Saint Marc l'Évangéliste

Saint Marc, interprète de saint Pierre et auteur du deuxième Évangile, est le disciple tombé puis relevé : déserteur de la première mission, il devient évangéliste, fondateur de l'Église d'Alexandrie et martyr, symbolisé par le lion ailé.

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Saint Marc — en hébreu Yohanan, « Jean », surnommé du nom romain Marcus — est l'auteur du deuxième Évangile, le plus court des quatre, tenu pour le plus ancien par l'hypothèse exégétique la plus répandue.[1] Sa figure se tient au carrefour des trois plus grands apôtres : il est le cousin de Barnabé, le compagnon de saint Paul dans sa première mission, et surtout l'interprète de saint Pierre, dont il recueille fidèlement la prédication.[2]

Le Nouveau Testament le montre d'abord comme un jeune homme fragile : auxiliaire du premier voyage missionnaire, il abandonne Paul et Barnabé à Pergé de Pamphylie et provoque, plus tard, une rupture célèbre entre les deux apôtres.[3] Mais Marc se relève. Quelques années plus tard, Paul prisonnier à Rome écrit qu'il lui est devenu « précieux pour le ministère », et Pierre le salue comme « mon fils Marc ».[4] De ce relèvement naît l'image spirituelle du saint : le disciple tombé qui devient évangéliste.

La tradition la plus ancienne, attestée par Eusèbe de Césarée et saint Jérôme, fait de Marc le fondateur de l'Église d'Alexandrie, son premier évêque et le premier maillon d'une chaîne épiscopale que l'Église copte revendique aujourd'hui encore comme ininterrompue.[5] C'est là qu'il subit le martyre, vers l'an 68 : traîné par une corde dans les rues de la ville jusqu'à la mort.[6]

Vénéré dès les premiers siècles, représenté par le lion ailé des quatre Vivants, saint Marc voit ses reliques dérobées à Alexandrie et portées à Venise en 828, où elles font de lui le patron de la Sérénissime.[7] Fêté le 25 avril, il demeure l'un des quatre piliers visuels de toute la chrétienté : aux quatre coins des Évangiles, le lion de Marc rugit comme « une voix qui crie dans le désert ».[8]

Qui est saint Marc l'Évangéliste ?

Jean surnommé Marc : un nom double, juif et romain

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Comme beaucoup de Juifs de la diaspora ou des grandes villes, Marc porte deux noms : son nom juif, Jean (Yohanan, « Dieu fait grâce »), et un surnom romain, Marcus, qui finira par éclipser le premier.[9] Les Actes des Apôtres l'appellent successivement « Jean surnommé Marc », « Jean » tout court, puis « Marc » : trois désignations du même homme, dont l'usage progressif du nom latin reflète l'ouverture de l'Évangile au monde gréco-romain.[10]

Ce double nom n'est pas un détail. Il situe Marc dans le milieu judéo-hellénistique de Jérusalem, à la charnière de deux mondes — le même milieu d'où sortira saint Étienne et les premiers diacres. Marc appartient à cette première génération chrétienne qui parle l'araméen mais pense déjà l'annonce de l'Évangile en grec, langue dans laquelle il rédigera son livre.

La maison de Marie, premier lieu d'Église à Jérusalem

La mère de Marc, Marie de Jérusalem, possède une maison assez vaste pour abriter les rassemblements de la première communauté. Lorsque Pierre est libéré de prison par l'ange, c'est tout naturellement là qu'il se rend.[11]

« Quand il eut réfléchi, il se rendit à la maison de Marie, mère de Jean surnommé Marc, où une assez nombreuse assemblée était réunie et priait. » — Actes des Apôtres 12, 12[12]

Cette maison est l'un des tout premiers lieux d'Église identifiés par le Nouveau Testament ; la tradition portée par la communauté syriaque orthodoxe de Jérusalem y voit même le lieu du cénacle — dernière Cène et Pentecôte —, hypothèse discutée.[13] Marc grandit donc au cœur même de la communauté apostolique, dans une demeure où il a pu croiser Pierre, Jacques et les autres Douze dès son adolescence.

Le jeune homme qui s'enfuit nu (Mc 14, 51-52) ?

L'Évangile de Marc contient un détail énigmatique, propre à lui seul : au moment de l'arrestation de Jésus, un jeune homme qui suivait le Christ, enveloppé d'un simple drap, s'enfuit nu en abandonnant le linge aux mains des gardes.[14] Aucun nom n'est donné. Mais beaucoup d'exégètes y voient la signature discrète de l'évangéliste lui-même, à la manière dont le disciple bien-aimé s'efface dans le quatrième Évangile.[15]

« Un jeune homme le suivait, n'ayant qu'un drap sur le corps. On l'arrête ; mais lui, lâchant le drap, s'enfuit tout nu. » — Évangile selon saint Marc 14, 51-52[16]

Cette hypothèse, qui reste une lecture pieuse et non une certitude, donne à toute la vie de Marc sa tonalité spirituelle : celle d'un homme qui a d'abord fui — au Gethsémani comme à Pergé — avant d'apprendre à demeurer jusqu'au martyre.

Marc dans les Actes des Apôtres : du compagnon au déserteur

Cousin de Barnabé, auxiliaire du premier voyage

Marc est le cousin de Barnabé, ce Lévite chypriote généreux qui, le premier, accueillit Paul converti et le présenta aux apôtres.[17] C'est par cette parenté que Marc entre dans l'histoire de la mission. Lorsque Paul et Barnabé partent de Antioche pour leur premier voyage missionnaire (vers 46-47), ils emmènent Marc comme auxiliaire (hupèretès), terme qui désigne un serviteur, peut-être chargé de la catéchèse et du soin matériel de la mission.[18]

Le départ de Pergé et la rupture entre Paul et Barnabé

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Arrivés à Pergé de Pamphylie, après la traversée de Chypre, Marc quitte brusquement l'expédition et revient à Jérusalem.[19] Le texte ne dit pas pourquoi : peur des dangers de l'intérieur montagneux de l'Asie Mineure, mal du pays, désaccord sur l'ouverture aux païens que Paul commence à prêcher ? La tradition hésite. Mais Paul, lui, ne l'oublie pas.

Lorsque, quelques années plus tard, Barnabé veut reprendre Marc pour un deuxième voyage, Paul refuse catégoriquement de réemmener celui qui les avait « abandonnés ». Le désaccord est si vif qu'il sépare les deux apôtres.[20]

« Barnabé voulait emmener aussi Jean surnommé Marc ; mais Paul n'était pas d'avis d'emmener celui qui les avait abandonnés en Pamphylie et n'avait pas été à l'œuvre avec eux. On s'irrita de part et d'autre, au point de se séparer l'un de l'autre. » — Actes des Apôtres 15, 37-39[21]

Barnabé prend alors Marc et s'embarque pour Chypre, tandis que Paul choisit Silas. Loin d'être un scandale, cette séparation montre que la jeune Église n'idéalise pas ses héros : elle transmet sans fard leurs tensions, leurs blessures et leurs faiblesses. C'est précisément ce qui rend le relèvement de Marc si éloquent.

La réconciliation : « il m'est précieux pour le ministère »

L'histoire ne s'arrête pas à la rupture. Au fil des dernières épîtres de Paul, Marc réapparaît, et toujours en bonne part. Dans la lettre aux Colossiens, écrite de la prison de Rome, Paul transmet les salutations de « Marc, le cousin de Barnabé » et recommande de bien l'accueillir.[22] Dans la lettre à Philémon, il le compte parmi ses « collaborateurs ».[23]

Et dans sa toute dernière lettre, la deuxième à Timothée, écrite peu avant sa mort, Paul demande qu'on lui amène Marc en termes devenus célèbres :

« Prends Marc et amène-le avec toi, car il m'est précieux pour le ministère. » — 2ᵉ lettre à Timothée 4, 11[24]

Le déserteur de Pergé est devenu un appui irremplaçable de l'Apôtre des nations à l'heure de sa mort. Cette réhabilitation, scellée par l'Écriture elle-même, fait de Marc le patron discret de tous les recommencements : la sainteté n'est pas l'absence de chute, mais la fidélité retrouvée.

Passage du Nouveau TestamentCe qu'il nous apprend de Marc
Ac 12, 12Fils de Marie de Jérusalem, dont la maison abrite la première communauté[25]
Ac 13, 5Auxiliaire (hupèretès) de Paul et Barnabé au départ du premier voyage[26]
Ac 13, 13Abandon de l'expédition à Pergé et retour à Jérusalem[27]
Ac 15, 37-39Cause involontaire de la séparation entre Paul et Barnabé[28]
Col 4, 10« Le cousin de Barnabé », à accueillir sur recommandation de Paul[29]
Phm 24Compté parmi les « collaborateurs » de l'Apôtre[30]
2 Tm 4, 11« Précieux pour le ministère », réclamé par Paul peu avant sa mort[31]
1 P 5, 13« Mon fils Marc » : fils spirituel de Pierre à Rome[32]

Marc, l'interprète de saint Pierre

« Mon fils Marc » : le lien avec l'apôtre Pierre

Si Marc fut proche de Paul, c'est avec Pierre que son nom est le plus durablement associé. La première épître de Pierre, écrite de Rome — désignée par le nom codé de « Babylone » —, se termine par une salutation d'une tendresse paternelle :

« L'Église des élus qui est à Babylone vous salue, ainsi que Marc, mon fils. » — 1ʳᵉ lettre de saint Pierre 5, 13[33]

Ce « mon fils » n'indique pas une filiation charnelle mais une paternité spirituelle : Marc est le disciple, le secrétaire et le fils dans la foi de Pierre, à Rome, dans les années 60.[34] De cette proximité quotidienne avec le prince des apôtres va naître son Évangile.

Le témoignage de Papias et d'Eusèbe

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La source la plus précieuse sur la composition du deuxième Évangile remonte à Papias de Hiérapolis (vers 60-135), dont Eusèbe de Césarée a conservé le témoignage dans son Histoire ecclésiastique. Papias rapporte les paroles d'un personnage qu'il nomme « le Presbytre » (sans doute Jean l'Ancien) :

« Marc, devenu l'interprète de Pierre, a écrit avec exactitude, mais sans ordre, tout ce dont il se souvenait des paroles et des actions du Seigneur. Car il n'avait ni entendu ni suivi le Seigneur ; mais plus tard, comme je l'ai dit, il suivit Pierre. » — Papias, cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 39, 15[35]

Ce texte capital, daté au plus tard de 130, établit trois choses. D'abord, Marc n'est pas un témoin oculaire de la vie de Jésus : son Évangile est dérivé de la prédication de Pierre. Ensuite, sa fidélité est soulignée — il a écrit « avec exactitude ». Enfin, l'ordre n'est pas chronologique mais catéchétique : Marc transmet ce que Pierre prêchait, au gré des besoins de l'enseignement.[36]

Le titre d'interprète (hermèneutès) signifie probablement que Marc traduisait en grec, pour les auditeurs de Rome, la prédication araméenne de Pierre. L'Évangile de Marc serait ainsi, dans une large mesure, les souvenirs de Pierre mis par écrit par la main de son fils spirituel.[37]

L'Évangile selon saint Marc

Le plus court des évangiles, et son ancienneté

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L'Évangile de Marc ne compte que seize chapitres : c'est de loin le plus bref des quatre. Loin d'être un résumé tardif, l'hypothèse la plus répandue aujourd'hui — la priorité marcienne — le tient pour le plus ancien des Évangiles canoniques, rédigé sans doute à Rome dans les années 60, peut-être après la mort de Pierre ; selon cette hypothèse, Matthieu et Luc — voir saint Matthieu et saint Luc — en auraient repris la trame.[38] Cette reconstruction reste une hypothèse de critique littéraire, avec ses présupposés et ses limites ; la tradition ancienne, à commencer par Papias, atteste d'abord que Marc a mis par écrit la prédication de Pierre.[39]

La tradition catholique, fidèle à Papias, n'oppose pas antériorité littéraire et autorité apostolique : que Marc ait écrit le premier ne diminue en rien l'inspiration des autres évangélistes, mais souligne au contraire combien la prédication de Pierre est au cœur de la mémoire chrétienne. L'hypothèse d'une rédaction très tardive et anonyme, parfois avancée, se heurte aux témoins anciens — Papias, puis saint Irénée (Contre les hérésies, III, 1, 1) — qui attribuent ce livre à Marc, disciple et interprète de Pierre ; saint Justin, lui, ne nomme pas Marc, mais connaît déjà la matière du deuxième Évangile : dans son Dialogue avec Tryphon (106), il évoque le surnom de Boanergès donné aux fils de Zébédée, détail propre au seul Mc 3, 17.[40]

La voix de Pierre mise par écrit à Rome

Plusieurs traits internes confirment l'origine romaine et pétrinienne du livre. Marc explique les coutumes juives à des lecteurs qui les ignorent, traduit les mots araméens (« Talitha koum », « Ephphata », « Abba »), et emploie de nombreux latinismes (denarius, centurio, praetorium).[41] Il s'adresse manifestement à une communauté de chrétiens venus du paganisme, vivant sous le regard de Rome — vraisemblablement l'Église éprouvée par la persécution de Néron.

Fait remarquable, l'Évangile de Marc ne flatte jamais Pierre : il rapporte sans ménagement ses lenteurs, son reniement, ses reproches. Les Pères y ont vu un signe d'authenticité — c'est l'humilité de Pierre lui-même qui transparaît, refusant d'embellir son propre portrait à travers la plume de son disciple.[42]

Le secret messianique et le Christ serviteur

L'Évangile de Marc présente un Jésus agissant plus que discourant : un Christ qui parcourt la Galilée, guérit, chasse les démons, et impose souvent le silence sur son identité — ce que les exégètes nomment le « secret messianique ». Le sommet du livre n'est pas un enseignement mais une confession au pied de la Croix, celle du centurion romain : « Vraiment, cet homme était Fils de Dieu. »[43]

C'est un Évangile de l'urgence (le mot grec euthus, « aussitôt », y revient plus de quarante fois) et de la Croix : tout y converge vers la Passion, comme si Marc voulait préparer une Église persécutée à suivre son Maître jusqu'au don total. Cette spiritualité du Serviteur souffrant, sobre et virile, porte la marque d'un homme qui finira lui-même par le martyre.

Marc, fondateur de l'Église d'Alexandrie

Le premier évêque et la chaire de saint Marc

Une tradition unanime dans l'Orient chrétien attribue à Marc la fondation de l'Église d'Alexandrie, métropole intellectuelle du monde antique. Eusèbe de Césarée rapporte que Marc fut le premier à prêcher en Égypte l'Évangile qu'il avait écrit, et qu'il y établit des Églises, à commencer par Alexandrie.[44]

« On rapporte que ce Marc partit le premier pour l'Égypte, y prêcha l'Évangile qu'il avait écrit et fonda des Églises, à Alexandrie d'abord. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, II, 16, 1[45]

Saint Marc prêchant à Alexandrie, Gentile et Giovanni Bellini, Pinacothèque de Brera — Photo Yair Haklai / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0 ; format réduit, sans recadrage.

Il devient ainsi le premier évêque d'Alexandrie, fondateur d'un siège que l'Église copte orthodoxe revendique comme le sien à travers une succession patriarcale jamais interrompue : le pape copte d'Alexandrie est encore aujourd'hui appelé « successeur de saint Marc » et siège sur la « chaire de saint Marc ».[46]

L'école catéchétique d'Alexandrie

De la semence apostolique de Marc naîtra, au IIᵉ siècle, l'une des plus illustres institutions de la chrétienté ancienne : l'école catéchétique d'Alexandrie, où enseigneront Pantène, Clément et Origène. Une tradition postérieure fait remonter à Marc lui-même l'origine de cette école ; Eusèbe, lui, n'atteste que la fondation des Églises d'Égypte par Marc et la succession de son premier successeur, Annien (Histoire ecclésiastique, II, 16 et 24).[47] L'évangéliste apparaît ainsi, dans cette tradition, non seulement comme un fondateur d'Église mais comme l'ancêtre d'une grande tradition théologique, celle qui donnera à l'Église Clément d'Alexandrie et Origène.

Le martyre du 25 avril : traîné dans les rues de Boucolou

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Le récit le plus ancien du martyre, conservé dans le Martyre de Marc et le synaxaire copte, situe la mort de l'évangéliste vers l'an 68. Un jour de fête, alors que Marc célébrait la liturgie de la Résurrection dans le quartier de Boucolou, près de la mer, une foule païenne en colère — la fête tombant le même jour que celle du dieu Sérapis — se rua sur lui.[48]

« Ils lui passèrent une corde au cou et le traînèrent à travers les rues de la ville en criant : "Traînons le buffle dans les lieux des bœufs !" Les pierres déchiraient sa chair, et le sang coulait sur la terre. » — Martyre de saint Marc, synaxaire copte, 30 baramoudah[49]

Jeté en prison, réconforté selon la tradition par une vision du Christ, Marc fut de nouveau traîné le lendemain jusqu'à rendre l'âme. Les païens voulurent brûler son corps, mais un violent orage dispersa la foule, et les chrétiens purent recueillir ses restes pour les ensevelir à Boucolou.[50] Saint Jérôme, dans son catalogue des hommes illustres, résume sobrement : Marc « mourut la huitième année de Néron et fut enseveli à Alexandrie ».[51] Les deux traditions ne coïncident pas exactement — la huitième année de Néron correspond aux années 61-62, tandis que le synaxaire copte retient l'an 68 : la chronologie précise du martyre reste donc débattue, sans que le fait même du martyre à Alexandrie soit en cause.

La spiritualité de saint Marc

Le converti qui s'est relevé de sa fuite

La grande leçon spirituelle de saint Marc tient en un mot : le relèvement. Le jeune homme que la tradition identifie à Marc au Gethsémani, l'auxiliaire qui déserte à Pergé, le disciple jugé indigne par Paul — c'est ce même homme que Pierre appelle « mon fils » et que Paul réclame à l'heure de mourir. La sainteté de Marc n'est pas celle d'un parcours sans tache, mais celle d'une fidélité reconquise.

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Les Pères ont aimé cette figure parce qu'elle console : elle dit que la chute n'est pas le dernier mot, et que Dieu sait faire d'un fuyard un martyr. Saint Paul lui-même, persécuteur devenu apôtre, et Pierre, qui renia trois fois, encadrent Marc dans cette même école de la miséricorde.

L'évangéliste de l'urgence et de la Croix

La spiritualité que Marc a léguée à l'Église est tout entière dans son livre : sobre, rapide, centrée sur la Croix. Pas de récits de l'enfance, peu de longs discours ; un Christ en marche qui appelle à le suivre « aussitôt ». Marc enseigne une foi sans détour, qui ne contemple pas le Christ de loin mais le suit sur le chemin de la Passion.

Cette pédagogie de l'urgence parle particulièrement à une Église persécutée — celle de Rome sous Néron, celle d'Alexandrie au jour de son propre martyre. L'évangéliste vit ce qu'il écrit : sa mort, traîné jusqu'au bout dans les rues, est comme la dernière page, non écrite, de son Évangile de la Croix.

Le disciple effacé derrière Pierre et Paul

Marc n'a laissé ni grand discours, ni système doctrinal personnel : sa grandeur est d'avoir transmis la voix d'un autre. Interprète de Pierre, collaborateur de Paul, il s'efface pour que parle l'Évangile. En cela il est le modèle de tout véritable serviteur de la Parole, dont la mission n'est pas de se mettre en avant mais de rendre audible le Christ.

« Marc, disciple et interprète de Pierre, écrivit un bref évangile à la demande des frères de Rome, selon ce qu'il avait entendu raconter par Pierre. » — Saint Jérôme, Des hommes illustres, chapitre 8[52]

C'est pourquoi la liturgie le célèbre non comme un théoricien mais comme un témoin : celui par qui la mémoire vivante de Pierre est parvenue jusqu'à nous, et qui a scellé cette transmission de son sang.

Le culte de saint Marc

Le lion ailé : pourquoi Marc est un lion

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De tous les évangélistes, Marc est celui dont le symbole est le plus célèbre : le lion ailé. Cette attribution vient de la vision des quatre Vivants d'Ézéchiel et de l'Apocalypse — homme, lion, taureau, aigle —, que les Pères ont rapportés aux quatre évangélistes : le tétramorphe.[53]

La répartition définitive, fixée par saint Jérôme au IVᵉ siècle, attribue le lion à Marc parce que son Évangile s'ouvre dans le désert, avec la prédication de Jean-Baptiste, « voix qui crie dans le désert » — et le désert est le domaine du lion.[54] Le lion évoque aussi la royauté et la force du Christ, ainsi que sa Résurrection, selon la légende antique du lionceau que son père réveille au troisième jour. Saint Irénée, dès le IIᵉ siècle, proposait une autre répartition, et saint Augustin une troisième : preuve que le symbolisme s'est précisé peu à peu, jusqu'à ce que le lion de Marc s'impose à toute la chrétienté.[55]

Les reliques : d'Alexandrie à Venise (828)

Le lion ailé de la basilique Saint-Marc à Venise — © Marie-Lan Nguyen / Wikimedia Commons, CC BY 2.5 ; format réduit, sans recadrage.

Pendant des siècles, le corps de Marc reposa à Alexandrie. Mais en 828, deux marchands vénitiens, Buono de Malamocco et Rustico de Torcello, dérobèrent les reliques de l'évangéliste pour les soustraire, selon le récit, à la profanation musulmane, et les emportèrent à Venise.[56] La tradition raconte qu'ils dissimulèrent le corps sous des quartiers de porc pour échapper au contrôle des douaniers musulmans.

Les reliques furent reçues solennellement le 31 janvier 828 par le doge Justinien Participazio, qui décida de leur élever un sanctuaire : ce sera la future basilique Saint-Marc, joyau de Venise.[57] L'évangéliste devint dès lors le patron de la Sérénissime, qui adopta son lion ailé comme emblème — encore visible aujourd'hui sur ses drapeaux et ses monuments.

« Pax tibi Marce » et le patronage de Venise

Une légende vénitienne raconte que, de son vivant, Marc fut un jour surpris par une tempête dans la lagune, et qu'un ange lui apparut en disant :

« La paix soit avec toi, Marc, mon évangéliste ; c'est ici que reposera ton corps. » — Parole de l'ange à saint Marc, selon la tradition vénitienne[58]

Ces mots — en latin « Pax tibi Marce, evangelista meus » — sont inscrits sur le livre que tient le lion de Saint-Marc dans toute l'iconographie vénitienne.[59] Ils expriment la conviction que la translation de 828 n'était pas un vol mais l'accomplissement d'une promesse : Venise se voyait comme la patrie voulue par Dieu pour le repos de l'évangéliste.

Le retour d'une relique aux Coptes en 1968

La cathédrale copte Saint-Marc au Caire, photographie de 2010 — Roland Unger / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0 ; format réduit, sans recadrage.

Le destin des reliques connut un dénouement œcuménique au XXᵉ siècle. À la demande du pape copte Cyrille VI, le pape Paul VI accepta de restituer à l'Église d'Égypte une partie des reliques de saint Marc. Le fragment fut remis à une délégation copte à Rome le 22 juin 1968, puis transporté au Caire, où il fut déposé dans la nouvelle cathédrale Saint-Marc, consacrée le 25 juin 1968.[60]

Ce geste — rendre à Alexandrie une part de son fondateur après onze siècles — fut salué comme un signe fort de réconciliation entre l'Église catholique et l'Église copte orthodoxe, longtemps séparées depuis le concile de Chalcédoine. Saint Marc, fondateur des deux traditions, redevenait un lien plutôt qu'un objet de division.

Fête liturgique et patronages

L'Église latine et les Églises orthodoxes byzantines célèbrent saint Marc le 25 avril ; l'Église copte fête son martyre le 30 du mois de baramoudah (8 mai).[61] Il est le patron de Venise, mais aussi des notaires et secrétaires (en raison de son rôle d'« interprète » qui met par écrit), des verriers et des opticiens, et reste invoqué pour les Églises chrétiennes d'Égypte.

Représenté en évangéliste écrivant, accompagné du lion ailé, ou en évêque d'Alexandrie, saint Marc demeure l'une des figures les plus universellement reconnaissables du christianisme — celui dont le bref Évangile a transmis à toutes les générations la prédication vivante de Pierre.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. John Francis Fenlon, "St. Mark", The Catholic Encyclopedia, vol. IX, Robert Appleton Company, New York, 1910 (texte intégral sur New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/09672c.htm). Notice de référence sur l'identité de Jean-Marc, son double nom, la maison de sa mère, son lien avec Pierre et Paul, l'origine pétrinienne et romaine du deuxième Évangile, et la fête du 25 avril.

    1 9 15 34 36 38 41 42 61
  2. Papias de Hiérapolis, cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre III, ch. 39, § 15 (vers 325). Édition de référence : Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, texte grec, traduction et notes par Gustave Bardy, coll. Sources Chrétiennes n° 31, Éditions du Cerf, Paris, 1952. Texte original grec : « Μάρκος μὲν ἑρμηνευτὴς Πέτρου γενόμενος, ὅσα ἐμνημόνευσεν, ἀκριβῶς ἔγραψεν, οὐ μέντοι τάξει... ».

    2 35 39
  3. Actes des Apôtres 13, 13 : à Pergé de Pamphylie, « Jean les quitta pour retourner à Jérusalem ». Traduction de la Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf.

    3 19 27
  4. 2ᵉ lettre à Timothée 4, 11 : « Seul Luc est avec moi. Prends Marc et amène-le avec toi, car il m'est précieux pour le ministère. » Traduction de la Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf.

    4 24 31
  5. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre II, ch. 16 et 24 (succession des évêques d'Alexandrie, de Marc à Annien), coll. Sources Chrétiennes n° 31, Cerf, Paris, 1952. Sur la chaire de saint Marc et la succession patriarcale copte, voir aussi la notice "Church of Alexandria", Catholic Encyclopedia, New Advent.

    5 46 47
  6. Le Martyre de saint Marc (Martyrium Marci, texte grec et copte des IVᵉ-Vᵉ siècles) et le Synaxaire copte, commémoration du 30 baramoudah. Récit du martyre dans le quartier de Boucolou, près d'Alexandrie, vers l'an 68 : Marc traîné par une corde dans les rues de la ville. Voir la notice du synaxaire copte sur copticchurch.net (https://www.copticchurch.net/synaxarium/saints/mark.html) et l'étude Crafting Mark's Martyrdom and Memory in the Early Coptic Church, Journal of Theta Alpha Kappa.

    6 48 49 50
  7. Translatio sancti Marci (récit médiéval de la translation des reliques) : en 828, les marchands vénitiens Buono de Malamocco et Rustico de Torcello emportent le corps de saint Marc d'Alexandrie à Venise, reçu le 31 janvier 828 par le doge Justinien Participazio (Giustiniano Particiaco). Voir Patrick J. Geary, Furta Sacra. Thefts of Relics in the Central Middle Ages, Princeton University Press, 1978, et la notice historique de la Basilica San Marco (basilicasanmarco.it).

    7 56 57
  8. Sur le tétramorphe et l'attribution du lion à saint Marc : saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 11, 8 (vers 180), première mise en correspondance des quatre Vivants et des évangélistes ; saint Jérôme, prologue du Commentaire sur l'Évangile de Matthieu (vers 398), qui fixe la répartition reçue (Matthieu/homme, Marc/lion, Luc/taureau, Jean/aigle), le lion renvoyant à l'ouverture de Marc « voix qui crie dans le désert » (Mc 1, 3). Voir aussi la notice "Tetramorph", Wikipedia, et The Symbolism of the Evangelists.

    8 53 54 55
  9. Actes des Apôtres 12, 25 et 15, 37 : usages successifs de « Jean surnommé Marc », « Jean », puis « Marc ». Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.

    10
  10. Actes des Apôtres 12, 12 : la maison de Marie, mère de Jean surnommé Marc, lieu de réunion de la première communauté de Jérusalem. Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.

    11 12 25
  11. Tradition portée par la communauté syriaque orthodoxe de Jérusalem : le monastère Saint-Marc, sur le mont Sion, est vénéré comme bâti sur la maison de Marie, mère de Jean surnommé Marc, lieu de la dernière Cène et de la Pentecôte, selon une inscription syriaque découverte en 1940 ; la mention de la « maison de Marc » apparaît dès le IXᵉ siècle chez Iwannis de Dara. Voir la notice « Mark, Monastery of St. », Gorgias Encyclopedic Dictionary of the Syriac Heritage (Beth Mardutho), et « Historic altar at St. Mark's monastery in Jerusalem unveiled for first time in 350 years », Catholic Review. Hypothèse historique discutée : l'ancienneté de l'édifice et l'identification du site restent débattues.

    13
  12. Évangile selon saint Marc 14, 51-52 : le jeune homme qui s'enfuit nu au Gethsémani, détail propre au seul Marc, interprété par beaucoup comme une signature de l'évangéliste. Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf ; sur l'interprétation, voir Fenlon, Catholic Encyclopedia, "St. Mark" (« Many indeed are of opinion... »).

    14 16
  13. Lettre aux Colossiens 4, 10 : « Marc, le cousin de Barnabé, vous salue ; à son sujet vous avez reçu des instructions : s'il vient chez vous, faites-lui bon accueil. » Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.

    17 22 29
  14. Actes des Apôtres 13, 5 : « Ils avaient avec eux Jean comme auxiliaire » (grec hupèretès). Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf. Sur le sens du terme, voir Fenlon, Catholic Encyclopedia, "St. Mark".

    18 26
  15. Actes des Apôtres 15, 37-39 : le désaccord entre Paul et Barnabé au sujet de Marc, et leur séparation. Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.

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  16. Lettre à Philémon, v. 24 : Marc compté parmi les « collaborateurs » de Paul, aux côtés d'Aristarque, Démas et Luc. Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.

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  17. 1ʳᵉ lettre de saint Pierre 5, 13 : « L'Église des élus qui est à Babylone vous salue, ainsi que Marc, mon fils. » « Babylone » désigne Rome de façon codée. Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.

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  18. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre II, ch. 16, § 1 (sur Marc prêchant le premier en Égypte et fondant l'Église d'Alexandrie), coll. Sources Chrétiennes n° 31, Cerf, Paris, 1952. Sur Marc interprète de Pierre, voir aussi II, 15.

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  19. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 1, 1 (vers 180), qui attribue le deuxième Évangile à Marc, « disciple et interprète de Pierre ». Coll. Sources Chrétiennes, Cerf. Saint Justin ne nomme pas Marc : dans son Dialogue avec Tryphon, 106 (vers 160), il évoque le surnom de Boanergès donné aux fils de Zébédée — détail propre au seul Mc 3, 17 —, indice indirect qu'il connaît le deuxième Évangile. Le Canon de Muratori, dont le début est perdu (le texte conservé commence avec Luc, désigné comme le « troisième » Évangile), ne peut attester Marc.

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  20. Évangile selon saint Marc 15, 39 : la confession du centurion au pied de la Croix, « Vraiment cet homme était Fils de Dieu », sommet christologique de l'Évangile. Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.

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  21. Saint Jérôme, Des hommes illustres (De viris illustribus), chapitre 8, « Marcus » (vers 392-393) : Marc disciple et interprète de Pierre, auteur d'un bref évangile rédigé à Rome à la demande des frères, premier évêque d'Alexandrie, mort « la huitième année de Néron » et enseveli à Alexandrie. Édition de référence : Patrologia Latina 23 ; trad. fr. dans la collection des Pères de l'Église.

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  22. Légende vénitienne de l'ange à saint Marc dans la lagune : « Pax tibi Marce, evangelista meus ; hic requiescet corpus tuum » (« La paix soit avec toi, Marc, mon évangéliste ; ici reposera ton corps »). Inscription portée sur le livre du lion de Saint-Marc dans toute l'iconographie vénitienne. Voir la notice "Lion of Saint Mark", Wikipedia, et la Basilica San Marco (basilicasanmarco.it).

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  23. Restitution d'une relique de saint Marc à l'Église copte : à la demande du pape copte Cyrille VI, le pape Paul VI remet un fragment des reliques à une délégation copte le 22 juin 1968 à Rome ; il est déposé dans la nouvelle cathédrale Saint-Marc du Caire, consacrée le 25 juin 1968. Voir le synaxaire copte (17 baounah) et la notice "Saint Mark's Coptic Orthodox Cathedral", Wikipedia.

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