Sainte Marguerite de Cortone est l'une des grandes pénitentes de l'histoire chrétienne — la fille de paysans toscans qui vécut neuf ans comme concubine d'un seigneur, puis, après avoir trouvé le cadavre de son amant assassiné, brisa sa vie en deux pour devenir tertiaire de saint François et l'une des plus saisissantes mystiques du XIIIᵉ siècle. La tradition franciscaine l'a surnommée la nuova Maddalena, la nouvelle Madeleine, et le Christ lui-même, selon le récit de son confesseur, l'aurait appelée à devenir le « miroir des pécheurs ».[1][2]
Née en 1247 à Laviano, en Toscane, Marguerite perd sa mère à sept ans et grandit auprès d'une belle-mère dure. Séduite vers seize ou dix-sept ans par un jeune noble de la région de Montepulciano, elle le suit dans son château et lui donne un fils. Quand on retrouve son amant assassiné, vers 1273, et que son chien la conduit jusqu'au corps caché sous les feuilles, l'horreur de la mort la jette dans une conversion radicale. Chassée, elle gagne Cortone, se met sous la conduite des Frères mineurs, embrasse une pénitence publique et entre en 1277 dans le Tiers-Ordre franciscain.[3][4][5]
« De même que j'ai choisi la bienheureuse Vierge Marie pour être la mère de tous les hommes, de même je t'ai choisie, toi, pour être le miroir et la mère des pécheurs. » — Parole du Christ à Marguerite, Legenda, VII, 20[6]
Cet article retrace la vie de Marguerite — l'enfance blessée, les neuf années de Montepulciano, le drame fondateur du cadavre, la conversion et la longue ascèse de Cortone —, la naissance de sa Legenda sous la plume de son confesseur fra Giunta Bevegnati, sa doctrine spirituelle (la pénitence joyeuse, les trois noms que lui donne le Christ, le miroir des pécheurs, le mariage mystique), son œuvre de charité (l'hôpital et les Poverette), enfin sa mort, son corps incorrompu et sa canonisation par Benoît XIII en 1728. Il ne refait ni l'histoire de la ville de Cortone ni celle du mouvement franciscain, qui ont leurs propres dossiers.
Une jeunesse brisée : de Laviano au château de Montepulciano (1247-1273)
Naissance à Laviano et enfance blessée
Marguerite naît en 1247 à Laviano, modeste village toscan situé près du lac Trasimène, alors dans le diocèse de Chiusi.[7][8] Elle est fille de paysans — une origine humble que sa sainteté ultérieure ne reniera jamais. Sa mère meurt alors que l'enfant a environ sept ans.[9] Le père se remarie, et la belle-mère, selon les sources, traite Marguerite avec froideur et dureté. Privée très tôt de tendresse maternelle et mal aimée au foyer, l'enfant grandit dans un manque affectif que les biographes anciens ont vu, sans naïveté psychologique, comme l'une des blessures par lesquelles le mal allait entrer.[10][11]
Les neuf années de Montepulciano
Vers seize ou dix-sept ans, Marguerite, belle et délaissée, est séduite par un jeune noble de la région de Montepulciano — la tradition le nomme Arsenio, d'autres sources le présentent comme le fils de Guglielmo di Pecora, seigneur de Valiano.[12] Il lui promet le mariage et l'emmène dans son château. Elle y vivra neuf ans comme sa concubine, sans que la promesse soit jamais tenue, connue dans la contrée comme « la dame de Montepulciano ». De cette union naît un fils.[13][14]
Marguerite ne fut donc pas une grande pécheresse de roman noir, mais une jeune femme prise dans une liaison durable et publique, installée dans le péché par habitude et par confort, à demi rassurée par la promesse toujours différée d'un mariage. C'est précisément cette fausse paix que le drame allait fracasser.
Le chien, le cadavre et le réveil de la conscience
Un jour, vers 1273, le seigneur part pour l'un de ses domaines et ne revient pas.[15] Son petit chien rentre seul au château, tire Marguerite par la robe et la conduit, à travers bois, jusqu'à une fosse où gît le corps assassiné de son amant, dissimulé sous des feuilles et déjà en décomposition.[16][17]
Le choc est total. Devant ce cadavre qui fut son amant, Marguerite ne voit pas seulement un crime : elle voit où mène sa vie, et ce que deviendra ce corps qu'elle a tant aimé. La méditation médiévale sur la mort — memento mori — se fait ici expérience brûlante. C'est l'heure de sa conversion : non un attendrissement passager, mais une rupture.[18][19]
« Que veux-tu, pauvrette ? » — « Je ne cherche et ne désire rien d'autre que toi, mon Seigneur Jésus. » — Premier dialogue de Marguerite avec le Christ, Legenda, I, 1[20]
La conversion et l'entrée dans la pénitence (1273-1277)
Le retour rejeté et la route de Cortone
Chassée du château, dépouillée de tout, Marguerite tente d'abord de revenir chez son père. Mais la belle-mère la repousse de nouveau : il n'y a pas de place, dans la maison paternelle, pour la pécheresse revenue avec un enfant.[21][22] Tentée un instant de retomber — sa beauté lui ouvrait d'autres protections —, elle choisit au contraire la voie la plus rude. Sur le conseil, dit-on, d'une inspiration intérieure, elle prend la route de Cortone, ville franciscaine, son fils à la main.[23][24]
Les dames Moscari et les Frères mineurs
À Cortone, deux dames pieuses, Marinaria et Raneria (de la famille Moscari), recueillent la jeune femme et son enfant, lui donnent un abri et la mettent en relation avec les Frères mineurs de la ville.[25] Ce sont eux qui deviennent ses guides : fra Giovanni da Castiglione d'abord, puis surtout fra Giunta Bevegnati, qui sera son confesseur durant des années et le rédacteur de sa vie.[26] Les Frères prennent aussi soin de son fils, qui sera élevé chez eux et deviendra plus tard lui-même franciscain, à Arezzo.[27]
La pénitence publique
La conversion de Marguerite n'a rien de discret. Elle veut réparer publiquement un péché qui fut public. Elle se présente à l'église, demande pardon à voix haute, songe même à parcourir Laviano et Montepulciano une corde au cou pour proclamer son repentir là où elle avait scandalisé.[28] Surtout, elle conçoit une haine de sa propre beauté, qu'elle juge responsable de sa chute, au point de vouloir se défigurer le visage au couteau ; son confesseur le lui interdit par obéissance.[29]
« Vois, ma fille Marguerite, de quelle force je t'ai revêtue, puisqu'il t'a été doux de te taire devant ceux qui t'affligeaient. » — Parole du Christ à Marguerite, Legenda, II, 7[30]
Cette pénitence n'est pas une haine de soi morbide. Elle s'accompagne de jeûnes sévères, du cilice, du sommeil sur la terre nue, mais aussi d'une paix croissante : Marguerite découvre, dans le dépouillement, une joie que ses années de fausse sécurité ne lui avaient jamais données.[31]
Le Tiers-Ordre de saint François (1277)
Après une probation de trois ans, jugée nécessaire par les Frères pour éprouver la solidité de sa conversion, Marguerite est reçue en 1277 dans le Tiers-Ordre de la Pénitence de saint François.[32][33] Comme sainte Élisabeth de Hongrie, comme sainte Angèle de Foligno ou sainte Rose de Viterbe, elle ne quitte pas le monde pour un cloître : elle vit la radicalité évangélique au cœur de la cité, en habit de pénitente, dans la pauvreté volontaire, la prière et le service des plus pauvres.
Fra Giunta Bevegnati et la Legenda
Le confesseur et le scribe
Presque tout ce que nous savons de Marguerite vient d'un seul homme : fra Giunta Bevegnati, frère mineur de Cortone, son confesseur, témoin de ses extases et auteur de la Legenda de vita et miraculis beatae Margaritae de Cortona (« Légende de la vie et des miracles de la bienheureuse Marguerite de Cortone »).[34][35] Rédigée en latin, achevée peu après la mort de la sainte et approuvée dès 1308 par le ministre général et par le cardinal protecteur de l'Ordre, la Legenda est l'une des sources hagiographiques les plus riches du XIIIᵉ siècle : Giunta y rapporte, souvent à la première personne, les dialogues intérieurs que Marguerite lui confiait, ses combats, ses larmes et ses joies.[36]
Une source primaire exceptionnelle, à lire avec discernement
La valeur de la Legenda tient à sa proximité : Giunta n'écrit pas une vie reconstruite un siècle après, mais le témoignage d'un directeur spirituel sur sa pénitente, presque au jour le jour. C'est aussi sa limite : tout passe par le filtre du confesseur, qui interprète, ordonne, et insiste sur ce qui édifie. L'historien y lit donc à la fois une biographie de première main et une œuvre spirituelle orientée vers l'édification du Tiers-Ordre auquel elle est dédiée.[37] Au XIXᵉ siècle, la Legenda a été traduite en français par Mgr Jean-François Luquet, ce qui a fait redécouvrir Marguerite dans le monde francophone.[38]
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Auteur | Fra Giunta Bevegnati, frère mineur, confesseur de Marguerite |
| Titre | Legenda de vita et miraculis beatae Margaritae de Cortona |
| Langue d'origine | Latin |
| Composition | Fin XIIIᵉ – début XIVᵉ s., achevée peu après 1297 |
| Approbation | 1308 (ministre général et cardinal protecteur de l'Ordre) |
| Contenu | Vie, dialogues mystiques, extases, miracles, conseils spirituels |
| Traduction française | Mgr J.-F. Luquet, Légende de la vie et des miracles de sainte Marguerite de Cortone (XIXᵉ s.) |
L'itinéraire mystique : de la « poverella » à l'épouse
L'un des traits les plus frappants de la Legenda est la manière dont elle décrit la montée spirituelle de Marguerite comme une progression scandée par les noms que le Christ lui donne. La tradition a retenu trois étapes : il l'appelle d'abord pauvrette (poverella), puis ma fille (figlia), enfin il l'élève à l'union sponsale.[39]
« Que veux-tu, pauvrette ? »
Aux premiers temps de sa conversion, lorsque Marguerite n'est encore qu'une pénitente écrasée par le souvenir de ses fautes, le Christ l'appelle pauvrette. À la question intérieure « Que veux-tu, pauvrette ? », elle répond par ce qui restera la devise de toute sa vie : « Je ne cherche et ne désire rien d'autre que toi, mon Seigneur Jésus. »[40] Ce premier nom dit l'indigence reconnue, le dénuement spirituel de celle qui n'a plus que Dieu.
« Ma fille » : la purification et la confiance
À mesure que la pénitence purifie son cœur, le Christ change de ton et l'appelle « ma fille » (figlia). Le rapport n'est plus seulement celui de la pécheresse au Juge, mais celui de l'enfant au Père : Marguerite entre dans la confiance filiale, sans cesser pour autant de pleurer ses péchés. C'est dans cette période que se situent les paroles de réconfort et de mission que Giunta a recueillies — la promesse, surtout, qu'elle deviendra utile au salut des autres.[41][42]
« Tu seras le miroir des pécheurs »
Le sommet de la vocation de Marguerite n'est pas un privilège solitaire, mais une mission pour les pécheurs. Le Christ lui révèle qu'il l'a choisie, elle la convertie, pour être un signe d'espérance offert à tous ceux qui désespèrent de leur conversion :
« Je t'ai établie miroir pour les pécheurs, afin que les plus endurcis apprennent de toi avec quelle facilité je leur fais miséricorde, pour les sauver. » — Parole du Christ à Marguerite, Legenda, V, 3-4[43]
Marguerite devient ainsi la preuve vivante que nul n'est trop tombé pour être relevé. C'est tout le sens du surnom de « nouvelle Madeleine » que lui donnera la tradition : comme Marie-Madeleine, elle incarne le pardon offert à la grande pécheresse, et le passage des larmes du péché aux larmes de l'amour.[44]
Extases, compassion de la Passion et mariage mystique
Les dernières années de Marguerite sont remplies d'extases, parfois publiques, dans l'église San Francesco de Cortone. Elle participe mystiquement à la Passion du Christ, particulièrement le Jeudi et le Vendredi saints, au point de demeurer comme absente au monde, insensible à tout ce qui l'entoure.[45] La Legenda rapporte enfin un mariage mystique : le Christ lui aurait passé un anneau au doigt, accordant à la pénitente d'autrefois l'union sponsale réservée aux âmes les plus pures.[46]
Cette élévation ne supprime jamais la pénitence : jusqu'à la fin, Marguerite reste la pauvrette aux larmes. Sa mystique n'est pas une fuite hors du péché reconnu, mais sa transfiguration en amour.
La charité en acte : l'hôpital et les Poverette
La spiritualité de Marguerite n'est pas une intériorité désincarnée. Comme chez tous les grands franciscains, l'amour du Christ pauvre se traduit en service des pauvres réels. Vers 1286, avec l'appui de l'évêque et des autorités de Cortone, elle fonde un hôpital, Santa Maria della Misericordia (Sainte-Marie de la Miséricorde), pour accueillir les malades, les sans-abri et les indigents.[47][48]
Pour faire vivre cette œuvre, elle réunit autour d'elle des femmes du Tiers-Ordre, les Poverette (« les petites pauvres »), qui se consacrent au soin des malades, et elle suscite une confrérie de laïcs, dévouée à Notre-Dame de Miséricorde, dont les membres s'engagent à soutenir financièrement et concrètement les plus démunis.[49] Ainsi, la pécheresse convertie devient une mère pour les pauvres d'une ville entière — accomplissant dans la chair le titre de « mère des pécheurs » que le Christ lui avait donné.
Mort, corps incorrompu et culte (1297-1728)
La mort du 22 février 1297
Après vingt-trois ans de pénitence et de vie cachée à Cortone, Marguerite meurt le 22 février 1297, âgée d'environ cinquante ans.[50][51] La tradition rapporte qu'elle avait annoncé le jour de sa mort, et qu'elle s'éteignit dans la paix, au terme d'une vie entièrement retournée vers Dieu. La ville, qui l'avait vue arriver pénitente et méprisée, l'entoura aussitôt d'une vénération populaire immédiate.[52]
Le corps incorrompu et la basilique Santa Margherita
Le corps de Marguerite fut retrouvé incorrompu, et il l'est demeuré : il repose aujourd'hui, revêtu de l'habit franciscain, dans une châsse d'argent et de verre placée au maître-autel de la basilique Santa Margherita de Cortone, sanctuaire élevé en son honneur sur la colline qui domine la ville.[53][54] Dès le XIVᵉ siècle, le tombeau de Marguerite devint un lieu de pèlerinage, orné peu après sa mort d'un monument funéraire sculpté, et la ville fit d'elle l'une de ses patronnes.
Béatification populaire et canonisation (1728)
Le culte de Marguerite, né spontanément du peuple dès sa mort, fut confirmé par l'Église au fil des siècles — des brefs pontificaux de 1515 (Léon X) et de 1623 (Urbain VIII) autorisèrent ou étendirent sa fête.[55] Mais sa canonisation solennelle ne vint que bien plus tard : le pape Benoît XIII l'inscrivit au catalogue des saints le 16 mai 1728, plus de quatre siècles après sa mort.[56] Sa fête est fixée au 22 février, jour de sa mort.
Patronages et la « nouvelle Madeleine »
Marguerite est honorée comme patronne des pénitents et de tous ceux que le monde rejette : les femmes converties, les mères célibataires, les sans-abri, les accusés à tort, les malades mentaux, les orphelins — toute l'humanité blessée à laquelle sa propre histoire la rendait si proche.[57] La tradition franciscaine l'a placée, avec saint François et saint Antoine de Padoue, parmi les « lumières » de l'Ordre, l'appelant parfois sa « troisième lumière ».[58]
Spiritualité de sainte Marguerite de Cortone
La pénitence comme chemin de joie
La leçon centrale de Marguerite est que la pénitence n'est pas une punition mais une libération. Ce qui ressemble, vu du dehors, à une vie de larmes et de jeûnes, est vécu du dedans comme la sortie d'une prison. La fausse paix des neuf années de Montepulciano n'avait jamais donné à Marguerite la joie que lui donne le dénuement consenti. Sa vie illustre la parole évangélique : il y a plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.[59]
Miroir des pécheurs et espérance
Contre toute tentation de désespoir, Marguerite est la sainte de l'espérance des pécheurs. Sa mission, telle que la Legenda la formule, est de prouver par sa vie que la miséricorde divine atteint les plus endurcis. Elle ne cache pas son passé : elle le laisse luire comme un miroir où les pécheurs reconnaissent que, s'ils se tournent vers le Christ, eux aussi seront relevés.[60] En cela, elle prolonge la grande figure évangélique de la pécheresse pardonnée, et annonce toute la spiritualité de la confiance que la tradition catholique développera jusqu'à sainte Thérèse de Lisieux.
Une mystique franciscaine de la Passion
Enfin, Marguerite est pleinement franciscaine : sa mystique est centrée sur le Christ pauvre et crucifié. Sa compassion de la Passion, ses extases du Vendredi saint, son amour de la pauvreté la rattachent directement à l'expérience de saint François et la rapprochent de ses contemporaines Angèle de Foligno et Claire d'Assise. Chez elle, la voie de la pénitence et la voie de l'amour mystique ne font qu'un : c'est en pleurant ses péchés qu'elle entre dans l'union, et c'est dans l'union qu'elle apprend la vraie mesure du péché.
Pour aller plus loin
Sainte Marguerite de Cortone appartient à la grande floraison franciscaine et féminine du XIIIᵉ siècle. Pour situer sa figure, on lira avec profit :
- Saint François d'Assise — la source de l'idéal de pauvreté et de croix dont vit Marguerite.
- Sainte Claire d'Assise — fondatrice des Pauvres Dames, l'autre grand visage féminin de la première génération franciscaine.
- Sainte Angèle de Foligno — autre grande mystique tertiaire d'Ombrie, contemporaine de Marguerite, convertie elle aussi sur le tard.
- Sainte Élisabeth de Hongrie — princesse devenue tertiaire franciscaine et servante des pauvres dans les hôpitaux.
- Sainte Rose de Viterbe — jeune pénitente franciscaine du même siècle, au corps également incorrompu.
- Saint Antoine de Padoue — le grand prédicateur franciscain de la génération précédente, autre « lumière » de l'Ordre.
Sources principales : Fra Giunta Bevegnati, Legenda de vita et miraculis beatae Margaritae de Cortona (fin XIIIᵉ s., source primaire ; trad. fr. Mgr J.-F. Luquet) ; notices critiques : Wikipédia FR « Marguerite de Cortone » et EN « Margaret of Cortona » ; Nominis (Conférence des évêques de France) ; mémoire universitaire « La Legenda de Marguerite de Cortone (†1297) » (UQAM). Sur le culte et la canonisation : brefs de 1515 (Léon X) et 1623 (Urbain VIII), bulle de canonisation de Benoît XIII (1728).
Notes et références
Fra Giunta Bevegnati, Legenda de vita et miraculis beatae Margaritae de Cortona (fin XIIIᵉ – début XIVᵉ s.) : source primaire fondamentale, rédigée par le confesseur de Marguerite, témoin direct. Elle rapporte la vie de la sainte (naissance à Laviano v. 1247, perte de la mère, belle-mère dure, liaison de neuf ans, conversion après la découverte du corps de l'amant, pénitence à Cortone, Tiers-Ordre 1277, extases, miracles, mort le 22 février 1297) et de nombreux dialogues intérieurs avec le Christ. Édition critique latine par F. Iozzelli, Legenda de vita et miraculis beatae Margaritae de Cortona (Grottaferrata, 1997). Traduction française : Mgr J.-F. Luquet. Traduction anglaise avec renvois livre/chapitre : P. Cuthbert, O.S.F.C., A Tuscan Penitent: The Life and Legend of St. Margaret of Cortona (Londres, Burns & Oates, 1907 ; texte intégral sur Internet Archive) — les localisations livre/chapitre des paroles du Christ citées dans cet article (I, 1 ; II, 7 ; V, 3-4 ; VII, 20) suivent la division interne de la Legenda, commune à ces éditions.
1 10 18 23 31 34Marguerite de Cortone, Wikipédia FR : éléments biographiques (naissance 1247 à Laviano, mort de la mère à 7 ans, séduction par un noble de Montepulciano, neuf ans de vie commune, un fils, assassinat de l'amant v. 1273, le chien menant au cadavre, conversion, Cortone, accueil par la famille Moscari, confesseur Giunta Bevegnati, Tiers-Ordre franciscain, hôpital Santa Maria della Misericordia, mort le 22 février 1297, corps incorrompu, canonisation 1728 par Benoît XIII, fête le 22 février, patronne des pénitents et de Cortone). À confronter avec la source primaire.
2 3 7 13 17 24 50Margaret of Cortona, Wikipédia EN : précisions complémentaires (mère morte quand Marguerite avait sept ans ; belle-mère hostile ; séduite à 17 ans par un jeune chevalier, présenté comme fils de Guglielmo di Pecora, seigneur de Valiano ; vie comme maîtresse pendant neuf ans ; un fils, futur frère mineur ; chien menant au corps assassiné ; refuge à Cortone chez Marinaria et Raneria ; reçue au Tiers-Ordre en 1277 après trois ans de probation ; hôpital pour malades, sans-abri et pauvres ; congrégation des Poverelle ; confrérie de Notre-Dame de Miséricorde ; dialogue « What is your wish, poverella? » ; mort le 22 février 1297 vers 49-50 ans ; corps incorrompu en châsse d'argent ; basilique Santa Margherita ; canonisation le 16 mai 1728 par Benoît XIII ; patronages multiples).
4 9 11 14 15 21 25 32 48 51Sainte Marguerite de Cortone, Nominis (Conférence des évêques de France) : notice liturgique. Marguerite, laïque pénitente italienne morte en 1297 ; mère d'un enfant ; son amant (présenté comme un seigneur de Montepulciano) retrouvé assassiné au pied d'un arbre ; retour chez le père paysan ; refus d'un couvent ; pénitence publique ; vie au Tiers-Ordre franciscain pendant vingt-trois ans, comblée de faveurs mystiques. Le Martyrologe romain évoque la sainte qui « lava par une pénitence salutaire les fautes de sa jeunesse ».
5 8 19 22 52Parole du Christ — « miroir et mère des pécheurs », Legenda, livre VII, ch. 20 : colloque reçu un jour de la fête de la Purification (la Chandeleur) — « De même que j'ai choisi la bienheureuse Vierge Marie pour être la mère de tous les hommes, de même je t'ai choisie pour être le miroir et la mère des pécheurs. » Verbatim anglais de la trad. Cuthbert : « As the most blessed Virgin was chosen to be My Mother according to the flesh for the sake of all mankind, so art thou chosen to be in thine own fashion a mirror for sinners and their mother » (P. Cuthbert, A Tuscan Penitent, Londres, Burns & Oates, 1907, pp. 242-243 ; texte intégral sur Internet Archive). Dans le même colloque, le Christ ajoute qu'il l'a placée dans le monde comme une « échelle » par laquelle les pécheurs montent vers lui. Traduction française dans le corps ; l'original latin figure dans la Legenda (éd. Iozzelli, 1997).
6Identité de l'amant de Marguerite : les sources divergent. La tradition dévotionnelle nomme souvent Arsenio, jeune noble de Montepulciano ; la notice anglaise le présente comme le fils de Guglielmo di Pecora, seigneur de Valiano (localité proche de Montepulciano). Le nom exact n'est pas certain ; ce qui est constant, c'est qu'il s'agissait d'un jeune seigneur de la région de Montepulciano, que Marguerite vécut neuf ans à son château comme concubine, et qu'il fut assassiné vers 1273.
12L'épisode du chien, Legenda (Giunta Bevegnati) : le seigneur ne rentrant pas, son chien revient seul, tire Marguerite et la conduit en forêt jusqu'au corps assassiné de l'amant, dissimulé sous des feuilles (ou des branches) et déjà en décomposition. Cet épisode, devenu l'attribut iconographique de la sainte (le petit chien à ses pieds), marque le déclenchement de sa conversion. Daté traditionnellement de 1273-1274.
16Premier dialogue avec le Christ, Legenda, livre I, ch. 1 : en 1277, peu après son entrée dans le Tiers-Ordre, Marguerite prie devant le crucifix de l'église des Frères mineurs et entend le Christ l'appeler poverella (« pauvrette ») — « Que veux-tu, pauvrette ? » ; elle répond : « Je ne cherche et ne désire rien d'autre que toi, mon Seigneur Jésus ». Verbatim anglais de la trad. Cuthbert : « What is thy wish, poverella? » — « I neither seek nor wish for aught but only Thee, my Lord Jesus » (P. Cuthbert, A Tuscan Penitent, Londres, Burns & Oates, 1907, p. 73 ; texte intégral sur Internet Archive). Traduction française dans le corps ; l'original latin figure dans la Legenda (éd. Iozzelli, 1997).
20 40Fra Giunta Bevegnati (Giunta de Cortone), frère mineur, confesseur de Marguerite pendant de longues années, témoin de ses extases et auteur de la Legenda. Avant lui, fra Giovanni da Castiglione avait été l'un de ses premiers guides à Cortone. Giunta écrit en latin ce que Marguerite lui confie ; il reconnaît l'autorité spirituelle de sa pénitente tout en gardant son rôle de directeur (notamment quand il lui interdit de se défigurer).
26 35Le fils de Marguerite : né de sa liaison avec le seigneur de Montepulciano, l'enfant est élevé à Cortone, pris en charge par les Frères mineurs, et devient lui-même frère mineur (la tradition le situe au couvent d'Arezzo). Marguerite lui adresse, selon les sources, des conseils spirituels sur l'humilité, l'obéissance et la garde des sens. Aucune source fiable n'atteste d'une fille devenue clarisse ; cet article s'en tient au fils franciscain, bien attesté.
27Pénitence publique, Legenda : Marguerite, voulant réparer un péché public par une réparation publique, demande pardon à l'église de Cortone et envisage de retourner à Laviano et Montepulciano, une corde au cou, pour s'accuser là où elle avait scandalisé. Son confesseur tempère certains de ces élans. La pénitence s'accompagne de jeûnes, du cilice, du sommeil sur la terre nue.
28Le désir de se défigurer, Legenda : Marguerite, jugeant sa beauté responsable de sa chute, veut se mutiler le visage au couteau pour s'enlaidir. Fra Giunta Bevegnati, son confesseur, le lui interdit au nom de l'obéissance. Épisode rapporté par la tradition franciscaine et les notices ; il illustre à la fois la radicalité de sa pénitence et le rôle modérateur du directeur spirituel.
29Parole du Christ sur le silence, Legenda, livre II, ch. 7 : après que Marguerite eut gardé le silence face aux railleries (notamment du maître d'école de son fils) et aux instances des Frères qui la pressaient de parler — « Vois, ma fille Marguerite, de quelle force je t'ai revêtue, puisqu'il t'a été doux de te taire devant ceux qui t'affligeaient ». Verbatim anglais de la trad. Cuthbert : « See, Margaret, My child, with what fortitude I have endowed thee and what constancy of soul I have given thee, that thou shouldst find sweetness in silence, whilst bitter tongues were reviling thee! » (P. Cuthbert, A Tuscan Penitent, Londres, Burns & Oates, 1907, p. 109 ; texte intégral sur Internet Archive). Traduction française dans le corps ; l'original latin figure dans la Legenda (éd. Iozzelli, 1997).
30 42Tiers-Ordre de saint François (Ordre de la Pénitence, Tertius Ordo) : forme de vie évangélique pour les laïcs vivant dans le monde, sans clôture monastique, sous la règle franciscaine de la pénitence. Marguerite y est reçue en 1277, après trois ans de probation imposés par les Frères pour éprouver sa conversion. Comme sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Angèle de Foligno, elle illustre la sainteté laïque franciscaine. Cf. l'article sur l'ordre franciscain.
33Approbation de la Legenda : la vie composée par Giunta Bevegnati fut approuvée vers 1308 par le ministre général de l'Ordre des Frères mineurs et par le cardinal protecteur, gage de son autorité dans la famille franciscaine. Sa dédicace « aux frères et sœurs du Tiers-Ordre de Saint-François » indique sa visée édifiante autant que documentaire.
36« La Legenda de Marguerite de Cortone (†1297) », mémoire universitaire (Université du Québec à Montréal) : étude critique de la source, soulignant qu'elle est à la fois un témoignage de première main (le confesseur écrivant sur sa pénitente) et une œuvre hagiographique orientée vers l'édification du Tiers-Ordre. L'historien doit donc distinguer le noyau biographique des amplifications spirituelles, tout en reconnaissant la rare proximité de la source avec son sujet.
37Mgr Jean-François Luquet (1810-1858), évêque d'Hésébon, traducteur français de la Legenda : Légende de la vie et des miracles de sainte Marguerite de Cortone, dédiée aux frères et sœurs du Tiers-Ordre de Saint-François-d'Assise, écrite en langue latine par son confesseur Fr. Giunta Bevegnati de l'Ordre des Mineurs (édition disponible sur Internet Archive). Cette traduction a contribué à faire redécouvrir Marguerite dans le monde francophone au XIXᵉ siècle.
38Les trois noms du Christ, Legenda : la tradition spirituelle reconnaît dans le récit de Giunta une progression scandée par les appellations que le Christ donne à Marguerite — d'abord poverella (« pauvrette »), au temps de la pénitence ; puis figlia (« ma fille »), au temps de la purification et de la confiance filiale ; enfin l'élévation à l'union sponsale (l'épouse). Cette gradation structure l'ascension mystique de la sainte, de la componction des larmes jusqu'au mariage mystique.
39 41Parole du Christ — « miroir pour les pécheurs », Legenda, livre V, ch. 3-4 : « Je t'ai établie miroir pour les pécheurs, afin que les plus endurcis apprennent de toi avec quelle facilité je leur fais miséricorde, pour les sauver ». Verbatim anglais de la trad. Cuthbert : « I have made thee to be a mirror for sinners, even the most obstinate, that through thee they may learn how freely My Mercy is opened out to them that they may be saved » (P. Cuthbert, A Tuscan Penitent, Londres, Burns & Oates, 1907, pp. 180-181 ; texte intégral sur Internet Archive). Traduction française dans le corps ; l'original latin figure dans la Legenda (éd. Iozzelli, 1997).
43 60« La nouvelle Madeleine » : surnom traditionnel de Marguerite, qui la rapproche de sainte Marie-Madeleine, figure évangélique de la grande pécheresse pardonnée. Comme Madeleine, Marguerite incarne le passage des larmes du péché aux larmes de l'amour et la confiance du pécheur dans la miséricorde. Le parallèle est ancien et fréquent dans l'iconographie et la prédication franciscaines.
44Extases et compassion de la Passion, Legenda : Marguerite connaît de fréquentes extases, notamment dans l'église San Francesco de Cortone, et une participation mystique intense à la Passion du Christ, particulièrement le Jeudi et le Vendredi saints, au point de demeurer absente au monde. Compassion qui rapproche sa mystique de celle de sainte Angèle de Foligno et de l'expérience franciscaine de la croix.
45Mariage mystique, Legenda : la tradition rapporte que le Christ aurait passé un anneau au doigt de Marguerite, signe de l'union sponsale, accordant à l'ancienne pécheresse les dons les plus élevés de la contemplation. Thème mystique classique (cf. sainte Catherine de Sienne), reçu ici avec la prudence due aux révélations privées.
46Hôpital Santa Maria della Misericordia : fondé par Marguerite vers 1286 à Cortone, avec l'appui de l'évêque et de la cité, pour accueillir les malades, les sans-abri et les pauvres. Œuvre concrète de charité qui prolonge sa spiritualité de la miséricorde et l'inscrit dans la tradition franciscaine du service des plus petits.
47Les Poverette et la confrérie : Marguerite réunit autour de l'hôpital des femmes du Tiers-Ordre, les Poverette (« les petites pauvres »), vouées au soin des malades, et suscite une confrérie de laïcs dévouée à Notre-Dame de Miséricorde, dont les membres s'engagent à soutenir les pauvres par leurs dons et leur service. La pécheresse convertie devient ainsi organisatrice d'une charité durable.
49Corps incorrompu : à sa mort, le corps de Marguerite est trouvé incorrompu, et il l'est demeuré. Revêtu de l'habit franciscain, il repose dans une châsse d'argent et de verre au maître-autel de la basilique Santa Margherita de Cortone, où il est vénéré. Le tombeau devint très tôt un lieu de pèlerinage et reçut un monument funéraire sculpté dès le début du XIVᵉ siècle.
53Basilique Santa Margherita de Cortone : sanctuaire élevé en l'honneur de la sainte sur la colline dominant Cortone, qui conserve son corps incorrompu. L'église primitive, remontant au tournant des XIIIᵉ-XIVᵉ siècles, fut agrandie et reconstruite au fil des siècles. Le sanctuaire reste l'un des grands lieux de la dévotion franciscaine en Toscane.
54Confirmation du culte : la dévotion populaire à Marguerite, née aussitôt après sa mort, fut reconnue et étendue par l'autorité ecclésiastique avant la canonisation solennelle — notamment par des brefs de Léon X (1515) et d'Urbain VIII (1623) autorisant ou confirmant sa fête. Marguerite relève ainsi des saints au culte immémorial progressivement officialisé.
55Canonisation : le pape Benoît XIII inscrit Marguerite de Cortone au catalogue des saints le 16 mai 1728, plus de quatre siècles après sa mort. La longueur du délai s'explique par l'ancienneté du culte (confirmé par étapes) plutôt que par un doute sur sa sainteté, reconnue par le peuple dès 1297.
56Patronages : sainte Marguerite de Cortone est invoquée comme patronne des pénitents, des femmes converties et des anciennes prostituées repenties, des mères célibataires, des sans-abri, des accusés à tort, des orphelins, des malades mentaux et des sages-femmes, ainsi que de la ville de Cortone. Ces patronages reflètent les blessures mêmes de sa vie, qu'elle transfigura.
57« La troisième lumière de l'Ordre » : épithète traditionnelle, d'usage dévotionnel, plaçant Marguerite de Cortone parmi les grandes « lumières » de la famille franciscaine, à la suite de saint François et de saint Antoine de Padoue (les listes varient selon les sources, certaines comptant sainte Claire). À recevoir comme un titre de piété, non comme une définition magistérielle.
58La joie du pécheur converti : la vie de Marguerite illustre la parole de Jésus en Luc 15, 7 — « il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion ». Sa spiritualité de la pénitence joyeuse annonce la tradition catholique de la confiance et de la petite voie (sainte Thérèse de Lisieux).
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