Charbel Makhlouf (Bekaa Kafra, 1828 — Annaya, 1898), né Youssef Antoun Makhlouf, est un moine, prêtre et ermite maronite libanais de l'Ordre Libanais Maronite (OLM). Après seize années de vie communautaire au monastère Saint-Maron d'Annaya, il obtient en 1875 de se retirer comme ermite à l'ermitage voisin des Saints-Pierre-et-Paul, où il passe vingt-trois ans dans le silence, l'ascèse et l'adoration eucharistique jusqu'à sa mort en 1898.[1][2]
Sa dépouille, exhumée quelques mois après sa mort, est retrouvée intacte et donne lieu, de 1899 au milieu du XXᵉ siècle, à un phénomène d'exsudation qu'une expertise médicale de 1927 n'expliqua qu'en partie — un dossier traité en détail dans l'article consacré aux corps incorruptibles. Autour de sa tombe se multiplient des dizaines de milliers de témoignages de guérisons, présentés dans l'article dédié aux miracles attribués à saint Charbel.[3]
Béatifié le 5 décembre 1965 par le pape Paul VI, dans les derniers jours du concile Vatican II — trois jours avant sa clôture solennelle du 8 décembre — — geste que le pape présente lui-même comme celui du premier confesseur de l'Orient porté sur les autels selon la procédure alors en vigueur —, Charbel Makhlouf est canonisé le 9 octobre 1977 par le même pape.[4][5] Il demeure aujourd'hui le saint patron du Liban, vénéré à Annaya par des pèlerins chrétiens, musulmans et druzes.[6]
- 8 mai 1828Naissance à Bekaa Kafra
Naissance de Youssef Antoun Makhlouf dans le village le plus élevé du Liban, au sein d'une famille de paysans pauvres et pieux.[7]
- 1851Départ pour le monastère de Mayfouq
À vingt-trois ans, Youssef quitte sa famille de nuit et entre en formation au monastère Notre-Dame de Mayfouq.[8]
- 1ᵉʳ novembre 1853Profession solennelle à Annaya
Vœux définitifs de pauvreté, chasteté et obéissance au monastère Saint-Maron d'Annaya, sous le nom de Charbel.[9]
- 23 juillet 1859Ordination sacerdotale
Ordination à Bkerké, siège patriarcal maronite, après des études théologiques à Kfifane.[10]
- 15 février 1875Entrée en ermitage
Autorisation d'entrer à l'ermitage des Saints-Pierre-et-Paul d'Annaya, après seize ans de vie communautaire.[11]
- 24 décembre 1898Mort à l'ermitage
Mort à soixante-dix ans, huit jours après avoir été frappé de paralysie pendant la consécration de la messe.[12]
- 1927Acceptation romaine de la cause
Le procès de béatification est accepté à Rome, avec ceux de Nimatullah Kassab Al-Hardini et de Rafqa Ar-Rayès.[13]
- 5 décembre 1965Béatification
Paul VI le béatifie à Rome, trois jours avant la clôture du concile Vatican II.[14]
- 9 octobre 1977Canonisation
Paul VI canonise Charbel Makhlouf, qui devient saint patron du Liban.[15]
Une enfance libanaise pétrie de foi (1828-1851)
Naissance à Bekaa Kafra, le plus haut village du Liban
Youssef Antoun Makhlouf naît le 8 mai 1828 à Bekaa Kafra, village du Liban-Nord perché à plus de 1 550 mètres d'altitude — le plus élevé du Liban.[16][17] Il est l'un des cinq enfants d'Antoun Zaarour Makhlouf, muletier et paysan modeste, et de Brigitta Chidiac, dans une famille de paysans pauvres mais unis, animés d'une foi robuste et familiers de la prière liturgique du village.[18][19] Le père meurt le 8 août 1831, alors que Youssef n'a que trois ans, en revenant d'une corvée imposée par l'administration ottomane.[20][21] Sa mère se remarie ensuite avec un homme, Lahoud Ibrahim, qui sera ordonné prêtre et deviendra le curé du village — foyer où la piété devient plus intense encore.[22]
Paul VI lui-même, dans son homélie de canonisation, insiste sur l'empreinte de ce foyer : « famille de paysans modestes, travailleurs, unis ; animés d'une foi robuste, familiers de la prière liturgique du village et de la dévotion à Marie ; oncles voués à la vie érémitique, et surtout mère admirable, pieuse et mortifiée jusqu'au jeûne continuel. »[23] Deux de ses oncles maternels vivent en effet comme ermites au monastère Saint-Antoine de Kozhaya, dans la vallée sainte de Qadisha — un exemple qui marque profondément l'enfant.[24][25]
La grotte de la Vierge, premier ermitage d'un berger
Chargé de garder le petit troupeau familial, l'enfant conduit ses bêtes près d'une grotte où il installe une icône de la Vierge Marie, et y passe de longues heures en prière — un lieu que ses biographes appellent volontiers « sa première ermitage ».[26][27] Ses compatriotes du village le surnomment déjà, de son vivant d'enfant, « le saint », tant sa dévotion et sa droiture tranchent avec son âge.[28]
La parole de la mère et l'appel irrésistible
Paul VI rapporte, dans son homélie de canonisation, les mots que la mère de Charbel aurait prononcés après le départ de son fils vers le monastère — une parole qui résume l'esprit de tout ce foyer chrétien :
« Si tu ne devais pas être un bon religieux, je te dirais : Reviens à la maison. Mais je sais maintenant que le Seigneur te veut à son service. Et dans ma douleur d'être séparée de toi, je lui dis, résignée : Qu'il te bénisse, mon enfant, et fasse de toi un saint. » — Brigitta Makhlouf, rapportée par le P. Paul Daher, Charbel, un homme ivre de Dieu, Monastère Saint-Maron d'Annaya, 1965, p. 63[29]
Paul VI cite aussi, comme résumé de l'appel décisif ressenti par le jeune homme, une formule reprise de l'Évangile de saint Marc : « Quitte tout, viens ! Suis-moi ! »[30]
La formation monastique : de Mayfouq à Annaya (1851-1859)
Le départ nocturne et l'entrée à Notre-Dame de Mayfouq
À vingt-trois ans, en 1851, Youssef quitte de nuit, sans prévenir, son village de Bekaa Kafra et sa famille, pour ne plus jamais y revenir.[31] Il se rend au monastère Notre-Dame de Mayfouq, dans la montagne libanaise, où commence sa formation monastique selon la règle de l'Ordre Libanais Maronite (OLM).[32][33]
Le monastère Saint-Maron d'Annaya et la prise d'habit
Peu après, le novice est transféré au monastère plus retiré de Saint-Maron d'Annaya, dans le district de Byblos (Jbeil), où il reçoit l'habit monastique et prend le nom religieux de Charbel, en hommage à un martyr chrétien du IIᵉ siècle mort à Antioche.[34][35] C'est dans ce monastère qu'il fait sa profession solennelle le 1ᵉʳ novembre 1853, prononçant les trois vœux définitifs de pauvreté, chasteté et obéissance.[36][37]
Les études théologiques à Kfifane, sous un maître devenu saint
Après sa profession, Frère Charbel poursuit des études de philosophie et de théologie au monastère des Saints-Cyprien-et-Justine de Kfifane, dans le district de Batroun.[38][39] L'un de ses professeurs de théologie morale n'est autre que le père Nimatullah Kassab Al-Hardini (1808-1858), lui-même reconnu comme saint par la suite : Charbel figure parmi ses disciples, et le futur professeur discerne très tôt sa sainteté.[40] Le père Al-Hardini meurt d'une pneumonie à Kfifane le 14 décembre 1858, après dix jours d'agonie, dans le froid glacial de l'hiver montagnard — et c'est Charbel lui-même qui l'assiste à son dernier souffle.[41]
L'ordination sacerdotale à Bkerké (23 juillet 1859)
Charbel Makhlouf est ordonné prêtre le 23 juillet 1859, à Bkerké, siège patriarcal de l'Église maronite.[42][43] Il a alors trente et un ans et huit années de vie religieuse derrière lui — entré au monastère en 1851 — ; il lui en reste trente-neuf à vivre, presque toutes consacrées à l'obscurité voulue du cloître puis de l'ermitage.
Seize années de vie communautaire à Annaya (1859-1875)
Un prêtre et moine « édifiant »
De retour au monastère d'Annaya après son ordination, le père Charbel y mène pendant seize ans une vie de moine et de prêtre marquée par une ascèse sévère, exerçant son ministère sacerdotal et ses devoirs monastiques d'une manière que les témoins qualifient d'« édifiante ».[44][45] Cette période de vie communautaire n'a rien d'anecdotique dans la spiritualité maronite : elle est le passage obligé et le lieu d'épreuve avant que l'Ordre n'autorise, à titre exceptionnel, le passage à la solitude érémitique.
La demande de vie érémitique
Après une vingtaine d'années de vie monastique jugée exemplaire, Charbel demande à ses supérieurs l'autorisation de se retirer en ermitage. Paul VI résume ce moment en une phrase : « Après avoir progressé dans la vertu pendant une vingtaine d'années de vie monastique, il s'adonne alors, sur les ordres de ses supérieurs, à la vie érémitique. »[46] La formule est significative : dans la tradition de l'Ordre libanais maronite, l'ermitage n'est jamais un choix individuel spontané, mais une obéissance — le moine ne se retire pas de sa propre initiative, il y est envoyé par ceux qui ont charge de discerner sa vocation.
Vingt-trois ans d'ermitage aux Saints-Pierre-et-Paul (1875-1898)
Une cellule de six mètres carrés
Le 15 février 1875, Charbel obtient de l'abbé du monastère la permission de rejoindre l'ermitage des Saints-Pierre-et-Paul, une chapelle et un groupe de cellules dépendant d'Annaya, à quelque distance du monastère.[47][48] Sa cellule y mesure à peine six mètres carrés.[49] Il y vivra vingt-trois années, jusqu'à sa mort, partageant cette solitude avec quelques autres ermites soumis à la même règle stricte.[50]
Pauvreté, silence, travail manuel
La vie de l'ermite obéit à une règle d'une exigence rare : le logement le plus pauvre possible, un vêtement unique, un seul et frugal repas quotidien, de durs travaux manuels dans le climat rude de la montagne libanaise.[51] Paul VI insiste sur la chasteté vécue avec une intransigeance qu'il qualifie lui-même de « légendaire », et sur une obéissance totale — envers les supérieurs, envers les confrères ermites, envers le règlement même de l'ermitage — qui traduit, dit-il, « sa soumission complète à Dieu ».[52]
La messe et l'adoration eucharistique, centre de la journée
Au cœur de cette existence austère, la messe occupe une place centrale : Paul VI parle d'« une vie toute centrée sur la célébration de la messe, sur la prière silencieuse devant le Saint-Sacrement, et la pratique héroïque des vertus d'obéissance, de pauvreté et de chasteté ».[53] Cette centralité eucharistique — colloque quasi ininterrompu avec le Seigneur, participation personnelle au sacrifice du Christ, pénitence rigoureuse jointe à l'intercession pour les pécheurs — est, selon le pape, la clé qui permet de comprendre une vie autrement « étrange » aux yeux du monde moderne.[54]
Un homme déjà vénéré de son vivant
Charbel n'attend pas la mort pour être reconnu comme un saint par son entourage. Paul VI le souligne : « Dès le vivant de Charbel Makhlouf, sa sainteté rayonnait, ses compatriotes, chrétiens ou non, le vénéraient, accouraient à lui comme au médecin des âmes et des corps. »[55] Cette phrase anticipe déjà le trait le plus frappant de sa postérité : un rayonnement qui déborde très tôt les frontières confessionnelles du Liban.
La mort et le mystère du corps (16-24 décembre 1898)
« Père de Vérité » : l'attaque pendant la consécration
Le 16 décembre 1898, vers onze heures, alors qu'il célèbre la messe seul dans sa chapelle de l'ermitage, le père Charbel est frappé de paralysie au moment même de la consécration, en prononçant les mots de l'anaphore maronite : « Père de Vérité, voici votre Fils qui s'immole pour vous donner satisfaction... »[56][57] Il ne peut achever la prière commencée.
« Père de Vérité, voici votre Fils, qui a subi la mort pour me justifier ; voici l'offrande, recevez-la avec plaisir de mes mains, et oubliez les fautes que j'ai commises devant votre Majesté. » — Charbel Makhlouf, paroles de l'anaphore maronite répétées durant son agonie, décembre 1898[58]
Huit jours d'agonie et la mort au soir de Noël
Pendant les huit jours que dure son agonie, le moine paralysé répète inlassablement les paroles de la messe restée inachevée.[59][60] Il meurt le 24 décembre 1898, veille de Noël, en fin de journée, à l'âge de soixante-dix ans.[61][62] Il est inhumé au cimetière du monastère Saint-Maron d'Annaya le jour de Noël.[63]
Un phénomène traité dans un dossier dédié
Quelques semaines après l'inhumation, des témoins rapportent des lumières inexpliquées visibles la nuit au-dessus de la tombe. Exhumé au début de l'année 1899, le corps est retrouvé intact ; peu après commence un écoulement de liquide rougeâtre, attesté de 1899 jusqu'au milieu du XXᵉ siècle — le corps est encore jugé intact en 1965, et n'est réduit à l'état de squelette qu'en 1976.[64] Ce dossier remarquable — exhumations et ouvertures successives de 1899 à 1976, expertises médicales de 1927 et de 1950 — est traité en détail, avec ses sources et ses limites méthodologiques, dans l'article consacré aux corps incorruptibles de l'Église catholique : en 1927, les professeurs Geoffroy et Melconian, de la Faculté française de médecine de Beyrouth, y virent l'effet de l'éviscération pratiquée en 1899 joint à une dessiccation momifiante, avec une lente décomposition adipo-cireuse sous-jacente — une explication partielle, postérieure aux premières constatations du corps intact, qui ne rendit compte ni de l'état initial ni de l'humidité encore produite sur le corps et le cercueil en 1950, pour laquelle la commission de 1950 déclara ne pouvoir apporter « d'explication suffisamment probante et satisfaisante ».[65] Lors de l'exhumation de 1927, un linge posé sur le corps — qui exsudait alors, selon les rapports monastiques, sueur et sang — y révéla quelques traits de son visage et de ses mains, phénomène resté, note l'historien Jean-Christian Petitfils, sans commune mesure avec celui du Saint Suaire.[66]
La cause de béatification et la canonisation
L'ouverture du procès et l'acceptation romaine de 1927
Le procès diocésain de béatification et de canonisation de Charbel Makhlouf est soumis à Rome en 1925 par l'abbé Ignace Dagher Tannoury et son vicaire général, le père Martin Tarabay.[67] Le dossier est accepté à Rome en 1927 — la même année où sont acceptées, conjointement, les causes de deux autres grandes figures de l'Ordre libanais maronite : le père Nimatullah Kassab Al-Hardini, ancien professeur de Charbel à Kfifane, et sœur Rafqa Pietra Choboq Ar-Rayès (1832-1914), moniale du même Ordre.[68] Le tableau ci-dessous situe ces trois causes libanaises acceptées ensemble en 1927, dont l'aboutissement s'échelonnera sur près d'un demi-siècle.
| Figure de l'Ordre libanais maronite | Dates de vie | Béatification | Canonisation |
|---|---|---|---|
| Charbel Makhlouf | 1828-1898 | 5 décembre 1965 (Paul VI) | 9 octobre 1977 (Paul VI) |
| Nimatullah Kassab Al-Hardini | 1808-1858 | 10 mai 1998 (Jean-Paul II) | 16 mai 2004 (Jean-Paul II) |
| Rafqa Pietra Choboq Ar-Rayès | 1832-1914 | 16 novembre 1985 (Jean-Paul II) | 10 juin 2001 (Jean-Paul II) |
Ce tableau montre à lui seul la densité spirituelle exceptionnelle de l'Ordre libanais maronite au XIXᵉ siècle : trois causes acceptées la même année à Rome, trois canonisations réparties sur près de quarante ans, toutes issues des mêmes monastères de la montagne libanaise.[69]
Les deux guérisons retenues pour la béatification
Pour la béatification, la Congrégation retient deux guérisons attribuées à l'intercession de Charbel, toutes deux survenues en 1950 : celle de sœur Marie-Abel Kamari, religieuse de la congrégation des Saints-Cœurs, guérie en juillet 1950 d'un ulcère digestif dont elle souffrait depuis quatorze ans, et celle d'Iskandar Naïm Obeid, forgeron de Baabdat, guéri d'une cécité de l'œil droit provoquée par un déchirement irréversible de la rétine.[70][71]
La béatification du 5 décembre 1965 — dans les derniers jours de Vatican II
Le 5 décembre 1965, trois jours avant la clôture solennelle du concile Vatican II (8 décembre 1965), Paul VI préside en la basilique Saint-Pierre la cérémonie de béatification de Charbel Makhlouf — quelques semaines après celle du père Jacques Berthieu, missionnaire jésuite et martyr béatifié le 17 octobre précédent.[72] Le pape situe d'emblée l'événement dans une perspective œcuménique et ecclésiale :
« Voici qu'au terme du deuxième Concile œcuménique du Vatican, un ermite de la montagne libanaise est inscrit au nombre des bienheureux, premier confesseur de l'Orient porté sur les autels, selon la procédure actuelle de l'Église catholique. Quel symbole de l'union entre l'Orient et l'Occident ! Quel signe de fraternité ecclésiale entre les chrétiens du monde entier ! » — Paul VI, discours de béatification de Charbel Makhlouf, 5 décembre 1965[73]
Le patriarche maronite, le cardinal Paul Pierre Méouchi, prend lui-même la parole lors de la cérémonie pour souligner l'importance du jour pour l'Église maronite et pour tous les catholiques libanais.[74]
Le miracle retenu pour la canonisation
Pour la canonisation, la Congrégation retient la guérison de Mariam Assaf Awad, originaire de Syrie et résidant à Hammana : opérée à trois reprises d'un cancer entre 1963 et 1965 — à l'estomac, aux intestins, puis au côté droit du cou — et déclarée incurable par les médecins, elle voit ensuite sa gorge atteinte au point de ne plus pouvoir avaler sans douleurs atroces ; après une prière instante au bienheureux Charbel, elle se réveille guérie un matin de 1967 et vient en pèlerinage à Annaya rendre grâces.[75][76]
La canonisation du 9 octobre 1977
Douze ans plus tard, le 9 octobre 1977, Paul VI canonise Charbel Makhlouf, en présence du patriarche maronite Antoine Pierre Khoraiche et de délégations libanaises civiles et religieuses.[77] Le pape ouvre son homélie par une phrase qui reste célèbre :
« L'Église entière, de l'Orient à l'Occident, est invitée aujourd'hui à une grande joie. Notre cœur se tourne vers le Ciel, où nous savons désormais avec certitude que saint Charbel Makhlouf est associé au bonheur incommensurable des Saints, dans la lumière du Christ, louant et intercédant pour nous. » — Paul VI, homélie de canonisation de Charbel Makhlouf, 9 octobre 1977[78]
Une spiritualité pour l'Église d'aujourd'hui
Le paradoxe de l'ascèse face au monde moderne
L'homélie de canonisation de 1977 n'est pas un simple exercice de piété : Paul VI y affronte directement l'objection que la vie de Charbel soulève spontanément dans une culture moderne méfiante envers le renoncement radical. Il formule lui-même l'objection avec une franchise remarquable : « Même des chrétiens se demanderont : le Christ a-t-il vraiment exigé pareil renoncement [...] ? Pire encore, certains tenants de l'humanisme moderne n'iront-ils pas [...] jusqu'à soupçonner cette austérité intransigeante, de mépris [...] des saines valeurs du corps et de l'amour, des relations amicales, de la liberté créatrice, de la vie en un mot ? »[79]
La réponse du pape ne minimise rien de la radicalité de Charbel ; elle en déplace le sens. Raisonner comme si l'ascèse érémitique n'était qu'« une performance humaine », dit Paul VI, « c'est manifester une grave incompréhension [...] c'est oublier l'amour de Dieu qui l'inspire, l'Absolu qui l'attire ; c'est ignorer la grâce du Christ qui la soutient et la fait participer au dynamisme de sa propre Vie ».[80] Il rappelle que le Christ lui-même a formulé des exigences radicales pour ses disciples — « Suis-moi... et laisse les morts enterrer leurs morts » (Luc 9, 59-60) — et que la vie spirituelle, loin d'appauvrir l'homme, le conduit à « une profondeur, à une vitalité, à une maîtrise de l'être, à un équilibre d'autant plus grands qu'ils n'ont pas été recherchés pour eux-mêmes ».[81]
Les charismes dans le Corps du Christ
Paul VI situe ensuite la vocation érémitique dans l'ensemble des charismes qui font vivre l'Église, en s'appuyant sur saint Paul (Rm 12, 4-8) :
« Il faut des Pasteurs [...]. Il faut des théologiens [...] et un Magistère qui y veille. Il faut des évangélisateurs et des missionnaires [...]. Il faut des catéchètes [...]. Il faut des personnes qui se vouent directement à l'entraide de leurs frères... Mais il faut aussi des gens qui s'offrent en victimes pour le salut du monde, dans une pénitence librement acceptée, dans une prière incessante d'intercession, comme Moïse sur la montagne, dans une recherche passionnée de l'Absolu, témoignant que Dieu vaut la peine d'être adoré et aimé pour lui-même. » — Paul VI, homélie de canonisation de Charbel Makhlouf, 9 octobre 1977[82]
Le style de vie des ermites, précise le pape, « n'est pas proposé à tous comme un charisme imitable » ; mais à l'état pur, il incarne un esprit dont aucun fidèle n'est dispensé, et il exerce dans l'Église une fonction dont elle ne saurait se passer.[83]
La vocation érémitique, « chemin salutaire pour tous »
Paul VI conclut son homélie par une réflexion sur l'actualité de la vie érémitique — dont il note lui-même, en 1977, un regain d'intérêt qu'il n'explique pas seulement par la crise de la société moderne :
« Ce témoignage, loin d'être une survivance d'un passé révolu, Nous apparaît très important, pour notre monde, comme pour notre Église. » — Paul VI, homélie de canonisation de Charbel Makhlouf, 9 octobre 1977[84]
Dans la partie de son homélie prononcée en italien, le pape ajoute que la vie sociale contemporaine, marquée par l'exubérance, l'excitation et la recherche insatiable du confort, ne retrouvera son équilibre que par un accroissement de la maîtrise de soi, de l'ascèse, de la pauvreté, de la paix, de la simplicité, de l'intériorité et du silence — vertus dont, dit-il, « la vie érémitique enseigne l'exemple et le goût ».[85]
Un saint qui rassemble au-delà des frontières confessionnelles
L'un des traits les plus remarqués du culte de Charbel Makhlouf est sa capacité à attirer, au sanctuaire d'Annaya, des pèlerins qui ne sont pas catholiques : chrétiens d'autres confessions, musulmans et druzes viennent y prier et demander son intercession, dans un pays marqué par la coexistence religieuse et par les blessures de plusieurs conflits.[86] Ce rayonnement œcuménique et interreligieux, déjà noté par Paul VI à propos de la vénération dont Charbel jouissait de son vivant parmi ses « compatriotes, chrétiens ou non », s'est encore accru depuis sa canonisation.[87] Le dossier détaillé des dizaines de milliers de témoignages de grâces recueillis à ce sujet, leur discernement et leurs limites méthodologiques, fait l'objet de l'article dédié aux miracles attribués à saint Charbel.[88]
Postérité et rayonnement
Patron du Liban et sanctuaire international
Charbel Makhlouf est vénéré comme le saint patron du Liban. Le monastère Saint-Maron d'Annaya, où repose son tombeau, est devenu un lieu de pèlerinage international, visité chaque année par des centaines de milliers de fidèles venus du Liban, du Proche-Orient et de la diaspora libanaise à travers le monde.[89] Le 1ᵉʳ décembre 2025, le pape Léon XIV, en visite au Liban, s'est rendu au sanctuaire d'Annaya pour prier devant la tombe du saint, confiant, selon ses propres mots, « le Liban et son peuple à la protection de saint Charbel, afin qu'ils marchent toujours dans la lumière du Christ ».[90]
Une diffusion mondiale du culte
Le culte de Charbel a essaimé bien au-delà du Liban. Le 28 octobre 2017, un sanctuaire lui a été dédié à la cathédrale Saint-Patrick de New York, avec une mosaïque et une relique offertes en l'honneur de ses parents par un donateur libano-américain.[91] Des monastères et lieux de culte portant son nom ont depuis été fondés dans plusieurs pays, notamment en Belgique, au Canada et en France — dont un nouveau monastère ouvert à Villiers-sur-Marne le 20 septembre 2025.[92]
Fête liturgique et mémoire
La fête de saint Charbel est célébrée le 24 juillet dans le calendrier romain, et le troisième dimanche de juillet dans le calendrier propre de l'Église maronite ; au Liban, sa mémoire est aussi honorée le 24 décembre, jour anniversaire de sa mort.[93][94] L'évêque Francis Zayek, en 1977, résume ainsi la place de Charbel dans la tradition orientale : « Saint Charbel est appelé le second saint Antoine du désert, le parfum du Liban [...] l'honneur de notre Église araméenne antiochienne, et le modèle des valeurs spirituelles et du renouveau. »[95]
Pour aller plus loin
- Les corps incorruptibles — le dossier complet des exhumations et de l'exsudation observée sur le corps de saint Charbel entre 1899 et le milieu du XXᵉ siècle.
- Les 29 000 miracles de saint Charbel — les dizaines de milliers de témoignages de grâces recueillis au sanctuaire d'Annaya.
- Les guérisons miraculeuses — critères médicaux et discernement catholique des guérisons attribuées aux saints.
- Les Églises catholiques orientales — la place de l'Église maronite parmi les Églises catholiques sui iuris.
- La liturgie orientale — pour comprendre l'anaphore maronite que Charbel n'a pu achever le jour de son agonie.
Notes et références
Paul VI, homélie de canonisation de Charbel Makhlouf, basilique Saint-Pierre, 9 octobre 1977 : vatican.va. Texte intégral en français consulté sur le site officiel du Saint-Siège. Source du récit biographique synthétique donné par le pape (famille, entrée au monastère de Mayfouq puis d'Annaya, études à Kfifane, ordination en 1859, seize ans de vie communautaire, vingt-trois ans d'ermitage, mort la veille de Noël 1898 à soixante-dix ans), et des citations sur la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, la sainteté monastique, le paradoxe de l'ascèse et les charismes dans le Corps du Christ.
1 5 8 9 10 12 15 18 23 31 32 36 38 42 45 51 52 54 55 61 77 78 79 80 81 82 83 84 87Wikipedia (EN), « Charbel Makhlouf » : en.wikipedia.org. Notice encyclopédique détaillée utilisée pour les dates précises de la vie érémitique (15 février 1875), les exhumations successives (1899-1976), les miracles nommés retenus pour la béatification et la canonisation, la translation de reliques à New York en 2017, et la citation de Mgr Francis Zayek.
2 7 16 21 22 26 33 34 37 39 43 48 50 63 89 91 93 95Wikipédia (FR), « Charbel Makhlouf » : fr.wikipedia.org. Notice encyclopédique citant notamment Paul Daher (1993) et Catherine Mayeur-Jaouen & Bernard Heyberger (2003) ; source des détails sur la naissance (le cadet de cinq enfants), le remariage de la mère, les deux miracles retenus pour la béatification (sœur Marie-Abel Kamari, Iskandar Obeid) et celui retenu pour la canonisation (Mariam Assaf Awad), ainsi que la fondation récente du monastère de Villiers-sur-Marne (20 septembre 2025).
3 19 25 35 62 70 88 92Paul VI, discours de béatification du moine maronite Charbel Makhlouf, basilique Saint-Pierre, 5 décembre 1965 : vatican.va. Texte intégral en français consulté sur le site officiel du Saint-Siège. Source de la présence du cardinal Paul Pierre Méouchi, patriarche maronite, de la béatification conjointe avec le père Jacques Berthieu, et des citations sur la vie centrée sur la messe et l'adoration eucharistique.
4 14 46 53 72 73 74Vatican News, « Saint Charbel's tomb draws Christian and Muslim pilgrims », 24 juillet 2019 : vaticannews.va. Source du rayonnement interreligieux du sanctuaire d'Annaya, visité par des pèlerins chrétiens, musulmans et druzes.
6 86reflexionchretienne.fr, « Saint Charbel Makhlouf, Ermite, Prêtre et Moine Maronite (1828-1898) » : reflexionchretienne.fr. Source de la date précise de la mort du père (8 août 1831), des deux oncles ermites au monastère Saint-Antoine de Kozhaya, de la dimension de la cellule de l'ermitage (six mètres carrés), et des dates détaillées des premières exhumations.
11 17 20 24 47 49 56 59Recoupement de Wikipédia (FR), « Nimatullah Kassab Al-Hardini » et de Nominis (Conférence des évêques de France), « Saint Nimatullah (Joseph Kassab al-Hardini) » : nominis.cef.fr. Source de l'ouverture du procès en 1925 par l'abbé Ignace Dagher Tannoury et le père Martin Tarabay, de l'acceptation romaine conjointe en 1927 des causes de Charbel Makhlouf, de Nimatullah Kassab Al-Hardini et de Rafqa Pietra Choboq Ar-Rayès, ainsi que des dates de béatification et canonisation de ces deux derniers.
13 67 68 69Deir Annaya (monastère Saint-Maron d'Annaya), « Saint Charbel Biography » : saintcharbel.com. Synthèse hagiographique officielle du monastère, source des circonstances de l'attaque du 16 décembre 1898 pendant la consécration, de la prière de l'anaphore maronite répétée durant l'agonie, et des noms des trois guérisons retenues pour la béatification et la canonisation (sœur Marie-Abel Qamari, Iskandar Obeid, Mariam Awad) — à distinguer de la guérison de Nohad El Chamy (janvier 1993), postérieure à la canonisation et jamais retenue par la Congrégation.
27 28 57 58 60 71P. Paul Daher, Charbel, un homme ivre de Dieu, Monastère Saint-Maron d'Annaya, Jbail (Liban), 1965, p. 52 et p. 63. Cité nommément par Paul VI dans son homélie de canonisation du 9 octobre 1977 (vatican.va) : paroles de la mère de Charbel après son départ (p. 63) et formule de l'appel « Quitte tout, viens ! Suis-moi ! » (p. 52). La référence biblique exacte de cette formule est Mc 10, 21 (l'homélie porte « cfr. Marc. 10, 32 »).
29 30Nominis (Conférence des évêques de France), « Saint Nimatullah (Joseph Kassab al-Hardini) » : nominis.cef.fr. Dates de vie (1808-1858), fonction de directeur du scolasticat et professeur de théologie morale à Kfifane, mort le 14 décembre 1858.
40 41Nominis (Conférence des évêques de France), « Saint Charbel Makhlouf » : nominis.cef.fr. Source des seize années de ministère au monastère d'Annaya et de la fête liturgique du 24 juillet.
44 94Synthèse des rapports monastiques du monastère de Saint-Maron d'Annaya (1899-1976) et du discours de béatification de Paul VI (5 décembre 1965), déjà établie et sourcée en détail dans l'article Ignispedia Les corps incorruptibles ; voir aussi Père Henri Jaouen, Le Moine des cèdres : Saint Charbel, Paris, 1977, chapitre sur l'exhumation et l'écoulement.
64 65Jean-Christian Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Éditions Tallandier, Paris, 2022, p. 336 : « Lors de l'exhumation de 1927, on avait posé un linge sur le corps non corrompu du célèbre saint qui exsudait sueur et sang. C'est sur ce linge qu'on avait distingué quelques traits de son visage et de ses mains. »
66Deir Annaya (monastère Saint-Maron d'Annaya), « The Miraculous Healing of Mariam Awad » : saintcharbel.com. Récit officiel du monastère : Mariam Assaf Awad, originaire de Syrie et résidant à Hammana, subit trois opérations d'un cancer entre 1963 et 1965 (estomac, intestins, côté droit du cou) sans éradication de la maladie ; atteinte ensuite à la gorge avec douleurs atroces à la déglutition, elle refuse la radiothérapie, obtient sa guérison après la prière et vient en pèlerinage à Annaya rendre grâces.
75Antonio Borrelli ed Emilia Flochini, « San Charbel (Giuseppe) Makhluf » : santiebeati.it. Mariam Assaf Awad, veuve d'origine syriaque résidant au Liban, opérée trois fois (estomac, intestins, gorge) puis déclarée incurable : « Una notte, nel 1967, invocò con particolare intensità il Beato Charbel […] Il mattino dopo, si accorse che il tumore era sparito. » Date corroborée par Patrizia Cattaneo, Les secrets du corps intact de saint Charbel, Éditions du Parvis, 2025, pp. 83–86 (1967, déjà retenu dans l'article Ignispedia dédié aux miracles).
76Paul VI, homélie de canonisation de Charbel Makhlouf, 9 octobre 1977, partie prononcée en italien : vatican.va. Traduction française dans le corps ; texte original italien : « La vita eremitica gliene insegna l'esempio ed il gusto. » Le pape y cite également Salvatore Garofalo, Il profumo del Libano, San Sciarbel Makhluf, Rome, 1977, p. 216.
85America Magazine, « What to know about Lebanon's beloved patron saint before Pope Leo's visit », 26 novembre 2025 : americamagazine.org ; et Vatican News, reportage sur la visite du pape Léon XIV au sanctuaire d'Annaya, 1ᵉʳ décembre 2025. Traduction française dans le corps ; texte original anglais de la parole du pape : « I entrust Lebanon and its people to the protection of Saint Charbel, that they may always walk in the light of Christ. »
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