Comment grandir dans la gratitude

Grandir dans la gratitude ne se décrète pas : cela se reçoit et se cultive. Voici la nature de la gratitude chrétienne, ses degrés, les moyens concrets des saints pour la faire croître et les pièges à éviter.

Ignispedia

Grandir dans la gratitude n'est pas devenir plus poli ni cultiver la « pensée positive » : c'est apprendre à reconnaître que tout est don — la vie, la foi, le pardon, le pain quotidien, jusqu'aux croix — et à en rendre grâce au Donateur. La gratitude chrétienne n'est pas une humeur agréable qui dépend du beau temps : elle est une disposition de l'âme qui se reçoit, se décide et se cultive, jusqu'à devenir une seconde nature.

Le mot le plus sacré du vocabulaire catholique le dit assez : le sommet de la vie chrétienne, la messe, s'appelle l'Eucharistie, c'est-à-dire « action de grâce ». Toute la foi tient dans ce mouvement : recevoir de Dieu, et lui dire merci. À l'inverse, l'Écriture et les saints font de l'ingratitude la racine cachée de presque tous les égarements : oublier le Donateur, c'est le premier pas pour se prendre pour la source de ses propres biens.

La difficulté est qu'on ne décide pas un matin d'« être reconnaissant » une fois pour toutes. La gratitude a des degrés : on commence par remercier pour ce qui fait plaisir, puis on apprend à rendre grâce « en toute circonstance », jusqu'à cette action de grâce continuelle que sainte Élisabeth de la Trinité appelait « une louange de gloire ». Cet article décrit ce chemin pratique : comment la gratitude grandit, par quels moyens, en évitant quels pièges.

Pour la voix propre des saints sur les vertus voisines, on se reportera à Comment grandir dans la charité, Comment grandir dans l'espérance et Comment grandir dans la confiance. Pour la racine humble d'où jaillit toute reconnaissance, voir Comment grandir dans l'humilité ; pour l'action de grâce vécue devant le Saint-Sacrement, Comment grandir dans l'adoration eucharistique.

Pourquoi chercher à grandir dans la gratitude ?

« Rendez grâce en toute circonstance »

De toutes les attitudes spirituelles, la gratitude est l'une des rares que saint Paul présente explicitement comme la volonté de Dieu. Au terme de sa première lettre aux Thessaloniciens, il enchaîne trois impératifs brefs qui forment comme le résumé de la vie chrétienne :

« Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance : c'est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus. » — Première lettre aux Thessaloniciens 5, 16-18[1]

Le mot décisif est « en toute circonstance ». La gratitude commandée n'est pas réservée aux jours favorables : elle doit tenir dans la maladie, l'échec, le deuil. C'est ce qui la distingue d'une simple satisfaction — on est satisfait quand tout va bien ; on rend grâce même quand tout va mal, parce qu'on reconnaît une main aimante derrière les événements. Saint Paul reprend ailleurs la même consigne : « En tout temps et à propos de tout, rendez grâce à Dieu le Père, au nom de notre Seigneur Jésus Christ »[2], et il fait de l'action de grâce la signature de tout acte chrétien :

« Et tout ce que vous dites, tout ce que vous faites, que ce soit toujours au nom du Seigneur Jésus, en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père. » — Lettre aux Colossiens 3, 17[3]

L'ingratitude, racine cachée du péché

Pour comprendre l'enjeu, il faut regarder son contraire. La tradition spirituelle ne voit pas dans l'ingratitude un simple manque de savoir-vivre, mais une racine empoisonnée. Saint Ignace de Loyola, dans une lettre célèbre de 1542, va jusqu'à en faire le pire des péchés :

« Il me semble, à la lumière de la divine Bonté, que l'ingratitude est le plus abominable des péchés et qu'elle doit être détestée devant notre Créateur et Seigneur ; car elle est l'oubli des grâces, des bienfaits et des dons reçus, et, comme telle, la cause, le commencement et l'origine de tous les péchés et de tous les maux. » — Saint Ignace de Loyola, lettre à Simão Rodrigues, 18 mars 1542[4]

La logique est limpide : tout péché commence par un oubli — oubli de ce que Dieu a fait, oubli de tout devoir reçu. Qui se souvient vivement d'avoir tout reçu ne peut pas longtemps offenser celui qui lui a tout donné. C'est pourquoi grandir dans la gratitude n'est pas une dévotion accessoire : c'est s'attaquer à la racine même de l'ingratitude qui rend tous les autres péchés possibles. Luisa Piccarreta entendait Jésus dire la même chose de l'orgueil, frère jumeau de l'ingratitude :

« L'orgueil est la plus terrible ingratitude envers Dieu et le plus grand affront qu'on puisse Lui faire ; il aveugle l'âme complètement. » — Luisa Piccarreta, Le Livre du Ciel, tome 1[5]

Les dix lépreux : un seul revient

L'Évangile a mis en scène l'ingratitude ordinaire dans une page brève et terrible. Dix lépreux sont guéris par Jésus ; un seul revient le remercier — et c'est un étranger :

« L'un d'eux, voyant qu'il était guéri, revint sur ses pas, en glorifiant Dieu à pleine voix. Il se jeta face contre terre aux pieds de Jésus en lui rendant grâce. Or, c'était un Samaritain. » — Évangile selon saint Luc 17, 15-16[6]

La déception du Christ est explicite — « Tous les dix n'ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? »[7] —, et c'est au seul reconnaissant qu'il dit : « Relève-toi et va : ta foi t'a sauvé. » La leçon est rude pour nous : la proportion des hommes guéris est exactement celle de l'humanité ordinaire. Recevoir est facile ; revenir dire merci est rare. Grandir dans la gratitude, c'est d'abord refuser d'être l'un des neuf.

Qu'est-ce que la gratitude chrétienne ?

Plus qu'une politesse : une vertu

De la justice à la charité : la gratitude reconnaît le bienfaiteur et répond librement au don. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La gratitude humaine est un devoir de justice : il est juste de reconnaître un bienfaiteur. Saint Thomas d'Aquin classe la reconnaissance (gratitudo) parmi les vertus annexes de la justice, à côté de la religion, qui rend à Dieu le culte qui lui est dû ; l'ingratitude est traitée comme le vice opposé[8]. Or, envers Dieu, l'homme ne pourra jamais s'acquitter : il a tout reçu, à commencer par l'existence, et ne peut rien rendre que Dieu ne lui ait d'abord donné. La gratitude envers Dieu est donc une justice impossible à solder — ce qui ne la dispense pas, mais l'oblige à se faire amour : on ne « rembourse » pas Dieu, on l'aime en retour. C'est pourquoi la gratitude chrétienne, sans cesser d'être justice, est portée et transfigurée par la charité (voir Comment grandir dans la charité).

Reconnaissance, action de grâce, louange : un seul mouvement

Trois mots se croisent dès qu'on parle de gratitude, et il est utile de les distinguer sans les séparer. La reconnaissance est l'acte intérieur : reconnaître que tel bien est un don. L'action de grâce est cet acte exprimé, dit à Dieu ou aux hommes ; le Catéchisme y voit ce qui « caractérise la prière de l'Église », manifestée dans l'Eucharistie[9]. La louange monte d'un cran encore : on ne remercie plus seulement pour ce que Dieu donne, on le bénit pour ce qu'il est.

« La louange est la forme de prière qui reconnaît le plus immédiatement que Dieu est Dieu ! Elle le chante pour Lui-même, elle lui rend gloire, au-delà de ce qu'il fait, parce qu'IL EST. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2639[10]

La reconnaissance regarde le don ; la louange regarde le Donateur pour lui-même. Une gratitude qui mûrit glisse peu à peu de l'une à l'autre : on commence par remercier Dieu pour ses bienfaits, on finit par le bénir d'exister, indépendamment de ce qu'on en reçoit.

La gratitude n'est pas un sentiment

C'est le contresens le plus répandu. La gratitude n'est pas l'émotion chaleureuse qui nous saisit parfois devant un coucher de soleil ou une joie reçue. Cette émotion est bonne, mais elle va et vient ; elle dépend de l'humeur, de la santé, du tempérament. La vertu de gratitude, elle, est un acte de l'intelligence et de la volonté : je reconnais que tout est don, et je décide de rendre grâce — que je le sente ou non. C'est précisément pourquoi elle peut être commandée « en toute circonstance » : un sentiment ne se commande pas, un acte de volonté oui. Saint Antoine le Grand, le père des moines, fonde sur cette distinction sa pédagogie de la gratitude dans l'épreuve :

« Il serait déplacé de remercier pour la santé du corps les médecins qui nous prescrivent des remèdes amers et désagréables, alors que nous refuserions à Dieu la gratitude pour des choses qui nous paraissent pénibles, et que nous ne saurions pas que tout arrive comme il se doit, et pour notre avantage, par les soins de la providence. » — Saint Antoine le Grand, Philocalie des Pères neptiques[11]

Reconnaître que tout est don

Au fond, toute la gratitude tient dans une seule reconnaissance, que le Catéchisme formule avec une sobriété parfaite :

« C'est vivre en action de grâce : si Dieu est l'Unique, tout ce que nous sommes et tout ce que nous possédons vient de Lui. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 224[12]

Là est la conversion du regard. L'ingrat tient ses biens pour des dus : sa santé, ses talents, ses proches, sa foi même lui paraissent aller de soi. Le reconnaissant les tient pour des dons : il sait qu'il aurait pu ne pas exister, ne pas connaître Dieu, ne pas être pardonné. Grandir dans la gratitude, c'est rééduquer ce regard jusqu'à ce qu'il ne voie plus rien comme allant de soi — « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? », demande saint Paul[13].

Le lien avec l'humilité et la charité

La gratitude ne pousse pas isolée. Elle a une racine — l'humilité — et un terme — la charité. Seul l'humble est vraiment reconnaissant, parce qu'il ne s'attribue pas ses biens ; l'orgueilleux, qui se croit la source de ce qu'il a, ne remercie personne. Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus l'avait compris : c'est de sa pauvreté reconnue qu'elle tirait son chant de gratitude. À l'autre bout, la gratitude se déverse en charité : qui a conscience d'avoir tout reçu gratuitement donne à son tour gratuitement — « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement »[14]. Une gratitude qui ne rend pas plus généreux n'est pas encore mûre (voir Comment grandir dans l'humilité).

Les degrés de la croissance dans la gratitude

Du bienfait reconnu à la louange continuelle : les trois degrés de la gratitude. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Comme toute vertu, la gratitude se déploie par degrés. On peut en distinguer trois, qui ne s'excluent pas mais s'emboîtent : chacun suppose le précédent et l'élargit.

Remercier pour les bienfaits sensibles

Le premier degré est le plus spontané : remercier Dieu pour ce qui fait visiblement du bien — une guérison, une réussite, une joie familiale, une grâce sentie à la prière. Ce degré est bon et il faut le cultiver, non le mépriser : c'est l'école élémentaire de la reconnaissance. Le danger n'est pas d'y commencer, mais d'y rester — de ne savoir remercier que tant que les bienfaits sont agréables et reconnaissables, et de se taire dès que la vie se durcit.

Rendre grâce « en toute circonstance », y compris l'épreuve

Le deuxième degré franchit le seuil que le premier n'osait pas : remercier « en toute circonstance », y compris pour ce qui blesse. Il ne s'agit pas de remercier pour le mal comme s'il était bon — la maladie reste un mal, le deuil une déchirure —, mais de rendre grâce dans l'épreuve, parce qu'on croit que Dieu peut en tirer un bien, et qu'aucune circonstance n'échappe à sa providence. C'est la gratitude de Job dépouillé : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris : que le nom du Seigneur soit béni ! »[15]. C'est exactement le point où la gratitude cesse d'être un sentiment pour devenir une foi.

L'action de grâce continuelle : « une louange de gloire »

Le troisième degré n'est plus une suite d'actes ponctuels, mais un état : l'âme devient action de grâce. Sainte Élisabeth de la Trinité, carmélite de Dijon, en a laissé la formule la plus haute, reprenant l'expression de saint Paul — laudem gloriae, « être à la louange de sa gloire » (Ep 1, 12)[16] :

« Une louange de gloire est un être toujours dans l'action de grâces. Chacun de ses actes, de ses mouvements, chacune de ses pensées, de ses aspirations, en même temps qu'ils l'enracinent plus profondément en l'amour, sont comme un écho du Sanctus éternel. » — Sainte Élisabeth de la Trinité, Œuvres complètes[17]

À ce degré, la gratitude n'a plus besoin d'occasions : elle ne réagit plus à des bienfaits ponctuels, elle est devenue la respiration habituelle de l'âme, un « merci » de fond qui tient sous les événements. C'est vers cet état que tend toute croissance dans la gratitude — non pas multiplier les remerciements, mais devenir, peu à peu, un être reconnaissant.

Les moyens concrets pour grandir dans la gratitude

La gratitude étant une vertu, elle se développe comme toute vertu : par des actes répétés qui creusent une habitude. Voici les moyens les plus éprouvés par les saints.

Faire mémoire des bienfaits

Un examen quotidien en cinq gestes pour éduquer concrètement le regard. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le premier moyen est la mémoire. L'ingratitude étant un oubli (saint Ignace), la gratitude est d'abord un acte de mémoire volontaire : se rappeler concrètement ce qu'on a reçu. Saint Ignace en avait fait la première étape de son examen quotidien : avant même de regarder ses fautes, « rendre grâce à Dieu notre Seigneur pour les bienfaits reçus »[18]. Concrètement : prendre chaque soir un instant pour nommer trois bienfaits du jour — non pas en général, mais précisément. Cette « relecture » reconnaissante désarme la plainte et rééduque le regard. Ce qu'on ne nomme pas, on l'oublie ; ce qu'on nomme, on le rend à Dieu.

Vivre la messe comme action de grâce

Eucharistein, berakah et messe : l'action de grâce chrétienne trouve sa source dans l'Eucharistie. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le moyen central, pour un catholique, n'est pas à inventer : il a un nom et une heure. La messe est l'action de grâce de l'Église. Le Catéchisme rappelle que le mot même le dit :

« L'Eucharistie signifie d'abord action de grâce. […] Eucharistein et eulogein rappellent les bénédictions juives qui proclament — surtout pendant le repas — les œuvres de Dieu : la création, la rédemption et la sanctification. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 1328[19]

Participer à la messe en y portant explicitement ses motifs de gratitude, recevoir la communion comme le plus grand des dons, prolonger par une action de grâce après la communion — ces quelques minutes de silence où l'on remercie au lieu de filer — sont l'école par excellence de la gratitude. Le saint Curé d'Ars fondait sur ce don eucharistique son indignation contre l'avarice du cœur :

« Quelle ingratitude ce serait de se montrer avare envers un Dieu qui se montre si prodigue ! N'a-t-il pas donné tout son sang pour nous sur la croix ? Ne se donne-t-il pas à nous tout entier dans la Sainte Eucharistie ? » — Saint Jean-Marie Vianney, Pensées[20]

Pour approfondir ce point, voir Comment grandir dans l'adoration eucharistique.

Le « merci » du matin et du soir

La gratitude se cultive aussi par de petits rendez-vous fixes. Au réveil, avant tout, remercier pour le jour reçu : c'est le conseil que Jésus donnait à Gabrielle Bossis, en rappelant le prix d'une seule journée offerte à Dieu :

« Remercie Dieu de ce jour qui commence ; tu peux gagner tant de mérites, tant de gloire… en un jour… Je te permets de Me servir, de M'aimer. » — Jésus à Gabrielle Bossis, Lui et moi[21]

Le soir, la relecture reconnaissante boucle la journée. Entre les deux, on peut multiplier les « merci » brefs, jaculatoires, au fil des heures : un remerciement de trois mots a plus de poids qu'une longue prière distraite, et il tisse peu à peu cette action de grâce continuelle dont parlait Élisabeth de la Trinité.

Apprendre la gratitude des psaumes et du Magnificat

On apprend à rendre grâce en empruntant les mots de ceux qui savaient le faire. La grande école est le Psautier, prière de l'Église : de nombreux psaumes sont des actions de grâce, et leur refrain revient comme un battement de cœur — « Rendez grâce au Seigneur : il est bon, éternel est son amour »[22]. Le sommet en est le Magnificat, prière de Marie devenue prière quotidienne de l'Église aux vêpres :

« Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! […] Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! » — Évangile selon saint Luc 1, 46-49 (le Magnificat)[23]

Prier les psaumes d'action de grâce et le Magnificat, ce n'est pas réciter : c'est se laisser former le cœur par des mots justes, jusqu'à ce qu'ils deviennent les nôtres.

Remercier d'avance : la gratitude confiante

Il existe une forme plus haute de gratitude : remercier avant d'avoir reçu, parce qu'on est sûr de l'amour de Dieu. Le Christ lui-même l'a pratiquée au tombeau de Lazare : « Père, je te rends grâce de m'avoir exaucé »[24] — avant le miracle. Cette gratitude anticipée est l'envers de l'inquiétude : au lieu de s'angoisser pour l'avenir, on rend grâce d'avance de la manière dont Dieu y pourvoira. Elle suppose et nourrit la confiance (voir Comment grandir dans la confiance et Comment grandir dans l'abandon à Dieu).

Dire merci aux hommes, sacrement du prochain

Enfin, la gratitude envers Dieu se vérifie et se nourrit dans la gratitude envers les hommes. Celui qui ne sait pas remercier ses proches, ses bienfaiteurs, ceux qui le servent, apprend mal à remercier Dieu ; et réciproquement, dire merci au prochain — vraiment, en le regardant — est un exercice concret qui désincruste l'égoïsme. La gratitude est contagieuse : un cœur reconnaissant rend les autres meilleurs, et un « merci » sincère est souvent le plus petit et le plus efficace des actes de charité.

Grandir dans la gratitude au cœur de l'épreuve

Rendre grâce dans l'épreuve ne consiste pas à appeler le mal un bien. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

C'est le test décisif. Remercier quand tout va bien est à la portée de tous ; rendre grâce dans la nuit est le propre des forts. C'est là que la gratitude prouve qu'elle est devenue vertu, et non humeur.

Rendre grâce dans la nuit

La gratitude chrétienne ne nie pas la douleur : elle la traverse. Elle ne dit pas « tout est bien » quand tout fait mal ; elle dit « même ici, tu es là, et je te rends grâce ». Jésus disait à Gabrielle Bossis que notre reconnaissance la plus grande resterait toujours en deçà de son amour souffrant :

« Jamais tu ne mettras dans ta reconnaissance autant d'amour et de joie que J'ai mis d'amour et de joie à souffrir pour vous sauver. » — Jésus à Gabrielle Bossis, Lui et moi[25]

Regarder la Croix est ici l'antidote souverain à l'ingratitude : devant un tel don, la plainte se tait. C'est pourquoi les saints, loin de fuir la souffrance, ont su y trouver une matière à remercier — non par masochisme, mais parce qu'ils y reconnaissaient le sceau d'un amour qui s'est donné jusqu'au bout.

Remercier même pour ses propres faiblesses

Plus surprenant : la gratitude mûre sait remercier Dieu de ses propres limites et humiliations, parce qu'elles gardent dans l'humilité. Mère Yvonne-Aimée de Malestroit en faisait une règle :

« Si j'étais humble, je ne cesserais de remercier Dieu au lieu de m'affliger quelquefois sur ces sortes de fautes ou de défauts qui ne sont pas des offenses à Dieu, mais une bonne matière à être humiliée devant les autres. » — Mère Yvonne-Aimée de Malestroit, Écrits spirituels[26]

C'est la « petite voie » de sainte Thérèse appliquée à la gratitude : remercier Dieu de sa pauvreté même, parce qu'elle attire la miséricorde. L'âme qui sait rendre grâce de ses faiblesses a vaincu la dernière forteresse de l'orgueil.

Ne pas attendre de « sentir » pour rendre grâce

Dans l'épreuve, le sentiment de gratitude disparaît souvent. C'est normal, et ce n'est pas grave. La sécheresse n'empêche pas l'action de grâce, parce que la gratitude est dans la volonté, non dans l'émotion. Un « merci » dit dans la nuit, sans rien sentir, vaut plus qu'un élan facile : il est pur, parce qu'il ne cherche pas la consolation, mais le seul honneur de Dieu. La gratitude qui tient sans rien sentir est la plus haute, parce qu'elle est la plus désintéressée.

Les pièges à éviter en cherchant la gratitude

Le murmure et la plainte habituelle

Le murmure, le merci intéressé et le don devenu un dû : trois pièges à reconnaître. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'ennemi quotidien de la gratitude n'est pas la révolte ouverte : c'est le murmure — cette plainte de fond, à demi-voix, qui trouve toujours quelque chose à redire. Le peuple d'Israël au désert en est la figure : nourri par la manne, il murmure encore[27]. Le murmure est l'exact contraire de l'action de grâce : il regarde ce qui manque au lieu de ce qui est donné. Le combattre est un travail concret : chaque fois qu'on se surprend à se plaindre, retourner la plainte en merci pour ce qu'on a encore.

La gratitude intéressée

Un piège plus subtil : remercier Dieu pour obtenir davantage, comme on flatte un puissant. Cette gratitude marchande (do ut des, « je donne pour que tu donnes ») n'est pas encore la vertu : elle regarde toujours le don, jamais le Donateur. La gratitude vraie remercie même quand elle n'attend plus rien, et bénit Dieu pour lui-même. Le signe qu'on a dépassé l'intérêt, c'est qu'on remercie aussi quand on ne reçoit pas.

Prendre les dons pour des dus

Le piège le plus insidieux est l'accoutumance. Les plus grands dons — la santé, la vue, les proches, la foi, le pardon — sont précisément ceux qu'on remarque le moins, parce qu'ils sont là depuis toujours. On ne remercie que ce qui surprend ; or rien ne devrait moins aller de soi que d'exister et d'être aimé de Dieu. Le remède est de regarder ses biens comme s'il pouvait les perdre, ou comme s'il venait de les recevoir : la gratitude renaît dès qu'on cesse de tenir les choses pour acquises.

Les fruits d'une gratitude grandissante

La joie

Le premier fruit de la gratitude est la joie — non l'euphorie, mais cette joie profonde qui ne dépend pas des circonstances. Ce n'est pas un hasard si saint Paul lie les trois dans un même souffle : « Soyez toujours dans la joie […] rendez grâce en toute circonstance »[28]. La joie est la couleur naturelle d'un cœur reconnaissant, parce qu'il regarde sans cesse ce qui lui est donné. À l'inverse, la tristesse habituelle est souvent une ingratitude qui s'ignore : elle ne voit que ce qui manque.

La confiance et la paix

La gratitude engendre la confiance. Qui se souvient de tout ce que Dieu a déjà fait s'inquiète moins de l'avenir : la mémoire reconnaissante du passé est le meilleur fondement de l'espérance. C'est la logique des psaumes, qui rappellent les bienfaits anciens pour fonder la confiance présente. La paix de sainte Thérèse d'Avila — « Que rien ne te trouble […] Dieu seul suffit »[29] — naît de cette certitude reconnaissante : celui qui m'a tant donné ne m'abandonnera pas (voir Comment grandir dans l'espérance).

Le cœur dilaté pour la louange éternelle

Le dernier fruit déborde le temps. La gratitude est la seule attitude spirituelle qui ne cessera pas au Ciel : la foi cédera à la vision, l'espérance à la possession, mais l'action de grâce des élus durera toujours, car les bienheureux passent l'éternité à rendre grâce. Apprendre à remercier dès maintenant, c'est donc commencer le Ciel : entrer dès cette vie dans le Sanctus éternel dont parle Élisabeth de la Trinité.

« Commençons le Ciel. Aime-Moi sans cesse tandis que Je t'aime. » — Jésus à Gabrielle Bossis, Lui et moi[30]

C'est l'unique exercice spirituel dont on ne perdra jamais l'usage.

La gratitude dans la Divine Volonté

La spiritualité de la Divine Volonté, transmise par Luisa Piccarreta, porte cette logique de l'action de grâce à son sommet. L'âme qui vit dans la Volonté divine ne se contente pas de remercier pour ses propres bienfaits : elle veut rendre grâce avec le cœur même de Dieu, en s'unissant à l'action de grâce parfaite que Jésus rend au Père, pour suppléer à l'ingratitude de tous les hommes. C'est le mouvement même de la « réparation » : là où d'innombrables dons de Dieu restent sans merci, l'âme se fait reconnaissance pour les ingrats.

Cette gratitude réparatrice rejoint le combat le plus fondamental de la vie spirituelle. Jésus, dans le Livre du Ciel, désigne l'ingratitude orgueilleuse comme l'affront suprême[31] ; à l'inverse, la créature qui « rend amour pour Amour » et merci pour chaque don répare cet affront et entre dans l'intimité du Créateur. Ainsi la plus humble des vertus — dire merci — devient, dans la Divine Volonté, une participation à la louange éternelle de la Trinité (voir La Divine Volonté).

Marie, la créature la plus reconnaissante

La Visitation, illustration d'Alexandre Bida publiée en 1875. Wikimedia Commons, domaine public.

Aucune créature n'a rendu grâce comme Marie. Son chant, le Magnificat, est le modèle achevé de la gratitude chrétienne : il ne s'attarde pas sur les dons reçus pour s'en glorifier, mais remonte aussitôt au Donateur — « Le Puissant fit pour moi des merveilles ; Saint est son nom ! » L'humble servante reconnaît tout comme don (« Il s'est penché sur son humble servante »), et de cette reconnaissance jaillit la louange. Marie réunit ainsi les trois mouvements : reconnaissance du don, action de grâce, louange du Donateur pour lui-même.

Se mettre à l'école de Marie, c'est apprendre cette gratitude qui ne s'arrête jamais au don pour remonter toujours à l'Amour qui donne. Celui qui prie le Magnificat avec elle, jour après jour, voit lentement son propre cœur se former à la reconnaissance.

Un chemin concret, jour après jour

Grandir dans la gratitude ne demande pas de grandes méthodes : il demande de la constance dans de petits actes. Remercier au réveil pour le jour reçu ; vivre la messe et la communion comme l'action de grâce qu'elles sont ; nommer chaque soir trois bienfaits du jour ; retourner chaque plainte en merci ; rendre grâce dans l'épreuve sans attendre de la sentir ; emprunter les mots des psaumes et du Magnificat ; dire merci, vraiment, aux hommes. Ces actes, répétés, creusent l'habitude jusqu'à ce que l'âme devienne, selon le mot d'Élisabeth de la Trinité, « un être toujours dans l'action de grâces ».

C'est l'unique vertu dont on peut dire qu'elle commence déjà le Ciel : qui apprend à remercier ici-bas ne fait qu'inaugurer l'éternel « merci » des bienheureux. « Rendez grâce en toute circonstance : c'est la volonté de Dieu à votre égard dans le Christ Jésus. »

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Première lettre de saint Paul aux Thessaloniciens 5, 16-18, traduction liturgique officielle (AELF). Triade fondatrice : joie, prière, action de grâce, présentées comme « la volonté de Dieu ».

    1 28
  2. Lettre de saint Paul aux Éphésiens 5, 20, traduction liturgique officielle (AELF). L'action de grâce « en tout temps et à propos de tout » comme marque de la vie dans l'Esprit.

    2
  3. Lettre de saint Paul aux Colossiens 3, 17, traduction liturgique officielle (AELF). Tout acte chrétien est à accomplir « en offrant par lui votre action de grâce à Dieu le Père ».

    3
  4. Saint Ignace de Loyola (1491-1556), lettre à Simão Rodrigues, Rome, 18 mars 1542 : « L'ingratitude est le plus abominable des péchés […] l'oubli des grâces, des bienfaits et des dons reçus, et, comme telle, la cause, le commencement et l'origine de tous les péchés et de tous les maux. » Texte conservé dans la correspondance ignatienne (cf. Letters of St. Ignatius of Loyola, Georgetown / Woodstock).

    4
  5. Luisa Piccarreta (1865-1947), Le Livre du Ciel, tome 1, éditions Résiac, 2015, p. 21. L'orgueil — frère de l'ingratitude — est désigné comme « la plus terrible ingratitude envers Dieu ».

    5 31
  6. Évangile selon saint Luc 17, 15-16, traduction liturgique officielle (AELF). La guérison des dix lépreux ; seul le Samaritain revient rendre grâce.

    6
  7. Évangile selon saint Luc 17, 17-19, traduction liturgique officielle (AELF). « Tous les dix n'ont-ils pas été purifiés ? Les neuf autres, où sont-ils ? […] Relève-toi et va : ta foi t'a sauvé. »

    7
  8. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), Somme théologique, II-II, q. 106 (De gratitudine — la reconnaissance) et q. 107 (l'ingratitude). La reconnaissance y est traitée comme une vertu « annexe » de la justice : rendre au bienfaiteur l'honneur qui lui est dû. Édition de référence : Summa Theologiae, Éditions du Cerf.

    8
  9. Catéchisme de l'Église catholique, § 2637 : « L'action de grâce caractérise la prière de l'Église qui, en célébrant l'Eucharistie, manifeste et devient davantage ce qu'elle est. »

    9
  10. Catéchisme de l'Église catholique, § 2639. Distinction entre l'action de grâce (pour ce que Dieu fait) et la louange (pour ce qu'il est).

    10
  11. Saint Antoine le Grand (v.251-356), Philocalie des Pères neptiques, éd. du Cerf, 2019, tome A1, n° 2, p. 44. Comparaison des épreuves de la providence aux remèdes amers du médecin : refuser à Dieu la gratitude dans la peine serait aussi absurde que refuser de remercier le médecin pour un remède désagréable.

    11
  12. Catéchisme de l'Église catholique, § 224, sous-section « Vivre en "action de grâce" ». Édition officielle française, Mame/Plon, 1992.

    12
  13. Première lettre aux Corinthiens 4, 7, traduction liturgique officielle (AELF) : « Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? » — fondement scripturaire de la gratitude comme reconnaissance du don.

    13
  14. Évangile selon saint Matthieu 10, 8, traduction liturgique officielle (AELF) : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement » — la gratuité reçue appelle la gratuité donnée.

    14
  15. Livre de Job 1, 21, traduction liturgique officielle (AELF). Action de grâce de Job dépouillé de tout : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris : que le nom du Seigneur soit béni ! »

    15
  16. Lettre de saint Paul aux Éphésiens 1, 12, traduction liturgique officielle (AELF) : être « à la louange de sa gloire » (in laudem gloriae eius). Expression dont sainte Élisabeth de la Trinité a fait le programme de toute sa vie spirituelle.

    16
  17. Sainte Élisabeth de la Trinité (1880-1906), carmélite de Dijon, Œuvres complètes, éd. du Cerf, 1979-1980, p. 126. Reprise de l'expression paulinienne laudem gloriae (Ep 1, 12) : l'âme devenue « louange de gloire » est « toujours dans l'action de grâces ».

    17
  18. Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, n° 43 : l'examen particulier commence par « rendre grâce à Dieu notre Seigneur pour les bienfaits reçus ». Édition de référence : Exercices spirituels, trad. É. Gueydan, DDB.

    18
  19. Catéchisme de l'Église catholique, § 1328. Le nom « Eucharistie » vient du grec eucharistein (Lc 22, 19 ; 1 Co 11, 24) et eulogein, qui renvoient aux bénédictions juives (berakah) proclamant les œuvres de Dieu.

    19
  20. Saint Jean-Marie Vianney (1786-1859), le saint Curé d'Ars, Pensées, éd. Artège, 2015, p. 18. L'avarice du cœur envers un Dieu « prodigue » jusqu'à la Croix et l'Eucharistie est dénoncée comme ingratitude.

    20
  21. Jésus à Gabrielle Bossis (1874-1950), Lui et moi. Entretiens spirituels, Beauchesne, t. 1, 1948, n° 240, p. 67. Écrits approuvés et largement diffusés. Remercier dès le matin pour le jour reçu.

    21
  22. Psaume 136 (135), 1, traduction liturgique officielle (AELF) : « Rendez grâce au Seigneur : il est bon, éternel est son amour. » Refrain de la « grande Hallel », type même du psaume d'action de grâce.

    22
  23. Évangile selon saint Luc 1, 46-49 (le Magnificat), traduction liturgique officielle (AELF). Cantique de Marie à la Visitation, prière quotidienne de l'Église aux vêpres ; modèle achevé de l'action de grâce.

    23
  24. Évangile selon saint Jean 11, 41, traduction liturgique officielle (AELF). Au tombeau de Lazare, le Christ rend grâce avant le miracle : « Père, je te rends grâce de m'avoir exaucé. » Fondement de la gratitude anticipée.

    24
  25. Jésus à Gabrielle Bossis, Lui et moi. Entretiens spirituels, Beauchesne, t. 1, 1948, n° 60, p. 36. Notre reconnaissance restera toujours en deçà de l'amour souffrant du Christ.

    25
  26. Mère Yvonne-Aimée de Malestroit (1901-1951), augustine, Écrits spirituels, éd. François-Xavier de Guibert, 2011, p. 96. Remercier Dieu de ses propres défauts non coupables, comme matière d'humilité.

    26
  27. Livre des Nombres 11, 1-6, traduction liturgique officielle (AELF). Les murmures d'Israël au désert, nourri par la manne et regrettant pourtant l'Égypte : figure biblique de l'ingratitude habituelle.

    27
  28. Sainte Thérèse de Jésus (d'Avila) (1515-1582), poème « Nada te turbe », cité au Catéchisme de l'Église catholique, § 227 : « Que rien ne te trouble, que rien ne t'épouvante : tout passe, Dieu ne change pas ; la patience obtient tout ; celui qui possède Dieu ne manque de rien : Dieu seul suffit. »

    29
  29. Jésus à Gabrielle Bossis, Lui et moi. Entretiens spirituels, Beauchesne, t. 1, 1948, n° 14, p. 29 : « Commençons le Ciel. Aime-Moi sans cesse tandis que Je t'aime. »

    30