Grandir dans la réparation n'est pas payer une dette dans l'angoisse, ni racheter à la force du poignet une faute déjà pardonnée. C'est laisser l'amour du Christ réparer en nous et par nous le mal que le péché a fait : remettre droit ce qu'il a faussé, consoler l'Amour qu'il a blessé, restituer au prochain ce qu'il lui a pris. La réparation est le troisième des actes du pénitent — après la douleur du cœur et l'aveu vient le geste qui répare. Sans elle, le pardon reste reçu mais le désordre demeure ; avec elle, la grâce achève son œuvre et refait l'âme jusqu'au bout.
Le mot le dit. Réparer, en langage théologique, c'est satisfaire : du latin satisfacere, « faire assez », rendre à l'offensé une compensation égale au tort subi, jusqu'à rétablir l'égalité que la faute avait brisée[1]. Or ici se joue le malentendu décisif : nul ne peut, par ses propres forces, « faire assez » pour une offense faite à Dieu. La réparation chrétienne n'est jamais une performance solitaire. « Notre satisfaction, celle que nous acquittons pour nos péchés, n'est que par Jésus-Christ », enseigne le Concile de Trente — qui reprend ici saint Paul : par nous-mêmes « nous ne pouvons rien » (cf. 2 Co 3, 5), mais « avec l'aide de celui qui nous fortifie, nous pouvons tout » (Ph 4, 13)[2].
Cet article est consacré au chemin pratique : comment la réparation grandit, par quels moyens, en évitant quelles contrefaçons — le scrupule qui veut payer seul d'un côté, la réparation sans conversion de l'autre. La réparation n'est qu'un des actes du pénitent : pour la douleur qui la précède, voir Comment grandir dans la contrition ; pour la vertu d'ensemble qui en vit, voir Comment grandir dans la pénitence ; pour l'aveu lui-même, voir Comment grandir dans la confession régulière. Parmi les œuvres réparatrices, le jeûne et l'aumône ont leur article propre : Comment grandir dans le jeûne et Comment grandir dans l'aumône. Sur la manière juste de regarder ses fautes sans s'y enliser, voir Humilité, confiance : changer de regard sur ses péchés.
Pourquoi chercher à grandir dans la réparation ?
Le troisième acte du pénitent : après la douleur et l'aveu, réparer
La tradition catholique décompose le retour du pécheur en trois actes : la contrition (la douleur du cœur), la confession (l'aveu) et la satisfaction (la réparation)[3]. Les deux premiers tournent le cœur et nomment le mal ; le troisième le répare. Le Catéchisme l'expose avec une netteté qui dissipe toute ambiguïté :
« L'absolution enlève le péché, mais elle ne remédie pas à tous les désordres que le péché a causés (cf. Cc. Trente : DS 1712). Relevé du péché, le pécheur doit encore recouvrer la pleine santé spirituelle. Il doit donc faire quelque chose de plus pour réparer ses péchés : il doit "satisfaire" de manière appropriée ou "expier" ses péchés. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1459[4]
L'image est médicale : le pardon guérit la blessure mortelle, mais laisse une convalescence. Une plaie recousue demande encore des soins ; une dette annulée laisse encore des habitudes à redresser, un tort à compenser, un cœur à rééduquer. La réparation est ce « quelque chose de plus » — non pour mériter un pardon déjà donné, mais pour achever la guérison que le pardon a commencée.
Réparer, c'est aimer deux fois : envers Dieu et envers le prochain
Tout péché a deux faces : il offense Dieu et il blesse une créature — parfois autrui, toujours soi-même. La réparation épouse cette double blessure. Envers le prochain, elle est une exigence de stricte justice : on ne peut demander pardon d'un vol sans rendre, d'une calomnie sans rétablir la vérité. Envers Dieu, elle est l'œuvre de l'amour qui veut compenser l'amour méprisé. Le Catéchisme tient les deux ensemble :
« Beaucoup de péchés causent du tort au prochain. Il faut faire le possible pour le réparer (par exemple restituer des choses volées, rétablir la réputation de celui qui a été calomnié, compenser des blessures). La simple justice exige cela. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1459[5]
C'est pourquoi une réparation qui se voudrait toute « spirituelle » — multiplier les prières tout en gardant le bien volé — serait une contrefaçon. La réparation commence les pieds sur terre, dans le concret du tort réparable, et s'élève de là vers l'offense faite à Dieu.
« Console-Moi » : la réparation comme amour offert à un Amour blessé
Au-delà de la justice, la réparation a un visage que les saints ont contemplé jusqu'aux larmes : elle console. Le péché n'est pas seulement une dette comptable, il est une ingratitude qui blesse un Cœur qui aime. À sainte Marguerite-Marie Alacoque, à Paray-le-Monial le 16 juin 1675, dans l'octave de la Fête-Dieu, le Christ montre ce Cœur et se plaint, non d'une comptabilité, mais d'un amour méconnu :
« Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour. Et pour reconnaissance, je ne reçois de la plus grande partie que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu'ils ont pour moi […] » — Le Christ à sainte Marguerite-Marie Alacoque, Paray-le-Monial, 16 juin 1675[6]
À cette plainte répond la réparation. Le pape Pie XI, dans son encyclique Miserentissimus Redemptor (1928) entièrement consacrée à ce devoir, ose l'affirmation la plus audacieuse de toute la spiritualité réparatrice :
« Ce Cœur sacré incessamment blessé par les péchés d'hommes ingrats, nous pouvons maintenant et même nous devons le consoler d'une manière mystérieuse, mais réelle. » — Pie XI, Miserentissimus Redemptor, 1928[7]
Que le Christ glorieux, qui ne souffre plus, puisse être « consolé » aujourd'hui tient à ce qu'il a tout prévu et tout assumé d'avance, jusqu'à nos consolations futures. Grandir dans la réparation, c'est entrer dans cet échange : non pas calculer une dette, mais répondre à un amour.
Comprendre ce qu'on cherche à acquérir : qu'est-ce que la réparation ?
Réparation, satisfaction, expiation : trois mots pour une même réalité
Trois mots se croisent dans les textes et désignent, sous des angles différents, la même réalité. La satisfaction regarde la justice : c'est « faire assez » pour compenser une offense. L'expiation regarde le péché lui-même : c'est l'effacer, le « consumer » par une peine acceptée. La réparation regarde le dommage : c'est remettre droit ce qui a été faussé. Le Catéchisme emploie les trois comme synonymes pratiques : « satisfaire » ou « expier », et nomme cet acte « pénitence »[8]. Dans cet article, on garde réparation comme terme directeur, parce qu'il dit le mieux le mouvement concret : rendre droit ce que le péché a tordu.
L'étymologie : rendre l'égalité que l'offense avait rompue
Saint Thomas d'Aquin donne à la satisfaction sa définition la plus rigoureuse. Elle est formellement un acte de justice, et le mot même implique une égalité : satis facere, « faire assez ». On satisfait pour une offense quand on offre à l'offensé quelque chose qu'il accueille avec une joie au moins égale au déplaisir que l'offense lui avait causé[9]. L'offense a creusé une inégalité — j'ai pris, méprisé, blessé ; la satisfaction veut combler cet écart et rétablir l'équilibre rompu.
Mais voici le problème vertigineux que la métaphysique de saint Thomas met à nu : l'offense faite à Dieu a une gravité en quelque sorte infinie, car elle vise une Majesté infinie ; et la créature finie ne dispose de rien d'infini à offrir en retour. Seul peut donc « faire assez » envers Dieu celui qui est lui-même Dieu. C'est toute la nécessité de l'Incarnation rédemptrice : « C'est "l'amour jusqu'à la fin" qui confère sa valeur de rédemption et de réparation, d'expiation et de satisfaction au sacrifice du Christ »[10].
Pourquoi l'absolution ne suffit-elle pas ? La blessure qui demeure
Une objection vient spontanément : si l'absolution efface le péché, pourquoi réparer encore ? La réponse touche à la nature même du péché. Le pardon remet la faute et la peine éternelle ; mais il demeure, après le pardon, des « peines temporelles » — c'est-à-dire les désordres que le péché a inscrits dans l'âme et dans le monde : attachements à défaire, habitudes à redresser, torts à compenser[11].
« Le pardon du péché et la restauration de la communion avec Dieu entraînent la remise des peines éternelles du péché. Mais des peines temporelles du péché demeurent. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1473[12]
L'image éclaire tout : un clou arraché d'une planche laisse un trou. Le pardon arrache le clou ; la réparation rebouche le trou. C'est pourquoi la satisfaction n'est ni un châtiment résiduel ni une défiance envers la miséricorde : elle est la part que l'amour réparé veut prendre à sa propre guérison.
La seule réparation parfaite : celle du Christ — et la nôtre « en lui »
Voici le cœur doctrinal, et la libération qu'il apporte. La réparation chrétienne n'est jamais un effort par lequel l'homme rachèterait Dieu à sa propre mesure. Le Christ seul a réparé parfaitement ; nos satisfactions ne valent que greffées sur la sienne, vivifiées par elle, offertes au Père par lui. Le Concile de Trente, contre l'idée protestante que toute satisfaction humaine offenserait la Croix, précise au contraire qu'elle en découle :
« Cette satisfaction que nous acquittons pour nos péchés n'est pas nôtre de telle sorte qu'elle ne soit pas par Jésus-Christ ; car nous qui ne pouvons rien de nous-mêmes, nous pouvons tout avec le concours de celui qui nous fortifie (Ph 4, 13 ; cf. 2 Co 3, 5). Ainsi l'homme n'a pas de quoi se glorifier, mais toute notre gloire est dans le Christ : en qui nous vivons, en qui nous méritons, en qui nous satisfaisons, produisant de dignes fruits de pénitence, qui de lui tirent leur valeur, par lui sont offerts au Père, et grâce à lui sont acceptés du Père. » — Concile de Trente, session XIV, ch. 8[13]
Le Catéchisme reprend cette doctrine au paragraphe 1460[14]. La conséquence pratique est immense : grandir dans la réparation, ce n'est pas augmenter une dette que je paierais seul, c'est m'enraciner toujours plus dans le Christ dont la satisfaction me porte. Toute la différence entre le scrupuleux épuisé et le saint paisible tient là.
Réparer pour soi, réparer pour les autres : la réparation vicaire
Une dernière dimension élargit l'horizon. Parce que nous sommes membres d'un même Corps, nous pouvons réparer non seulement pour nos propres fautes, mais pour celles des autres. C'est la réparation dite vicaire — souffrir et s'offrir à la place de pécheurs qui ne le font pas. Son modèle est le Serviteur souffrant d'Isaïe, qui porte les fautes des multitudes :
« Or, c'est à cause de nos révoltes qu'il a été transpercé, à cause de nos fautes qu'il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris. […] S'il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance. » — Isaïe 53, 5.10[15]
Saint Paul donne à cette participation sa formule la plus saisissante, jusqu'à dire qu'il « complète » la Passion — non que la Rédemption serait insuffisante, mais qu'elle veut être portée dans le temps par les membres du Corps :
« Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église. » — Saint Paul, Lettre aux Colossiens 1, 24[16]
Ce que Paul ose dire, l'Église l'a recueilli dans toute sa spiritualité réparatrice : nous pouvons « ajouter nos louanges et nos satisfactions » à celles que le Christ a offertes au nom des pécheurs[17]. C'est le fondement des « âmes réparatrices » — sur lesquelles on reviendra avec les nuances nécessaires.
Les contrefaçons de la réparation à éviter
Comme toute réalité spirituelle haute, la réparation a ses caricatures. En repérer quatre permet de marcher droit.
Le scrupule qui veut payer seul
La première contrefaçon est celle du pénitent qui, oubliant Trente, croit devoir « faire assez » par ses seules forces. Il accumule les pénitences comme on rembourse un créancier impitoyable, mesure sa paix au volume de ses souffrances, et désespère de n'en jamais faire assez. C'est exactement ce que le Concile a condamné : toute satisfaction est « par Jésus-Christ », jamais nôtre au point de se passer de lui[18]. Jacques Fesch, condamné à mort et converti en prison, le reçoit de son ami bénédictin, le frère Thomas, qui lui écrit en prison dans une lettre reprise dans le Journal de prison de Fesch, Dans cinq heures je verrai Jésus (résumé, non cité au mot près) : si Dieu demande une réparation pour nos péchés, il ne la sépare jamais de son plus grand don, son Fils bien-aimé, Jésus, et c'est par Jésus, en Jésus, que nous réparons nos crimes, non en subissant un châtiment comme on rembourse une dette[19].
La réparation sans conversion : réparer le tort sans changer le cœur
La deuxième contrefaçon est inverse : réparer le dommage extérieur sans rien changer au-dedans. On restitue la somme, mais on garde la convoitise ; on présente des excuses, mais on cultive la rancune. Trente lie la satisfaction à la contrition, qui comprend « le propos de ne pas pécher » (ch. 4)[20]. La réparation n'est pas un quitus qui permettrait de recommencer ; elle est le geste d'un cœur qui a changé de direction. Sans contrition, elle n'est qu'une transaction.
Le dolorisme : aimer la souffrance pour elle-même
La troisième contrefaçon guette les âmes ferventes : prendre goût à la souffrance pour elle-même, comme si la douleur valait en soi. Or rien ne vaut par la quantité de peine, mais par la mesure de l'amour. Le Père éternel le dit à sainte Catherine de Sienne avec une précision théologique remarquable : ce n'est pas la douleur ressentie qui satisfait, mais le désir qui la porte :
« La contrition parfaite satisfait à la faute et à la peine, non par la douleur qu'on éprouve, mais par le désir infini qu'on ressent. » — Le Père éternel à sainte Catherine de Sienne, Le Livre des Dialogues[21]
Une réparation chrétienne ne cherche donc pas la souffrance ; elle accueille avec amour celle qui vient, et la transforme en offrande. La différence est celle de l'amour : le doloriste aime sa peine, le réparateur aime Celui pour qui il l'offre.
Oublier la réparation envers le prochain
La quatrième contrefaçon est la plus discrète, parce qu'elle se cache sous des dehors pieux : réparer envers Dieu en négligeant le prochain lésé. Or l'Église est ici d'une exigence absolue. La restitution n'est pas une option dévote, c'est une dette de justice qui survit même au pardon :
« Toute faute commise à l'égard de la justice et de la vérité appelle le devoir de réparation, même si son auteur a été pardonné. […] Cette réparation, morale et parfois matérielle, doit s'apprécier à la mesure du dommage qui a été causé. […] » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2487[22]
Le modèle évangélique est Zachée, dont la conversion se mesure à sa restitution : « Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j'ai fait du tort à quelqu'un, je vais lui rendre quatre fois plus » (Lc 19, 8)[23]. Le Catéchisme en fait la règle de la justice commutative : « la réparation de l'injustice commise exige la restitution du bien dérobé à son propriétaire »[24]. Toute croissance dans la réparation commence ici : par le tort réparable que je tiens entre mes mains.
Les moyens concrets pour grandir dans la réparation
Comment, pratiquement, faire croître en soi l'esprit réparateur ? Les saints et la tradition convergent sur quelques voies sûres, qui vont du plus terrestre au plus mystique.
Réparer d'abord le tort fait au prochain
Le premier moyen n'a rien de spectaculaire : restituer, rétablir, demander pardon. Rendre l'argent ou l'objet pris ; corriger une parole calomnieuse aussi publiquement qu'elle a été dite ; réparer une relation brisée ; tenir une promesse oubliée. Quand la restitution directe est impossible, parce que la personne est morte, introuvable, ou que le tort est irréversible, le Catéchisme enseigne de réparer en secret ou de donner satisfaction moralement, au nom de la charité[25]. Saint Thomas d'Aquin précise, quand la personne lésée est inconnue, de restituer autant que possible en donnant une aumône pour son bien spirituel, après l'avoir soigneusement recherchée[26]. Rien de pieux ne dispense de ce premier pas : c'est lui qui rend crédibles tous les autres.
S'unir à la satisfaction du Christ dans la messe et la communion
Le sommet de toute réparation est le sacrifice eucharistique, où la satisfaction parfaite du Christ se rend présente. S'unir à la messe, offrir au Père « le Sang et les Plaies » du Fils pour les péchés du monde, communier en esprit de réparation : c'est puiser à la source même dont nos petites réparations tirent leur valeur. Le Christ le demande à sainte Faustine en des termes simples :
« Mon enfant, unis-toi étroitement à Moi pendant le Saint Sacrifice et offre à mon Père Mon Sang et Mes Plaies, pour obtenir le pardon des péchés de cette ville. » — Le Christ à sainte Faustine Kowalska, Petit Journal, § 39[27]
C'est aussi le sens de la communion réparatrice que le Christ demanda à Paray : recevoir l'Eucharistie en esprit de consolation, là où tant la reçoivent indignement ou l'oublient.
Offrir ses souffrances et ses peines quotidiennes
Nul besoin de chercher des croix extraordinaires : la vie en donne assez. Maladies, contrariétés, fatigues, échecs, sécheresses intérieures — tout cela, accepté avec amour et offert, devient matière de réparation. C'est la voie que Trente nomme expressément : les « peines temporelles que Dieu envoie et que nous supportons patiemment » comptent parmi les œuvres satisfactoires[28]. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus en a fait toute sa « petite voie » :
« Offrons bien nos souffrances à Jésus pour sauver les âmes, pauvres âmes !… Jésus veut bien faire dépendre leur salut d'un soupir de notre cœur… Si un soupir peut sauver une âme, que ne peuvent faire des souffrances comme les nôtres ? Ne refusons rien à Jésus ! » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Lettre à Céline[29]
L'offrande quotidienne du matin — « je vous offre toutes mes prières, œuvres, joies et souffrances de ce jour » — est la forme la plus simple et la plus universelle de cette réparation continue.
La dévotion réparatrice au Sacré-Cœur
Toute une tradition a structuré la réparation autour du Cœur du Christ. À Paray, dans ces révélations privées, le Christ demande à Marguerite-Marie trois pratiques réparatrices, encore vivantes aujourd'hui :
- la communion des neuf premiers vendredis du mois, reçue en esprit de réparation ;
- l'Heure Sainte du jeudi soir au vendredi, pour veiller avec lui à Gethsémani ;
- la fête du Sacré-Cœur, le vendredi après l'octave du Saint-Sacrement, comme journée de réparation publique[30].
Pie XI a élevé cette dévotion au rang d'un devoir de tout chrétien, parce que la réparation y prend son sens le plus pur — non d'abord apaiser une justice, mais rendre amour pour amour :
« [Il faut] offrir à l'égard de l'amour incréé une compensation pour l'indifférence, l'oubli, les offenses, les outrages qu'il subit : c'est ce qu'on appelle couramment le devoir de la réparation. » — Pie XI, Miserentissimus Redemptor, 1928[31]
Pie XII reprendra et approfondira cette doctrine en 1956 dans Haurietis Aquas, faisant de la réparation au Cœur du Christ une dimension essentielle du culte catholique[32].
Les premiers samedis et le Cœur Immaculé (Fatima)
Le ciel a redoublé cette demande au XXᵉ siècle. À Pontevedra, le 10 décembre 1925, dans une révélation privée, la Vierge montre à sœur Lucie son Cœur entouré d'épines et demande la dévotion réparatrice des cinq premiers samedis : se confesser, communier, réciter un chapelet et méditer quinze minutes les mystères du Rosaire, cinq mois de suite, « dans un esprit de réparation » au Cœur Immaculé de Marie[33]. Déjà en 1916, l'Ange du Portugal avait enseigné aux trois enfants une prière qui est un pur acte de réparation eucharistique :
« Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, je vous adore profondément et je vous offre le très précieux Corps, Sang, Âme et Divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ, présent dans tous les tabernacles du monde, en réparation des outrages, sacrilèges et indifférences par lesquels il est lui-même offensé. […] » — Prière de l'Ange de Fatima, 1916[34]
S'offrir comme « âme réparatrice » — avec discernement
Certaines âmes sont appelées plus loin : s'offrir comme victimes de réparation, prenant sur elles, par amour, les fautes des autres. Les mystiques en témoignent abondamment — sœur Josefa Menendez, Padre Pio, mère Yvonne-Aimée — et le Christ y voit l'extrême de l'amour : « De même que je m'immole en victime d'amour, de même je veux que tu sois victime : l'amour ne refuse rien »[35]. Mais ce chemin appelle deux garde-fous. D'abord, il ne s'improvise pas : il se discerne avec un directeur spirituel (voir Comment grandir dans la direction spirituelle), car le désir de souffrir peut masquer l'orgueil ou le dolorisme. Ensuite, son ressort n'est jamais la souffrance, mais l'amour des âmes : « tu peux sauver les âmes par chaque acte de renoncement à soi, même le plus petit », dit le Christ à sœur Léonie-Marie Nastal[36]. La grande offrande commence toujours par les petites.
Réparer dans la Divine Volonté
Une intuition spirituelle, particulièrement présente chez la Servante de Dieu Luisa Piccarreta (1865-1947), porte la réparation à son point d'incandescence : réparer dans la Volonté de Dieu, c'est-à-dire en s'unissant à l'acte même par lequel le Christ répare.
Précisons le vocabulaire, car tout le sujet tient dans un mot. Faire la volonté de Dieu — obéir, se conformer, accepter — est le premier pas, commun à tout chrétien : il y a deux volontés, la mienne qui se soumet et celle de Dieu que je suis. Vivre dans la Divine Volonté est autre chose : une seule volonté, la mienne effacée pour laisser la Divine agir en moi — mes actes deviennent alors ses actes, et c'est pourquoi ils portent un fruit qui dépasse ma mesure. L'« infini » ne vient donc jamais de la créature seule, qui reste finie : il vient du Christ, en qui l'acte est greffé — « il ne s'agit pas de choses de la créature […], mais des Miennes »[37].
« Je veux que tu répares et expies »
Dans le Livre du Ciel, le Christ associe Luisa à sa propre œuvre réparatrice, jusqu'à se servir d'elle pour « continuer » sa Passion dans le temps :
« Ma fille, J'ai besoin de toi pour continuer ma Passion. Puisque mon corps glorieux ne peut plus souffrir, Je me sers de ton corps pour continuer à souffrir ma Passion et pour pouvoir m'offrir comme une vivante victime de réparation et d'expiation devant la Justice divine. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 9 juillet 1899[38]
Cette parole prolonge exactement le Colossiens 1, 24 : non pas que la Passion soit insuffisante, mais qu'elle veut être portée et offerte à nouveau par ses membres. Le Christ confie à Luisa le motif profond de la réparation — émouvoir des âmes amies pour qu'elles le consolent :
« J'implore ta compassion […] Je veux émouvoir ces âmes amies pour les amener à Me faire réparation pour tous ces excès, et aussi pour les amener à la compassion envers les hommes eux-mêmes. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 3, 9 mars 1900[39]
Une réparation qui devient « infinie » dans la Volonté divine
Le trait propre de cette spiritualité est que l'acte réparateur, accompli dans la Volonté divine, reçoit une portée qui déborde la mesure finie de la créature. Le Père éternel l'expliquait déjà à sainte Catherine de Sienne : quand une âme s'unit à Dieu par un « désir infini », ses peines finies « acquièrent un mérite infini et satisfont à la faute »[40]. Luisa reçoit la même lumière sous une forme christocentrique : c'est le Christ qui répare en elle, mêlant ses propres réparations aux siennes :
« Je ressens que mon Amour, mes prières et mes réparations sont mis à contribution par elle. […] Et Je lui donne le mérite de mon Amour, de mes Prières et de mes Réparations. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 12, 14 juin 1917[41]
L'enjeu pratique est libérateur : moins compter sur la grandeur de ses propres efforts, plus laisser le Christ réparer en soi.
Les 24 Heures de la Passion : consoler en réparant
Cette spiritualité a donné un livre célèbre, Les Heures de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui parcourt heure par heure les souffrances du Christ en y joignant, à chaque étape, un acte de réparation. La préface des éditions françaises rapporte, d'après Thomas Fahy, que Padre Pio aimait ce livre et le recommandait à tous[42] : ce récit reste un témoignage de tradition, non une parole documentée de Padre Pio lui-même. C'est un modèle accessible de réparation : non pas inventer ses propres peines, mais accompagner celles du Christ, et offrir avec lui ce qu'il a déjà offert.
Les fruits d'une réparation grandissante
À quoi reconnaît-on qu'on grandit vraiment dans la réparation ? À trois fruits, qui ne se commandent pas mais se reçoivent.
La paix de l'âme guérie en profondeur
Le premier fruit est une paix inattendue. Loin de l'angoisse du débiteur, l'âme qui répare par amour goûte la tranquillité d'une plaie qui se referme. Trente enseigne que ces peines satisfactoires « retiennent comme un frein » du péché et guérissent les restes de la maladie[43]. Le pénitent ne se sent plus poursuivi par sa dette : il sait que le Christ la porte, et que sa propre part, si petite soit-elle, est accueillie « par lui ».
La charité apostolique : sauver les âmes avec le Christ
Le deuxième fruit dilate le cœur aux dimensions du monde. Qui répare pour ses propres fautes finit toujours par réparer pour celles des autres ; la réparation devient mission. C'est l'expérience de tous les saints réparateurs : la souffrance offerte se change en fécondité apostolique.
« Jésus veut que le salut des âmes dépende de nos sacrifices, de notre amour ; il nous mendie des âmes ! » — Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Lettre à Céline[44]
Cette charité n'a rien de morbide : elle est la joie d'aimer assez pour vouloir compenser, avec le Christ, l'amour que d'autres refusent.
L'union à la Croix et la joie paradoxale des saints
Le troisième fruit est le plus mystérieux : une joie. Non malgré la réparation, mais en elle. Les saints réparateurs ne sont pas des tristes ; ils rayonnent. Padre Pio l'exprimait en substance : dans l'amour, c'est Jésus qui nous réjouit ; dans les souffrances offertes, c'est nous qui réjouissons Jésus[45]. Mère Yvonne-Aimée de Malestroit se disait heureuse de souffrir pour la rédemption des âmes, qu'elle appelait sa voie et son apostolat[46]. C'est la joie même de saint Paul, qui « trouve la joie dans les souffrances » offertes pour le Corps (Col 1, 24) : la joie d'aimer jusqu'à réparer.
Marie, première associée à la réparation
Aucune créature n'a réparé comme la Vierge des douleurs, debout au pied de la Croix, unissant son cœur transpercé à l'offrande du Fils. C'est pourquoi la réparation chrétienne est toujours mariale : c'est par le Cœur Immaculé que Fatima demande de réparer, et c'est avec Marie qu'on apprend à « tenir compagnie » au Christ souffrant. Le Christ lui-même rappelle à Luisa cet exemple : « Ma Mère m'aimait beaucoup plus que toutes les autres créatures. Son amour était sans égal. Cependant, pour sauver les âmes, elle s'est conformée à la Justice et résignée à Me voir beaucoup souffrir… »[47]. Se mettre à l'école de Marie, c'est apprendre à réparer sans amertume — par amour, et jusqu'au bout.
Un chemin concret, jour après jour
Grandir dans la réparation ne demande pas d'abord des prouesses, mais une conversion du regard : voir le péché comme une blessure faite à un amour, et désirer la panser avec le Christ. Concrètement, on peut commencer par :
- Réparer ce qui est réparable : restituer, rétablir, demander pardon — sans délai.
- Offrir chaque matin sa journée, ses peines et ses joies en esprit de réparation.
- Communier en réparation, en s'unissant au Sang et aux Plaies du Christ à la messe.
- Adopter une dévotion réparatrice : neuf premiers vendredis, cinq premiers samedis, Heure Sainte, prière de l'Ange.
- Accueillir avec amour la croix qui vient, sans la chercher ni la fuir, en la transformant en offrande pour les pécheurs.
- Tout faire « en lui », sans jamais croire payer seul : la seule réparation parfaite est celle du Christ, et notre paix est de nous y greffer.
La réparation, ainsi comprise, cesse d'être un poids pour devenir ce qu'elle est en vérité : la forme la plus haute de l'amour rendu, celle qui console un Cœur blessé et sauve les âmes avec lui. Consoler et réparer : ces deux verbes, que l'on retrouve chez les mystiques réparatrices d'un siècle à l'autre, résument tout le chemin qu'on vient de parcourir[48].
Pour aller plus loin
- Comment grandir dans la contrition — la douleur du cœur, premier acte du pénitent, qui précède et anime la réparation.
- Comment grandir dans la pénitence — la vertu d'ensemble dont la réparation est un acte.
- Comment grandir dans la confession régulière — l'aveu sacramentel, deuxième acte du pénitent.
- Comment grandir dans le jeûne — l'une des trois grandes œuvres satisfactoires.
- Comment grandir dans l'aumône — l'œuvre de miséricorde qui répare et « rachète » le péché.
- Comment grandir dans la direction spirituelle — indispensable pour discerner toute offrande réparatrice.
- Humilité, confiance : changer de regard sur ses péchés — pour réparer sans s'enliser dans la culpabilité.
Notes et références
Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Supplément, q. 12 (« La nature de la satisfaction »), a. 2 (« la satisfaction est formellement un acte de justice » : satis, « assez », exprime une égalité, et la satisfaction « établit l'égalité entre la pénitence et l'offense précédente ») et a. 3 (les définitions reçues, dont celle de saint Anselme) — texte du Supplément compilé après sa mort à partir de son Commentaire des Sentences ; cf. aussi IIIᵃ, q. 90, a. 2, qui établit les trois parties de la pénitence (contrition, confession, satisfaction). En résumé, selon la formule reçue : on satisfait pour une offense quand on offre à l'offensé une compensation qu'il accueille avec un plaisir au moins égal au déplaisir reçu. La satisfaction suppose donc une inégalité antérieure (l'offense) et vise à la combler. Loci vérifiés sur l'édition française (Cerf).
1 9Concile de Trente, session XIV (25 novembre 1551), Doctrine sur le sacrement de pénitence, ch. 8, De la nécessité et du fruit de la satisfaction (DS 1691 — et non 1690, qui est le paragraphe précédent sur la conformité au Christ, cité par le CEC au sujet de Rm 8, 17) : « Cette satisfaction que nous acquittons pour nos péchés n'est pas nôtre de telle sorte qu'elle ne soit pas par Jésus-Christ ; car nous qui ne pouvons rien de nous-mêmes, nous pouvons tout avec le concours de celui qui nous fortifie (Ph 4, 13 ; cf. 2 Co 3, 5). Ainsi l'homme n'a pas de quoi se glorifier, mais toute notre gloire est dans le Christ : en qui nous vivons, en qui nous méritons, en qui nous satisfaisons… » Le second membre (« nous ne pouvons rien… nous pouvons tout… ») reprend saint Paul — le CEC § 1460 cite lui-même Ph 4, 13 à cet endroit. Le concile précise aussi que ces peines « retiennent comme un frein » (DS 1690). Sur la contrition jointe à la satisfaction : ch. 4 (DS 1676), « le propos de ne pas pécher » à l'avenir. Libellés vérifiés sur le Denzinger (trad. française, exemplaire de la bibliothèque — DS 1691, DS 1690 pour le « frein » et la conformité au Christ, DS 1676) et sur le CEC officiel (texte français, vatican.va).
2 13 18 20 43Catéchisme de l'Église catholique, § 1448 (les actes du pénitent : « la contrition, l'aveu et la satisfaction ») et § 1491 (« le repentir, la confession ou manifestation des péchés au prêtre et le propos d'accomplir la réparation et les œuvres de réparation »). Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.
3Catéchisme de l'Église catholique, § 1459 (la parenthèse « cf. Cc. Trente : DS 1712 » est du texte officiel : c'est le canon 12 de la session XIV, sur la peine temporelle qui demeure après le pardon) : « Beaucoup de péchés causent du tort au prochain. Il faut faire le possible pour le réparer (par exemple restituer des choses volées, rétablir la réputation de celui qui a été calomnié, compenser des blessures). La simple justice exige cela. Mais en plus, le péché blesse et affaiblit le pécheur lui-même… L'absolution enlève le péché, mais elle ne remédie pas à tous les désordres que le péché a causés. […] Il doit donc faire quelque chose de plus pour réparer ses péchés : il doit "satisfaire" de manière appropriée ou "expier" ses péchés. Cette satisfaction s'appelle aussi "pénitence". »
4 5 8Le Christ à sainte Marguerite-Marie Alacoque, troisième « grande apparition » de Paray-le-Monial, le 16 juin 1675, dans l'octave de la Fête-Dieu (la Fête-Dieu tombait le jeudi 13 juin 1675), rapportée dans son récit autobiographique (cf. Vie et Œuvres de sainte Marguerite-Marie Alacoque, éd. de la Visitation de Paray-le-Monial) : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consumer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plus grande partie que des ingratitudes… » (citation abrégée : la suite — « dans ce sacrement d'amour… » — est coupée ici). C'est à cette occasion que le Christ demande la fête du Sacré-Cœur (le vendredi après l'octave du Saint-Sacrement) et la communion réparatrice.
6Pie XI, encyclique Miserentissimus Redemptor (8 mai 1928), sur la réparation due au Sacré-Cœur : « Ce Cœur sacré incessamment blessé par les péchés d'hommes ingrats, nous pouvons maintenant et même nous devons le consoler d'une manière mystérieuse, mais réelle. » Contrôlé sur le texte latin original (« Cor Illud sacratissimum… etiam nunc mira quidem sed vera ratione solari possumus ac debemus »), vatican.va ; trad. française courante.
7Catéchisme de l'Église catholique, § 616 : « C'est "l'amour jusqu'à la fin" (Jn 13, 1) qui confère sa valeur de rédemption et de réparation, d'expiation et de satisfaction au sacrifice du Christ. » Cf. § 615 : « Jésus a réparé pour nos fautes et satisfait au Père pour nos péchés. »
10Catéchisme de l'Église catholique, § 1473 : « Le pardon du péché et la restauration de la communion avec Dieu entraînent la remise des peines éternelles du péché. Mais des peines temporelles du péché demeurent. Le chrétien doit s'efforcer, en supportant patiemment les souffrances et les épreuves de toutes sortes […], d'accepter comme une grâce ces peines temporelles du péché ; il doit s'appliquer, par les œuvres de miséricorde et de charité, ainsi que par la prière et les différentes pratiques de la pénitence, à se dépouiller complètement du "vieil homme" et à revêtir "l'homme nouveau". »
11 12Catéchisme de l'Église catholique, § 1460, citant le Concile de Trente (DS 1691) : « La pénitence que le confesseur impose doit tenir compte de la situation personnelle du pénitent… Notre satisfaction, celle que nous acquittons pour nos péchés, n'est que par Jésus-Christ : nous qui, de nous-mêmes comme tels, ne pouvons rien nous-mêmes, avec l'aide de "celui qui nous fortifie, nous pouvons tout" (Ph 4, 13). Ainsi l'homme n'a rien dont il puisse se glorifier, mais toute notre "gloire" est dans le Christ […] en qui nous satisfaisons, "en faisant de dignes fruits de pénitence" (Lc 3, 8), qui en Lui puisent leur force, par Lui sont offerts au Père et grâce à Lui sont acceptés par le Père (Cc. Trente : DS 1691). » Libellé vérifié sur l'édition officielle française (vatican.va).
14Livre d'Isaïe 53, 4-5.10-11, traduction liturgique officielle (AELF) : « C'étaient nos souffrances qu'il portait… c'est à cause de nos fautes qu'il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris. […] S'il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance… Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. » Quatrième chant du Serviteur souffrant, figure majeure de la réparation vicaire.
15Saint Paul, Lettre aux Colossiens 1, 24, traduction liturgique officielle (AELF) : « Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église. » L'Église comprend ce verset non comme une insuffisance de la Rédemption (parfaite et achevée), mais comme l'appel des membres du Corps à porter et à appliquer dans le temps les souffrances du Christ.
16Pie XI, Miserentissimus Redemptor (1928) : reprenant Colossiens 1, 24 (« adimplenda sunt quae desunt passionum Christi pro corpore eius quod est Ecclesia »), le pape enseigne que les membres du Corps doivent « compléter dans leur chair ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l'Église », et qu'à la satisfaction offerte par le Christ au nom des pécheurs « nous pouvons aussi ajouter nos louanges et nos satisfactions » (« nostras quoque laudes et satisfactiones adiicere possumus, immo etiam debemus »). Contrôlé sur le texte latin original, vatican.va ; trad. française courante.
17Frère Thomas, ami bénédictin et correspondant de Jacques Fesch, dans une lettre du mardi 6 août 1957 reprise dans Dans cinq heures je verrai Jésus. Journal de prison, Sarment-Fayard, 1989 (1re édition), p. 105-106 : propos résumé ici, non cité au mot près (ouvrage non recollationné en session). Jacques Fesch (1930-1957), condamné à mort et converti en prison, dont la cause de béatification est ouverte (enquête diocésaine 1987, ouverture formelle en 1993 par le cardinal Lustiger, archevêque de Paris) — toujours Serviteur de Dieu à ce jour.
19Le Père éternel à sainte Catherine de Sienne (1347-1380), Dialogue (Dialogo della Divina Provvidenza, 1378), ch. III (« Les œuvres de l'homme sont insuffisantes pour expier et mériter dès qu'elles sont séparées de la charité »), trad. E. Cartier : « La satisfaction est dans l'ardeur d'une âme qui se repent véritablement, et qui hait le péché. La contrition parfaite satisfait à la faute et à la peine, non par la douleur qu'on éprouve, mais par le désir infini qu'on ressent. » Libellé recollationné en session sur l'exemplaire de la bibliothèque (trad. Cartier). La valeur réparatrice se mesure à l'amour, non à la quantité de souffrance.
21Catéchisme de l'Église catholique, § 2487 : « Toute faute commise à l'égard de la justice et de la vérité appelle le devoir de réparation, même si son auteur a été pardonné. Lorsqu'il est impossible de réparer un tort publiquement, il faut le faire en secret ; si celui qui a subi un préjudice ne peut être directement dédommagé, il faut lui donner satisfaction moralement, au nom de la charité. Cette réparation, morale et parfois matérielle, doit s'apprécier à la mesure du dommage qui a été causé. […] »
22 25Évangile selon saint Luc 19, 8, traduction liturgique officielle (AELF) : « Zachée, debout, s'adressa au Seigneur : "Voici, Seigneur : je fais don aux pauvres de la moitié de mes biens, et si j'ai fait du tort à quelqu'un, je vais lui rendre quatre fois plus." » Type évangélique de la conversion qui se vérifie dans la restitution.
23Catéchisme de l'Église catholique, § 2412 : « En vertu de la justice commutative, la réparation de l'injustice commise exige la restitution du bien dérobé à son propriétaire. Jésus bénit Zachée de son engagement : "Si j'ai fait du tort à quelqu'un, je lui rends le quadruple" (Lc 19, 8). Ceux qui, d'une manière directe ou indirecte, se sont emparés d'un bien d'autrui, sont tenus de le restituer… »
24Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II-II, q. 62, a. 5, réponse à la troisième objection : si la personne à qui la restitution est due est entièrement inconnue, il faut restituer autant que possible, par exemple en donnant une aumône pour son bien spirituel, qu'elle soit morte ou vivante, après l'avoir soigneusement recherchée ; si elle est morte, la restitution se fait à son héritier. Propos paraphrasé ici, non cité au mot près.
26Le Christ à sainte Faustine Kowalska (1905-1938), Petit Journal, § 39 (trad. française courante) : « Mon enfant, unis-toi étroitement à Moi pendant le Saint Sacrifice et offre à mon Père Mon Sang et Mes Plaies, pour obtenir le pardon des péchés de cette ville. » Libellé recollationné en session sur l'exemplaire de la bibliothèque. La messe est le lieu par excellence de la réparation, où la satisfaction du Christ se rend présente.
27Concile de Trente, session XIV (1551), ch. 9, Des œuvres de satisfaction : la satisfaction s'accomplit « par les peines temporelles que Dieu nous envoie et que nous supportons patiemment », ainsi que par les peines volontairement assumées — jeûnes, prières, aumônes et autres œuvres de piété. Le canon 13 de la même session frappe d'anathème qui nie qu'on puisse satisfaire à Dieu, par les mérites du Christ, au moyen de ces peines.
28Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus (1873-1897), Lettre 85 à sa sœur Céline, 12 mars 1889 (numérotation LT de l'édition critique, numéro et date recollationnés en session sur l'exemplaire de la bibliothèque) : « Offrons bien nos souffrances à Jésus pour sauver les âmes, pauvres âmes ! […] Jésus veut bien faire dépendre leur salut d'un soupir de notre cœur… Si un soupir peut sauver une âme, que ne peuvent faire des souffrances comme les nôtres ? Ne refusons rien à Jésus ! »
29Les trois pratiques réparatrices demandées à Paray-le-Monial (1673-1675) et reçues par l'Église : la communion des neuf premiers vendredis du mois en esprit de réparation, l'Heure Sainte (veille du jeudi au vendredi, en mémoire de l'agonie à Gethsémani), et la fête du Sacré-Cœur, fixée au vendredi après l'octave du Saint-Sacrement (concédée en 1765, étendue à l'Église universelle par Pie IX en 1856). Cf. Vie et Œuvres de sainte Marguerite-Marie Alacoque.
30Pie XI, Miserentissimus Redemptor (1928) : « [Il faut] offrir à l'égard de l'amour incréé une compensation pour l'indifférence, l'oubli, les offenses, les outrages qu'il subit : c'est ce qu'on appelle couramment le devoir de la réparation. » Contrôlé sur le texte latin original (« ut eidem increato Amori… illatae quoquo modo iniuriae compensari debeant : quod quidem debitum reparationem vulgato nomine vocamus »), vatican.va ; trad. française courante.
31Pie XII, encyclique Haurietis Aquas in gaudio (15 mai 1956), sur le culte du Sacré-Cœur (publiée pour le centenaire de l'extension de la fête à l'Église universelle). L'encyclique fait de la réparation, de l'expiation et de la pénitence des dimensions essentielles de la dévotion au Cœur du Christ. Texte officiel vatican.va.
32Apparition de Pontevedra, 10 décembre 1925 : la Vierge Marie, avec l'Enfant Jésus, apparaît à sœur Lucie et demande la dévotion réparatrice des cinq premiers samedis : se confesser, recevoir la communion en état de grâce, réciter un chapelet et tenir compagnie à Marie quinze minutes en méditant les mystères du Rosaire, cinq mois consécutifs, « dans un esprit de réparation » au Cœur Immaculé. Récit consigné par sœur Lucie dans son Quatrième Mémoire (cf. Memorias da Irmã Lúcia, vol. I, Vice-Postulação, Fatima, 2007 ; éd. française Mémoires de Sœur Lucie, Sanctuaire de Fatima). Statut ecclésial : les apparitions de Fatima (1917) ont été déclarées dignes de foi par Mgr José Alves Correia da Silva, évêque de Leiria, le 13 octobre 1930 (lettre pastorale) ; la dévotion des cinq premiers samedis, reçue dans ce sillage, est présentée ici comme révélation privée, non comme doctrine du magistère.
33Prière de l'Ange du Portugal enseignée aux trois enfants de Fatima en 1916 (troisième apparition de l'Ange) : « Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, je vous adore profondément et je vous offre le très précieux Corps, Sang, Âme et Divinité de Notre Seigneur Jésus-Christ, présent dans tous les tabernacles du monde, en réparation des outrages, sacrilèges et indifférences par lesquels il est lui-même offensé. Et par les mérites infinis de son très Saint Cœur et du Cœur Immaculé de Marie, je vous demande la conversion des pauvres pécheurs. » (« Son très Saint Cœur » est le libellé standard, du portugais « Seu Santíssimo Coração ».)
34Le Christ à sœur Josefa Menendez (1890-1923), Un appel à l'Amour. Le Message du Cœur de Jésus au monde, Œuvre du Sacré-Cœur, p. 33 : « De même que Je M'immole en Victime d'Amour, de même Je veux que tu sois victime : l'amour ne refuse rien. » Religieuse du Sacré-Cœur, Servante de Dieu (cause de béatification ouverte en 1948) ; la première édition française de ses écrits, Un Appel à l'Amour (Toulouse, Apostolat de la Prière, 1938), parut avec une Lettre-Préface du cardinal Eugenio Pacelli — présenté dans l'ouvrage comme « alors Protecteur de la Société du Sacré-Cœur » — qui en recommanda la lecture à tous (futur Pie XII).
35Le Christ à sœur Léonie-Marie Nastal, J'ai cru à l'Amour. Journal spirituel, éd. du Parvis, mai 2014, p. 38 : « En vertu de ton offrande totale à mon Cœur divin, tu peux sauver les âmes par chaque acte de renoncement à soi, même le plus petit. Profite donc bien de ce privilège, sauve les âmes qui se perdent par elles-mêmes. » Libellé recollationné en session sur l'exemplaire de la bibliothèque (ouvrage publié avec imprimatur de la Curie de Przemyśl, 13 décembre 1999 ; sœur Léonie, proclamée Vénérable le 2 décembre 2016 — décret sur l'héroïcité des vertus). La réparation vicaire commence dans les petits renoncements quotidiens.
36Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 12, 14 juin 1917, entrée intitulée « Plus l'âme se dépouille d'elle-même, plus Jésus la revêt de Lui-même » : « Je ressens que mon Amour, mes prières et mes réparations sont mis à contribution par elle. […] Et Je lui donne le mérite de mon Amour, de mes Prières et de mes Réparations. […] Il ne s'agit pas de choses de la créature (cachée en Moi), mais des Miennes. » C'est le Christ qui répare dans l'âme abandonnée à lui ; texte re-collationné en session dans l'édition française GE – La Volonté Divine – Lumen Luminis (Résiac).
37 41Jésus à Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 2, 9 juillet 1899, entrée intitulée « Jésus partage ses souffrances avec l'âme afin d'y continuer sa Passion » : « Ma fille, J'ai besoin de toi pour continuer ma Passion. Puisque mon corps glorieux ne peut plus souffrir, Je me sers de ton corps pour continuer à souffrir ma Passion et pour pouvoir m'offrir comme une vivante victime de réparation et d'expiation devant la Justice divine. » Texte re-collationné en session dans l'édition française GE – La Volonté Divine – Lumen Luminis (Résiac). Statut ecclésial : Servante de Dieu (cause de béatification ouverte le 20 novembre 1994) ; Nulla Osta du Dicastère pour la Doctrine de la Foi (juin 2024) à la poursuite de la cause, confirmé par lettre du 3 décembre 2024. Ses paroles sont citées ici comme révélation privée, non comme doctrine du magistère.
38Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 3, 9 mars 1900, entrée intitulée « Celui qui va contre ma Volonté va hors de la Lumière » : « J'implore ta compassion… Je veux émouvoir ces âmes amies pour les amener à Me faire réparation pour tous ces excès, et aussi pour les amener à la compassion envers les hommes eux-mêmes. » Texte re-collationné en session dans l'édition française GE – La Volonté Divine – Lumen Luminis (Résiac) : la formule figure bien dans le Livre du Ciel à cette date, l'attribution à Luisa est maintenue.
39Le Père éternel à sainte Catherine de Sienne, Dialogue, ch. III (même chapitre que la note précédente), trad. E. Cartier : « Ceux qui ont ce désir infini, et qui me sont par conséquent unis par l'amour… Leurs peines, spirituelles ou corporelles, de quelque côté qu'elles viennent, acquièrent un mérite infini et satisfont à la faute qui méritait une peine infinie, quoique ces œuvres elles-mêmes soient finies et accomplies dans le temps qui est fini… et c'est pour cela que la satisfaction est parfaite. » Libellé recollationné en session (même exemplaire). La portée réparatrice tient à l'amour qui anime l'acte, non à la grandeur de l'acte lui-même.
40Luisa Piccarreta, Les Heures de la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ (les « 24 Heures de la Passion »), méditation de la Passion heure par heure assortie d'actes de réparation. La préface des éditions françaises (« Padre Pio et Luisa Piccarreta ») rapporte, d'après Thomas Fahy (bulletin Letters of Gold, juin 2000), que le Seigneur aurait béni ce livre « parce qu'il suggère beaucoup de réparations pour les péchés actuels » et que Padre Pio l'aimait et le recommandait à tous. Il s'agit d'un témoignage de tradition à recevoir comme tel — non d'une parole documentée de Padre Pio lui-même, et sans rattachement à une lettre datée d'Annibale (celle du 21 mars 1921, à Mère Nazarena, porte sur sainte Liduina, non sur ce livre).
42Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Lettre 96 à sa sœur Céline, 15 octobre 1889 (numéro et date recollationnés en session, même exemplaire) : « Sauvons-lui des âmes… Jésus veut que le salut des âmes dépende de nos sacrifices, de notre amour ; il nous mendie des âmes ! » La réparation se change en zèle apostolique.
44Saint Padre Pio (1887-1968) : paraphrase (et non citation au mot près) d'une pensée rapportée d'après Paroles de Padre Pio, éd. Salvator, 2019, p. 94 (recueil traduit de l'italien par Florence Leroy, préfacé par le P. Raniero Cantalamessa) — dans l'amour, c'est Jésus qui nous réjouit ; dans les souffrances offertes, c'est nous qui réjouissons Jésus. La réparation, vécue par amour, est source de joie et non de tristesse.
45Mère Yvonne-Aimée de Malestroit (1901-1951), Écrits spirituels présentés par René Laurentin, éd. François-Xavier de Guibert : lettre au Père Crété, 4 mars 1924 (n° 209), p. 70 — « Et je suis si heureuse de souffrir ! Je crois à la rédemption des âmes par la souffrance…, c'est ma voie, l'apostolat que j'aime. » Passage re-collationné en session sur l'exemplaire de la bibliothèque. Statut : cause introduite après sa mort († 1951) puis suspendue par le Saint-Office en 1960 ; en 1981, le Saint-Siège a autorisé le P. Laurentin à étudier et publier ses écrits — sans aboutissement à ce jour ; révélation privée à recevoir avec discernement.
46Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 24 octobre 1899, entrée intitulée « Les châtiments ont pour cause l'Amour de Dieu pour ses créatures » : « Ma Mère m'aimait beaucoup plus que toutes les autres créatures. Son amour était sans égal. Cependant, pour sauver les âmes, elle s'est conformée à la Justice et résignée à Me voir beaucoup souffrir. Si ma Mère a fait cela, ne pourrais-tu pas le faire toi aussi ? » Texte re-collationné en session dans l'édition française GE – La Volonté Divine – Lumen Luminis (Résiac).
47Consoler et réparer — synthèse éditoriale (et non parole citée d'un mystique) : les deux verbes se retrouvent, séparément, chez les âmes réparatrices — Gabrielle Bossis, Lui et moi, éd. Rassemblement à Son Image, 2021 : « approche-toi de Moi. Console-Moi… » (entrée 785 [VII, 237], Heure sainte à Saint-Clair, 15 novembre) et « Répare les injures à Mon Corps sacrifié » (entrée 450 [VII, 34], Le Fresne, 22 mai), libellés recollationnés en session sur l'exemplaire de la bibliothèque ; Josefa Menendez, Un appel à l'Amour : « que tu t'embrases d'amour et que tu consoles mon Cœur », et l'offrande comme victime de réparation ; Luisa Piccarreta, Livre du Ciel, t. 3, 9 mars 1900 : « Je fis ce que je pouvais pour Le consoler… amener à Me faire réparation ». Ils résument les deux faces de la réparation : consoler l'Amour offensé, réparer le mal commis.
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