Le vrai et unique but de la vie, dans la doctrine catholique, est la communion bienheureuse avec Dieu : connaître, aimer et posséder Dieu pour toujours, en participant à sa propre vie. Le Catéchisme ouvre par cette affirmation décisive : Dieu, « infiniment parfait et bienheureux en lui-même », a créé l'homme « pour le faire participer à sa vie bienheureuse »[1]. La vie humaine n'est donc pas une suite d'objectifs concurrents, mais un pèlerinage orienté vers une fin unique : Dieu lui-même.
Cette finalité n'annule pas les biens terrestres : famille, travail, amitié, culture, service, beauté. Elle les ordonne. Un bien créé devient bon pour l'homme lorsqu'il conduit vers Dieu ou qu'il est reçu en Dieu ; il devient dangereux lorsqu'il prend la place de Dieu. La question du but de la vie n'est donc pas abstraite : elle décide de l'usage du temps, des choix moraux, du rapport à la souffrance, à la mort et à la joie.
Saint Ignace de Loyola en a tiré la formule la plus dense de la tradition spirituelle, placée en exergue de ses Exercices spirituels sous le titre du Principe et Fondement :
« L'homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu notre Seigneur, et, par ce moyen, sauver son âme. Et les autres choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l'homme, et pour l'aider à poursuivre la fin pour laquelle il est créé. » — Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, Principe et Fondement, n° 23[2]
Cet article reprend ce principe et le déploie : pourquoi Dieu crée par pure bonté, pourquoi aucun bien créé ne peut suffire au cœur humain, comment la liberté terrestre décide l'éternité, et comment cette fin dernière éclaire les choix quotidiens. L'homme vient de Dieu, il est fait pour Dieu, et il ne peut être pleinement heureux qu'en Dieu.
Dieu crée par amour, non par besoin
La foi catholique commence par une gratuité : Dieu n'avait pas besoin du monde. Il n'a pas créé pour combler un manque, mais pour communiquer sa bonté. Le Catéchisme affirme que Dieu est déjà « bienheureux en lui-même »[3]. Saint Thomas d'Aquin l'exprime en termes métaphysiques : Dieu n'agit pas pour acquérir une perfection, mais pour diffuser sa bonté ; « il est de la nature du bien de se diffuser »[4].
Cette précision protège de deux erreurs symétriques. La première imagine un Dieu solitaire qui créerait l'homme pour recevoir quelque chose de lui — un Dieu intéressé. La seconde imagine une création absurde, sans direction — un univers né pour rien. La doctrine catholique dit autre chose : Dieu est plénitude, et c'est précisément parce qu'il est plénitude qu'il peut donner gratuitement l'existence, puis appeler l'homme à entrer dans sa propre vie trinitaire.
Vatican II : la dignité humaine vient de l'appel
Vatican II formule la dignité humaine à partir de cet appel : l'homme est capable de connaître et d'aimer son Créateur ; il est même « constitué seigneur de toutes les créatures terrestres pour les dominer et pour s'en servir, en glorifiant Dieu », et appelé à la communion avec Dieu[5]. Sa grandeur ne vient pas d'abord de ses performances, de son intelligence ou de son autonomie, mais du fait qu'il est voulu par Dieu et destiné à Dieu.
« La raison la plus haute de la dignité humaine consiste dans la vocation de l'homme à la communion avec Dieu. Dès sa naissance, l'homme est invité au dialogue avec Dieu : il n'existe en effet que parce que, créé par Dieu par amour, il est toujours par amour conservé. » — Concile Vatican II, Gaudium et spes, n° 19[6]
Cette doctrine renverse la perspective moderne d'une dignité fondée sur l'utilité, la performance ou le consensus. Elle enracine la valeur de toute personne — y compris l'enfant non né, le vieillard infirme, le pauvre, le marginal — dans une vocation reçue, antérieure à toute compétence.
Le coeur humain est trop grand pour les créatures
La tradition spirituelle constate un fait universel : l'homme désire plus que ce que le monde peut lui donner. Les biens créés peuvent réjouir, soutenir, consoler ; ils ne peuvent pas rassasier définitivement.
Saint Augustin : « notre cœur est sans repos »
Saint Augustin donne la formule classique au début des Confessions, après une jeunesse passée à chercher le bonheur dans les plaisirs et les ambitions mondaines :
« Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose en toi. » — Saint Augustin, Confessions, livre I, chapitre 1[7]
La phrase, simple en apparence, condense toute une anthropologie : si le cœur humain est inquiet, ce n'est pas par défaut de psychologie, mais par défaut de Dieu. La créature peut consoler ; seule la Source peut rassasier.
L'Imitation : la créature devient vaine si elle prend la place de Dieu
L'Imitation de Jésus-Christ, classique majeur de la spiritualité catholique, tire de cette vérité une conclusion radicale :
« Vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer Dieu, et le servir lui seul. La souveraine sagesse est de tendre au royaume du Ciel par le mépris du monde. » — Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, chapitre 1, § 3[8]
La formule ne signifie pas que la création serait mauvaise. Elle signifie que la créature devient vaine lorsqu'elle est traitée comme fin dernière. Argent, honneurs, plaisirs, réputation, savoir, santé, réussite : aucun de ces biens ne peut porter le poids d'un cœur fait pour Dieu.
Sainte Catherine de Sienne : « moi seul puis le rassasier »
Le Père éternel le dit avec une netteté frappante à sainte Catherine de Sienne, dans le Dialogue de la divine Providence, ouvrage majeur de celle que Paul VI déclarera docteur de l'Église en 1970 :
« Ceux qui ne m'ont pas ne peuvent être satisfaits, lors même qu'ils possèderaient le monde tout entier ; car les choses créées sont moindres que l'homme, puisqu'elles sont faites pour l'homme, et non l'homme pour elles. L'homme ne peut s'en contenter ; moi seul je puis le satisfaire. » — Sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue, ch. XLVIII[9]
Cette doctrine de la proportion ontologique est décisive : un bien plus petit que l'homme ne peut combler l'homme. Or toutes les créatures sont, par nature, plus petites que la personne humaine, faite à l'image de Dieu et destinée à Dieu. Sainte Faustine, six siècles plus tard, le redit en une ligne :
« Je compris qu'il n'y a de contentement nulle part en dehors de Dieu. » — Sainte Faustine Kowalska, Petit Journal, § 42[10]
Le bonheur n'est pas seulement moral, il est théologal
Dans une perspective chrétienne, réussir sa vie ne signifie pas seulement être moralement correct, utile à la société ou intérieurement équilibré. Ces biens sont réels, mais ils ne suffisent pas. La fin dernière de l'homme est surnaturelle : voir Dieu et vivre de Dieu. Saint Thomas affirme que le bonheur parfait ne peut consister « en rien d'autre que dans la vision de l'essence divine »[11].
L'abbé Charles Arminjon, dans la conférence qui ouvre son célèbre traité Fin du monde présent et mystère de la vie future (1881) — livre dont sainte Thérèse de Lisieux a dit qu'il lui avait procuré « une des plus grandes grâces de sa vie »[12] —, donne la formulation la plus pédagogique :
« Créés pour cette terre, les animaux trouvent satisfaction complète dans les jouissances terrestres ; mais l'homme est créé pour posséder Dieu : par conséquent, toutes les créatures ensemble sont incapables d'apaiser sa soif de bonheur. Dieu seul peut le contenter. » — Abbé Charles Arminjon, Fin du monde présent et mystère de la vie future, conférence 7[13]
Cette thèse explique pourquoi la vie spirituelle n'est pas un supplément facultatif pour tempéraments religieux. Elle est la direction normale de l'existence humaine. La prière, les sacrements, la conversion, la charité et l'abandon à Dieu ne sont pas des loisirs pieux ; ils sont les moyens concrets par lesquels l'homme se laisse conduire vers sa fin.
Le Catéchisme résume cette orientation en parlant de la vocation de l'homme :
« Le désir de Dieu est inscrit dans le cœur de l'homme, car l'homme est créé par Dieu et pour Dieu ; Dieu ne cesse d'attirer l'homme vers lui, et ce n'est qu'en Dieu que l'homme trouvera la vérité et le bonheur qu'il ne cesse de chercher. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 27[14]
La vie chrétienne ne vient donc pas écraser la nature humaine ; elle la délivre de ses fausses finalités pour la rendre à sa vraie mesure. Blaise Pascal exprimait la même intuition dans une page restée célèbre :
« Il y avait autrefois dans l'homme un véritable bonheur dont il ne reste maintenant que la marque et la trace toute vide, et qu'il essaie inutilement de remplir de tout ce qui l'environne […]. Mais tous sont inutiles parce que ce gouffre infini ne peut être rempli que par un objet infini et immuable, c'est-à-dire que par Dieu même. » — Blaise Pascal, Pensées, fragment 148 (éd. Lafuma)[15]
La liberté terrestre décide l'orientation de l'âme
Si l'homme est fait pour Dieu, pourquoi ne possède-t-il pas Dieu immédiatement dans la béatitude ? Parce que Dieu veut une réponse libre. Le bonheur d'amour ne se force pas ; il se donne. La vie présente est donc le temps où l'homme accueille ou refuse la grâce. Le Catéchisme enseigne que la mort met fin au temps terrestre ouvert à l'accueil ou au rejet de la grâce divine manifestée dans le Christ[16].
Cette doctrine répond au mystère de la création différée : Dieu aurait pu créer l'homme directement dans le Ciel. Il a choisi de lui donner un temps où la liberté devient consentement. Ce temps n'est pas neutre : il est précieux parce qu'il est court, et décisif parce qu'il forme l'âme.
La liberté humaine n'est donc pas un simple pouvoir de choisir entre des options équivalentes. Elle est la capacité redoutable de s'orienter vers sa fin ou de s'en détourner. L'homme peut vivre pour Dieu, vivre un peu pour Dieu et beaucoup pour lui-même, ou refuser Dieu. Ces choix ne restent pas extérieurs : ils forment l'âme.
Une intensité de réponse, pas un simple « oui ou non »
Il faut donc éviter une représentation binaire trop pauvre. Deux personnes peuvent mourir en état de grâce et pourtant avoir aimé Dieu avec des intensités très différentes. La gloire du Ciel est une, mais la capacité de la recevoir varie selon la charité. Saint Paul suggère cette diversité lorsqu'il compare l'éclat des corps célestes :
« Autre est l'éclat du soleil, autre l'éclat de la lune, autre l'éclat des étoiles ; et même entre les étoiles, l'éclat de l'une diffère de celui de l'autre. Ainsi en est-il pour la résurrection des morts. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 15, 41-42[17]
Cette doctrine catholique des degrés de gloire — précisée par saint Thomas[18] — donne à chaque acte de charité présent un poids éternel. Un sacrifice caché, un pardon donné, une prière fidèle, une fidélité conjugale persévérante ne s'évaporent pas à la mort : ils dilatent réellement la capacité de l'âme à recevoir Dieu. Inversement, une vie tiède laisse une capacité réduite, sans rendre impossible le salut.
Vivre pour Dieu ordonne tout le reste
Dire que Dieu est le but unique de la vie ne signifie pas quitter nécessairement le monde, négliger son devoir d'état ou mépriser les personnes. Cela signifie que tout doit être rapporté à Dieu. Un père de famille sert Dieu en aimant les siens ; une consacrée sert Dieu dans l'offrande ; un malade sert Dieu dans la patience ; un travailleur sert Dieu par la fidélité, la justice et la charité.
La vie chrétienne n'est donc pas une concurrence entre Dieu et la réalité. Elle est une hiérarchie. Dieu premier ; le reste à sa place. Lorsque cette hiérarchie est respectée, les biens créés deviennent transparents à Dieu. Lorsqu'elle est renversée, ils deviennent des idoles.
Saint Paul donne à cette ordination de la vie sa formule la plus dense :
« Frères, je vous le dis : le temps est limité. Dès lors, que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas, ceux qui pleurent, comme s'ils ne pleuraient pas, ceux qui ont de la joie, comme s'ils n'en avaient pas, ceux qui font des achats, comme s'ils ne possédaient rien, ceux qui profitent de ce monde, comme s'ils n'en profitaient pas vraiment. Car il passe, ce monde tel que nous le voyons. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 7, 29-31[19]
Cette parole n'invite pas à mépriser les biens légitimes ; elle invite à les tenir comme on tient un prêté. Le vrai but de la vie peut alors se dire en une phrase : devenir capable d'aimer Dieu éternellement. Tout le reste est moyen, préparation, épreuve, purification ou service. C'est pourquoi les saints parlent si souvent de la terre comme d'un pèlerinage. La terre n'est pas absurde ; elle est décisive. Elle n'est pas le terme ; elle est le lieu du choix.
Ce verset — « une génération passe, une génération arrive » (Eccl 1, 4) — enseigne le détachement : les grandeurs visibles passent, Dieu seul demeure.
Les fausses finalités : plaisir, richesse, honneur, pouvoir
Saint Thomas d'Aquin examine méthodiquement les biens dans lesquels l'homme cherche spontanément son bonheur : richesse, honneur, gloire, pouvoir, biens du corps, plaisir, biens de l'âme. Sa conclusion est constante : aucun de ces biens ne peut être la béatitude ultime, parce qu'aucun n'est universel, stable, parfait et capable de rassasier le désir humain[20].
La richesse est un instrument, non une fin. L'honneur dépend du jugement d'autrui. Le pouvoir peut servir le bien, mais ne donne pas le bien suprême. Le plaisir accompagne parfois un bien réel, mais il ne peut pas être le bien ultime, car les plaisirs corporels sont partiels, passagers et souvent ambigus. Même les biens de l'âme, comme la science ou la vertu naturelle, restent incomplets si l'âme ne possède pas Dieu.
Pourquoi aucun bien créé ne peut être la fin ultime
| Bien recherché | Pourquoi il attire | Pourquoi il ne suffit pas |
|---|---|---|
| Richesse | Sécurité, autonomie, pouvoir d'agir | Reste extérieure à l'âme ; ne peut être emportée à la mort |
| Honneur, gloire | Reconnaissance, estime sociale | Dépend du jugement d'autrui, fragile et inconstant |
| Pouvoir | Capacité d'influencer le réel | Peut servir le mal ; ne donne pas le bien lui-même |
| Plaisir corporel | Joie immédiate, intensité sensible | Partiel, passager, partagé avec les animaux |
| Santé, beauté | Bien réel du corps | Le corps meurt ; la beauté passe |
| Savoir, culture | Élévation de l'esprit | Reste inachevé tant qu'il n'atteint pas Dieu |
| Vertu naturelle | Bien moral réel | Imparfaite sans la grâce ; ne donne pas la vision béatifique |
| Dieu lui-même | Aimé pour lui-même | Bien universel, stable, parfait, infini[21] |
Cette analyse explique pourquoi l'Évangile ne se contente pas de condamner quelques excès. Il renverse la hiérarchie entière. Jésus ne demande pas seulement de préférer Dieu à des choses mauvaises ; il demande de préférer Dieu même aux choses bonnes lorsque celles-ci prétendent devenir absolues :
« Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. » — Évangile selon saint Matthieu, 6, 33[22]
Au jeune homme riche qui demandait « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? », Jésus va plus loin encore : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi » (Mt 19, 16-22)[23]. La logique évangélique n'est donc pas d'ajouter Dieu aux biens créés ; elle est de placer Dieu au centre, et de laisser tout le reste s'ordonner autour.
La fin dernière éclaire les choix concrets
Une doctrine de la fin dernière devient stérile si elle reste théorique. Elle doit répondre à une question simple : que change-t-elle aujourd'hui ? Elle change d'abord le critère de décision. Le chrétien ne demande pas seulement : est-ce agréable ? rentable ? socialement valorisé ? Il demande : est-ce que cela me rapproche de Dieu ? est-ce que cela augmente la charité ? est-ce que cela prépare mon âme à l'éternité ?
Cette orientation donne une grande liberté intérieure. Si Dieu est la fin, alors l'échec visible n'est pas forcément un échec profond ; la réussite visible n'est pas forcément une réussite spirituelle ; une souffrance offerte peut avoir plus de valeur qu'un triomphe orgueilleux. La finalité chrétienne arrache l'homme au jugement superficiel.
Cette finalité donne aussi une règle d'unité. Beaucoup de vies sont dispersées parce qu'elles poursuivent plusieurs fins incompatibles : plaire, posséder, dominer, être admiré, éviter toute peine, garder une image de soi. La foi simplifie l'âme : tout peut être ordonné à l'amour de Dieu. Le travail, le repos, les relations, l'étude, la souffrance et même les fautes repenties peuvent devenir matière de retour vers Dieu. Saint Jean-Marie Vianney, le saint Curé d'Ars, le résumait pastoralement à ses paroissiens : « Tout ce que nous faisons sans l'offrir à Dieu est perdu »[24].
Témoins historiques : conversions devant la vanité du monde
L'histoire des saints offre des exemples saisissants d'hommes et de femmes qui ont basculé d'une vie mondaine vers une vie tout orientée vers Dieu, parce qu'ils ont vu d'un coup ce que valent les biens de ce monde devant la mort.
Saint François de Borgia devant l'impératrice Isabelle († 1539)
François de Borgia, duc de Gandie, descendait des plus grandes maisons d'Espagne. À 29 ans, il escorta jusqu'à Grenade le cercueil de l'impératrice Isabelle de Portugal, épouse de Charles Quint, morte à 36 ans en pleine gloire. Devant le visage défait par la décomposition, il prononça les paroles qui décidèrent sa conversion :
« Voilà donc où viennent aboutir les grandeurs de ce monde, et même la dignité royale ! Je veux désormais servir un maître sur lequel la mort n'ait pas pouvoir. » — Saint François de Borgia, paroles rapportées par ses premiers biographes[25]
Il prononce ses vœux en 1548, est ordonné prêtre en 1551, puis devient troisième supérieur général de la Compagnie de Jésus. Sa vie est l'illustration parfaite de la doctrine : non pas un mépris du monde, mais une vérité sur les limites du monde, qui libère pour Dieu.
Saint Ignace amenant saint François Xavier à Dieu
À la Sorbonne, Ignace de Loyola eut comme étudiant compagnon Francisco de Jasso y Azpilcueta, dit François Xavier, jeune Navarrais brillant, ambitieux, attiré par les honneurs académiques et politiques. Ignace l'interpella souvent par la même question évangélique :
« François, à quoi sert à l'homme de gagner l'univers s'il vient à perdre son âme ? » — Saint Ignace de Loyola, parole adressée à François Xavier, rapportée par les biographes du XVIᵉ siècle[26]
Francois Xavier finit par céder. Il deviendra l'un des plus grands missionnaires de l'histoire de l'Église, baptisera des milliers d'âmes en Inde, au Japon et jusqu'aux portes de la Chine, et sera canonisé en 1622 le même jour qu'Ignace.
Ces conversions ne sont pas des anecdotes pieuses : elles sont des expériences pratiques de la doctrine. Ces hommes ont pris au sérieux la question du but de la vie, et tout le reste s'est réordonné.
L'objection : désirer le Ciel n'est-ce pas un calcul intéressé ?
Une objection moderne revient régulièrement : prétendre vivre pour le Ciel serait une forme subtile d'égoïsme spirituel. On n'aimerait pas Dieu pour lui-même, mais pour la récompense qu'il promet. La vraie noblesse serait d'aimer Dieu sans rien attendre, ou simplement de faire le bien sans arrière-pensée d'éternité.
La tradition catholique répond par une triple distinction.
D'abord, désirer le Ciel n'est pas désirer un bien autre que Dieu : le Ciel, c'est Dieu lui-même possédé. Désirer le Ciel, c'est désirer l'union à Dieu. Ce n'est donc pas préférer un avantage personnel à Dieu, c'est désirer ce que Dieu veut donner.
Ensuite, Dieu lui-même nous commande de désirer notre béatitude. Toute l'Écriture présente la promesse de la vie éternelle comme un motif légitime d'espérance. Saint Paul écrit : « Si c'est pour cette vie seulement que nous avons mis notre espoir dans le Christ, nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes » (1 Co 15, 19)[27]. Refuser le désir du Ciel au nom d'une pureté supérieure serait corriger l'Évangile.
Enfin, l'espérance n'est pas un calcul, mais une vertu théologale. Elle ne marchande pas avec Dieu. Elle s'appuie sur sa promesse et tend vers l'union avec lui. Saint Thomas explique que la béatitude est « la fin pour laquelle nous sommes créés »[28] : la désirer, c'est suivre la pente naturelle d'un cœur fait pour Dieu, non corrompre cet amour.
Cette objection, en réalité, suppose que l'amour vrai serait sans joie. Mais Dieu, qui est l'Amour, est en même temps la béatitude infinie. Aimer Dieu et trouver en lui sa joie sont une seule et même chose accomplie au Ciel.
Synthèse : une vie réussie est une vie orientée
Une vie réussie n'est pas d'abord une vie longue, confortable, admirée ou spectaculaire. C'est une vie orientée vers Dieu. Elle peut être cachée, souffrante, pauvre, contrariée, et pourtant réussir l'essentiel si elle grandit dans la foi, l'espérance et la charité. À l'inverse, une vie brillante peut manquer sa fin si elle substitue les créatures au Créateur.
On peut le dire d'un mot : vivre vraiment, c'est vivre de telle sorte que la mort ne fasse plus peur — parce que la conscience est en paix avec Dieu et la confiance en lui.
Le christianisme ne demande donc pas seulement de croire que Dieu existe. Il demande de vivre comme si Dieu était vraiment la fin de tout. C'est le point de départ de toute spiritualité sérieuse : savoir où l'on va, pour ne pas donner sa vie à ce qui passe.
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Pour aller plus loin
- La vie du Ciel surpasse tout — pourquoi la béatitude dépasse tous les biens terrestres.
- De notre vie sur terre dépend toute notre éternité — le poids éternel des choix présents.
- Le pari de Pascal — l'enjeu rationnel d'une décision éternelle.
- L'enfer — l'auto-exclusion définitive de Dieu.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 1, prologue : Dieu crée l'homme pour le faire participer à sa vie bienheureuse. Texte officiel : vatican.va.
1 3Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, Principe et Fondement, n° 23, édition critique des Monumenta Historica Societatis Iesu, Rome ; traduction française classique reprise par les Éditions Desclée de Brouwer et la collection « Christus ». Cette formule ouvre les Exercices et fixe la perspective de toute la spiritualité ignatienne.
2Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 44, a. 4 : la fin de la création est la communication de la bonté divine.
4Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, 7 décembre 1965, §§ 12 et 19 : l'homme est créé à l'image de Dieu, capable de connaître et d'aimer son Créateur ; sa dignité repose sur son appel à la communion avec Dieu. Texte officiel : vatican.va.
5Concile Vatican II, constitution pastorale Gaudium et spes, 7 décembre 1965, § 19, sur la vocation à la communion avec Dieu comme fondement de la dignité humaine. Texte officiel : vatican.va.
6Saint Augustin, Confessions, livre I, ch. 1. La formule latine classique est : fecisti nos ad te et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te.
7Thomas a Kempis, L'Imitation de Jésus-Christ, livre I, ch. 1, n° 3, traduction Lamennais (édition Pages, 1890) : « Vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer Dieu, et le servir lui seul. La souveraine sagesse est de tendre au royaume du Ciel par le mépris du monde. » Texte vérifié sur le scan de cette édition (Wikisource).
8Sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue de la divine Providence, chapitre XLVIII, § 1 (parole du Père éternel). Passage contrôlé mot à mot dans le document local
9Écrits des saints et mystiques/1380 - Sainte Catherine de Sienne/1380 - Sainte Catherine de Sienne - Le Dialogue.pdf, lignes 2253-2260 de l'extraction (le « (77) » intercalé est un numéro de page de l'édition reproduite). Traduction française non attribuée dans ce document.Sainte Faustine Kowalska, Petit Journal, § 42, édition française extraite du PDF local
10Ste Faustine - Le Petit Journal.pdf.Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 3, a. 8 : le bonheur parfait consiste dans la vision de l'essence divine. Texte latin/anglais : New Advent.
11Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, Manuscrits autobiographiques, manuscrit A (récit de la lecture d'Arminjon à quatorze ans) : « une des plus grandes grâces de ma vie ». Œuvres complètes, Cerf/Desclée De Brouwer, 1992.
12Abbé Charles Arminjon, Fin du monde présent et mystère de la vie future, Chambéry, 1881, conférence 7 « De la béatitude éternelle et de la vision surnaturelle de Dieu ». Rééditions modernes : Le Sarment-Fayard, 2008 ; Téqui, 2017.
13Catéchisme de l'Église catholique, § 27 : le désir de Dieu est inscrit dans le coeur de l'homme.
14Blaise Pascal, Pensées, fragment 148 (édition Lafuma) / fragment 425 (édition Brunschvicg), texte vérifié dans l'édition critique de Philippe Sellier, Paris, Bordas, 1991.
15Catéchisme de l'Église catholique, § 1013 : la mort met fin au temps de grâce et de miséricorde offert pour décider de son destin ultime.
161 Corinthiens 15, 41-42, sur la diversité des gloires dans la résurrection.
17Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Supplément, q. 93, a. 3 : la diversité des demeures du Ciel correspond à la diversité de la charité possédée à la mort. Voir aussi Ia, q. 12, aa. 6-7 sur les degrés de la vision béatifique.
18Saint Paul, 1 Corinthiens 7, 29-31, sur l'usage du monde au regard de l'éternité. Traduction officielle liturgique francophone.
19Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 2, aa. 1-8 : examen des biens dans lesquels l'homme cherche le bonheur (richesse, honneur, gloire, pouvoir, biens du corps, plaisir, biens de l'âme, bien créé) et rejet de chacun comme fin ultime. Texte : New Advent.
20 21Matthieu 6, 33 : « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. » Traduction officielle liturgique francophone.
22Évangile selon saint Matthieu, 19, 16-22, épisode du jeune homme riche. Traduction officielle liturgique francophone.
23Saint Jean-Marie Vianney, Pensées choisies du saint Curé d'Ars, recueillies par l'abbé Nodet, Éditions Xavier Mappus, p. 132.
24Épisode rapporté par les premières biographies de saint François de Borgia († 1572), notamment celle du P. Pedro de Ribadeneira, S.J., Vida del Padre Francisco de Borja, Madrid, 1592, ch. III ; reprise par les Acta Sanctorum et la Vita di San Francesco Borgia du P. Tellini.
25Épisode rapporté par le P. Horacio Tursellini, S.J., Vita Francisci Xaverii, Rome, 1596, livre I ; et par tous les biographes ultérieurs de saint François Xavier († 1552), patron des missions.
26Saint Paul, 1 Corinthiens 15, 19. Traduction officielle liturgique francophone.
27Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia-IIae, q. 5, a. 8 : tout homme désire la béatitude comme la fin pour laquelle il est créé.
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