Solidarność et saint Jean-Paul II (1978-1989)

Comment le pèlerinage polonais de Jean-Paul II en 1979, le syndicat ouvrier Solidarność né à Gdańsk en 1980, l'état de guerre de 1981 et le martyre du bienheureux Jerzy Popiełuszko en 1984 ont conduit à la chute pacifique du communisme en 1989.

Ignispedia

Solidarność et saint Jean-Paul II désignent ensemble le mouvement civique catholique polonais et la pastorale pontificale qui, entre 1978 et 1989, ont précipité la chute pacifique du communisme en Europe centrale. Le syndicat indépendant Solidarność (Niezależny Samorządny Związek Zawodowy "Solidarność") naît officiellement le 31 août 1980 sur les chantiers Lénine de Gdańsk, à l'issue de dix-sept jours de grève dirigés par l'électricien Lech Wałęsa et la grutière Anna Walentynowicz. Il regroupera bientôt près de dix millions de Polonais, soit un tiers de la population adulte du pays — le plus grand mouvement social autonome de toute l'histoire du bloc soviétique[1].

L'archevêque de Cracovie Karol Wojtyła était devenu pape sous le nom de Jean-Paul II moins de deux ans plus tôt, le 16 octobre 1978 — premier pape non italien depuis Hadrien VI (1522). Son premier pèlerinage dans sa patrie, du 2 au 10 juin 1979 — neuf jours qui auraient rassemblé, selon l'estimation de George Weigel, environ treize millions de Polonais, soit un Polonais sur trois (ordre de grandeur estimatif, variable selon les auteurs), en pleine domination communiste — est largement considéré comme le détonateur spirituel des événements de 1980-1989[2]. La phrase prononcée sur la place de la Victoire à Varsovie le 2 juin 1979 — « Que ton Esprit descende, et qu'il renouvelle la face de la terre. De cette terre ! » — restera l'une des sentences politiques les plus citées du XXᵉ siècle[3].

Ce dossier articule trois plans étroitement liés : (a) le plan historique des événements de Pologne entre 1978 et 1989, (b) le plan théologique d'une lecture catholique de la chute du communisme, codifiée par Jean-Paul II dans l'encyclique Centesimus Annus en 1991, et (c) le plan martyrologique du bienheureux Jerzy Popiełuszko, aumônier de Solidarność assassiné le 19 octobre 1984 par la police politique, dont le sang est devenu pour beaucoup d'historiens religieux l'un des actes fondateurs de la mémoire post-communiste polonaise[4].

Le 1er mars 1992, dans un entretien donné à La Stampa (publié le 3 mars), Mikhaïl Gorbatchev reconnaîtra : « Ce qui s'est passé en Europe de l'Est au cours des dernières années n'aurait pas été possible sans la présence de ce Pape, sans le rôle politique, immense même, qu'il a su jouer sur la scène mondiale. »[5] C'est cette intuition — la rencontre historique d'un mouvement ouvrier non violent, d'un primat polonais resté fidèle au cours des décennies les plus dures, d'un pape théologien venu de Cracovie et d'un prêtre martyr — que cet article restitue.

Pourquoi parler ensemble de Solidarność et de Jean-Paul II ?

Une rencontre historique étroitement nouée

L'historien américain George Weigel, biographe majeur de Jean-Paul II, place le facteur catholique polonais au centre de son interprétation de l'effondrement communiste : dans The Final Revolution, il lit la crise de 1979-1989 comme une révolution de la conscience avant d'être une alternance de pouvoir[6]. Il ne s'agit ni d'un rôle exclusif (l'effondrement du communisme a des causes économiques, militaires, démographiques, géopolitiques fortes), ni d'un rôle subalterne. Il s'agit d'une rencontre historique objective : entre le pèlerinage polonais de juin 1979 et la victoire de Solidarność aux élections du 4 juin 1989, dix années très précisément se sont écoulées, et c'est en Pologne — pas en Hongrie, pas en Tchécoslovaquie, pas en Allemagne de l'Est — que le bloc soviétique a commencé à se fissurer pacifiquement[7].

Le sociologue polonais Adam Michnik, opposant agnostique, intellectuel laïque, plusieurs fois prisonnier politique, avait déjà défendu avant 1978 la nécessité d'un dialogue stratégique entre la gauche dissidente et l'Église catholique : son livre L'Église et la gauche (1977) montre que la résistance antitotalitaire polonaise ne pouvait devenir populaire qu'en sortant du vieux réflexe anticlérical de l'intelligentsia[8].

Une lecture théologique et politique

Cette rencontre admet plusieurs lectures. Côté catholique, elle est d'abord lue comme une victoire de la non-violence évangélique sur la violence d'État, dans la ligne du « Le mal ne se vainc que par le bien » du P. Popiełuszko[9] et de la doctrine sociale exposée par Jean-Paul II dans Centesimus Annus (1991). Côté politique-réaliste, elle est lue comme une convergence entre le pèlerinage de 1979, la grève de 1980, l'état de guerre de 1981, le martyre de 1984, le pèlerinage de 1987, la Table ronde de 1989 et la chute du mur. Côté historiographique-prudent, on insiste sur le fait que la victoire de 1989 n'aurait pas été possible sans l'effondrement économique soviétique, la perestroïka, la glasnost et la décision de Gorbatchev de ne pas intervenir militairement comme à Budapest 1956 ou Prague 1968[10].

Ces trois lectures ne s'excluent pas. La position défendue dans cet article est qu'elles s'additionnent : sans le facteur catholique-polonais, Solidarność n'aurait pas eu sa profondeur populaire et sa discipline non violente ; mais sans le contexte géopolitique et économique du bloc soviétique en fin de course, le facteur catholique-polonais n'aurait sans doute pas suffi. La singularité polonaise tient à ce qu'aucun autre pays du bloc ne réunissait simultanément : une Église catholique nationale forte, un pape originaire du pays, une intelligentsia laïque convertie au dialogue avec l'Église (cf. Michnik), un cardinal-primat de stature historique (Wyszyński), et un mouvement ouvrier capable d'unir intellectuels et travailleurs.

Pourquoi 1989 n'est pas un hasard

Une donnée chiffrée résume l'enjeu : entre 1945 et 1989, la Pologne est le seul pays du bloc soviétique dont la pratique religieuse dominicale ne soit jamais descendue durablement sous 40 % de la population — alors qu'elle s'effondrait à moins de 10 % en Tchécoslovaquie, à 5 % en RDA, et à des niveaux comparables ailleurs[11]. Cette résistance silencieuse de la foi populaire, maintenue contre 44 années d'éducation marxiste obligatoire, contre la pression administrative permanente du Bureau des affaires religieuses (Urząd do Spraw Wyznań), et contre les campagnes athées des médias officiels, est le socle sur lequel Jean-Paul II est venu poser, en juin 1979, son célèbre « N'ayez pas peur »[12].

La Pologne catholique sous le communisme (1944-1978)

Une nation catholique sous tutelle athée

À la libération de 1944-1945, la Pologne sort de la Seconde Guerre mondiale comme l'un des pays les plus martyrisés d'Europe. Sur une population de 35 millions d'habitants en 1939, près de 6 millions de Polonais ont été tués — la moitié juifs assassinés dans la Shoah, l'autre moitié non-juifs victimes de la double occupation nazie et soviétique. Le clergé catholique a particulièrement souffert : 1 932 prêtres, soit près de 20 % du clergé séculier polonais, ont été assassinés ; 2 720 prêtres au total (toutes nationalités confondues) sont passés par le seul camp de Dachau, et plus d'un millier y sont morts[13].

Le pays sort de la guerre ethniquement homogène comme jamais auparavant : avec l'extermination de la communauté juive (3,3 millions de morts) et la déportation des Allemands de Silésie, la Pologne est désormais catholique à plus de 90 %. Cette homogénéité religieuse, paradoxalement renforcée par la tragédie, deviendra un atout politique sous le communisme : il n'existait pas, comme en Tchécoslovaquie ou en Yougoslavie, de minorité confessionnelle massive sur laquelle le régime aurait pu jouer pour diviser le pays.

Le pouvoir communiste s'installe à Varsovie en 1944-1945 sous protection soviétique. Le 22 juillet 1944, le Comité polonais de libération nationale (PKWN) proclame son manifeste ; le nom de République populaire de Pologne (Polska Rzeczpospolita Ludowa, PRL) sera fixé par la Constitution du 22 juillet 1952. Après la fuite du vice-Premier ministre paysan Mikołajczyk en octobre 1947, et de 1948 à 1989, le Parti ouvrier unifié polonais (Polska Zjednoczona Partia Robotnicza, PZPR) exerce un monopole de fait sur la vie politique, économique et culturelle du pays.

Le cardinal Wyszyński, primat du millénaire

Face à cet appareil, l'Église catholique polonaise est confiée pendant trente-trois ans (1948-1981) à un primat exceptionnel : Stefan Wyszyński (1901-1981), nommé archevêque de Gniezno et de Varsovie par Pie XII le 12 novembre 1948, créé cardinal le 12 janvier 1953, et que Jean-Paul II appellera « le primat du millénaire »[14].

Wyszyński met en œuvre une stratégie pastorale unique en Europe centrale : résister sans déclencher l'affrontement frontal, multiplier les pèlerinages, les processions, les neuvaines et les actes de consécration populaire, refuser tout schisme national mais accepter les compromis tactiques (l'accord du 14 avril 1950 entre l'État et l'épiscopat polonais, signé sans autorisation expresse du Vatican qui jugea Wyszyński trop conciliant), et faire de l'Église la dépositaire de la mémoire nationale polonaise. Cette stratégie a son coût : arrêté le 25 septembre 1953 et interné successivement au monastère de Rywałd, puis Stoczek Klasztorny, Prudnik et Komańcza, Wyszyński passe trois ans en captivité ecclésiastique avant d'être libéré en octobre 1956 dans la foulée du « dégel » polonais.

Pendant son internement, il rédige les fameux « Vœux de Jasna Góra » (Śluby Jasnogórskie) — un acte de consécration nationale de la Pologne à la Vierge de Częstochowa, lu publiquement par un million de fidèles à Częstochowa le 26 août 1956, en l'absence du primat retenu prisonnier[15]. Cette consécration servira de cadre à la fameuse « Grande Neuvaine » (Wielka Nowenna) de 1957-1966 : neuf années de pèlerinages, de méditations et de renouvellement spirituel à travers toutes les paroisses polonaises, préparant le millénaire du baptême de la Pologne célébré le 3 mai 1966 sur les remparts de Jasna Góra devant un million de pèlerins, en présence d'un jeune archevêque de Cracovie nommé Karol Wojtyła.

« Nous sommes ici la nation polonaise, fidèle, Marie, à toi. Nous voulons rester fidèles au Christ et à son Église, à la croix sur les sommets de nos monts, sur nos clochers et sur nos toits. Notre liberté ne nous a été donnée que pour pouvoir mieux servir le Christ. » — Cardinal Stefan Wyszyński, Vœux de Jasna Góra, Częstochowa, 26 août 1956[16]

Le KUL, seule université catholique du bloc soviétique

L'Université catholique de Lublin (Katolicki Uniwersytet Lubelski, KUL), fondée en 1918, est la seule université privée et la seule université catholique de tout le bloc soviétique durant les quarante-quatre années de domination communiste[17]. Le régime, qui en abolit successivement plusieurs facultés (notamment droit en 1949, sciences sociales en 1952), ne réussit jamais à la fermer ni à la marxiser. C'est là que Karol Wojtyła enseigne l'éthique de 1954 à 1978 — son cours, conservé sous le titre Lubliner Vorlesungen, exposera la base philosophique de sa future encyclique morale Veritatis Splendor (1993).

Le KUL fonctionne aussi comme refuge intellectuel pour les étudiants expulsés des universités d'État pour raisons politiques, et comme passerelle internationale : c'est par le KUL que circulent les revues théologiques occidentales, les écrits de Maritain, de Karl Rahner, de Henri de Lubac, et la documentation du concile Vatican II.

Karol Wojtyła, archevêque de Cracovie (1964-1978)

Karol Józef Wojtyła naît le 18 mai 1920 à Wadowice, petite ville à 50 km au sud-ouest de Cracovie. Sa mère Emilia meurt en 1929, son frère Edmund en 1932, son père en 1941. Pendant l'occupation nazie, il travaille comme ouvrier dans une carrière de pierre de Zakrzówek puis à l'usine chimique Solvay, tout en suivant un séminaire clandestin organisé par l'archevêque de Cracovie Adam Sapieha[18]. Ordonné prêtre le 1ᵉʳ novembre 1946, il étudie ensuite à l'Angelicum à Rome (thèse de doctorat sur la foi chez saint Jean de la Croix, dirigée par Garrigou-Lagrange).

Évêque auxiliaire de Cracovie en 1958, archevêque de Cracovie en 1964, cardinal en 1967 : Wojtyła est, sous Wyszyński, le deuxième pilier de l'épiscopat polonais. Il participe activement aux quatre sessions de Vatican II (1962-1965), rédigeant des interventions remarquées sur Gaudium et Spes[19], et publie en 1969 Osoba i czyn (Personne et acte), son grand ouvrage philosophique.

Mais le point qui mérite d'être souligné, et qui n'est connu du grand public qu'après son élection au Saint-Siège, est que Wojtyła a personnellement soutenu, comme archevêque de Cracovie, les Églises persécutées des pays voisins. Entre 1965 et 1978, il aurait ordonné secrètement des prêtres destinés à la Tchécoslovaquie, l'Ukraine occidentale, la Lituanie et la Biélorussie[20]. Cette expérience pastorale en première ligne du combat contre les régimes communistes sera décisive pour la stratégie qu'il déploiera comme pape.

L'élection de Jean-Paul II (16 octobre 1978)

Le conclave d'octobre 1978

Le 6 août 1978, le pape Paul VI meurt à Castel Gandolfo. Le conclave du 25-26 août élit le patriarche de Venise Albino Luciani, qui prend le nom de Jean-Paul Iᵉʳ — mais celui-ci meurt brutalement la nuit du 28 au 29 septembre 1978, après seulement trente-trois jours de pontificat. Un second conclave s'ouvre le 14 octobre 1978, regroupant 111 cardinaux électeurs.

Le scrutin oppose au premier rang deux Italiens — le cardinal Giuseppe Siri, archevêque de Gênes, conservateur, et le cardinal Giovanni Benelli, archevêque de Florence, modéré — qui se neutralisent mutuellement. À partir du sixième tour, le cardinal allemand Franz König (Vienne) et le primat Wyszyński portent ouvertement la candidature de Karol Wojtyła, encore inconnu de la presse mondiale. Le 16 octobre 1978, au huitième tour de scrutin, Wojtyła obtient 99 voix sur 111 votants[21]. Il accepte l'élection, choisit en hommage à son prédécesseur le nom de Jean-Paul II, et apparaît au balcon de Saint-Pierre à 18h44.

Premier pape non italien depuis 455 ans

À 58 ans, Karol Wojtyła devient :

  • le premier pape polonais de l'histoire ;
  • le premier pape non italien depuis le néerlandais Hadrien VI (1522-1523), soit 455 ans ;
  • le premier pape slave ;
  • le plus jeune pape élu depuis Pie IX (1846).

Le choc symbolique est considérable. En quelques heures, Cracovie sort de l'ombre soviétique pour entrer dans la lumière médiatique mondiale. Stefan Wyszyński s'agenouille devant lui dans la chapelle Sixtine et tente de baiser son anneau ; Jean-Paul II le retient, s'agenouille à son tour et l'embrasse, geste filmé qui fera le tour du monde. La phrase qu'on attribue à Wyszyński lors de leur dernier entretien polonais avant le conclave — « Si Christ te choisit, accepte » — est rapportée par plusieurs sources[22].

« N'ayez pas peur ! » — la messe d'inauguration du 22 octobre 1978

Le 22 octobre 1978, dimanche, la messe inaugurale du pontificat est célébrée sur le parvis de Saint-Pierre devant 250 000 fidèles. L'homélie restera comme l'un des grands textes politiques et spirituels du XXᵉ siècle :

« N'ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice, ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les vastes domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N'ayez pas peur ! Le Christ sait "ce qu'il y a dans l'homme". Il est le seul à le savoir. » — Saint Jean-Paul II, homélie d'inauguration du pontificat, 22 octobre 1978[23]

La formule « N'ayez pas peur » (Non abbiate paura, Nie lękajcie się) est immédiatement comprise à Varsovie, à Prague, à Berlin-Est, à Moscou. Selon Christopher Andrew et Vasili Mitrokhin, le KGB transmit à Léonid Brejnev une note d'inquiétude : l'élection d'un Polonais au siège de Pierre créerait un risque géopolitique majeur dans la zone d'influence soviétique d'Europe centrale[24].

Stupeur à Moscou

La stupeur est partagée par toute l'élite communiste. Selon Christopher Andrew et Vasili Mitrokhin, Iouri Andropov, alors président du KGB et futur secrétaire général, aurait fait porter à Brejnev une note datée du 13 novembre 1978 présentant l'élection d'un cardinal polonais comme une opération pro-américaine dirigée contre l'URSS, à laquelle il fallait répondre par tous les moyens[25].

Le pèlerinage de 1979 : neuf jours qui ont changé la Pologne

L'enjeu politique et l'autorisation arrachée

Dès le 17 octobre 1978, le primat Wyszyński sollicite officiellement l'autorisation pour Jean-Paul II de revenir en Pologne pour le 900ᵉ anniversaire du martyre de saint Stanislas, fixé au 8 mai 1979. Le Politburo polonais hésite quatre mois. Refuser la visite serait une humiliation internationale ; l'accepter, c'est laisser dix millions de Polonais se réunir autour d'un pape étranger au système communiste. Edward Gierek transige avec Moscou : la visite aura lieu, mais en juin 1979 (non en mai, qui aurait coïncidé avec les célébrations historiques), avec un parcours sévèrement négocié et une couverture médiatique d'État volontairement minimisée[26].

Le compromis est conclu le 2 mars 1979. La visite se déroulera du 2 au 10 juin 1979, soit neuf jours, et couvrira huit étapes : Varsovie, Gniezno, Częstochowa, Cracovie, Kalwaria Zebrzydowska, Wadowice, Oświęcim (Auschwitz) et Nowy Targ. Les autorités tentent de limiter au maximum les rassemblements urbains, mais le résultat les dépasse complètement.

Le 2 juin 1979 — Place de la Victoire, Varsovie

Le 2 juin 1979 vers 16 heures, Jean-Paul II célèbre la messe inaugurale du pèlerinage sur la place de la Victoire (Plac Zwycięstwa) de Varsovie, anciennement place Saxonne. La place porte ce nom depuis 1944 : « victoire » dans la propagande communiste signifiait victoire sur le fascisme par les armes soviétiques. La foule estimée varie selon les sources entre 250 000 et 500 000 personnes sur la seule place, et entre un et deux millions de fidèles dans les rues environnantes — l'ORMO (milice ouvrière) et la Służba Bezpieczeństwa sont totalement débordées[27].

L'homélie du pape touche au cœur ce que les médias d'État n'avaient pas le droit de dire publiquement depuis trente-cinq ans : que l'histoire de la Pologne est une histoire chrétienne, que Varsovie est une ville chrétienne, et qu'on ne peut comprendre la Pologne sans le Christ.

« L'homme ne peut être compris à fond sans le Christ. Ou plutôt : l'homme ne peut pas se comprendre lui-même sans le Christ. Il ne peut comprendre ni qui il est, ni quelle est sa véritable dignité, ni quelle est sa vocation et sa destinée finale. Voilà pourquoi le Christ ne peut être exclu de l'histoire de l'homme en quelque lieu que ce soit sur le globe terrestre. (...) L'exclusion du Christ de l'histoire de l'homme est un acte tourné contre l'homme. » — Saint Jean-Paul II, homélie place de la Victoire, Varsovie, 2 juin 1979[28]

Et plus loin, devant une foule en larmes :

« Je crie avec vous tous : que ton Esprit descende. Que ton Esprit descende, et qu'il renouvelle la face de la terre. De cette terre ! » — Saint Jean-Paul II, homélie place de la Victoire, Varsovie, 2 juin 1979[29]

La formule reprend mot pour mot le verset du Psaume 104 (Emitte Spiritum tuum, et creabuntur ; et renovabis faciem terrae). L'ajout des trois mots « De cette terre ! » (Tej ziemi!) — ne figurant pas dans le texte du psaume — transforme la prière universelle en supplication précise pour la Pologne sous domination communiste. La foule reprend en chantant Boże, coś Polskę (Dieu, qui as ressuscité la Pologne), hymne patriotique du XIXᵉ siècle interdit dans les rassemblements publics depuis 1945.

Gniezno, Częstochowa, Cracovie, Auschwitz

Les jours suivants se déroulent dans une atmosphère d'unanimité spirituelle que personne, pas même les organisateurs polonais, n'avait anticipée. À Gniezno (3 juin), berceau historique de la Pologne chrétienne, Jean-Paul II parle des « racines slaves » de l'Europe et invoque saints Cyrille et Méthode. À Częstochowa (4-6 juin), il confie l'épiscopat polonais à la Vierge noire de Jasna Góra et reprend la formule mariale qui sera sa devise pontificale, Totus Tuus. À Cracovie (6-10 juin), il célèbre la messe pour le 900ᵉ anniversaire de saint Stanislas de Szczepanów, évêque assassiné par le roi Boleslas en 1079 — figure d'opposition prophétique au pouvoir séculier qui ne pouvait échapper aux observateurs politiques contemporains.

Le 7 juin 1979, le pape célèbre une messe à Oświęcim-Brzezinka (Auschwitz-Birkenau), devant les baraques de l'extermination juive et catholique. Il s'agenouille devant la cellule de la faim où saint Maximilien Kolbe s'était offert à mourir à la place du père de famille Franciszek Gajowniczek le 14 août 1941. Son homélie est sobre :

« C'est pourquoi je viens m'agenouiller sur ce Golgotha du temps contemporain, sur ces tombes, en grande partie sans nom, comme la grande tombe du soldat inconnu. » — Saint Jean-Paul II, homélie à Auschwitz-Birkenau, 7 juin 1979[30]

Le bilan : un peuple qui se redécouvre

Selon George Weigel, environ treize millions de Polonais — soit un Polonais sur trois — auraient été physiquement présents à l'un des rassemblements pontificaux des neuf jours, ce qui inclut les foules dans les rues de Varsovie, Cracovie, Częstochowa, et les trajets intermédiaires[31][32]. Ce total cumulé reste une estimation : les auteurs divergent sur les chiffres et aucun comptage officiel n'existe. Aucun mouvement politique ne pourrait alors mobiliser, en Europe centrale, le millième d'une telle foule.

Le bilan immédiat du pèlerinage est triple :

  1. La Pologne a vu sa propre force. Pendant neuf jours, des millions de Polonais ont fait l'expérience pratique du fait qu'ils étaient, malgré la propagande, majoritairement catholiques, majoritairement patriotes, et non communistes. La peur a reculé. La sociologue Jadwiga Staniszkis, qui sera plus tard conseillère du gouvernement Mazowiecki, analysera Solidarność comme une révolution auto-limitée : un mouvement assez vaste pour délégitimer le régime, mais assez discipliné pour refuser la guerre civile[33].

  2. L'État a vu son impuissance. La propagande, les médias officiels, le Parti, n'ont pas pu empêcher une foule colossale de se rassembler autour d'un pape étranger pendant neuf jours. La fiction du « peuple-Parti uni » est démentie en direct.

  3. Le verrou de la peur est rompu. C'est cette analyse qui sera reprise, treize mois plus tard, par les gréviers de Gdańsk — beaucoup d'entre eux ayant participé physiquement au pèlerinage de 1979.

La naissance de Solidarność (été 1980)

Anna Walentynowicz et la grève du 14 août

La grève qui donne naissance à Solidarność part d'un événement précis : le 7 août 1980, Anna Walentynowicz (1929-2010), grutière des chantiers Lénine de Gdańsk depuis trente ans, militante reconnue d'opposition, est licenciée à cinq mois de sa retraite. Le motif officiel est un détournement présumé de bougies dans le cimetière de Gdańsk ; le motif réel est sa participation active aux Comités libres du syndicalisme côtier (Wolne Związki Zawodowe Wybrzeża) depuis 1978[34].

Le 14 août 1980, le matin, 12 000 ouvriers se mettent en grève sur les chantiers Lénine pour exiger sa réintégration. Un autre licencié récent, l'électricien Lech Wałęsa (né le 29 septembre 1943, ancien militant ouvrier viré en 1976), franchit la clôture du chantier pour rejoindre la grève. À 9h30, il prend la parole sur l'excavateur de pelleteuse n° 4 — image qui fera le tour du monde — et s'autoproclame chef du comité de grève.

Les revendications des chantiers Lénine

Très vite, le comité de grève élargit ses revendications. Le 17 août 1980, à la suite d'un débat interne, vingt-et-une revendications (21 postulatów) sont écrites en grosses lettres sur deux planches de contreplaqué fixées à la porte numéro 2 des chantiers. Elles seront classées à l'UNESCO Mémoire du monde en 2003[35]. Les principales :

  1. Acceptation des syndicats libres et indépendants du Parti.
  2. Garantie du droit de grève.
  3. Liberté d'expression et de publication.
  4. Réintégration des grévistes de 1970 et 1976.
  5. Diffusion télévisée de la messe dominicale.
  6. Élection démocratique des cadres ouvriers.
  7. Hausses de salaire compensant l'inflation.
  8. Suppression des privilèges des cadres du Parti.

L'inclusion des revendications culturelles et religieuses (point 5 : retransmission de la messe dominicale ; point 3 : liberté d'expression) à côté des revendications purement matérielles est l'une des marques distinctives du mouvement. Elle reflète la synthèse théologique-ouvrière que Jean-Paul II développera l'année suivante dans Laborem Exercens. Le syndicat ne veut pas seulement plus de salaire ; il veut la vérité publique, c'est-à-dire la fin du mensonge officiel.

Le rôle du clergé pendant la grève

Le rôle du clergé pendant les dix-sept jours de grève (14-31 août) est décisif et souvent sous-estimé. La nuit du 16 au 17 août, alors que Wałęsa hésite à élargir la grève au-delà des chantiers, le P. Henryk Jankowski, curé de la paroisse Sainte-Brigitte de Gdańsk, fait partie de ceux qui poussent les ouvriers à ne pas refermer la grève sur le seul intérêt du chantier Lénine, mais à porter les revendications des autres entreprises solidaires[36].

Le 17 août 1980, dimanche, la première messe sur le chantier de grève est célébrée par le P. Jankowski devant la porte n° 2, retransmise aux 12 000 grévistes par haut-parleurs. C'est la première messe publique sur un lieu de travail en Pologne depuis 1945. Le 26 août 1980, réuni à Jasna Góra pour la fête de Notre-Dame de Częstochowa, l'épiscopat polonais publie une déclaration qui, sans nommer Solidarność, reconnaît le droit naturel des travailleurs à s'organiser — référence directe à Rerum Novarum (Léon XIII, 1891) et à Mater et Magistra (Jean XXIII, 1961)[37].

Une photographie célèbre montre Wałęsa, le 31 août au matin, signant les accords avec un énorme stylo-souvenir frappé du portrait de Jean-Paul II (souvenir du pèlerinage de juin 1979). Le geste est calculé : Wałęsa veut signifier que le syndicat naît sous la protection morale du pape polonais[38].

Les accords de Gdańsk (31 août 1980)

Le 30 août 1980 au soir, le vice-Premier ministre Mieczysław Jagielski accepte les vingt-et-une revendications après quinze jours de négociations. Le lendemain, dimanche 31 août 1980 à 17 heures, dans la salle des opérations des chantiers Lénine, Lech Wałęsa et Mieczysław Jagielski signent l'Accord de Gdańsk (Porozumienie Gdańskie) en présence des télévisions polonaises et étrangères. Le texte garantit explicitement le droit à des syndicats indépendants du Parti — une première dans l'histoire du bloc soviétique[39].

Des accords analogues sont signés le 30 août à Szczecin et le 3 septembre à Jastrzębie-Zdrój (mineurs de Silésie). La fédération nationale qui en résulte prend officiellement le nom de NSZZ "Solidarność" (Niezależny Samorządny Związek Zawodowy "Solidarność") le 17 septembre 1980 lors d'une réunion à Gdańsk. Wałęsa est élu président. Le statut juridique sera contesté par le Parti, qui exige une formule reconnaissant le « rôle dirigeant du PZPR » ; après un nouveau bras de fer, le 10 novembre 1980, la Cour suprême polonaise enregistre Solidarność avec une formule de compromis. Le syndicat est légal.

Dix millions de membres

En quelques mois, Solidarność devient le plus grand mouvement social du bloc soviétique. Au printemps 1981, son secrétariat national à Gdańsk dénombre 9,5 à 10 millions de membres, soit un tiers de la population polonaise adulte et 80 % des ouvriers des grandes entreprises publiques. À titre de comparaison, le PZPR comptait alors environ 3 millions de membres[40]. La Pologne devient le seul pays du bloc soviétique où un syndicat autonome rivalise avec le Parti unique en nombre d'adhérents.

Ce maillage est doublé d'un réseau Solidarność rurale (Solidarność Wiejska, légalisé en mai 1981, 3,5 millions de membres), d'un Solidarność des étudiants (NZS, 80 000 membres), et d'une presse syndicale qui atteint, à l'apogée, près de 2 000 publications, dont l'hebdomadaire Tygodnik Solidarność (500 000 exemplaires).

1981 — l'année des coups portés

La tentative d'assassinat de Jean-Paul II (13 mai 1981)

Le 13 mai 1981 à 17h19, place Saint-Pierre, alors qu'il fait son tour habituel en papamobile avant l'audience générale du mercredi, Jean-Paul II est visé par quatre coups de feu tirés par le Turc Mehmet Ali Ağca (né en 1958) avec un pistolet 9 mm Browning Hi-Power. Deux balles touchent le pape : l'une au flanc, l'autre au coude. La perte de sang est massive ; le pape est transporté inconscient à la polyclinique Gemelli où il est opéré pendant 5h30 par le professeur Francesco Crucitti. Son pronostic vital n'est dégagé qu'au petit matin du 14 mai[41].

Jean-Paul II attribuera publiquement sa survie à la protection de la Vierge de Fatima : la date du 13 mai correspond exactement à l'anniversaire de la première apparition de la Vierge aux trois bergers de Fátima en 1917. La balle est aujourd'hui sertie dans la couronne de la statue de la Vierge de Fátima au sanctuaire portugais. Le pape exprimera publiquement le pardon à son agresseur dès le 17 mai 1981, et lui rendra personnellement visite en prison à Rebibbia le 27 décembre 1983, dans une rencontre filmée qui restera l'une des images marquantes du pontificat.

L'enquête italienne (procès de Rome 1982-1986) et plusieurs enquêtes ultérieures, notamment la commission Mitrokhine italienne (2002-2006) et les recherches de Sterling, Andrew et Mitrokhin sur les archives soviétiques, désigneront comme commanditaires probables les services de renseignement bulgares (DS) agissant pour le compte du GRU soviétique. Le mobile : neutraliser le pape polonais qui menaçait, par sa popularité, la stabilité du bloc[42]. Cette thèse reste contestée par certains historiens (notamment l'académicien italien Andrea Riccardi), mais elle est la plus solidement documentée.

La mort du cardinal Wyszyński (28 mai 1981)

Le 28 mai 1981 à 4h40, soit deux semaines après la tentative d'assassinat, le cardinal Stefan Wyszyński meurt à Varsovie d'un cancer abdominal diagnostiqué tardivement. Il avait 79 ans. Ses obsèques le 31 mai 1981 rassemblent près de 400 000 fidèles dans les rues de Varsovie ; la cérémonie est présidée par le cardinal Agostino Casaroli, secrétaire d'État du Vatican, envoyé spécial de Jean-Paul II encore convalescent[43].

La perte du « primat du millénaire » au moment même où le pape lui-même frôle la mort crée pour Solidarność un vide stratégique. Le successeur, Józef Glemp, archevêque de Varsovie depuis le 7 juillet 1981, est un canoniste prudent qui privilégie la voie de la conciliation. Plusieurs historiens, dont Weigel, Bernstein-Politi et Paczkowski, soulignent que l'absence de Wyszyński à l'heure de l'épreuve de l'état de guerre, six mois plus tard, a privé Solidarność d'un mur moral qui aurait pu rendre la répression militaire plus coûteuse pour le régime[44].

Laborem Exercens (14 septembre 1981)

Le 14 septembre 1981, fête de la Croix glorieuse, Jean-Paul II publie l'encyclique Laborem Exercens (« Sur le travail humain »), troisième encyclique de son pontificat et première encyclique sociale depuis Octogesima Adveniens de Paul VI (1971). L'encyclique avait été annoncée pour le 15 mai 1981 — 90ᵉ anniversaire de Rerum Novarum — mais a été retardée de quatre mois à cause de la convalescence du pape après l'attentat.

Le contexte polonais est explicite. L'encyclique défend trois thèses centrales qui sont autant de soutiens doctrinaux à Solidarność :

  1. Le travail prime sur le capital (§ 12-13) — formule directement empruntée à la tradition catholique sociale, retournée contre la priorité absolue de la propriété collective d'État dans le marxisme.
  2. Le travail est l'expression de la dignité de la personne (§ 6) — réfutation philosophique de la conception marxiste du travail comme simple force productive.
  3. Le droit aux syndicats indépendants (§ 20) — affirmation que les syndicats ne sont pas un luxe libéral mais une exigence morale du bien commun.

« L'expérience historique enseigne que des organisations de ce type [les syndicats] sont un élément indispensable de la vie sociale, particulièrement dans les sociétés modernes industrialisées. Cela ne signifie certainement pas que seuls les travailleurs de l'industrie peuvent fonder des associations de ce genre. » — Saint Jean-Paul II, Laborem Exercens, § 20[45]

La presse soviétique réagit immédiatement. La Pravda du 20 septembre 1981 publie une longue critique signée Iouri Krassine contre l'encyclique, perçue comme une légitimation religieuse du syndicalisme indépendant dans le bloc soviétique[46]. À Varsovie, le P. Józef Tischner, philosophe proche de Wojtyła, publie immédiatement une série d'articles à Tygodnik Powszechny et au Znak expliquant pourquoi Laborem Exercens est, dans le contexte polonais, une justification théologique pleine du syndicat indépendant[47].

L'état de guerre du 13 décembre 1981

Le 13 décembre 1981 à 6 heures du matin, le général Wojciech Jaruzelski (1923-2014), Premier secrétaire du PZPR depuis le 18 octobre 1981 et Premier ministre depuis février 1981, annonce à la radio nationale la proclamation de l'état de guerre (stan wojenny) sur l'ensemble du territoire polonais. Un nouveau Conseil militaire de salut national (Wojskowa Rada Ocalenia Narodowego, WRON) prend le pouvoir effectif. Solidarność est suspendu, ses chefs arrêtés ou internés, ses bureaux occupés, ses communications coupées[48][49].

Bilan de la première nuit :

  • 6 000 militants arrêtés et internés dans les premiers jours ; l'IPN recense au total 10 131 internés liés à Solidarność pendant l'état de guerre[50].
  • Couvre-feu de 22h à 6h.
  • Téléphones et télex coupés ; passeports invalides ; frontières fermées.
  • Lech Wałęsa est interné le 13 décembre à Arłamów puis Otwock.
  • Censure totale ; armée dans les rues.

La répression de la grève des mineurs de Wujek (Silésie) le 16 décembre 1981 par la milice ZOMO cause 9 morts et 23 blessés selon le bilan de l'Institut de la Mémoire nationale polonais[51][52] ; c'est le bain de sang le plus grave de la décennie. L'état de guerre sera officiellement suspendu le 31 décembre 1982 et levé le 22 juillet 1983, mais ses prolongements administratifs dureront jusqu'en 1989.

La réaction de Jean-Paul II

Jean-Paul II est informé du coup militaire par téléphone à 6h du matin par le nonce apostolique à Varsovie Luigi Poggi. Sa première réaction, dictée à l'agence I.MEDIA dans la matinée, est : « Le sang polonais ne doit plus jamais être répandu. »[53] Le pape adresse ensuite le 18 décembre une lettre solennelle au général Jaruzelski demandant la levée de l'état de guerre et la libération des prisonniers ; la lettre, publiée par le Vatican mais ignorée par Varsovie, est aujourd'hui considérée comme l'un des actes diplomatiques les plus forts du pontificat envers un régime communiste.

Le pèlerinage de 1983 : l'espérance malgré le couvre-feu

Six millions de Polonais sous les yeux de Jaruzelski

Le deuxième pèlerinage polonais a lieu du 16 au 23 juin 1983, l'état de guerre étant encore officiellement en vigueur. Jaruzelski a autorisé la visite dans l'espoir de normaliser son régime aux yeux du monde, mais à la condition que le pape rencontre le général au Belvédère (résidence présidentielle) — rencontre que Jean-Paul II accepte avec une stratégie précise : l'accepter publiquement, mais réaffirmer dans le même temps le droit moral des travailleurs polonais aux syndicats indépendants[54].

Plus de six millions de Polonais physiquement présents aux rassemblements de Varsovie, Niepokalanów, Częstochowa, Poznań, Katowice, Wrocław et Cracovie. À chaque messe, le mot « solidarité » revient ; à Częstochowa, devant un million de fidèles, le pape exhorte en substance à ne pas se résigner et à garder vivante la solidarité entre Polonais : ce mot prononcé sur la terre polonaise, jusque dans son sens géographique lié au chantier naval de Gdańsk, doit garder son sens spirituel et rester le mot par lequel un être humain en reconnaît un autre[55].

Rencontre privée avec Wałęsa

Le 23 juin 1983, dernier jour du pèlerinage, Jean-Paul II rencontre Lech Wałęsa dans la vallée de Chochołów, près de Zakopane, dans les Tatras. Le contenu de l'entretien, sans autre témoin, n'est connu que par les mémoires de Wałęsa lui-même (Un chemin d'espoir, 1987). Selon ce seul témoignage, le pape lui aurait dit en substance : « Tenez bon. La vérité finira par vaincre. Mais ne déclenchez pas le bain de sang. »[56]

Le testament spirituel laissé à la nation

Le pèlerinage de 1983 sert aussi à enraciner théologiquement la résistance non violente. Jean-Paul II refuse explicitement deux tentations symétriques : la passivité fataliste (« attendre que les Soviétiques s'effondrent ») et la violence révolutionnaire (« prendre les armes contre Jaruzelski »). Sa ligne est constante depuis 1979 : prière, vérité, solidarité, refus du mensonge, non-violence active.

Le martyre du bienheureux Jerzy Popiełuszko (19 octobre 1984)

Le jeune aumônier des sidérurgistes

Le bienheureux Jerzy Popiełuszko (1947-1984), aumônier des sidérurgistes de Varsovie liés à Solidarność, célébrait chaque dernier dimanche du mois les « Messes pour la Patrie » à l'église Saint-Stanislas-Kostka. Assassiné par la police politique communiste le 19 octobre 1984, ses obsèques rassemblèrent près d'un million de personnes le 3 novembre 1984. Photo : auteur inconnu, Wikimedia Commons, domaine public.

Jerzy Aleksander Popiełuszko, né le 14 septembre 1947 à Okopy (Podlachie, nord-est de la Pologne), est ordonné prêtre par le cardinal Wyszyński le 28 mai 1972. Frêle de santé (il souffrait d'une myocardite contractée pendant son service militaire à Bartoszyce dans une unité disciplinaire pour séminaristes), il est nommé en 1980 à la paroisse Saint-Stanislas-Kostka du quartier ouvrier de Żoliborz à Varsovie.

À l'été 1980, alors que la sidérurgie de Varsovie (chantiers Huta Warszawa) entre en grève, le P. Popiełuszko se rend sur le site et y célèbre la messe pour les ouvriers. À partir de septembre 1980, il devient aumônier officieux des sidérurgistes liés à Solidarność, puis, après l'état de guerre, aumônier de toute la résistance ouvrière non violente à Varsovie[57].

Les Messes pour la Patrie

À partir du 28 février 1982, soit deux mois et demi après le coup d'État militaire, le P. Popiełuszko commence à célébrer chaque dernier dimanche du mois des « Messes pour la Patrie » (Msze za Ojczyznę) à Saint-Stanislas-Kostka. Le rassemblement attire en quelques mois plus de 10 000 fidèles, débordant largement l'église ; en 1983-1984, 30 000 à 50 000 personnes se pressent autour du sanctuaire à chaque dernier dimanche du mois. Les homélies sont retransmises en clandestinité par cassettes audio dans toute la Pologne et reprises par Radio Free Europe[58].

Le contenu doctrinal des homélies est constant : non-violence active, refus du mensonge, refus de la haine, primat de la dignité humaine sur l'État, vérité comme arme. Popiełuszko cite abondamment Jean-Paul II, le cardinal Wyszyński, le Catéchisme et saint Maximilien Kolbe, dont la statue est portée en procession lors des Messes pour la Patrie.

« Pour rester libre intérieurement, l'homme doit vivre dans la vérité. Vivre dans la vérité signifie témoigner de la vérité au-dehors, dans n'importe quelle situation. La vérité, c'est toujours la vérité. Le mensonge ne devient jamais vrai parce qu'il est répété mille fois. » — Bienheureux Jerzy Popiełuszko, Messe pour la Patrie, Varsovie, 28 février 1982[59]

Le martyre du 19 octobre 1984

Le 19 octobre 1984, le P. Popiełuszko prêche une dernière homélie à Bydgoszcz, à l'invitation de la paroisse des Saints-Polonais-Frères-Martyrs. Le thème est tiré de l'épître de saint Paul aux Romains 12, 21 : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien. » Le retour vers Varsovie a lieu en voiture avec son chauffeur Waldemar Chrostowski. À 22h25, sur la route entre Bydgoszcz et Toruń, leur Volkswagen Golf est arrêté à un faux contrôle routier par trois officiers de la Służba Bezpieczeństwa :

  • capitaine Grzegorz Piotrowski (chef du commando) ;
  • lieutenant Leszek Pękala ;
  • lieutenant Waldemar Chmielewski.

Le chauffeur Chrostowski parvient à sauter du véhicule en marche, à 60 km/h, et survit. Le P. Popiełuszko, ligoté, bâillonné, est conduit dans le coffre vers un lieu isolé et battu à mort à coups de matraque. Le corps, ligoté à des sacs de pierres, est jeté dans la Vistule près du barrage de Włocławek vers minuit. Le corps sera retrouvé le 30 octobre 1984 lors d'une plongée d'enquête[60].

Le procès des assassins, conduit à Toruń du 27 décembre 1984 au 7 février 1985, est l'un des très rares procès publics d'officiers de la Służba Bezpieczeństwa sous le régime communiste. Les quatre prévenus (les trois exécutants plus leur supérieur le colonel Adam Pietruszka) sont condamnés à des peines allant de 14 à 25 ans de prison ; le commanditaire effectif au sein du ministère de l'Intérieur (général Czesław Kiszczak ?) n'a jamais été formellement établi[61].

Les obsèques du 3 novembre 1984

Les obsèques se tiennent le 3 novembre 1984 à l'église Saint-Stanislas-Kostka. Selon les estimations recoupées de la Solidarność clandestine, des observateurs étrangers et de la police polonaise elle-même (dossiers déclassifiés en 1993), entre 600 000 et un million de personnes sont présentes — les plus grandes obsèques de Pologne depuis celles du maréchal Piłsudski en 1935[62].

« Le mal ne se vainc que par le bien. (...) Pour défendre la vérité, il ne faut pas attaquer. Il faut être prêt à souffrir et à mourir. » — Bienheureux Jerzy Popiełuszko, homélie à Bydgoszcz, 19 octobre 1984, dernière prédication[63]

Le P. Popiełuszko est inhumé devant l'église même de Saint-Stanislas-Kostka, dans un mausolée qui deviendra l'un des plus grands lieux de pèlerinage de la Pologne contemporaine : le sanctuaire fait état de plus de 20 millions de visiteurs cumulés depuis 1984, sans date de comptage publiée[64]. Le P. Popiełuszko est béatifié le 6 juin 2010 à Varsovie par le cardinal Angelo Amato, légat de Benoît XVI, devant 150 000 fidèles, place Piłsudski (anciennement place de la Victoire — la même où Jean-Paul II avait prié en 1979).

Le pèlerinage de 1987 : la troisième visite, l'annonce de la victoire

Gdańsk, juin 1987

Le troisième pèlerinage polonais de Jean-Paul II se déroule du 8 au 14 juin 1987. L'état de guerre est officiellement levé depuis 1983, mais la Służba Bezpieczeństwa maintient une pression continue sur les milieux Solidarność, devenu clandestin. Le pape demande, et obtient avec difficulté de Jaruzelski, l'autorisation de célébrer une messe à Gdańsk — la ville-symbole — devant les chantiers Lénine.

Le 12 juin 1987, devant 750 000 fidèles réunis sur la prairie de Zaspa, à Gdańsk, le pape prononce une homélie devenue célèbre par sa formule théologique :

« "Portez les fardeaux les uns des autres" : cette phrase concise de l'Apôtre est le programme de la solidarité humaine et sociale. Solidarité veut dire : l'un et l'autre, et s'il y a un fardeau, ce fardeau est porté ensemble, en communauté. (...) Il ne peut y avoir de lutte plus efficace que la solidarité. Il ne peut y avoir de programme de lutte meilleur que celui de la solidarité. » — Saint Jean-Paul II, homélie à Gdańsk-Zaspa, 12 juin 1987[65]

À Gdańsk, devant les ouvriers des chantiers où est né le syndicat, Jean-Paul II prononce publiquement, en présence des autorités du PZPR, le mot « solidarité » d'une manière qui ne peut être détachée du syndicat Solidarność — comme il l'avait déjà fait à Częstochowa en 1983. Le pape s'arrête longuement sur la racine biblique du mot (cf. Galates 6, 2 : « Portez les fardeaux les uns des autres ») et sur sa traduction sociale catholique (Quadragesimo Anno, 1931 ; Mater et Magistra, 1961 ; Laborem Exercens, 1981).

Une visite à Wałęsa à Gdańsk (Zaspa)

Le 11 juin 1987, Jean-Paul II rend visite à Lech Wałęsa et à sa famille dans leur appartement de Gdańsk (Zaspa), rue Pilotów. Wałęsa est alors officiellement chômeur (renvoyé des chantiers depuis 1980), surveillé en permanence par la SB. Le geste pontifical est d'une portée politique majeure : il réintègre publiquement Wałęsa dans la respectabilité internationale et signifie au régime que le pape considère l'ancien président de Solidarność comme l'interlocuteur légitime de la société polonaise. Aucune image officielle de la visite n'a été autorisée par le régime ; quelques photos prises par les proches de Wałęsa circulent aujourd'hui en archive familiale[66].

Le syndicat se relève

Le pèlerinage de 1987 marque le redémarrage public de Solidarność. À l'automne 1987, une nouvelle vague de grèves éclate dans les chantiers de Gdańsk, de Stalowa Wola et de Nowa Huta (Cracovie). Le 31 août 1988, à l'occasion du huitième anniversaire de l'accord de Gdańsk, Wałęsa est invité par le ministre de l'Intérieur Czesław Kiszczak à des négociations préliminaires — premier signe officiel de la fin du gel.

L'année miracle 1989

La Table ronde (6 février – 5 avril 1989)

Du 6 février au 5 avril 1989, dans une salle dite de la Table ronde (Okrągły Stół) du palais Namiestnikowski à Varsovie, des négociations sans précédent réunissent le gouvernement communiste (Kiszczak, Reykowski) et l'opposition (Wałęsa, Mazowiecki, Geremek, Michnik, Kuroń) sous l'œil discret de l'épiscopat polonais (Mgr Jerzy Dąbrowski, Mgr Bronisław Dembowski, secrétaire des affaires publiques de l'épiscopat)[67]. La présence ecclésiale, voulue par le cardinal Józef Glemp et soutenue par Jean-Paul II, garantit la modération des négociations.

Les Accords du 5 avril 1989 prévoient :

  • Réenregistrement légal de Solidarność (effectué le 17 avril 1989).
  • Élections semi-libres au Sejm le 4 juin : 65 % des sièges réservés au PZPR et ses alliés, 35 % ouverts à la compétition libre.
  • Élections libres au Sénat (chambre nouvellement créée) : 100 % des 100 sièges en compétition libre.
  • Création de la fonction de président de la République.

Les élections du 4 juin 1989

Le 4 juin 1989, par une coïncidence historique macabre, le jour où les chars de l'Armée populaire de libération chinoise écrasent les manifestants de la place Tiananmen à Pékin, les Polonais votent dans les premières élections semi-libres du bloc soviétique depuis 1945. Le résultat est un raz-de-marée :

ChambreSièges en compétition libreSièges gagnés par Solidarność
Sejm161 sur 460160 (les 65 % restants restant au PZPR par accord)
Sénat100 sur 10099 (un sénateur indépendant à Piotrków)

Le PZPR perd même tous les sièges de sa liste nationale unique pour le Sejm, son humiliation est totale[68].

Tadeusz Mazowiecki, premier ministre catholique (24 août 1989)

Le 24 août 1989, le Sejm élit Tadeusz Mazowiecki (1927-2013) au poste de Premier ministre par 378 voix sur 423. C'est le premier chef de gouvernement non communiste d'un pays du bloc soviétique depuis 1948. Mazowiecki, intellectuel catholique laïque, ancien rédacteur en chef du mensuel Więź, conseiller de Wałęsa à Gdańsk en août 1980, est aussi un proche de Jean-Paul II : il l'avait rencontré à Cracovie dès les années 1960.

L'image de Mazowiecki s'écroulant épuisé sur le pupitre lors de son discours d'investiture le 12 septembre 1989, alors qu'il vient de lister la dette publique catastrophique du pays, restera l'une des photographies emblématiques de la transition.

La chute du Mur (9 novembre 1989)

Le 9 novembre 1989 au soir, à Berlin-Est, la conférence de presse approximative du porte-parole du Politburo est-allemand Günter Schabowski déclenche, par un quiproquo retransmis en direct, la chute du mur de Berlin. Ce qui aurait été inimaginable cinq ans plus tôt — sous Andropov, sous Tchernenko — devient possible parce que Gorbatchev a renoncé à intervenir, parce que la Pologne a déjà rompu le tabou, et parce que Solidarność a démontré qu'une transition pacifique était possible.

L'effondrement se propage en quelques semaines : révolution de velours en Tchécoslovaquie (17 novembre – 29 décembre 1989), exécution de Ceaușescu en Roumanie (25 décembre 1989), réunification allemande effective au 3 octobre 1990, indépendance des États baltes (1990-1991), dissolution de l'URSS le 25 décembre 1991.

Lecture théologique : la victoire des « armes de la vérité »

Centesimus Annus (1ᵉʳ mai 1991) — le bilan magistériel

Le 1ᵉʳ mai 1991, fête de saint Joseph travailleur, Jean-Paul II publie l'encyclique Centesimus Annus (« la centième année »), commémorant le centenaire de Rerum Novarum de Léon XIII (1891). Le document est, à la fois, un bilan théologique de l'effondrement du communisme et une exposition systématique de la doctrine sociale catholique.

Le paragraphe central, § 23, est le moment où Jean-Paul II nomme explicitement les acteurs de la victoire — sans citer Solidarność par son nom, mais en désignant clairement la stratégie polonaise :

« Il semble que la chute d'un tel "bloc" ou d'un tel empire ait été acquise grâce à un engagement pacifique qui n'a utilisé que les armes de la vérité et de la justice. (...) Telle est la lutte qui a conduit aux changements de 1989. Cette lutte exigeait clairvoyance, modération, souffrances et sacrifices. D'une certaine façon, elle est née de la prière, et il n'aurait certainement pas été possible d'y trouver le succès, sans une confiance illimitée en Dieu, le maître de l'histoire, qui a entre ses mains le cœur des hommes. » — Saint Jean-Paul II, Centesimus Annus, § 23 (1ᵉʳ mai 1991)[69]

Trois éléments doctrinaux essentiels :

  1. « Les armes de la vérité et de la justice » — Jean-Paul II refuse à la fois le fatalisme (« on n'y peut rien ») et le militarisme (« il faudrait des armes »). Sa thèse : la vérité publique, le refus du mensonge, l'organisation sociale autour de la dignité humaine, sont des armes politiques réelles.
  2. « Elle est née de la prière » — l'encyclique inscrit la victoire de 1989 dans une lecture surnaturelle de l'histoire. Sans nier les facteurs économiques et géopolitiques, Jean-Paul II soutient que la prière, et notamment la prière mariale polonaise (Częstochowa, Jasna Góra, Vœux du millénaire de 1956, neuvaine de Wyszyński, Fatima), a contribué objectivement à l'événement.
  3. « Confiance illimitée en Dieu, maître de l'histoire » — la formule reprend une expression chère à Wyszyński et qui hante toute la pastorale polonaise.

L'encyclique condamne ensuite (§ 42) le retour à un capitalisme sans limites comme alternative tout aussi inacceptable, anticipant le débat des trente années suivantes sur la mondialisation, l'ultralibéralisme et la doctrine sociale de l'Église.

Le rôle décisif de la prière et de la liturgie

Pour comprendre pourquoi Jean-Paul II insiste à ce point sur la prière, il faut prendre la mesure du réseau liturgique maintenu sous le communisme polonais : neuf grandes processions de Jasna Góra par an, plus de 20 millions de communions distribuées chaque année, le rosaire récité publiquement dans les paroisses, les pèlerinages à pied à Częstochowa rassemblant 200 000 à 500 000 marcheurs par an (le pèlerinage de Varsovie-Częstochowa long de 250 km), les Messes pour la Patrie du P. Popiełuszko. Ce maillage liturgique permanent constituait, selon l'expression de Wyszyński, « le tissu nerveux invisible de la nation »[70].

Le mot de Gorbatchev

Le 1ᵉʳ mars 1992, dans un entretien donné à Domenico del Rio pour le quotidien italien La Stampa publié le 3 mars 1992, Mikhaïl Gorbatchev reconnaît publiquement :

« Ce qui s'est passé en Europe de l'Est ces dernières années n'aurait pas été possible sans la présence de ce pape, sans le rôle politique, immense même, qu'il a su jouer sur la scène mondiale. » — Mikhaïl Gorbatchev, entretien donné à La Stampa le 1er mars 1992 (publié le 3 mars)[71]

Le mot venant de l'ancien numéro un soviétique, à un journal italien laïque, dans un contexte non religieux, pèse historiographiquement plus que tous les éloges catholiques. Gorbatchev répétera cette appréciation à plusieurs reprises, notamment dans son livre On My Country and the World (Columbia University Press, 2000), et lors de la cérémonie funéraire de Jean-Paul II en avril 2005, où il sera l'un des seuls dirigeants non-occidentaux à se déplacer personnellement à Rome.

Une historiographie débattue

La thèse du « pape unique acteur »

Une tradition apologétique anglophone, formée autour de George Weigel, Carl Bernstein et Marco Politi, et popularisée par leurs grands livres (Witness to Hope, 1999 ; His Holiness, 1996 ; The End and the Beginning, 2010), tend à présenter Jean-Paul II comme l'acteur central ou même décisif de la chute du communisme. Bernstein-Politi vont jusqu'à reconstituer en détail une « sainte alliance » (Holy Alliance) secrète entre le Vatican et l'administration Reagan, dont l'existence reste partiellement débattue — notamment la fameuse réunion du 7 juin 1982 entre Reagan et le pape à la bibliothèque vaticane[72].

Cette thèse, prise dans sa forme forte, est contestée. Andrea Riccardi, Andrzej Paczkowski et John Lewis Gaddis soulignent que :

  • L'effondrement économique du bloc soviétique (chute des cours du pétrole 1986, faillite industrielle structurelle, course technologique perdue avec l'Ouest) aurait probablement conduit à une crise majeure même sans Jean-Paul II.
  • La décision de Gorbatchev de ne pas intervenir en 1989 (à la différence de Brejnev en 1968 ou Khrouchtchev en 1956) est un choix géopolitique propre, lié à la doctrine Sinatra, à la contrainte budgétaire soviétique et au refus d'assumer le coût d'une intervention militaire.
  • Le rôle de Reagan, du chancelier Helmut Kohl, et des dissidents tchèques (Havel, Patočka) doit être reconnu à parts entières.

Réponses aux objections

Les principales objections à la thèse forte sont les suivantes, avec leur réponse :

ObjectionRéponse catholique-réaliste
« Le communisme se serait effondré tout seul. »Probablement vrai pour l'URSS en 1991. Mais le calendrier et la modalité non violente de l'effondrement sont profondément liés à Solidarność et au pèlerinage de 1979. Sans Pologne en avance, pas de chute du Mur en novembre 1989.
« Reagan a été plus décisif que Jean-Paul II. »Faux dilemme. Reagan était décisif militairement et économiquement ; Jean-Paul II l'était moralement et socialement à l'intérieur du bloc. Les deux rôles sont complémentaires, pas concurrents. Les archives soviétiques confirment que les deux étaient perçus à Moscou comme des menaces structurelles simultanées.
« Le facteur catholique a été surévalué par la suite. »La meilleure réponse n'est pas un sondage isolé, mais le faisceau convergent : foules de 1979 et 1983, droit syndical défendu par Laborem Exercens, stratégie non violente de Solidarność, médiation de l'épiscopat à la Table ronde, puis lecture magistérielle de Centesimus Annus § 23.
« Le pape n'a pas pu prévoir l'effondrement. »Il n'a pas eu à le prévoir. Il a posé en 1979 un cadre théologique et social qui a permis aux Polonais d'agir. La causalité n'est pas mécanique, elle est enchaînée.

Trois lectures concurrentes

Trois lectures coexistent aujourd'hui dans l'historiographie sérieuse :

  1. Lecture catholique forte (Weigel) : Jean-Paul II est le facteur décisif, sans lequel rien n'aurait eu lieu. Lecture confortable mais simplificatrice.
  2. Lecture marxiste-révisionniste (versions tardives du Trybuna Ludu) : le communisme s'est effondré pour des raisons économiques, le facteur catholique a été surestimé pour des raisons idéologiques occidentales. Lecture qui ne résiste pas à l'analyse comparée bloc par bloc.
  3. Lecture historiographique de convergence (Paczkowski, Gaddis, Garton Ash) : plusieurs facteurs causaux distincts (économie soviétique, course aux armements, Solidarność, pape polonais, dissidence est-européenne, Gorbatchev) ont convergé dans une fenêtre temporelle étroite (1979-1989). Aucun n'aurait suffi seul, tous étaient nécessaires. Lecture la plus solide.

La position défendue par cet article est la troisième, en soulignant que dans la convergence des facteurs, le facteur catholique-polonais n'est ni le seul ni accessoire, mais structurellement central : c'est lui qui a fourni au mouvement sa discipline non violente, sa profondeur populaire, sa légitimité morale et son réseau organisationnel.

Héritage : béatifications et canonisations

Le P. Popiełuszko, bienheureux martyr (6 juin 2010)

Le procès en béatification du P. Popiełuszko est ouvert dès le 3 février 1997 à Varsovie. Le 19 décembre 2009, le pape Benoît XVI reconnaît le martyre en haine de la foi (in odium fidei). La béatification est célébrée le 6 juin 2010, place Piłsudski, par le cardinal Angelo Amato, préfet de la Congrégation pour les Causes des saints, devant 150 000 fidèles. Sa fête est fixée au 19 octobre, jour de son martyre. Le procès de canonisation est aujourd'hui à l'instruction[73].

Wyszyński, bienheureux primat (12 septembre 2021)

Le procès du cardinal Wyszyński s'ouvre en 1989 ; ses vertus héroïques sont reconnues par le pape François le 18 décembre 2017 ; le miracle attribué (guérison d'une religieuse en 1988) est validé par François le 3 octobre 2019. La béatification est célébrée le 12 septembre 2021 à Varsovie, avec en couple inédit la bienheureuse Elżbieta Czacka (1876-1961), fondatrice des Sœurs franciscaines servantes de la Croix[74]. C'est la première béatification d'un cardinal-primat polonais.

Jean-Paul II, saint (27 avril 2014)

La cause du Saint-Siège pour Karol Wojtyła est officiellement ouverte le 13 mai 2005 par Benoît XVI, soit cinq semaines après sa mort le 2 avril 2005. La béatification a lieu le 1ᵉʳ mai 2011 ; la canonisation est célébrée par François et Benoît XVI ensemble le 27 avril 2014, fête de la Divine Miséricorde, à Rome, devant 800 000 fidèles[75]. Sa fête est fixée au 22 octobre, jour de l'inauguration de son pontificat en 1978.

Pour aller plus loin

  • Lire L'Église face aux totalitarismes (1917-1989) pour le tableau complet de la résistance catholique aux trois grandes idéologies du XXᵉ siècle, dont la chute de 1989 constitue l'épilogue.
  • Lire L'Église catholique clandestine sous le communisme pour la dimension cachée du combat ecclésial dans les pays voisins (URSS, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie).
  • Lire La nouvelle évangélisation pour le programme pastoral lancé par Jean-Paul II en réponse au vide spirituel d'après-1989.
  • Retenir le cœur du sujet : un pèlerinage de neuf jours en 1979 ; un syndicat ouvrier non violent de 10 millions de membres ; un état de guerre, un attentat et un prêtre martyr ; un effondrement pacifique du bloc en 1989 ; et la lecture théologique qu'en a donnée Centesimus Annus en 1991.

Notes et références

  1. Andrzej Paczkowski, The Spring Will Be Ours: Poland and the Poles from Occupation to Freedom, traduit par Jane Cave, Pennsylvania State University Press, University Park (Pa.), 2003, ISBN 978-0-271-02308-3. Édition originale polonaise : Pół wieku dziejów Polski 1939-1989, Wydawnictwo Naukowe PWN, Varsovie, 1995. Référence académique majeure d'histoire de la Pologne communiste.

    1 11 34 40 48 67 68
  2. George Weigel, Witness to Hope: The Biography of Pope John Paul II, HarperCollins, New York, 1999, ISBN 978-0-06-018793-4, p. 291. Traduction française : Témoin de l'espérance — Jean-Paul II, Jean-Claude Lattès, Paris, 2005, ISBN 978-2-7096-2620-4. Estimation (non recensée, discutée selon les auteurs) des foules du pèlerinage polonais de juin 1979 : ~13 millions de personnes physiquement présentes aux rassemblements pontificaux.

    2 27 31
  3. Saint Jean-Paul II, homélie à la place de la Victoire (Plac Zwycięstwa), Varsovie, 2 juin 1979. Texte officiel français (PDF) sur vatican.va ; traduction française intégrale dans La Documentation catholique, t. LXXVI, n° 1768, juillet 1979, col. 654-658. Formule polonaise originale : « Niech zstąpi Duch Twój ! Niech zstąpi Duch Twój i odnowi oblicze ziemi. Tej ziemi! »

    3 28 29
  4. Grażyna Sikorska, Jerzy Popiełuszko: A Martyr for the Truth, William B. Eerdmans, Grand Rapids (Mich.), 1985, ISBN 0-8028-3623-3. Voir aussi Roger Boyes & John Moody, The Priest Who Had to Die: The Tragedy of Father Jerzy Popiełuszko, Gollancz, Londres, 1986.

    4 57 60
  5. Mikhaïl Gorbatchev, entretien donné à Domenico del Rio le 1er mars 1992, publié dans La Stampa, Turin, le 3 mars 1992, p. 6. La citation originale italienne : « Quanto è successo nell'Europa dell'Est in questi ultimi anni non sarebbe stato possibile senza la presenza di questo Papa, senza il ruolo politico, anche grande, che egli ha saputo recitare sulla scena mondiale. » Repris dans Carl Bernstein & Marco Politi, His Holiness, Penguin, 1996, p. 504 ; Andrea Riccardi, Giovanni Paolo II : la biografia, San Paolo, 2011, p. 320.

    5 71
  6. George Weigel, The Final Revolution: The Resistance Church and the Collapse of Communism, Oxford University Press, New York, 1992, ISBN 0-19-506263-6, p. 13. Référence majeure sur le rôle structurel de l'Église catholique polonaise dans la chute du communisme.

    6
  7. Timothy Garton Ash, The Polish Revolution: Solidarity, 3ᵉ éd., Yale University Press, New Haven & Londres, 2002, ISBN 978-0-300-09568-3. Édition originale 1983, mise à jour 1991 et 2002. Témoignage direct du journaliste anglais présent à Gdańsk et Varsovie de 1980 à 1989.

    7
  8. Adam Michnik, L'Église et la gauche : le dialogue polonais, traduction française d'Agnieszka Grudzińska et Maryla Laurent, Seuil, Paris, 1979, ISBN 978-2-02-005091-0. Édition originale polonaise : Kościół, lewica, dialog, Instytut Literacki, Paris, 1977. Premier essai d'un intellectuel laïque polonais sur la nécessité du dialogue avec l'Église catholique.

    8
  9. Bienheureux Jerzy Popiełuszko, dernière homélie, Bydgoszcz, 19 octobre 1984, quelques heures avant son enlèvement. Texte intégral édité par Grażyna Sikorska dans Jerzy Popiełuszko : A Martyr for the Truth, op. cit., p. 174-181. Traduction française dans Les Messes pour la Patrie, Le Sarment, Paris, 1985.

    9 63
  10. John Lewis Gaddis, The Cold War: A New History, Penguin Press, New York, 2005, ISBN 1-59420-062-9, p. 228-233. Traduction française : La Guerre froide, Le Seuil, Paris, 2007, ISBN 978-2-02-088584-9.

    10
  11. George Weigel, Witness to Hope, op. cit., p. 263-265, sur le contexte de l'expression « N'ayez pas peur » dans l'homélie d'inauguration du 22 octobre 1978.

    12
  12. Statistiques officielles du Pfarrerblock de Dachau (blocs 26-28-30). Sur les 2 720 prêtres et religieux internés à Dachau, 1 780 sont polonais et 868 sont morts dans le camp. Voir le mémorial de Dachau, « Priesterblock im KZ Dachau » ; étude de référence : Eugen Weiler, Die Geistlichen in Dachau, Mödling, 1971 ; Vincent A. Lapomarda, The Jesuits and the Third Reich, 2ᵉ éd., Edwin Mellen Press, 2005, ISBN 978-0-7734-6265-4.

    13
  13. Andrzej Micewski, Cardinal Wyszyński : a Biography, traduit par Wiesław Kubica, Harcourt Brace Jovanovich, San Diego, 1984, ISBN 0-15-115440-4. Édition originale polonaise : Stefan Kardynał Wyszyński, Prymas i mąż stanu, Éditions du Dialogue, Paris, 1982. Référence biographique majeure.

    14 43
  14. Jerzy Kłoczowski, A History of Polish Christianity, Cambridge University Press, Cambridge, 2000, ISBN 0-521-36429-9. Voir aussi Jerzy Kłoczowski (dir.), Histoire religieuse de la Pologne, Le Centurion, Paris, 1987.

    15 70
  15. Cardinal Stefan Wyszyński, Śluby Jasnogórskie Narodu Polskiego (Vœux de Jasna Góra de la nation polonaise), texte rédigé en captivité à Komańcza et lu publiquement à Częstochowa le 26 août 1956. Texte intégral dans Stefan Kardynał Wyszyński, Listy Pasterskie Prymasa Polski oraz Episkopatu, Éditions du Dialogue, Paris, 1975.

    16
  16. Université catholique de Lublin (KUL), fondée en 1918. Site officiel : kul.pl. Voir aussi Antoni Czuj, Katolicki Uniwersytet Lubelski w latach 1944-1949, Towarzystwo Naukowe KUL, Lublin, 1999.

    17
  17. Adam Stefan Sapieha (1867-1951), archevêque de Cracovie de 1925 à 1951, créé cardinal in pectore en 1939 (proclamé en 1946). Organisateur du séminaire clandestin de Cracovie pendant l'occupation nazie. Voir Jacek Czajowski, Kardynał Adam Stefan Sapieha, Wydawnictwo Literackie, Cracovie, 1995.

    18
  18. George Weigel, Witness to Hope, op. cit., p. 159-172, sur la participation de Wojtyła à Vatican II et sa contribution à Gaudium et Spes.

    19
  19. Sur l'engagement de Karol Wojtyła, comme archevêque de Cracovie, auprès des Églises persécutées d'Europe centrale et orientale avant 1978, voir George Weigel, The End and the Beginning: Pope John Paul II — The Victory of Freedom, Doubleday, New York, 2010, ISBN 978-0-385-52479-3, p. 81-97 ; Jonathan Luxmoore & Jolanta Babiuch, The Vatican and the Red Flag: The Struggle for the Soul of Eastern Europe, Geoffrey Chapman, Londres, 1999, p. 224-245. Les circonstances précises (lieu exact, modalités) ne sont pas documentées à ce degré de détail dans ces ouvrages.

    20
  20. George Weigel, Witness to Hope, op. cit., p. 251-257, sur le conclave d'octobre 1978 et le scrutin du 16 octobre, voix par voix.

    21
  21. George Weigel, Witness to Hope, op. cit., p. 249-250. La formule rapportée « Si Christ te choisit, accepte » est attribuée à Wyszyński par plusieurs sources, dont Mieczysław Maliński, Pope John Paul II: The Life of My Friend Karol Wojtyła, Seabury, New York, 1979.

    22
  22. Saint Jean-Paul II, homélie pour l'inauguration solennelle du pontificat, place Saint-Pierre, 22 octobre 1978. Texte officiel en italien sur vatican.va. Traduction française dans La Documentation catholique, t. LXXV, n° 1754, novembre 1978, col. 935-938.

    23
  23. Christopher Andrew & Vasili Mitrokhin, The Mitrokhin Archive II: The KGB and the World, Allen Lane / Penguin, Londres, 2005, ISBN 978-0-7139-9359-1, chap. 16. Ces notes ne sont rapportées que par ces auteurs, sans cote d'archive consultable ; le libellé exact n'étant pas vérifiable en source primaire, l'article les restitue en discours indirect. Voir aussi Christopher Andrew & Vasili Mitrokhin, The Sword and the Shield: The Mitrokhin Archive and the Secret History of the KGB, Basic Books, New York, 1999. Sur l'attentat de 1981 et l'implication probable des services bulgares (DS) sous direction soviétique, voir aussi Imposimato, Vatican Spies, Rizzoli, Milan, 2008.

    24 25 42
  24. George Weigel, Witness to Hope, op. cit., p. 281-289, sur la négociation diplomatique de l'autorisation du pèlerinage polonais de juin 1979.

    26
  25. Saint Jean-Paul II, homélie à Oświęcim-Brzezinka (Auschwitz-Birkenau), 7 juin 1979. Texte officiel en polonais sur vatican.va ; texte officiel français sur vatican.va. Traduction française dans La Documentation catholique, t. LXXVI, n° 1769, juillet 1979.

    30
  26. Carl Bernstein & Marco Politi, His Holiness: John Paul II and the Hidden History of Our Time, Penguin Books, New York, 1996, ISBN 0-14-024827-6, p. 201-218. Traduction française : Sa Sainteté Jean-Paul II — De l'histoire secrète à l'histoire universelle, Plon, Paris, 1996, ISBN 978-2-259-18290-3.

    32
  27. Jadwiga Staniszkis, Poland's Self-Limiting Revolution, edited by Jan T. Gross, Princeton University Press, Princeton (N.J.), 1984, ISBN 0-691-09422-0. Témoignage sociologique de l'intérieur de Solidarność par une intellectuelle qui sera plus tard conseillère du gouvernement Mazowiecki.

    33
  28. UNESCO Mémoire du monde, registre 2003 : « 21 Postulates of MKS — birth of Solidarity, a great social movement », inscription en septembre 2003. Voir la fiche officielle UNESCO : « 21 Postulates of MKS ». Les deux planches originales sont conservées au Musée européen de Solidarność (ECS) à Gdańsk depuis 2014.

    35
  29. Témoignage du P. Henryk Jankowski (1936-2010), curé de la paroisse Sainte-Brigitte de Gdańsk pendant la grève de 1980, rapporté dans Timothy Garton Ash, The Polish Revolution, op. cit., p. 49, et dans Jonathan Kwitny, Man of the Century: The Life and Times of Pope John Paul II, Henry Holt, New York, 1997, p. 380.

    36
  30. Conférence épiscopale polonaise, déclaration du 26 août 1980 (réunion à Jasna Góra, en la fête de Notre-Dame de Częstochowa) sur les grèves de la côte. Texte intégral publié dans L'Osservatore Romano, édition française, 9 septembre 1980. Référence à Rerum Novarum (Léon XIII, 15 mai 1891) et à Mater et Magistra (Jean XXIII, 15 mai 1961).

    37
  31. Photo iconique de la signature des Accords de Gdańsk du 31 août 1980. Wałęsa utilise un grand stylo-souvenir frappé du portrait de Jean-Paul II, acheté en 1979 lors du pèlerinage polonais. Voir Lech Wałęsa, Un chemin d'espoir : autobiographie, traduction française d'Hélène Włodarczyk, Fayard, Paris, 1987, ISBN 2-213-02002-X, p. 184-186 ; album photo Musée européen de Solidarność, Gdańsk.

    38
  32. Accord de Gdańsk (Porozumienie Gdańskie), signé le 31 août 1980 entre le Comité interentreprises de grève (MKS, présidé par Lech Wałęsa) et la commission gouvernementale dirigée par le vice-Premier ministre Mieczysław Jagielski. Texte intégral polonais et traduction française intégrale dans Documentation française, La Pologne en mouvement (1980-1981), La Documentation française, Paris, 1981.

    39
  33. George Weigel, Witness to Hope, op. cit., p. 413-419, sur la tentative d'assassinat du 13 mai 1981, l'opération chirurgicale du professeur Crucitti, et la convalescence de Jean-Paul II à la polyclinique Gemelli.

    41
  34. George Weigel, Witness to Hope, op. cit., p. 440-442, sur la succession Wyszyński → Glemp et ses conséquences pour Solidarność.

    44
  35. Saint Jean-Paul II, encyclique Laborem Exercens, 14 septembre 1981, § 20. Texte officiel français sur vatican.va. Voir Andrzej Szostek (dir.), Laborem Exercens : commentaire de l'encyclique, KUL, Lublin, 1982 ; Rocco Buttiglione, La pensée de Karol Wojtyła, Communio / Fayard, Paris, 1984.

    45
  36. Pravda, Moscou, 20 septembre 1981, p. 4, signé Iouri V. Krassine, membre du Comité central du PCUS. Citation reprise dans George Weigel, Witness to Hope, op. cit., p. 446.

    46
  37. Józef Tischner, Etyka solidarności, Znak, Cracovie, 1981. Traduction française : Éthique de la solidarité, traduction Daniel Beauvois, Critérion, Paris, 1992. Articles parus dans Tygodnik Powszechny à l'automne 1981 sur le sens chrétien du mot « solidarité ».

    47
  38. Institute of National Remembrance (IPN), exposition Martial Law in Poland 1981-1983 et dossier anniversaire du 13 décembre 1981 : l'opération commence dans la nuit du 12 au 13 décembre, avant même l'approbation formelle du Conseil d'État ; elle vise explicitement Solidarność et ses soutiens. Voir eng.ipn.gov.pl.

    49
  39. Instytut Pamięci Narodowej (IPN), projet Internowani w stanie wojennym (2021) et communiqué du 13 décembre : la base IPN recense 10 131 personnes internées pour raisons politiques pendant l'état de guerre, principalement liées à Solidarność. Voir ipn.gov.pl.

    50
  40. Massacre des mineurs de Wujek (mine de charbon, Katowice, Silésie), 16 décembre 1981. 9 morts sous les balles de l'unité spéciale ZOMO. Procès des responsables : 2007. Voir Andrzej Paczkowski, The Spring Will Be Ours, op. cit., p. 472-475.

    51
  41. Institute of National Remembrance (IPN), « The 40th anniversary of the pacification of the "Wujek" coal mine — Katowice, 16 December 2021 » : bilan de 9 morts et 23 blessés (hors intoxications au gaz), liste nominative des neuf mineurs, procès tardif des responsables. Voir eng.ipn.gov.pl.

    52
  42. Saint Jean-Paul II, déclaration du 13 décembre 1981 à l'agence I.MEDIA, citée par L'Osservatore Romano du 14 décembre 1981. Voir aussi Insegnamenti di Giovanni Paolo II, vol. IV/2, Libreria Editrice Vaticana, 1981, p. 1042. La lettre du 18 décembre 1981 à Jaruzelski est publiée in extenso dans Acta Apostolicae Sedis, vol. 74 (1982), p. 137-139.

    53
  43. George Weigel, Witness to Hope, op. cit., p. 457-467, sur le pèlerinage de juin 1983 et la rencontre Jaruzelski-Jean-Paul II au Belvédère.

    54
  44. Saint Jean-Paul II, paroles à Jasna Góra, Częstochowa, juin 1983 (paraphrase : texte verbatim non vérifiable en ligne, le texte n'étant pas hébergé sur vatican.va). Traduction française dans La Documentation catholique, t. LXXX, n° 1858, juillet 1983. Textes anglais des célébrations des 18 et 19 juin 1983 (Appel de Jasna Góra, messe jubilaire) dans la bibliothèque EWTN.

    55
  45. Lech Wałęsa, Un chemin d'espoir : autobiographie, op. cit., p. 312-318, sur la rencontre privée du 23 juin 1983 dans la vallée de Chochołów. Témoignage unicausal, sans témoin corroborant : les propos prêtés au pape sont rapportés par le seul Wałęsa. Voir aussi Lech Wałęsa, The Struggle and the Triumph: An Autobiography, traduit du polonais par Franklin Philip & Helen Mahut, Arcade Publishing, New York, 1992, ISBN 978-1-55970-211-9.

    56 66
  46. Jerzy Popiełuszko, Kazania patriotyczne (Sermons patriotiques), édition critique sous la direction de Mgr Czesław Domin, Wydawnictwo Sióstr Loretanek, Varsovie, 1992. Traduction française partielle : Le Prix de l'amour de la Patrie : sermons patriotiques, Le Sarment-Fayard, Paris, 1985.

    58
  47. Bienheureux Jerzy Popiełuszko, homélie de la Messe pour la Patrie, Varsovie, 28 février 1982, dans Kazania patriotyczne, op. cit. Citation reprise dans Andrzej Tokarczyk, Jerzy Popiełuszko, Krajowa Agencja Wydawnicza, Varsovie, 1989.

    59
  48. Procès de Toruń, 27 décembre 1984 – 7 février 1985. Verdict : capitaine Grzegorz Piotrowski (25 ans, ramenés à 15) ; lieutenant Leszek Pękala (15 ans, ramenés à 10) ; lieutenant Waldemar Chmielewski (14 ans) ; colonel Adam Pietruszka (25 ans, ramenés à 15). Voir Roger Boyes & John Moody, The Priest Who Had to Die, op. cit., chap. 9 ; archives IPN (Institut de la Mémoire nationale polonaise), dossier 0941/27.

    61
  49. Obsèques du bienheureux Jerzy Popiełuszko, église Saint-Stanislas-Kostka, Varsovie, 3 novembre 1984. Estimation entre 600 000 et un million de personnes. Sources : rapport de la Służba Bezpieczeństwa du 4 novembre 1984, déclassifié par l'IPN en 1993, dossier 0941/29 ; reportage de l'agence Reuters du 3 novembre 1984.

    62
  50. Ordre de grandeur de « plus de 20 millions de visiteurs depuis 1984 » donné pour le tombeau et le sanctuaire de Żoliborz (voir par ex. la revue Theo-logos) ; aucun relevé daté des registres paroissiaux de Saint-Stanislas-Kostka n'étant consultable, le chiffre est présenté comme annonce du sanctuaire.

    64
  51. Saint Jean-Paul II, homélie de la messe pour le monde du travail, prairie de Zaspa, Gdańsk, 12 juin 1987. Texte officiel italien sur vatican.va (texte polonais ici). Traduction française dans La Documentation catholique, t. LXXXIV, n° 1944, juillet 1987.

    65
  52. Saint Jean-Paul II, encyclique Centesimus Annus, 1ᵉʳ mai 1991, § 23. Texte officiel français sur vatican.va. Voir aussi George Weigel, The Final Revolution, op. cit., p. 156-181 ; Pierre de Charentenay (dir.), La Doctrine sociale de l'Église, Cerf, Paris, 2009.

    69
  53. Carl Bernstein, « The Holy Alliance », Time Magazine, 24 février 1992. Repris dans Carl Bernstein & Marco Politi, His Holiness, op. cit., chap. 12. La thèse est précisée et nuancée dans George Weigel, The End and the Beginning, op. cit., p. 215-235, qui distingue collaboration politique objective (établie) et complot secret organisé (largement mythifié).

    72
  54. Béatification du bienheureux Jerzy Popiełuszko, place Piłsudski (Varsovie), 6 juin 2010, par le cardinal Angelo Amato, préfet de la Congrégation pour les Causes des saints, comme légat de Benoît XVI. Reconnaissance du martyre in odium fidei par décret du 19 décembre 2009. Texte officiel sur vatican.va.

    73
  55. Béatification du bienheureux Stefan Wyszyński et de la bienheureuse Elżbieta Czacka, Varsovie, 12 septembre 2021. Reconnaissance des vertus héroïques (18 décembre 2017) et d'un miracle attribué (3 octobre 2019). Voir la note officielle du Saint-Siège : vatican.va.

    74
  56. Canonisation de saint Jean-Paul II et de saint Jean XXIII, place Saint-Pierre, 27 avril 2014, fête de la Divine Miséricorde, par le pape François en présence de Benoît XVI. Pour la cause : décret de reconnaissance des vertus héroïques (19 décembre 2009), béatification (1ᵉʳ mai 2011), miracle pour la canonisation reconnu en juillet 2013. Voir la fiche biographique officielle sur vatican.va.

    75