Sainte Angèle de Foligno est l'une des plus grandes mystiques du Moyen Âge — une femme mariée d'Ombrie, convertie sur le tard, devenue tertiaire de saint François après avoir perdu en quelques mois sa mère, son mari et tous ses fils. De ses visions et de son itinéraire intérieur, dictés à son confesseur le frère Arnaud, est né Le Livre de la bienheureuse Angèle (Liber), un des sommets de la littérature mystique chrétienne. La tradition lui a décerné un titre que peu d'hommes ont reçu : Magistra Theologorum, la « Maîtresse des théologiens ».[1][2]
Née vers 1248 dans une famille aisée de Foligno, Angèle mène d'abord une existence mondaine et dissipée. Une crise de conscience, une confession qu'elle n'ose pas faire entière, puis l'apparition de saint François la précipitent vers 1285 dans une conversion radicale. Quand la mort emporte coup sur coup tous les siens, elle y voit non une catastrophe mais une libération : plus rien ne la retient désormais de courir vers le Christ pauvre et crucifié.[3][4]
« Mais il est plein de Dieu, il est plein de Dieu, cet univers ! » — Angèle de Foligno, vision rapportée dans le Mémorial[5]
Cet article retrace la vie d'Angèle — l'épouse de Foligno, la pénitente, la veuve dépouillée de tout —, la naissance de son Livre sous la plume inquiète de frère Arnaud, sa doctrine spirituelle (les « trente pas », la voie de la Passion, l'union « Tu es moi et je suis toi », la « grande ténèbre »), enfin sa mort, son culte et sa canonisation équipollente par le pape François en 2013. Il ne refait ni l'histoire de la ville de Foligno ni celle du mouvement franciscain, qui ont leurs propres dossiers.
Une femme de Foligno saisie sur le tard (1248-1291)
Naissance et milieu : une bourgeoise d'Ombrie
Angèle naît vers 1248 à Foligno, ville prospère de l'Ombrie située à une vingtaine de kilomètres d'Assise.[6][7] Sa famille est aisée, sans doute proche de la noblesse de robe des communes italiennes. Mariée vers vingt ans, elle devient mère de plusieurs fils.[8] De son propre aveu — recueilli plus tard par frère Arnaud — elle mène d'abord une vie mondaine, sensuelle et dissipée, attachée aux biens, aux plaisirs et à la réputation, jusqu'à pratiquer une religion de façade qui masque mal le désordre intérieur.[9][10]
Cette honnêteté brutale sur son propre passé est l'un des traits les plus saisissants du Livre : Angèle ne s'épargne rien et présente sa conversion non comme l'épanouissement d'une âme déjà belle, mais comme l'arrachement d'une pécheresse à elle-même.
Le séisme de 1279 et l'éveil de la conscience
Un événement extérieur paraît avoir ébranlé sa fausse sécurité : le tremblement de terre qui frappe l'Ombrie vers 1279, suivi de guerres et de famines, lui fait entrevoir la fragilité de tout ce sur quoi elle s'appuyait.[11] La peur de la mort et de l'enfer s'installe ; commence alors une longue lutte entre le désir de se convertir et la honte d'avouer ses fautes.
La confession sacrilège et la vision de saint François (vers 1285)
Le point de bascule est un drame de conscience. Angèle, rongée par ses péchés, se présente à la confession mais, par honte, en tait les plus graves — puis, pour sauver les apparences, communie en état de péché. Cette communion sacrilège la jette dans une angoisse sans repos.[12] Elle implore alors saint François de lui obtenir le confesseur dont elle a besoin :
« Je priai saint François de me faire trouver le confesseur qu'il me fallait, quelqu'un qui pût comprendre et à qui je pusse parler. La même nuit, le vieillard m'apparut. "Ma sœur, dit-il, si tu m'avais appelé plus tôt, je t'aurais exaucée plus tôt. Ce que tu demandes est fait." » — Angèle de Foligno, Mémorial[13]
Le lendemain, dans l'église San Feliciano de Foligno, elle rencontre un frère mineur — son parent frère Arnaud — à qui elle peut enfin tout dire. Cette confession générale, vers 1285, est l'acte de naissance de la sainte.[14][15]
Les « dix-huit pas » : le premier itinéraire de pénitence
Angèle décrit elle-même le début de sa conversion comme une montée par degrés, qu'elle appelle des « pas ». Les dix-huit premiers pas la conduisent de la simple connaissance de ses péchés à un véritable « sentiment de Dieu » :
« Moi, […] entrant dans la voie de la pénitence, je fis dix-huit pas avant de connaître l'imperfection de la vie. » — Angèle de Foligno, ouverture du Mémorial[16]
Ces pas portent des noms qui résument une théologie spirituelle entière : la connaissance des péchés, la confession, la satisfaction, la considération de la miséricorde, la connaissance de soi, la vue de la Croix, la voie de la Croix, les larmes, la Passion, l'oraison, l'espérance, jusqu'au « sentiment de Dieu ».[17] On voit déjà se dessiner ce qui sera le cœur de sa mystique : tout part de la Croix et y revient.
1288 : la mort de toute sa famille
Survient alors l'épreuve qui scandalise tant de lecteurs modernes. En peu de temps, vers 1288, Angèle perd sa mère, son mari, puis tous ses fils.[18][19] Or, au lieu de l'accabler, ce déchirement la libère : engagée déjà sur la voie de la pénitence, elle avait demandé à Dieu d'être affranchie des liens qui la retenaient. Elle l'avoue avec une franchise déconcertante — non par dureté de cœur, mais parce que rien désormais ne s'interpose plus entre elle et le Christ.[20]
Cet épisode, souvent mal compris, ne doit pas être lu comme un mépris de la famille : Angèle pleure les siens, mais elle a déjà tout remis à Dieu, et elle reçoit leur départ comme la dernière étape d'un dépouillement commencé bien avant.
1291 : le Tiers-Ordre et le don des biens
Libre de toute attache, Angèle franchit le pas décisif : elle vend ses biens, distribue le produit aux pauvres et entre dans le Tiers-Ordre de saint François (l'Ordre de la Pénitence) en 1291.[21][22] Elle ne quitte pas le monde pour un cloître : à la manière de sainte Élisabeth de Hongrie ou de sainte Marguerite de Cortone, elle vit la radicalité évangélique au cœur de la cité, dans la pauvreté volontaire, le service des malades et la prière, entourée d'une petite compagne et de quelques « fils » spirituels.
Le cri d'Assise et la naissance du Livre
Le pèlerinage de 1291 et le cri devant la basilique
En 1291, Angèle se rend en pèlerinage à Assise, sur le tombeau de saint François. Sur le chemin, elle est saisie d'une expérience mystique si violente qu'à l'entrée de la basilique Saint-François, en voyant un vitrail représentant le Christ étreignant saint François, elle s'effondre et hurle, incapable de se contenir :
« Amour, amour, amour ! Tu me quittes et je n'ai pas eu le temps de faire ta connaissance ! Oh ! pourquoi me quitter ? » Mais je ne pouvais plus parler. […] Cela se passait à la porte de l'église de Saint-François. Tout le peuple s'assembla, je rugissais en présence du peuple. » — Angèle de Foligno, Mémorial[23]
Ce cri d'Assise scandalise les frères présents. Parmi eux, frère Arnaud, honteux de voir une femme de sa parenté se donner ainsi en spectacle, lui interdit de jamais revenir.[24][25] Mais l'incident va produire l'inverse de ce qu'il craignait.
Frère Arnaud, le scribe inquiet
Intrigué — et d'abord soupçonneux, craignant une illusion diabolique —, frère Arnaud ordonne à Angèle de lui raconter ce qui se passe en elle, afin de discerner si cela vient de Dieu ou du démon.[26][27] Il prend des notes, en latin, au fur et à mesure qu'elle parle en dialecte ombrien. Très vite, le soupçon se mue en vénération : le frère comprend qu'il a devant lui une âme d'une profondeur qui le dépasse.
« Moi qui écris sous sa dictée, je contemplais en secret sa figure ; ce n'était plus une figure humaine, c'était quelque chose d'angélique, c'était la joie glorifiée. » — Frère Arnaud, incise dans le Mémorial[28]
Arnaud avoue lui-même son impuissance : il ne saisit qu'une faible part de ce qu'Angèle lui confie, relit devant elle ce qu'il a noté pour vérifier, et constate qu'il n'a recueilli qu'« un peu » et « bien mal » ce qu'elle a vécu.[29][30] Cette honnêteté du scribe est, paradoxalement, l'une des garanties de fiabilité du Livre.
Le Mémorial et les Instructions : structure du Liber
L'ensemble forme Le Livre de la bienheureuse Angèle (Liber), composé de deux parties :[31][32]
| Partie | Auteur / forme | Contenu |
|---|---|---|
| Memoriale (Mémorial) | dicté par Angèle, rédigé par frère Arnaud (v. 1292-1296) | récit autobiographique de la conversion et de l'itinéraire mystique en « pas » et « mutations » |
| Instructiones (Instructions) | lettres et enseignements recueillis par ses disciples | doctrine spirituelle adressée à ses « fils », testament et dernières paroles |
Le Mémorial fut soumis, du vivant d'Angèle, à l'examen de théologiens — dont, selon la tradition, le cardinal Jacques Colonna — qui en garantirent l'orthodoxie.[33][34] C'est cette approbation précoce qui explique l'autorité exceptionnelle reconnue très tôt à ses écrits.
Une mystique qui ne savait ni lire ni écrire
Il faut le souligner : Angèle est, selon toute vraisemblance, illettrée.[35][36] Sa théologie ne procède pas des livres mais de l'expérience — d'une expérience qu'elle juge elle-même intransmissible, et dont les mots, dit-elle, sont presque un blasphème tant ils trahissent la réalité :
« Ce que j'articule en ce moment me fait l'effet d'une ruine, et j'ai l'épouvante qu'on a quand on blasphème. » — Angèle de Foligno, Mémorial[37]
La doctrine spirituelle : les trente pas vers l'union
Après les dix-huit premiers pas, Angèle décrit d'autres pas ou « mutations » — une série supplémentaire que frère Arnaud peinera d'ailleurs à ordonner exactement —, qui mènent de la pénitence à l'union transformante.[38][39] On peut lire tout son itinéraire selon les trois voies classiques de la théologie spirituelle : purification, illumination, union.
Tout part de la Croix : la voie de la Passion
Le centre de gravité de la mystique d'Angèle est la Passion du Christ. La contemplation du Crucifié n'est pas pour elle un exercice de piété parmi d'autres : c'est une plongée dans la souffrance même de Jésus, jusqu'à la compassion physique. Elle ne peut regarder une image de la Passion sans défaillir ; sa compagne doit lui cacher les tableaux.[40]
« Le secret de la Passion, le secret des tortures de Jésus […] m'était montré plus intimement dans la douleur des nerfs que dans l'ouverture des plaies, dans le dedans que dans le dehors. » — Angèle de Foligno, Mémorial[41]
Cette compassion n'est pas du dolorisme : elle est la voie par laquelle Angèle entre dans l'amour qui a poussé le Fils à la Croix. La douleur partagée devient connaissance amoureuse.
« Le monde est plein de Dieu » : la vision de la Présence
L'un des sommets du Mémorial est la vision où Angèle voit la présence de Dieu déborder tout l'univers. Les « yeux de l'esprit » s'ouvrent en elle, et le créé tout entier lui apparaît rempli de la puissance divine :
« Les yeux de l'esprit furent ouverts en moi, je vis une plénitude divine où j'embrassais tout l'univers […] et je ne voyais rien nulle part que la puissance divine. […] "Mais il est plein de Dieu, il est plein de Dieu, cet univers !" Aussitôt l'univers me sembla petit. » — Angèle de Foligno, Mémorial[42]
Cette intuition — Dieu présent et débordant en toute chose — n'a rien d'un panthéisme : la créature n'est pas Dieu, mais elle est toute traversée par la puissance de Celui qui la tient dans l'être. C'est la vision d'une âme qui voit enfin le monde tel qu'il est devant son Créateur.
« Tu es moi, et je suis toi » : l'union transformante
Le terme de l'itinéraire est l'union transformante, où Angèle se sent identifiée au Christ au point d'entendre de lui les paroles les plus audacieuses de toute la mystique chrétienne :
« Sortant de l'obscurité, je recommence voir l'Homme-Dieu ; il attire mon âme avec douceur, et il dit quelquefois : "Tu es moi, et je suis toi." » — Angèle de Foligno, Mémorial[43]
Cette parole reprend, à sa manière, le cri de saint Paul : « Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi » (Galates 2, 20), que Benoît XVI met précisément dans la bouche d'Angèle.[44][45] L'union n'abolit pas la créature ; elle l'achève en la conformant pleinement à l'Aimé.
La « grande ténèbre » : le Dieu au-delà du bien
Le trait le plus original — et le plus haut — de la mystique d'Angèle est ce qu'elle nomme la grande ténèbre (tenebra). Au sommet de l'union, Dieu n'est plus perçu sous aucune image, aucun nom, aucun concept : il se donne dans une obscurité lumineuse qui surpasse même l'idée de bien.
« Je ne vois rien, je vois tout : la certitude est puisée dans la ténèbre. Plus la ténèbre est profonde, plus le bien excède tout ; c'est le mystère réservé. […] Celui qui est là, au-dessus de tout, surpasse jusqu'au bien absolu. » — Angèle de Foligno, Mémorial[46]
On reconnaît ici la grande tradition de la théologie apophatique (Denys l'Aréopagite) : Dieu est si infiniment au-dessus de tout ce qu'on peut en dire qu'on ne l'atteint vraiment qu'en renonçant à toute représentation. Angèle, l'illettrée, rejoint par pure expérience les sommets de la théologie négative.
L'Eucharistie, le « Livre de Vie » et le Christ pauvre
La foi eucharistique d'Angèle est intense : c'est dans la communion qu'elle reçoit les plus grandes grâces. Elle appelle « Livre de Vie » la vie même du Christ pauvre, humble et souffrant, qu'il faut lire et imiter — une expression que reprendra toute la spiritualité franciscaine.[47] La pauvreté, l'abnégation et la douleur sont, dit-elle, les « compagnes » du Christ, à embrasser pour le suivre vraiment.[48]
L'amour vrai et l'amour menteur
Angèle distingue avec une grande finesse l'amour véritable — celui qui vient de Dieu et se prouve dans les œuvres et la souffrance — de l'amour menteur, sentimental et stérile. Une parole du Christ, rapportée dans le Mémorial, résume toute sa doctrine sur le sérieux de l'amour divin :
« Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimée. » — Parole du Christ à Angèle, rapportée dans le Mémorial[49]
C'est le contre-poison de toute fausse mystique : l'amour de Dieu n'est pas une consolation douce et facile, mais une réalité qui engage tout l'être et passe par la Croix.
« Maîtresse des théologiens » : réception et influence
Le titre Theologorum Magistra
La profondeur doctrinale d'Angèle frappa si fort les lettrés que la postérité lui décerna le titre de Theologorum Magistra, « Maîtresse des théologiens ».[50][51] L'expression, employée par le jésuite Maximilian Sandaeus au XVIIᵉ siècle, fut reprise par le bollandiste Jean Bolland dans les Acta Sanctorum.[52] Qu'une femme illettrée, sans formation scolastique, soit proclamée maîtresse de ceux qui font profession d'enseigner la science sacrée, dit assez la place unique d'Angèle dans l'histoire de la spiritualité.
Une influence sur les spirituels franciscains et au-delà
Du vivant même d'Angèle, des frères et des laïcs viennent chercher auprès d'elle conseil et lumière : ce sont ses « fils » spirituels. Le franciscain Ubertin de Casale, figure majeure du courant des Spirituels, reconnaîtra sa dette envers elle.[53] Son Livre, diffusé dès le XIVᵉ siècle, nourrira ensuite des générations de contemplatifs.
À l'époque moderne, sa redécouverte doit beaucoup à l'écrivain Ernest Hello, dont la traduction française (1868) fit connaître le Livre des visions et des instructions, et à Léon Bloy, qui voyait en Angèle l'une des plus hautes voix de la mystique catholique.[54]
Mystique authentique, non illuminisme
L'audace du langage d'Angèle — l'union « Tu es moi et je suis toi », la « grande ténèbre » au-delà du bien — pourrait, lue hors contexte, prêter à des dérives panthéistes ou quiétistes. Mais l'Église l'a au contraire reçue comme un modèle de mystique orthodoxe, pour trois raisons : son ancrage absolu dans la Passion du Christ et dans l'humanité de Jésus ; sa fidélité à l'Église, aux sacrements et à l'obéissance ; et son insistance sur les œuvres et la pénitence comme preuve de l'amour vrai.[55][56] Loin de dissoudre la créature dans Dieu, son union transformante l'accomplit ; loin de mépriser la médiation ecclésiale, elle s'y soumet. C'est tout l'écart entre la mystique catholique et l'illuminisme.
Mort, culte et canonisation
La mort (4 janvier 1309)
Entourée de ses fils spirituels, Angèle s'éteint à Foligno le 4 janvier 1309, à environ soixante et un ans.[57][58] Les Instructions rapportent ses dernières exhortations et la promesse qu'elle aurait reçue du Christ au seuil de la mort, l'assurant de l'attente du Père. Sa fin est celle d'une âme qui ne craint plus la séparation, parce qu'elle possède déjà, dans la ténèbre, Celui qu'elle aime :
« En Lui est le tout bien. Je ne puis craindre ni son départ, ni le mien, ni aucune séparation. » — Angèle de Foligno, Mémorial[59]
Reliques et culte à Foligno
Le corps d'Angèle est inhumé dans l'église Saint-François de Foligno, où il est encore vénéré. Le culte se développe aussitôt, soutenu par les franciscains, et la réputation de sainteté de la Magistra Theologorum ne cesse de croître au fil des siècles, en Ombrie d'abord, puis dans toute l'Église.[60]
La béatification de 1701
Le culte immémorial d'Angèle est officiellement reconnu par le pape Clément XI, qui la béatifie le 11 juillet 1701.[61][62] Sa fête est fixée au 4 janvier (parfois au 30 mars ou au 7 janvier selon les calendriers franciscains anciens). Pendant plus de trois siècles, Angèle restera « bienheureuse » — un statut qui n'épuise pourtant pas l'autorité reconnue à sa doctrine.
La canonisation équipollente de 2013
Le 9 octobre 2013, le pape François procède à la canonisation équipollente d'Angèle de Foligno, l'inscrivant au catalogue des saints de l'Église universelle.[63] La canonisation dite équipollente (ou « équivalente ») est une voie ancienne, distincte de la canonisation solennelle : le pape étend le culte d'un bienheureux à toute l'Église, sans procès de miracle supplémentaire ni cérémonie, lorsque trois conditions sont réunies — un culte ancien et constant, une réputation unanime de sainteté, et un témoignage continu de vertus ou de doctrine.[64][65]
Pour Angèle, ces conditions étaient pleinement vérifiées : son Livre faisait autorité depuis sept siècles, et son titre de Maîtresse des théologiens valait à lui seul reconnaissance de doctrine. Le pape François — qui avait choisi son nom en hommage au saint d'Assise — inscrivait ainsi au nombre des saints l'une des plus pures voix de la mystique de la Croix.
Benoît XVI, dans sa catéchèse, invitait à retenir d'elle l'essentiel : le regard fixé sur la Croix de Jésus et le cœur saisi par son amour.[66]
Pour aller plus loin
- Source primaire : Le Livre de la bienheureuse Angèle de Foligno — le Mémorial (Memoriale) dicté à frère Arnaud et les Instructions (Instructiones). Édition française classique : trad. Ernest Hello, Le Livre des visions et des instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno (1868) ; éditions critiques modernes du Liber (L. Thier et A. Calufetti, Grottaferrata, 1985).
- Magistère : Benoît XVI, Audience générale du 13 octobre 2010 (catéchèse sur Angèle de Foligno), vatican.va ; décret de canonisation équipollente du pape François (9 octobre 2013).
- Notices et études : Wikipédia (« Angèle de Foligno » / « Angela of Foligno ») ; Acta Sanctorum des Bollandistes (vie par frère Arnaud) ; études sur Angèle et les Spirituels franciscains.
- Articles liés sur Ignispedia : saint François d'Assise, dont Angèle suit la voie de pénitence ; sainte Claire d'Assise, autre grande figure franciscaine féminine ; sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Marguerite de Cortone, tertiaires et pénitentes ; saint Bonaventure et saint Antoine de Padoue, docteurs franciscains ; le pape François, qui l'a canonisée en 2013.
Notes et références
Benoît XVI, Audience générale du 13 octobre 2010, vatican.va : catéchèse complète sur Angèle de Foligno — naissance vers 1248 à Foligno dans une famille aisée, mariage vers vingt ans et plusieurs fils, ébranlement après le tremblement de terre de 1279, confession générale et vision de saint François vers 1285, mort de la mère, du mari et des fils vers 1288 vécue comme une libération, entrée au Tiers-Ordre franciscain en 1291, itinéraire en « pas » ou « mutations », union transformante (« Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi »), rôle de frère Arnaud comme scribe du Mémorial, mort le 4 janvier 1309. Benoît XVI souligne l'ancrage christocentrique et ecclésial de sa mystique.
1 3 6 8 11 14 18 20 21 24 26 29 36 38 44 51 55 57 66Titre Theologorum Magistra (« Maîtresse des théologiens ») : décerné à Angèle en raison de l'autorité doctrinale de ses écrits, approuvés très tôt par des théologiens (la tradition cite le cardinal Jacques Colonna). L'expression est employée par le jésuite Maximilian Sandaeus (XVIIᵉ s.) puis reprise par le bollandiste Jean Bolland dans les Acta Sanctorum. Cf. Wikipédia EN « Angela of Foligno ». Angèle était selon toute vraisemblance illettrée, ce qui rend ce titre d'autant plus remarquable.
2 34 35 50 52 56Angèle de Foligno, Wikipédia FR ; Angela of Foligno, Wikipédia EN : notices biographiques (naissance v. 1248 à Foligno, famille aisée, mariage et fils, conversion v. 1285, mort de la famille v. 1288, Tiers-Ordre 1291, pèlerinage et cri d'Assise, rôle de frère Arnaud, structure Memoriale/Instructiones, mort le 4 janvier 1309, béatification 1701 par Clément XI, canonisation équipollente le 9 octobre 2013 par François, fête le 4 janvier) ; faits corroborés par la catéchèse de Benoît XVI et le Mémorial.
4 7 10 15 19 22 25 33 53 58 60 62Angèle de Foligno, Mémorial, chap. XXII « La Puissance », trad. Ernest Hello, Le Livre des visions et des instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921), p. 81 : vision où « les yeux de l'esprit » s'ouvrent et où Angèle voit l'univers entier rempli de la puissance divine — « Mais il est plein de Dieu, il est plein de Dieu, cet univers ! Aussitôt l'univers me sembla petit. » Source primaire (bibliothèque locale ; texte intégral : Project Gutenberg n° 66894 ; numérisation de la rééd. Tralin 1921 sur archive.org).
5 42Angèle de Foligno, Mémorial, trad. Hello : aveu de la vie mondaine et dissipée d'avant la conversion ; le premier « pas » est la connaissance des péchés. Angèle ne s'épargne rien dans le récit de son passé.
9Angèle de Foligno, Mémorial, IIe Pas « La Confession », trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921), p. 38 : la honte de confesser ses fautes graves, la communion reçue « avec ses péchés » (communion sacrilège), la prière à saint François pour trouver un confesseur, et l'apparition nocturne du « vieillard » (saint François) : « Ma sœur, si tu m'avais appelé plus tôt, je t'aurais exaucée plus tôt. Ce que tu demandes est fait. »
12 13Angèle de Foligno, Mémorial, phrase d'ouverture (Ier Pas « Angèle prend connaissance de ses péchés », p. 37), trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921) : « Moi, […] entrant dans la voie de la pénitence, je fis dix-huit pas avant de connaître l'imperfection de la vie. » Suit la liste des dix-huit pas (connaissance des péchés, confession, satisfaction, considération de la miséricorde, connaissance de soi, vue de la Croix, voie de la Croix, larmes, Passion, oraison, espérance, sentiment de Dieu, etc.).
16 17Angèle de Foligno, Mémorial, chap. XX « Pèlerinage », trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921), p. 75 : le « cri d'Assise » lors du pèlerinage de 1291, à la porte de la basilique Saint-François — « Amour, amour, amour ! Tu me quittes et je n'ai pas eu le temps de faire ta connaissance ! […] je rugissais en présence du peuple. » Épisode qui scandalise frère Arnaud mais déclenche la rédaction du Mémorial.
23Frère Arnaud (Arnaldo da Foligno), parent et confesseur d'Angèle, frère mineur : témoin du « cri » d'Assise, il lui ordonne d'abord de raconter ses expériences pour discerner si elles viennent de Dieu ou du démon, puis devient le rédacteur du Mémorial, écrivant en latin sous la dictée d'Angèle (qui parle en dialecte ombrien). Il reconnaît n'avoir recueilli qu'« un peu » et imparfaitement ce qu'elle vivait. La vie d'Angèle par frère Arnaud est conservée dans les Acta Sanctorum des Bollandistes.
27 30 32Frère Arnaud, incise personnelle dans le Mémorial, chap. XLVII « Les Degrés » (note du frère rédacteur), trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921), p. 169 : contemplant le visage d'Angèle pendant qu'il écrit sous sa dictée — « ce n'était plus une figure humaine, c'était quelque chose d'angélique, c'était la joie glorifiée ». Témoignage du scribe sur la transfiguration de la mystique en prière.
28Structure du Liber : Le Livre de la bienheureuse Angèle se compose du Memoriale (récit autobiographique dicté à frère Arnaud, v. 1292-1296) et des Instructiones (lettres et enseignements recueillis par ses disciples). L'itinéraire mystique y est décrit en « pas » et « mutations » (l'ensemble étant traditionnellement désigné comme les « trente pas » : les dix-huit premiers pas de pénitence, puis les pas et « mutations » qui conduisent à l'union et que frère Arnaud peine à ordonner). Éd. critique : L. Thier et A. Calufetti, Il Libro della beata Angela da Foligno, Grottaferrata, 1985.
31 39Angèle de Foligno, Mémorial, chap. XXVII « L'Ineffable », trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921), p. 104 : sur l'impossibilité de dire l'expérience de l'union — « Ce que j'articule en ce moment me fait l'effet d'une ruine, et j'ai l'épouvante qu'on a quand on blasphème. » L'ineffable mystique réduit le langage à presque rien.
37Angèle de Foligno, Mémorial, fin du XVIIIe Pas « Le sentiment de Dieu », trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921), p. 54 : la compassion physique pour la Passion est telle qu'elle ne peut regarder une image du Christ souffrant sans défaillir — « si je voyais la Passion du Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir ; […] ma compagne me cachait les tableaux de la Passion. »
40Angèle de Foligno, Mémorial, chap. XXXIV « La Croix et la Bénédiction », trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921), p. 133 : la contemplation de la Passion saisie « dans le dedans » — « Le secret de la Passion, le secret des tortures de Jésus […] m'était montré plus intimement dans la douleur des nerfs que dans l'ouverture des plaies. » La compassion comme voie de connaissance amoureuse du Christ.
41Angèle de Foligno, Mémorial, chap. XXVI « La grande Ténèbre », trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921), p. 98 : parole du Christ dans l'union transformante — « Sortant de l'obscurité, je recommence voir l'Homme-Dieu ; il attire mon âme avec douceur, et il dit quelquefois : "Tu es moi, et je suis toi." »
43Saint Paul, Galates 2, 20 : « Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi. » Benoît XVI met précisément cette parole paulinienne dans la bouche d'Angèle pour caractériser son union transformante (audience du 13 octobre 2010).
45Angèle de Foligno, Mémorial, chap. XXVI « La grande Ténèbre », trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921), p. 96 : le sommet apophatique de sa mystique — « Je ne vois rien, je vois tout : la certitude est puisée dans la ténèbre. Plus la ténèbre est profonde, plus le bien excède tout ; c'est le mystère réservé. […] Celui qui est là, au-dessus de tout, surpasse jusqu'au bien absolu. » Également : « En Lui est le tout bien. Je ne puis craindre ni son départ, ni le mien, ni aucune séparation. »
46 59Angèle de Foligno, Instructions, fin du chap. LVII « Connaissance de Dieu et de soi » (p. 218) et chap. LVIII « Le Livre de vie » (p. 221), trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921) : le « Livre de Vie » désigne la vie même du Christ pauvre et crucifié, qu'il faut lire et imiter — thème franciscain central repris par Angèle.
47Angèle de Foligno, Instructions, chap. LIX « Première Compagne de Jésus-Christ : la Pauvreté » (p. 228), LX « Deuxième Compagne : l'Abnégation » (p. 233) et LXI « Troisième Compagne : la Douleur » (p. 239), trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921) : les « compagnes de Jésus-Christ » (la pauvreté, l'abnégation, la douleur) à embrasser pour suivre vraiment le Christ. La pauvreté évangélique au cœur de la spiritualité d'Angèle, dans la lignée de saint François.
48Parole du Christ à Angèle, rapportée dans le Mémorial, chap. XXXIII « L'Amour vrai et l'Amour menteur », trad. Hello (Poussielgue, 1868 ; rééd. A. Tralin, Paris, 1921), p. 128 (vision du quatrième jour de la semaine sainte ; citée par Wikipédia FR comme « Livre des révélations, chapitre XXXIII ») : « Ce n'est pas pour rire que je t'ai aimée » (italien : Non ti ho amata per burla). Avertissement sur le sérieux et l'exigence de l'amour divin, qui passe par la Croix et non par la consolation facile.
49Ernest Hello, Le Livre des visions et des instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno, traduction française (1868) : édition qui a fait redécouvrir Angèle au XIXᵉ siècle ; Léon Bloy comptait Angèle parmi les plus grandes voix de la mystique catholique. La traduction de Hello est la source primaire utilisée pour les citations de cet article (bibliothèque locale).
54Béatification d'Angèle de Foligno : le pape Clément XI confirme son culte et la béatifie le 11 juillet 1701. Fête fixée au 4 janvier (variantes anciennes : 30 mars, 7 janvier dans certains calendriers franciscains). Cf. Wikipédia FR.
61Canonisation équipollente d'Angèle de Foligno : le pape François l'inscrit au catalogue des saints de l'Église universelle le 9 octobre 2013, par canonisation équipollente (sans cérémonie ni miracle supplémentaire requis). Cf. annonces de Zenit et des médias vaticans (octobre 2013).
63 64Canonisation équipollente (ou « équivalente ») : procédure ancienne, théorisée notamment par Benoît XIV, par laquelle le pape étend à toute l'Église le culte d'un bienheureux, sans procès de canonisation complet ni miracle supplémentaire, lorsque sont réunis : un culte ancien et constant, une réputation unanime de sainteté, et un témoignage continu de vertus héroïques ou de doctrine. Le pape François y a recouru à plusieurs reprises (Angèle de Foligno, Pierre Favre, José de Anchieta, etc.).
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