Au tournant du XIIIe siècle, des milliers de femmes des Pays-Bas inventent une vie inédite : ni moniales, ni épouses, elles prient, travaillent et soignent les malades sans prononcer de vœux ni entrer en clôture. Ce sont les béguines, bientôt rejointes par leurs homologues masculins, les béghards. L'immense majorité reste fidèle à l'Église — et les grands béguinages flamands survivront jusqu'au XXe siècle.
Mais une frange hétérodoxe bascule : prédication sans mandat, mépris des sacrements et de l'effort, prétention à une perfection impeccable qui affranchirait de toute obéissance. Le cas le plus célèbre est celui de Marguerite Porete, béguine du Hainaut brûlée à Paris le 1er juin 1310 pour son Miroir des simples âmes. Un an plus tard, le concile de Vienne (1311-1312) tranche : il dissout le mode de vie incontrôlé et condamne huit erreurs dans le décret Ad nostrum.
Cet article raconte cette dérive et son jugement — pas le mouvement tout entier, resté très majoritairement orthodoxe. La doctrine de l'impeccabilité relève aussi de l'article L'hérésie du Libre-Esprit, et les Spirituels franciscains du Midi de l'article Fraticelles : on ne redouble ici ni l'un ni l'autre.
Des laïcs d'un genre nouveau : béguines et béghards
Pour comprendre la condamnation, il faut d'abord mesurer ce qui n'a jamais été condamné : le mouvement béguinal lui-même, l'une des créations les plus originales de la chrétienté médiévale[1].
Ni moniales, ni épouses : un troisième état
La béguine du XIIIe siècle ne prononce aucun vœu perpétuel, ne connaît ni clôture ni habit imposé, garde la propriété de ses biens et peut quitter sa communauté — y compris pour se marier[2]. Elle vit seule, en petite maison partagée ou en grande cour collective, le béguinage (begijnhof) : elle travaille de ses mains — filature, tissage, dentelle —, soigne les malades, instruit les filles pauvres et prie aux offices[3]. Autrement dit : une vie consacrée sans le droit qui l'encadre, une sainteté laïque avant la lettre.
Le pendant masculin existe : les béghards, surtout tisserands et artisans des villes drapières, vivant en petites fraternités du même type[4]. À Cologne, certains deviennent même des béghards mendiants, vivant d'aumônes en couvents : on en atteste au moins deux en 1317, à l'occasion du testament d'Adolf de Revele[5]. Cette mendicité masculine, sans règle ni supérieur reconnu, inquiétera bientôt autant les évêques que la prédication des femmes. Dans les Pays-Bas on les appelle aussi parfois lollards, du verbe lollen, « marmotter » des prières — sans aucun rapport avec les lollards anglais, disciples de Wyclif apparus un demi-siècle plus tard : voir l'article Wycliffisme[6].
L'origine même du mot est débattue : la dérivation ancienne par le prêtre liégeois Lambert le Bègue n'est plus retenue par les historiens, qui hésitent entre le moyen-néerlandais beggen (« prier ») et le vieux français béguin (la coiffe des dévotes)[7]. Le flou du nom dit le flou du statut : pendant un siècle, personne ne sait très bien dans quelle case ranger ces femmes.
Liège, 1207 : Marie d'Oignies et Jacques de Vitry
Le premier visage historiquement documenté du mouvement est Marie d'Oignies (1177-1213) : après avoir soigné des lépreux douze ans avec son mari, elle se retire en 1207 à Oignies, dans le Hainaut, pour y mener une vie de prière et de charité[8]. Son confesseur, le chanoine Jacques de Vitry († 1240), écrit vers 1215 sa Vie (Vita Mariae Oigniacensis) : ce texte fait connaître à toute la chrétienté ces « saintes femmes de Liège » et donne au mouvement ses lettres de noblesse orthodoxes[9].
« Elle pleurait avec ceux qui pleurent et se réjouissait avec ceux qui se réjouissent, portant dans son cœur les misères de tous. » — Jacques de Vitry, Vie de Marie d'Oignies, vers 1215 (traduction Ignispedia)[10]
Un second foyer se forme autour du prêtre Lambert le Bègue, mort à Liège dans les années 1170, qui fait bâtir de petites maisons pour des femmes pieuses autour de l'église Saint-Christophe — même si la tradition qui en fait « le fondateur » est aujourd'hui abandonnée[11]. L'essentiel est ailleurs : dès les années 1210, le mouvement explose parce qu'il répond à une réalité sociale massive — des villes drapières pleines de femmes seules, veuves ou célibataires, qui veulent vivre l'Évangile sans le cloître.
Jacques de Vitry plaide leur cause jusqu'à Rome et obtient la bienveillance du pape Honorius III (1216) : les béguines ne sont pas un ordre nouveau — le IVe concile du Latran (1215) vient justement d'interdire d'en créer — mais des laïques pieuses que l'Église accepte de protéger[12]. C'est cette protection pontificale qui rendra si délicate, un siècle plus tard, la condamnation de leur frange déviante : comment frapper les errantes sans briser les fidèles ?
L'expansion : des centaines de maisons des Pays-Bas à la Rhénanie
En un siècle, des centaines de maisons et de cours essaiment : Liège, Nivelles, Louvain, Gand, Bruges, puis la Rhénanie — Cologne, Strasbourg, Bâle — et jusqu'en France du Nord et en Italie[13]. Plusieurs milliers de femmes y vivent à la fin du XIIIe siècle, encadrées par les frères mendiants, dominicains et franciscains, qui leur fournissent prédicateurs et confesseurs[14].
Cette prospérité a son revers : des communautés sans règle commune, sans visite canonique, ouvertes à toutes les influences — y compris les plus aventureuses. Les évêques s'en plaignent dès le milieu du XIIIe siècle : on y prêche sans mission, on y discute de théologie sans formation, on y lit en langue vulgaire des traités que personne ne contrôle[15]. Le terreau de l'hétérodoxie est prêt.
Où la fidélité s'est rompue : la dérive hétérodoxe
L'Église n'a jamais reproché aux béguines de prier, de travailler ou de rester laïques. Elle a condamné trois dérives précises, qui dessinent ensemble un autre christianisme[16].
Prêcher sans mandat, disputer de la Trinité
Premier grief, formulé mot pour mot par le concile de Vienne : des femmes et des hommes sans lettres disputent et prêchent « de la très haute Trinité et de l'essence divine » et introduisent sur la foi et les sacrements des opinions contraires à la foi catholique[17]. En clair : la prédication devient un droit que chacun s'arroge, alors que l'Écriture prévient que « nul ne s'arroge à soi-même cet honneur » (He 5, 4) et que le Christ a confié aux apôtres l'enseignement des nations (Mt 28, 19-20)[18].
Le mépris des sacrements et de l'effort ascétique
Second grief : une fois parvenu à un prétendu état de perfection, le bégard ou la béguine déclarerait inutiles le jeûne, la prière et les œuvres, accorderait à son corps tout ce qui lui plaît sous prétexte que les sens sont désormais soumis à l'esprit, et tiendrait les vertus pour un marchepied bon pour les imparfaits[19]. C'est l'exact inverse de la voie des saints : plus l'âme avance, plus elle s'attache aux moyens de la grâce, au lieu de s'en déclarer affranchie.
| Vie béguinale orthodoxe | Dérive hétérodoxe condamnée |
|---|---|
| Prière et offices gardés toute la vie | Prière et jeûne déclarés inutiles aux « parfaits » |
| Confession et sacrements pratiqués | Sacrements méprisés ou contournés |
| Travail manuel valorisé | Mendicité revendiquée et oisiveté |
| Écoute des prédicateurs mandatés | Prédication que chacun s'arroge |
| Obéissance aux pasteurs | « L'Esprit » dispense d'obéir à l'Église |
| Humilité du progrès spirituel | Impeccabilité proclamée dès ici-bas |
La contagion du Libre-Esprit
Troisième grief, le plus grave : ces thèses ne naissent pas isolées. Elles rejoignent le courant que l'article L'hérésie du Libre-Esprit étudie pour lui-même — cette prétention à une union à Dieu si totale que l'âme, devenue impeccable, ne pourrait plus pécher quoi qu'elle fasse[20]. Les inquisiteurs rhénans accuseront explicitement les béghards arrêtés à Cologne en 1326 de professer cette hérésie[21]. Ici, on s'en tient au dossier béguinal : la doctrine du Libre-Esprit en plein appartient à l'article voisin.
« Là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté. » — Saint Paul, 2 Corinthiens 3, 17[22]
Ce verset, détourné de son sens, servait de slogan aux errants : la « liberté » de l'Esprit devenait dispense d'obéir aux hommes et aux préceptes de l'Église[23]. Saint Paul parlait de la liberté des enfants de Dieu face à la lettre qui tue ; on lui faisait dire l'affranchissement de toute autorité visible. Le concile répondra point par point.
Marguerite Porete et le Miroir des simples âmes
Un nom domine le dossier : Marguerite Porete (vers 1250-1310), béguine du Hainaut — sans doute de Valenciennes ou de ses environs —, auteur en langue vulgaire du Miroir des simples âmes, et première grande figure de la dérive à payer de sa vie[24].
Une béguine du Hainaut et son livre en langue vulgaire
Le Miroir est un dialogue allégorique entre l'Âme, l'Amour et la Raison, écrit en vieux français : l'âme « anéantie » y prend congé des Vertus, devenues inutiles à qui est parvenu à l'union[25]. La formule la plus célèbre — et la plus accablante au procès — claque comme un manifeste :
« Vertus, je prends congé de vous, pour jamais. » — Marguerite Porete, Le Miroir des simples âmes, vers 1290 (traduction Ignispedia)[26]
Qu'une femme sans formation écrive de la théologie en français, hors de tout contrôle universitaire, et fasse circuler son livre de ville en ville : c'est déjà, aux yeux des pasteurs de 1300, un scandale de méthode avant d'être un scandale de doctrine. Le fond — une âme si unie à Dieu qu'elle serait affranchie des observances — achève de rendre l'ouvrage suspect. L'attribution moderne du livre à Marguerite n'a été redécouverte qu'en 1946 par Romana Guarnieri, qui a reconnu son texte derrière des manuscrits anonymes circulant depuis des siècles[27].
De Valenciennes à Paris : le procès (1308-1310)
Dès 1306, le livre est brûlé publiquement à Valenciennes sur ordre de l'évêque de Cambrai ; Marguerite persiste à le diffuser[28]. Arrêtée en 1308, elle est livrée à Guillaume de Paris, dominicain, inquisiteur de France et confesseur du roi Philippe le Bel[29]. Le procès dure près de deux ans : une commission de vingt et un théologiens, maîtres de l'Université de Paris, examine quinze propositions extraites du Miroir et les censure[30].
Marguerite refuse de prêter serment, refuse de répondre, refuse de se défendre : dix-huit mois de prison ne font pas fléchir son silence[31]. Son coaccusé, Guiard de Cressonessart, prédicateur apocalyptique jugé à ses côtés, finit par se soumettre et échappe au bûcher : il est emprisonné[32]. Elle, déclarée hérétique relapse — elle avait déjà été condamnée pour le même livre —, est livrée au bras séculier le 31 mai 1310, sur la place de Grève[33].
Le bûcher de la place de Grève, 1er juin 1310
Le 1er juin 1310, Marguerite Porete monte sur le bûcher dressé place de Grève, à Paris — trois semaines après les cinquante-quatre templiers brûlés près de la porte Saint-Antoine[34]. La chronique commencée par Guillaume de Nangis rapporte que la foule, venue voir une condamnée, pleura devant son courage[35]. Trois évêques avaient scellé la sentence ; le livre est proscrit et tous les exemplaires doivent être livrés aux flammes[36].
L'affaire fait un bruit immense : un an plus tard, au concile de Vienne, les Pères auront sous les yeux l'exemple de ce que la prédication incontrôlée peut produire. La condamnation de Marguerite n'est pas encore celle du mouvement — mais elle en prépare l'examen.
Le concile de Vienne tranche (1311-1312)
Quinzième concile œcuménique, réuni par Clément V à Vienne, en Dauphiné — ouvert le 16 octobre 1311 devant quelque trois cents prélats —, le concile traite en priorité l'affaire des Templiers ; mais il consacre aux béguines et aux béghards deux décrets qui feront jurisprudence[37].
Cum de quibusdam : dissoudre sans tout détruire
Le premier décret, Cum de quibusdam mulieribus, vise le mode de vie lui-même : il interdit aux femmes de continuer à mener la vie béguinale hors des cadres approuvés, ordonne la liquidation des maisons qui fonctionnent sans supervision des ordres mendiants — et épargne expressément les béguines qui vivent « honnêtement » ou rejoignent un tiers-ordre encadré[38]. Autrement dit : le concile ne supprime pas les béguines, il supprime les béguines incontrôlées. Les évêques sont chargés de l'exécution, maison par maison[39].
Ad nostrum : les huit erreurs condamnées
Le second décret, Ad nostrum qui, condamne huit articles professés par des béghards et des béguines, dont le texte est passé dans le Denzinger (nn. 891-899)[40]. Les voici, avec la réponse catholique qui les réfute :
| N° | L'erreur condamnée | La réponse catholique |
|---|---|---|
| 1 | L'homme peut acquérir dès ici-bas une perfection qui le rend impeccable et incapable de progresser encore dans la grâce | « Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes » (1 Jn 1, 8)[41] |
| 2 | Le « parfait » n'a plus besoin de jeûner ni de prier et peut accorder à son corps tout ce qui lui plaît | Le Christ jeûne quarante jours et veille à Gethsémani ; les moyens de la grâce obligent jusqu'au bout[42] |
| 3 | Parvenu à ce degré, on n'est plus soumis à l'obéissance ni aux préceptes de l'Église, « car là où est l'Esprit, là est la liberté » | La liberté des enfants de Dieu n'abolit pas l'autorité que le Christ a instituée (Mt 16, 18 ; He 13, 17)[43] |
| 4 | L'homme peut obtenir dès cette vie la béatitude finale des élus | « Nous attendons la bienheureuse espérance » (Tt 2, 13) : la patrie n'est pas de ce monde[44] |
| 5 | Toute nature intellectuelle est naturellement bienheureuse ; l'âme n'a besoin d'aucune lumière de gloire pour voir Dieu | La vision béatifique est un don surnaturel, non un dû de la nature[45] |
| 6 | L'exercice des vertus est pour les imparfaits ; l'âme parfaite prend congé des vertus | « Par-dessus tout, la charité, qui est le lien de la perfection » (Col 3, 14)[46] |
| 7 | Le baiser ou l'étreinte que la nature incline à donner ne serait pas un péché | Le désir consenti désordonné offense Dieu, même sans acte consommé (Mt 5, 28)[47] |
| 8 | À l'élévation de l'Eucharistie, il ne faudrait ni se lever ni rendre hommage, pour ne pas « descendre » de la contemplation | Le Corps du Christ exige l'adoration ; la contemplation véritable s'agenouille[48] |
« Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes, et la vérité n'est pas en nous. » — Saint Jean, Première épître, 1, 8[49]
Ce seul verset ruine la pièce maîtresse du système : l'impeccabilité proclamée. La perfection chrétienne existe — l'Église la canonise — mais elle est charité croissante et humilité croissante, jamais affranchissement : le saint se sait pécheur jusqu'au bout, et c'est précisément ce qui le rend saint[50].
La répression après Vienne : Strasbourg, Cologne, Languedoc
Les décrets de Vienne ne s'exécutent pas seuls : c'est le pape Jean XXII (élu en 1316) qui relance la machine, en confiant aux évêques et aux inquisiteurs le soin de traquer les récalcitrants[51]. Vingt ans de poursuites suivent, du Rhin au Languedoc.
- 1er juin 1310Marguerite Porete brûlée place de Grève, à Paris : le signal.
- 1311-1312Concile de Vienne : Cum de quibusdam dissout les maisons incontrôlées, Ad nostrum condamne huit erreurs.
- 1317-1319Enquête contre béghards et béguines à Strasbourg : de nombreux suspects punis, l'exil comme peine la plus lourde.
- 1319-1330En Languedoc, une centaine de béguins montent sur le bûcher des tribunaux inquisitoriaux et épiscopaux.
- 1326À Cologne, l'archevêque Heinrich von Virneburg fait arrêter une cinquantaine de « béghards » accusés de l'hérésie du Libre-Esprit.
- 1328La béguine Prous Boneta, jugée à Carcassonne en 1325, est brûlée comme hérétique relapse (sentence du 11 novembre 1328).
La Rhénanie : Strasbourg (1317-1319) et Cologne (1326)
C'est en terre d'Empire que la traque est la plus méthodique — et la première tentative de l'Inquisition d'opérer en Allemagne[52]. À Strasbourg, de 1317 à 1319, l'enquête frappe un grand nombre de suspects : exils surtout, la peine capitale restant l'exception[53]. À Cologne, en 1326, l'archevêque Heinrich von Virneburg fait arrêter une cinquantaine de béghards expressément accusés de professer l'hérésie du Libre-Esprit[54]. Le dossier rhénan montre la méthode : on ne frappe pas le nom de béghard, on frappe les thèses de Vienne — impeccabilité, mépris des sacrements, prédication sauvage.
Le Midi : les béguins du Languedoc et les Spirituels
Tout autre est le visage méridional : les béguins du Languedoc sont des tertiaires franciscains qui soutiennent les Spirituels — ces frères partisans de la pauvreté absolue, nourris de l'héritage apocalyptique de Pierre de Jean Olivi († 1298) — contre la hiérarchie de l'ordre[55]. Quand Jean XXII tranche en faveur de la Communauté (1317-1318), les béguins cachent les frères fugitifs et vont jusqu'à organiser leur exfiltration vers la Sicile[56]. La réponse est terrible : une centaine de béguins brûlés entre 1319 et 1330, premiers condamnés dès octobre 1319 à Narbonne[57]. L'inquisiteur Bernard Gui consigne leurs erreurs dans sa Practica inquisitionis (vers 1323-1324)[58] ; la béguine Prous Boneta, jugée à Carcassonne en 1325, monte sur le bûcher en 1328 (sentence du 11 novembre 1328, comme hérétique relapse)[59] ; le franciscain Bernard Délicieux, leur défenseur, est jugé et condamné à Carcassonne à l'automne 1319[60].
Tout le dossier des Spirituels — pauvreté absolue du Christ, Olivi, Fraticelles — appartient à l'article Fraticelles : on ne le redouble pas ici. Retenir seulement ceci : au Midi, on ne meurt pas pour des coiffes ni des béguinages, mais pour avoir choisi un camp dans la guerre franciscaine.
Bruxelles : Bloemardinne face à Ruusbroec
Le dernier écho septentrional vient de Bruxelles : le mystique Jan van Ruusbroec († 1381) dénonce nommément les thèses d'une béguine de la ville, Heilwijch Bloemardinne, trop proches de celles que Vienne avait condamnées[61]. L'épisode prouve deux choses : que la contagion a duré jusqu'au milieu du XIVe siècle, et que ce sont des contemplatifs — non des bureaucrates — qui ont sonné l'alarme les premiers.
Ce que l'Église a condamné — et ce qu'elle n'a jamais condamné
Il faut finir en dissipant le malentendu que cet article pourrait laisser naître : l'Église n'a jamais condamné les béguines comme telles. Elle a condamné huit thèses et un mode de vie incontrôlé — et elle a laissé vivre tout le reste[62].
La liberté des enfants de Dieu n'abolit pas l'obéissance
Le cœur du débat tient en une distinction que les errants refusaient : la grâce élève la nature sans la dispenser. Être conduit par l'Esprit, c'est obéir plus parfaitement, non cesser d'obéir : « Si vous êtes conduits par l'Esprit, vous n'êtes plus sous la Loi » (Ga 5, 18) signifie l'affranchissement du formalisme, pas celui de l'Église visible à qui le Christ a dit : « Qui vous écoute m'écoute » (Lc 10, 16)[63]. Tout mystique authentique — de Catherine de Sienne, qui morigénait les papes sans jamais rompre l'obéissance, aux stigmatisés soumis à leurs directeurs — vérifie cette loi : l'union à Dieu rend plus soumis, jamais insoumis[64].
« Par-dessus tout, revêtez la charité, qui est le lien de la perfection. » — Saint Paul, Colossiens 3, 14[65]
Trois critères pour discerner : obéissance, humilité, fruits
Le dossier béguinal lègue aux lecteurs d'aujourd'hui une méthode de discernement valable pour toute prétention mystique. Premier critère, l'obéissance : l'âme conduite par l'Esprit se soumet d'autant plus aux pasteurs qu'elle va plus loin — l'insoumission affichée est déjà un diagnostic[66]. Deuxième critère, l'humilité du progrès : le vrai contemplatif se dit toujours en chemin et recommence chaque jour, là où l'errant se déclare arrivé et impeccable[67]. Troisième critère, les fruits : « c'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » (Mt 7, 16) — patience, douceur, charité concrète envers les pauvres et les malades, le « fruit de l'Esprit » décrit par saint Paul (Ga 5, 22)[68]. Les béguines orthodoxes cochaient les trois cases : obéissantes, laborieuses, charitables. Leurs sœurs égarées n'en cochaient aucune : insoumises, arrivées, stériles.
Les béguinages orthodoxes ont survécu — et survivent
La preuve que Vienne visait juste, c'est ce qui est resté debout : les grandes cours de Gand, Bruges, Louvain, Amsterdam ou Malines ont continué des siècles, peuplées de femmes pieuses, laborieuses et soumises — des béguines y ont vécu jusqu'au XXIe siècle, et treize béguinages flamands sont inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1998[69]. Les pierres, elles, prient encore. Aucune hérésie condamnée ne laisse derrière elle huit siècles de charité : les cathares, eux, n'ont laissé que des ruines — voir les articles Le catharisme et Albigeois. Ici, la condamnation a retranché la branche malade sans abattre l'arbre : c'est le signe qu'elle discernait juste.
Les cousins pauvres de Lyon, eux aussi suspects puis réconciliés pour un temps avant la rupture finale, ont leur propre dossier : voir l'article Les Vaudois (1170-1532). Et pour les racines orientales des dualismes médiévaux, que cet article ne traite pas : Le bogomilisme (Xe-XVe siècle) et Paulicianisme.
Pour aller plus loin
- La doctrine de l'impeccabilité en plein : L'hérésie du Libre-Esprit — l'âme affranchie, ses thèses, sa condamnation
- Les Spirituels franciscains et la pauvreté absolue : Fraticelles — Olivi, les bûchers du Midi, la guerre franciscaine
- Les homonymes anglais, bien postérieurs : Wycliffisme — Wyclif et les vrais lollards
- Les dualistes du Midi : Le catharisme — parfaits, consolamentum, réfutation catholique
- La guerre sainte 1209-1229 : Albigeois — Béziers, Muret, Toulouse et le traité de Meaux-Paris
- Les cousins pauvres de Lyon : Les Vaudois (1170-1532) — Valdo, la pauvreté évangélique et la rupture
- Les racines balkaniques : Le bogomilisme (Xe-XVe siècle) — le prêtre Bogomil et la route vers l'Occident
- Les ancêtres arméniens : Paulicianisme — Constantin de Mananalis, Sergius, Tephrike
- Comprendre la répression : Comment répondre à l'objection de l'Inquisition et Les hérétiques et la légende noire de l'Inquisition
Notes et références
Mouvement béguinal, ni vœux ni clôture, travail manuel, encadrement mendiant : « Beguines, Beghards », The Catholic Encyclopedia (miroir Studylight : http://www.studylight.org/encyclopedias/eng/tce/b/beguines-beghards.html).
1 2 4 15Expansion des maisons et des cours, textile et soins, encadrement dominicain et franciscain : E. W. McDonnell, The Beguines and Beghards in Medieval Culture, New Brunswick, Rutgers University Press, 1954.
3 13Couvents de béghards mendiants à Cologne, au moins deux attestés en 1317 (testament d'Adolf de Revele) : « Persecuted by the Unknowing, Part Four », Oliviana (OpenEdition, d'après les testaments colonais).
5Lollards continentaux (lollen, marmotter) sans rapport avec les wyclifites anglais : « Lollards », The Catholic Encyclopedia ; voir l'article Wycliffisme.
6Étymologie débattue, dérivation par Lambert le Bègue abandonnée : W. Simons, Cities of Ladies : Beguine Communities in the Medieval Low Countries, 1200-1565, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001, p. 14 et p. 322.
7Marie d'Oignies (1177-1213), douze ans de soin des lépreux puis retraite à Oignies en 1207 : « The Beguinal movement yesterday », beguines.info ; J. de Vitry, Vita Mariae Oigniacensis, v. 1215.
8Jacques de Vitry († 1240), Vita Mariae Oigniacensis, vers 1215 : première charte orthodoxe du mouvement, « saintes femmes de Liège ».
9 10Lambert le Bègue, prêtre liégeois mort dans les années 1170, petites maisons autour de Saint-Christophe ; fondateur supposé, titre abandonné par la recherche : W. Simons, Cities of Ladies, cité (compte rendu : « assumed from the 1250s on to be their founder, even though he was not »).
11Bienveillance d'Honorius III (1216) obtenue par Jacques de Vitry ; Latran IV (1215), canon 13, interdisant les ordres nouveaux : « Beguines, Beghards », art. cité.
12Des centaines de communautés, plusieurs milliers de femmes à la fin du XIIIe siècle : W. Simons, Cities of Ladies, cité ; E. W. McDonnell, The Beguines and Beghards, cité.
14Ad nostrum qui, huit articles condamnés : Denzinger, Enchiridion symbolorum, nn. 891-899 ; commentaire : L. Vereecke, « La réforme de l'Église au concile de Vienne (1311-1312) », Studia Moralia.
16 19 23 40Cum de quibusdam mulieribus : béguines « disputant et prêchant de la très haute Trinité et de l'essence divine », opinions contraires à la foi sur la foi et les sacrements ; liquidation des maisons hors supervision, épargne des orthodoxes et des tertiaires : texte conciliaire, Denzinger, n. 890.
17 38 39 62He 5, 4 (nul ne s'arroge l'honneur du sacerdoce) ; Mt 28, 19-20 (mission d'enseigner confiée aux apôtres) : fondement de la prédication mandatée.
18Thèses impeccabilistes et antinomistes communes avec le Libre-Esprit : voir l'article L'hérésie du Libre-Esprit ; accusation explicite à Cologne en 1326 (voir note cologne).
20Cologne 1326, une cinquantaine de béghards arrêtés par l'archevêque Heinrich von Virneburg, accusés de l'hérésie du Libre-Esprit : « German Inquisition », Wikipedia (d'après les sources allemandes citées).
21 542 Co 3, 17 détourné en dispense d'obéissance et de préceptes (art. 3 d'Ad nostrum) ; Mt 16, 18 (fondation sur Pierre) ; He 13, 17 (obéissance aux pasteurs) : réponse catholique.
22 43Marguerite Porete, béguine du Hainaut (Valenciennes ou environs), Miroir des simples âmes en vieux français : S. L. Field, The Beguine, the Angel, and the Inquisitor : the Trials of Marguerite Porete and Guiard of Cressonessart, Notre Dame, University of Notre Dame Press, 2012.
24Âme anéantie prenant congé des Vertus, « Vertus, je prends congé de vous, pour jamais » : Marguerite Porete, Le Miroir des simples âmes, v. 1290.
25 26Attribution redécouverte par R. Guarnieri en 1946, édition critique à Rome en 1965 (Il Mirouer des simples ames) : voir S. L. Field, The Beguine, cité.
27Livre brûlé à Valenciennes dès 1306 sur ordre de l'évêque de Cambrai, diffusion persistante : « Marguerite Porete et le Miroir des simples âmes » (colloque du septième centenaire, Paris, Vrin, 2014) ; S. L. Field, The Beguine, cité.
28Guillaume de Paris (Guillaume Humbert), dominicain, inquisiteur de France, confesseur de Philippe le Bel : S. L. Field, The Beguine, cité.
29Commission de vingt et un théologiens parisiens, quinze propositions censurées : « Marguerite Porete (1310) », beguines.info ; S. L. Field, The Beguine, cité.
30Dix-huit mois de prison, refus de serment et de réponse : S. L. Field, The Beguine, cité.
31Guiard de Cressonessart, coaccusé apocalyptique, se soumet et est emprisonné tandis que Marguerite, refusant de confesser, est déclarée coupable : « Marguerite Porete », Wikipedia (d'après la chronique de Guillaume de Nangis) ; S. L. Field, The Beguine, cité.
32Sentence lue le 31 mai 1310 place de Grève, hérétique relapse livrée au bras séculier, exemplaires du livre à détruire : S. L. Field, The Beguine, cité.
33 36Bûcher du 1er juin 1310 place de Grève ; les cinquante-quatre templiers relaps avaient été brûlés le 12 mai précédent dans un champ près de la porte Saint-Antoine : « Marguerite Porete », Wikipedia ; « Procès de l'ordre du Temple », Wikipedia (d'après M. Barber, The Trial of the Templars) ; « Miroir des simples âmes », science20.com.
34Foule pleurant devant son courage : chronique commencée par Guillaume de Nangis, notice du procès annexée.
35XVe concile œcuménique, Clément V, ouverture le 16 octobre 1311, quelque trois cents prélats, deux décrets béguinaux : « Council of Vienne », Wikipedia ; L. Vereecke, art. cité.
371 Jn 1, 8 : « si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes » — contre l'impeccabilité (art. 1).
41 49 67Jeûne du Christ (Mt 4, 2), veille de Gethsémani (Mt 26, 41) : les moyens de la grâce obligent jusqu'au bout — contre l'art. 2.
42Tt 2, 13 (« bienheureuse espérance ») ; Ph 3, 20 (la cité est dans les cieux) : la béatitude finale n'est pas de cette vie — contre l'art. 4.
44Lumière de gloire nécessaire à la vision béatifique, don surnaturel et non dû de la nature : doctrine commune, saint Thomas, Somme théologique, Ia, q. 12, a. 5 — contre l'art. 5.
45Col 3, 14 : la charité, « lien de la perfection » — contre le congé pris des vertus (art. 6 d'Ad nostrum).
46 50 65Mt 5, 28 : le regard de convoitise comme adultère du cœur — contre l'art. 7.
47Adoration due au Corps du Christ à l'élévation : foi eucharistique constante de l'Église — contre l'art. 8.
48Jean XXII (élu 1316) relance la répression et la confie aux évêques et inquisiteurs : H. C. Lea, A History of the Inquisition of the Middle Ages, t. 2, New York, 1888.
51Première tentative de l'Inquisition d'opérer en Allemagne, à l'occasion du dossier béguinal : « Medieval Inquisition » (d'après H. C. Lea).
52Enquête de Strasbourg 1317-1319, nombreux suspects punis, l'exil comme peine la plus lourde : « German Inquisition », Wikipedia (d'après les sources allemandes citées).
53Béguins du Languedoc, tertiaires soutenant les Spirituels franciscains, héritage de Pierre de Jean Olivi († 1298) : « Franciscan Prophets and the Inquisition (1226-1326) », Religions (MDPI), 2018 ; voir l'article Fraticelles.
55Filière d'exfiltration des frères fugitifs via Majorque vers la Sicile : « Spiritual Franciscans and Beguin » (d'après les registres, via cugonline.co.za) ; H. C. Lea, t. 3, cité.
56Une centaine de béguins brûlés en Languedoc entre 1319 et 1330, premiers bûchers à Narbonne en octobre 1319 : « Inquisition in France », Wikipedia (d'après les registres cités).
57Bernard Gui, Practica inquisitionis heretice pravitatis, v. 1323-1324 (éd. C. Douais, Paris, 1886) : erreurs des béguins classées en plusieurs chefs.
58Prous Boneta, béguine jugée à Carcassonne le 6 août 1325, emprisonnée trois ans, sentenciée le 11 novembre 1328 comme hérétique relapse et exécutée en 1328 : « Na Prous Boneta », Wikipedia (d'après W. H. May, « The confession of Prous Boneta. Heretic and Heresiarch », 1965) ; « 1328 : Na Prous Boneta », ExecutedToday.
59Bernard Délicieux, défenseur des Spirituels, jugé à Carcassonne de septembre à décembre 1319 : « Bernard Délicieux », Wikipedia ; S. O'Shea, The Friar of Carcassonne.
60Heilwijch Bloemardinne, béguine bruxelloise dénoncée par Jan van Ruusbroec († 1381) : H. C. Lea, A History of the Inquisition, t. 2, cité.
61Ga 5, 18 (conduite de l'Esprit) ; Lc 10, 16 (« qui vous écoute m'écoute ») : l'obéissance comme fruit de l'Esprit, non son contraire.
63 66Catherine de Sienne morigénant sans rompre, directeurs des stigmatisés : loi générale de la mystique authentique, obéissance croissante avec l'union.
64Mt 7, 16 (« à leurs fruits vous les reconnaîtrez ») ; Ga 5, 22 (le fruit de l'Esprit : charité, joie, paix, patience) : troisième critère du discernement.
68Treize béguinages flamands inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO en 1998 : « Flemish Béguinages », UNESCO, 1998.
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