite
La prudence se nourrit de mémoire. On grandit en jugement en tirant les leçons de ses fautes passées au lieu de les répéter. L'examen de conscience quotidien est, à cet égard, une école de prudence autant que de pénitence : il apprend à voir, après coup, où l'on a manqué de discernement, et prépare ainsi un meilleur jugement pour demain. L'homme prudent capitalise son expérience ; il observe aussi celle des autres, des saints, de l'histoire, pour ne pas tout payer de ses propres erreurs. « La sagesse, c'est d'avoir appris » : aucune prudence ne tombe du ciel toute faite ; elle se construit, jour après jour, sur le réel observé et médité.
Prévoir, peser les circonstances, prendre ses précautions
Contre la légèreté, il faut développer la prévoyance, la circonspection et la précaution : avant d'agir, regarder où mène l'action (sa fin), regarder autour (les circonstances : qui, quoi, où, quand, comment, pourquoi), et regarder les obstacles (ce qui peut faire échouer le bien). Cela ne veut pas dire tout calculer anxieusement — ce serait retomber dans le souci excessif —, mais poser sur chaque décision importante les bonnes questions, dans la paix. La vraie prévoyance chrétienne se distingue de l'inquiétude par sa sérénité : elle prévoit en remettant à Dieu ce qui le dépasse.
S'enraciner dans la prière et la grâce
Enfin, la prudence se nourrit aux sources de la grâce. La prudence vertu acquise par l'effort humain est réelle, mais limitée ; la prudence infuse, donnée avec la charité, voit plus loin, car elle juge à la lumière de la fin dernière[32]. C'est pourquoi la prière, les sacrements et la vie de grâce ne sont pas étrangers à la prudence : ils purifient le regard et redressent le cœur, sans quoi le jugement reste faussé par les passions. Une âme en état de grâce, attentive à l'Esprit, juge mieux qu'un esprit brillant esclave de ses désirs. La sainteté est, en définitive, la plus haute prudence : les saints ont presque toujours « bien vu » là où les habiles se trompaient.
« Prudents comme les serpents, candides comme les colombes »
Le Christ a résumé d'une image inoubliable l'équilibre de la prudence chrétienne, en envoyant ses disciples au milieu des dangers :
« Voici que je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents et candides comme les colombes. » — Évangile selon saint Matthieu 10, 16[33]
La parole tient ensemble ce que nous séparons toujours. Le serpent, dans la Bible, est l'animal avisé, attentif, qui sait éviter le coup : le chrétien doit avoir cette intelligence du danger, ne pas être naïf, savoir se garder. Mais la colombe est sans fiel : cette prudence ne doit jamais virer en ruse, en méfiance, en duplicité. Prudence sans astuce, vigilance sans malice : voilà le point exact de la vertu. Trop de colombe sans serpent, c'est la naïveté qui se fait dévorer ; trop de serpent sans colombe, c'est la rouerie qui se damne. La sainteté tient les deux.
Les fruits d'une prudence grandissante
À quoi reconnaît-on qu'on grandit réellement dans la prudence ? Non à un sentiment, mais à des fruits stables.
La rectitude de l'action et la paix du jugement
Le premier fruit est tout simple : on agit mieux. Les décisions sont plus justes, les fautes de jugement moins fréquentes, les regrets moins nombreux. Et avec la justesse vient la paix : l'imprudent vit dans l'agitation des choix mal pesés, des reprises, des dégâts à réparer ; le prudent avance d'un pas plus assuré, parce qu'il a appris à voir avant d'agir. Cette paix n'est pas l'immobilité : c'est l'assurance de qui sait où il met les pieds.
La liberté intérieure
Deuxième fruit : une vraie liberté. L'imprudent est le jouet de ses impulsions et des circonstances ; il réagit, il subit, il est ballotté. Le prudent, parce qu'il délibère et juge, choisit réellement : il n'est plus mené par la passion du moment ni par la pression extérieure. La prudence est ainsi la gardienne de la liberté : elle rend l'homme maître de ses actes, donc auteur de sa vie, au lieu d'en être seulement le spectateur entraîné.
Le service de toutes les autres vertus
Troisième fruit, le plus vaste : en grandissant, la prudence fait grandir tout le reste. Puisqu'elle est le cocher des vertus, son progrès profite à la justice (qui devient plus juste), à la force (qui devient plus mesurée), à la tempérance (qui trouve son point exact), à la charité elle-même (qui apprend à aimer utilement). Une charité prudente fait le bien que le prochain a vraiment besoin de recevoir, et non celui qui nous fait plaisir de donner. Ainsi la prudence, vertu humble et toute pratique, sert la plus haute des vertus. Voir Comment grandir dans la charité.
La prudence dans la Divine Volonté
La spiritualité de la Divine Volonté, transmise à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947), donne à la prudence son dernier accent en la purifiant de tout calcul humain.
Pour le lecteur non initié, disons-le en une phrase : la « Divine Volonté » désigne ici le don de vivre dans la Volonté de Dieu — ne plus avoir qu'une seule volonté avec Lui, et non plus seulement faire sa volonté en serviteur fidèle —, troisième Fiat après la Création et la Rédemption, connu par révélation privée (ce que Jésus a dit à Luisa) et non par le magistère.
On l'a vu, Jésus y dénonce avec force la « prudence humaine » qui fait échouer les plus belles œuvres de Dieu. Mais il indique aussi le chemin de la vraie prudence : non l'absence de discernement, mais une vigilance toute tournée vers la confiance et la vérité. À Luisa, il enseigne ainsi que la prudence consiste à ne pas donner prise à la défiance :
« L'âme doit être prudente afin de ne pas fournir la corde avec laquelle elle peut être attachée, cette corde étant le manque de confiance. Cela se fera en dilatant son cœur dans la confiance, tout en demeurant à l'intérieur du cercle de la Vérité, qui est la connaissance de son néant. » — Le Livre du Ciel, tome 3, 5 février 1900[34]
La prudence selon Dieu n'est donc pas méfiance mais lucidité aimante : elle se garde non du prochain ou de l'avenir, mais de ce qui pourrait l'éloigner de Dieu — la défiance, le repli sur soi, l'idole du calcul. Grandir dans la prudence, dans cette perspective, ce n'est pas devenir plus rusé : c'est laisser la Volonté divine éclairer le jugement, jusqu'à voir chaque chose comme Dieu la voit. La plus haute prudence n'est plus alors un effort de la raison, mais le regard d'un cœur qui demeure « à l'intérieur du cercle de la Vérité ».
Le Christ et les saints, modèles de prudence
On ne grandit pas dans une vertu en la fixant comme un idéal abstrait, mais en contemplant ceux qui l'ont vécue. Or la prudence a son modèle souverain dans le Christ lui-même, « sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24). Tout son agir terrestre est d'une prudence parfaite : il sait quand parler et quand se taire, quand se dérober à ceux qui veulent le saisir « parce que son heure n'était pas venue » (Jn 7, 30) et quand monter résolument à Jérusalem ; il déjoue les pièges sans jamais ruser, répondant aux Hérodiens « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 21) avec une justesse qui désarme. Sa prudence n'est jamais calcul : elle est la transparence d'une volonté toute remise au Père, agissant « à l'heure » voulue par lui.
Après lui, les saints sont les vrais prudents de l'histoire — non les plus habiles, mais ceux qui ont le mieux vu où était le bien réel. La prudence de saint Benoît dans sa Règle, la mesure de saint François de Sales dans la direction des âmes, le discernement de saint Ignace de Loyola dans ses Exercices spirituels : autant de variations d'une même vertu, l'intelligence du bien concret au service de Dieu. Prendre ces maîtres pour modèles, c'est apprendre que la sainteté n'est pas l'imprudence du zèle, mais la justesse de qui aime assez le bien pour savoir comment le faire.
Un chemin concret, jour après jour
La prudence ne grandit pas par grandes théories, mais par une fidélité menue et répétée dans les décisions quotidiennes. On peut résumer les moyens étudiés en un programme simple.
| Fréquence | Exercice de prudence | Ce qu'il travaille |
|---|---|---|
| Avant chaque décision grave | Invoquer l'Esprit : « Esprit de conseil, éclaire-moi » | Le don de Conseil |
| Dans la passion | Ne rien décider « à chaud », laisser passer le trouble | Contre la précipitation |
| Régulièrement | Demander conseil à un sage, ouvrir sa conscience à un guide | La docilité, la direction spirituelle |
| Chaque soir | Examiner sa journée : où ai-je manqué de jugement ? | La mémoire, l'expérience |
| Avant d'agir | Peser fin, circonstances et obstacles, dans la paix | Prévoyance, circonspection, précaution |
| Chaque jour | Vivre en état de grâce, prier, communier | La prudence infuse, le regard purifié |
| Toujours | Être avisé sans ruse : serpent et colombe (Mt 10, 16) | L'équilibre de la prudence chrétienne |
Lecture du tableau : aucun de ces exercices n'est spectaculaire ; c'est leur répétition fidèle qui forme peu à peu le jugement droit. On commence par un ou deux, on les tient, on ajoute ensuite.
L'essentiel est de ne pas viser la prudence en général, mais de poser, aujourd'hui, l'acte concret qui se présente : cette décision à ne pas précipiter, ce conseil à demander, cette circonstance à peser, ce calcul charnel à débusquer. Car la prudence est la vertu de l'action concrète ; et l'action concrète n'est faite que de pas particuliers. « L'homme avisé surveille ses pas » (Pr 14, 15) : c'est en surveillant chaque pas qu'on apprend, à la fin, à marcher droit.
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans la justice, Comment grandir dans la tempérance et Comment grandir dans la force — les trois autres vertus cardinales que la prudence dirige comme un cocher.
- Comment grandir dans la direction spirituelle — l'art de se laisser conseiller, cœur de la docilité, partie maîtresse de la prudence.
- Comment grandir dans la vigilance spirituelle — la garde du cœur et des pensées, sœur de la prudence dans le combat intérieur.
- Comment grandir dans l'abandon à Dieu — remettre à Dieu l'avenir, remède au souci excessif que la fausse prudence transforme en idole.
- Comment grandir dans la foi, Comment grandir dans l'espérance et Comment grandir dans la charité — les vertus théologales que la prudence sert et rend agissantes.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 1806 : « La prudence est la vertu qui dispose la raison pratique à discerner en toute circonstance notre véritable bien et à choisir les justes moyens de l'accomplir. […] C'est la prudence qui guide immédiatement le jugement de conscience. […] Elle est dite auriga virtutum : elle conduit les autres vertus en leur indiquant règle et mesure. » Le paragraphe cite Pr 14, 15 et 1 P 4, 7. Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
1 3 4Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, IIa-IIae, q. 47 à 56 : dix questions consacrées à la prudence — sa nature (q. 47), ses parties (q. 48-51), le don de Conseil (q. 52), les vices opposés par défaut (q. 53-54) et par ressemblance (q. 55), les préceptes qui la concernent (q. 56). Édition de référence : Summa Theologiae, Éditions du Cerf.
2Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 47, a. 13 et Ia-IIae, q. 58, a. 4 : « Il ne peut y avoir de vertu morale sans prudence » (virtus moralis sine prudentia esse non potest), car la vertu morale est un habitus de choix, et le choix droit suppose à la fois la rectitude de la fin (donnée par la vertu morale) et la justesse des moyens (donnée par la prudence). Les deux sont indissociables.
5Livre des Proverbes 14, 15, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le naïf croit tout ce qu'on lui dit, l'homme avisé regarde où il met les pieds. » Le Catéchisme (§ 1806) retient ce verset sous la formule adaptée « L'homme avisé surveille ses pas », reprise dans le corps de cet article pour caractériser la prudence comme attention vigilante portée sur l'action concrète.
6Première lettre de saint Pierre 4, 7, citée au Catéchisme § 1806 sous la formule « Soyez sages et sobres en vue de la prière » ; traduction liturgique officielle (AELF) : « Soyez donc raisonnables et sobres en vue de la prière » (Vulgate : Estote itaque prudentes et vigilate in orationibus). La prudence est requise jusque dans la vie de prière.
7Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153), Sermons sur le Cantique des cantiques, sermon 49, §5 (trad. Charpentier, Œuvres de saint Bernard, tome 3, d'après l'éd. Mabillon ; latin : Sermo XLIX in Cantica, PL 183, col. 1018) : la discrétion (discretio, forme spirituelle de la prudence) — en français : « La discrétion est donc moins une vertu que le guide et la règle des vertus, la modératrice des affections et la maîtresse des mœurs. Otez la discrétion, et la vertu devient vice » (latin vérifié : est ergo discretio non tam virtus quam quaedam moderatrix […] tolle hanc et virtus vitium erit). Bernard emploie ici lui-même l'image de l'auriga virtutum.
8Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 47, a. 2 (et Ia-IIae, q. 57, a. 4), reprenant Aristote, Éthique à Nicomaque, VI : la prudence est « recta ratio agibilium » — la droite règle des choses à faire (l'agir moral), distincte de l'art qui est « recta ratio factibilium », la droite règle des choses à produire. Le Catéchisme § 1806 en donne la formule française : « la droite règle de l'action ».
9 10Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 47, a. 4 : la prudence est une vertu intellectuelle par son siège (elle réside dans la raison pratique), mais elle requiert et présuppose la rectitude morale de la volonté ; elle a ainsi « quelque chose en commun avec les vertus morales », dont elle ne se sépare pas. C'est pourquoi la tradition la compte parmi les quatre vertus cardinales, charnières de toute la vie morale.
11Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 65, a. 1 : doctrine de la connexion des vertus. La prudence ne peut exister sans les vertus morales, qui rectifient l'appétit vers les fins justes ; et les vertus morales ne peuvent exister sans la prudence, qui détermine les moyens. Une « prudence » au service d'une passion mauvaise n'est donc pas la vertu de prudence, mais une habileté (astutia).
12Saint Augustin (354-430), De moribus Ecclesiae catholicae, I, 15, 25 : définissant les quatre vertus comme des formes de l'amour de Dieu, il écrit que « la prudence est l'amour qui discerne avec sagacité ce qui l'aide de ce qui l'entrave » (prudentia est amor ea quibus adiuvatur ab eis quibus impeditur sagaciter seligens). La prudence est donc enracinée dans la charité : elle est l'intelligence d'un cœur qui aime déjà le bien.
13Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 47, a. 8 : la prudence comporte trois actes successifs de la raison pratique — « prendre conseil » (consiliari, qui relève de la vertu d'eubulia), « juger » (judicare) de ce qui a été trouvé, et « commander » (praecipere), c'est-à-dire appliquer à l'action ce qui a été délibéré et jugé.
14Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 47, a. 8 : « Le principal acte de la prudence est de commander » (praecipere), car la raison pratique est ordonnée à l'action : c'est l'acte de commandement qui « s'approche le plus de la fin de la raison pratique ». Délibérer et juger ne sont que des préparatifs ; la prudence s'achève dans l'exécution.
15Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 48 et q. 49 : la prudence a huit parties intégrantes, qui doivent concourir à son acte parfait — six retenues de Macrobe, plus la mémoire (de Cicéron) et la sagacité / eustochia (d'Aristote) : mémoire (memoria), intelligence (intellectus), docilité (docilitas), sagacité (solertia), raison (ratio), prévoyance (providentia), circonspection (circumspectio), précaution (cautio).
16Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 49, a. 1 : la mémoire est partie de la prudence car « la prudence porte sur les choses contingentes de l'action, qu'on ne peut connaître par les seuls principes universels ; il y faut l'expérience du passé, et l'expérience naît de plusieurs souvenirs » (cf. Aristote, Métaphysique, I, 1). D'où l'importance d'apprendre de son expérience.
17Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 49, a. 6 : la prévoyance (providentia) est la partie principale de la prudence, au point que le nom même de prudentia dérive de providentia (« voir au loin », porro videre) : sa fonction propre est d'ordonner les moyens présents à la fin future.
18Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 49, a. 8 : la précaution (cautio) est nécessaire car, dans les actions humaines, « le mal est souvent mêlé au bien, et le bien empêché par le mal qui s'y mêle sous une apparence de bien » ; le prudent doit donc se garder des maux cachés sous le bien apparent.
19Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 53, a. 3-5 : l'imprudence par défaut comporte trois espèces, qui ruinent chacune un acte de la prudence — la précipitation (praecipitatio, défaut de la délibération : on se jette dans l'action par impulsion de la volonté ou d'une passion), l'irréflexion (inconsideratio, défaut du jugement : on néglige de peser ce qu'il faut), l'inconstance (inconstantia, défaut du commandement : on abandonne la bonne résolution déjà prise).
20Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 54 : la négligence (negligentia), traitée à part, est le défaut de la sollicitude (sollicitudo) requise par l'action bonne — le relâchement de l'attention et de la promptitude voulues par la prudence. Elle est, avec la précipitation, l'une des racines de toute imprudence.
21Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 55 : les vices opposés à la prudence « par ressemblance » (la fausse prudence) sont la prudence de la chair (prudentia carnis), l'astuce ou ruse (astutia) avec ses exécutions — le dol (dolus) et la fraude (fraus) —, et la sollicitude excessive pour les choses temporelles ou pour l'avenir.
22Lettre aux Romains 8, 6-7, traduction liturgique officielle (AELF) : « La chair tend vers la mort, mais l'Esprit tend vers la vie et la paix. Car la tendance de la chair est ennemie de Dieu, elle ne se soumet pas à la loi de Dieu, elle n'en est même pas capable. » La Vulgate porte « prudentia carnis mors est » (la prudence de la chair est mort), texte de base de la doctrine thomiste sur la fausse prudence (q. 55, a. 1).
23Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 55, a. 3-5 : l'astuce (astutia) consiste à recourir, pour atteindre une fin, à des voies « feintes et apparentes » au lieu de voies vraies (s'appuyant sur 2 Co 4, 2 : « sans recourir à la ruse ») ; elle s'exécute par la parole (dolus, le dol) ou par les actes (fraus, la fraude, illustrée par Ananie et Saphire, Ac 5, 1-4). Toutes naissent ordinairement de la convoitise (ex avaritia).
24Évangile selon saint Matthieu 6, 25.34, traduction liturgique officielle (AELF) : « Ne vous souciez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez […]. Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. » Saint Thomas (q. 55, a. 6-7) y voit la condamnation du souci excessif du temporel, fausse prudence par excès de sollicitude.
25Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 24, 23 août 1928 : « Et pourquoi tout cela ? À cause de la prudence humaine. Ah ! combien d'œuvres divines ont connu l'échec auprès des créatures à cause de la prudence humaine ! Comme des paresseux, ils ont fini par se retirer des œuvres les plus saintes. » Le titre du jour porte explicitement : « La prudence humaine fait que les plus belles œuvres échouent. » Édition citée : GE – La Volonté Divine – Lumen Luminis (français, diffusion pour usage privé), tome 24, p. 118 ; passage vérifié sur pièce (entrée du 23 août 1928).
26Catéchisme de l'Église catholique, § 1831 : les sept dons du Saint-Esprit — « sagesse, intelligence, conseil, force, science, piété et crainte de Dieu » (cf. Is 11, 1-2) — « complètent et mènent à leur perfection les vertus de ceux qui les reçoivent ». La correspondance du don de Conseil avec la vertu de prudence est de saint Thomas (Somme, IIa-IIae, q. 52, a. 2).
27Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 52, a. 2 : le don de Conseil correspond à la vertu de prudence, qu'il « aide et perfectionne » : par lui, l'âme devient docile au Saint-Esprit qui la dirige « comme par une raison supérieure », lui faisant juger droitement ce qu'il faut faire au-delà de ce que la délibération humaine pourrait atteindre.
28Saint Ignace de Loyola (1491-1556), Exercices spirituels, Règles pour le discernement des esprits, 1re série, 5e règle : « En tiempo de desolación nunca hacer mudanza » — en temps de désolation, ne jamais opérer de changement, mais demeurer ferme dans les résolutions prises auparavant, car dans la consolation c'est le bon esprit qui conseille, et dans la désolation le mauvais.
29Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 49, a. 3 : la docilité (docilitas) est partie de la prudence, car « les choses de l'action sont d'une variété infinie, et nul homme ne peut, par lui-même, toutes les considérer suffisamment, ni en peu de temps : il faut donc, en ces matières, être instruit par d'autres, surtout par les anciens qui ont acquis un sens droit des fins de l'action ».
30Livre des Proverbes 1, 5 et 15, 22, traduction liturgique officielle (AELF) : « Que le sage écoute, il progressera encore » (1, 5) ; « Sans concertation, le projet avorte ; un conseil élargi lui donne consistance » (15, 22). L'Écriture sapientielle fait du recours au conseil une marque de la sagesse pratique.
31Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 47, a. 14 (et Ia-IIae, q. 65, a. 2) : outre la prudence acquise par l'exercice, il existe une prudence infusée avec la grâce sanctifiante et la charité, qui juge de l'agir à la lumière de la fin dernière surnaturelle. Sans la charité, la prudence reste imparfaite ; avec elle, elle atteint sa perfection.
32Évangile selon saint Matthieu 10, 16, traduction liturgique officielle (AELF) : « Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups. Soyez donc prudents comme les serpents, et candides comme les colombes. » Parole christique tenant ensemble la vigilance avisée (le serpent) et la droiture sans malice (la colombe) : l'équilibre exact de la prudence chrétienne.
33Jésus à la Servante de Dieu Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 3, 5 février 1900 : « L'âme doit être prudente afin de ne pas fournir la corde avec laquelle elle peut être attachée, cette corde étant le manque de confiance. Cela se fera en dilatant son cœur dans la confiance, tout en demeurant à l'intérieur du cercle de la Vérité, qui est la connaissance de son néant. » La vraie prudence y est présentée non comme méfiance, mais comme lucidité tournée vers la confiance et la vérité. Édition citée : GE – La Volonté Divine – Lumen Luminis (français, diffusion pour usage privé), tome 3, p. 52 ; passage vérifié sur pièce (entrée du 5 février 1900).
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