Saint Pacôme (vers 292-348), moine de la Thébaïde égyptienne, est universellement reconnu comme le père du monachisme cénobitique — c'est-à-dire de la vie religieuse en communauté, sous une règle commune et l'autorité d'un supérieur. Là où saint Antoine le Grand avait peuplé le désert d'ermites vivant chacun pour soi, Pacôme rassemble les moines sous un même toit, à la même table et au même travail : il invente la Koinônia, la « communion » des frères.
Né de parents païens, conscrit de force dans l'armée romaine, il se convertit après avoir été touché par la charité de chrétiens anonymes qui nourrissaient les recrues emprisonnées. Baptisé vers 314, formé à l'ascèse par le vieil ermite Palémon, il s'établit vers 323 dans le village abandonné de Tabennêsi, sur le Nil, où il bâtit le premier monastère organisé de l'histoire chrétienne. À sa mort, sa fédération compte neuf monastères d'hommes et deux de femmes, et plusieurs milliers de moines.
Sa Règle, traduite en latin par saint Jérôme vers 404, a irrigué tout le monachisme postérieur : saint Basile en Orient, Jean Cassien et saint Benoît en Occident lui doivent l'idée même de la vie régulière. Vénéré dès l'Antiquité par les Coptes, les Byzantins et les Latins, Pacôme est l'un des grands Pères du désert, et le saint sans lequel n'existeraient ni les abbayes, ni les ordres religieux.
Le contexte : l'Égypte chrétienne au début du IVe siècle
La Thébaïde, berceau du monachisme
À la fin du IIIe siècle, l'Égypte est la province la plus christianisée de l'Empire. Alexandrie y abrite l'une des plus anciennes Églises, sa célèbre école théologique et le siège qui sera bientôt celui de saint Athanase. Mais c'est dans le Sud, la Haute-Égypte que les Grecs appellent la Thébaïde — de la ville de Thèbes —, le long du Nil et aux portes du désert, que va naître le monachisme chrétien[1].
La région est rude : une étroite bande fertile arrachée au fleuve, bordée de déserts brûlants. C'est précisément cette géographie qui en fait le théâtre de la fuite ascétique : à quelques heures de marche des villages coptes s'ouvrent des solitudes où l'on peut vivre seul avec Dieu. Dès la persécution de Dèce (250) puis celle de Dioclétien (303-311), des chrétiens s'y étaient retirés ; certains n'en revinrent jamais, transformant la fuite en vocation.
De l'érémitisme au cénobitisme
Le premier grand modèle est celui de l'ermite, ou anachorète (du grec anachôrein, « se retirer »). Saint Antoine, retiré au désert vers 270, en est la figure éclatante : un homme seul, livré au combat spirituel, que d'autres viennent parfois imiter en s'installant à distance, sans organisation commune. C'est l'érémitisme.
L'apport propre de Pacôme sera tout autre. Il pressent que la sainteté du désert, magnifique pour les forts, est périlleuse pour la masse des âmes ordinaires : isolement, illusions, orgueil, absence de correction fraternelle. Sa réponse sera le cénobitisme (du grec koinos bios, « vie commune ») : non plus des solitaires juxtaposés, mais une communauté réglée, où l'on apprend la sainteté les uns par les autres. Comme l'écrira plus tard Cassien, c'est en Égypte que ces deux voies — l'anachorète et le cénobite — prirent leur forme classique, et Pacôme est le législateur de la seconde[2].
« La multitude de ceux qui avaient cru n'avait qu'un cœur et qu'une âme ; et personne ne disait sa propriété à soi, mais tout était commun entre eux. » — Actes des Apôtres 4, 32[3]
Ce verset, qui décrit la première communauté chrétienne de Jérusalem, est la matrice biblique du projet pacômien : restaurer dans un monastère l'unité de cœur et la communauté des biens de l'Église naissante. Le cénobitisme n'est pas une invention sociale ; il se veut une résurrection de l'Évangile.
Une jeunesse païenne et la conversion par la charité
L'enfance en Haute-Égypte
Pacôme naît vers 292, en Thébaïde, de parents païens — sans doute dans la région d'Esné (l'antique Latopolis) ou près de Chénoboskion, sur la rive du Nil[4]. Il ne parle que le copte, la langue du peuple égyptien, et ignore le grec des élites[5]. Mais rien, dans cette jeunesse provinciale, ne le destinait à devenir l'un des fondateurs du christianisme monastique.
La conscription et la prison de Thèbes
Vers 312-313, alors qu'il a une vingtaine d'années, Pacôme est enrôlé de force dans l'armée impériale, à la faveur des guerres civiles qui déchirent l'Empire après l'abdication de Dioclétien[6][7]. Les recrues, traitées comme du bétail humain, sont embarquées sur le Nil et conduites vers le nord, jusqu'à Thèbes, où on les enferme la nuit.
C'est là que se produit l'événement décisif. Affamés, désespérés, les conscrits voient venir à eux des inconnus qui leur apportent nourriture et réconfort. Pacôme s'enquiert de leur identité : ce sont des chrétiens, qui agissent ainsi « par amour du Dieu du ciel »[8]. La gratuité de ce geste — secourir des étrangers qu'on ne reverra jamais — le bouleverse. Touché par cette charité désintéressée, il fait alors le vœu, s'il est délivré, de se mettre au service des hommes toute sa vie.
« Je servirai les hommes » — le vœu et le baptême
La guerre s'achève bientôt ; les recrues sont libérées. Pacôme ne rentre pas chez lui : il gagne le village de Chénoboskion (Shéneset), en Haute-Égypte, où une communauté chrétienne l'accueille. Il s'y fait catéchumène, puis reçoit le baptême, vers 314[9][10]. La tradition rapporte que, la nuit de son baptême, il vit en songe la rosée du ciel descendre sur sa main droite et se changer en miel se répandant sur la terre — signe, lui dit-on, de la grâce qui allait par lui se répandre sur des multitudes[11].
Le converti se met aussitôt au service du village : il soigne les malades, cultive un jardin pour les pauvres, s'oublie pour autrui. Mais cette charité active ne le comble pas : il aspire à une vie de renoncement total. Il entend parler d'un vieil ermite vivant non loin, dans le désert. Il va le trouver.
À l'école du désert : l'anachorète Palémon
Sept ans d'ascèse
L'ermite se nomme Palémon (Palamôn). Quand Pacôme lui demande de devenir son disciple, le vieillard le met en garde sans détour : sa vie est âpre, faite de veilles, de jeûnes prolongés, de prière nocturne et de travail manuel ; beaucoup s'y sont essayés et n'ont pas tenu[12]. Pacôme insiste ; Palémon l'accepte. Pendant environ sept ans (vers 317-323), le jeune homme s'exerce à l'ascèse la plus rude sous la direction du vieil anachorète : il apprend à dompter le corps, à veiller, à prier les mains étendues en forme de croix, à ne se nourrir que de pain et de sel[13][14].
« Mon fils, examine-toi bien : la voie que tu veux suivre est dure et amère. » — paroles attribuées à Palémon, Vie première grecque de Pacôme[15]
Cette formation auprès d'un maître est capitale : Pacôme n'invente pas le cénobitisme par génie solitaire, mais à partir d'une expérience reçue de la tradition érémitique. Il sait, pour l'avoir vécu, ce que coûte la vie d'ermite — et c'est en connaissance de cause qu'il va proposer une autre voie.
L'appel de Tabennêsi
Un jour, parcourant la rive orientale du Nil, Pacôme parvient à un village abandonné nommé Tabennêsi (ou Tabennésis). Là, selon la tradition unanime des Vies, une voix venue du ciel lui ordonne de s'établir :
« Pacôme, Pacôme, combats, demeure en ce lieu et bâtis un monastère : car beaucoup viendront à toi pour se faire moines, et ils feront leur salut auprès de toi. » — la voix entendue à Tabennêsi, selon les Vies de Pacôme[16]
Pacôme retourne d'abord en parler à Palémon, qui l'aide à élever les premières cellules — puis le vieil ermite meurt peu après[17]. Resté seul, Pacôme commence par accueillir son frère aîné, Jean, venu le rejoindre. Les deux frères vivent d'abord à la manière érémitique. Mais le projet de Pacôme est plus vaste : faire de Tabennêsi non un ermitage de plus, mais une maison où des frères vivront ensemble.
La fondation du cénobitisme : la Koinônia
Qu'est-ce que le cénobitisme ?
L'idée de Pacôme tient en une intuition simple et révolutionnaire : pour la plupart des âmes, on se sanctifie mieux ensemble que seul. Au lieu de moines isolés que rien ne relie, il propose une communauté organisée autour de quatre piliers :
- la vie commune sous un même toit, avec prière, repas et travail partagés ;
- la communauté des biens : nul ne possède rien en propre, tout est mis en commun, sur le modèle de l'Église de Jérusalem ;
- l'obéissance à un supérieur (l'abba, « père » — d'où vient le mot abbé) et à une règle écrite ;
- le travail manuel comme ascèse et comme moyen de subsistance, articulé à la prière.
Ce système porte un nom grec : la Koinônia, la « communion ». Le mot dit tout : il ne s'agit pas d'une caserne spirituelle, mais d'une fraternité où chacun porte le fardeau de l'autre. C'est la naissance, au sens propre, de la vie religieuse telle que l'Occident la connaîtra.
L'organisation des monastères
Le génie de Pacôme est aussi celui d'un organisateur. Les premières recrues affluent — le premier biographe parle bientôt d'une centaine de moines, puis de beaucoup plus. Pacôme structure alors la communauté avec une précision quasi militaire, peut-être héritée de son passage à l'armée.
Pallade, qui visita l'Égypte monastique vers 412 et recueillit les souvenirs des Tabennésiotes, décrit l'organisation dans son Histoire lausiaque :
« Les moines étaient répartis en maisons d'une quarantaine d'hommes chacune ; chaque maison avait son responsable. Ils étaient groupés selon leur métier : les uns travaillaient la terre, d'autres au jardin, au forge, à la boulangerie, à la fabrication des nattes ou au tissage. Chacun accomplissait sa tâche, et tout le produit était remis à l'économe. » — Pallade, Histoire lausiaque, ch. 32[18]
Ailleurs dans le même ouvrage, Pallade rapporte le témoignage d'un autre higoumène, Arsisius, qui affirme avoir personnellement connu « Pacôme de Tabennisi, prophète et archimandrite de trois mille hommes »[19] — signe que la renommée du fondateur avait, de son vivant déjà, largement dépassé les frontières de la Thébaïde.
Chaque maison (environ quarante moines) regroupait des frères exerçant le même métier et avait son chef de maison ; plusieurs maisons formaient un monastère, dirigé par un supérieur assisté d'un économe (oikonomos) ; et l'ensemble des monastères constituait la Koinônia, gouvernée par Pacôme lui-même[20]. Deux fois l'an, les supérieurs se réunissaient à la maison-mère : à Pâques pour la grande fête, et au mois d'août pour la reddition des comptes et la rémission des dettes spirituelles[21]. Une telle architecture — cellules, ateliers, magasins, infirmerie, hôtellerie, synaxes communes — n'avait aucun précédent : c'est le premier monastère au sens où l'entendra l'Occident.
La Règle et l'ange à la tablette d'airain
À l'origine de cette Règle, la tradition place un épisode célèbre. Pallade rapporte qu'un ange apparut à Pacôme et lui remit la règle de la communauté gravée sur une tablette d'airain (deltos). Comme Pacôme objectait que les prières prescrites — douze le jour, douze le soir, douze la nuit — lui semblaient trop peu nombreuses, l'ange répondit :
« J'ai établi cette règle pour que même les plus petits l'observent sans en être accablés. Mais les parfaits n'ont pas besoin de loi : seuls dans leur cellule, ils ont voué toute leur vie à la contemplation de Dieu. J'ai légiféré pour ceux qui n'ont pas encore l'esprit de discernement, afin que, comme des serviteurs accomplissant leur service, ils mènent une vie de liberté. » — l'ange à Pacôme, selon Pallade, Histoire lausiaque, ch. 32[22]
Cette parole résume toute la sagesse pédagogique du cénobitisme : la règle n'est pas une fin, mais un garde-fou miséricordieux pour les faibles ; elle exige peu, afin que tous puissent tenir, et laisse aux plus fervents la liberté d'aller plus loin. Le but n'est pas la performance ascétique, mais le salut du plus grand nombre.
L'historien doit toutefois noter que ce récit de l'ange est discuté. Dès 1898, le savant Paul Ladeuze montrait que l'épisode de la tablette d'airain, présent chez Pallade, ne figure pas sous cette forme dans les Vies coptes les plus anciennes, et relève sans doute de l'embellissement hagiographique[23]. La Règle pachômienne réelle, telle qu'on la connaît, est le fruit d'une expérience accumulée, codifiée peu à peu par Pacôme et ses successeurs au gré des besoins concrets de la communauté. Reconnaître cela n'enlève rien à sa valeur : que Dieu ait inspiré son serviteur par une lumière intérieure plutôt que par une tablette gravée ne change rien à la sainteté de l'œuvre.
Phbôou, la maison-mère
À mesure que la Koinônia s'étend, Pacôme déplace le centre de gravité de Tabennêsi vers un monastère plus vaste, Phbôou (Pbow, l'actuelle Faou), qui devient la maison-mère de la fédération et le siège de l'higoumène général[24]. C'est là que se tiennent les grands rassemblements, là que Pacôme réside et meurt. Autour de Phbôou gravitent bientôt neuf monastères d'hommes — Tabennêsi, Phbôou, Chénoboskion, Tismênê, Phnoum et d'autres — formant un réseau d'une ampleur inédite[25].
Le monastère des femmes et sa sœur Marie
Le cénobitisme pacômien ne fut pas réservé aux hommes. Lorsque la sœur de Pacôme, Marie (Maria), vint le voir, il refusa de la recevoir face à face, selon la stricte séparation monastique — mais lui fit dire que, si elle voulait elle aussi se consacrer à Dieu, il était prêt à l'y aider[26]. Des femmes se rassemblèrent autour d'elle, et Pacôme fit bâtir pour elles un monastère sur l'autre rive du Nil, en face de Tabennêsi, doté de la même règle adaptée et placé sous la direction spirituelle d'un ancien éprouvé[27].
C'est l'acte de naissance du monachisme féminin cénobitique. À la mort de Pacôme, la Koinônia comptait deux monastères de femmes[28]. La sainteté du désert s'ouvrait ainsi aux deux moitiés du peuple chrétien — fait remarquable dans une société antique où la vie consacrée féminine restait largement confinée au cadre domestique.
La spiritualité de saint Pacôme
La vie commune comme chemin de sainteté
La spiritualité de Pacôme tient en une conviction : la communauté fraternelle est le lieu privilégié de la sanctification. Le frère qui m'irrite, qui me corrige, dont je dois supporter les défauts, est l'instrument de Dieu pour briser mon amour-propre. Là où l'ermite risque de ne se mesurer qu'à lui-même, le cénobite est sans cesse confronté à l'autre — et c'est dans ce frottement quotidien que se forge la charité.
« Oh ! qu'il est bon, qu'il est doux pour des frères de demeurer ensemble ! » — Psaume 133 (132), 1, verset que la tradition monastique lit comme la charte de la vie commune[29]
Ce verset, chanté dans tous les monastères du monde, dit l'âme du projet pacômien : la vie commune n'est pas un pis-aller pour ceux qui ne peuvent affronter le désert seuls ; elle est, en elle-même, un bien et une douceur, une image anticipée de la communion des saints.
Travail, prière et obéissance
Le rythme de la journée pachômienne articule trois pôles. La prière d'abord : synaxes communes le matin et le soir, récitation et méditation continuelle de l'Écriture — Pacôme exigeait que tout moine sache lire, afin de pouvoir nourrir son cœur des psaumes et des Évangiles[30]. Le travail ensuite : tressage des nattes et des corbeilles de jonc, agriculture, métiers manuels, dont le produit nourrissait la communauté et les pauvres. L'obéissance enfin, présentée non comme une humiliation mais comme la voie royale du renoncement à la volonté propre.
« J'ai établi cette règle pour que même les plus petits l'observent sans en être accablés. » — l'ange à Pacôme, selon Pallade[31]
Cette modération est l'une des marques propres de Pacôme. À rebours des exploits ascétiques spectaculaires de certains ermites, il prône une discipline soutenable, ajustée aux forces de chacun : les jeûnes et le travail sont répartis selon la capacité des frères, et nul n'est contraint à des prouesses qui le briseraient[32]. La sainteté pachômienne n'est pas l'héroïsme du soliste, mais la fidélité persévérante de tout un peuple en marche.
Le discernement et le combat spirituel
Comme tous les Pères du désert, Pacôme enseigne le combat contre les démons et le discernement des esprits. Mais sa pédagogie est communautaire : c'est la transparence devant le supérieur, l'aveu des pensées (logismoi), la correction fraternelle qui protègent le moine des illusions où sombrent les solitaires présomptueux. Les Vies lui attribuent de nombreuses visions et le don de lire dans les cœurs — un charisme qui lui vaudra, on le verra, d'être convoqué devant un synode.
Pacôme et les grands témoins de son temps
Saint Athanase et la défense de la foi
La fédération pacômienne se développe au moment même où l'Église d'Égypte est secouée par la crise arienne. Le grand défenseur de la foi de Nicée, saint Athanase, patriarche d'Alexandrie, soutient ouvertement les moines de la Thébaïde, qui lui sont fidèlement attachés. Lors de sa visite en Haute-Égypte, vers 329-330, Athanase aurait souhaité ordonner Pacôme prêtre ; mais celui-ci, par humilité, se déroba à l'évêque et se cacha pour échapper au sacerdoce[33].
Ce trait est révélateur : Pacôme, qui gouverne des milliers de moines, fuit les honneurs ecclésiastiques et refuse l'ordination. Sa Koinônia restera, de son vivant, un corps essentiellement laïc, où l'autorité est celle du père spirituel et non du clerc. L'attachement des Tabennésiotes à Athanase et à la foi de Nicée fera des monastères pachômiens, durant tout le IVe siècle, un bastion de l'orthodoxie contre l'arianisme.
Le synode de Latopolis (345)
Vers 345, Pacôme est convoqué devant un synode d'évêques réuni à Latopolis (Esné). En cause : ses visions et son don de clairvoyance, qui suscitaient l'inquiétude — voire la jalousie — du clergé local, d'autant que ces charismes nourrissaient l'autorité et l'expansion de sa fédération monastique[34]. Interrogé, Pacôme se défend avec mesure, refusant de revendiquer pour lui-même un pouvoir surnaturel et renvoyant tout à la grâce de Dieu.
L'épisode éclaire une tension durable entre l'autorité charismatique des grands moines et l'autorité institutionnelle des évêques — tension que l'Église résoudra peu à peu en intégrant le monachisme dans son ordre canonique. Pacôme en sort sans condamnation : sa réputation de sainteté et sa soumission désarment les soupçons.
La mort et la succession
L'épidémie et le 9 mai 348
Vers 346-348, une épidémie — sans doute une peste — ravage les monastères de la Thébaïde et emporte des centaines de moines. Pacôme, qui soigne les malades, est lui-même atteint. Sentant venir sa fin, il rassemble les frères, les exhorte une dernière fois à la fidélité, et meurt à Phbôou. La tradition copte fixe sa mort au 14 du mois de Pashons, soit le 9 mai 348[35][36].
La date exacte fait l'objet d'un débat érudit : plusieurs sources anciennes et plusieurs historiens (dont la Catholic Encyclopedia et la Coptic Encyclopedia) placent la mort vers 346, tandis que la tradition liturgique copte et la chronologie la plus reçue retiennent 348[37]. Ce flottement de deux ans, ordinaire pour l'Antiquité tardive, ne touche en rien la substance de l'œuvre.
| Source | Date de naissance | Date de mort | Fête liturgique |
|---|---|---|---|
| Tradition copte (Synaxaire) | vers 292 | 9 mai 348 (14 Pashons) | 9 mai |
| Catholic Encyclopedia (1911) | — | vers 346 | 9 mai (Occident) |
| Coptic Encyclopedia | 292 | 346 | 9 mai |
| Églises byzantines | vers 292 | 348 | 15 mai[38] |
Pétronios, Horsièse et Théodore
Avant de mourir, Pacôme désigne pour lui succéder non pas son disciple le plus brillant, Théodore de Tabennêsi, mais un autre frère, Pétronios — qui meurt à son tour quelques mois plus tard, emporté par la même épidémie[39]. La charge passe alors à Horsièse (Orsisius), homme doux mais débordé par les difficultés de gouvernement d'une fédération devenue immense.
C'est finalement saint Théodore, longtemps tenu à l'écart à la suite d'une brouille avec Pacôme, qui rétablit l'unité et conduit la Koinônia à son apogée, avant de se réconcilier avec Horsièse — réconciliation favorisée par l'intervention du patriarche Athanase[40]. Sous Théodore, l'œuvre de Pacôme atteint son plein développement : la fédération essaime, et son influence commence à rayonner bien au-delà de l'Égypte.
La postérité : de Pacôme à saint Benoît
Saint Jérôme et la Règle en Occident
L'instrument décisif de cette diffusion fut une traduction. Vers 404, saint Jérôme, retiré à Bethléem, traduisit en latin la Règle de Pacôme à la demande de moines pachômiens latinophones du monastère de la Metanoia, près d'Alexandrie[41]. Cette version latine — un ensemble de préceptes (Praecepta, Praecepta et Instituta, Praecepta atque Iudicia, Praecepta ac Leges) — est aujourd'hui la seule version complète conservée de la Règle pachômienne, l'original copte et la version grecque n'ayant survécu que par fragments[42]. Sans la plume de Jérôme, l'œuvre législative de Pacôme aurait pu disparaître presque entièrement.
Saint Basile, Cassien, Benoît
L'influence de Pacôme sur le monachisme postérieur est immense et diffuse. En Orient, saint Basile de Césarée, après un voyage parmi les ascètes d'Égypte, élabore ses propres Règles qui adaptent et tempèrent l'esprit cénobitique pour le monde grec, et deviendront la charte du monachisme byzantin[43].
En Occident, le relais passe par Jean Cassien, qui transplante en Gaule l'expérience des Pères d'Égypte, puis surtout par saint Benoît de Nursie (vers 480-547), dont la Règle — destinée à structurer tout le monachisme latin — recueille, à travers la Règle dite du Maître et les sources antérieures, l'héritage de Pacôme : vie commune, stabilité, obéissance à un abbé, équilibre de la prière et du travail (ora et labora). De Tabennêsi à Subiaco, c'est la même intuition qui se transmet.
« De même que les poissons meurent s'ils demeurent trop longtemps hors de l'eau, ainsi les moines qui s'attardent hors de leur cellule perdent la paix intérieure. » — sentence des Pères du désert, recueillant l'esprit de la stabilité monastique qui irrigue la tradition de Pacôme à Benoît[44]
Le culte et la fête
Vénéré comme saint dès l'Antiquité, sans procédure de canonisation formelle — inexistante à cette époque —, Pacôme est honoré par l'Église copte, les Églises byzantines et l'Église latine. Sa fête se célèbre le 9 mai en Occident et chez les Coptes (14 Pashons)[45], le 15 mai dans les calendriers byzantins[46]. L'iconographie le représente en moine barbu vêtu de la coule, parfois recevant la Règle des mains d'un ange, parfois traversant le Nil — selon une légende — porté par un crocodile.
Père des cénobites, législateur de la première communauté monastique organisée, modèle d'humilité refusant le sacerdoce, Pacôme est l'homme par qui la sainteté du désert est devenue une institution durable. Toute abbaye, tout couvent, tout ordre religieux qui vit aujourd'hui sous une règle commune descend, par une longue généalogie spirituelle, de l'humble converti de Thébaïde qui, touché par la charité de quelques chrétiens anonymes, voulut à son tour rassembler ses frères.
Pour aller plus loin
- Saint Antoine le Grand (251-357) — le père des ermites, modèle de l'érémitisme dont Pacôme prolonge et transforme l'élan.
- Saint Athanase d'Alexandrie (296-373) — patriarche défenseur de Nicée, soutien des moines pachômiens contre l'arianisme.
- Saint Basile le Grand (329-379) — législateur du monachisme byzantin, héritier de l'esprit cénobitique égyptien.
- Saint Jérôme (345-420) — traducteur en latin de la Règle de Pacôme vers 404.
- Saint Benoît de Nursie (480-547) — père du monachisme occidental, héritier lointain de la Koinônia.
Notes et références
Catholic Encyclopedia (1911), vol. 11, Francis Joseph Bacchus, article « St. Pachomius » (newadvent.org/cathen/11381a.htm). Mentionne : Pacôme mort « vers 346 » ; retrait au village désert de Tabennisi, où « une vision lui ordonna d'y demeurer et d'y bâtir un monastère » ; le vieil ermite Palémon « qui l'aida à bâtir son monastère » ; « avant la mort de Pacôme, il y avait neuf monastères de son ordre pour les hommes et deux pour les femmes » ; la visite d'Athanase et le refus de l'ordination ; la critique de Paul Ladeuze (1898) sur l'historicité de l'épisode de l'ange dictant la règle (rapporté par Pallade).
1 17 23 25 28 33 37 43 45Jean Cassien, Institutions cénobitiques (De institutis coenobiorum, vers 420-426) et Conférences (Collationes) : témoignage de première main sur le monachisme égyptien, distinguant la voie anachorétique et la voie cénobitique, transmis à l'Occident latin (Gaule). Éd. Sources chrétiennes n° 109 (Institutions) et n° 42, 54, 64 (Conférences).
2Actes des Apôtres 4, 32-35 (description de la première communauté de Jérusalem : « un seul cœur et une seule âme », communauté des biens). Traduction d'après la Bible de Jérusalem. Fondement scripturaire constant de la vie cénobitique.
3Coptic Encyclopedia (Claremont Coptic Encyclopedia), article « Pachomius, Saint (292-346) », fondateur du monachisme cénobitique. Pour la naissance vers 292 en Haute-Égypte (région d'Esné/Latopolis ou de Chénoboskion) de parents païens ; ainsi que pour son unilinguisme copte — Pacôme ne parle que le copte et ignore le grec des élites, fait constant des Vies pachômiennes.
4 5Vie première grecque de saint Pacôme (Vita Prima Graeca, Bohairic/Sahidic Lives dans leur recension grecque), éd. François Halkin, Sancti Pachomii Vitae Graecae, Subsidia hagiographica 19, Bruxelles, Société des Bollandistes, 1932 ; trad. Armand Veilleux, Pachomian Koinonia, vol. 1, Cistercian Studies 45. Source de : l'enrôlement forcé du jeune Pacôme (vers vingt ans — d'où la datation vers 312-313 combinée à la naissance vers 292) et la détention des recrues à Thèbes ; la charité des chrétiens envers les recrues (« par amour du Dieu du ciel ») ; le vœu de Pacôme de servir les hommes ; l'avertissement de Palémon sur la dureté de la vie ascétique et les années de formation auprès de lui (environ sept ans selon la tradition des Vies) ; le synode de Latopolis (vers 345) examinant la clairvoyance de Pacôme ; la désignation de Pétronios comme successeur.
6 8 12 13 15 34 39New World Encyclopedia, « Saint Pachomius » (newworldencyclopedia.org). Relais bibliographique pour : la conscription forcée vers 312-313 (âge d'une vingtaine d'années) ; le baptême en 314 à Chénoboskion (Shéneset) ; l'entrée auprès de Palémon vers 317 ; le frère aîné Jean ; la répartition des jeûnes et du travail selon les forces de chacun ; la mort lors d'une épidémie, 14 Pashons (9 mai). À recouper avec les sources primaires ci-dessus.
7 10 14 32 36Vie bohaïrique de saint Pacôme (Vita Bohairica, Vie copte), trad. Armand Veilleux, Pachomian Koinonia, vol. 1 (The Life of Saint Pachomius and His Disciples), Cistercian Publications, Kalamazoo, 1980. Source de : le baptême reçu à Chénoboskion (Shéneset) après la libération des recrues, daté vers 314 dans la chronologie reçue ; la vision de la rosée changée en miel la nuit du baptême ; la voix entendue à Tabennêsi (« Pacôme, demeure en ce lieu et bâtis un monastère ») ; l'épisode de la sœur Marie et la fondation du monastère de femmes.
9 11 16 26Pallade (Pallade d'Hélénopolis), Histoire lausiaque (Historia Lausiaca), ch. 32 « Les Tabennésiotes », composée vers 419-420. Éd. critique Cuthbert Butler, The Lausiac History of Palladius, Cambridge, 1898-1904 ; trad. anglaise W. K. Lowther Clarke, 1918 (tertullian.org/fathers/palladius_lausiac). Décrit : l'ange remettant à Pacôme la règle sur une tablette d'airain ; les paroles de l'ange sur la règle faite pour que « même les plus petits l'observent sans en être accablés » tandis que « les parfaits n'ont pas besoin de loi » ; l'organisation en maisons d'une quarantaine de moines groupés par métier (agriculture, jardin, forge, boulangerie, nattes, tissage) sous un économe ; jusqu'à 7 000 moines dans l'ensemble, environ 1 300-1 400 dans le premier monastère ; le monastère de femmes sur l'autre rive du Nil.
18 20 22 27 31Pallade, Histoire lausiaque, ch. 7 : l'higoumène Arsisius rapporte avoir connu « Pacôme de Tabennisi, prophète et archimandrite de trois mille hommes ». Trad. W. K. Lowther Clarke, 1918.
19Sur les rassemblements bisannuels de la Koinônia (Pâques et mois de Mésorè/août pour la reddition des comptes et la rémission des dettes) : cf. A. Veilleux, La liturgie dans le cénobitisme pachômien au quatrième siècle, Studia Anselmiana 57, Rome, 1968. Sur le monastère de la Metanoia fondé à Canope (près d'Alexandrie) vers 391 par le patriarche Théophile, foyer du pachômianisme latinophone d'où provient la Règle traduite par Jérôme.
21Armand Veilleux (OCSO), Pachomian Koinonia, 3 vol. (vol. 1 : The Life of Saint Pachomius ; vol. 2 : Pachomian Chronicles and Rules ; vol. 3 : Instructions, Letters and Other Writings), Cistercian Publications, Kalamazoo, 1980-1982, préface d'Adalbert de Vogüé OSB. Édition et traduction de référence des sources coptes, grecques et arabes de Pacôme et de la Règle. Source de : Phbôou (Pbow) maison-mère et siège de l'higoumène général ; l'exigence pacômienne que tout moine sache lire l'Écriture ; la succession Pétronios → Horsièse → Théodore et la réconciliation favorisée par Athanase.
24 30 40Psaume 133 (132), 1 : « Ecce quam bonum et quam iucundum habitare fratres in unum » — « Oh ! qu'il est bon, qu'il est doux pour des frères de demeurer ensemble ! » Verset traditionnellement lu comme la charte biblique de la vie commune monastique.
29Synaxaire copte, 14 Pashons (9 mai) : mémoire du départ de saint Pacôme, père du monachisme cénobitique — fondement de la date liturgique du 9 mai retenue par les Coptes et l'Occident ; la chronologie absolue (346 ou 348) reste débattue entre les historiens.
35Synaxaire byzantin : les calendriers de tradition byzantine (Ménologe orthodoxe) fixent la mémoire de saint Pacôme le Grand au 15 mai ; cf. la notice « Venerable Pachomius the Great, Founder of Coenobitic Monasticism » parmi les saints commémorés le 15 mai (Église orthodoxe d'Amérique, oca.org/saints/all-lives).
38 46Saint Jérôme, traduction latine de la Règle de Pacôme, vers 404 (incipit « Quamvis acutus gladius »), réalisée à Bethléem pour les moines pachômiens latinophones du monastère de la Metanoia, près d'Alexandrie. Éd. critique Amand Boon, Pachomiana Latina, Bibliothèque de la Revue d'histoire ecclésiastique 7, Louvain, 1932 ; PL 23, col. 59-86. Cette version latine (quatre ensembles de préceptes : Praecepta, Praecepta et Instituta, Praecepta atque Iudicia, Praecepta ac Leges) est la seule version complète conservée de la Règle pachômienne.
41 42Apophtegmes des Pères du désert (Apophthegmata Patrum), sentence sur le moine et sa cellule (image des poissons hors de l'eau), traditionnellement rattachée à la série de saint Antoine ; trad. de référence Benedicta Ward, The Sayings of the Desert Fathers. Citée ici comme expression de l'esprit de stabilité monastique commun à toute la tradition, de Pacôme à Benoît.
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