Grandir dans la direction spirituelle, ce n'est pas trouver le directeur parfait, ni multiplier les rencontres : c'est devenir, peu à peu, un dirigé fécond. Car la direction est une œuvre à deux. Un excellent guide ne peut presque rien pour qui se présente fermé, dissimulé, rétif ou versatile ; tandis qu'une âme bien disposée tire un grand profit même d'un accompagnateur ordinaire. Le progrès tient moins à la qualité du guide qu'à la qualité de celui qui se laisse conduire — à ces dispositions, modestes et exigeantes, que sont la transparence, la docilité, l'humilité et la persévérance.
C'est un art que notre époque a presque désappris. Une culture qui fait de l'autonomie l'idéal suprême tient pour une régression le fait de remettre sa vie intérieure entre les mains d'un autre. Pourtant la tradition catholique l'affirme avec constance, des Pères du désert (Jean Cassien, Conférences, II, 10[1]) aux docteurs de la vie mystique (saint Jean de la Croix, Vive Flamme, str. 3[2] ; saint François de Sales, Introduction, I, 4[3]) : « on ne se voit pas soi-même », et l'âme qui veut avancer sérieusement a besoin d'un regard extérieur, compétent et bienveillant. Saint Jean de la Croix va jusqu'à enseigner que Dieu veut que l'homme soit conduit par un autre homme, et qu'il ne se fie pas à son seul jugement[4].
Cet article est consacré au chemin pratique : comment la vie de direction grandit chez celui qui en bénéficie, par quels moyens, en évitant quels pièges — la fermeture d'un côté, la servilité de l'autre — et où passe la limite que nul guide ne doit franchir. Il suppose, sans le redoubler, l'article qui le précède naturellement : pour savoir ce qu'est un directeur spirituel, comment le reconnaître et le choisir, quelles qualités il doit réunir et comment se garder des mauvais guides, voir Comment choisir un directeur spirituel ?. Ici, on suppose le directeur trouvé : la question est de savoir comment grandir avec lui.
Pourquoi chercher à grandir dans la direction spirituelle ?
On ne se voit pas soi-même
Le grand motif de la direction est l'aveuglement sur soi. Livré à lui-même, l'homme se juge mal : il prend ses désirs pour des inspirations, ses fatigues pour des nuits mystiques, ses lâchetés pour de la prudence, ses entêtements pour de la fidélité. L'amour-propre est un témoin partial qui ne plaide jamais contre lui-même. Saint Jean de la Croix résume ce péril par une image restée célèbre :
« Celui qui veut demeurer seul, sans l'appui d'un maître et d'un guide, est semblable à un arbre solitaire, abandonné sans maître dans la campagne : quelques fruits qu'il produise, les passants les cueilleront avant leur maturité. » — Saint Jean de la Croix, Maximes et avis spirituels[5]
L'arbre sans jardinier porte des fruits, mais on les vole ou ils pourrissent avant de mûrir. De même l'âme sans guide peut faire le bien, mais elle reste exposée à se tromper et à perdre ses grâces. Grandir dans la direction, c'est précisément consentir à ce qu'un autre voie en nous ce que nous ne voyons pas — et il faut beaucoup d'humilité pour cela, car nul n'aime être vu là où il préférerait rester dans l'ombre.
Le témoignage constant de l'Écriture et des saints
Ce n'est pas l'idée d'un seul auteur, mais une constante de la révélation et de la tradition. L'Écriture en fait une loi de la vie spirituelle. Quand le diacre Philippe trouve l'eunuque éthiopien lisant Isaïe sans le comprendre, celui-ci avoue son besoin d'un guide :
« Comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? » — Actes des Apôtres 8, 31[6]
Le livre des Proverbes en tire une règle générale : « Faute de direction un peuple succombe, le salut est dans le grand nombre des conseillers » (Pr 11, 14)[7]. Et le livre de Tobie offre l'image que toute la tradition retiendra : le jeune Tobie, ignorant le chemin, reçoit pour compagnon de route l'ange Raphaël sous des traits humains[8]. La sainteté chrétienne n'est jamais un exploit solitaire : elle se reçoit dans une chaîne de pères et de fils spirituels, où chacun a d'abord été conduit avant de conduire. Sainte Thérèse d'Avila (Vie, ch. 13[9]), saint Ignace de Loyola (Exercices spirituels, annot. 15[10]), saint François de Sales (Introduction à la vie dévote, I, 4[11]), Jean Cassien (Conférences, II, 10[12]) : tous ont recommandé d'être guidé.
« Grandir dans » la direction n'est pas « choisir » un directeur
Il faut distinguer deux questions souvent confondues. La première — comment trouver et reconnaître un bon directeur — relève du choix : elle suppose de savoir ce qu'est un directeur, quelles qualités exiger (charité, science, prudence, expérience), où le chercher et comment se garder des mauvais guides. C'est l'objet de l'article Comment choisir un directeur spirituel ?.
La seconde — celle de cet article — commence après : le guide est trouvé, la relation établie ; comment, dès lors, en tirer tout le fruit ? Comment grandir à travers la direction ? La réponse ne dépend plus d'abord du directeur, mais du dirigé — de ses dispositions, de sa fidélité, de sa manière de se laisser conduire. C'est un déplacement décisif du regard : on cesse de se demander « ai-je le bon guide ? » pour se demander « suis-je un bon dirigé ? »
Ce que signifie grandir dans la direction spirituelle
Ce n'est pas le directeur qui doit grandir, mais le dirigé
La première vérité, libératrice, est que la fécondité de la direction repose pour une large part sur celui qui la reçoit. Beaucoup attendent tout du guide, comme un malade attendrait d'un médecin une guérison sans prendre les remèdes. Or la direction n'agit pas magiquement : elle propose une lumière qu'il faut accueillir, un conseil qu'il faut suivre, une vérité qu'il faut laisser travailler en soi. Le même directeur peut être stérile pour l'un et fécond pour l'autre, selon que l'un se ferme et l'autre s'ouvre. Grandir dans la direction, c'est donc d'abord travailler sur soi : cultiver les dispositions qui font qu'une parole reçue porte du fruit.
Une œuvre à deux, où Dieu seul est le vrai maître
Cultiver ces dispositions ne revient pas à diviniser son guide. Le directeur n'est qu'un serviteur : il ne possède pas l'âme, il la sert. Le Catéchisme situe exactement son rôle dans l'économie de l'Esprit :
« L'Esprit Saint donne à certains fidèles des dons de sagesse, de foi et de discernement en vue de ce bien commun qu'est la prière (direction spirituelle). Ceux et celles qui en sont dotés sont de véritables serviteurs de la Tradition vivante de la prière. » — Catéchisme de l'Église catholique, nº 2690[13]
Le vrai maître intérieur reste Dieu ; le directeur ne fait que l'aider à se faire entendre. C'est pourquoi saint Ignace de Loyola impose à l'accompagnateur de s'effacer, de se tenir « comme une balance en équilibre », sans pencher d'un côté ni de l'autre, pour « laisser agir immédiatement le Créateur avec la créature, et la créature avec son Créateur et Seigneur »[14]. Le bon guide ouvre la porte, mais c'est Dieu qui entre. Grandir dans la direction, ce n'est donc pas dépendre d'un homme : c'est apprendre, par un homme, à mieux écouter Dieu.
Les dispositions du dirigé
Toute la tradition spirituelle, des Pères du désert à saint François de Sales, converge sur un petit nombre de dispositions sans lesquelles la direction reste lettre morte. On peut les ramener à cinq, que le reste de cet article développe : la transparence — ouvrir son cœur avec une entière sincérité ; la docilité — recevoir le conseil et le mettre en pratique ; l'humilité — accepter d'être repris et corrigé ; la persévérance — tenir dans la durée et la régularité ; et la prière — demander à Dieu la grâce d'être bien conduit, et prier pour celui qui nous conduit. Aucune n'est spectaculaire ; c'est leur exercice fidèle qui transforme.
Les deux manières de manquer la direction
Comme toute réalité spirituelle, la vie de direction se tient au sommet entre deux abîmes. Par défaut, le dirigé tombe dans la fermeture : il garde la main sur sa vie intérieure et ne se laisse pas vraiment conduire. Par dévoiement, il tombe dans la servilité : il abdique sa conscience et se rend dépendant. Connaître les deux protège la croissance, car on peut manquer la direction en tombant d'un côté comme de l'autre.
Par défaut : la fermeture et l'autosuffisance
Le premier défaut est de ne pas se laisser vraiment conduire : se réserver, ne livrer que ce qui flatte, taire ce qui coûte, discuter chaque conseil, changer de guide dès qu'une parole dérange. C'est la direction de façade, où l'on consulte sans obéir, où l'on parle sans s'ouvrir. À la racine, il y a presque toujours l'autosuffisance : la conviction secrète qu'au fond on se connaît mieux que personne et qu'on saura bien se conduire seul.
Saint Jean de la Croix a démasqué ce péril avec une lucidité redoutable. Énumérant les trois « aveugles » qui peuvent détourner une âme du chemin que Dieu lui trace, il range, à côté du mauvais directeur et du démon, l'âme elle-même :
« Les aveugles qui peuvent la faire sortir du bon chemin sont au nombre de trois : le maître spirituel, le démon et l'âme elle-même. » — Saint Jean de la Croix, Vive Flamme d'amour, strophe 3[15]
Le dirigé peut donc être, pour lui-même, l'obstacle principal. Le meilleur guide ne peut rien pour qui se dérobe à sa lumière. C'est pourquoi la fermeture est le danger le plus fréquent : elle prend les dehors de la prudence (« je n'ai pas à tout dire ») ou de la fidélité à soi (« je sais ce qui est bon pour moi »), alors qu'elle n'est souvent que l'orgueil qui refuse d'être vu.
Par dévoiement : la servilité et la dépendance
L'erreur opposée est plus subtile, car elle prend le masque de la vertu. Le dirigé servile, lui, se livre trop : il remet au guide non seulement sa vie intérieure, mais sa conscience et sa liberté. Il attend des ordres pour les moindres détails de sa vie, n'ose plus rien décider seul, se rend dépendant au point de ne plus pouvoir agir sans son directeur. Cette soumission n'est pas de la docilité : c'est une démission, et elle ouvre la porte à l'emprise.
Car le mauvais guide, lui, exploite cette servilité : au lieu de conduire à Dieu, il se met à la place de Dieu, crée la dépendance, isole l'âme, punit toute velléité d'autonomie. C'est l'exact contraire de la règle ignatienne de la « balance en équilibre »[16]. Ce mécanisme d'abus spirituel — manipulation des consciences, confusion des rôles, captation — est une perversion grave de la direction, mieux connue et fermement combattue aujourd'hui ; il est traité plus en détail dans l'article sur les abus dans l'Église. Le dirigé doit savoir que docilité n'est pas servilité : se laisser conseiller n'est pas abdiquer son âme.
Le juste milieu : une docilité libre et confiante
Entre ces deux bords, la vertu du dirigé se tient dans un équilibre que la tradition résume d'un mot : une docilité libre. Elle est docilité, car elle reçoit vraiment le conseil et le met en pratique ; elle est libre, car elle ne renonce ni à la conscience ni à la responsabilité personnelle. Le tableau suivant fixe ce discernement.
| Fermeture | Docilité libre (le juste milieu) | Servilité | |
|---|---|---|---|
| Erreur | Par défaut : on garde la main sur tout | Se laisser conduire vers Dieu sans s'abdiquer | Par dévoiement : on abandonne sa conscience |
| Ressort | Autosuffisance, orgueil, peur d'être vu | Humilité confiante, désir de Dieu | Peur, paresse de décider, besoin d'être rassuré |
| Ouverture du cœur | Partielle, calculée, dissimulée | Entière, sincère, sans feinte | Indiscrète, anxieuse, sans repère |
| Devant un conseil | On discute, on diffère, on n'applique pas | On reçoit, on éprouve, on met en pratique | On exécute tout, même l'indu, sans juger |
| Rapport au guide | On change au gré des humeurs | Fidélité dans la durée, liberté gardée | Dépendance, on ne décide plus rien seul |
| Fruit | Stagnation, illusions entretenues | Discernement, paix, progrès durable | Emprise, infantilisation, perte de soi |
Lecture du tableau : la bonne attitude du dirigé n'est pas un point fragile entre deux dangers, mais une plénitude qui tient ensemble ce que chaque défaut sépare — une vraie ouverture et une vraie liberté, une vraie docilité et une vraie responsabilité. On grandit dans la direction en s'éloignant des deux bords à la fois : ni la réserve de celui qui se garde, ni la dépendance de celui qui s'abandonne.
Les moyens concrets pour grandir dans la direction spirituelle
Voici le cœur pratique de cet article. La tradition n'a pas seulement loué la direction : elle a indiqué des moyens précis, répétables, par lesquels le dirigé fait croître en lui les dispositions qui rendent l'accompagnement fécond.
Cultiver la transparence : l'ouverture de conscience
Premier moyen, et le plus décisif : la transparence. Ouvrir son cœur avec une entière sincérité, sans rien cacher de ses tentations, de ses fautes, de ses lumières comme de ses ténèbres. La tradition monastique appelle cela l'ouverture de conscience ou la manifestation des pensées : on ne se laisse pas guider à demi.
Saint François de Sales en fait une règle absolue de la direction. À Philothée, qui vient de trouver son guide, il prescrit la sincérité sans réserve :
« Traitez avec lui à cœur ouvert, en toute simplicité, lui manifestant clairement votre bien et votre mal, sans aucune espèce de déguisement ni de détour. Par ce moyen, le bien sera plus sûr, et le mal plus promptement réparé. » — Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, I, 4[17]
Cette exigence remonte aux origines du monachisme. Les Pères du désert tenaient la manifestation des pensées à l'ancien pour la première école de l'humilité et le rempart le plus sûr contre l'illusion. Jean Cassien, qui recueillit leur enseignement, en donne la raison spirituelle profonde : une pensée mauvaise tient sa force de l'ombre où on la garde, et la perd dès qu'on la met au jour.
« Une pensée mauvaise se dissipe dès qu'elle est mise au jour. Avant même la sentence de la discrétion, le serpent hideux que la confession tire de sa caverne ténébreuse pour le produire au grand jour, se hâte de fuir, couvert de honte. » — Jean Cassien, Conférences, II (Du discernement), ch. 10[18]
Cassien en faisait la marque même du débutant qui veut progresser : « ne cacher aux anciens, par une fausse honte, aucune des pensées qui naissent dans le cœur, mais les leur découvrir aussitôt », et ne juger de leur valeur « non d'après son propre sentiment, mais d'après leur avis »[19]. C'est le ressort de toute direction féconde : ce qu'on tait ne peut être guéri ; ce qu'on dissimule continue de régner. Le dirigé qui apprend à tout dire — surtout ce qui coûte le plus — a déjà fait la moitié du chemin.
Préparer et soigner ses rencontres
La transparence se prépare. On ne s'ouvre pas bien si l'on arrive les mains vides, sans avoir relu sa vie. Grandir dans la direction suppose donc un travail entre les rencontres : faire son examen de conscience, noter ce qui s'est passé dans la prière, les épreuves, les tentations, les lumières reçues, les questions à poser. Une direction préparée gagne en profondeur ce qu'une direction improvisée perd en bavardage. Il s'agit d'apporter au guide la matière réelle de sa vie intérieure — non un récit arrangé, mais un état des lieux honnête — pour que son discernement ait de quoi s'exercer. Cette régularité de l'examen rejoint la vigilance sur soi dont vit toute vie spirituelle ; voir Comment grandir dans la vigilance spirituelle.
Mettre en pratique : la docilité qui obéit
Une direction n'est féconde que si l'on met en œuvre ce qui a été discerné. Recevoir un conseil et ne pas l'appliquer, c'est rendre la direction vaine. La docilité du dirigé consiste précisément à passer de la parole à l'acte : suivre l'avis reçu, tenter ce qui a été proposé, revenir rendre compte des fruits. Saint Josémaria Escrivá liait cette docilité au guide et à la grâce comme la condition même de la sainteté :
« Il faut beaucoup d'obéissance à son directeur et beaucoup de docilité à la grâce. Car si l'on ne laisse pas agir la grâce de Dieu et le directeur, jamais n'apparaîtra la sculpture, l'effigie de Jésus, que devient le saint. » — Saint Josémaria Escrivá, Chemin, nº 56[20]
Cette obéissance n'est pas servile : elle reste libre, et bornée par la conscience (voir plus bas). Mais dans tout ce qui est bon et relève de sa compétence, suivre son guide est une école d'humilité sans pareille, car elle déloge la volonté propre là où elle se cache le mieux : dans le domaine « spirituel », où l'on croit volontiers ne devoir de comptes à personne. Sur cette vertu d'obéissance et ses degrés, voir Comment grandir dans l'obéissance.
Accueillir la correction : l'humilité du dirigé
Il vient toujours un moment où le guide ne dit pas ce qu'on espérait : il reprend, contredit, met le doigt sur un défaut qu'on préférait ignorer. C'est l'épreuve de vérité de la direction. Le dirigé fermé se cabre, se justifie, ou change de guide ; le dirigé qui grandit accueille la correction comme un bien, car il sait qu'on ne se laisse pas conduire pour s'entendre approuver, mais pour être redressé. L'humilité est ici la disposition maîtresse : « se soumettre toutes ses actions et même toutes ses pensées à la sagesse des anciens », disait Cassien, est « la première preuve de l'humilité »[21]. Accepter d'être vu tel qu'on est, et repris là où l'on faille, c'est laisser tomber le masque que l'amour-propre voudrait garder. Sur cette racine, voir Comment grandir dans l'humilité.
Persévérer dans la durée et la régularité
La direction ne porte du fruit que dans la durée. Comme tout travail en profondeur, elle demande de la suite : des rencontres régulières — selon les besoins et la disponibilité, souvent une fois par mois ou toutes les quelques semaines —, et surtout la fidélité à un même guide. Changer sans cesse de directeur empêche tout travail en profondeur, car le nouveau venu doit chaque fois tout redécouvrir. Saint François de Sales déconseille fermement cette versatilité : une fois le bon guide trouvé, « ne le changez point sans grande considération »[22]. La fidélité, ici comme ailleurs, est la condition de la fécondité. Une direction épisodique, abandonnée à la première sécheresse ou à la première contrariété, ne produit guère de fruit. C'est dans la constance que se dénoue peu à peu ce que l'âme, seule, ne parvenait pas à démêler. Sur cette vertu de la durée, voir Comment grandir dans la persévérance.
Demander la grâce et prier pour son guide
Enfin, comme tout bien spirituel, une direction féconde se demande avant de se mériter. Le Catéchisme rappelle que la direction est un don de l'Esprit[23] : c'est donc à l'Esprit qu'il faut la demander. Saint François de Sales conseille de réclamer ce guide à Dieu « avec une grande instance »[24] — et la même prière vaut pour en bien profiter : « Seigneur, donne-moi de me laisser conduire. » Il est juste aussi de prier pour son directeur, qui porte une lourde charge et a besoin de lumière pour bien conduire. Cette prière réciproque est le ciment surnaturel de la relation : elle rappelle que le véritable directeur de toute âme est l'Esprit Saint, et que le guide humain n'est que son instrument.
La part de la conscience : se laisser conduire sans s'abdiquer
Il reste à fixer la limite, sans laquelle tout ce qui précède deviendrait dangereux. La docilité du dirigé n'est jamais inconditionnelle, car aucun directeur n'est Dieu. La direction spirituelle — hors des vœux religieux, qui sont un autre cas — ne fonde aucune obéissance absolue : elle propose, éclaire, conseille ; elle ne commande pas la conscience. Le dirigé garde toujours sa responsabilité personnelle et n'est jamais tenu de suivre un avis contraire à la foi ou à la morale.
Cette limite, loin d'affaiblir la docilité, la purifie : elle distingue la vertu de la servilité. Le servile obéit toujours, même à l'indu ; le dirigé vraiment docile se laisse conduire vers Dieu, et cesse donc de suivre dès qu'on l'éloigne de Dieu. C'est pourquoi un bon directeur n'exige jamais une confiance aveugle dès le premier jour : il sait que la confiance se construit, et il respecte la liberté de celui qu'il accompagne. L'Église protège d'ailleurs cette liberté par un principe de sagesse : la séparation du for interne et du for externe — le domaine secret de la conscience ne doit pas se mélanger avec celui du gouvernement et de l'autorité publique. Quand ces deux fors se confondent, la porte est ouverte à l'abus. Se laisser conduire, ce n'est donc pas démissionner : c'est mettre sa conscience à sa vraie place — souveraine pour discerner le bien et le mal, docile dans tout le reste.
Les fruits d'une direction féconde
À quoi reconnaît-on qu'on grandit réellement dans la direction spirituelle ? Non à un sentiment, mais à des fruits stables.
Le discernement et la libération des illusions
Le premier fruit est le discernement. À force d'exposer sa vie intérieure à un regard compétent, le dirigé apprend à voir clair en lui-même : à distinguer l'inspiration du caprice, l'épreuve purifiante du simple découragement, l'appel de Dieu de son propre désir. Les illusions, mises au jour, perdent leur emprise — exactement comme la pensée mauvaise se dissipe « dès qu'elle est mise au jour »[25]. Peu à peu, la lumière reçue du guide devient une lumière intérieure : le dirigé acquiert, par la direction, un discernement qu'il n'aurait jamais conquis seul.
La paix et la sécurité du chemin
Le deuxième fruit est la paix. L'âme qui se sait conduite cesse d'avancer seule, à tâtons, dans l'angoisse de se tromper. Elle dépose le fardeau épuisant de devoir tout discerner par elle-même. Sainte Thérèse d'Avila, qui souffrit longtemps de l'absence de bons guides, témoigne de la sécurité que donne un maître éclairé :
« Il importe extrêmement que le maître soit judicieux — j'entends d'un esprit solide — et qu'il ait de l'expérience. Si à cela il joint la doctrine, c'est parfait. » — Sainte Thérèse d'Avila, Vie écrite par elle-même, ch. 13[26]
Avancer sous un tel regard, c'est marcher d'un pas plus assuré : on n'est plus seul juge de sa route. Cette assurance n'est pas de la présomption ; c'est la paix de qui sait qu'on ne se guide pas soi-même, et que Dieu agit par les moyens qu'il a établis.
Le progrès durable dans les vertus
Le troisième fruit est le progrès lui-même, stable et durable. La direction empêche de tourner en rond : elle relance quand on s'enlise, corrige quand on dévie, encourage quand on désespère. Là où l'âme seule stagne ou recule, l'âme conduite avance — non par à-coups, mais d'un mouvement continu, car chaque rencontre reprend le fil et fixe un pas de plus. C'est pourquoi les maîtres jugent l'expérience du guide indispensable pour les voies hautes : sans elle, « il est incapable d'y conduire les âmes quand Dieu pourtant les y appelle, et il ne le comprendra même pas »[27]. Un bon dirigé, sous un bon guide, ne cesse de croître.
La direction spirituelle dans la Divine Volonté
La spiritualité de la Divine Volonté, transmise à Luisa Piccarreta (1865-1947), donne à la docilité du dirigé son dernier accent. Là où la volonté propre se cache le mieux — dans le domaine « spirituel », où l'on croit n'avoir de comptes à rendre qu'à Dieu —, l'obéissance au confesseur et au guide vient la débusquer. Jésus demande à Luisa une confiance presque sans réserve envers son confesseur, au point d'identifier sa parole à la sienne :
« Je veux que tu aies pleinement confiance en ton confesseur, même dans les plus petites choses, de sorte qu'il n'y ait aucune différence entre lui et Moi. Chaque fois que tu lui feras confiance en écoutant ses paroles, Je serai du même avis que lui. » — Jésus à Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 2, 2 mai 1899[28]
Cette parole n'est pas un blanc-seing donné à n'importe quel guide : elle suppose un confesseur sûr, et elle ne dispense jamais de la limite de la conscience. Mais elle révèle le sens profond de la docilité du dirigé : se laisser conduire par un homme, c'est, dans la foi, se laisser conduire par Dieu qui agit à travers lui. La direction n'est pas une concession faite à notre faiblesse : elle est la voie ordinaire par laquelle Dieu, qui « veut que l'homme soit gouverné par un autre homme »[29], conduit les âmes. Grandir dans la direction, c'est finalement laisser tomber l'ultime retranchement de la volonté propre — celui où, sous couvert de spiritualité, on voudrait encore se conduire soi-même — pour s'en remettre, par un guide, à la seule conduite de Dieu. Cette remise rejoint l'abandon et la confiance : voir Comment grandir dans l'abandon à Dieu et Comment grandir dans la confiance.
Un chemin concret, jour après jour
La vie de direction ne grandit pas par grandes résolutions, mais par une fidélité menue et répétée. On peut résumer les moyens étudiés en un programme simple.
| Fréquence | Exercice du dirigé | Ce qu'il travaille |
|---|---|---|
| Chaque jour | Faire son examen de conscience, noter prière, épreuves et lumières | La matière d'une direction sincère |
| À chaque rencontre | Ouvrir son cœur sans rien cacher, surtout ce qui coûte | La transparence (saint François de Sales, Cassien) |
| Après chaque rencontre | Mettre en pratique le conseil reçu, puis en rendre compte | La docilité qui passe à l'acte (saint Josémaria) |
| Quand le guide reprend | Accueillir la correction sans se justifier | L'humilité du dirigé |
| Dans la durée | Rester fidèle à un même guide, sans changer au gré des humeurs | La persévérance (la fécondité naît de la suite) |
| Toujours | Garder sa conscience souveraine pour le bien et le mal | La liberté qui distingue docilité et servilité |
| Dans la prière | Demander d'être bien conduit, et prier pour son directeur | La grâce reçue et le ciment surnaturel |
Lecture du tableau : aucun de ces exercices n'est spectaculaire ; c'est leur répétition fidèle qui transforme. On commence par apporter la matière, on apprend à tout dire, on met en pratique, on accepte d'être repris — et l'on tient dans la durée, jusqu'à ce que la direction porte ses fruits.
L'essentiel est de ne pas viser la direction en général, mais de poser, à la prochaine rencontre, l'acte concret qui se présente : cette chose qu'on préférerait taire et qu'il faut dire, ce conseil reçu et non encore appliqué, cette correction à accueillir sans se cabrer. Car grandir dans la direction spirituelle, c'est consentir, pas à pas, à être conduit — et apprendre ainsi, par la main d'un homme, à se laisser conduire par Dieu.
Pour aller plus loin
- Comment choisir un directeur spirituel ? — l'article amont : ce qu'est un directeur, ses qualités, comment le trouver et reconnaître un mauvais guide.
- Comment grandir dans l'obéissance — la vertu qui fonde la docilité du dirigé, et ses degrés.
- Comment grandir dans l'humilité — la racine : on ne s'ouvre pas si l'on se croit toujours plus avisé que son guide.
- Comment grandir dans la confiance — la confiance qui rend possible la transparence du cœur.
- Comment grandir dans l'abandon à Dieu — la remise de soi que la direction prolonge jusque dans la vie intérieure.
- Comment grandir dans l'oraison — la prière personnelle que la direction éclaire et soutient.
- Comment grandir dans la vigilance spirituelle — l'examen de soi qui nourrit la matière de la direction.
Notes et références
Jean Cassien, Conférences, II (Du discernement), ch. 10, trad. E. Cartier : « La première preuve de l'humilité, c'est de soumettre toutes nos actions et même toutes nos pensées à la sagesse des anciens. » Le débutant est instruit de ne cacher aux anciens, par une fausse honte, aucune des pensées qui naissent dans son cœur, mais de les leur découvrir aussitôt, et de juger de leur valeur non d'après son propre sentiment, mais d'après leur avis. Fondement patristique de l'« ouverture de conscience ».
1 12 19 21Saint Jean de la Croix (1542-1591), La Vive Flamme d'amour, strophe 3 : Dieu veut que l'âme se laisse conduire par un autre homme et ne se fie pas à son seul jugement, « car il ne veut pas que l'on croie ce qui se passe en elle sans le ministère et le gouvernement de l'Église et de ses ministres ». Édition de référence : Œuvres complètes, Cerf / Éditions du Carmel.
2 4 29Saint François de Sales (1567-1622), Introduction à la vie dévote, Première partie, ch. 4 (« De la nécessité d'un directeur pour entrer et pour avancer dans la dévotion »), 1609 : « Traitez avec lui à cœur ouvert, en toute simplicité, lui manifestant clairement votre bien et votre mal, sans aucune espèce de déguisement ni de détour. Par ce moyen, le bien sera plus sûr, et le mal plus promptement réparé. » Texte intégral, éd. Project Gutenberg / Wikisource.
3 11 17Saint Jean de la Croix, Maximes et avis spirituels (Dits de lumière et d'amour), maxime sur la nécessité d'un maître : « Celui qui veut demeurer seul, sans l'appui d'un maître et d'un guide, est semblable à un arbre solitaire, abandonné sans maître dans la campagne ; quelques fruits qu'il produise, les passants les cueilleront avant leur maturité. »
5Actes des Apôtres 8, 31 (traduction liturgique officielle, AELF). L'eunuque éthiopien, lisant le prophète Isaïe sans le comprendre, répond à Philippe : « Comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? » — texte classiquement invoqué comme fondement scripturaire de l'accompagnement spirituel.
6Proverbes 11, 14 (Bible de Jérusalem) : « Faute de direction un peuple succombe, le salut est dans le grand nombre des conseillers. » Cf. aussi Pr 15, 22 et Pr 24, 6, qui font de la pluralité des conseillers une condition de la sagesse.
7Livre de Tobie 5, 1-6 (traduction liturgique, AELF). Tobie ignore le chemin vers la Médie ; son père Tobith lui conseille de se chercher un guide (« cherche-toi un homme de confiance pour t'accompagner », Tb 5, 3), et c'est l'ange Raphaël, sous l'apparence d'un jeune homme nommé Azarias, qui l'accompagne. Saint François de Sales fait de cette scène, dans l'Introduction à la vie dévote (I, 4), le modèle même de la direction spirituelle.
8Sainte Thérèse d'Avila (1515-1582), Vie écrite par elle-même (Libro de la vida), ch. 13 : « Il importe extrêmement que le maître soit judicieux — j'entends d'un esprit solide — et qu'il ait de l'expérience. Si à cela il joint la doctrine, c'est parfait. » La sainte, qui souffrit de guides maladroits, témoigne de la sécurité que donne un maître éclairé.
9 26Saint Ignace de Loyola (1491-1556), Exercices spirituels, annotation 15 : celui qui donne les Exercices ne doit ni pencher ni incliner d'un côté ou de l'autre, mais, se tenant « comme une balance en équilibre », doit « laisser agir immédiatement le Créateur avec la créature, et la créature avec son Créateur et Seigneur ». Principe d'effacement de l'accompagnateur, qui vaut a contrario comme critère contre l'emprise.
10 14 16Catéchisme de l'Église catholique, nº 2690 : « L'Esprit Saint donne à certains fidèles des dons de sagesse, de foi et de discernement en vue de ce bien commun qu'est la prière (direction spirituelle). Ceux et celles qui en sont dotés sont de véritables serviteurs de la Tradition vivante de la prière. » Le texte officiel porte « (direction spirituelle) », sans article, et « Ceux et celles qui en sont dotés ». Texte intégral sur vatican.va.
13 23Saint Jean de la Croix, La Vive Flamme d'amour, strophe 3 : « Les aveugles qui peuvent la faire sortir du bon chemin sont au nombre de trois : le maître spirituel, le démon et l'âme elle-même. » Le saint développe ensuite chacun de ces trois « aveugles » ; le troisième — l'âme elle-même — vise le dirigé qui, par autosuffisance, se fait à lui-même obstacle.
15Jean Cassien (v. 360-435), Conférences, Deuxième Conférence (abbé Moïse, Du discernement), ch. 10, trad. E. Cartier : « Une pensée mauvaise se dissipe dès qu'elle est mise au jour. Le serpent hideux que la confession tire de sa caverne ténébreuse pour le produire au grand jour se hâte de fuir, couvert de honte. » La pensée tient sa force de l'ombre où on la garde ; manifestée à l'ancien, elle perd son pouvoir.
18 25Saint Josémaria Escrivá de Balaguer (1902-1975), Chemin, nº 56 : « Il faut beaucoup d'obéissance à son directeur et beaucoup de docilité à la grâce. Car si l'on ne laisse pas agir la grâce de Dieu et le directeur, jamais n'apparaîtra la sculpture, l'effigie de Jésus, que devient le saint. »
20Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, I, 4 : il faut demander ce guide à Dieu « avec une grande instance » et, une fois trouvé, ne pas le changer à la légère — « ne le changez point sans grande considération ». La fidélité à un même guide est posée comme condition de la fécondité de la direction.
22 24Saint Jean de la Croix, La Vive Flamme d'amour, strophe 3 (commentaire) : « Non seulement il doit être savant et prudent, mais encore expérimenté […]. Si le guide spirituel n'a pas l'expérience de ce qu'est la vie vraiment et purement spirituelle, il est incapable d'y conduire les âmes quand Dieu pourtant les y appelle, et il ne le comprendra même pas. » Passage cité par le Catéchisme (§ 2690).
27Jésus à Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 2, 2 mai 1899 : « Je veux que tu aies pleinement confiance en ton confesseur, même dans les plus petites choses, de sorte qu'il n'y ait aucune différence entre lui et Moi. Chaque fois que tu lui feras confiance en écoutant ses paroles, Je serai du même avis que lui. » Libellé vérifié sur le texte complet du Livre du Ciel, tome 2, 2 mai 1899 (édition française) ; repris dans le recueil Les paroles de la vie éternelle. Suppose un confesseur sûr et ne dispense jamais de la limite de la conscience.
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