Le macédonianisme est l'hérésie du IVe siècle qui refusa de confesser la divinité du Saint-Esprit : pour ses partisans, l'Esprit est une créature — haute, sainte, agissante dans l'Église, mais créature — et non vrai Dieu comme le Père et le Fils. On les appelle pneumatomaques, « combattants de l'Esprit », et macédoniens du nom de Macédonius, l'évêque intrus qui occupa le siège de Constantinople de 342 à 346, puis de 351 à 360 — avec une brève restauration de l'évêque Paul entre les deux[1].
Leur singularité rend l'affaire passionnante : ces hérétiques se présentaient comme catholiques sur le Fils — la plupart disaient confesser sa pleine divinité, de même nature que le Père (c'est le sens du mot consubstantialité) — et s'arrêtaient net devant la troisième Personne. Mais en 381, invités à professer la foi commune, consubstantiel du Fils inclus, les trente-six préférèrent garder leur doctrine plutôt que d'adhérer à la doctrine du consubstantiel[2]. C'est pourquoi l'empereur Théodose les invite encore au concile de Constantinople en 381 : trente-six évêques macédoniens, conduits par Éleusius de Cyzique et Marcien de Lampsaque, siègent aux côtés des cent cinquante Pères nicéens avant de refuser la foi commune et de quitter l'assemblée[3]. Le concile les anathématise nommément dans son canon 1 et scelle la foi catholique par l'article du Symbole chanté encore aujourd'hui : l'Esprit est « Seigneur », « qui donne la vie », et reçoit « avec le Père et le Fils même adoration et même gloire »[4][5].
L'enjeu n'était pas une querelle de grammairiens. Qui rabaisse l'Esprit au rang de créature rabaisse le baptême donné en son nom, la sanctification qu'il opère et la prière que l'Église lui adresse : on n'adore pas une créature. Et qui fait de l'Esprit une créature rouvre, sous un autre nom, l'l'arianisme condamné à Nicée — comme l'écrivit le concile d'Alexandrie en 362, ces prétendus nicéens ne rejetaient l'arianisme qu'en paroles, tout en le gardant en pensée[6].
Cet article traite le parti pneumatomaque et lui seul. Il renvoie sans les redoubler : à l'arianisme pour la négation de la divinité du Fils, à au semi-arianisme dont les macédoniens sont la dérive tardive, à Constantinople I (381) pour le récit complet du concile, à l'Esprit Saint pour la foi reçue aujourd'hui, à au sabellianisme et au modalisme pour l'erreur inverse — celle qui confond les Personnes au lieu de les séparer —, et à aux hérésies des premiers siècles pour le panorama des crises doctrinales.
Combattants de l'Esprit : pourquoi ce nom ?
Pneumatomaques : le nom de guerre
Le mot pneumatomaque vient du grec pneumatomachoi : pneuma, « esprit, souffle », et machè, « combat » — littéralement les « combattants contre l'Esprit »[7]. Le nom dit le crime comme on nommait alors les hérésies par leur refus : de même que les ariens combattaient le Fils, ceux-ci combattent le Saint-Esprit en lui déniant la divinité.
C'est saint Épiphane de Salamine qui leur donne leurs lettres de noblesse dans la littérature contre les hérésies : il leur consacre la 74e hérésie de son Panarion — la « boîte à remèdes » contre toutes les hérésies — avec une réfutation méthodique, après avoir déjà exposé la foi en l'Esprit dans son Ancoratus (ouvrage daté de 374)[8]. Épiphane écrit en contemporain du drame, et c'est à lui que l'Occident devra une description systématique du parti.
Macédoniens, marathoniens : le nom des hommes
Le second nom, macédoniens, vient de Macédonius de Constantinople, regardé comme le père de la secte — même si, on le verra, il ne formula probablement son rejet de la divinité de l'Esprit que dans les dernières années de sa vie, après sa déposition[9]. Quelques savants modernes ont contesté l'identification des macédoniens et des pneumatomaques, mais sur des motifs jugés insuffisants, et contre l'autorité de Socrate le Scolastique, historien contemporain vivant à Constantinople même[10].
Un troisième nom circula en Orient : les marathoniens, du nom de Marathonius, que Macédonius avait fait évêque de Nicomédie et qui donna au parti une telle impulsion locale qu'on appela souvent la secte d'après lui[11]. Le nom était déjà employé en grec par Socrate le Scolastique[12] ; en latin, par saint Jérôme, saint Augustin, le pape saint Damase et Rufin, « macédoniens » devint la désignation coutumière de tous les négateurs de la divinité du Saint-Esprit[13].
Ce qu'ils niaient : un Esprit créature, ministre et serviteur
Le Fils vrai Dieu, l'Esprit simple créature
Pour comprendre les pneumatomaques, il faut d'abord saisir ce qu'ils ne niaient pas. La plupart de la secte se disaient orthodoxes sur le Fils : ces évêques venaient du parti semi-arien et anathématisaient les vrais ariens[14]. Quand le synode semi-arien de Lampsaque envoya une députation au pape Libère pour obtenir sa communion, le pape, après quelque hésitation, reconnut la justesse de leur foi sur le Fils : sur la troisième Personne, pape et évêques se contentèrent ensemble de la brève formule « Nous croyons au Saint-Esprit », qui ne tranchait pas encore[15].
Autrement dit : le concile de Nicée, qui avait épuisé toutes ses forces à défendre le consubstantiel du Fils, n'avait ajouté sur l'Esprit que les mots « Nous croyons au Saint-Esprit », sans aucune qualification[16]. Les macédoniens exploitèrent cette brèche : puisqu'on pouvait être nicéen sans confesser l'Esprit Dieu, ils le resteraient en le déclarant créature. Leur formule, constante : l'Esprit est créature, ministre et serviteur de Dieu — saint, envoyé, actif, mais d'une autre nature que le Père et le Fils[17].
Leurs arguments, présentés honnêtement
Les pneumatomaques n'étaient ni des ignorants ni des impies déclarés : ils arguaient de l'Écriture, et leurs meilleurs arguments méritent d'être entendus avant d'être réfutés.
Premier argument : l'Écriture appelle l'Esprit un ministre. L'épître aux Hébreux dit des anges qu'ils sont des esprits envoyés pour servir[18] :
« Les anges ne sont-ils pas tous des esprits chargés d'une fonction, envoyés pour le service de ceux qui doivent avoir en héritage le salut ? » — Épître aux Hébreux, 1, 14 (traduction liturgique AELF)[19]
C'est sur ce verset, rapporte saint Athanase par son ami Sérapion de Thmuis, que les dissidents s'appuyaient pour déclarer le Saint-Esprit « une simple créature et un ange ministre »[20]. Si l'Esprit est envoyé servir, disaient-ils, c'est qu'il sert : or Dieu ne sert pas, il est servi.
Deuxième argument : ni inengendré, ni engendré, donc créé. Le Père est inengendré, le Fils est engendré : l'Esprit, lui, n'est ni l'un ni l'autre. Eunome, le logicien anoméen — partisan d'une dissemblance totale entre le Fils et le Père —, enfonçait le coin : l'Esprit est troisième en ordre, donc troisième en nature, œuvre du Fils comme le Fils est œuvre du Père[21]. L'argument a la rigueur d'un syllogisme, et c'est pour cela qu'il séduisit des esprits formés à la dialectique.
Troisième argument : le silence des anciens. Le symbole de Nicée ne dit rien de plus sur l'Esprit, et certaines formules hésitantes des premiers Pères semblaient autoriser la réserve[22]. Pourquoi confesser plus que Nicée ? Pourquoi imposer un mot — la divinité de l'Esprit — que le premier concile œcuménique n'a pas jugé nécessaire d'expliciter ?
Pourquoi l'Église y voit un arianisme déguisé
Aucune de ces raisons ne tint devant l'examen, et les Pères répondirent point par point. Au premier argument, ils opposaient que le Fils lui-même est envoyé par le Père et s'est fait serviteur sans cesser d'être vrai Dieu : être envoyé et servir ne fait pas une créature[23] ; et le verset d'Hébreux parle des anges, non de l'Esprit, que l'Écriture n'appelle jamais un ange[24]. Au deuxième, que l'ordre des Personnes n'est pas une hiérarchie de nature : être inengendré, engendré ou procédant ne tient, écrit Grégoire de Nazianze, « ni à une déficience ni à une sujétion d'essence »[25] — on lira leurs traités plus bas. Mais le jugement doctrinal fut porté dès 362 par le concile d'Alexandrie, réuni au retour d'exil d'Athanase : première condamnation formelle des pneumatomaques, avec une lettre synodale adressée au peuple d'Antioche qui exige de tout converti de l'arianisme la condamnation de « ceux qui disent que le Saint-Esprit est une créature, séparée de l'essence du Christ »[26]. La sentence est restée célèbre :
La sentence est restée célèbre : ceux qui, tout en se réclamant de la foi confessée à Nicée, osent blasphémer le Saint-Esprit ne rejettent l'hérésie arienne qu'en paroles, tout en la gardant en pensée[27].
Le raisonnement est simple et sans réplique. On ne baptise pas au nom d'une créature : or le Christ commande de baptiser « au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit »[28]. On n'adore pas une créature : or l'Église adore l'Esprit avec le Père et le Fils depuis les origines, dans ses doxologies comme dans sa liturgie. Et une créature ne sanctifie pas : or c'est de l'Esprit lui-même que les créatures participent — les anges y participent, et peuvent déchoir, tandis que l'Esprit, toujours le même, est participé sans participer : s'il n'était qu'une créature, il ne communiquerait que sa nature créée[29].
Macédonius de Constantinople (342-360) : l'intrigant avant le théologien
Installé par les ariens, intronisé par l'empereur
Macédonius n'était pas d'abord un théologien : c'était un homme de pouvoir. En 342, les ariens l'introduisent sur le siège de Constantinople, et l'empereur Constance II l'y intronise après avoir pour la seconde fois expulsé Paul, l'évêque catholique[30]. Le règne de Macédonius commence donc par une usurpation, et il se poursuit par la persécution : c'est contre les novatiens — chrétiens rigoristes séparés de l'Église depuis le IIIe siècle — et les catholiques, qui tenaient la consubstantialité du Fils, qu'il tourne la persécution et fait expulser les récalcitrants, emprisonne, traîne devant les tribunaux, use de la torture pour forcer à communier, impose le baptême aux femmes et aux enfants non baptisés et fait détruire des églises[31].
Le sang, puis la disgrâce
Deux drames scellèrent son sort. Sa cruauté provoqua la rébellion des novatiens à Mantinium, en Paphlagonie : quatre cohortes impériales y furent défaites et presque entièrement massacrées[32]. Puis son exhumation du corps de Constantin — regardée comme un outrage au protecteur du concile de Nicée — déclencha entre ariens et anti-ariens un affrontement qui remplit de carnage l'église et tout le quartier, et cela sans l'autorisation de l'empereur[33]. Macédonius tomba en disgrâce : Constance le fit déposer par le parti acacien — les évêques ralliés à Acace de Césarée — et remplacer par Eudoxe en 360 — non pour des raisons doctrinales, mais parce qu'il avait fait verser trop de sang et admis à la communion un diacre coupable de fornication[34].
Le formulateur tardif d'un refus
Déposé, Macédonius continua quelque temps à agiter les environs de Constantinople, dans l'intimité d'Éleusius de Cyzique, et mourut vers 364[35]. C'est vraisemblablement durant ces dernières années qu'il formula son rejet de la divinité du Saint-Esprit et fonda sa secte — l'intimité avec Éleusius rend l'hypothèse probable[36]. De lui, aucun écrit ne subsiste : on ne connaît des pièces doctrinales macédoniennes que les « Brèves expositions » mentionnées par Didyme l'Aveugle dans son ouvrage sur la Trinité de 379, qu'il dit avoir eues entre les mains[37].
D'Eustathe aux trente-six : l'itinéraire d'un parti
Eustathe de Sébaste, l'ascète devenu chef
La figure dominante du parti fut Eustathe, évêque de Sébaste en Arménie : ancien semi-arien passé à la négation de l'Esprit, que saint Basile désigne comme le chef de l'hérésie des pneumatomaques[38]. Selon Arendzen, la secte aurait ensuite répudié Eustathe, avec Sabinus et Éleusius de Cyzique — au conditionnel, car Basile ne parle d'aucune répudiation, et Éleusius conduisait encore les macédoniens à Constantinople en 381[39]. L'erreur, même partagée, ne fait pas l'unité.
À Nicomédie, Marathonius, installé par Macédonius, prit une telle tête du mouvement local que toute la secte fut souvent surnommée d'après lui[40]. Le parti s'enracina ainsi dans les pays riverains de l'Hellespont, où il fleurit durant toute la seconde moitié du IVe siècle[41].
Lampsaque, Libère et la main tendue de Rome
L'épisode romain mérite d'être conté, car il montre à quel point les macédoniens passaient alors pour des quasi-catholiques. Le synode semi-arien de Lampsaque députa à Rome pour obtenir la communion du pape Libère : après quelque hésitation, le pape reconnut la justesse de leur foi — sur le Fils — et, sur l'Esprit, se contenta comme eux de la brève formule « Nous croyons au Saint-Esprit », qui ne tranchait pas encore[42]. (Sur tout cet arrière-plan semi-arien, voir le semi-arianisme.)
Pendant ce temps, l'erreur allait presque sans obstacle : le synode d'Antioche (363), réuni autour de Mélèce, se contenta de confesser la foi de Nicée sur le Fils — sans profession propre sur l'Esprit — et rallia ensemble macédoniens et acaciens[43].
- 342Macédonius intronisé à Constantinople
- 360Déposition de Macédonius
Déposé par le parti acacien pour le sang versé, remplacé par Eudoxe ; il aurait formulé dans les années suivantes son rejet de la divinité de l'Esprit[45].
- 362Alexandrie : première condamnation
Au retour d'exil d'Athanase, le concile condamne formellement les pneumatomaques et écrit au peuple d'Antioche[46].
- 363Antioche (363) : l'union autour de Nicée
Sous Mélèce, un synode confesse la foi de Nicée sur le Fils, sans trancher sur l'Esprit ; macédoniens et acaciens y souscrivent ensemble[47].
- 374-375Épiphane, Amphiloque et Basile entrent en lice
- 379-380Grégoire à Constantinople
Grégoire de Nazianze prononce sa grande oraison théologique sur la divinité de l'Esprit[50].
- 381Constantinople I : anathème
Trente-six macédoniens refusent la foi commune ; le canon 1 les anathématise, le Symbole confesse l'Esprit Seigneur[51].
- 383Dernière conférence, puis déclin
Théodose tente une conciliation ; Éleusius présente le symbole macédonien ; l'échec ouvre les rigueurs du code théodosien[52].
Quatre réponses avant le concile : comment les Pères fermèrent la brèche
Avant que le concile ne tranche, quatre grandes voix — et tout un chœur d'évêques — avaient déjà démoli l'erreur. Le tableau d'ensemble :
| Témoin | Ouvrage ou acte | Date | Le coup porté |
|---|---|---|---|
| Saint Athanase | Lettres à Sérapion ; concile d'Alexandrie | vers 359-362 | Un traité de défense de la doctrine véritable ; première condamnation formelle[53][54] |
| Didyme l'Aveugle | Traité du Saint-Esprit en 36 chapitres, traduit en latin par Jérôme sur l'ordre de Damase | avant la traduction latine de Jérôme | La somme scripturaire : l'Esprit fait ce que Dieu seul fait[55] |
| Saint Basile | Traité du Saint-Esprit, à la demande d'Amphiloque d'Iconium | vers 375 | La doxologie (formule liturgique de gloire) « avec » : l'égalité d'honneur révèle l'égalité de nature[56][57] |
| Saint Grégoire de Nazianze | Cinquième Oraison théologique (Discours 31) | 379-380 | Ni inengendré ni engendré, mais procédant : la grammaire de la Trinité[58][59] |
| Le chœur | Épiphane (Ancoratus, Panarion 74), Amphiloque (lettre synodale à la Lycie, 377), Damase et le synode d'Illyrie | 374-377 | L'Orient et l'Occident confessent d'une seule voix[60][61][62] |
Athanase dans le désert : les Lettres à Sérapion
Caché au désert pendant son troisième exil, Athanase apprend par son ami Sérapion, évêque de Thmuis, qu'une secte pourtant attachée à Nicée déclare le Saint-Esprit « une simple créature et un ange ministre », sur la foi d'Hébreux 1, 14[63]. Il répond aussitôt par ses Lettres à Sérapion — un traité de défense de la doctrine véritable — puis, rentré d'exil en 362, fait condamner l'erreur par le concile d'Alexandrie[64]. Son argument maître, repris par tous après lui : l'Esprit sanctifie et divinise ; or une créature ne communique pas la nature divine — seul Dieu fait des dieux par participation[65].
Basile et la doxologie qui trahit la foi
Le coup décisif vint de Césarée. En 374, Amphiloque d'Iconium, métropolitain de Lycaonie, supplie son ami Basile d'écrire un traité sur la vraie doctrine du Saint-Esprit : Basile s'exécute, et son Traité du Saint-Esprit devient l'ouvrage classique sur le sujet[66]. Sa démonstration part de la prière de l'Église : il faut dire « avec le Fils, avec l'Esprit » — et non seulement « par le Fils, dans l'Esprit » — car la grammaire liturgique manifeste la grammaire dogmatique : l'égalité d'honneur suppose l'égalité de nature[67]. Son frère Grégoire de Nysse appuie l'offensive par son traité Contre Eunome, qui démonte le syllogisme du « troisième en nature »[68]. Et Amphiloque, avec ses évêques, confirme par une lettre synodale aux évêques de Lycie, en 377, un exposé achevé de la vraie doctrine[69].
Grégoire de Nazianze : ni inengendré, ni engendré, mais procédant
À Constantinople, en 379-380, Grégoire de Nazianze prononce sa brillante oraison théologique sur le sujet — la cinquième de ses Discours théologiques (Discours 31)[70]. Sa formule, d'une précision définitive : l'Esprit n'est ni inengendré comme le Père, ni engendré comme le Fils, mais procédant — et cette procession, mystérieuse, n'est ni une infériorité ni une création, mais le mode propre de la troisième Personne[71]. Il y ajoute l'argument du baptême, que l'Église n'a jamais cessé de reprendre :
« Baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » — Évangile selon saint Matthieu, 28, 19[72]
Mettre une créature sur le même rang que le Père et le Fils dans la formule qui fait les chrétiens serait un blasphème : le commandement du Christ suppose donc la divinité de l'Esprit. L'article y lit une lumière sur le silence de Nicée : Grégoire attribue cette brièveté à la pédagogie divine — l'Ancien Testament a révélé le Père, le Nouveau Testament a manifesté le Fils, et c'est au temps de l'Église qu'il appartient de confesser pleinement l'Esprit — la révélation progresse, la vérité ne change pas[73].
En écho, la formule « Seigneur, qui donne la vie, qui procède du Père » se lit déjà dans la forme brève de l'Ancoratus d'Épiphane — apparemment tirée du symbole de Jérusalem —, passage dont l'authenticité est discutée (interpolation tardive possible)[74]. Et l'Occident tenait la même foi : un synode réuni en Illyrie, mentionné par Théodoret, et le pape Damase dans sa lettre à Paulin d'Antioche défendirent la vérité contre l'erreur[75].
Constantinople (381) : l'invitation, le refus, le sceau
Cunctos populos : l'Empire se range derrière Nicée
Dès février 380, depuis Thessalonique, l'édit Cunctos populos impose à tout l'Empire la foi de Nicée, telle que la suivent le pape Damase et Pierre d'Alexandrie[76]. L'année suivante, Théodose convoque à Constantinople les évêques orientaux pour stabiliser la capitale, réaffirmer Nicée — et, expressément, tenter de rallier les macédoniens : Socrate rapporte que l'empereur invite aussi les chefs du parti, espérant les gagner à la foi nicéenne[77].
Les trente-six qui dirent non
Ils vinrent trente-six, conduits par Éleusius de Cyzique et Marcien de Lampsaque, face aux cent cinquante évêques nicéens assemblés de mai à juillet 381[78]. On leur offrit la communion à condition de confesser la foi commune — consubstantiel du Fils inclus — ; ils la refusèrent et quittèrent l'assemblée. Ce refus fit la clarté : le concile promulgua le symbole chanté encore aujourd'hui, qui reprend Nicée en l'amplifiant — contre les ariens, il martèle l'éternité du Fils ; contre les pneumatomaques, il confesse la divinité de l'Esprit[79] :
« Je crois en l'Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie ; il procède du Père ; avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire ; il a parlé par les prophètes. » — Symbole de Constantinople (381), ici dans sa forme liturgique (« Je crois » ; le texte du concile dit « Nous croyons »)[80]
Et le canon 1 dressa en une phrase le bilan de cinquante-six ans de crise, anathématisant nommément chaque famille : « les eunomiens ou anoméens, les ariens ou eudoxiens, et les semi-ariens ou pneumatomaques, les sabelliens, les marcelliens, les photiniens et les apollinaristes »[81]. C'était la condamnation officielle du macédonianisme — et la raison pour laquelle Constantinople I est compté comme deuxième concile œcuménique : sa foi, celle de Nicée amplifiée, est devenue celle de toute l'Église, reçue progressivement par l'Occident[82].
Après 381 : le déclin puis l'extinction
L'histoire aurait pu s'arrêter au canon 1 ; Théodose voulut une réconciliation. En juin 383, il convoqua une conférence pour amener les factions ariennes à se soumettre : Éleusius y remit son symbole de foi au nom des macédoniens — lui qui les avait déjà représentés à Constantinople avec Marcien de Lampsaque[83]. La tentative resta vaine : après cet ultime effort, les macédoniens encoururent avec les autres hérétiques toutes les rigueurs du code théodosien[84].
L'erreur, au reste, se mourait d'elle-même. Les divisions internes la rongeaient : un certain Eutrope, prêtre macédonien, tenait ses propres conventicules pendant que d'autres suivaient l'évêque Cartérius, et la secte aurait répudié jusqu'à ses anciens chefs[85]. Au cours du Ve siècle, les pneumatomaques disparurent de l'histoire : Socrate atteste encore leurs églises à Cyzique et en bien d'autres lieux de l'Hellespont sous Nestorius, en 428[86]. Il ne resta d'eux que le nom, devenu en Occident le type même du négateur de l'Esprit, et la leçon : une vérité définie par un concile œcuménique ne se discute plus, elle se reçoit.
Ce que confessent aujourd'hui les chrétiens
Le Catéchisme de l'Église catholique résume la foi scellée en 381 : l'Esprit est Dieu lui-même, troisième Personne de la Trinité — non une simple force ni un ange supérieur, comme le disaient les pneumatomaques[87] :
« Celui que le Père a envoyé dans nos cœurs, l'Esprit de son Fils (cf. Ga 4, 6), est réellement Dieu. Consubstantiel au Père et au Fils, il en est inséparable, tant dans la Vie intime de la Trinité que dans son don d'amour pour le monde. » — Catéchisme de l'Église catholique, 689[88]
Chaque baptisé professe donc, chaque dimanche, le contraire exact de Macédonius : l'Esprit est Seigneur, il donne la vie, il procède du Père, il reçoit même adoration et même gloire — et c'est en son nom, avec le Père et le Fils, que tout chrétien est baptisé[89][90]. (Sur la foi vivante de l'Esprit aujourd'hui, voir l'Esprit Saint et ses charismes.)
Le macédonianisme laisse ainsi à l'Église une double leçon. D'abord, on ne défend jamais bien une vérité en en sacrifiant une autre : à force de protéger la transcendance du Père contre toute confusion des Personnes — le danger inverse, sabellien, de confondre ce qu'il faut distinguer —, les pneumatomaques ont failli au Dieu unique en faisant de l'Esprit une créature : preuve qu'une orthodoxie amputée d'une Personne divine n'est plus l'orthodoxie. Ensuite, les mots gardent la foi : le « avec » des doxologies, le « Seigneur » du Symbole, le « procédant » de Grégoire portent à eux seuls tout le dogme, et l'Église qui les chante ne peut plus les perdre[91].
Pour aller plus loin
- L'arianisme
- Le semi-arianisme
- Constantinople I (381)
- L'Esprit Saint et ses charismes
- Le sabellianisme
- Modalisme
- Saint Basile le Grand
- Les hérésies des premiers siècles
Pour creuser : J. N. D. Kelly, Early Christian Creeds, Londres, Longman, 3e éd. 1972 — sur les symboles de foi du IVe siècle et l'article de 381 ; R. P. C. Hanson, The Search for the Christian Doctrine of God, Édimbourg, T&T Clark, 1988 — l'étude moderne de référence sur toute la crise arienne ; H. Denzinger - P. Hünermann, Symboles et définitions de la foi catholique (Enchiridion Symbolorum), 38e éd., Paris, Cerf, 2001, n° 150-151 — le texte magistériel du concile de 381.
Notes et références
Macédonius introduit sur le siège de Constantinople par les ariens en 342, intronisé par Constance II après la seconde expulsion de l'évêque Paul : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi » ; sur la brève restauration de Paul entre les deux épiscopats de Macédonius, voir Socrate, Histoire ecclésiastique, II, 23 (« for a short time gave place to Paul »).
1 30 44Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique, V, 8 (trad. anglaise Schaff, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 2) : convocation par Théodose, invitation des chefs macédoniens — Éleusius de Cyzique et Marcien de Lampsaque —, trente-six présents, cent cinquante évêques nicéens.
2 3 12 77 78Ier concile de Constantinople (381), canon 1 (trad. anglaise Schaff, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 14) : « And every heresy shall be anathematized, particularly that of the Eunomians or Anomæans, that of the Arians or Eudoxians, and that of the Semi-Arians or Pneumatomachi... ».
4 51 81Article du Symbole de Constantinople (381) sur le Saint-Esprit : « Seigneur, qui donne la vie, qui procède du Père, qui avec le Père et le Fils reçoit même adoration et même gloire, qui a parlé par les prophètes » ; voir H. Denzinger - P. Hünermann, Symboles et définitions, 38e éd., Paris, Cerf, 2001, n° 150.
5 79 80 89Concile d'Alexandrie (362), au retour d'exil d'Athanase : première condamnation formelle des pneumatomaques ; lettre synodale au peuple d'Antioche exigeant des convertis de l'arianisme la condamnation de « ceux qui disent que le Saint-Esprit est une créature, séparée de l'essence du Christ » : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ». Résumé d'après le Tome aux Antiochiens, 3 (trad. anglaise Schaff, NPNF, 2e série, vol. 4) : « those who, while pretending to cite the faith confessed at Nicæa, venture to blaspheme the Holy Spirit, do nothing more than in words deny the Arian heresy while they retain it in thought ».
6 26 27 46 54 64Pneumatomachoi, de pneuma (« esprit, souffle ») et machè (« combat ») : les « combattants contre l'Esprit » ; voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
7Saint Épiphane de Salamine, Panarion, hérésie 74 (Patrologie grecque, 42) ; Ancoratus, 65-73 (Patrologie grecque, 43 ; datation traditionnelle : 374, discutée pour certains passages).
8 48 60J. P. Arendzen, « Pneumatomachi », Catholic Encyclopedia, vol. 12, New York, Robert Appleton Company, 1911 — texte intégral sur Wikisource : la synthèse catholique de référence sur les macédoniens, utilisée ici pour toute la trame historique sauf mention contraire.
9 10 14 22 36 55Marathonius, fait évêque de Nicomédie par Macédonius, donna une telle impulsion locale que la secte fut souvent appelée d'après lui les « marathoniens » : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
11 40Par saint Jérôme, saint Augustin, le pape saint Damase et Rufin, « macédoniens » devint en Occident la désignation coutumière ; synode d'Illyrie mentionné par Théodoret, Histoire ecclésiastique, IV, 8, et lettre de Damase à Paulin d'Antioche : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
13 62 75Députation du synode de Lampsaque auprès du pape Libère pour obtenir sa communion : après quelque hésitation, le pape reconnut la justesse de leur foi sur le Fils, et sur l'Esprit tous se contentèrent de « Nous croyons au Saint-Esprit » (« both pope and bishops were satisfied ») : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi » ; sur l'admission à la communion qui s'ensuivit, voir Socrate, Histoire ecclésiastique, V, 4.
15 42Le symbole de Nicée (325) n'ajoutait sur l'Esprit que « Nous croyons au Saint-Esprit », sans aucune qualification : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
16Macédonius « désigna l'Esprit ministre et serviteur » (« designated Him a minister and a servant ») : Sozomène, Histoire ecclésiastique, IV, 27 (trad. anglaise Schaff, NPNF, 2e série, vol. 2) ; cf. J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
17Traduction liturgique de l'AELF : « Les anges ne sont-ils pas tous des esprits chargés d'une fonction, envoyés pour le service de ceux qui doivent avoir en héritage le salut ? » (He, 1, 14).
18 19Sérapion de Thmuis signale à Athanase, caché au désert pendant son troisième exil, une secte attachée à Nicée qui déclare le Saint-Esprit « une simple créature et un ange ministre » sur la foi d'Hébreux 1, 14 : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
20 63La formule du « troisième en ordre, donc troisième en nature », œuvre du Fils : Eunome, Apologie, 25 ; réfutée par les Cappadociens, notamment saint Grégoire de Nysse, Contre Eunome et Contre les macédoniens, sur le Saint-Esprit (Patrologie grecque, 45 ; trad. anglaise Schaff, NPNF, 2e série, vol. 5).
21 68« Dieu a envoyé son Fils » (Ga 4, 4, AELF) ; « il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur » (Ph 2, 7, AELF) : l'envoi et le service ne font pas une créature.
23« Où l'Écriture a-t-elle jamais appelé l'Esprit un ange ? » : saint Athanase, Première lettre à Sérapion, 11 (résumé d'après la trad. anglaise Schaff).
24« this is not due to either deficiency or subjection of Essence » : saint Grégoire de Nazianze, Discours 31, 9 (trad. anglaise Schaff, NPNF, 2e série, vol. 7).
25« Baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » : Évangile selon saint Matthieu, 28, 19.
28 72 90L'Esprit est participé, il ne participe pas ; les anges participent de l'Esprit : saint Athanase, Première lettre à Sérapion, 27 (He 6, 4 cité ; Patrologie grecque, 26).
29 53 65Persécution des novatiens et des catholiques — qui tenaient la consubstantialité du Fils —, expulsions, emprisonnements, procès, tortures pour forcer à communier, baptêmes imposés, églises détruites : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
31Rébellion des novatiens à Mantinium, en Paphlagonie : quatre cohortes impériales défaites et presque entièrement massacrées : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
32Exhumation du corps de Constantin, regardée comme un outrage au protecteur de Nicée, sans l'autorisation de l'empereur ; affrontement sanglant entre ariens et anti-ariens : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
33Déposition par le parti acacien et remplacement par Eudoxe en 360, non pour raisons doctrinales mais pour le sang versé et l'admission à la communion d'un diacre coupable de fornication : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
34 45Retraite près de Constantinople et mort vers 364 ; formulation probable du rejet de la divinité de l'Esprit dans ces dernières années, dans l'intimité d'Éleusius de Cyzique : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
35Aucun écrit de Macédonius conservé ; « Brèves expositions » des doctrines macédoniennes mentionnées par Didyme l'Aveugle, De la Trinité, II, 7-8, 10 (379) : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
37« prime leader of the heresy of the pneumatomachi » : saint Basile, Lettre 263, 3 (trad. anglaise Schaff, NPNF, 2e série, vol. 8).
38« seem to have been leaders whom the sect repudiated » : J. P. Arendzen, « Pneumatomachi » — au conditionnel ; Basile, Lettre 263, 3, ne mentionne ni répudiation, ni Sabinus, ni Éleusius.
39Secte florissante dans les pays riverains de l'Hellespont durant la seconde moitié du IVe siècle et le début du Ve : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
41Lettre synodale d'Antioche (363) : profession de l'homoousion du Fils et annexion du symbole de Nicée, sans profession propre sur le Saint-Esprit ; macédoniens et acaciens y souscrivent ensemble : voir Socrate, Histoire ecclésiastique, III, 25 ; cf. J. P. Arendzen, « Pneumatomachi », qui n'y voit qu'une profession de « foi orthodoxe » (sur le Fils).
43 47Saint Basile de Césarée, Traité du Saint-Esprit (Peri tou Hagiou Pneumatos, Patrologie grecque, 32), vers 375, à la demande d'Amphiloque d'Iconium (374) : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
49 57 66Saint Grégoire de Nazianze, cinquième Oraison théologique (Discours 31), prononcée à Constantinople en 379-380 (trad. anglaise Schaff, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 7).
50 58 70Conférence convoquée par Théodose en juin 383 : Éleusius y remet le symbole macédonien ; après l'échec, les macédoniens encourent avec les autres hérétiques toutes les rigueurs du code théodosien : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
52 83 84« with the Son together with the Holy Ghost » contre « through the Son in the Holy Ghost » : saint Basile, Traité du Saint-Esprit, I, 3 (trad. anglaise Schaff, NPNF, 2e série, vol. 8) — l'égalité d'honneur révèle l'égalité de nature.
56 67 91L'Esprit ni inengendré ni engendré, mais procédant : le mode propre de la troisième Personne, sans infériorité ni création ; voir saint Grégoire de Nazianze, Discours 31.
59 71Amphiloque d'Iconium, lettre synodale aux évêques de Lycie (377), avec ses évêques : exposé achevé de la vraie doctrine : voir J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
61 69La révélation progressive — le Père manifesté dans l'Ancien Testament, le Fils dans le Nouveau, l'Esprit au temps de l'Église : voir saint Grégoire de Nazianze, Discours 31, 26.
73Formule attestée dans la forme brève de l'Ancoratus, 118, apparemment tirée du symbole de Jérusalem : datation traditionnelle 374, mais authenticité discutée (interpolation tardive possible selon une partie de la critique ; voir Denzinger-Hünermann, introductions aux n° 42-45 et 150).
74Édit Cunctos populos, Thessalonique, février 380 : la foi de Nicée telle que suivie par Damase et Pierre d'Alexandrie imposée à l'Empire (Code théodosien, XVI, 1, 2).
76Constantinople I, reconnu comme deuxième concile œcuménique malgré l'absence de l'Occident ; texte de 381 aux n° 150-151 de Denzinger-Hünermann ; sur la réception occidentale progressive (canon 3 contesté à Rome, confirmation au IIe concile de Constantinople en 553), voir Denzinger-Hünermann.
82Eutrope, prêtre macédonien tenant ses propres conventicules, contre les partisans de l'évêque Cartérius : voir Socrate, Histoire ecclésiastique, V, 24, cité par J. P. Arendzen, « Pneumatomachi ».
85Églises macédoniennes encore attestées à Constantinople, à Cyzique et en bien d'autres lieux de l'Hellespont en 428 : Socrate, Histoire ecclésiastique, VII, 31 ; la secte, florissante sur les rives de l'Hellespont à la fin du IVe siècle, s'éteint au cours du Ve siècle.
86Catéchisme de l'Église catholique, 689 (texte de vatican.va) : « Celui que le Père a envoyé dans nos cœurs, l'Esprit de son Fils (cf. Ga 4, 6), est réellement Dieu. Consubstantiel au Père et au Fils, il en est inséparable, tant dans la Vie intime de la Trinité que dans son don d'amour pour le monde. » — la formule « ni force ni ange supérieur » est un résumé de l'article, non une citation du Catéchisme.
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