Au IVe siècle, alors que l'Église sort à peine des persécutions et entre dans les grandes batailles doctrinales sur la Trinité et la personne du Christ, un homme incarne mieux que tout autre la figure du moine-évêque gardien de la foi : saint Épiphane de Salamine. Né en Palestine, formé chez les moines d'Égypte, devenu pour près de quarante ans évêque de Chypre, il consacre sa vie entière à une seule passion — défendre l'orthodoxie nicéenne contre toutes les hérésies de son temps. Son grand traité, le Panarion, est resté dans l'histoire comme la « pharmacie » de l'Église, un coffret de remèdes contre quatre-vingts poisons de l'âme.
Épiphane n'est pas un théologien spéculatif comme Basile ou les Grégoire. C'est un érudit prodigieux, un polémiste infatigable, un ascète au zèle parfois excessif, dont la mémoire colossale a sauvé de l'oubli des dizaines de doctrines hérétiques que nous ne connaîtrions plus sans lui. Sa vie croise celles de saint Jérôme, de saint Athanase, de Jean de Jérusalem et de Jean Chrysostome ; elle s'achève en pleine mer, dans le naufrage d'une dernière controverse mal engagée. Cet article retrace le saint lui-même : ses origines, sa vocation monastique, son épiscopat, son œuvre immense, ses combats, sa spiritualité et son culte.
Aux origines : un enfant de la Palestine chrétienne
Besanduk, près d'Éleuthéropolis
Épiphane naît vers 310-320 — les sources hésitent, la Catholic Encyclopedia retenant « après 310 »[1] — au village de Besanduk, dans la région d'Éleuthéropolis, en Palestine (l'actuelle Beit Guvrin, au sud-ouest de Jérusalem)[2]. La tradition ancienne et plusieurs biographes le disent issu d'un milieu modeste ; certaines sources tardives lui prêtent même une ascendance juive, hypothèse séduisante au vu de sa maîtrise de l'hébreu, mais que les historiens prudents tiennent pour incertaine[3].
Ce qui est sûr, c'est qu'Épiphane grandit dans une Palestine où le monachisme naissant rayonne déjà. Non loin de là, à Thabatha près de Gaza, naît vers 291 saint Hilarion (vers 291-371), le père du monachisme palestinien, dont la Vie fut écrite par Jérôme. Le jeune Épiphane se trouve donc dès l'enfance au contact d'un christianisme ardent, ascétique et missionnaire.
La formation chez les moines d'Égypte
Très jeune, Épiphane part en Égypte pour s'y former à la vie monastique, dans les déserts où rayonnent encore l'esprit de saint Antoine et les Pères du désert[4]. C'est là, au cœur des communautés de moines, qu'il forge à la fois son idéal d'austérité et sa haine viscérale de l'hérésie. Car l'Égypte du IVe siècle n'est pas seulement la terre des saints ascètes : elle grouille aussi de sectes gnostiques.
Les biographes anciens racontent qu'il y rencontra des gnostiques qui tentèrent de le séduire et de le rallier à leurs doctrines, lui mettant entre les mains leurs livres secrets. Le jeune moine alerta les évêques du lieu, ce qui entraîna, dit la tradition, l'expulsion d'environ quatre-vingts personnes[5]. Vraie ou amplifiée, cette anecdote dit l'essentiel : Épiphane sortira d'Égypte avec une connaissance de première main des hérésies et la conviction que le devoir de l'évêque est de les démasquer une à une.
Le moine et l'ami de saint Hilarion
De retour en Palestine vers l'âge de vingt ans, Épiphane fonde un monastère à Besanduk, son village natal, et en devient l'higoumène (le supérieur) pour une trentaine d'années[6]. Il y est ordonné prêtre par Eutychius, évêque d'Éleuthéropolis. Sa réputation d'ascète, de savant et de directeur d'âmes s'étend rapidement.
Il entretient des liens étroits avec saint Hilarion, et l'une des plus belles anecdotes spirituelles de l'Antiquité chrétienne met les deux hommes face à face. Épiphane fait inviter le vieil ermite : « Viens, que nous nous voyions avant de quitter ce corps. » À table, on leur apporte une volaille ; Épiphane la tend à Hilarion, qui s'excuse : depuis qu'il a reçu l'habit, il n'a mangé aucune chair d'animal tué. Épiphane lui répond alors :
« Et moi, depuis que j'ai pris l'habit, je n'ai jamais laissé personne s'endormir avec un grief contre moi, et je ne me suis jamais couché moi-même avec un grief contre qui que ce soit. »[7]
Et Hilarion de reconnaître humblement : « Pardonne-moi : ton genre de vie vaut mieux que le mien. »[8] L'échange dit tout du tempérament d'Épiphane : une ascèse réelle, mais ordonnée à la charité fraternelle plus qu'aux performances corporelles.
L'évêque de Salamine (367-403)
Une élection portée par sa réputation
En 367, la renommée d'Épiphane pour l'ascèse et la science le fait désigner évêque de Constantia — l'ancienne Salamine, métropole de l'île de Chypre[9]. Il occupera ce siège près de quarante ans, jusqu'à sa mort. Sous son gouvernement, dit-on, toute l'île se couvre d'institutions monastiques : Épiphane fait de Chypre une terre de moines à l'image de l'Égypte de sa jeunesse[10].
Près de quarante ans sur le siège de Chypre
Comme évêque, Épiphane se distingue par une autorité morale extraordinaire. Son zèle pour la vie monastique, son érudition ecclésiastique et son orthodoxie sans faille lui valent une influence qui déborde largement les frontières de son île[11]. On le consulte de partout ; on l'appelle pour arbitrer les conflits ; sa parole pèse dans les affaires de l'Église universelle.
Sa charité envers les pauvres est légendaire. Lorsque ses propres ressources s'épuisaient, il distribuait sans hésiter les biens de son Église. Un jour que tout était dépensé et que son intendant se plaignait de cette prodigalité, un bienfaiteur inconnu serait apparu soudain, un sac plein de pièces d'or à la main[12]. L'épisode, rapporté par ses biographes, illustre la confiance absolue d'Épiphane dans la Providence — un évêque qui donne sans calcul parce qu'il croit que Dieu pourvoit.
L'arbitre des Églises d'Orient
L'autorité d'Épiphane se mesure à ses interventions hors de Chypre. En 376, il se rend à Antioche pour examiner l'apollinarisme — l'hérésie d'Apollinaire de Laodicée, qui niait que le Christ eût une âme humaine — et pour intervenir dans le schisme qui déchire alors cette Église. Il se prononce en faveur de l'évêque Paulin, soutenu par Rome, contre Mélèce, soutenu par l'épiscopat d'Orient[13]. En 382, on le retrouve à Rome, au concile, toujours aux côtés de Paulin[14].
Sur la question pontificale, Épiphane est, parmi les théologiens grecs de son temps, l'un des plus explicites à reconnaître la primauté de saint Pierre[15]. Sa théologie trinitaire, elle, est pleinement nicéenne : il confesse que l'Esprit Saint procède du Père et du Fils, dans le vocabulaire des trois hypostases propre à l'Orient[16]. Cette fidélité doctrinale fait de lui un pilier de la foi définie à Nicée et confirmée à Constantinople.
L'œuvre : un arsenal contre l'hérésie
Épiphane n'est pas un styliste. Son grec est lourd, sa composition désordonnée, sa polémique souvent crédule. Mais son œuvre constitue l'un des plus formidables monuments documentaires de l'Antiquité chrétienne : sans lui, des pans entiers de l'histoire des hérésies seraient à jamais perdus.
L'Ancoratus (374) — « l'homme bien ancré »
Sa première grande œuvre connue est l'Ancoratus (374), dont le titre signifie « l'homme bien ancré » — celui qui, par la vraie foi, jette l'ancre et résiste aux tempêtes de l'erreur[17]. En cent vingt et un chapitres, Épiphane y expose la foi droite sur la Trinité, sur l'humanité du Christ et sur la résurrection des corps, contre les ariens et déjà contre Origène. L'ouvrage s'achève par une forme du Symbole de Nicée, témoin précieux de la profession de foi baptismale en usage à la fin du IVe siècle[18].
Le Panarion — la « pharmacie » contre quatre-vingts hérésies
Son chef-d'œuvre est le Panarion (374-377), parfois cité sous son titre latin Adversus haereses. Le mot grec panárion désigne une « boîte à remèdes », un coffret de pharmacie : Épiphane se présente comme un médecin qui offre au lecteur les antidotes contre les morsures des serpents de l'hérésie[19].
L'ouvrage recense quatre-vingts hérésies, nombre symbolique qu'Épiphane rapproche des quatre-vingts concubines du Cantique des cantiques (Ct 6, 8), opposées à l'unique colombe qu'est l'Église[20]. Il commence par les erreurs antérieures au Christ — « barbarisme », « scythisme », hellénisme, judaïsme, samaritanisme — puis déroule les sectes chrétiennes, des simoniens jusqu'aux massaliens de son temps, en passant par les gnostiques, les ariens, les semi-ariens, les macédoniens, les apollinaristes et les origénistes[21].
La valeur du Panarion est immense pour les historiens : Épiphane cite longuement les textes hérétiques qu'il combat, conservant ainsi des fragments d'œuvres entièrement disparues. Pour beaucoup de sectes du IIe et du IIIe siècle, il est notre source presque unique[22]. Le revers de la médaille est connu : sa crédulité, son goût des listes et son absence d'esprit critique l'amènent parfois à grossir, dédoubler ou mal comprendre les doctrines qu'il décrit. L'historien doit donc le lire avec reconnaissance et prudence.
Le savant des langues et des mesures
Épiphane est aussi un érudit polyglotte. Saint Jérôme rapporte qu'il connaissait l'hébreu, le syriaque, l'égyptien (copte), le grec et un peu de latin — d'où le surnom traditionnel de pentaglôssos, « l'homme aux cinq langues »[23]. Cette compétence rare nourrit son œuvre savante.
Son traité De mensuris et ponderibus (« Des poids et mesures », vers 392) est une véritable introduction à la Bible : il y traite des versions grecques de l'Ancien Testament (Septante, Aquila, Symmaque, Théodotion), des poids et mesures bibliques, et de la géographie sainte. C'est l'une de nos meilleures sources anciennes sur l'histoire du texte de l'Ancien Testament et sur le canon des Écritures[24]. Son De gemmis (« Des pierres précieuses ») commente, lui, les douze pierres du pectoral du grand prêtre d'Israël (Ex 28), dans la double perspective de la science naturelle et de l'allégorie spirituelle[25].
Le défenseur de Nicée et la controverse origéniste
Le procès d'Origène
Toute la fin de la vie d'Épiphane est dominée par sa lutte contre l'origénisme — l'ensemble des doctrines tirées (parfois abusivement) de l'œuvre du grand alexandrin Origène (vers 185-253). Épiphane voit en Origène l'ancêtre lointain de l'arianisme : il lui reproche d'avoir, par certaines formules, subordonné le Fils au Père, d'avoir spiritualisé à l'excès la résurrection des corps, et d'avoir plié l'Écriture à la philosophie grecque par l'allégorie[26]. Il l'attaque violemment dans l'Ancoratus comme dans le Panarion.
Ce combat n'est pas sans grandeur — la postérité condamnera plusieurs thèses origénistes au deuxième concile de Constantinople (553) — mais Épiphane le mène avec une intransigeance qui lui fera commettre des imprudences. Rufin d'Aquilée, son adversaire, ironisera méchamment : Épiphane croit avoir reçu, comme pour la prédication de l'Évangile, la charge de « dire du mal d'Origène chez toutes les nations et dans toutes les langues »[27].
Le conflit avec Jean de Jérusalem
En 394, apprenant que l'origénisme se répand en Palestine, le vieil évêque s'y précipite pour « écraser sur-le-champ l'odieuse hérésie ». À Jérusalem, dans la basilique de la Résurrection, il prêche avec véhémence contre Origène — et donc, implicitement, contre l'évêque du lieu, Jean de Jérusalem, soupçonné de sympathies origénistes[28]. La tension monte. Épiphane s'allie alors à saint Jérôme, installé non loin de là à Bethléem, qui partage son hostilité à Origène.
Le conflit éclate au grand jour lorsque Épiphane ordonne prêtre Paulinien, le propre frère de Jérôme, dans un monastère relevant en principe de la juridiction de Jean — une infraction aux canons. Dans une lettre célèbre, traduite en latin par Jérôme (sa Lettre 51), Épiphane justifie son geste par la charité et l'unité de l'unique sacerdoce :
« Le sacerdoce de Dieu est partout le même, et je n'ai fait que pourvoir aux besoins de l'Église. »[29]
L'épisode envenime durablement les relations entre Épiphane, Jérôme et Jean de Jérusalem, et donne à la querelle origéniste une dimension personnelle qui ne s'apaisera qu'avec peine.
L'affaire Jean Chrysostome
Le dernier acte est le plus douloureux. En 402, l'archevêque d'Alexandrie Théophile, dans sa lutte contre les moines origénistes (les « Grands Frères ») réfugiés à Constantinople auprès de saint Jean Chrysostome, manipule le vieil Épiphane et le fait venir dans la capitale impériale[30].
Épiphane arrive convaincu qu'il lui suffira de paraître pour anéantir « les derniers restes du poison origéniste ». Mais, en rencontrant les moines persécutés, il doit reconnaître qu'il les avait condamnés sur ouï-dire, sans les avoir entendus[31]. Comprenant qu'on s'est servi de lui, il décide de repartir. Les historiens ecclésiastiques rapportent, avec leurs propres réserves, un échange prophétique et glaçant entre les deux évêques au moment du départ. Épiphane aurait lancé à Chrysostome :
« J'espère que tu ne mourras pas évêque. »
Et Chrysostome de répondre : « J'espère que tu ne reviendras pas chez toi. »[32]
Les deux paroles s'accomplirent : Jean Chrysostome fut déposé par le « synode du Chêne » sous l'influence de Théophile, et Épiphane mourut sans revoir Chypre.
Épiphane et les images : un iconoclaste avant l'heure ?
Aucune question concernant Épiphane n'a suscité plus de débats que son attitude à l'égard des images religieuses. La querelle est d'autant plus vive que l'Église a solennellement défini, au deuxième concile de Nicée (787), la légitimité du culte de vénération rendu aux saintes images. Épiphane peut-il avoir été, quatre siècles plus tôt, un adversaire des images ? Il faut ici distinguer soigneusement ce qui est certain de ce qui est contesté.
L'épisode du rideau d'Anablatha
Un fait est solidement attesté, car il figure dans la Lettre 51 d'Épiphane lui-même, traduite par Jérôme. En passant par un village nommé Anablatha, Épiphane aperçoit dans une église un rideau teint et brodé portant l'image du Christ ou d'un saint. Indigné, il le déchire et raconte :
« Voyant cela, et ne supportant pas qu'une image d'homme fût suspendue dans l'église du Christ, contrairement à l'enseignement des Écritures, je l'ai déchiré. »[33]
Il ajoute aussitôt avoir promis d'en envoyer un autre à la place — ce qu'il fit[34]. Ce texte, dont l'authenticité est admise par tous puisqu'il nous vient de la plume même de Jérôme, montre un Épiphane hostile aux images figuratives dans les lieux de culte, au nom d'une lecture rigoriste du Décalogue.
Le corpus iconoclaste contesté
À côté de ce témoignage sûr, on a longtemps attribué à Épiphane tout un dossier d'écrits explicitement iconoclastes (un Traité contre les images, une Lettre à Théodose, un Testament…), que les iconoclastes byzantins des VIIIe et IXe siècles brandirent comme une caution patristique de leur cause. Or l'authenticité de ce corpus est l'objet d'une controverse savante restée fameuse.
Au début du XXe siècle, le protestant allemand Karl Holl défendit l'authenticité de ces textes ; le grand byzantiniste orthodoxe Georges Ostrogorsky s'employa au contraire, dans ses Studien de 1929, à démontrer qu'il s'agissait de faux glissés sous le nom d'Épiphane[35]. Des travaux plus récents, comme ceux du père Steven Bigham (Epiphanius of Salamis, Doctor of Iconoclasm?), concluent que l'« Épiphane iconoclaste » relève largement d'une construction tardive : le Panarion lui-même ne range nulle part le culte des images parmi les quatre-vingts hérésies qu'il dénonce[36].
Ce que l'Église a finalement défini
La position catholique est claire et ne dépend nullement de cette querelle d'érudition. Quoi qu'ait pensé Épiphane à titre personnel — sans doute marqué, comme bien des Pères, par une méfiance archaïque envers l'art figuratif et le risque d'idolâtrie —, l'Église a tranché la question quatre siècles plus tard. À Nicée II, elle a défini que la vénération (et non l'adoration, réservée à Dieu seul) rendue aux images du Christ, de la Vierge et des saints est légitime, parce qu'« l'honneur rendu à l'image remonte à son modèle »[37]. L'épisode d'Anablatha n'est donc pas une norme, mais un témoin d'époque : la preuve que la doctrine de l'image s'est précisée par un long discernement de l'Église, et non d'un coup. On lira à ce sujet la querelle des images et la théologie de l'icône.
Spiritualité et physionomie d'un Père
Le zèle ardent de l'orthodoxie
Le ressort spirituel d'Épiphane est un zèle brûlant pour la vérité de la foi. À ses yeux, l'hérésie n'est pas une opinion respectable mais un venin mortel pour les âmes, et le devoir du pasteur est de l'extirper. Ce zèle, ses biographes ne le cachent pas, vira parfois à l'emportement et à des actes peu canoniques ; on l'a décrit comme « un zélateur honnête mais crédule et borné »[38]. Mais ce serait mal le comprendre que de n'y voir qu'un défaut de caractère : Épiphane appartient à une génération de confesseurs de la foi pour qui la pureté de la doctrine valait qu'on y risquât son repos, ses amitiés et sa réputation.
La charité du pasteur et l'humilité du vieil ascète
Ce zèle n'était pas froid. On a vu sa charité prodigue envers les pauvres, et sa réponse à Hilarion révèle un homme attentif à ne blesser personne. Épiphane unit ainsi deux traits que l'on oppose souvent : l'intransigeance doctrinale et la douceur fraternelle. Sa vie dit que le combat pour la vérité n'a de valeur chrétienne que porté par la charité — leçon que sa propre dérive dans l'affaire Chrysostome rend d'autant plus émouvante, lui qui, à la fin, reconnut humblement avoir jugé sur ouï-dire.
« Nous croyons à la parole du Seigneur, et nous savons que l'image de Dieu demeure en tout homme. » — Saint Épiphane de Salamine, Lettre à Jean de Jérusalem[39]
Mort, culte et héritage
La mort en mer (403)
Au printemps 403, ayant quitté Constantinople, Épiphane meurt sur le bateau qui le ramenait vers Chypre, sans revoir son île[40]. Il avait largement dépassé les quatre-vingts ans. Sa mort en mer, au terme d'une controverse où il avait été manipulé, donne à sa fin une tonalité tragique et humble : le grand pourfendeur d'hérésies s'éteint loin de chez lui, ayant compris trop tard qu'on l'avait instrumentalisé.
- vers 310-320Naissance à BesandukPalestine romaine
Épiphane naît près d'Éleuthéropolis, dans une Palestine où rayonne déjà le monachisme de saint Hilarion.[41]
- jeunesseFormation monastique en Égypteau contact des Pères du désert et des gnostiques
- vers 335Fondation du monastère de Besandukhigoumène pendant ~30 ans
De retour en Palestine, il fonde et dirige son monastère, ordonné prêtre par Eutychius d'Éleuthéropolis.[43]
- 367Évêque de Constantia (Salamine)métropole de Chypre
Sa réputation d'ascète et de savant le fait élire ; il couvrira l'île de monastères.[44]
- 374-377Ancoratus puis Panarionl'arsenal anti-hérétique
- 376-382Antioche puis Romearbitre des Églises d'Orient
Il intervient contre l'apollinarisme et dans le schisme d'Antioche, soutenant Paulin avec Rome.[46]
- 394Conflit avec Jean de Jérusalemcontroverse origéniste
Il prêche contre Origène à Jérusalem et ordonne Paulinien, frère de Jérôme, hors juridiction.[47]
- 402Affaire Jean Chrysostomemanipulé par Théophile d'Alexandrie
Venu à Constantinople contre les origénistes, il comprend qu'on s'est servi de lui et repart.[48]
- printemps 403Mort en mersur le retour vers Chypre
Épiphane meurt sur le bateau, sans revoir Salamine ; fête le 12 mai.[49]
Un Père vénéré en Orient et en Occident
Épiphane mourut entouré d'une immense vénération. Partout où il paraissait, des foules attendaient des heures pour l'entendre prêcher, et l'on rapporta après sa mort des guérisons et des exorcismes auprès de son tombeau[50]. L'Église grecque comme l'Église latine l'honorent comme Père de l'Église et le fêtent le 12 mai[51]. Il n'a pas reçu le titre de Docteur de l'Église — réservé à des maîtres dont la doctrine a fait autorité de façon éminente, comme les grands Docteurs —, car son influence théologique propre est restée limitée : c'est un compilateur et un témoin plus qu'un penseur original.
Ce qui reste d'Épiphane aujourd'hui
L'héritage d'Épiphane est paradoxal. Comme théologien, il a peu marqué ; comme témoin et conservateur, il est irremplaçable. Le Panarion demeure un trésor pour l'histoire du christianisme ancien, et le De mensuris et ponderibus une source de premier ordre sur le texte et le canon de l'Ancien Testament. Surtout, sa figure reste celle d'un gardien intrépide de la foi, qui rappelle que l'orthodoxie n'est pas une abstraction d'école mais un combat de toute une vie.
Pourquoi lire saint Épiphane aujourd'hui ?
À seize siècles de distance, Épiphane parle encore. Il rappelle d'abord que la vérité de la foi mérite qu'on s'y consacre tout entier : dans un temps de relativisme, sa passion de l'orthodoxie a quelque chose de vivifiant. Il enseigne ensuite, par ses excès mêmes, que le zèle sans charité ni prudence se trompe de cible — sa dérive contre Jean Chrysostome est un avertissement permanent pour tous les défenseurs de la vérité. Il montre enfin que l'Église avance par discernement : sa méfiance des images, dépassée par Nicée II, dit que la Tradition n'est pas figée mais qu'elle mûrit, sous la conduite de l'Esprit, vers une intelligence toujours plus juste du mystère.
« L'homme bien ancré ne craint pas la tempête. » — Telle pourrait être la devise de ce vieux moine-évêque qui donna à l'un de ses livres le titre d'Ancoratus : ancré dans la foi de Nicée, Épiphane traversa tous les orages de son siècle, jusqu'au dernier, celui de la mer qui l'emporta.
Pour aller plus loin
- Le concile de Nicée I (325) — la foi nicéenne qu'Épiphane défendit toute sa vie contre l'arianisme.
- Le concile de Nicée II (787) — où l'Église définit la vénération des images, longtemps après l'épisode du rideau d'Anablatha.
- La querelle des images — le contexte byzantin qui invoqua, à tort en partie, l'autorité d'Épiphane.
- Saint Jérôme — son allié dans la controverse origéniste, traducteur de sa Lettre 51.
- Saint Athanase d'Alexandrie — le champion de Nicée dont Épiphane prolongea le combat.
- Les Pères du désert — l'Égypte monastique où il se forma.
- Le IIe concile de Constantinople (553) — qui condamna plusieurs thèses origénistes pourchassées par Épiphane.
- Les Docteurs de l'Église dans l'histoire — pour situer la différence entre Père et Docteur de l'Église.
Notes et références
Catholic Encyclopedia, article « Epiphanius of Salamis », newadvent.org/cathen/13393b.htm : né à Besanduk, près d'Éleuthéropolis, « after 310 » ; vie monastique en Égypte dans sa jeunesse ; retour en Judée, fondation d'un monastère à Besanduk et ordination sacerdotale ; en 367, sa réputation d'ascèse et de science le fait nommer évêque de Constantia (Salamine), métropole de Chypre ; près de quarante ans d'épiscopat ; intervention à Antioche (apollinarisme, schisme, soutien à Paulin contre Mélèce) ; mort en 403 sur le chemin du retour vers Chypre ; fête le 12 mai.
1 4 6 9 11 13 40 41 43 44 46 49Besanduk (ou Bésanduké) est un village de la région d'Éleuthéropolis (Beit Guvrin), au sud-ouest de Jérusalem. Cf. Catholic Encyclopedia, « Epiphanius of Salamis » ; Britannica, « Saint Epiphanius of Constantia » (naissance « vers 315 près d'Éleuthéropolis, Palestine »).
2L'hypothèse d'une ascendance juive d'Épiphane, parfois avancée à partir de sa maîtrise de l'hébreu et de certaines traditions tardives, n'est pas assurée. Les historiens prudents la signalent sans la garantir. Sa connaissance de l'hébreu peut tout aussi bien s'expliquer par sa formation savante en Palestine.
3Biographie d'Épiphane synthétisée par J. Sanidopoulos (« A Biography of Saint Epiphanios of Salamis », johnsanidopoulos.com, 2020), d'après les sources anciennes : épisode de jeunesse où des gnostiques tentent de le séduire et lui remettent leurs livres ; il alerte les évêques, d'où l'expulsion d'environ quatre-vingts personnes. Récit édifiant à recevoir avec la prudence d'usage pour l'hagiographie ancienne, mais cohérent avec sa connaissance directe des sectes.
5 42Apophtegmes des Pères du désert, collection alphabétique, parole « Épiphane » n° 4 (PG 65, col. 164C ; trad. anglaise B. Ward, The Sayings of the Desert Fathers: The Alphabetical Collection, 1975, p. 58) : Épiphane invite Hilarion (« Viens, que nous nous voyions avant de quitter ce corps ») ; à table, une volaille est apportée et tendue à Hilarion, qui s'excuse (« depuis que j'ai reçu l'habit, je n'ai mangé aucune chair d'animal tué ») ; réponse d'Épiphane (« depuis que j'ai pris l'habit, je n'ai jamais laissé personne s'endormir avec un grief contre moi, et je ne me suis jamais couché moi-même avec un grief contre qui que ce soit ») ; conclusion d'Hilarion (« Pardonne-moi : ton genre de vie vaut mieux que le mien »). L'épisode illustre la primauté de la charité sur l'ascèse corporelle.
7 8J. Sanidopoulos, « A Biography of Saint Epiphanios of Salamis » : sous l'épiscopat d'Épiphane, « toute l'île [de Chypre] se couvrit bientôt d'institutions monastiques ».
10Anecdote de la charité prodigue rapportée par les biographes anciens (cf. Sanidopoulos, op. cit.) : Épiphane distribuant jusqu'aux biens de son Église, un bienfaiteur inconnu surgit avec un sac d'or quand l'intendant se plaint que tout est dépensé. Trait constant de l'hagiographie d'Épiphane : confiance dans la Providence.
12Britannica, « Saint Epiphanius of Constantia » : 376, voyage à Antioche (apollinarisme et schisme, soutien à Paulin contre Mélèce) ; 382, assistance au concile de Rome, toujours en faveur de Paulin.
14Catholic Encyclopedia, « Epiphanius of Salamis » : Épiphane est, parmi les théologiens grecs de son époque, particulièrement explicite sur la primauté de saint Pierre.
15Catholic Encyclopedia et Britannica : Épiphane enseigne que l'Esprit Saint procède du Père et du Fils, dans le vocabulaire trinitaire des trois hypostases propre à l'Orient ; il est un défenseur résolu de la consubstantialité nicéenne.
16Épiphane de Salamine, Ancoratus (« l'homme bien ancré »), 374 : exposé de la vraie foi en cent vingt et un chapitres, sur la Trinité, l'humanité du Christ et la résurrection des corps, contre ariens et origénistes ; l'ouvrage s'achève par une forme du Symbole de Nicée. Cf. Catholic Encyclopedia, « Epiphanius of Salamis » ; éd. K. Holl, GCS 25.
17 18Épiphane de Salamine, Panarion (Adversus haereses), 374-377. Le titre grec panárion signifie « boîte à remèdes », coffret de pharmacie : Épiphane se présente comme un médecin offrant des antidotes contre les morsures des hérésies. Éd. K. Holl, GCS 25, 31, 37 ; trad. anglaise F. Williams, Brill.
19 45Le nombre de quatre-vingts hérésies est rapproché par Épiphane lui-même des quatre-vingts concubines du Cantique des cantiques (Ct 6, 8-9), opposées à l'unique « colombe » et « épouse » qu'est l'Église. Procédé typologique caractéristique de sa méthode.
20Panarion : structure en trois livres ; il commence par les erreurs antérieures au Christ (barbarisme, scythisme, hellénisme, judaïsme, samaritanisme), puis recense les sectes chrétiennes, des simoniens aux massaliens, en passant par gnostiques, ariens, semi-ariens, macédoniens, apollinaristes et origénistes. Cf. Sanidopoulos, op. cit. ; F. Williams, intro. à la trad. Brill.
21La valeur historique du Panarion tient à ce qu'Épiphane cite longuement les textes hérétiques qu'il réfute, conservant des fragments d'œuvres perdues ; pour plusieurs sectes des IIe-IIIe siècles, il est notre source quasi unique. Revers : sa crédulité et son manque d'esprit critique conduisent à des amplifications ou des confusions. Cf. Britannica, « Saint Epiphanius of Constantia » ; F. Williams, intro. Brill.
22Saint Jérôme, De viris illustribus, 114, et autres mentions : Épiphane connaissait l'hébreu, le syriaque, l'égyptien (copte), le grec et un peu de latin ; d'où le surnom traditionnel de pentaglôssos (« l'homme aux cinq langues »). Cf. Sanidopoulos, op. cit.
23Épiphane de Salamine, De mensuris et ponderibus (« Des poids et mesures »), vers 392 : introduction biblique traitant des versions grecques de l'Ancien Testament (Septante, Aquila, Symmaque, Théodotion), des poids et mesures bibliques et de la géographie sainte ; source de premier ordre sur l'histoire du texte et du canon de l'Ancien Testament. Éd. et trad. (versions syriaque et grecque) ; cf. Catholic Encyclopedia, « Epiphanius of Salamis ».
24Épiphane de Salamine, De gemmis (« Des pierres précieuses ») : commentaire des douze pierres du pectoral du grand prêtre (Ex 28), entre science naturelle et exégèse allégorique. Conservé en partie par des versions anciennes (latine, géorgienne, arménienne).
25Reproches d'Épiphane à Origène (vers 185-253), exposés dans l'Ancoratus et le Panarion : subordination apparente du Fils au Père (qu'il tient pour la racine de l'arianisme), spiritualisation excessive de la résurrection des corps, usage de l'allégorie et de la philosophie grecque au détriment du sens littéral de l'Écriture. Cf. Sanidopoulos, op. cit.
26Rufin d'Aquilée, Épilogue à l'Apologie de Pamphile pour Origène (autrement intitulé De la falsification des livres d'Origène), adressé à Macarius, vers 397 : Épiphane « croit avoir reçu, comme pour la prédication de l'Évangile, la charge de dire du mal d'Origène chez toutes les nations et dans toutes les langues », et déclare en assemblée avoir lu six mille de ses ouvrages (NPNF2, vol. III, p. 427 ; ccel.org/ccel/schaff/npnf203.vi.vi.html). La formule est reprise par saint Jérôme, Apologie contre Rufin, III, 23.
27Controverse de 394-396 : Épiphane prêche à Jérusalem contre Origène, visant implicitement Jean de Jérusalem, soupçonné d'origénisme ; alliance avec saint Jérôme à Bethléem. Cf. Jérôme, Lettre 51 (lettre d'Épiphane traduite par Jérôme) et Contre Jean de Jérusalem.
28 47Jérôme, Lettre 51 (= lettre d'Épiphane à Jean de Jérusalem, traduite par Jérôme), § 1-2, newadvent.org/fathers/3001051.htm : Épiphane justifie l'ordination de Paulinien (frère de Jérôme) par la charité et l'unité du sacerdoce — « le sacerdoce de Dieu est partout le même, et je n'ai fait que pourvoir aux besoins de l'Église » — tout en reconnaissant l'irrégularité canonique.
29Affaire de 402-403 : Théophile d'Alexandrie, en lutte contre les moines origénistes (les « Grands Frères ») réfugiés à Constantinople auprès de saint Jean Chrysostome, fait venir Épiphane dans la capitale pour appuyer sa cause. Cf. Britannica, « Saint Epiphanius of Constantia » ; Sanidopoulos, op. cit. ; Socrate et Sozomène, Histoire ecclésiastique.
30 48Sanidopoulos, op. cit. : à Constantinople, ayant rencontré les moines qu'il condamnait, Épiphane « dut confesser qu'il les avait jugés sur ouï-dire seulement ». Comprenant qu'on s'était servi de lui, il décida de repartir.
31Socrate de Constantinople, Histoire ecclésiastique, VI, 14 : « certains disent » qu'au moment du départ Épiphane dit à Jean « J'espère que tu ne mourras pas évêque », et Jean répondit « Attends-toi à ne pas regagner ton pays » ; Socrate ajoute aussitôt : « Je ne puis garantir que ceux qui m'ont rapporté ces faits aient dit la vérité » (newadvent.org/fathers/26016.htm). Sozomène, Histoire ecclésiastique, VIII, 15, rapporte le même échange (« J'espère que tu ne mourras pas évêque » / « J'espère que tu ne retourneras jamais à ton siège ») en précisant qu'il le tient de plusieurs informateurs (newadvent.org/fathers/26028.htm). Les deux récits notent l'accomplissement : Épiphane mourut en mer ; Jean fut déposé au synode du Chêne.
32Jérôme, Lettre 51, § 9 (lettre d'Épiphane à Jean de Jérusalem, trad. Jérôme), newadvent.org/fathers/3001051.htm : à Anablatha, Épiphane trouve un rideau brodé portant l'image du Christ ou d'un saint suspendu à la porte d'une église ; « ne supportant pas qu'une image d'homme fût suspendue dans l'église du Christ, contrairement aux Écritures, je l'ai déchiré » ; il promet et envoie un autre rideau en remplacement. Texte d'authenticité certaine puisqu'il nous vient de la plume de Jérôme.
33 34Controverse savante sur l'authenticité du corpus iconoclaste attribué à Épiphane : Karl Holl (protestant allemand) en défend l'authenticité ; Georges Ostrogorsky, Studien zur Geschichte des byzantinischen Bilderstreites (Breslau, 1929), s'efforce de prouver qu'il s'agit de faux. Les iconoclastes byzantins des VIIIe-IXe siècles s'en réclamaient comme d'une caution patristique.
35Steven Bigham, Epiphanius of Salamis, Doctor of Iconoclasm? Deconstruction of a Myth : l'« Épiphane iconoclaste » relèverait largement d'une construction tardive ; argument notable, le Panarion ne range nulle part le culte des images parmi les quatre-vingts hérésies recensées.
36IIe concile de Nicée (787), définition dogmatique : la vénération (proskynēsis) due aux saintes images est légitime et distincte de l'adoration (latreia) due à Dieu seul, car « l'honneur rendu à l'image remonte à son modèle » (formule reprise de saint Basile). Cf. l'article Ignispedia Le concile de Nicée II (787).
37Appréciation des biographes (cf. Sanidopoulos, op. cit., citant la tradition critique) : Épiphane décrit comme « un zélateur honnête, mais crédule et borné », dont la « violence de tempérament » l'entraîna parfois dans une conduite irréfléchie et non canonique — jugement à nuancer par sa charité réelle et son humilité finale.
38Jérôme, Lettre 51, § 6 (lettre d'Épiphane, trad. Jérôme), newadvent.org/fathers/3001051.htm : Épiphane affirme croire à la parole du Seigneur et savoir que « l'image de Dieu demeure en tout homme » — formule qui éclaire sa méfiance envers les images peintes, par contraste avec l'image divine inscrite dans l'homme.
39Sanidopoulos, op. cit. : Épiphane mourut très vénéré ; on rapporta après sa mort des guérisons et des exorcismes auprès de son tombeau ; de son vivant, des foules attendaient des heures pour l'entendre prêcher.
50Épiphane est honoré comme Père de l'Église par les Églises grecque et latine ; sa fête est fixée au 12 mai. Cf. Catholic Encyclopedia, « Epiphanius of Salamis » ; Britannica, « Saint Epiphanius of Constantia ».
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