Saint Pie de Pietrelcina (1887-1968), universellement connu sous le nom de Padre Pio, est un frère capucin italien, prêtre, confesseur et mystique, l'une des figures spirituelles les plus marquantes du XXᵉ siècle. Né Francesco Forgione dans un village paysan de Campanie, il passa plus de cinquante ans au couvent de San Giovanni Rotondo, sur le promontoire du Gargano, d'où son rayonnement gagna le monde entier.
Sa vie est traversée par des phénomènes extraordinaires — il porta des stigmates visibles pendant un demi-siècle, et la tradition lui attribue bilocations, lecture des consciences et guérisons. Mais l'essentiel de son existence fut d'une grande sobriété : célébrer la Messe, confesser jusqu'à dix-douze heures par jour, diriger des âmes par une immense correspondance, et offrir sa souffrance pour les pécheurs. De cette vie cachée naquit un hôpital, la Casa Sollievo della Sofferenza, et un réseau mondial de Groupes de prière.
Objet d'une méfiance romaine tenace dans les années 1920 et 1930 — décrets du Saint-Office, interdiction de célébrer en public, isolement — il traversa ces épreuves dans une obéissance silencieuse qui frappa ses contemporains autant que ses prodiges. Réhabilité de son vivant, il mourut en odeur de sainteté le 23 septembre 1968. Jean-Paul II le déclara vénérable (1997), bienheureux (1999) puis saint le 16 juin 2002, devant l'une des plus grandes foules de l'histoire de la place Saint-Pierre.
Cet article retrace sa biographie, ses charismes, sa spiritualité de la Croix et sa canonisation. Le détail du phénomène de ses plaies est traité à part dans Les stigmates de Padre Pio, et son couvent-sanctuaire dans le sanctuaire de San Giovanni Rotondo.
En quelques dates
La vie de Padre Pio peut se lire comme une longue fidélité à un même lieu et à une même Croix. Voici ses étapes majeures, des collines de Bénévent au tombeau du Gargano.
- 25 mai 1887Naissance à Pietrelcina
Francesco Forgione naît dans une famille de paysans pieux ; il est baptisé le lendemain, 26 mai 1887.
- 6 janvier 1903Entrée chez les Capucins
À quinze ans, il entre au noviciat de Morcone ; il prend l'habit franciscain et le nom de frère Pio le 22 janvier 1903.
- 10 août 1910Ordination sacerdotale
Il est ordonné prêtre dans la cathédrale de Bénévent, après des études marquées par une santé chancelante.
- Septembre 1916Arrivée à San Giovanni Rotondo
Affecté au couvent Santa Maria delle Grazie, sur le Gargano, il y demeurera jusqu'à sa mort.
- 20 septembre 1918Les stigmates
Il reçoit les plaies visibles qu'il portera environ cinquante ans.
- 1923-1933L'épreuve du Saint-Office
Décrets de méfiance, interdiction de célébrer et de confesser en public, isolement, puis levée progressive des restrictions.
- 5 mai 1956La Casa Sollievo della Sofferenza
Inauguration de l'hôpital qu'il a voulu et financé pour « soulager la souffrance ».
- 23 septembre 1968La mort
Il meurt au couvent à 81 ans, le rosaire à la main, murmurant les noms de Jésus et de Marie.
- 16 juin 2002Canonisation
Jean-Paul II l'inscrit au catalogue des saints, après la béatification de 1999.
L'enfant de Pietrelcina
Une famille de paysans pieux
Francesco Forgione naît le 25 mai 1887 à Pietrelcina, gros bourg agricole de la province de Bénévent, et reçoit le baptême dès le lendemain[1]. Ses parents, Grazio Maria Forgione et Maria Giuseppa De Nunzio, sont des cultivateurs sans fortune mais d'une piété profonde : on prie le chapelet chaque soir, on jeûne trois fois la semaine en l'honneur de Notre-Dame du Mont-Carmel, on vit au rythme de l'église paroissiale[2]. Pour payer les études du futur prêtre, le père s'expatriera comme ouvrier aux États-Unis — geste discret qui dit la place de la vocation de l'enfant au cœur de la famille[3].
Cette enracinement paysan ne quittera jamais Padre Pio. Il gardera toute sa vie le parler dialectal du Sannio, le bon sens rude des gens de la terre, et une familiarité directe, presque physique, avec le surnaturel — comme allaient de soi pour lui les anges, les défunts et le démon.
Le vœu de devenir « moine barbu »
Dès l'enfance, Francesco est attiré par les capucins qui passent quêter à Pietrelcina, et notamment par un jeune frère à la longue barbe. Il déclare très tôt vouloir devenir, lui aussi, un « moine barbu ». La vocation se précise vers douze-quinze ans, dans une atmosphère de prière intense et de premières grâces mystiques que ses biographes situent déjà à cette période.
Le surnaturel s'impose pourtant à lui sans qu'il l'ait recherché. Peu avant son entrée au couvent, il rapporte une vision qui scelle sa vocation comme un combat : il se voit auprès d'un homme majestueux, d'une rare beauté, resplendissant comme le soleil, qui le prend par la main et l'invite à combattre vaillamment à ses côtés[4].
La même vision lui montre, dit-il, un adversaire monstrueux qu'il devra affronter. Toute sa vie en sera l'illustration : un homme doux et brisé de santé, mais engagé dans une lutte spirituelle de chaque instant.
Une santé fragile dès le départ
L'enfant est de constitution chétive et tombe souvent malade. Cette fragilité physique — fièvres inexpliquées, troubles digestifs, épuisements — accompagnera toute sa vie de moine et expliquera en partie les longues interruptions de ses études et de son séjour en communauté. Elle est inséparable de sa physionomie spirituelle : Padre Pio sera, du début à la fin, un homme qui souffre dans son corps, et qui apprendra à faire de cette souffrance une offrande.
Le frère capucin (1903-1916)
La prise d'habit et les études
Le 6 janvier 1903, à quinze ans, Francesco entre au noviciat capucin de Morcone[5]. Le 22 janvier 1903, il revêt l'habit franciscain et reçoit le nom de frère Pio de Pietrelcina[6]. Commence alors le cursus classique d'un futur prêtre de l'Ordre : philosophie, théologie, déplacements de couvent en couvent à travers la Campanie et les Pouilles.
Les capucins forment, dans l'Italie de ce temps, une branche austère de la famille franciscaine, vouée à la pauvreté, à la prédication populaire et à la pénitence. Le jeune frère Pio s'y montre exemplaire d'obéissance et de ferveur, mais sa santé l'oblige à de fréquents retours dans l'air natal de Pietrelcina, seul climat où il semble pouvoir tenir.
Une santé qui inquiète ses supérieurs
Les maladies de frère Pio sont si déconcertantes que ses supérieurs hésitent, un temps, sur son avenir dans l'Ordre. Fièvres extrêmes, vomissements, impossibilité de garder la nourriture : les médecins parlent tour à tour de tuberculose, de bronchite chronique, sans diagnostic ferme. Plusieurs fois il doit quitter la vie commune. Cette épreuve, loin de l'éloigner de Dieu, devient pour lui un chemin : il commence à offrir consciemment ses souffrances, et sa correspondance de jeunesse laisse déjà voir un homme habité.
Le prêtre du 10 août 1910
Frère Pio est ordonné prêtre le 10 août 1910 dans la cathédrale de Bénévent, à vingt-trois ans[7]. Quelques jours plus tard, il célèbre sa première messe à Pietrelcina. Mais sa santé l'empêche encore longtemps de rejoindre une communauté stable : il passe l'essentiel des années 1910-1916 dans son village, dispensé de vie conventuelle, sous la direction de ses confesseurs capucins, les pères Benedetto de San Marco in Lamis et Agostino de San Marco in Lamis.
C'est de cette période que datent les lettres les plus saisissantes de son Epistolario : un jeune prêtre malade y décrit des phénomènes mystiques d'une rare violence. Dans une lettre au père Agostino du 7 avril 1913, il rapporte une vision où le Christ lui montre le mépris des hommes, et particulièrement de certains prêtres :
« Mon fils, ne crois pas que mon agonie ait duré trois heures ; non, je serai en agonie jusqu'à la fin du monde, à cause des âmes qui me sont les plus chères. » — Le Christ à Padre Pio, lettre au P. Agostino, 7 avril 1913[8]
Dans cette même vision, le Christ s'écrie contre des prêtres indignes le mot terrible de « Bouchers ! »[9]. Ces textes, antérieurs aux stigmates, montrent que la vocation de Padre Pio fut d'abord celle d'une âme réparatrice, associée à la Passion bien avant d'en porter les marques.
San Giovanni Rotondo, le couvent d'une vie (1916-1968)
L'arrivée sur le Gargano
En septembre 1916, frère Pio est affecté au couvent Santa Maria delle Grazie de San Giovanni Rotondo, petit bourg perché sur le promontoire du Gargano, dans les Pouilles[10]. Le climat sec de la montagne lui convient ; il ne quittera plus ce couvent pauvre et isolé jusqu'à sa mort, cinquante-deux ans plus tard. Ce qui n'était qu'une affectation administrative deviendra l'un des plus grands foyers spirituels du catholicisme : autour d'un frère cloîtré naîtra un immense pèlerinage, dont l'histoire matérielle est racontée dans l'article consacré au sanctuaire.
Les stigmates du 20 septembre 1918
Le 20 septembre 1918, alors qu'il prie après la messe devant le crucifix du chœur de l'ancienne église, Padre Pio reçoit les stigmates : les cinq plaies de la Passion s'ouvrent dans ses mains, ses pieds et son côté[11]. Il les portera, saignantes et visibles, durant environ cinquante ans, jusqu'à leur fermeture peu avant sa mort. C'est le premier prêtre stigmatisé connu dans l'histoire de l'Église.
Le récit détaillé de l'événement, les examens médicaux des docteurs Romanelli, Bignami et Festa, le discernement ecclésial et la signification spirituelle des plaies font l'objet d'un article distinct : Les stigmates de Padre Pio. On retiendra seulement ici que ce phénomène attira aussitôt les foules — et avec elles, la méfiance de Rome.
L'épreuve du Saint-Office (1923-1933)
Le premier décret de 1923
L'afflux des pèlerins, les récits de prodiges et la célébrité naissante du stigmatisé alarment l'autorité romaine, soucieuse d'éviter tout culte prématuré et toute exploitation. Le 31 mai 1923, le Saint-Office publie un premier décret déclarant qu'« il ne conste pas » du caractère surnaturel des phénomènes attribués à Padre Pio — la formule canonique non constat de supernaturalitate, qui n'est pas une condamnation mais une mise en réserve prudente[12]. Dans la foulée, on envisage de le transférer dans un autre couvent, et l'on ordonne qu'il célèbre la messe en privé[13]. Un monitum de 1924 invite les fidèles à s'abstenir de tout contact avec lui[14].
L'enfermement de 1931
Les mesures se durcissent. Le 9 juin 1931, jour de la Fête-Dieu, le Saint-Office impose à Padre Pio l'isolement le plus strict : confiné dans la clôture du couvent, il lui est interdit de confesser, de célébrer la messe en public, d'entretenir sa correspondance et d'avoir tout contact avec les fidèles[15]. Pendant près de deux ans, il célèbre seul, dans une chapelle intérieure, parfois avant l'aube, sans témoins. Pour un prêtre dont toute la vie est don aux âmes, c'est l'épreuve la plus déchirante.
Le dégel de 1933-1934
En 1933, le pape Pie XI fait réviser le dossier. Persuadé qu'on a été trop loin, il ordonne la levée de l'interdiction de célébrer publiquement : Padre Pio retrouve l'autel et le peuple en juillet 1933[16]. L'année suivante, ses facultés de confesser sont progressivement rendues — d'abord pour les hommes en mars 1934, puis pour les femmes en mai 1934[17]. Le confessionnal lui est rouvert : il y passera désormais la plus grande part de ses journées, pendant plus de trente ans.
L'obéissance comme signe
Ce qui frappa le plus les témoins ne fut pas la dureté des mesures, mais la manière dont Padre Pio les reçut. Jamais il ne protesta, jamais il n'organisa de défense, jamais il ne s'autorisa la moindre amertume contre l'Église. Sommé de se taire, il se tut ; privé de l'autel, il obéit. La biographie officielle du Saint-Siège résume ainsi cette attitude :
« Il accepta tout avec une humilité et une résignation profondes. » — Biographie officielle du Saint-Siège[18]
Pour la tradition catholique, c'est précisément ce point qui authentifie le reste. Un visionnaire orgueilleux se serait cabré ; un imposteur aurait fui ou intrigué. L'obéissance paisible de Padre Pio dans l'épreuve, exigée par l'Église elle-même, est devenue l'un des arguments majeurs de sa sainteté — comme le rappelle le discernement catholique des phénomènes surnaturels, où l'humilité et la docilité priment toujours sur le prodige.
Le confesseur et le directeur d'âmes
Le confessionnal, son champ de bataille
Une fois ses facultés rendues, Padre Pio fit du confessionnal le centre de sa vie. On venait de toute l'Italie, puis du monde entier, pour se confesser à lui ; les fidèles s'inscrivaient sur des listes d'attente de plusieurs jours. Il passait dix, douze, parfois davantage d'heures par jour à entendre les confessions, hommes le matin, femmes l'après-midi, jusqu'à l'épuisement. C'est par ce ministère humble — bien plus que par ses stigmates — qu'il transforma des centaines de milliers de vies. Sur le sens de ce sacrement, voir la confession et pourquoi se confesser à un prêtre.
Confesseur, il pouvait se montrer rude. Il renvoyait sans absolution les pénitents mal disposés, démasquait les péchés tus, exigeait la franchise. Cette sévérité n'était pas dureté de caractère mais médecine des âmes : ceux qu'il rabrouait revenaient souvent transformés, ayant compris qu'il voyait clair en eux.
Lire dans les consciences
De très nombreux témoignages — y compris d'incroyants venus le défier — rapportent que Padre Pio rappelait au pénitent des fautes oubliées ou cachées, parfois vieilles de dizaines d'années. Ce charisme de lecture des consciences, que la théologie nomme cardiognosie, est l'un des traits les plus constamment attestés de son ministère. Il ne l'exhibait jamais : il s'en servait pour briser les résistances et conduire au repentir.
Prier, espérer, ne pas s'inquiéter
De sa direction spirituelle, conduite au confessionnal et par une abondante correspondance, est resté un conseil que la tradition résume en une formule devenue universelle : prier, espérer et bannir l'inquiétude, car Dieu est miséricordieux et entend la prière[19].
Cette phrase résume sa pédagogie : non pas un sentimentalisme, mais une confiance virile, ancrée dans la prière et la patience. À ceux que rongeaient le scrupule ou l'angoisse, il opposait inlassablement l'abandon. Sa direction se nourrissait des grands maîtres spirituels qu'il avait lus et médités — les Pères, sainte Thérèse d'Avila, saint François de Sales — et il y joignait l'autorité d'un homme qui souffrait ce qu'il enseignait.
Les charismes attribués
Au-delà des stigmates, la dévotion populaire attribue à Padre Pio une série de phénomènes extraordinaires. L'Église, prudente, ne les a pas tous formellement reconnus, mais ils sont portés par une masse de témoignages concordants. Il faut les recevoir avec discernement — ni crédulité brute, ni scepticisme de principe.
Les bilocations
La tradition rapporte de nombreux cas de bilocation — la présence simultanée de Padre Pio en deux lieux distincts. Le plus célèbre concerne le général Luigi Cadorna : après le désastre de Caporetto (1917), au bord du suicide, l'officier aurait vu surgir dans sa tente un capucin qui l'aurait dissuadé avec douceur de commettre cette sottise, avant de disparaître[20]. D'autres récits, durant la Seconde Guerre mondiale, prêtent à des aviateurs alliés la vision d'« un moine aux mains levées » détournant leurs bombes de San Giovanni Rotondo, qui fut épargnée[21]. Le phénomène, commun à plusieurs saints, est étudié dans l'article sur les bilocations.
Le parfum de sainteté
Beaucoup de témoins ont rapporté avoir senti, en présence de Padre Pio ou de ses plaies, un parfum intense et inexplicable — évoquant les violettes, les roses ou l'encens — perçu parfois à grande distance, comme un signe de sa présence spirituelle ou de son intercession. Ce « parfum » fait partie du faisceau des phénomènes mystiques associés à sa personne, sans qu'il en ait jamais tiré gloire.
Les âmes du purgatoire
Padre Pio entretenait une familiarité saisissante avec les âmes du purgatoire, qu'il disait voir et entendre, et pour lesquelles il offrait messes et pénitences. Un épisode fameux, vérifié par le registre d'état civil de San Giovanni Rotondo, concerne un défunt, Pietro Di Mauro, mort dans l'incendie de l'hospice du couvent et venu, selon Padre Pio, demander une messe[22]. Cette compassion pour les défunts, loin d'un goût du merveilleux, exprime sa conviction profonde de la communion des saints : les vivants peuvent soulager les morts en chemin vers Dieu, comme l'enseigne l'Église sur les âmes du purgatoire.
Une guérison rapportée : Gemma di Giorgi
Parmi les guérisons attribuées à la prière de Padre Pio, l'une des plus souvent citées est celle de la petite Gemma di Giorgi, enfant sicilienne née sans pupilles, donc aveugle de naissance. Conduite à San Giovanni Rotondo, elle aurait recouvré la vue après que Padre Pio eut prié pour elle — et, fait relevé par l'enquêteur, elle voyait alors même que l'examen de ses yeux ne montrait toujours pas de pupilles[23]. Devenue religieuse, elle garda longtemps le silence sur la recommandation de Padre Pio lui-même, avant de témoigner publiquement après sa mort[24]. Comme tous les récits de ce chapitre, cet épisode est rapporté par des témoins et des biographes : l'Église ne l'a pas formellement reconnu, mais il illustre la réputation de thaumaturge qui entourait déjà le capucin de son vivant.
Soulager la souffrance : l'hôpital et les Groupes de prière
La Casa Sollievo della Sofferenza
Le grand œuvre temporel de Padre Pio fut un hôpital. Convaincu que la charité doit toucher le corps autant que l'âme, il rêva dès les années 1940 d'un établissement moderne où l'on soignerait dignement les pauvres. Inaugurée le 5 mai 1956, la Casa Sollievo della Sofferenza — la « Maison du soulagement de la souffrance » — devint l'un des grands hôpitaux du sud de l'Italie[25]. Padre Pio en parlait comme d'un lieu où la médecine et la prière travailleraient ensemble. L'histoire architecturale et hospitalière de la Casa est développée dans l'article sur le sanctuaire.
Les Groupes de prière
Répondant aux appels de Pie XII à une prière communautaire renouvelée, Padre Pio encouragea dès 1947 la formation de petits Groupes de prière réunissant des fidèles pour prier aux intentions du pape et soutenir l'hôpital[26]. Le nom de « Groupes de prière » fut fixé en 1950 dans le bulletin de la Casa Sollievo[27]. Ces groupes, aujourd'hui répandus dans le monde entier, prolongent son intuition : la prière n'est pas une fuite hors du monde mais le moteur caché de toute charité réelle.
Padre Pio et la Divine Volonté
L'encyclopédie Ignispedia, attentive à la spiritualité de la Divine Volonté, note un lien documenté — quoique reposant sur des témoignages — entre Padre Pio et la mystique de Corato Luisa Piccarreta. Les deux ne se rencontrèrent jamais : Luisa était alitée dans les Pouilles, Padre Pio cloîtré au Gargano. Mais selon le recueil de mémoires du père Bernardino Bucci, recueillant les souvenirs de Rosaria Bucci — qui assista Luisa durant une quarantaine d'années —, Padre Pio tenait Luisa pour « une véritable femme de Dieu » et lui envoya plusieurs de ses fils spirituels, dont le converti Federico Abresch, devenu apôtre de la Divine Volonté[28].
On rapporte que Padre Pio renvoyait vers elle les visiteurs de Corato — « Vous avez Luisa, allez chez elle » — et qu'il lui fit transmettre, au temps de ses propres épreuves romaines, ce mot de solidarité dans la souffrance :
« Chère Luisa, les saints servent au bien des âmes, mais leurs souffrances n'ont pas de limites. » — Message de Padre Pio à Luisa Piccarreta, rapporté par Rosaria Bucci[29]
Ces propos relèvent de la mémoire orale d'une famille spirituelle, non d'archives signées ; ils doivent être reçus pour ce qu'ils sont, comme un témoignage de proximité entre deux grandes figures de la sainteté méridionale du XXᵉ siècle, plutôt que comme un document historique établi.
La spiritualité de Padre Pio
La Croix et l'âme victime
Au cœur de tout, il y a la Croix. Padre Pio se comprenait comme une âme victime, c'est-à-dire une âme qui s'offre librement avec le Christ pour la conversion des pécheurs et le soulagement des autres. Ses stigmates ne sont, dans cette logique, que la traduction visible d'une union intérieure à la Passion qui précédait de plusieurs années leur apparition. Il aimait répéter que la souffrance acceptée par amour est féconde, présentant la Croix comme le livre où Dieu écrit chaque jour et qu'il faut lire pour apprendre[30].
Cette spiritualité de l'offrande le rattache à la grande lignée des âmes victimes et des stigmatisés de l'histoire de l'Église, de saint François d'Assise à sainte Gemma Galgani.
Marie et le rosaire
Padre Pio fut un homme du rosaire. Il le récitait sans cesse, jusqu'à des dizaines de chapelets par jour, et le présentait comme son arme. À un confrère qui lui demandait un dernier conseil, il aurait recommandé d'aimer la Madone, de la faire aimer et de réciter toujours le rosaire[31]. Sa dévotion mariale n'avait rien de sentimental : elle était une remise filiale de toute sa vie à celle qu'il nommait simplement « la Madone ».
L'abandon et la confiance
Enfin, malgré la rudesse de ses combats intérieurs — sécheresses, tentations, sentiment d'abandon —, Padre Pio enseignait la confiance. Ce conseil — prier, espérer, ne pas s'inquiéter — n'était pas un slogan : il naissait d'une expérience d'homme tenté qui avait choisi, encore et encore, de se jeter en Dieu. C'est ce même chemin d'abandon à Dieu qu'il proposait à ses dirigés.
La mort, la béatification et la canonisation
Les derniers jours
Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1968, à San Giovanni Rotondo, Padre Pio s'éteint à 81 ans[32]. Le 20 septembre, il avait célébré le cinquantième anniversaire de ses stigmates ; épuisé, il célébra sa dernière messe le 22 septembre au matin[33]. Selon les témoins, ses plaies s'étaient refermées dans ses derniers jours, ne laissant qu'une peau intacte. Il meurt le rosaire à la main, répétant doucement les noms qu'il avait servis toute sa vie : « Gesù… Maria… ». Une immense foule accompagne ses obsèques.
Vénérable, bienheureux, saint
Sa cause, ouverte en 1983, aboutit avec une rapidité remarquable, portée par une dévotion mondiale et par la conviction personnelle de Jean-Paul II, qui l'avait rencontré et s'était confessé à lui dans sa jeunesse. Padre Pio est déclaré vénérable le 18 décembre 1997, bienheureux le 2 mai 1999, puis saint le 16 juin 2002, sous le nom de saint Pie de Pietrelcina[34]. La canonisation, place Saint-Pierre, rassemble l'une des plus grandes foules de l'histoire du Vatican. Dans son homélie, le pape met l'accent non sur les prodiges, mais sur la conformité du saint à la Croix :
« La vie et l'activité de Padre Pio témoignent que la difficulté et la douleur, si elles sont acceptées par amour, se transforment en un chemin privilégié de sainteté. » — Jean-Paul II, homélie de canonisation, 16 juin 2002[35]
Son corps repose aujourd'hui au sanctuaire de San Giovanni Rotondo, devenu l'un des plus grands lieux de pèlerinage du monde catholique. Sa fête liturgique est fixée au 23 septembre, jour de sa mort.
Ce que l'Église a reconnu
En canonisant Padre Pio, l'Église n'a pas d'abord garanti tel ou tel prodige : elle a déclaré qu'un homme avait vécu les vertus chrétiennes à un degré héroïque, et que son intercession était sûre. Les stigmates, les bilocations, le parfum demeurent des signes — précieux mais seconds. L'essentiel, pour la foi catholique, est qu'un humble frère capucin, malade et longtemps suspecté, a fait de l'obéissance, de la confession et de la souffrance offerte les instruments d'une fécondité spirituelle qui ne cesse de croître.
Pour aller plus loin
- Les stigmates de Padre Pio — le phénomène des plaies, les examens médicaux et le discernement de l'Église.
- Le sanctuaire de Padre Pio à San Giovanni Rotondo — le couvent, les églises, la Casa Sollievo, le tombeau et le pèlerinage.
- Les bilocations — le charisme de présence en deux lieux dans l'histoire des saints.
- Les stigmatisés et sainte Gemma Galgani — la grande lignée des âmes configurées à la Passion.
- Les âmes victimes — la spiritualité de l'offrande réparatrice.
- La confession et pourquoi se confesser à un prêtre — le sacrement au cœur du ministère de Padre Pio.
- Le discernement des phénomènes surnaturels — comment l'Église juge les prodiges et les mystiques.
Notes et références
Saint-Siège, biographie officielle de Padre Pio publiée pour la canonisation du 16 juin 2002 : naissance le 25 mai 1887 à Pietrelcina et baptême le lendemain, parents Grazio Forgione et Maria Giuseppa De Nunzio, entrée au noviciat capucin le 6 janvier 1903 et prise d'habit le 22 janvier 1903 sous le nom de frère Pio, ordination sacerdotale le 10 août 1910, affectation à San Giovanni Rotondo en septembre 1916, stigmates le 20 septembre 1918, mort le 23 septembre 1968, béatification (1999) et canonisation (2002). Texte sur vatican.va. La formule citée dans le corps (« Il accepta tout avec une humilité et une résignation profondes ») traduit fidèlement l'original anglais : « When he had to submit to investigations and restrictions in his priestly ministry, he accepted everything with profound humility and resignation. »
1 2 3 5 6 7 10 11 18 32 34Padre Pio, « Cenni autobiografici » rédigés par obéissance avant l'entrée au cloître, repris dans Epistolario I — Corrispondenza con i direttori spirituali (1910-1922), Appendice B, Edizioni « Padre Pio da Pietrelcina », San Giovanni Rotondo, IIIe éd. 1987 (réimpr. 1995), d'après Voce di Padre Pio, a. III, n. 1, janvier 1972, pp. 4-5. L'éditeur précise que ces visions, antérieures à l'entrée au couvent (janvier 1903), scellent la vocation comme un combat contre le démon. Texte original : « Si vide al suo fianco un uomo maestoso di una rara bellezza, splendente come il sole. Questi il prese per mano e si sentì da lui dire : "Vieni con me, perché ti conviene combattere da valoroso guerriero." » Passage rendu ici en discours indirect (les pages de l'appendice ne portent pas de folio imprimé dans cette réimpression).
4Padre Pio, lettre au P. Agostino de San Marco in Lamis, 7 avril 1913, dans Epistolario I — Corrispondenza con i direttori spirituali (1910-1922), Edizioni « Padre Pio da Pietrelcina », San Giovanni Rotondo. Vision du Christ dénonçant l'ingratitude des hommes et de certains prêtres (« Macellai ! », « Bouchers ! ») et déclarant prolonger son agonie jusqu'à la fin du monde. Texte original italien : « Figlio mio, non credere che la mia agonia sia stata di tre ore, no; io sarò in agonia sino alla fine del mondo. »
8 9Chronologie des mesures du Saint-Office : décret du 31 mai 1923 déclarant non constat de supernaturalitate sur les phénomènes attribués à Padre Pio, projet de transfert et obligation de célébrer en privé ; monitum du 24 juillet 1924 invitant les fidèles à s'abstenir de tout contact. Sources : archives du Saint-Office reprises par les biographies capucines et l'Opera di Padre Pio.
12 13 14Mesures du 9 juin 1931 (Fête-Dieu) : Padre Pio confiné dans la clôture, privé de confesser, de célébrer en public, de correspondre et de tout contact avec les fidèles ; il célèbre en privé pendant près de deux ans. Levée en juillet 1933 sous Pie XI (retour à la Messe publique), puis restitution des facultés de confession — pour les hommes en mars 1934, pour les femmes en mai 1934. Sources : Opera di Padre Pio et biographies capucines de référence.
15 16 17Conseil habituel de Padre Pio à ses fils spirituels, résumé par la tradition dans la formule italienne « Prega, spera e non ti agitare » (« Prie, espère et ne t'inquiète pas »). Formule non retrouvée sous cette forme ramassée dans l'Epistolario (vol. I-IV, Edizioni « Padre Pio da Pietrelcina ») ; rendue ici en paraphrase.
19Épisode rapporté par Ennemond Boniface, Padre Pio le crucifié. Essai historique, Nouvelles Éditions Latines, Paris, 1971, p. 255 : après la défaite de Caporetto (octobre 1917), le général Luigi Cadorna, décidé au suicide, est interrompu par un jeune capucin qui lui parle avec douceur puis disparaît ; revoyant Padre Pio à San Giovanni Rotondo, il le reconnaît. Boniface ne donne pas la réplique entre guillemets reprise par d'autres récits ; l'échange est rendu ici en discours indirect, à recevoir comme témoignage de tradition.
20Récits de la Seconde Guerre mondiale prêtant à des aviateurs alliés la vision d'un religieux aux mains levées au-dessus de San Giovanni Rotondo, épargnée par les bombardements. Tradition orale recueillie après-guerre.
21Épisode de Pietro Di Mauro, défunt apparu à Padre Pio pour demander une messe, mort dans l'incendie de l'hospice du couvent : la date donnée par l'apparition (18 septembre 1908) fut retrouvée au registre d'état civil de San Giovanni Rotondo par le P. Paolino. Récit rapporté dans les mémoires capucines et l'exposition biographique sur Padre Pio.
22Ennemond Boniface, Padre Pio le crucifié. Essai historique, Nouvelles Éditions Latines, Paris, 1971, p. 252 : Gemma di Giorgi, enfant née sans pupilles, aveugle de naissance, voit après la prière de Padre Pio, sans adaptation préalable de l'œil et sans pupilles — « ce qui est scientifiquement impensable ». L'auteur, qui reconnaît avoir d'abord écrit qu'il n'avait pu la retrouver, raconte l'avoir retrouvée à trente ans, religieuse, et l'avoir fait écrire devant lui ; elle donna une interview au périodique Oggi du 10 octobre 1968. À recevoir comme un témoignage d'enquête biographique, non comme une guérison reconnue par l'Église.
23 24La Casa Sollievo della Sofferenza, hôpital fondé par Padre Pio à San Giovanni Rotondo, inaugurée le 5 mai 1956. Voir l'Opera di Padre Pio et l'article Ignispedia sur le sanctuaire.
25Groupes de prière de Padre Pio : à partir de 1947, à l'invitation de Padre Pio et en réponse aux appels de Pie XII, des groupes de fidèles se forment pour prier aux intentions du pape et soutenir la Casa Sollievo della Sofferenza ; le nom « Groupes de prière » (Gruppi di Preghiera) apparaît dans le bulletin de la Casa en juin 1950. Source : Opera di Padre Pio.
26 27Bernardino Giuseppe Bucci, Luisa Piccarreta — Recueil de mémoires sur la Servante de Dieu, édition non commerciale, Trinitapoli, 2000, chapitre « Le Bienheureux Padre Pio, Luisa Piccarreta et Rosaria Bucci » : témoignages de Rosaria Bucci, assistante de Luisa pendant une quarantaine d'années. Padre Pio aurait estimé Luisa, lui aurait envoyé le converti Federico Abresch et lui aurait fait transmettre un message de solidarité dans la souffrance. À recevoir comme mémoire orale familiale, non comme archive signée.
28 29Maxime attribuée à Padre Pio sur la Croix comme livre où Dieu écrit chaque jour, rapportée dans les recueils de ses paroles spirituelles ; formule non retrouvée verbatim dans l'Epistolario (vol. I-IV), rendue ici en paraphrase.
30Conseil attribué à Padre Pio sur le rosaire et l'amour de la Vierge, rapporté par ses confrères ; formule non retrouvée verbatim dans l'Epistolario (vol. I-IV), rendue ici en discours indirect. Il récitait le rosaire de très nombreuses fois par jour.
31Le 20 septembre 1968 marque le cinquantième anniversaire des stigmates reçus le 20 septembre 1918 ; épuisé, Padre Pio célèbre sa dernière messe le 22 septembre 1968 au matin en l'église Santa Maria delle Grazie, et meurt dans la nuit du 22 au 23 septembre. Voir la biographie officielle du Saint-Siège (mort le 23 septembre 1968) et, pour la dernière messe du 22 septembre, les sources capucines : « Pio celebrated his last Mass on September 22, 1968, at 5 a.m. » (padrepiodapietrelcina.com).
33Jean-Paul II, homélie de la messe de canonisation de saint Pie de Pietrelcina, place Saint-Pierre, 16 juin 2002 : la douleur acceptée par amour devient « un chemin privilégié de sainteté ». Texte sur vatican.va.
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