Pape Jean-Paul Iᵉʳ (1912-1978)

Albino Luciani, patriarche de Venise élu pape en août 1978, fut le « pape au sourire » au pontificat de trente-trois jours : premier double nom, refus de la tiare, quatre catéchèses sur les vertus, mort soudaine, légende d'assassinat réfutée et béatification en 2022.

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Jean-Paul Iᵉʳ (Ioannes Paulus I), né Albino Luciani le 17 octobre 1912 à Forno di Canale, dans la montagne vénitienne, fut pape du 26 août au 28 septembre 1978. Son pontificat de trente-trois jours — l'un des plus brefs de l'histoire — a laissé dans la mémoire catholique l'image d'un pasteur d'une douceur et d'une simplicité rares, que l'on surnomma aussitôt « le pape au sourire ».[1][2][3]

Fils d'un ouvrier émigré aux convictions socialistes et d'une mère profondément croyante, Luciani gravit tous les degrés du ministère sans jamais perdre l'accent des humbles : curé, puis évêque de Vittorio Veneto (1958), patriarche de Venise (1969) et cardinal (1973). Catéchiste-né, il publia en 1976 un livre étonnant, Illustrissimi, recueil de lettres adressées à des personnages de l'histoire et de la littérature.[4][5]

Élu au quatrième tour d'un conclave de deux jours, il posa d'emblée des gestes de rupture : premier pape à choisir un double nom, en hommage à Jean XXIII et à Paul VI ; premier pape à refuser le couronnement et la tiare, remplaçant le faste séculaire par une simple messe d'inauguration le 3 septembre 1978.[6][7][8] En quatre audiences générales, il livra une catéchèse limpide sur l'humilité, la foi, l'espérance et la charité, dans un style familier qui désarçonna autant qu'il enchanta.[9]

Sa mort soudaine, dans la nuit du 28 septembre 1978, fit l'effet d'un coup de tonnerre. Les maladresses de la communication vaticane — un communiqué affirmant que c'était son secrétaire, et non les religieuses, qui avait découvert le corps — nourrirent pendant des décennies une légende noire d'empoisonnement, popularisée par le journaliste David Yallop.[10][11] L'enquête historique et médicale a depuis établi la réalité d'un infarctus, et l'Église a reconnu en lui un saint : vénérable en 2017, béatifié par le pape François le 4 septembre 2022.[12][13]

Pourquoi Jean-Paul Iᵉʳ fascine encore

Peu de pontificats ont été aussi courts, et peu ont laissé une trace aussi tenace. Trente-trois jours : à peine le temps de quatre audiences du mercredi et d'un Angelus dominical. Et pourtant, près d'un demi-siècle plus tard, le visage souriant d'Albino Luciani demeure l'une des images les plus populaires de la papauté du XXᵉ siècle.

Trente-trois jours de pontificat : l'élection, le premier Angelus, la messe d'inauguration, les quatre catéchèses et la mort soudaine de Jean-Paul Iᵉʳ. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette fascination tient à un paradoxe. D'un côté, un homme d'une humilité presque déconcertante, qui parlait de Dieu comme un curé de campagne parle à ses paroissiens, appelant un enfant de chœur à ses côtés pour expliquer ce qu'est l'humilité. De l'autre, une mort si brutale, dans un Vatican alors traversé par les scandales financiers de la banque Ambrosiano, qu'elle déclencha l'un des plus durables mythes complotistes de l'histoire religieuse contemporaine.

Comprendre Jean-Paul Iᵉʳ, c'est donc tenir ensemble ces deux versants : le saint et la légende. Le saint, ce pasteur évangélique que l'Église vient de béatifier en reconnaissant l'héroïcité de ses vertus. La légende, cette rumeur d'assassinat qui en dit plus long sur les soupçons d'une époque que sur la réalité des faits. Cet article suit le pontificat lui-même — son élection, ses gestes, sa doctrine catéchétique, sa mort et sa postérité —, en renvoyant aux articles dédiés pour les grands dossiers qui le débordent : le concile Vatican II dont il fut un évêque participant, ou l'encyclique Humanae Vitae qu'il défendit.

Les sources principales

Avant d'entrer dans le récit, il faut situer les sources sur lesquelles repose la connaissance de ce pontificat éclair, longtemps brouillée par les rumeurs.

SourceNatureApport pour Jean-Paul Iᵉʳ
Biographie officielle et dossier de la Fondation vaticane Jean-Paul Iᵉʳ (vatican.va)Notice hagiographique et chronologiqueDates canoniques, étapes de la carrière, parcours spirituel
Catéchèses, Angelus et discours de septembre 1978 (vatican.va)Sources primaires magistériellesTextes intégraux des quatre audiences et des allocutions du pontificat
Albino Luciani, Illustrissimi (1976)Source primaire littérairePensée, style, culture et sensibilité pastorale du futur pape
Stefania Falasca, Papa Luciani. Cronaca di una morte (LEV, 2017)Enquête historique de la vice-postulatriceDocuments médicaux inédits, chronologie exacte de la mort, réfutation des rumeurs
Homélie de béatification du pape François (4 septembre 2022)Source primaire magistérielleLecture spirituelle officielle de la figure de Luciani
Encyclopædia Britannica, art. « John Paul I »Synthèse savante moderneFaits, dates et contexte recoupés

Les sources sont à la fois primaires — les textes du pape lui-même, conservés sur vatican.va, et son œuvre d'écrivain — et secondaires : l'enquête décisive de la vice-postulatrice de sa cause, la journaliste Stefania Falasca, qui eut accès aux archives et aux dossiers médicaux et publia en 2017 Papa Luciani. Cronaca di una morte.[14] Pour les épisodes contestés — la nuit de la mort, les rumeurs d'assassinat —, on distinguera soigneusement les faits établis des constructions polémiques.

Qui était Albino Luciani avant d'être pape ?

Un enfant de la montagne vénitienne

Albino Luciani naît le 17 octobre 1912 à Forno di Canale, un village pauvre des Dolomites, dans la province de Belluno.[15][16] Son père, Giovanni Luciani, est un ouvrier saisonnier souvent contraint d'émigrer pour trouver du travail, aux convictions socialistes et anticléricales affichées ; sa mère, Bortola Tancon, est une fervente catholique qui, pour subvenir aux besoins de la famille, travailla un temps à la plonge dans un hospice de Venise.[17][18] De cette double ascendance — le père révolté, la mère croyante —, Luciani gardera une sensibilité aiguë au monde des pauvres et des travailleurs, jamais démentie.

L'anecdote est restée célèbre : lorsque le jeune Albino voulut entrer au séminaire, son père, le socialiste, lui donna son accord par ces mots simples : « J'espère que, lorsque tu seras prêtre, tu seras du côté des pauvres, car le Christ était de leur côté. »[19] Le futur pape n'oubliera jamais cette consigne paternelle.

Le prêtre et le docteur en théologie

Entré au séminaire de Feltre puis de Belluno, Albino Luciani est ordonné prêtre le 7 juillet 1935, à vingt-deux ans, dans l'église Saint-Pierre de Belluno.[20][21] Vicaire dans sa paroisse natale puis professeur et vice-recteur du séminaire de Belluno, il se distingue surtout par un don pédagogique exceptionnel : il sait dire les choses les plus hautes dans la langue des plus simples.

Envoyé compléter ses études à Rome, il soutient en 1947 une thèse de doctorat en théologie à l'Université pontificale grégorienne, magna cum laude, consacrée à l'origine de l'âme humaine selon Antonio Rosmini, philosophe et prêtre du XIXᵉ siècle dont certaines thèses avaient été contestées.[22][23] Le choix du sujet dit déjà son tempérament : un esprit clair, attaché à l'orthodoxie, mais sans étroitesse.

L'évêque de Vittorio Veneto (1958)

Le 15 décembre 1958, le tout nouveau pape Jean XXIII nomme Luciani évêque de Vittorio Veneto. Il le consacre lui-même, le 27 décembre 1958, dans la basilique Saint-Pierre.[24][25] Luciani choisit pour devise un seul mot, qui résume toute sa vie : Humilitas.[26]

Évêque, il participe aux quatre sessions du concile Vatican II (1962-1965), dont il appliquera ensuite les orientations dans son diocèse avec un zèle pastoral discret mais réel : catéchèse, attention aux prêtres, simplicité de vie. Il vend des objets précieux du diocèse pour aider les plus démunis et rembourse lui-même, plutôt que de l'étouffer, un scandale financier provoqué par deux prêtres de son diocèse.[27]

Le patriarche de Venise et le cardinal

Le 15 décembre 1969, Paul VI le nomme patriarche de Venise, l'un des sièges les plus prestigieux d'Italie.[28][29] Quatre ans plus tard, le 5 mars 1973, le même Paul VI le crée cardinal, avec le titre de San Marco.[30] À Venise comme à Vittorio Veneto, Luciani reste fidèle à lui-même : il refuse les honneurs, vit pauvrement, multiplie les catéchèses populaires et publie articles et livres dans une langue accessible à tous.

Sur les questions doctrinales débattues de l'après-concile, il se montre ferme et nuancé. Lors de la naissance, en 1978, du premier « bébé-éprouvette » (Louise Brown), interrogé par la presse, il refuse de condamner les parents tout en exprimant ses réserves de fond, déclarant n'avoir « aucun droit de les condamner ».[31] La même finesse pastorale gouverne tout son ministère : tenir la doctrine sans jamais écraser les personnes.

Illustrissimi : un évêque écrivain

En janvier 1976, le patriarche de Venise publie un livre qui le rend célèbre bien au-delà de l'Italie : Illustrissimi (« Très illustres »), recueil de lettres ouvertes adressées à des personnages de l'histoire et de la littérature — Charles Dickens, G. K. Chesterton, Mark Twain, sainte Thérèse de Lisieux, Goethe, mais aussi Pinocchio, le roi David ou des personnages de fiction.[32][33] Sous une forme légère, presque malicieuse, chaque lettre est en réalité une petite leçon de morale chrétienne et de bon sens évangélique.

C'est cette voix-là — chaleureuse, cultivée, jamais pédante — que les catholiques du monde entier découvriront, stupéfaits, lorsqu'elle montera sur le siège de Pierre.

L'élection d'août 1978 : le conclave le plus rapide du siècle

Un conclave de deux jours

À la mort de Paul VI, le 6 août 1978, 111 cardinaux électeurs entrent en conclave dans la chapelle Sixtine.[34] Le scrutin s'ouvre le 25 août. Dès le lendemain, le 26 août 1978, au quatrième tour de scrutin, le patriarche de Venise est élu — réunissant l'écrasante majorité des suffrages, autour de quatre-vingt-dix-neuf voix sur cent onze, loin devant le cardinal Sergio Pignedoli.[35][36] Le conclave aura duré moins de deux jours : l'un des plus rapides de l'histoire moderne.

Cette élection-éclair surprit le monde mais non les initiés : depuis plusieurs mois, le nom de Luciani circulait comme celui d'un possible « pape pastoral », capable de réconcilier une Église fatiguée par les querelles de l'après-concile. La rapidité du vote exprimait moins une stratégie qu'un soulagement : les cardinaux avaient trouvé un homme de paix.

Le choix d'un double nom inédit

Le nouveau pape posa aussitôt un geste sans précédent : il choisit de s'appeler Jean-Paul — un double nom, le premier de l'histoire de la papauté.[37][38] Lui-même en donna l'explication, avec sa simplicité coutumière : il se disait redevable à Jean XXIII, qui l'avait fait évêque, et à Paul VI, qui l'avait fait patriarche et cardinal. En joignant leurs deux noms, il affichait sa volonté de continuité : recueillir et l'élan de Jean XXIII et la fermeté de Paul VI, sans rupture ni l'un ni l'autre.

Pourquoi le nom Jean-Paul ? Albino Luciani unit dans son nom pontifical la dette personnelle envers Jean XXIII et Paul VI, et affirme ainsi une continuité pastorale. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Il ajouta le chiffre « Iᵉʳ » à sa signature — Ioannes Paulus PP. I —, ce qui frappa les observateurs : aucun pape ne s'était jamais nommé « premier » de son vivant. Le geste, loin d'être présomptueux, traduisait l'idée qu'un nom nouveau ouvrait une nouvelle série dans l'histoire de l'Église.

Le refus de la tiare et du couronnement

Le second geste de rupture fut plus radical encore. Jean-Paul Iᵉʳ refusa le couronnement pontifical et la tiare, la triple couronne que tous ses prédécesseurs avaient reçue — Paul VI ayant été le dernier à la porter, avant d'en faire don aux pauvres.[39][40] À la place, le 3 septembre 1978, il inaugura son ministère par une simple messe solennelle sur la place Saint-Pierre, où il reçut le pallium, l'étole de laine des pasteurs.

Un ministère de Pierre sans faste : pas de tiare, une messe d'inauguration et une parole catéchétique volontairement simple. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Par ce choix, il voulait signifier qu'au cœur du ministère de Pierre se tient le service, et non le pouvoir : la triple couronne, symbole de domination temporelle, cédait la place au pallium, signe du pasteur qui porte ses brebis.[41]

Il renonça aussi, autant que l'usage le permit, au « Nous » de majesté, préférant parler à la première personne du singulier, comme un homme qui s'adresse à des frères. Ces choix annonçaient une désacralisation du faste pontifical que ses successeurs, à commencer par Jean-Paul II, confirmeraient définitivement : plus jamais un pape ne fut couronné.

Trente-trois jours de pontificat

« Le pape au sourire »

Dès ses premières apparitions, Jean-Paul Iᵉʳ conquit les foules par une qualité que l'on n'attendait plus d'un souverain pontife : un sourire désarmant, spontané, presque enfantin. La presse italienne le baptisa aussitôt « il Papa del sorriso » — le pape du sourire — et « il sorriso di Dio », le sourire de Dieu.[42][43] Derrière la douceur, il y avait pourtant une volonté de fer et une catéchèse d'une grande densité.

Jean-Paul Iᵉʳ à la fenêtre du palais apostolique, entre août et septembre 1978. Photographie Sentinelle del mattino International, Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0.

Son tout premier Angelus, le 27 août 1978, donna le ton : au lieu d'un discours solennel, il raconta des anecdotes, parla familièrement, fit sourire la place Saint-Pierre. Ce naturel, inédit chez un pape, fut interprété par certains comme de la légèreté ; il était en réalité le fruit d'une longue habitude de la catéchèse populaire, héritée du curé de campagne qu'il n'avait jamais cessé d'être.

Les quatre catéchèses : humilité, foi, espérance, charité

Le cœur magistériel du pontificat tient dans quatre audiences générales du mercredi, tenues les 6, 13, 20 et 27 septembre 1978. Loin d'être improvisées, elles forment un petit traité des vertus d'une remarquable cohérence.[44]

AudienceDateThèmeGeste ou citation marquante
Première6 septembre 1978L'humilitéIl appelle un enfant de chœur à ses côtés pour illustrer la simplicité du cœur
Deuxième13 septembre 1978La foiIl cite un poème du poète romain Trilussa sur la prière
Troisième20 septembre 1978L'espéranceIl s'appuie sur saint Thomas d'Aquin
Quatrième27 septembre 1978La charitéVeille de sa mort, il cite Populorum Progressio de Paul VI
Le testament catéchétique de Jean-Paul Iᵉʳ : humilité, foi, espérance et charité, les quatre audiences générales de septembre 1978. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette progression — humilité d'abord, puis foi, espérance et charité — n'a rien d'arbitraire : Luciani plaçait l'humilité au fondement de tout l'édifice spirituel, comme la condition sans laquelle les trois vertus théologales ne peuvent prendre racine. Sa dernière catéchèse publique, la veille de sa mort, porta ainsi sur la charité — comme un testament involontaire.

« Dieu est papa, plus encore il est maman »

L'une des paroles les plus célèbres de son court règne fut prononcée à l'Angelus du 10 septembre 1978. Évoquant la tendresse de Dieu pour ses créatures, le pape osa une formule qui fit le tour du monde :

« Nous sommes les objets d'un amour qui ne cesse jamais de la part de Dieu. Nous le savons : il a toujours les yeux ouverts sur nous, même quand il semble faire nuit. Il est papa ; plus encore, il est maman. » — Jean-Paul Iᵉʳ, Angelus du 10 septembre 1978[45]

La formule ne reniait rien de la paternité de Dieu : elle voulait dire la tendresse maternelle de cet amour, dans la grande tradition biblique du prophète Isaïe (« Comme une mère console son enfant, moi aussi je vous consolerai », Is 66, 13). Loin d'une innovation doctrinale, c'était une catéchèse de la miséricorde, qui annonçait un thème central du pontificat de son lointain successeur François.

Un gouvernement à peine ébauché

Trente-trois jours ne laissent pas le temps de gouverner. Jean-Paul Iᵉʳ n'eut le loisir ni de publier une encyclique, ni de réformer la Curie, ni de nommer de grands collaborateurs. Il confirma provisoirement dans leurs fonctions les chefs de dicastère de Paul VI, à commencer par le cardinal secrétaire d'État Jean Villot, et donna quelques signes de sa volonté de simplicité évangélique et de rigueur dans les affaires financières du Saint-Siège — point qui, après sa mort, alimentera les soupçons.[46][47]

Ce que l'on retient de son gouvernement, ce ne sont donc pas des actes, mais un style : la proximité, le refus du faste, le primat de la catéchèse sur l'administration. Un pontificat-promesse, interrompu net.

La mort (28 septembre 1978)

Le soir du 28 septembre

Le jeudi 28 septembre 1978, Jean-Paul Iᵉʳ passe une journée ordinaire de travail et d'audiences. Dans la soirée, lors des vêpres, vers 19 h 30, il ressent une vive douleur à la poitrine, mais refuse d'appeler un médecin, minimisant son malaise.[48][49] Il se retire dans ses appartements avec des feuillets de travail. Dans la nuit, frappé par un infarctus du myocarde, il meurt seul, sans avoir pu donner l'alerte. Il avait soixante-cinq ans, et venait, l'avant-veille, d'évoquer publiquement sa santé fragile — huit hospitalisations et quatre opérations au cours de sa vie.[50]

« Les recherches scientifiques ont permis de renverser la fausse nouvelle d'une mort par empoisonnement, qui a longtemps persisté. Les preuves indiquent qu'il s'agissait d'une crise cardiaque. » — d'après l'enquête de Stefania Falasca, vice-postulatrice de la cause[51]

La découverte du corps et la confusion vaticane

Le corps est découvert au petit matin du 29 septembre, vers 5 h 10, par les religieuses au service du pape, parmi lesquelles sœur Vincenza Taffarel et sœur Margherita Marin.[52][53] Le pape était assis dans son lit, la lampe encore allumée, ses lunettes de lecture sur le nez, des feuillets entre les mains.

Mort de Jean-Paul Iᵉʳ : faits établis et rumeur. La communication confuse, l'absence d'autopsie et le contexte financier expliquent la naissance du soupçon ; les enquêtes disponibles concluent à une mort naturelle. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

C'est ici que la communication vaticane commit une erreur lourde de conséquences. Pour préserver la convenance — une religieuse n'était pas censée pénétrer seule dans la chambre du pape —, le premier communiqué affirma que c'était le secrétaire, le père John Magee, qui avait trouvé le corps, et que le pape lisait L'Imitation de Jésus-Christ.[54][55] Ces inexactitudes, vite éventées, donnèrent l'impression que le Vatican dissimulait quelque chose. C'est sur ce terreau de maladresses qu'allait prospérer la légende.

La légende noire de l'assassinat

La thèse de David Yallop

En 1984, le journaliste britannique David Yallop publia In God's Name (« Au nom de Dieu »), un livre à très grand succès qui affirmait que Jean-Paul Iᵉʳ avait été empoisonné.[56] Selon lui, le pape, décidé à assainir les finances du Vatican et à frapper la banque vaticane (l'IOR) compromise dans le scandale du Banco Ambrosiano et liée à la loge maçonnique P2, aurait été éliminé par un complot impliquant des prélats de la Curie et des financiers véreux. La thèse, romanesque et spectaculaire, rencontra un immense écho populaire — jusqu'à inspirer le cinéma.

Il faut présenter cette objection dans sa version la plus forte pour mieux la peser. Yallop s'appuyait sur des faits réels : il y eut bien un scandale financier au Vatican à cette époque ; la communication officielle fut bien défaillante ; aucune autopsie ne fut pratiquée, au nom d'une tradition réticente à ouvrir le corps des papes. Ces zones d'ombre, ajoutées à la soudaineté de la mort d'un homme apparemment en bonne santé, rendaient l'hypothèse criminelle psychologiquement séduisante.

Les réponses : Cornwell, Falasca et la vérité médicale

La thèse de l'assassinat ne résiste pourtant pas à l'examen, pour trois raisons convergentes.

D'abord, dès 1989, le journaliste catholique John Cornwell — pourtant rien moins que complaisant envers le Vatican — fut chargé d'enquêter sans entrave. Dans A Thief in the Night (« Comme un voleur dans la nuit »), il conclut à une mort naturelle, tout en dénonçant la négligence de l'entourage qui n'avait pas appelé de médecin à temps.[57] Aucun mobile sérieux, aucune preuve matérielle d'empoisonnement ne purent être établis.

Ensuite, l'enquête historique de Stefania Falasca, vice-postulatrice de la cause de béatification, eut accès aux archives et aux dossiers médicaux inédits. Elle établit la chronologie exacte de la soirée — la douleur thoracique des vêpres, le refus d'appeler le médecin — et rendit publics les rapports médicaux confirmant un infarctus du myocarde chez un homme aux antécédents cardiaques connus.[58] La fausse nouvelle, montra-t-elle, était née précisément des maladresses du premier communiqué, non d'un crime.

Enfin — et c'est le point décisif —, l'absence d'autopsie n'est pas une dissimulation : elle relevait d'une tradition canonique appliquée aussi à d'autres papes. Faire d'une coutume ancienne la preuve d'un complot, c'est confondre le silence des procédures avec l'aveu d'un meurtre. Le faisceau d'indices, loin de désigner un assassinat, converge vers une mort soudaine mais parfaitement naturelle, dont la seule véritable faute fut une négligence médicale — celle d'un pape qui refusa de se faire soigner.

« La béatification clôt les fausses nouvelles sur sa mort. » — conférence de presse du Saint-Siège à l'occasion de la béatification, 4 septembre 2022[59]

Béatification (2022)

La cause et le miracle argentin

La cause de béatification d'Albino Luciani fut ouverte en 2003.[60] Le 8 novembre 2017, le pape François reconnut l'héroïcité de ses vertus, le déclarant vénérable.[61][62] Il restait à reconnaître un miracle.

De Luciani au bienheureux Jean-Paul Iᵉʳ : ouverture de la cause, vertus héroïques, miracle reconnu et béatification du 4 septembre 2022. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ce miracle vint d'Argentine. En 2011, à Buenos Aires, Candela Giarda, une fillette de onze ans, fut frappée d'une encéphalopathie inflammatoire aiguë sévère, compliquée d'une épilepsie réfractaire et d'un choc septique ; les médecins la déclarèrent perdue.[63] Un prêtre invita la famille à confier l'enfant à l'intercession de Jean-Paul Iᵉʳ. Le 23 juillet 2011, l'état de Candela commença à s'améliorer de façon inexpliquée ; elle quitta l'hôpital guérie le 5 septembre. Après expertise médicale (2019) et théologique (2021), le pape François promulgua le décret reconnaissant le miracle le 13 octobre 2021.[64]

Le bienheureux de l'humilité

Le 4 septembre 2022, sur la place Saint-Pierre, le pape François béatifia Jean-Paul Iᵉʳ.[65][66] Dans son homélie, il reprit le mot d'ordre de toute la vie de Luciani — son humilité — pour en faire le portrait spirituel :

« Avec un sourire, le pape Luciani a réussi à transmettre la bonté du Seigneur. Une Église au visage joyeux, au visage serein, au visage souriant [...]. Demandons-lui d'obtenir pour nous le sourire de l'âme. » — pape François, homélie de la messe de béatification, 4 septembre 2022[67]

Sa fête liturgique fut fixée au 26 août, jour anniversaire de son élection.[68] Celui qu'on avait cru un pape de transition, emporté avant d'avoir pu agir, est désormais inscrit au nombre des bienheureux — non pour ses actes de gouvernement, qu'il n'eut pas le temps d'accomplir, mais pour la sainteté d'une vie tout entière donnée, jusque dans la brièveté radicale de son pontificat.

Pour aller plus loin

  • Le pape saint Paul VI, son prédécesseur direct, qui le fit patriarche de Venise puis cardinal
  • Le pape saint Jean-Paul II, son successeur, élu deux mois après sa mort, qui reprit son double nom
  • Le pape saint Jean XXIII, qui l'ordonna évêque et dont il voulut prolonger l'élan pastoral
  • Le concile Vatican II, auquel il participa comme évêque de Vittorio Veneto
  • L'encyclique Humanae Vitae, dont il défendit l'enseignement sur la transmission de la vie

Notes et références

  1. Notice biographique et dossier de la cause sur le site de la Fondation vaticane Jean-Paul Iᵉʳ et sur vatican.va (Saint-Siège). Dates canoniques : naissance le 17 octobre 1912, ordination sacerdotale le 7 juillet 1935, doctorat 1947, évêque de Vittorio Veneto (1958), patriarche de Venise (1969), cardinal (1973).

    1 4 15 18 20 22 24 26 28 30 60
  2. « Pope John Paul I — Biography, Death & Facts », Encyclopædia Britannica, https://www.britannica.com/biography/John-Paul-I.

    2 43
  3. « Pope John Paul I », Wikipedia (encyclopédie collaborative, utilisée ici pour les dates, noms et faits recoupés), https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_John_Paul_I.

    3 16 21 25 29 31 33 38 40 46 55 62
  4. Albino Luciani, Illustrissimi. Lettere del Patriarca, Edizioni Messaggero Padova, 1976 (trad. fr. Illustrissimes : lettres du patriarche de Venise). Recueil de lettres ouvertes à des personnages historiques et littéraires, dont Pinocchio, Dickens, Chesterton et sainte Thérèse de Lisieux.

    5 32
  5. « Conclave d'août 1978 », Wikipédia, https://fr.wikipedia.org/wiki/Conclave_d'août_1978. Conclave des 25-26 août 1978, 111 cardinaux électeurs ; élection d'Albino Luciani au quatrième tour de scrutin, le 26 août 1978, avec une très large majorité (chiffres rapportés, autour de 96 à 99 voix, le secret du conclave n'étant pas officiellement levé) ; principal autre nom cité, le cardinal Sergio Pignedoli.

    6 34 35
  6. Le choix du double nom « Jean-Paul », premier de l'histoire de la papauté, exprimait la volonté de continuité avec Jean XXIII (qui l'avait fait évêque) et Paul VI (qui l'avait fait patriarche et cardinal) ; cf. « Pope John Paul I », Wikipedia, et notice officielle, vatican.va.

    7 37
  7. Jean-Paul Iᵉʳ, premier pape à refuser le couronnement et la tiare ; inauguration de son ministère par une messe le 3 septembre 1978, avec réception du pallium. Cf. « Pope John Paul I », Wikipedia, et « Papal inauguration », Wikipedia. La citation reflète l'esprit de la célébration et de l'homélie inaugurale (vatican.va, homélies septembre 1978).

    8 39 41
  8. Jean-Paul Iᵉʳ, audiences générales des 6, 13, 20 et 27 septembre 1978, sur l'humilité, la foi, l'espérance et la charité ; textes sur vatican.va (Udienze generali 1978). Lors de la première, le pape appela un enfant de chœur à ses côtés ; lors de la deuxième, il cita le poète romain Trilussa ; lors de la troisième, saint Thomas d'Aquin ; lors de la dernière, la veille de sa mort, l'encyclique Populorum Progressio de Paul VI.

    9 44
  9. David Yallop, In God's Name: An Investigation into the Murder of Pope John Paul I, Jonathan Cape, 1984. Thèse, à très grand succès mais non étayée par des preuves matérielles, d'un empoisonnement lié au scandale du Banco Ambrosiano et à la banque vaticane.

    10 56
  10. Stefania Falasca, Papa Luciani. Cronaca di una morte, Libreria Editrice Vaticana, 2017. Enquête de la vice-postulatrice de la cause, fondée sur des archives et des dossiers médicaux inédits : chronologie exacte de la soirée du 28 septembre 1978, découverte du corps par les religieuses (dont sœur Vincenza Taffarel et sœur Margherita Marin), publication des rapports médicaux confirmant l'infarctus, réfutation documentée des rumeurs d'empoisonnement. Cf. aussi Vatican News, « Papa Luciani, una beatificazione senza sconti. Basta fake news sulla morte », 1ᵉʳ septembre 2022.

    11 12 14 47 48 51 52 54 58 59
  11. Pape François, homélie de la messe de béatification de Jean-Paul Iᵉʳ, place Saint-Pierre, 4 septembre 2022 ; texte intégral sur vatican.va, https://www.vatican.va/content/francesco/it/homilies/2022/documents/20220904-omelia-beatificazione-gpi.html. Reconnaissance de l'héroïcité des vertus (vénérable) le 8 novembre 2017 ; fête liturgique au 26 août.

    13 61 65 67 68
  12. « Jean-Paul Ier », Wikipédia (utilisée pour les dates, noms et faits recoupés), https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_Ier.

    17 19 27 36 42 49 50 53
  13. Thèse de doctorat d'Albino Luciani à l'Université pontificale grégorienne (1947), magna cum laude, sur l'origine de l'âme humaine selon Antonio Rosmini ; cf. notice officielle, vatican.va, et « Pope John Paul I », Wikipedia.

    23
  14. Jean-Paul Iᵉʳ, Angelus du 10 septembre 1978 : « Egli è papà; più ancora è mamma » (« Il est papa ; plus encore, il est maman »). Texte sur vatican.va (Angelus 1978). Le pape rattachait cette tendresse maternelle de Dieu à la tradition biblique (Is 66, 13).

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  15. John Cornwell, A Thief in the Night: The Death of Pope John Paul I, Simon & Schuster, 1989. Enquête conduite avec l'accès aux témoins, concluant à une mort naturelle par infarctus tout en pointant la négligence de l'entourage (absence d'appel à un médecin).

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  16. Sur le miracle reconnu (guérison de Candela Giarda, fillette argentine de onze ans atteinte d'une encéphalopathie inflammatoire aiguë sévère, en 2011 à Buenos Aires), l'avis favorable des experts médicaux (2019) et théologiens (2021), le décret du 13 octobre 2021 et la béatification du 4 septembre 2022, cf. Aleteia, « Le miracle qui va faire de Jean Paul Ier un bienheureux », 13 octobre 2021, et Vatican News, « Béatification de Jean-Paul Ier », septembre 2022.

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