Que dit l'Église sur l'immigration ?

Ce que l'Église catholique enseigne vraiment sur l'immigration : ni ouverture sans condition, ni rejet de l'étranger. Le droit d'émigrer pour vivre dignement, le devoir d'accueillir « autant que faire se peut », le droit des États de réguler selon le bien commun, les devoirs réciproques du migrant et le droit de ne pas être contraint de partir.

Ignispedia

L'immigration est l'un des sujets sur lesquels on prête à l'Église catholique les positions les plus opposées. Pour les uns, elle prêcherait l'ouverture sans condition des frontières, au mépris des nations et du bien commun ; pour les autres, elle resterait indifférente au sort des étrangers ou les abandonnerait au seul jeu des États. La doctrine réelle ne ressemble à aucune de ces caricatures. Elle est plus exigeante, parce qu'elle refuse de sacrifier l'un des deux pôles à l'autre : elle affirme à la fois un devoir grave d'accueil et la légitimité d'une régulation ordonnée au bien commun.

Le cœur de cet enseignement tient dans une distinction simple. L'Église ne reconnaît pas un « droit absolu » de s'installer où l'on veut, ni une « souveraineté absolue » qui dispenserait d'accueillir. Elle articule deux droits et deux devoirs : le droit de la personne d'émigrer pour chercher une vie digne, le devoir des nations mieux pourvues d'accueillir « autant que faire se peut »[1], le droit des États de réguler les flux[2] selon le bien commun[3], et le devoir du migrant de respecter le pays qui le reçoit[4]. Aucun de ces termes ne doit faire oublier les autres.

Cette doctrine n'est pas une opinion conjoncturelle née des crises récentes : elle s'enracine dans l'Écriture — où Dieu commande d'aimer l'immigré[5] et où le Christ s'identifie à l'étranger qu'on accueille[6] — et elle a été développée par un siècle de magistère social, de Pie XII à François. Elle suppose enfin un principe plus fondamental, déjà au cœur de la doctrine de l'argent : les biens de la terre sont d'abord destinés à tous les hommes[7].

Cet article expose cet enseignement sous l'angle des questions concrètes que se posent aujourd'hui le croyant et le citoyen : l'immigration est-elle un droit ? que commande la Bible ? les nations doivent-elles accueillir, et jusqu'où ? l'accueil peut-il être régulé sans trahir l'Évangile ? Il ne traite pas la question de l'idéologie nationaliste, objet de l'article Que dit l'Église sur le nationalisme ?, ni le détail du salaire des travailleurs, traité dans Que dit l'Église sur le travail ?.

L'immigration est-elle un droit selon l'Église ?

La première question est celle du droit. Existe-t-il un « droit d'émigrer » ? L'Église répond oui — mais en précisant aussitôt son fondement, sa portée et sa limite. Ce droit n'est pas un caprice de liberté : il découle de la dignité de la personne et de la finalité commune des biens de la terre.

Le droit d'émigrer pour chercher une vie digne

Ce droit, Pie XII l'enseignait déjà comme un droit naturel : dans la constitution apostolique Exsul familia (1952), il rappelle avoir condamné les idéologies — totalitarisme, impérialisme, nationalisme immodéré — qui restreignent arbitrairement « le droit naturel des hommes à émigrer »[8]. Le pape Jean XXIII, dans son encyclique Pacem in terris (1963), reprend cet enseignement — il renvoie lui-même, en note, au radiomessage de Noël 1952 de Pie XII — et l'inscrit parmi les droits fondamentaux de la personne humaine :

« Tout homme a droit à la liberté de mouvement et de séjour à l'intérieur de la communauté politique dont il est citoyen ; il a aussi le droit, moyennant des motifs valables, de se rendre à l'étranger et de s'y fixer. » — Jean XXIII, Pacem in terris, 11 avril 1963, § 25[9]

Le fondement n'est pas une revendication, mais un fait anthropologique : l'homme n'est pas la propriété de l'État où il est né. Sa dignité et sa vocation débordent les frontières. Quand sa vie, sa sécurité ou sa subsistance sont gravement menacées là où il se trouve — guerre, persécution, misère, catastrophe —, il a le droit de chercher ailleurs les conditions d'une existence digne. C'est ce que l'Église appelle le droit d'émigrer[10].

Ce droit a toutefois une mesure : « moyennant des motifs valables ». Il n'est pas le droit indéterminé de s'installer où l'on préfère pour des motifs de pure convenance, mais le droit de fuir une situation indigne. Et, comme tout droit, il appelle un devoir corrélatif chez ceux qui peuvent accueillir — sans quoi il resterait lettre morte.

Le fondement : la destination universelle des biens

Pourquoi un homme né d'un côté d'une frontière aurait-il un titre à chercher sa subsistance de l'autre côté ? Parce que, selon la foi catholique, la terre n'appartient en dernier ressort à personne en propre : elle est donnée par Dieu à toute l'humanité. C'est le principe de la destination universelle des biens, socle de toute la doctrine sociale.

« Au commencement, Dieu a confié la terre et ses ressources à la gérance commune de l'humanité... Les biens de la création sont destinés à tout le genre humain. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2402[11]

Ce principe ne supprime ni les nations ni la propriété, mais il les relativise : ils sont seconds par rapport au droit de tout homme à trouver de quoi vivre. Une frontière n'est pas un absolu sacré qui pourrait, à elle seule, justifier de laisser mourir l'étranger en quête du nécessaire. La même logique commande la doctrine catholique de l'argent : on possède légitimement, mais sous une « hypothèque sociale » qui ordonne le superflu au nécessaire d'autrui. Appliqué aux peuples, ce principe fonde un devoir de solidarité internationale dont l'accueil des migrants est l'une des expressions.

Le « droit de ne pas émigrer » : rester dans sa patrie

La doctrine serait incomplète si elle ne reconnaissait qu'un droit de partir. Car la plupart des migrants forcés ne choisissent pas l'exil : ils y sont contraints par la guerre, la persécution ou la misère. L'Église affirme donc, en symétrie, un droit de ne pas émigrer — c'est-à-dire le droit de pouvoir vivre dignement chez soi, sans être arraché à sa terre, sa langue et sa famille.

Le pape François (2013-2025) a fait de ce point une clé de sa réflexion : l'exil n'est pas d'abord une chance, il est souvent une blessure. Ceux qui émigrent « vivent une séparation avec leur environnement d'origine et connaissent souvent un déracinement culturel et religieux » ; les communautés de départ, elles, perdent « leurs éléments les plus vigoureux et entreprenants », et les familles sont déchirées[12]. La conséquence pratique est décisive : la première charité envers les peuples pauvres n'est pas seulement d'ouvrir des portes, mais de rendre l'émigration non nécessaire en s'attaquant aux causes — ce que développe la dernière partie de cet article.

Que dit la Bible sur l'étranger ?

Avant tout magistère moderne, la doctrine de l'accueil plonge ses racines dans l'Écriture. L'étranger — gēr en hébreu, l'immigré résidant — y est l'objet d'une protection divine particulière, au même titre que l'orphelin et la veuve : les trois figures du vulnérable sans appui social. Et dans le Nouveau Testament, le Christ lui-même s'identifie à lui.

« Aimez donc l'immigré » : la Loi protège l'étranger

La Loi de Moïse ne se contente pas de tolérer l'étranger : elle commande de l'aimer, et elle motive ce commandement par la mémoire de l'esclavage en Égypte. Le peuple qui a été migrant doit savoir ce que vit le migrant.

« C'est lui [le Seigneur] qui rend justice à l'orphelin et à la veuve, qui aime l'immigré, et qui lui donne nourriture et vêtement. Aimez donc l'immigré, car au pays d'Égypte vous étiez des immigrés. » — Livre du Deutéronome 10, 18-19[13]

Le Lévitique va plus loin encore : il interdit toute exploitation de l'étranger et exige de le traiter à l'égal de l'Israélite né dans le pays.

« L'immigré qui réside avec vous sera parmi vous comme un israélite de souche, et tu l'aimeras comme toi-même, car vous-mêmes avez été immigrés au pays d'Égypte. » — Livre du Lévitique 19, 34[14]

L'exigence est remarquable pour l'Antiquité : la protection de l'étranger n'est pas une vague bienveillance, mais une loi divine assortie d'une justification morale — l'identification à celui qui a souffert. Ce « car au pays d'Égypte vous étiez des immigrés » traverse toute l'Écriture et fonde, jusqu'aujourd'hui, l'attitude chrétienne envers le migrant.

La Sainte Famille, réfugiée en Égypte

La Fuite en Égypte, Giotto, chapelle des Scrovegni, Padoue. Le Fils de Dieu, réfugié dès l'enfance. Image Wikimedia Commons, domaine public.

Le christianisme ne contemple pas la migration de l'extérieur : son propre Dieu fait l'expérience de l'exil. Peu après la naissance de Jésus, prévenu en songe de la fureur d'Hérode, Joseph emmène l'Enfant et sa mère et fuit de nuit vers l'Égypte, où la Sainte Famille reste jusqu'à la mort du tyran[15]. Le Fils de Dieu commence ainsi sa vie terrestre comme réfugié politique, sauvé d'un massacre par la fuite à l'étranger.

Cette page de l'Évangile a nourri toute la spiritualité catholique de l'accueil. Pie XII en a fait le titre même de la grande charte magistérielle de la pastorale des migrants, Exsul familia — « la Famille exilée » : la Sainte Famille fugitive en Égypte y est présentée comme « le modèle, l'exemple et le soutien de tous les émigrés »[16]. Le migrant n'est donc pas, pour l'Église, un problème abstrait : il porte les traits du Christ enfant que ses parents ont mis à l'abri par l'exil.

« J'étais un étranger et vous m'avez accueilli »

Le sommet de l'enseignement biblique se trouve dans le grand discours du Jugement dernier, où le Christ révèle qu'il s'identifie au plus petit — et nomme explicitement l'étranger parmi les figures où il se cache :

« Car j'avais faim, et vous m'avez donné à manger ; j'avais soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli. » — Évangile selon saint Matthieu 25, 35[17]

Ce texte fait de l'accueil de l'étranger un critère du salut : ce qu'on fait — ou refuse de faire — au migrant, on le fait au Christ lui-même. L'hospitalité n'est donc pas, dans le christianisme, une vertu secondaire de politesse : elle engage le rapport à Dieu. La tradition patristique l'a martelé : recevoir l'étranger, c'est recevoir le Seigneur. C'est de cette conviction qu'est née, au fil des siècles, l'immense œuvre d'hospitalité de l'Église — hospices, xenodochia, refuges et asiles ouverts aux voyageurs et aux exilés.

Les nations ont-elles le devoir d'accueillir les migrants ?

Du droit d'émigrer découle, en miroir, un devoir d'accueillir chez ceux qui le peuvent. Mais ce devoir est-il absolu ? S'impose-t-il à n'importe quel prix ? L'Église répond par une formule d'une grande précision, qui contient à la fois l'obligation et sa mesure.

Le cœur de la doctrine : le Catéchisme § 2241

Le texte de référence est le paragraphe 2241 du Catéchisme de l'Église catholique. Il faut le citer en entier, car on en isole trop souvent une moitié pour servir une thèse. Sa première partie énonce le devoir d'accueil :

« Les nations mieux pourvues sont tenues d'accueillir autant que faire se peut l'étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu'il ne peut trouver dans son pays d'origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l'hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2241[18]

La doctrine catholique de l'immigration tient quatre termes ensemble : droit d'émigrer, devoir d'accueil, droit de réguler, devoir de respecter. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Trois éléments sont décisifs. D'abord le devoir est réel : les nations sont « tenues » d'accueillir — ce n'est pas une option charitable, mais une obligation morale. Ensuite il est proportionné : « autant que faire se peut » — l'obligation est mesurée par la capacité réelle d'accueil, non illimitée. Enfin il vise prioritairement le migrant en détresse, « en quête de la sécurité et des ressources vitales » qu'il ne trouve pas chez lui : le réfugié, le persécuté, l'affamé, avant le migrant de pure convenance.

Les quatre verbes du pape François (2013-2025)

Le pape François (2013-2025) a synthétisé toute la pastorale des migrants en quatre verbes, devenus un cadre pratique repris dans le monde entier. Il les a proposés dès le 21 février 2017, devant le Forum international « Migrations et paix », puis développés dans son Message pour la Journée mondiale du migrant et du réfugié 2018[19]. L'encyclique Fratelli tutti (2020) les reprend pour résumer la réponse chrétienne au défi migratoire :

« Nos efforts vis-à-vis des personnes migrantes qui arrivent peuvent se résumer en quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. » — Pape François, Fratelli tutti, 3 octobre 2020, § 129[20]

Les quatre verbes de Fratelli tutti (§ 129) : accueillir, protéger, promouvoir, intégrer. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Chacun précise une étape concrète. Accueillir, c'est ouvrir des voies sûres et légales d'entrée, selon la capacité de chaque pays. Protéger, c'est défendre les droits et la dignité de la personne, contre la traite, l'exploitation et le mépris. Promouvoir, c'est favoriser le développement intégral du migrant — langue, formation, travail, vie de famille. Intégrer, c'est l'inscrire dans la vie commune, dans un échange où il reçoit et donne. Ces quatre verbes excluent à la fois l'indifférence (qui n'accueille pas) et le laisser-faire (qui accueille sans protéger ni intégrer).

Deux millénaires de magistère

La doctrine sur les migrations n'est pas une nouveauté progressiste : elle court de la Sainte Famille en Égypte aux grandes encycliques sociales, avec une remarquable continuité. Le XXᵉ siècle, marqué par les déplacements massifs de population, l'a seulement systématisée.

  1. 1952
    Exsul familia — Pie XII

    Première grande constitution apostolique sur la pastorale des migrants. La Sainte Famille exilée en Égypte y est donnée comme modèle de tous les émigrés. Charte fondatrice de l'action de l'Église pour les migrants.

  2. 1963
    Pacem in terris — Jean XXIII

    Affirmation explicite du droit d'émigrer parmi les droits fondamentaux de la personne (§ 25), élargissant l'enseignement de Pie XII à tout homme cherchant des conditions de vie plus dignes.

  3. 1992
    Catéchisme de l'Église catholique

    Le § 2241 fixe la doctrine d'équilibre : devoir d'accueil « autant que faire se peut », droit des États de réguler selon le bien commun, devoirs du migrant envers le pays d'accueil.

  4. 2004
    Erga migrantes caritas Christi

    Instruction du Conseil pontifical pour les migrants : mise à jour de toute la pastorale migratoire, articulant droits des migrants et responsabilité des États à réguler selon le droit.

  5. 2009
    Caritas in veritate — Benoît XVI

    Le § 62 fait des migrations un « phénomène social caractéristique de notre époque » qu'« aucun pays » ne peut affronter seul : appel à une coopération internationale forte.

  6. 2020
    Fratelli tutti — Pape François (2013-2025)

    Reprend les quatre verbes proposés depuis 2017 — accueillir, protéger, promouvoir, intégrer (§ 129) — et réaffirme le droit de ne pas émigrer : pouvoir vivre dignement dans sa propre patrie.

Cette continuité éclaire un point souvent mal compris : il n'y a pas, sur ce sujet, de « doctrine de gauche » récente opposée à une tradition plus ancienne. Le devoir d'accueil et la légitimité de la régulation sont enseignés ensemble, du même geste, depuis l'origine. C'est leur séparation — accueil sans limite, ou frontière sans devoir — qui constituerait une rupture.

L'accueil est-il sans limite ? Frontières, bien commun et prudence

Voici la question la plus controversée, et celle où l'on déforme le plus la pensée de l'Église. Le devoir d'accueillir signifie-t-il l'ouverture totale et inconditionnelle des frontières ? La réponse de la doctrine est claire : non. Le même paragraphe qui impose l'accueil reconnaît aux États le droit de le réguler.

Le droit des États de réguler les flux migratoires

La seconde partie du Catéchisme § 2241, qu'on omet trop souvent, énonce ce droit avec netteté :

« Les autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont ils ont la charge subordonner l'exercice du droit d'immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l'égard du pays d'adoption. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2241[21]

L'Église reconnaît donc au pouvoir politique une compétence propre pour réguler l'immigration, au nom du bien commun qu'il a la charge de servir. Le Compendium de la doctrine sociale va dans le même sens : il voit dans cette régulation une condition indispensable pour que l'insertion des migrants respecte leur dignité :

« Les institutions des pays d'accueil doivent veiller soigneusement à ce que ne se répande pas la tentation d'exploiter la main d'œuvre étrangère... La réglementation des flux migratoires selon des critères d'équité et d'équilibre est une des conditions indispensables pour obtenir que les insertions adviennent avec les garanties requises par la dignité de la personne humaine. » — Compendium de la doctrine sociale de l'Église, § 298[22]

Le bien commun n'est pas un prétexte égoïste : il englobe la capacité réelle d'accueil, l'emploi, le logement, la cohésion sociale, l'ordre public et la possibilité d'une intégration digne — sans laquelle l'accueil se retournerait contre les accueillis eux-mêmes. Réguler n'est donc pas trahir la charité : c'est la rendre possible et durable. Un accueil qui dépasserait toute capacité d'intégration produirait misère, marginalisation et rejet — le contraire du bien recherché.

Les devoirs des migrants envers le pays d'accueil

La doctrine n'impose pas seulement des devoirs aux nations : elle en assigne aussi aux migrants. La troisième partie du § 2241 est sans ambiguïté :

« L'immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d'accueil, d'obéir à ses lois et de contribuer à ses charges. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2241[23]

Trois devoirs, donc : respecter le patrimoine — y compris spirituel et culturel — du pays d'accueil ; obéir à ses lois ; contribuer à ses charges, c'est-à-dire participer à l'effort commun par le travail et l'impôt. L'intégration, dernier des quatre verbes de François, est ici une responsabilité partagée : la société reçoit, mais le migrant s'engage à son tour. La gratitude réciproque — l'accueillant qui ouvre, l'accueilli qui respecte — est la condition d'une coexistence réussie.

Une charité ordonnée, ni laxisme ni mépris

L'enseignement catholique se tient ainsi à égale distance de deux idéologies symétriques. L'une absolutise l'ouverture et dénonce toute frontière comme une injustice ; l'autre absolutise la fermeture et fait de la nation un absolu auquel l'étranger n'aurait aucun titre. L'Église refuse les deux. Sa position n'est pas un compromis mou, mais une charité ordonnée : un amour réel du migrant, mesuré par la prudence et le bien commun.

La doctrine catholique entre deux idéologiesL'ouverture absolue des frontièresLa doctrine catholique de l'accueilLa fermeture absolue
Le migrant en détresseAccueil inconditionnel, sans mesureAccueil dû « autant que faire se peut » (CEC § 2241)Refus de principe
La frontière et l'ÉtatIllégitimes par principeLégitimes ; régulation au service du bien communAbsolus, sans devoir d'accueil
Le bien communIgnoré au nom de l'accueilCritère réel de la capacité d'accueilInvoqué pour exclure
Les devoirs du migrantPassés sous silenceRespecter, obéir, contribuer (CEC § 2241)Jugés impossibles a priori
Verdict de l'ÉgliseRefuséPromuRefusé

On le voit : un catholique fidèle peut soutenir une régulation ferme de l'immigration sans contredire sa foi — à condition que cette régulation reste au service du bien commun et ne se transforme jamais en mépris de la personne, en xénophobie ou en abandon de l'homme en détresse. Inversement, il ne peut pas, au nom de la souveraineté, nier tout devoir d'accueil envers ceux qui fuient la mort.

Ce que l'Église ne dit pas : clarifications

Le Bon Samaritain, Eugène Delacroix, 1852. Le prochain n'est pas celui qui partage ma nation, mais celui dont je me fais proche. Image Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Parce que le sujet est politiquement brûlant, plusieurs malentendus tenaces méritent d'être levés directement. La doctrine ne dit ni ce que voudraient lui faire dire ses détracteurs, ni ce qu'en tirent parfois ses partisans pressés.

L'Église impose-t-elle l'ouverture totale des frontières ?

Non. Aucun texte magistériel n'enseigne l'abolition des frontières ni l'accueil illimité. Le Catéchisme reconnaît expressément aux États le droit de subordonner l'immigration à des conditions juridiques au nom du bien commun[24]. Le pape François lui-même, souvent caricaturé en partisan de l'ouverture sans frein, a précisé que ce devoir d'accueil doit être exercé avec la prudence propre au gouvernant, en tenant compte des capacités réelles d'accueil et d'intégration de chaque pays[25]. Le devoir d'accueil et la prudence politique ne s'opposent pas : ils se complètent.

Peut-on être catholique et vouloir limiter l'immigration ?

Oui. Vouloir une régulation de l'immigration n'est pas en soi un péché ni une trahison de l'Évangile : c'est une position que la doctrine reconnaît comme légitime, dès lors qu'elle vise le bien commun et respecte la dignité des personnes. Ce qui est exclu, ce n'est pas la régulation, mais deux excès : d'un côté l'indifférence au sort de l'homme qui fuit la mort, de l'autre la haine de l'étranger, le racisme et la réduction du migrant à une menace. Entre l'accueil naïf et le rejet brutal, l'Église trace une voie de responsabilité : accueillir vraiment ceux qu'on peut accueillir, les intégrer dignement, et travailler à ce que les autres n'aient pas à partir.

Traiter les causes : le droit de ne pas devoir partir

C'est le point d'aboutissement de toute la doctrine. La meilleure politique migratoire n'est pas seulement celle qui accueille bien : c'est celle qui rend l'exil non nécessaire. Benoît XVI rappelait qu'« aucun pays ne peut penser être en mesure de faire face seul » aux migrations, qui exigent « une politique de coopération internationale forte et perspicace »[26]. Lutter contre la guerre, la persécution, la misère et la corruption dans les pays de départ — afin que chacun puisse vivre dignement sur sa propre terre — est la forme la plus haute de la charité envers les peuples. Le devoir d'accueillir le migrant et le devoir de lui rendre possible de rester ne s'opposent pas : ils sont les deux faces d'un même amour de l'homme, où qu'il soit né.

« Édifier des conditions concrètes de paix, en ce qui concerne les migrants et les réfugiés, signifie s'engager sérieusement à préserver avant tout le droit à ne pas émigrer, c'est-à-dire à vivre dans la paix et la dignité dans sa propre Patrie. » — Jean-Paul II, Message pour la 90ᵉ Journée mondiale du migrant et du réfugié, 2004, § 3[27]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 2241, Mame/Plon, 1992 (texte officiel sur vatican.va). Le paragraphe énonce successivement le devoir d'accueil des nations prospères (« tenues d'accueillir autant que faire se peut l'étranger »), le droit des États de réguler l'immigration en vue du bien commun, et les devoirs du migrant (respecter le patrimoine, obéir aux lois, contribuer aux charges).

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  2. Conseil pontifical Justice et Paix, Compendium de la doctrine sociale de l'Église, 2004, § 298 (texte officiel sur vatican.va) : « La réglementation des flux migratoires selon des critères d'équité et d'équilibre est une des conditions indispensables pour obtenir que les insertions adviennent avec les garanties requises par la dignité de la personne humaine » ; le même paragraphe demande que la main d'œuvre étrangère ne soit pas privée des droits garantis aux travailleurs nationaux.

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  3. Livre du Deutéronome 10, 18-19 (traduction liturgique officielle, AELF) : « C'est lui qui rend justice à l'orphelin et à la veuve, qui aime l'immigré, et qui lui donne nourriture et vêtement. Aimez donc l'immigré, car au pays d'Égypte vous étiez des immigrés. »

    5 13
  4. Évangile selon saint Matthieu 25, 35 (AELF) : discours du Jugement dernier ; « j'étais un étranger, et vous m'avez accueilli ». Le Christ s'identifie à l'étranger accueilli, faisant de l'hospitalité un critère du salut.

    6 17
  5. Catéchisme de l'Église catholique, § 2402, op. cit. : « Au commencement, Dieu a confié la terre et ses ressources à la gérance commune de l'humanité... Les biens de la création sont destinés à tout le genre humain. » Principe de la destination universelle des biens.

    7 11
  6. Pie XII, constitution apostolique Exsul familia nazarethana, 1ᵉʳ août 1952, titre I, Acta Apostolicae Sedis 44 (1952), p. 684 (notre traduction : le texte officiel est latin). Pie XII y résume son enseignement sur le droit de migration depuis son radiomessage de Pentecôte du 1ᵉʳ juin 1941 (p. 682-684). Texte original : « principia “totalitarismi” et “imperialismi” Status necnon immoderati “nationalismi” placita districtis verbis condemnavimus, quippe quae dum ex una parte naturale hominum ius ad emigrandum vel ad colonias constituendas ad arbitrium coerceant […] ».

    8
  7. Jean XXIII, encyclique Pacem in terris, 11 avril 1963, § 25, traduction française officielle (texte sur vatican.va). Le droit d'émigrer y est rangé parmi les droits fondamentaux de la personne ; la note 22 de ce paragraphe renvoie à Pie XII, radiomessage de Noël 1952 (Acta Apostolicae Sedis 45, 1953, p. 33-46). Texte original latin (vatican.va) : « Tum etiam homini cuilibet iure integrum esse debet in civitatis suae finibus vel tenere vel mutare locum; quin etiam, si iustae id suadeant causae, eidem liceat necesse est, alias civitates petere in iisque domicilium suum collocare. »

    9
  8. Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes en déplacement, instruction Erga migrantes caritas Christi, 3 mai 2004 (texte officiel sur vatican.va) : mise à jour de la pastorale des migrations, articulant le droit d'émigrer, le devoir d'accueil et la responsabilité des États de réguler les flux selon le droit et le bien commun.

    10
  9. Pape François, Fratelli tutti, § 38, op. cit. : ceux qui émigrent « vivent une séparation avec leur environnement d'origine et connaissent souvent un déracinement culturel et religieux. La fracture concerne aussi les communautés locales, qui perdent leurs éléments les plus vigoureux et entreprenants, et les familles […] » (le pape y reprend son exhortation Christus vivit, 2019, § 93) ; d'où la nécessité de « réaffirmer le droit de ne pas émigrer, c'est-à-dire d'être en condition de demeurer sur sa propre terre » (formule de Benoît XVI, Message pour la 99ᵉ Journée mondiale du migrant et du réfugié, 12 octobre 2012).

    12
  10. Livre du Lévitique 19, 33-34 (AELF) : « Quand un immigré résidera avec vous dans votre pays, vous ne l'exploiterez pas. L'immigré qui réside avec vous sera parmi vous comme un israélite de souche, et tu l'aimeras comme toi-même, car vous-mêmes avez été immigrés au pays d'Égypte. »

    14
  11. Évangile selon saint Matthieu 2, 13-15 (AELF) : la fuite en Égypte. Averti en songe, Joseph prend l'enfant et sa mère, et part de nuit pour l'Égypte afin d'échapper à Hérode, accomplissant la parole : « D'Égypte, j'ai appelé mon fils. »

    15
  12. Pie XII, constitution apostolique Exsul familia nazarethana, 1ᵉʳ août 1952, Acta Apostolicae Sedis 44 (1952), p. 649-704 : première grande charte magistérielle de la pastorale des migrants. La Sainte Famille exilée en Égypte y est présentée, dès la première phrase (p. 649), comme « le modèle, l'exemple et le soutien de tous les émigrés et pèlerins » (notre traduction : le texte officiel est latin). Texte original : « typus, exemplar et praesidium exstat omnium quorumlibet temporum et locorum emigrantium, peregrinorum ac profugorum omne genus ».

    16
  13. Pape François, Discours aux participants au Forum international « Migrations et paix », 21 février 2017 (texte officiel sur vatican.va) : « Notre réponse commune pourrait s'articuler autour de quatre verbes: accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. » Les quatre verbes sont ensuite développés dans le Message pour la 104ᵉ Journée mondiale du migrant et du réfugié (14 janvier 2018), daté du 15 août 2017, qui renvoie à ce discours (texte officiel sur vatican.va).

    19
  14. Pape François, encyclique Fratelli tutti, 3 octobre 2020, § 129 (texte officiel sur vatican.va) : « Nos efforts vis-à-vis des personnes migrantes qui arrivent peuvent se résumer en quatre verbes : accueillir, protéger, promouvoir et intégrer. » Reprise des quatre verbes proposés par le pape depuis 2017 : cadre pastoral synthétique de l'accueil des migrants.

    20
  15. Pape François, conférence de presse durant le vol de retour de Suède, 1ᵉʳ novembre 2016 (texte officiel sur vatican.va ; propos d'entretien, non un acte magistériel) : « Je crois qu'en théorie, on ne peut pas fermer son cœur à un réfugié, mais les gouvernants doivent aussi être prudents : ils doivent être très ouverts pour les accueillir, mais également analyser comment pouvoir les installer, car il ne s'agit pas seulement de recevoir un réfugié, il faut aussi l'intégrer. Et si un pays a la capacité d'intégrer, disons, 20 personnes, il faut qu'il en intègre vingt. »

    25
  16. Benoît XVI, encyclique Caritas in veritate, 29 juin 2009, § 62 (texte officiel sur vatican.va) : les migrations sont « un phénomène social caractéristique de notre époque » qu'« aucun pays ne peut penser être en mesure de faire face seul » ; appel à « une politique de coopération internationale forte et perspicace ».

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  17. Jean-Paul II, Message pour la 90ᵉ Journée mondiale du migrant et du réfugié (daté du 15 décembre 2003, pour 2004), § 3 (texte officiel sur vatican.va) : « Édifier des conditions concrètes de paix, en ce qui concerne les migrants et les réfugiés, signifie s'engager sérieusement à préserver avant tout le droit à ne pas émigrer, c'est-à-dire à vivre dans la paix et la dignité dans sa propre Patrie. » C'est la formulation magistérielle de référence du « droit de ne pas émigrer », reprise ensuite par Benoît XVI (Message pour la 99ᵉ Journée mondiale du migrant et du réfugié, 12 octobre 2012) et le pape François (Fratelli tutti § 38) : au droit d'émigrer répond le droit de ne pas être contraint à l'exil, par la lutte contre ses causes profondes.

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