Bienheureux Fra Angelico (v. 1395-1455)

Le bienheureux Fra Angelico (v. 1395-1455), frère dominicain florentin surnommé « l'Angélique », fut l'un des plus grands peintres de la Renaissance. Chez lui, la peinture était une prière : il ne prenait jamais ses pinceaux sans avoir prié et ne peignait jamais un Crucifix sans pleurer. Peintre du couvent de San Marco et des papes, béatifié par Jean-Paul II en 1982, il est le patron des artistes.

Ignispedia

Fra Angelico — né Guido di Pietro vers 1395 dans le Mugello, mort à Rome le 18 février 1455 — est un frère dominicain et l'un des plus grands peintres de la Renaissance florentine. Entré chez les Prêcheurs sous le nom de Fra Giovanni da Fiesole, il fut si vite reconnu pour la pureté de sa vie et la beauté de ses images que la postérité l'a surnommé « l'Angélique ».[1][2]

Sa singularité tient en une phrase : chez lui, la peinture est une prière. Là où l'histoire de l'art voit d'ordinaire un métier, un atelier et une commande, ses contemporains ont vu un moine qui ne prenait jamais ses pinceaux sans avoir d'abord fait oraison et qui ne peignait jamais un Crucifix sans pleurer.[3][4] Son œuvre n'illustre pas seulement la foi : elle en jaillit.

Au couvent de San Marco, à Florence, il transforme les cellules des frères en un livre d'images pour la contemplation ; à Rome, il travaille pour les papes Eugène IV et Nicolas V et couvre de fresques la chapelle privée de ce dernier.[5][6] Peintre de la lumière, il se tient à la charnière décisive où l'or du gothique cède la place à la perspective et au volume de la Renaissance chrétienne.[7][8]

Le culte dont il était l'objet depuis des siècles fut confirmé par saint Jean-Paul II le 3 octobre 1982, qui l'inscrivit parmi les bienheureux, puis le proclama patron des artistes en 1984.[9][10] Sa fête est fixée au 18 février, jour de sa mort. Peu de figures illustrent aussi parfaitement l'idéal chrétien de l'art : servir Dieu par la beauté, et faire de son talent un chemin de sainteté.

Un peintre déjà accompli avant d'entrer au couvent

Guido di Pietro, né dans le Mugello

Le futur Fra Angelico naît Guido di Pietro, vers 1395, à Vicchio, dans la vallée du Mugello, au nord de Florence — la même campagne toscane qui verra naître, un siècle plus tard, Michel-Ange.[11][12] On ne connaît ni le jour ni l'année exacte de sa naissance : aucun acte ne subsiste. Il a un frère cadet, Benedetto, qui deviendra lui aussi dominicain, copiste et enlumineur, et dirigera le scriptorium de San Domenico de Fiesole.[13][14]

Les premiers documents ne le montrent pas comme un moine, mais comme un artisan-peintre laïc déjà établi. Le 17 octobre 1417, un « Guido di Pietro, peintre » est admis dans une confrérie religieuse florentine ; en janvier et février 1418, un homonyme reçoit des paiements pour des travaux à l'église Santo Stefano al Ponte.[15][16] À cette date, il est inscrit à la corporation des peintres et exerce déjà son métier. C'est un point capital, souvent oublié : Angelico était un maître avant d'être un frère. Il n'a pas appris à peindre au couvent ; il y est entré peintre.

Le débat sur sa date de naissance

Deux traditions s'affrontent. La première remonte à Giorgio Vasari, qui, dans ses Vies des plus excellents peintres (1568), le fait naître en 1387 et mourir à soixante-huit ans.[17] Cette date, longtemps répétée, est aujourd'hui écartée par la critique, car elle s'accorde mal avec les premières mentions documentaires. Les historiens modernes situent la naissance entre 1395 et 1400 ; la National Gallery de Londres préfère, par prudence, ne donner aucune date de naissance et le déclarer simplement « actif à partir de 1417 ».[18][19] Nous retenons ici la fourchette la plus communément admise : vers 1395.

Ce flottement n'est pas anecdotique : il rappelle que, pour cet homme qui fuyait la gloire, la vie intérieure a laissé plus de traces que l'état civil.

Frère Jean de Fiesole : entrer dans l'Ordre des Prêcheurs

San Domenico de Fiesole et l'Observance dominicaine

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Entre 1418 et 1423, Guido di Pietro renonce à sa carrière florissante pour revêtir l'habit blanc et noir des frères prêcheurs, au couvent de San Domenico de Fiesole, sur les collines qui dominent Florence. Il prend le nom de Fra Giovanni — frère Jean.[20][21] Il rejoint non pas un ordre relâché, mais le courant réformé le plus exigeant de son temps : l'Observance dominicaine, attachée à la pauvreté effective, à la vie commune, à la prière liturgique et à l'étude.[22][23]

Ce choix éclaire toute son œuvre. Le fondateur, saint Dominique, avait voulu des religieux mendiants, savants et contemplatifs, entièrement ordonnés à la prédication. Devenir dominicain, pour un peintre, c'était mettre son art au service exact de cette mission. Sa peinture deviendra une forme de prédication silencieuse.

« Contemplata aliis tradere » : peindre comme on prêche

La devise des dominicains, empruntée à saint Thomas d'Aquin, résume leur idéal :

« De même qu'il est plus grand d'éclairer que de briller seulement, de même il est plus grand de transmettre aux autres ce qu'on a contemplé que de contempler seulement. » — Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 188, a. 6[24]

Contemplata aliis tradere : « transmettre aux autres les fruits de la contemplation ».[25] Tout Fra Angelico tient dans cette formule. Ce qu'un frère docteur comme Thomas transmet par la parole et le raisonnement, le frère peintre le transmet par la couleur, la lumière et la forme.[26] Ses images ne sont pas des ornements : elles sont le débordement visible d'une contemplation intérieure, offert aux yeux des simples comme des savants.

C'est pourquoi il ne faut pas séparer, chez lui, le moine et l'artiste. Ils sont un seul homme. Sa cellule était son atelier, et son atelier une chapelle.

Le surnom d'« Angelico » : un titre venu de la sainteté

De son vivant, on l'appelait Fra Giovanni. Le nom sous lequel le monde le connaît — Angelico, « l'Angélique » — est posthume.[27] Il naît de l'admiration de ceux qui virent en lui, à travers ses anges et ses vierges d'une douceur surnaturelle, quelque chose de céleste. Vasari le célèbre comme un peintre « angélique » ; l'usage italien le désigne bientôt comme « il Beato Angelico », le Bienheureux Angélique, bien avant toute reconnaissance officielle.[28][29] La liturgie latine le nommera « Beatus Ioannes Faesulanus, cognomento Angelicus » — « Bienheureux Jean de Fiesole, surnommé l'Angélique ».[30]

Fait rare : un titre de gloire artistique et un titre de sainteté ont fini par se confondre dans un même mot.

Le peintre à genoux : le témoignage de Vasari

Fra Angelico, Saint Dominique adorant le Crucifié, San Marco. Wikimedia Commons / WGA, domaine public.

Un demi-siècle après sa mort, Giorgio Vasari consacre à Fra Angelico une notice émue, où l'artiste disparaît presque derrière le saint. Ce portrait, s'il idéalise, s'appuie sur une mémoire dominicaine encore vivante et il a façonné pour toujours l'image du moine-peintre.[31]

« Il ne prenait jamais les pinceaux sans avoir prié »

« On raconte que frère Jean n'aurait jamais pris ses pinceaux sans avoir d'abord fait oraison. » — Giorgio Vasari, Les Vies des plus excellents peintres, 1568[32]

La prière précédait le travail comme la source précède le fleuve. Peindre n'était pas, pour lui, un acte d'abord technique, mais un acte religieux : il fallait d'abord se disposer devant Dieu, puis seulement porter la main à l'ouvrage.

Les larmes devant le Crucifix

« Il ne fit jamais de Crucifix sans se baigner les joues de larmes. » — Giorgio Vasari, Les Vies des plus excellents peintres, 1568[33]

Représenter la Passion n'était pas répéter un motif : c'était compatir. Chaque fois qu'il peignait le Christ en croix, la douleur du Sauveur le traversait au point de le faire pleurer. On comprend, devant un tel témoignage, pourquoi ses Crucifixions du couvent de San Marco émeuvent encore : elles ont été peintes dans les larmes.

Ne jamais retoucher : la peinture comme volonté de Dieu

« Il avait pour habitude de ne jamais retoucher ni corriger aucune de ses peintures, mais de les laisser toujours telles qu'elles étaient venues la première fois, croyant, disait-il, que telle était la volonté de Dieu. » — Giorgio Vasari, Les Vies des plus excellents peintres, 1568[34]

Ce trait est le plus étonnant. Là où tout artiste reprend, gratte, corrige, Fra Angelico voyait dans le premier jet le signe d'une volonté qui le dépassait. Peindre était pour lui recevoir autant que produire ; retoucher eût été se défier de Dieu. À cela s'ajoute la maxime que Vasari met dans sa bouche : « celui qui traite des choses du Christ doit toujours demeurer avec le Christ ».[35] La formule moderne qui court partout — « il est impossible de peindre le Christ sans vivre avec le Christ » — n'en est qu'une paraphrase, mais elle en garde exactement le sens.

San Marco : un couvent transformé en livre d'images

Cosme de Médicis, Michelozzo et l'Observance

Infographie originale Ignispedia créée par IA

En 1436, les dominicains de l'Observance reçoivent le couvent de San Marco, à Florence.[36][37] Le riche banquier Cosme de Médicis, dit Cosme l'Ancien, en finance la reconstruction complète par l'architecte Michelozzo : cloîtres clairs, cellules sobres, une bibliothèque lumineuse qui deviendra un joyau de l'humanisme chrétien.[38] Fra Angelico y est transféré et reçoit une mission immense : peindre le couvent tout entier.

Avec son atelier — où se forme le jeune Benozzo Gozzoli —, il exécute, entre 1438 et 1445 environ, une cinquantaine de fresques : dans la salle du chapitre, les cloîtres, le sommet de l'escalier, et surtout dans chacune des cellules des frères.[39][40]

Des fresques pour prier, non pour décorer

Ici se joue le génie spirituel de Fra Angelico. Les fresques des cellules ne sont pas des décorations. Elles sont des supports de méditation, conçus pour qu'un frère, seul dans sa cellule, ait constamment sous les yeux un épisode de la vie du Christ à contempler.[41]

Comme l'a montré John Pope-Hennessy, les fresques de San Marco n'étaient pas destinées à instruire, encore moins à décorer : elles servaient d'aides à la contemplation et à la méditation des frères.[42]

C'est pourquoi, dans nombre de ces scènes, un personnage anachronique se glisse discrètement : saint Dominique, la Vierge, ou saint Pierre Martyr, agenouillés, en prière au pied de la Croix. Ils ne sont pas des témoins historiques de l'événement : ils sont le modèle du frère qui regarde, l'image de la manière dont lui-même doit prier.[43][44] La fresque enseigne moins ce qu'il faut voir que comment il faut contempler.

Parmi ces chefs-d'œuvre, la célèbre Annonciation du corridor nord, en haut de l'escalier du dortoir, occupe une place à part. Sa densité théologique et sa grammaire de symboles font l'objet d'un article dédié : voir L'Annonciation de Fra Angelico. La salle du chapitre abrite une Crucifixion monumentale peuplée de saints de l'Ordre ; la cellule 7, une saisissante Moquerie du Christ où les mains qui frappent et le visage qui crache flottent, désincarnés, autour du Sauveur aux yeux bandés — une image faite pour la méditation plus que pour le récit.[45]

L'appel de Rome : au service des papes (1445-1455)

Eugène IV, Nicolas V et la chapelle du pape

Fra Angelico, vies de saint Étienne et de saint Laurent, mur central de la chapelle Niccoline. Wikimedia Commons / WGA, domaine public.

La renommée de Fra Angelico dépasse la Toscane. Vers 1445, le pape Eugène IV l'appelle à Rome pour décorer une chapelle de l'ancienne basilique Saint-Pierre, aujourd'hui disparue.[46][47] À la mort d'Eugène, en 1447, son successeur Nicolas V — pape humaniste, fondateur de la Bibliothèque vaticane — le garde à son service.

Pour Nicolas V, Angelico peint son chef-d'œuvre romain : la chapelle Niccoline (Cappella Niccolina), l'oratoire privé du pape, dans le Palais apostolique.[48][49] Il y déploie, vers 1447-1449, deux cycles parallèles : la vie de saint Étienne et celle de saint Laurent, les deux grands diacres martyrs de l'Église.[50][51] Dans un décor d'architectures classiques baignées de lumière, la narration atteint une ampleur nouvelle. C'est le sommet de sa maturité, l'un des ensembles de la première Renaissance les mieux conservés du Vatican.

Orvieto : une œuvre laissée au seuil

Infographie originale Ignispedia créée par IA

En juin 1447, la cathédrale d'Orvieto lui confie la décoration de la chapelle San Brizio, sur le thème du Jugement dernier.[52] Il n'y travaille qu'un été, avec Gozzoli, et ne peint que le Christ Juge dans sa gloire et le collège des Prophètes, avant d'être rappelé à Rome par le pape.[53][54] Il ne reviendra jamais. La chapelle restera inachevée pendant un demi-siècle, jusqu'à ce que Luca Signorelli en termine les murs, entre 1499 et 1504, dans un style tout autre.[55] Ainsi, l'un des plus fameux cycles de la Renaissance italienne fut commencé par un saint et achevé par un maître : la voûte céleste d'Angelico surmonte les terribles réprouvés de Signorelli.

La légende de l'archevêché refusé

Vasari rapporte un épisode devenu emblématique : le pape aurait voulu faire de Fra Angelico l'archevêque de Florence, et le frère, par humilité, aurait refusé la charge, se déclarant incapable de gouverner un peuple, et recommandant à sa place un autre dominicain réputé pour sa sainteté — que la tradition identifie à saint Antonin de Florence (Antonino Pierozzi).[56]

« Il supplia Sa Sainteté de pourvoir la charge d'un autre, parce que lui-même n'était pas bon à gouverner des peuples. » — Giorgio Vasari, Les Vies des plus excellents peintres, 1568[57]

Le récit est beau, mais les historiens le tiennent pour légendaire : la chronologie ne concorde pas, saint Antonin ayant été nommé archevêque dès 1446, avant même l'élection de Nicolas V.[58] Il faut donc y voir non un fait vérifié, mais une anecdote édifiante, forgée pour dire une vérité plus profonde que l'exactitude : la sainteté de ce frère qui préférait servir plutôt que régner. L'humilité qu'elle exalte, elle, n'a rien d'inventé.

L'art d'un saint : de l'or gothique à la lumière de la Renaissance

Une charnière dans l'histoire de la peinture

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Fra Angelico occupe une position unique dans l'histoire de l'art : il relie deux mondes.[59][60] D'un côté, il hérite du gothique international — les fonds d'or éclatants, les bleus d'outremer, la préciosité de Lorenzo Monaco et de Gentile da Fabriano. De l'autre, il assimile les révolutions de ses contemporains florentins : la perspective linéaire de Brunelleschi, la solidité des corps et le naturalisme de Masaccio.[61][62]

De cette rencontre naît une peinture d'un équilibre rare : moderne par la construction de l'espace et la lumière, encore céleste par l'or et la douceur. L'exposition parisienne de 2011 le rangeait à juste titre parmi les « maîtres de la lumière ».[63] Il ne rejette pas l'or du Ciel au nom du réalisme ; il fait entrer le réalisme dans l'or du Ciel.

La beauté au service du mystère

Longtemps, la critique a cru devoir choisir : ou bien Angelico était un pieux attardé, indifférent aux nouveautés, ou bien un vrai novateur. John Pope-Hennessy, dans sa monographie de référence, a lui-même révisé son jugement, reconnaissant en lui un artiste plus cérébral et plus avancé qu'on ne le croyait.[64] Au XIXᵉ siècle, John Ruskin voyait en lui moins un artiste qu'un « saint inspiré », à la tête de son « art religieux pur ».[65] La formule flatte, mais elle risque de mutiler : Fra Angelico est pleinement l'un et l'autre, saint et artiste, sans que l'un rabaisse l'autre.

Le philosophe Georges Didi-Huberman a montré, dans un essai célèbre, que l'art de Fra Angelico n'est pas une simple imagerie naïve, mais une véritable théologie de l'image.[66] Les surfaces énigmatiques de ses fresques — les faux marbres tachetés, les projections de couleur au bas des murs — ne cherchent pas à ressembler : elles tentent de figurer l'infigurable, le mystère de l'Incarnation, ce que l'œil ne peut pas voir directement.[67] Cette question — comment peindre Dieu fait homme ? — rejoint la grande théologie de l'icône, que l'Occident a reçue et transformée à sa manière.

Quelques grandes œuvres

Hors des fresques, Fra Angelico a laissé des retables comptés parmi les sommets du Quattrocento. Le tableau ci-dessous en situe quelques-uns.

ŒuvreDate approximativeLieu de conservation actuel
Tabernacle des Linaioli (cadre de Ghiberti)1432-1433Musée San Marco, Florence
Déposition de croix (retable de Santa Trinita)v. 1432Musée San Marco, Florence
Annonciation du Pradov. 1426Musée du Prado, Madrid
Annonciation de Cortonev. 1433-1434Musée diocésain, Cortone
Retable de San Marco (sacra conversazione)v. 1438-1443Musée San Marco, Florence
Couronnement de la Viergev. 1434-1435Musée du Louvre, Paris
Infographie originale Ignispedia créée par IA
Fra Angelico, Retable de San Marco, Florence. Wikimedia Commons / WGA, domaine public.

Ces panneaux, aujourd'hui dispersés entre Florence, Madrid, Paris et Rome, montrent l'ampleur de son rayonnement.[68][69] Beaucoup furent commandés par des confréries, des couvents ou de grandes familles ; tous portent la même signature spirituelle : une lumière qui semble venir d'ailleurs.

Mort à Rome et sépulture à la Minerve

Tombeau de Fra Angelico à la Minerve. Photo Sailko / Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0, sans recadrage.

Fra Angelico meurt à Rome le 18 février 1455, dans le couvent dominicain rattaché à Santa Maria sopra Minerva, la grande église de l'Ordre, près du Panthéon.[70][71] Il y est enterré, et sa dalle funéraire de marbre — un gisant qui le représente en habit dominicain — s'y voit encore.[72]

L'épitaphe latine gravée sur sa tombe, attribuée au pape Nicolas V, résume en quatre vers toute son âme :

« Que je ne sois pas loué d'avoir été comme un autre Apelle, mais d'avoir donné, ô Christ, tous mes gains aux tiens. Car une part de mes œuvres demeure sur la terre, une autre au Ciel. La cité fleur de l'Étrurie, Florence, m'a porté, moi, Jean. » — Épitaphe de Fra Angelico, Santa Maria sopra Minerva[73]

Apelle était le plus grand peintre de l'Antiquité : refuser cette gloire pour lui préférer la charité envers les pauvres, et distinguer les œuvres qui restent sur terre de celles qui montent au Ciel, c'est dire en un distique que la vraie réussite d'un artiste chrétien n'est pas son génie, mais sa sainteté.

  1. Vers 1395
    Naissance dans le Mugello

    Guido di Pietro naît à Vicchio, près de Florence. Aucun acte ne fixe la date exacte.

  2. 1417-1418
    Un peintre laïc déjà établi

    Premiers documents : « Guido di Pietro, peintre » est inscrit à la corporation et reçoit des commandes à Florence.

  3. Vers 1418-1423
    Entrée chez les dominicains

    Il prend l'habit à San Domenico de Fiesole, dans l'Observance réformée, sous le nom de Fra Giovanni.

  4. 1436-1445
    Les fresques de San Marco

    Transféré au couvent de San Marco reconstruit par Michelozzo pour Cosme de Médicis, il en peint les cellules et les cloîtres.

  5. 1445-1449
    Au service des papes à Rome

    Appelé par Eugène IV puis Nicolas V, il fresque la chapelle Niccoline au Vatican.

  6. 1447
    La chapelle d'Orvieto

    Il commence le Jugement dernier de la cathédrale d'Orvieto, laissé inachevé et terminé plus tard par Signorelli.

  7. 1450-1452
    Prieur de Fiesole

    Il est élu prieur de San Domenico de Fiesole, son couvent d'origine.

  8. 18 février 1455
    Mort à Rome

    Il s'éteint au couvent de la Minerve et y est enterré.

  9. 3 octobre 1982
    Béatification

    Jean-Paul II confirme son culte et l'inscrit parmi les bienheureux.

  10. 18 février 1984
    Patron des artistes

    Il est proclamé patron des artistes, spécialement des peintres.

Le bienheureux et le patron des artistes

La béatification par Jean-Paul II (1982)

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Le titre de « Bienheureux » que l'usage lui donnait depuis des siècles fut confirmé officiellement par saint Jean-Paul II. Le 3 octobre 1982, par le motu proprio Qui res Christi gerit, le pape reconnut le culte immémorial rendu à Fra Giovanni da Fiesole et l'inscrivit parmi les bienheureux de l'Église, autorisant l'Ordre des Prêcheurs à célébrer sa messe et son office.[74] Il ne s'agissait pas d'inventer une gloire, mais de ratifier une sainteté que le peuple chrétien reconnaissait depuis toujours.

Patron des artistes (1984)

Deux ans plus tard, à l'occasion du Jubilé des artistes de l'Année sainte de la Rédemption, Jean-Paul II franchit un pas de plus. Le 18 février 1984 — jour anniversaire de la mort d'Angelico —, dans la basilique Santa Maria sopra Minerva qui abrite son tombeau, il le proclame patron des artistes :

« Je proclame le Bienheureux Angelico patron devant Dieu des artistes, spécialement des peintres. » — Saint Jean-Paul II, homélie du Jubilé des artistes, 18 février 1984[75]

Le choix de la date n'a rien de fortuit : l'Église a voulu que le patron des peintres soit fêté le jour même où le peintre est entré dans la lumière qu'il avait tenté toute sa vie de représenter.

Fra Angelico dans le regard de l'Église

Le magistère n'a cessé de proposer Fra Angelico comme modèle de l'artiste chrétien. Dès 1955, pour le cinquième centenaire de sa mort, Pie XII célébrait en lui l'union parfaite de l'art et de la sainteté.[76] Et dans sa Lettre aux artistes de 1999, Jean-Paul II le citait nommément comme exemple :

« Un exemple éloquent de contemplation esthétique sublimée dans la foi, ce sont, par exemple, les œuvres de Fra Angelico. » — Saint Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 1999[77]

« Contemplation esthétique sublimée dans la foi » : la formule dit exactement ce qui distingue Fra Angelico de tant de peintres religieux. Chez lui, la beauté n'est pas un vernis pieux posé sur un savoir-faire ; elle est le fruit d'une prière devenue visible.

Ce que Fra Angelico enseigne aujourd'hui

Infographie originale Ignispedia créée par IA

À une époque qui oppose volontiers le talent et la foi, le métier et la prière, la carrière et la sainteté, Fra Angelico rappelle une évidence oubliée : on peut sanctifier son travail au point d'en faire une louange. Il n'a pas peint malgré sa vie religieuse, ni à côté d'elle ; il a peint depuis elle.

Sa leçon vaut pour tout chrétien, et pas seulement pour l'artiste. Le frère qui priait avant de prendre ses pinceaux enseigne à commencer chaque tâche par Dieu. Celui qui pleurait en peignant le Crucifix enseigne à ne jamais traiter les choses saintes avec froideur. Celui qui refusait de retoucher ses œuvres, y voyant la volonté de Dieu, enseigne l'abandon de celui qui reçoit son travail comme un don plus qu'il ne le fabrique. Et celui qui préférait donner ses gains aux pauvres plutôt que sa gloire à lui-même enseigne où se trouve la vraie réussite.

« Celui qui traite des choses du Christ doit toujours demeurer avec le Christ. » — maxime attribuée à Fra Angelico par Vasari[78]

C'est peut-être le plus beau titre de ce moine devenu bienheureux : non pas d'avoir peint le Christ, mais d'avoir vécu avec lui — au point que sa peinture n'a plus été qu'un reflet de cette présence.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Wikipedia (EN), "Fra Angelico" : en.wikipedia.org/wiki/Fra_Angelico. Né Guido di Pietro vers 1395 à Vicchio (Mugello) ; frère cadet Benedetto ; premières mentions documentaires comme peintre laïc en 1417-1418 ; entré à San Domenico de Fiesole entre 1418 et 1423 sous le nom de Fra Giovanni ; surnom « Angelico » posthume ; fresques de San Marco (v. 1438-1445) avec Benozzo Gozzoli ; appelé à Rome par Eugène IV puis Nicolas V ; chapelle Niccoline (v. 1447-1449, saint Étienne et saint Laurent) ; Orvieto 1447 ; mort à Rome le 18 février 1455 ; épisode de l'archevêché jugé non conforme aux faits historiques ; béatifié le 3 octobre 1982, patron des artistes en 1984 ; fête le 18 février.

    1 11 13 15 20 27 28 46 50 58 61 68 70
  2. The Metropolitan Museum of Art, essai "Fra Angelico (Guido di Pietro) (ca. 1395-1455)" : metmuseum.org. Naissance dans le Mugello « vers 1395 » ; formation de peintre laïc avant l'entrée dans l'Ordre ; usage du surnom « Beato Angelico ».

    2 12 19 29
  3. Giorgio Vasari, Le Vite, 1568, Vita di Fra Giovanni da Fiesole. Texte original : « Dicono alcuni che fra Giovanni non arebbe preso i pennelli se prima non avesse fatto orazione. »

    3 31 32
  4. Giorgio Vasari, Le Vite, 1568, Vita di Fra Giovanni da Fiesole. Texte original : « Non fece mai Crocifisso, che e' non si bagnasse le gote di lagrime. »

    4 33
  5. Encyclopædia Britannica, "Fra Angelico — Years at the priory of San Marco" : britannica.com/biography/Fra-Angelico. Reconstruction de San Marco par Michelozzo sous le mécénat de Cosme de Médicis ; fresques conçues comme aides à la contemplation et non comme décoration ; appel à Rome par les papes.

    5 22 36 38 39 41 42 47
  6. Musei Vaticani, "Cappella Niccolina" : museivaticani.va. Chapelle privée du pape Nicolas V, fresques de Fra Angelico (v. 1447-1449) : cycles de la vie de saint Étienne (registre supérieur) et de saint Laurent (registre inférieur), les deux diacres martyrs.

    6 48 51
  7. The National Gallery (Londres), notice "Fra Angelico" : nationalgallery.org.uk/artists/fra-angelico. L'institution le date prudemment « actif à partir de 1417, mort en 1455 », sans fixer de date de naissance ; peintre-charnière entre gothique et Renaissance.

    7 16 18 59 62
  8. Musée Jacquemart-André (Paris), exposition Fra Angelico et les maîtres de la lumière (23 septembre 2011 – 16 janvier 2012) : musee-jacquemart-andre.com/en/fra-angelico. Première exposition française consacrée à Fra Angelico ; il y est présenté comme un « maître de la lumière » alliant l'or gothique à la perspective de la Renaissance.

    8 60 63
  9. Saint Jean-Paul II, motu proprio Qui res Christi gerit, 3 octobre 1982 : confirmation du culte immémorial et inscription de « Beatus Ioannes Faesulanus, cognomento Angelicus » (Jean de Fiesole, surnommé l'Angélique) parmi les bienheureux, avec faculté pour l'Ordre des Prêcheurs de célébrer messe et office. Fête au 18 février.

    9 30 74
  10. Saint Jean-Paul II, homélie du Jubilé des artistes, basilique Santa Maria sopra Minerva, 18 février 1984 : vatican.va. Texte original : « proclamo il Beato Angelico patrono presso Dio degli artisti, specialmente dei pittori. » La date coïncide avec l'anniversaire de la mort du peintre.

    10 75
  11. Catholic Encyclopedia (1907), "Fra Angelico", via New Advent : newadvent.org/cathen/01483b.htm. Confirme le caractère dominicain du frère Benedetto (copiste et enlumineur), et la vie religieuse de Guido di Pietro devenu Fra Giovanni.

    14
  12. Giorgio Vasari, Le Vite de' più eccellenti pittori, scultori e architettori, 2ᵉ éd., Florence, Giunti, 1568, Vita di Fra Giovanni Angelico da Fiesole (texte italien : cdrc.it/TestiCDRC/vasang.html). Vasari place la naissance en 1387 et la mort à 68 ans — chronologie aujourd'hui rejetée par la critique documentaire.

    17
  13. Wikipédia (FR), "Fra Angelico" : fr.wikipedia.org/wiki/Fra_Angelico. Formation monastique v. 1418-1423 ; nom de religion Fra Giovanni ; priorat de San Domenico de Fiesole à partir du 10 juin 1450.

    21
  14. Basilique San Marco (Florence), "Beato Angelico" : sanmarcofirenze.it/beato-angelico. Contexte de l'Observance dominicaine, transfert au couvent de San Marco et campagne de fresques.

    23 37
  15. Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, q. 188, a. 6 : « sicut enim maius est illuminare quam lucere solum, ita maius est contemplata aliis tradere quam solum contemplari. » Devise de l'Ordre des Prêcheurs. Cf. en.wikipedia.org/wiki/Contemplata_aliis_tradere.

    24 25
  16. Dominicana Journal (Province dominicaine Saint-Joseph, États-Unis), "Painting the Contemplative Life" : dominicanajournal.org/painting-the-contemplative-life. L'art de Fra Angelico comme forme de prédication et de transmission de la contemplation ; la présence anachronique des saints dominicains dans les fresques des cellules comme modèle du frère orant.

    26 44
  17. Giorgio Vasari, Le Vite, 1568, Vita di Fra Giovanni da Fiesole. Texte original : « Aveva egli in consuetudine di non ritoccare o racconciare alcuna sua pittura, ma lasciarle sempre in quel modo che erano venute la prima volta, per credere (secondo che diceva) che così fusse la volontà di Dio. »

    34
  18. Giorgio Vasari, Le Vite, 1568, Vita di Fra Giovanni da Fiesole. Texte original : « chi fa cose di Cristo, con Cristo debbe star sempre. » La formule moderne « il est impossible de peindre le Christ sans vivre avec le Christ » est une paraphrase de cette maxime.

    35 78
  19. Web Gallery of Art, "Frescoes in the Convento di San Marco, Florence (1438-50)" : wga.hu/html_m/a/angelico/09/index.html. Ensemble des fresques des cellules, cloîtres et salle du chapitre : Crucifixions, Annonciation du corridor, Moquerie du Christ (cellule 7), Transfiguration, Noli me tangere.

    40 43 45
  20. Web Gallery of Art, "Frescoes in the Cappella Niccolina (1447-49)" : wga.hu/html_m/a/angelico/10/index.html. Documentation du cycle romain de Fra Angelico pour Nicolas V.

    49
  21. Opera del Duomo di Orvieto, "The Chapel of San Brizio" : duomodiorvieto.it/en/duomo-di-orvieto/the-chapel-of-san-brizio. Contrat du 14 juin 1447 avec Fra Angelico ; il ne peint que le Christ Juge et le collège des Prophètes durant l'été 1447, avec Benozzo Gozzoli, avant d'être rappelé à Rome.

    52 53
  22. Web Gallery of Art, Luca Signorelli, fresques de la Cappella di San Brizio (Orvieto) : wga.hu/html_m/s/signorel/brizio/index.html. Achèvement du cycle par Signorelli entre 1499 et 1504, après le contrat du 5 avril 1499.

    54 55
  23. Giorgio Vasari, Le Vite, 1568, Vita di Fra Giovanni da Fiesole. Texte original : « supplicò a Sua Santità che provvedesse d'uno altro, perciocché egli non era buono a governar popoli. » Vasari rapporte le refus de l'archevêché de Florence et la recommandation d'un frère « saint, très docte et de très grande capacité de gouvernement » (identifié à saint Antonin). Épisode tenu pour légendaire par la critique moderne (chronologie incompatible : saint Antonin archevêque dès 1446).

    56 57
  24. John Pope-Hennessy, Fra Angelico, Londres, Phaidon Press, 1ʳᵉ éd. 1952, 2ᵉ éd. revue 1974. Monographie de référence ; dans sa réédition, l'auteur révise son jugement et reconnaît en Angelico un artiste plus cérébral et plus novateur qu'il ne l'avait d'abord estimé. Il est aussi à l'origine de la proposition de dater le Couronnement du Louvre du séjour romain. Cf. en.wikipedia.org/wiki/John_Pope-Hennessy.

    64
  25. John Ruskin (1819-1900), jugements sur Fra Angelico rangé en tête de son « art religieux pur » : le peintre « forme une classe à lui seul — ce n'est pas un artiste, à proprement parler, mais un saint inspiré ». Cf. en.wikiquote.org/wiki/John_Ruskin et J. Hackney, "Ruskin's Appreciation of Fra Angelico".

    65
  26. Georges Didi-Huberman, Fra Angelico. Dissemblance et figuration, Paris, Flammarion, 1990 (trad. angl. Fra Angelico: Dissemblance and Figuration, University of Chicago Press, 1995). Thèse d'une « théologie négative de l'image » chez Angelico : les surfaces énigmatiques (faux marbres tachetés, projections de pigment) ne cherchent pas à ressembler mais à figurer l'infigurable — le mystère de l'Incarnation.

    66 67
  27. Musée du Louvre, notice du Couronnement de la Vierge de Fra Angelico (provenant de San Domenico de Fiesole) : collections.louvre.fr. Œuvre où le fond d'or traditionnel cède la place à un ciel clair, marque de la modernité du peintre.

    69
  28. Basilica di Santa Maria sopra Minerva (Rome), tombeau de Fra Angelico : dalle funéraire à effigie (gisant en habit dominicain) près de l'autel. Cf. notice "The Tomb of Fra Angelico" : walksinrome.com/blog/the-tomb-of-fra-angelico-church-of-santa-maria-sopra-minerva-rome.

    71 72
  29. Épitaphe latine de Fra Angelico à Santa Maria sopra Minerva, attribuée au pape Nicolas V. Texte original : « Non mihi sit laudi, quod eram velut alter Apelles, / sed quod lucra tuis omnia, Christe, dabam : / altera nam terris opera extant, altera coelo. / Urbs me Ioannem flos tulit Etruriae. » (« Fleur de l'Étrurie » = Florence.) Cf. catholicculture.org/culture/library/view.cfm?recnum=8189.

    73
  30. Pie XII, discours pour le cinquième centenaire de la mort de Fra Angelico, Palais apostolique, 20 avril 1955 : vatican.va. Éloge de l'union de l'art et de la sainteté chez le peintre dominicain.

    76
  31. Saint Jean-Paul II, Lettre aux artistes, 4 avril 1999, n. 9 : vatican.va. Fra Angelico y est cité nommément comme « exemple éloquent de contemplation esthétique sublimée dans la foi ». Texte original (version anglaise) : « An eloquent example of aesthetic contemplation sublimated in faith are, for example, the works of Fra Angelico. »

    77